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lundi 18 août 2025

Les mémoires de la Shoah

C’est une erreur de croire que le silence favorise la paix.


Ce tome contient une adaptation des cinq reportages réalisés par Annick Cojean pour le quotidien Le Monde en 1995. Son édition originale date de 2025. L’adaptation a été réalisée par Théa Rojzman pour le scénario, et Tamia Baudoin pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de deux pages, rédigée par la journaliste. Elle évoque les témoins bien vivants dans les années 1990, qui avaient vu des choses qu’aucun être humain ne devrait jamais voir, sa qualité de journaliste, à la fois chance et responsabilité, la conscience qu’il lui revenait d’enquêter sur les traces de cette mémoire vivante, de cette mémoire irremplaçable, fut-elle effilochée. Elle termine en évoquant son déplacement à Auschwitz, à l’occasion des commémorations du cinquantième anniversaire de la libération des camps, avec Simone Veil (1927-1917). L’ouvrage se termine avec un dossier de quatorze pages comprenant une postface de Tal Bruttmann (historien français, spécialiste de la Shoah), et des articles sur les archives vidéo Fortunoff de témoignages de l’Holocauste à l’université de Yale, celles de la Shoah Foundation à l’université californienne de Californie du Sud), un entretien avec Tal Bruttmann réalisée par Cojean, un portrait de Grete Munn (1922-2014, rescapée des camps) par Cojean, et enfin une page sur la création du prix Albert Londres.


Annick Cojean avance en titubant dans une forêt calcinée où il ne reste que des troncs dénudés. Elle continue de progresser et elle repère un bourgeon tout en haut d’une branche. Elle ramasse une échelle par terre et l’adosse au tronc pour atteindre le bourgeon. Elle le contemple de près et murmure qu’elle le cherchait, tout en en voyant d’autres sur d’autres arbres. L’année : 1994. L’an prochain, ce sera la commémoration des cinquante ans de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis. Ou en est-on ? Annick veut comprendre ce que l’on retient de la Shoah. Et ce qui se transmet dans les familles. Tout ce poids, cette responsabilité, pour les survivants ou leurs enfants, de faire vivre à nouveau la branche. Chapitre Un : Les voix de l’indicible. Annick Cojean descend du train à New Haven dans le Connecticut où elle est attendue et accueillie par une femme tenant une pancarte portant le nom de la journaliste. Elle lui souhaite la bienvenue, et la remercie de s’intéresser à ce programme de l’université de Yale. Une fois installées dans un bureau, l’hôtesse explique à Annick qu’elle va lui montrer quelques-unes de leurs vidéos. Des témoignages archivés depuis 1979 dans le cadre du programme Fortunate Video for Holocaust Testimonies.



De très nombreux témoignages ont été recueillis aux États-Unis, en Israël et dans plusieurs pays d’Europe dont la France. Trois mille rescapés ont parlé malgré l’extrême difficulté de dire, de raconter, de se souvenir. Parler pour sortir d’un silence toxique, pour soi-même, mais aussi pour la mémoire collective. Elle doit bien comprendre qu’ils ont pris le temps et le soin d’élaborer ce programme. Elle n’en verra que le résultat, mais il suit un protocole exigeant mis en place par des équipes de psychologues et de sociologues. Ce ne sont pas de simples interviews…


Le texte de la quatrième de couverture indique clairement la nature de l’ouvrage : transposer les cinq articles de la grande reporter Annick Cojean en bande dessinée, en respectant les mémoires des survivants, de leurs enfants et des enfants de nazis, mémoires encore bien vivantes et actuelles. Un projet assez particulier : à la fois une transposition d’articles de journaux, à la fois un ouvrage supplémentaire sur la Shoah. En fonction de sa familiarité avec le sujet, le lecteur peut s’interroger sur son envie de lire une bande dessinée sur ce sujet, forcément grave, et peut-être un de plus. Les autrices racontent la démarche de la journaliste en la mettant en scène, avec ses projets, ses interrogations, ses réactions, ce qui rend immédiatement les reportages plus vivants et plus accessibles. Il découvre dans l’introduction que ces reportages trouvent leur source dans l’étonnement de la journaliste qu’en 1995 on parlait si peu de la Shoah, que le génocide nazi n’ait été qu’effleuré au lycée sans aucune résonnance avec ce qui se passait au présent, qu’il ne soit pas central dans l’enseignement et le débat public. Dans son introduction, elle écrit : Ce n’était pas si vieux ! C’était documenté ! Il y avait des films, des photos, des journaux, des récits, des centaines de milliers d’archives. Et surtout il y avait des témoins bien vivants. Il s’agissait de les écouter. Dans sa postface, Tal Bruttmann contextualise également ces articles : l’émergence de la mémoire de la Shoah, ils traitent de plusieurs des initiatives mémorielles visant à redécouvrir un passé que certains voulaient reléguer dans l’ombre, ce qui reflétait à quel point la question travaillait les sociétés.



Le lecteur peut également entamer l’ouvrage sans avoir conscience de ce contexte et de ces intentions. Il a le plaisir de découvrir une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré. La séquence d’ouverture comporte trois pages, et seulement deux phylactères, les images portant la majorité de la narration. Qui plus est dans une scène à la fois onirique et métaphorique. Les autrices ont réalisé un vrai travail de transposition, utilisant plusieurs spécificités de la bande dessinée, sans trahir l’intention de la journaliste. La métaphore de la forêt calcinée revient à plusieurs reprises, et elle se trouve explicitée dans un flux de pensées de la journaliste qui compare les enfants des rescapés à d’improbables petits bourgeons sur un chêne calciné. Les autrices utilisent également des juxtapositions visuelles et des éléments surréalistes. Tel ce moment silencieux dans lequel les enfants de rescapés et les enfants de nazis se tiennent de part et d’autre d’une faille dans laquelle se trouvent les cadavres des Juifs exterminés, et ils y descendent pour s’occuper ensemble des cadavres. Ce moment poignant où Niklas Frank, fils de Hans Frank ministre du Troisième Reich (surnommé Bourreau de la Pologne) se couche à même le sol sur des photographies géantes des camps, en en prenant une pour s’en faire une couverture, alors qu’il évoque son sentiment de culpabilité, obsédé par les l’angoisse des Juifs qui allaient mourir. Ou Anne-Marie Levine, pianiste concertiste de New York, née pendant la nuit de cristal. Ses parents se sont enfuis la veille de l’invasion allemande en Belgique où elle est née, installés à Beverly Hills, ne parlant jamais de ce qui se passait en Europe : le lecteur la voit jouer un morceau de piano, trois longues chimères serpentines tournoyant autour d’elle, expression de son inconscient en souffrance du fait du malaise généré par les non-dits.


Le lecteur apprécie tout autant la narration visuelle en mode descriptif et concret. L’artiste réalise des dessins aux contours un peu simplifiés, tout en conservant un bon niveau de détails. Elle prête attention aux tenues vestimentaires, en respectant la mode de l’époque, ou la fonctionnalité. Elle s’attache à représenter les décorations intérieures avec attention : le salon très confortable dans lequel Annick visionne les cassettes vidéo, le bureau de travail de Geoffrey Hartman (1929-2016) à l’université de Yale, celui de Dori Laub (1937-2018, psychiatre et psychanalyste israélo-américain), une salle de concert où se produit la pianiste, l’appartement d’Edda Goering (fille de Hermann et Emmy Goering), un parloir en prison lors d’une visite à Hans Frank, un café, un restaurant, une salle de réunion à l’université allemande de Wuppertal où se rencontrent les enfants de rescapés et ceux de nazis à l’initiative de Dan Bar-On (1938-2008), etc. Elle représente avec la même solidité les environnements en extérieurs, allant des paysages traversés par la voie de chemin de fer, aux camps de concentration et d’extermination. Pour ces derniers, elle sait en retranscrire toute l’inhumanité et l’horreur, sans une once de voyeurisme. Le lecteur en ressort ému et affecté, ayant ressenti de l’empathie pour les souffrances évoquées par les survivants.



Le lecteur peut ressentir de bout en bout la fidélité aux articles originaux. Il assite à la démarche journalistique, il comprend la motivation de la journaliste, il découvre avec elle les travaux mémoriels. Il prend connaissance avec elle des témoignages, passages essentiels de transmission, et aussi de contact direct avec la réalité de ce qu’ont vécu ces personnes, du comportement des soldats. Il sait qu’il est loin d’éprouver par lui-même ces horreurs inimaginables, et dans le même temps il s’en trouve bouleversé. Il retrouve ou il découvre les différentes initiatives mémorielles. Il assiste à la mise en œuvre des captations vidéo. Il écoute avec Annick l’explication du professeur Geoffrey Hartman pour les archives vidéo Fortunoff. En particulier, lorsqu’il dit que : Chaque survivant a un besoin impérieux de dire son histoire pour parvenir à en réunir les morceaux. Besoin de se délivrer des fantômes du passé, besoin de connaître sa vérité enterrée pour pouvoir reconnaître le cours normal de sa vie. C’est une erreur de croire que le silence favorise la paix. Il ne fait que perpétuer la tyrannie des événements passés. Il favorise leur déformation et les laisse contaminer la vie quotidienne. Le mensonge est toxique et le silence étouffe… Parler guérit, oui, mais seulement si on est écouté. Le récit non écouté est un traumatisme aussi grave que l’épreuve initiale. Le lecteur prend la mesure de la double peine que ce fut pour certains rescapés, l’histoire de Grete Munn (1922-2014) en fin de tome en est un témoignage d’une force terrassante. Il peut faire le lien avec les conséquences du silence dans une autre de ses formes pour d’autres crimes abjectes, évoqué par Théa Rojzman dans Grand silence (2021) avec Sandrine Revel.


Une œuvre formidable sur les mémoires de la Shoah, autant sur les articles d’Annick Cojean, que sur les témoignages des survivants, de leurs enfants, des enfants des nazis, que sur plusieurs initiatives mémorielles dans les années 1990. Avec une narration visuelle riche et adaptée, les autrices font honneur à ces cinq articles, les font connaître à de nouvelles générations, illustrant le besoin de mémoire, et les modalités de sa mise en œuvre. Formidable.



jeudi 14 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 4 - Sill Valt

Le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus (2012) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et Sébastien Girard pour les couleurs des planches un à trente-trois, et Jérémy Petiqueux pour les dessins et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs des planches trente-quatre à cinquante-quatre. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction d’une page dans laquelle le scénariste évoque le décès de son ami Philippe Delaby et les conditions de réalisation de la fin de cet album, repris par son apprenti Delaby.

Ils devaient se rencontrer au village de Perk. Le lieu était bien choisi, à l’écart des routes, oublié des cartes et des hommes. Subsistait des temps meilleurs une auberge vers laquelle le Guinea Lord dirigea sa monture. Il n’était pas le premier, on l’attendait… Elle l’attendait. Saavarda, la Mater Obscura, qui règne sur les Moriganes. Guinea Lord chevauche son destrier noir sous la pluie, accompagné d’un de ses chiens noirs. Il pénètre à l’intérieur de l’auberge et il remet la tête de la Fée Sanctus à la Sorcière. Répondant à une question, il affirme qu’il est certain qu’il s’agit bien de Sanctus. Saavarda vérifie en lui ordonnant de jeter la tête dans le feu de la cheminée : elle explique que les fées résistent aux flammes. Dans l’âtre, la tête se consume. La Morigane se montre sans pitié : elle dit au chevalier qu’il a fait erreur, et que décidément elle ne peut pas compter sur lui. Elle continue : Il n’est pas digne de l’armure qu’il porte. Elle lui intime de la déposer à ses pieds, Sylhia, sa servante, viendra la récupérer. Elle sort à l’extérieur et demande à Sylhia de la débarrasser de la présence de Guinea Lord et de détruire son armure. Le molosse la fixe en montrant les dents.


Sylhia est entrée à l’intérieur de l’auberge et elle demande à Guinea Lord si elle peut venir se chauffer près de lui. Elle est trempée, cela fait deux jours qu’elle galope avec sa maîtresse sans s’arrêter. Elle lui suggère d’enlever son armure et de se reposer lui aussi. Il sort son épée de son fourreau, et l’enfonce dans le ventre de la servante, la transperçant. Il exprime à haute voix ses remarques : Se reposer ? Dans un silence éternel ? Alors que le corps sans vie de Sylhia gît sur le sol, il poursuit son soliloque : Il comprend la déception de sa maîtresse, sa colère, qui est la sienne aussi. Mais il avait une mission et il l’accomplira. Même s’il se retrouve seul pour y croire encore. Et ce n’est pas une servante qui l’empêchera de trouver la Fée Sanctus, ni elle ni personne. Le corps déformé de Sylhia se ranime et elle l’attaque.

L’introduction de Jean Dufaux rendant hommage à son ami défunt s’avère touchante et éclairante : sur leur amitié, sur ce que cette histoire contenait de leur propre relation, sur le thème du père incarné par Sill Valt, sur la transmission de Sill Valt au bénéfice de Seamus, devenant une réflexion de celle de Delaby vers Petiqueux. Les enfants grandiront, la vie continue, le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés. Il termine par une anecdote sur la relation charnelle entre Sill Valt et la Dame à l’Hermine, et la façon très physique de représenter la scène, choisie par Philippe. Après avoir retourné la question à plusieurs reprises dans son esprit, toute réticence fond pour le lecteur. Les auteurs ont voulu que le récit soit achevé. C’est une façon de parachever l’œuvre de Philippe Delaby, de lui rendre hommage, d’assurer la parution de ses dernières planches. Le scénariste a remanié la fin de son récit pour donner plus de place à Sill Valt, personnage devenant pour partie une émanation du dessinateur décédé. Les vingt-et-une dernières planches sont réalisées par son apprenti, assurant ainsi une continuité artistique, légitimant le successeur. Ayant lu le cycle des Sudenne paru avant, le lecteur sait que ce sera également l’occasion de revoir certains personnages une dernière fois : Guinea Lord, et vraisemblablement une autre Morigane, ce qui correspond à la fois à la dynamique des trois premiers tomes, à la fois au fait qu’elle n’est pas présente par la suite.


Le lecteur découvre la première planche et c’est un festin graphique. La mise en couleurs s’inscrit dans une approche réaliste, très discrètement rehaussée pour souligner une ambiance. Dans la première case, le ciel d’orage est magnifique. La couleur orangée diffusée par le feu dans l’âtre apporte une chaleur qui contraste avec la froideur des sentiments, et qui rappelle également la lave du tome précédent. Alors que Sill Valt arrête sa monture en bordure d’un fleuve marquant la frontière du Nothurland, de maigres rayons de soleil transpercent la couverture nuageuse, pour un effet magnifique. Puis viennent les quelques touches de vert sur le flanc des montagnes, faisant ressortir par contraste la stérilité des roches. Alors que Seamus séjourne dans la ville portuaire de Finlach, une vue d’une rue dans une ambiance nocturne offre une lisibilité impeccable grâce à la minutie et l’intelligence de la mise en couleurs. Cette dernière établit une ambiance très particulière dans les différentes pièces du château de la Dame à l’Hermine, comme si le fin voile de la lumière naturelle menaçait de céder à chaque instant sous les ténèbres. Le lecteur a retenu que le changement de dessinateur et de metteur en couleurs s’effectue de la planche trente-trois à la planche trente-quatre. La transition s’effectue sans solution de continuité, avec peut-être une nuance dorée un peu plus appuyée par endroit.

Le talent de Philippe Delaby saute aux yeux du lecteur dès la première planche : une première case dans un paysage rocailleux avec la silhouette de Guinea Lord et de son chien qui avance. Une deuxième case avec quelques maisons en pierre dans un hameau, et une voie en terre battue. La silhouette de Saavarda en train de se réchauffer devant le feu de cheminée. Tout est parfait. Un travail extraordinaire pour transmettre l’effet de chaque texture : d’un tronc d’arbre, de bornes en pierre, des toits en chaume, de la boue gorgée d’eau, du bois des bancs dans la salle de l’auberge. Le lecteur se délecte tout du long. Le soin apporté à faire apparaître à leur place les accessoires dans l’auberge. Les éléments si particuliers de l’armure de Guinea Lord, la tenue des trois mercenaires chargés de retrouver Sanctus, la tunique et le manteau de Seamus, les hommes estropiés attendant en vain devant le château de la Dame à l’Hermine, le costume cuir et chaîne de Perkrok avec son fouet, la décoration dudit château. L’artiste réalise également des plans larges pour mettre en valeur des paysages, inspirés de l’Écosse en conservant son caractère sauvage : la lande désolée pour arriver au village, la rive rendue sinistre au bord de la rivière marquant la frontière avec le Nothurland et des arches rocheuses déchiquetées, les arbres dénudés aux formes presque acérées aux abords de l’auberge où Seamus s’est arrêté, la vision du port de Finlach dans le lointain, etc. L’artiste combine une approche descriptive détaillée avec une sensibilité particulière. Le lecteur retient de nombreux moments mémorables outre ceux déjà cités, comme Guinea Lord découvrant la carcasse éventrée de son chien, le Fitchell déchiquetant la gorge d’un mercenaire, les toiles s’accrochant partout dans le château de la Dame à l’Hermine (des fils faits de larmes), et bien sûr la fameuse scène entre Sill Valt et son hôtesse.


Les pages réalisées par Jérémy peuvent sembler un peu moins intenses, dans le niveau de détail, dans leur sensibilité, dans les plans de prise de vue, tout en s’avérant d’une grande qualité. Il respecte parfaitement les éléments visuels créés par son mentor, ses dessins s’inscrivent dans le même registre pictural, et ils sont parfaitement complétés par la mise en couleurs, assurant une continuité remarquable avec le reste, faisant honneur au scénario. Le lecteur n’entretenait aucun doute sur le fait que l’auteur terminerait son cycle de manière satisfaisante, apportant les réponses attendues sur Guinea Lord et sur Sanctus, assurant le lien avec le cycle de Sioban. Il éprouve effectivement le plaisir de retrouver la statue dénudée découverte à la fin du tome un, et l’apparition d’un personnage du cycle suivant. Il découvre l’issue de la relation entre Seamus et Sanctus. Une Morigane succombe de manière définitive dans ce tome, comme dans les précédents. La vérité est révélée sur Guinea Lord, en particulier son identité, et comme le laisse présager le titre Sill Valt est à l’honneur. Les auteurs mettent en scène des individus accomplissant leur devoir, en l’occurrence Sill Valt et Seamus, un thème présent depuis le début de la série. Ils donnent à voir une version radicale d’une femme fatale, les hommes n’ayant pas été à la hauteur finissant estropiés à vie, et elle révélant sa vraie nature comme une métaphore des séductrices abusant de leurs charmes. En filigrane, le lecteur peut discerner le thème de la relation père-fils entre Sill Valt et Seamus même s’il ne s’agit pas d’un lien familial, avec une variation pour la relation entre Seamus et Sanctus, et de manière surprenante entre la Morigane et un autre personnage.

Une fin de cycle en apothéose : une narration visuelle d’une intensité formidable, malheureusement interrompue par le décès de l’artiste. Le lecteur comprend parfaitement les choix du scénariste quant à l’achèvement de cet album et se trouve satisfait de pouvoir découvrir les dernières planches de Delaby ainsi que la fin de l’histoire. Un cycle prenant, riche en surprise, visuellement formidable, avec des thèmes personnels. Du grand art.


mercredi 13 août 2025

Ogoniok

Obéissez à la loi, mais attention à vos âmes, elles sont en danger…


Ce tome est une anthologie regroupant trois récits indépendants autour du thème des légendes et des contes. Son édition originale française date de 2013, et une réédition en 2025 avec une nouvelle couverture. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour le scénario et les dessins. Ce tome comprend cinquante-trois pages de bande dessinée.

Ogoniok, publié pour la première fois en 1992, quatorze pages. Semion Gennadovich Polumin marchait depuis de longues heures dans la taïga sur les traces d’un renard. Il avait perdu le contact avec son expédition de chasse, mais il ne s’inquiète pas. N’est-il pas directeur de deuxième classe au ministère des finances ? Fidèle serviteur du tsar, un homme de poids… Il est sûr de lui. Il arrive devant une grande tente où il est accueilli par trois indigènes, à qui il demande du thé. Ceux-ci lui en offrent un de bon cœur, sans contrepartie. Il fait observer qu’il a vu beaucoup de traces de gibier : c’est une bonne zone de chasse par ici. Il continue : le coin paraît bon, en attendant qu’on vienne le chercher, il va faire quelques cartons.


La quatrième de couverture annonce : Trois histoires russes avec des chamans qu’il aurait mieux valu ne pas provoquer… Dans cette première histoire, le lecteur relève le nom du protagoniste qui sonne indubitablement russe. Le commentaire du narrateur omniscient indique qu’il marche depuis de longues heures dans la taïga, c’est-à-dire une forêt de conifères de climat boréal. Il est accueilli dans une tente par trois autochtones certainement nomades. L’un d’eux raconte l’histoire de la belle Koticq et de son union avec un esprit dont naquit Ogoniok, qui dispose de pouvoirs surnaturels, ce qui fait de lui un chaman. La promesse est bien tenue. Le scénariste se montre facétieux : le chasseur venu de la ville n’a aucune chance, c’est une évidence dès la première page. Il se retrouve dans une situation de décalage culturel dont il s’avère incapable de mesurer la portée et les conséquences. Les trois nomades se montrent accueillants, honnêtes et soucieux de la sécurité de leur hôte. Ce dernier se montre incapable de les écouter et d’entendre ce qu’ils disent, d’accepter leur sagesse, de prendre en compte leur avertissement, pourtant explicite.

D’un autre côté, il est vraisemblable que le lecteur, amateur de ce créateur ou novice, ait été attiré par la saisissante illustration de couverture, ou après avoir feuilleté l’ouvrage et être tombé sous le charme unique des dessins finement ouvragés, avec une saveur à nulle autre pareille. Dès la première planche, il retrouve cette forme de composition très personnelle : des illustrations comme mises côte à côte, avec un texte dans un cartouche, ou une tirade copieuse d’un personnage. C’est particulier. Pour la première planche : quatre cases. Une de la hauteur de la page pour mettre en valeur un long tronc dénudé, avec un oiseau perché sur une fine branche fragile en hauteur. Puis à gauche, la case comprenant le titre, ainsi que la moitié supérieure du crâne d’un renne avec ses bois. En dessous deux cases, une case également tout en finesse pour mettre en valeur une loutre dont le museau dépasse sur la case adjacente, et enfin une vue en plan éloigné avec les arbres au premier plan, et la petite silhouette du chasseur en arrière-plan marchant sur la neige immaculée. Le texte lie ces différentes vues, expliquant qui est le chasseur et ce qu’il fait là.


Ainsi cette première histoire fait la part belle aux cases illustratives, qui trouvent cependant leur place naturelle dans la narration séquentielle. Le lecteur se délecte des différents animaux : des chiens attachés à la tente, la tête d’un mammouth aux longues défenses recourbées, un magnifique oiseau aux ailes complexes ornées de motifs intriqués (un exemple remarquable du travail de texture à l’encre), un extraordinaire élan d’Europe avec des bois exceptionnels et un pelage remarquable, et enfin un lapin très commun. Le lecteur se trouve subjugué par cette chasse enchantée, devenant soupçonneux comme Semion Gennadovich Polumin quant à ce que pouvait contenir le thé qu’on lui a offert. Le récit se termine dans une forme de justice immanente venant châtier l’hubris de ce chasseur.

Kas-Cej, publié pour la première fois en 1994, vingt-cinq pages. Dans son riche appartement, Viktor Tikonovitch Barushkin reçoit son ami le Conseiller. Ce dernier est ravi de son retour et le félicite pour la qualité de son champagne en lui demandant l’autorisation de féliciter sa cuisinière. L’hôte demande à Eudoxie Arkadovia si elle a entendu monsieur le Conseiller, il leur rend hommage à tous les deux, elle pour son art culinaire, lui pour son amitié. C’est un honneur exceptionnel pour un modeste universitaire comme lui. Puis à la demande de son invité, il commence à raconter la dernière mission que lui a confiée l’institution : Il s’agissait d’aller exhumer de vieux ossements d’une tribu sibérienne insignifiante, qui fut décimée par la variole, il y a fort longtemps. Un travail ingrat et inutile, une preuve tangible de sa disgrâce… Un véritable exil…


Cette deuxième histoire présente une plus grande consistance du fait sa pagination. Un autre conte, à la morale bien différente. Un autre homme de la ville qui se trouve à se rendre dans un petit village perdu dans la taïga. Il s’agit cette fois d’un universitaire, venant faire des recherches sur un peuple autochtone samoyède de Russie, ayant vécu à proximité du cercle polaire : les Nénètses, une des vingt-six ethnies de la Sibérie. L’auteur met à nouveau en scène un individu venant d’un environnement socioculturel plus sophistiqué, et qui est accueilli avec les honneurs, protégé par le gendarme Ghennadj Efimovitc, qui fait travailler la population pour les fouilles, le maintien de l’ordre étant assuré par le fait qu’il possède un fusil. Le récit se développe alors suivant deux thématiques : celle de l’individu ayant fait des études et intervenant dans un monde paysan, et celle de la manière dont s’exerce le pouvoir du tsar dans un village si reculé.

En fonction des séquences, le bédéaste réalise des planches à la composition plus classique, avec des cases disposées en bande. Pour autant, le lecteur voit bien que sa personnalité déborde de partout : que ce soient les copieux phylactères qui dépassent sur la case adjacente, ou les illustrations très composées. L’artiste est au summum de son art : fins traits venant donner de la texture et du volume dans des entrelacs sophistiqués, aplats de noir aux contours irréguliers venant donner du poids à un ou plusieurs éléments de la composition, zones de blanc immaculé offrant une respiration dans la page. Chaque protagoniste dégage une personnalité intense : le très chic Barushkin avec ses incroyables moustaches, le plus solennel conseiller et ses petites moustaches, le vieux sage du village et sa barbe blanche, le gendarme, sa coupe improbable et sa bouille ronde, le pope avec sa toque et son regard intense et habité, les paysans méfiants. Cette histoire donne lieu à de magnifiques paysages, et la découverte du cadavre de Kas-Cej dans un état de conservation exceptionnel.


Une narration visuelle somptueuse et minutieuse, une intrigue consistante, donnant pour une fois le beau rôle à l’étranger cultivé, même si le flambeau de la science contraint de battre en retraite devant les forces de l’obscurantisme qui écrase les âmes des gens simples…

Transibérien, publié pour la première fois en 2011, quatorze pages. C’est ici que le fleuve impétueux traversait la taïga, s’élargissait et que ses eaux s’apaisaient. C’est là que Gennady Efremovic attendait, et c’est à cet endroit qu’il travaillait comme son père avant lui et sans doute son grand-père. Pour quelques kopecks, il transbordait sur l’autre rive tous ceux qui le lui demandaient. Gennady Efremovic se moquait bien de savoir à qui il rendait ce service pourvu qu’on le payât. Venus des sentiers cachés de la taïga, des chasseurs arrivaient des fugitifs, des marchands, des saints hommes, des gens qui ne desserraient pas les dents et ne posaient aucune question. Une seule chose causait souci à Gennady Efremovic… C’était le petit sac en peau dans lequel s’accumulaient, bien cachés, les kopecks durement gagnés.


Le lecteur ressent tout de suite que deux décennies ont passé : les traits encrés sont plus secs, un peu plus lâches, plus bruts. La narration visuelle prend ainsi un ton plus âpre, plus direct, plus à l’essentiel. L’artiste se focalise plus sur les personnages et sur les visages, des individus évoluant dans un environnement sans pitié, endurcis jusqu’au mutisme, consacrant toute leur énergie à vivre. Le récit se fait également plus cruel. Le personnage est un passeur qui fait traverser le fleuve pour quelques kopecks dans une région perdue dans la taïga. Il constate progressivement qu’il n’a plus de client. Finalement l’un des derniers lui apprend que le train traverse cette zone depuis peu. Après plusieurs jours sans voir personne, arrive un dernier client, un baladin avec un singe sur son épaule, un conteur qui raconte des histoires niaises de gens qui sont morts, comme cela arrivera à tous, comme lui fait observer le passeur. L’auteur se montre sans illusion sur la nature humaine que ce soient les espoirs sans lendemain, ou que tous les moyens sont bons pour vivre, y compris escroquer plus pauvre ou moins malin que soi.

Trois histoires se déroulant dans la taïga, trois personnages principaux différents, trois accueils différents. La narration visuelle enchante à chaque page, un élégant dosage entre des illustrations exceptionnelles, et une narration séquentielle, de copieux phylactères où les personnages exposent le récit ou leurs remarques… Et pourtant la lecture s’avère fluide et facile, agréable et incroyablement dépaysante. Sergio Toppi sait créer comme personne l’enchantement visuel, un délice de roi. Des contes avec une chute, comprenant aussi quelques observations sociales adultes, et des comportements allant de la mise en œuvre de l’intelligence, à la prédation du plus faible. Magnifique et pénétrant.


mardi 12 août 2025

SHI T05 Black Friday

Comme quoi, un pétard fera toujours plus de bruit que le chant de cent oiseaux !


Ce tome fait suite à SHI - Tome 4 - Victoria (2020) qui marquait la fin du premier cycle. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une rizière au Japon, des paysans sont en train de travailler les pieds dans l’eau, le dos courbé à repiquer les plants de riz. Sur une langue de terre, Ayako, une jeune fille, chante une comptine à sa petite sœur. Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait : deux est son nombre, Ni son nom vilain. La jeune fille s’enfuit à nouveau et elle arrive devant un démon cornu assis sur la margelle du puits : trois est son nombre, San est son nom vilain. Elle se penche au-dessus du puits pour y récupérer son seau, mais tombe dedans et au fond vit un démon : quatre est son nombre, Shi son nom vilain. Elle se noie. Alors, du fond du grand trou noir, du plus profond du désespoir, surgit le démon des démons, surgit le roi démon ! Zéro est son nombre, son nombre malin. Rei, son nom, son nom vilain. La jeune fille interrompt là sa ritournelle car sa mère vient d’arriver et elle lui retourne une gifle sonore, en lui rappelant qu’elle ne doit pas chanter cette horreur. Elle ne doit jamais invoquer le nom du roi Démon, jamais ! La mère dénude son sein gauche et le donne à téter à Kita.



Dans les années 1950, Wanda, une jeune fille noire, est en train de faire un bonhomme de neige devant le bâtiment de l’école, alors que les autres jouent à une bataille de boules de neige. Un adulte s’approche d’elle et lui dit que son bonhomme de neige est rudement joli. Puis il explique qu’il travaille avec son papa et sa maman, que ce sont eux qui l’envoient la chercher. Avec ce beau temps, son papa s’est mis en tête d’aller se promener en barque sur le lac. Il tend la main à la petite fille, lui proposant de venir avec lui pour aller retrouver ses parents, ce qu’elle fait bien volontiers. Plus tard, la maîtresse se rend compte que la petite Wanda a disparu et elle contacte la police, le lieutenant et son adjoint Gertz. Elle leur explique les circonstances de la disparition. En sortant, le lieutenant explique à son adjoint que six ans, c’est précisément l’âge préféré de ces gentils messieurs qui ont des araignées à la place des mains et un coucou suisse au fond du calebar. Il conclut son explication par : Un tiers de pervers pour deux tiers de frustrés, c’est la règle. Dix-neuf mai 1858, le tout Londres se presse sur le champ de courses. La famille Winterfield est présente, avec Lord Desmond Fiddle, récemment revenu des Indes lointaines, avec son épouse. William Fiddle a déjà commencé à boire et il critique la politique colonialiste de l’Angleterre. La conversation s’interrompt pour qu’ils regardent l’arrivée du prince de Galles, accompagné de son père.


Les auteurs indiquent clairement qu’il s’agit d’un second cycle ; le lecteur en déduit et anticipe qu’il s’agit d’une autre phase du récit, ou au moins d’un nouveau chapitre. La première séquence vient conforter cette approche : un retour dans le passé pour le personnage de Kita, alors qu’elle doit avoir un an ou deux. Cette sensation est renforcée par le rendu graphique : des couleurs pastel, des cases sans bordure, une grande rizière, une situation et un paysage très éloigné des rues londoniennes du dix-neuvième siècle, avec leur crasse, et le contraste total entre les quartiers pauvres et les demeures luxueuses des riches et puissants. La deuxième séquence confirme l’avancée dans l’intrigue : un enlèvement d’enfant de six ans, possiblement dans les années 1950, la date exacte n’est pas précisée. Il s’agit de nouveaux personnages, que ce soit Wanda, ou les enquêteurs le lieutenant, Getz puis la secrétaire Kristofferson. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans cette ville de banlieue sous la neige, la salle de classe avec ses chaises et ses tables en bois. Le modèle de voiture bien typé d’époque. Et bien sûr les tenues vestimentaires bien guindées de ces messieurs. Puis retour au dix-neuvième siècle, dans un hippodrome, avec la famille Winterfield, ou ce qu’il en reste… et l’arrivée du cousin de Camilla Winterfield. Il s’en suit une discussion permettant d’établir le lien avec les événements du premier cycle, qu’il s’agisse de l’activisme de Jennifer & Kita, ou du sort d’Ulysses Kurb.



Le lecteur se rend compte que sa curiosité fonctionne à plein régime quant aux événements qui vont survenir, à l’évolution des personnages, et de l‘intrigue globalement. Les auteurs vont-ils revenir au temps présent pour évoquer ce qu’il advient de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry ? Hé bien non, pas cette fois-ci… peut-être ont-ils raconté tout ce qu’il y avait à savoir sur ces personnages, ce père marchand d’armes et la vengeance implacable opérée par ce mystérieux groupuscule de femmes qui font en sorte de faire payer les responsables de mort d’enfants. Ce second cycle continue de mêler deux lignes temporelles : celle de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et une autre dans la seconde moitié du vingtième siècle. Dans le premier cycle, les auteurs avaient également donné une indication partielle du destin qui attendait Jennifer & Kita, à la fois par les lettres écrites par Kita, et par la dernière page du tome quatre. Dans le même temps, il reste beaucoup de choses à découvrir. Comment les actions de ces deux femmes ont pu mener à la création d’une confrérie secrète de tueuses se perpétuant au fil des décennies ? Comment cette organisation a pu se développer à un niveau mondial ? Et quel a été le sort final de ces deux amantes ? Et de Sensei, d’ailleurs ? Enfin, la ritournelle de ce début de tome vient rappeler que l’intrigue implique quatre démons : Ichi, Ni, San et Shi. Or le lecteur n’en a vu que trois dans le premier cycle…


Deuxième facteur d’attraction très puissant : les dessins. Le lecteur éprouve une hâte légitime à s’en mettre plein les yeux avec des visuels spectaculaires. Comme les précédents, ce tome le comble : l’évocation d’un Japon dans la pratique ancestrale du repiquage du riz, une splendide vue du champ de course, un grand bâtiment industriel abritant une imprimerie, une splendide vue du dessus dans un angle oblique des jardins royaux, le commandant des forces de police s’adressant à ses hommes en uniforme alignés dans la cour, le grand salon de travail de la reine Victoria, la statue de l’amiral Nelson place Trafalgar Square, une vue globale extraordinaire de Trafalgar Square envahie de manifestantes, la même place après la répression sanglante de la police.



Les dessins de l’artiste dépassent la collection de moments mémorables, assurant une véritable narration graphique, avec ses moments forts élégamment construits et amenés. Le lecteur est pris par surprise quand la mère impose son sein à Kita pour la tétée avec l’expression de surprise parfaite du bébé, et le contraste impeccable avec la tête de dragon sur le cerf-volant dans le ciel. Avec une case de la largeur de la page, l’artiste établit l’étalement de la ville nord-américaine dans laquelle Wanda a été enlevée, induisant une meilleure compréhension du lecteur du poids des déplacements en voiture. La longue séquence à l’hippodrome commence par spatialiser l’opposition entre le gigantisme de l’événement et l’entre-soi très fermé de la famille Winterfield, puis la distance à parcourir pour les activistes afin d’aller accéder au prince de Galles. De scène en scène, le lecteur apprécie autant la qualité évidente de la reconstitution historique (Londres, les vêtements, les accessoires, etc.), que l’intelligence de la construction des plans de prise de vue. Par exemple, le lecteur peut sourire du principe de marquer les prédateurs exploitant les enfants, d’une marque au fer rouge sur la fesse ; il n’en reste pas moins que la mise en page, la direction d’acteurs rendent l’action de Kita & Jennifer totalement légitime.


Le lecteur se retrouve donc pleinement emporté par l’intrigue, par l’art de la narration, bien évidemment en plein accord avec les deux personnages principaux qui militent pour l’interdiction du travail des enfants, leur reconnaissance en tant qu’être humain à part entière, et cette forme de militantisme illégal et éveillant les consciences des citoyens qui prennent part à leurs actions d’éclat. Outre le traitement esclavagiste des enfants, le récit met également en scène la place de second plan des femmes dans la société : littéralement bonnes à tout faire dans les classes populaires, potiches idiotes dans la bonne société, avec le cas particulier de la reine Victoria (1819-1901) exerçant réellement le pouvoir sur cette société d’hommes, et le rôle secondaire du prince consort. Du fait des péripéties du premier cycle, les deux personnages principaux ont dû entrer dans la clandestinité. De ce fait, leurs actes relèvent du terrorisme pour le pouvoir légitime. Ainsi les interventions de la police ressortent comme un maintien de l’ordre établi, plutôt que comme un instrument au service de la justice. Le lecteur remarque les auteurs se servent du Massacre de Trafalgar Square (1858), aussi appelé Black Friday ou Bloody Sunday : une manifestation pacifique d'ouvriers le dimanche 13 novembre 1887 qui devient la manifestation des femmes en colère. D’un côté, Kita & Jennifer utilisent des moyens illégaux en toute connaissance de cause ; de l’autre, elles défendent une cause juste et légitime. Cette opposition fait également ressortir le fait que le qualificatif d’activisme ou de terrorisme se situe sur une frontière mouvante, dépendant fortement du point de vue de l’observateur. Plus tard dans le récit, il en va de même pour l’homosexualité. En arrière-plan, se joue une autre question de fond. Alors qu’elles pourraient mettre en œuvre le pouvoir de leurs démons, les deux femmes ont choisi de rallier l’opinion publique et en particulier celles des femmes à leur cause. Ainsi Sensei rappelle que : La force est l’argument des faibles. Et que : Ce que le poing a cassé aucune caresse ne peut le réparer. Toutefois au vu de la tournure que prennent les événements, le petit groupe d’activistes est amené à réviser leur jugement.


Quelle série ! Une narration visuelle d’une qualité rare, aussi bien pour les dessins soignés et riches, les visuels mémorables, la construction des séquences. Une intrigue qui tient en haleine, aussi bien pour le sort des personnages que pour leur combat contre l’exploitation des enfants. Un récit qui charrie d’autres thématiques sur l’activisme, le recours à la violence, la force nécessaire pour vaincre l’inertie d’une société et la transformer. Exceptionnel.



lundi 11 août 2025

Inuit

L’art inuit explore la magie originelle. Les limites. La transcendance.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, dont la lecture peut être complétée par Nunavut (2024) des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Edmond Baudoin et Troubs (Jean-Marc Troubet), pour le scénario et les dessins. Il compte cent-soixante-douze pages de bande dessinée en noir & blanc. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains - La Roya est un fleuve (2018).


Entre 2001 et 2003, Edmond Baudoin est professeur à l’université de Hull, devenue Gatineau, au Québec. Ottawa est de l’autre côté de la rivière Outaouais. Dans son musée, il découvre l’art inuit. C’est pour lui une révélation. Il se promet de travailler un jour avec des artistes inuits. C’est Vincent Marie qui lui en donne la possibilité la première fois. Avec Andrew Qappik, il illustre un conte inuit sur la naissance du narval, pour son film : Les harmonies invisibles. En illustrant ce conte il réalise ce désir né dans un musée en 2002, il travaille avec un artiste inuit. Mais avec Jean-Marc Troubs, ils veulent maintenant aller dans son pays. Voici le conte du Narval. Il y a bien longtemps, Taqqiq, un jeune garçon aveugle, vivait en compagnie de sa petite sœur Siqiniq chez leur grand-mère, une femme colérique et méchante. Aux yeux de cette grand-mère, Taqqiq était une bouche inutile à nourrir. C’était difficile pour les deux enfants, mais ils étaient orphelins de leurs parents. Une nuit, ils furent réveillés par un ours approchant leur habitation. La grand-mère prit l’arc et la flèches et les donna à Taqqiq, jeune mais robuste. Elle dirigea le tir. La flèche atteignit l’ours qui tomba raide mort. Mais la grand-mère mentit, en le traitant d’idiot et lui faisant croire qu’il avait tué leur meilleur chien. La nuit suivante, Siqiniq mit en cachette de la viande d’ours dans l’assiette de Taqqiq qui compris le mensonge et décida de se venger. […]



Le plongeon arctique se joue des frontières. Il nage comme il vole dans la mer ou dans le ciel. Pour de nombreux groupes inuits, il symbolise la recherche de la vérité dans les profondeurs. Voilà deux ans que Troubs devait se rendre au Nunavut avec Edmond… Mais il y a eu la pandémie. Alors il a commencé le voyage dans les livres et la recherche d’images. Il s’est plongé dans les mythes, les récits et la vérité historique, qui souvent dans l’Arctique s’entremêlent magnifiquement. Cet été 2022, ils allaient voir, voir ce qui s’y raconte aujourd’hui. L’art ancien des peuples polaires est peuplé de petites statuettes. Elles ont souvent une fonction magique. Et une présence telle qu’on les dirait vivantes. Qu’elles soient de magie noire ou blanche, les statuettes sont longtemps restées petites. Parce que les matériaux étaient rares. Et qu’il fallait les transporter. Les Inuits avaient encore la liberté d’être nomades. Mais aujourd’hui, les temps ont changé, les statuettes ont pris du poids, et sont parfois devenues géantes. Elles ont toujours cette présence fascinante. Elles pratiquent maintenant la magie moderne du marché de l’art.


S’il s’agit de sa première œuvre de ces artistes, le lecteur peut se trouver un temps déconcerté, à la fois par la liberté des formes, à la fois par l’importance donnée à la parole. En toute simplicité, le tome s’ouvre avec une carte sommaire réalisée par Troubs permettant de situer le Groenland, le Labrador, le Nunavut, le cercle arctique, la ville de North West River, et d’autres repères géographiques. Puis la première planche comprend deux cases de la largeur de la page : la première une photographie d’une rue de Gatineau avec la silhouette de Baudoin sur le toit d’un immeuble à étage unique, la seconde une chimère intégrant le visage de l’artiste à des éléments animaux et une représentation inuite dans un amalgame harmonieux. Dès la troisième planche, il s’agit d’illustrations évoquant l’art inuit, dans une diversité d’approches graphiques, et un texte qui court au-dessus ou au-dessous. Puis sans aucune indication, Troubs réalise les planches suivantes : à nouveau des illustrations de conte, mêlant les représentations d’un oiseau à l’encre, au bleu peint de la mer ou du ciel. Puis des représentations naïves d’Inuits, avec un glissement progressif vers des personnages et des animaux mythologiques à l’apparence naïve. Le récit du voyage commence alors avec les cases aux dessins réalisés au pinceau de Troubs, puis les images plus libres de Baudoin, également au pinceau, puis des portraits, des reproductions d’autres artistes. Parfois des pages en couleurs. Parfois un paysage sur une double page. Parfois des cases à l’encre. Une alternance toute naturelle entre des cases disposées en bande, des dessins accolées, des portraits d’habitants interrogés, d’autres paysages, des scènes urbaines, des hommages à des œuvres d’artistes inuits ou innus, etc.



S’il en éprouve la curiosité, le lecteur peut aisément identifier les pages réalisées par l’un ou l’autre des deux artistes : Troubs effectue un lettrage en minuscules, et Baudoin en majuscules. Dans un passage, ils se représentent en train de travailler à leur bande dessinée : ils sont tous les deux assis à la même table, et ils composent et réalisent leurs pages ensemble. Le lecteur le ressent à la lecture car il n’éprouve aucune sensation de solution de continuité : les pages forment un tout harmonieux comme si une unique intelligence créative avait présidé tout du long. La bande dessinée suit l’ordre chronologique du voyage, à commencer par les prémices évoquées par Baudoin, puis le voyage en avion, l’arrivée à Montréal, le trajet vers North West River, et encore plus au Nord. La narration visuelle est conçue en fonction de chaque séquence pour mettre en valeur un lieu, des personnes, une longue route en vue du ciel dans une case de la hauteur de la page, des cases sans bordure pour laisser de l’espace à un Inuit en train de manier le harpon, un dessin à l’encre effectué dans l’inspiration du moment, une autre carte simplifiée, des illustrations en couleurs… un petit visage avec un long discours en texte…


Les deux auteurs ont repris le dispositif qu’ils avaient utilisé dans leurs précédents ouvrages en commun : proposer de réaliser le portrait de leur interlocuteur et lui offrir en échange d’une réponse à une question, sur l’avenir des Inuits et Innus ou sur l’avenir de la culture inuite. Il est possible de voir cet ouvrage comme la suite de ces entretiens, entrecoupés de réflexion sur la culture inuite, sur son art, sur l’histoire de ce peuple premier. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une forte curiosité pour ces déclarations, totalement oublieux de leur forme de texte, ce qui pourtant constitue souvent un repoussoir dans les bandes dessinées traditionnelles. Son attention est tout entière consacrée à ces témoignages fort variés. Estelle évoque la dépendance de la communauté de North West River aux services publics et au gouvernement. Billy dit sa crainte que leur culture disparaisse. Mitzi, la mère de Billy, évoque le temps où le gouvernement avait interdit la langue inuktitut. Mina, conservatrice au Labrador Heritage Museum, parle de la disparition des attelages de chiens, et des croyances spirituelles qui font le chamanisme. La grand-mère Ataomie estime que la culture se renforce depuis qu’ils ont leur propre gouvernement et qu’il est possible d’apprendre la langue. Elisabeth constate que la chasse va en décroissant. Ernie, ancien maire de North West River pendant des décennies voit que l’électronique rendra le monde complètement dépendant des machines et qu’il sera complètement impossible de vivre dans la nature d’ici cinquante ans du fait de l’évolution du climat. Au fil de ces rencontres, d’autres facettes de la vie locale sont abordées : l’art bien sûr, le rôle des jeunes et leurs aspirations, la pêche et son industrialisation, les services publics, l’histoire de chaque groupe qui a habité la région et la difficulté de l’établir du fait de leur nomadisme, la nécessité d’une représentation pour éviter de se faire piller, pour résister aux prédateurs capitalistes, etc.



En creux se dessine également l’histoire des Innus, celle des Inuits, et la manière dont le gouvernement a traité les peuples autochtones, a mis en œuvre des actions visant à détruire leur culture. Par exemple le placement de petites filles dans des pensionnats dans le Sud, et les sévices fréquents. Les discussions entraînent des réflexions chez les auteurs. Il apparaît qu’ils sont fascinés par la forme de pureté de l’art inuit, sa qualité primordiale, sa charge mythologique et la part de vérité qu’elle contient quant au rapport entre l’être humain et son environnement, par le rôle de l’art comme outil de préservation et transmission d’une culture. Par la sauvegarde d’une langue et ce qu’elle porte en elle de culture à nouveau, mais aussi de rapport à la réalité. Un habitant leur indique que : En inuktitut il y a environ cinquante mots pour dire Neige, pas un seul pour dire police. Par l’évolution du climat, ainsi que par le paradoxe à leurs yeux d’être à la fois chasseurs et agents de préservation de la nature. Par un autre paradoxe : celui de vouloir préserver sa culture et ses traditions, alors que la pureté d’un groupe est une chimère, ce que les auteurs expriment par : Tout le monde est métissé, les races pures c’est un fantasme de totalitaire. Et aussi par : Rien, et tout, plus la complexité, la pureté n’existe pas, sa recherche est vaine et dangereuse, la vie se tient dans le chaos. D’une manière aussi organique que habile, ils brossent progressivement un portrait d’une communauté, à la fois dans le temps long de l’histoire, dans l’existence et l’évolution d’une culture, dans les aspects pragmatiques de la vie de tous les jours, dans les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, dans sa dimension mythologique.


Quel voyage, quelles rencontres, quelle expérience d’une autre culture. Les deux auteurs effectuent un séjour au Labrador. Comme à leur habitude, ils proposent de réaliser un portrait à leur interlocuteur en l’échange de la réponse à une question. Dans une forme graphique aussi libre qu’intelligente et sensible, ils racontent leur voyage et leurs rencontres, abordant aussi bien la vie quotidienne, la culture, l’histoire, l’évolution des valeurs d’un peuple et sa résilience. Un récit d’une richesse inépuisable et d’une humanité peu commune. Merveilleux.



jeudi 7 août 2025

Gabriele Münter. Les terres bleues

L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision de choses.


Ce tome constitue une biographie de l’artiste Gabriele Münter. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Mayte Alvarado pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec une traduction de l'espagnol par Christilla Vasserot. Il comprend soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de l’autrice qui a choisi cinq tableaux de la peintre, des moments qui font partie de son œuvre, des instants suspendus dans le temps qui se sont transformés en œuvre d’art, et qui constituent le point de départ de la bande dessinée. Elle indique qu’elle peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet, cinq fragments de vie. Il se termine avec une brève biographie de l’artiste en deux pages, puis la liste des onze œuvres citées visuellement dans l’ouvrage. Enfin vient une rapide biographie de l’autrice.


Là où les montagnes si bleues émergeant des brumes grises brillent au loin. Là où le soleil rougit, où les nuages se rejoignent, là il voudrait être ! Ce val paisible fera taire la peine et la douleur. Là où sur la roche les primevères méditent au calme et le vent souffle en douceur, il voudrait être ! Vers la forêt pensive la pousse la force de l’amour, intime tourment. Rien ne l’éloignerait d’ici, chère aimée, s’il pouvait être toujours auprès d’elle. Depuis sa fenêtre, Gabriele Münter observe le petit-déjeuner des oiseaux. Elle déguste une tasse de thé tout en écoutant la radio. La voix du présentateur indique qu’ils viennent d’écrouter : Là où les montagnes si bleues, une œuvre de Ludwig van Beethoven issue de son cycle de lieder pour voix et piano, intitulée À la bien-aimée lointaine. Il ajoute qu’ils interrompent à présent leur programmation musicale pour diffuser le discours prononcé par le Führer lors de l’inauguration de la première grande exposition d’art allemand. La voix d’Adolf Hitler se fait entendre : Il tient à proclamer sa décision irrévocable de débarrasser dès à présent la vie artistique allemande des phrases vides de sens. La voix continue : Les œuvres d’art incompréhensibles qui ont besoin d’un mode d’emploi sophistiqué pour justifier leur propre existence et camoufler leur fade et impudente vacuité ne se trouveront plus désormais sur le chemin du peuple allemand !



Le discours du Führer continue : Expérience intérieure, sentiment puissant, volonté robuste, perception pleine d’avenir, authenticité, primitivisme… Toutes ces expressions stupides et trompeuses ne sauraient justifier des produits totalement dépourvus de valeur et tout simplement ineptes. Des estropiés difformes, des femmes qui ne suscitent que de l’horreur, des hommes qui ressemblent plus à des bêtes qu’à des hommes ! Voilà ce que ces effroyables amateurs ont le culot de présenter au monde comme l’art de notre temps. […] Gabriele finit par tourner le bouton du poste pour couper court à ce discours. La sonnerie du téléphone retentit. Elle indique à l’opératrice qu’elle prend l’appel. Elle salue ensuite Johannes. Elle lui raconte qu’elle prenait son café, qu’elle avait fini. Elle continue : elle a eu de la visite ce matin, des oiseaux sont venus la voir, ils voletaient de branche en branche sur les arbres devant sa fenêtre.


La narration visuelle évoque d’entrée de jeu et tout du long l’approche graphique de la peintre. L’artiste en respecte plus l’esprit que la lettre, une certaine façon d’envisager les formes et les couleurs. Dans l’introduction, l’autrice indique qu’à la base elle s’est inspirée de cinq tableaux : Petit déjeuner des oiseaux (1934), Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), Promenade en canot (1910), Arbre au bord de la Seine (1930), La maison de Münter à Murnau (1931). Elle développe son point de vue et sa démarche : approcher d’un tableau comme s’il s’agissait d’une fenêtre. Il suffit de l’ouvrir pour que la scène s’anime et invite les spectateurs à y prendre part. On écoute une conversation entre amies, on sent la brise sur son visage, ou le soleil qui aveugle. On hume la bonne odeur du café. On ne peut peut-être pas avoir connaissance de tous ces détails, mais on peut les imaginer. L’autrice peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet. Cinq fragments de vie. En effet, elle fait la part belle aux images, réalisant trente pages dépourvues de tout mot. Gabriele en train de peindre un tableau, une promenade à vélo dans la campagne autour de Murnau, une balade en canoë sur le lac, le retour dans la maison de Murnau, une balade dans la neige, le vol d’oiseaux.


Première caractéristique qui marque le lecteur : la palette de couleurs, car elles sont assez claires, induisant une belle luminosité. En particulier : le beau ciel bleu sur lequel se détache le rouge-gorge, la fresque colorée sur la rambarde de l’escalier de la maison de Murnau, les couleurs extraordinaires du village quand Münter sort faire un tour de bicyclette, le vert foncé de la frondaison des arbres ressortant sur le vert plus clair de la prairie avec un vert entre deux tons pour leur ombres dans une magnifique vue du ciel, le rose des fleurs de cette même prairie, le vert incroyable de la prairie pendant le pique-nique, le jeu du vert et du bleu à l’occasion de la balade en canoë sur le lac, le blanc de la neige en hiver se teintant de nuances de rose et de parme pour un effet poétique d’une grande sensibilité. L’artiste s’est inspirée de la palette de la peintre, en la transposant dans des tons un peu plus clairs pour certains éléments picturaux. Elle simplifie également le contour des formes, en particulier celles de l’extérieur des maisons, et elle fait bon usage du glissement expressionniste mesuré à l’occasion des moments silencieux qui prennent alors une intensité émotionnelle à couper le souffle. L’effet produit exhale des saveurs singulières : entre touches d’art naïf, impressions de paysage et compositions sophistiquées dans des prises de vue narratives limpides. Le lecteur voit par lui-même que l’artiste applique le précepte de la peintre à la lettre : L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision des choses.


L’autrice réalise une biographie assez libre, dans le sens où elle a retenu cinq périodes de la vie de l’artiste, qu’elle accroche sur une saison différente à chaque fois, pour faire un cycle complet : hiver, printemps, été, automne, et un deuxième hiver. Lors de la première saison, Gabriele Münter écoute un discours d’Hitler à la radio, annonçant la première grande exposition d’art allemand. Celle-ci se tiendra huit fois de 1937 à 1944 à Munich, avec en parallèle de la première l’exposition d'art dégénéré dans la même ville. Ce premier chapitre trouve la peintre dans sa demeure du village Murnau, et le lecteur peut voir le petit-déjeuner des oiseaux par la fenêtre, puis découvrir l’intérieur du foyer du salon à l’atelier à l’étage. Au cours de la conversation avec Johannes Eichner (1886–1958), elle évoque ladite exposition d’art dégénéré, ainsi que le bûcher à venir pour ces toiles proscrites par le régime. Elle est sous le choc de la possibilité que toutes leurs idées, tout leur travail avec le Cavalier bleu puisse être réduit en cendres. Elle a mis à l’abri dans sa cave des œuvres de Vassily Kandinsky (1866-1944), Franz Marc (1880-1916), Alexej von Jawlensky (1864-1941), Marianne von Werefkin (1860-1938), Paul Klee (1879-1940).


Le deuxième chapitre se déroule donc au printemps : Gabriele Münter séjourne à Murnau en compagnie de Vassily Kandinsky, à qui elle rappelle qu’elle n’est plus son élève, et que ce serait merveilleux qu’elle achète une maison ici. Le lecteur en déduit que ce printemps doit se situer au tout début des années 1910. C’est l’occasion d’une extraordinaire balade à vélo : une expérience esthétique peu commune, huit pages muettes à l’exception d’un unique phylactère, le lecteur se délecte de voir le paysage par les yeux de la peintre. Elle exprime sa propre vision des choses : ou plutôt la bédéaste projette l’interprétation qu’elle fait du processus au fil duquel Gabriele Münter a abouti à ses toiles. Elle a littéralement imaginé le monde que montre le tableau Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), telle une fenêtre ouverte vers l’extérieur, ainsi que retourné le principe pour imaginer les circonstances ayant conduit la peintre à réaliser ce tableau. Le troisième chapitre se déroulant pendant l’été est encore plus enthousiasmant sur le plan esthétique : un pique-nique et une promenade en barque enchanteurs, magnifiques, extraordinaires. En découvrant la conversation entre Gabriele Münter, Vassily Kandinsky, Alexej von Jawlensky et Marianne von Werefkin, le lecteur comprend qu’il assiste à la naissance du groupe d’artistes Le cavalier Bleu, pour créer un art de leur temps qui soit à la fois éternel et universel. Il ne s’agit pas de fonder un mouvement ou une école, mais un lieu de rencontre entre artistes, qui partagent les mêmes inquiétudes.


Le lecteur passe alors à l’automne pour une séquence qui se déroule à Paris pour se conclure par le retour à Murnau, vraisemblablement dans les années1930. Au cours d’une discussion avec une amie, Münter évoque sa facilité à dessiner, et son apprentissage de la peinture, difficile au début. Le lecteur découvre une vision de la capitale française aussi épurée que fantasmée. Le tome se termine par un dernier hiver, celui des quatre-vingts ans de la peintre. C’est l’occasion d’un regard en arrière pour contempler le chemin parcouru et le plaisir que procure la reconnaissance. C’est aussi l’occasion d’une ultime balade autour de Murnau dans un paysage enneigé, splendide. Le lecteur en ressort fort ému, conscient d’une œuvre qui se confond avec la vie, et d’une vie consacrée à la création. Dans une lecture très paisible, il a fait l’expérience de voir par les yeux de la peintre, de pouvoir ressentir le monde avec elle, interprété par la vision qu’elle porte dessus.


Une biographie de Gabriele Münter ? Pas tout à fait. L’autrice choisit cinq moments précis de la vie de la peintre qu’elle répartit sur le cycle des saisons, de l’hiver à l’automne avec un hiver supplémentaire, en s’affranchissant de l’ordre chronologique en imaginant ces scènes à partir d’un tableau différent à chaque fois, et en s’inspirant d’autres. Une esthétique qui respecte l’esprit de la peintre, une narration visuelle douce et belle. Une évocation parcellaire, et aussi éclairante, dans son rapport à la perception personnelle du monde, et l’incidence du contexte historique. Singulier.



mercredi 6 août 2025

Alef-Thau T05: L'Empereur boiteux

La beauté physique n’a qu’une durée limitée. Le temps finit toujours par la détrôner.


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 4 : Le seigneur des illusions (1988), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1989. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-deux pages de bande dessinée.


Chant Un : toujours à la recherche de Tehetete. Voilà le petit groupe d’aventuriers sur un gros tronc emporté par le fort courant d’une rivière. Alef-Thau, son mentor Hogl, Diamante et Malkouth observent l’évolution d’un nuage composé de micro-Hugres. Hogl explique qu’il faut ne surtout pas qu’ils bougent car c’est le mouvement qui les attire. Sur la berge, ils voient un rhinodile qui s’enfuit. Il est immédiatement repéré par les insectes cannibales dont la nuée l’enveloppe instantanément et le dévore en un clin d’œil. Hogle explique qu’il s’agit d’une forme de virus hypertrophié qui détruit n’importe quel organisme vivant. La petite troupe éprouve un soulagement : ils s’éloignent. Voilà que le petit gnome Holibanoum sort de la besace de Diamante et s’agite. Les autres ne le maîtrisent pas assez rapidement et le nuage de micro- Hugres arrive pour les dévorer. Diamante convainc les autres de se jeter à l’eau, et elle reste bien accessible sur le tronc : comme elle est immortelle, ce seront ses attaquants qui vont y laisser la vie. Les autres sont emportés par le courant trop fort pour qu’ils puissent gagner la berge. Le tronc emporté par les flots se heurte à un rocher, et Diamante bascule à l’eau se noyant.



Bien sûr, son don d’immortalité sauve Diamante, et c’est la rivière qui disparaît instantanément pour avoir tenté de la noyer. Un peu plus loin en aval, les autres aventuriers se retrouvent sur le lit asséché de la rivière. Alef-Thau, Malkouth, Hogl et Holibanoum s’apprêtent à se remettre en marche quand ils aperçoivent le gnome aux yeux globuleux sur le dos de Mirra, les rejoignant. Ils remontent le lit de la rivière en appelant Diamante. Ils l’aperçoivent un peu plus haut sur une berge, mais elle refuse de les rejoindre. Hogl s’avance pour lui parler : elle explique que les micro-Hugres l’ont défigurée, et son visage est effectivement couvert de boutons. Le mentor la rassure en lui disant que tout sera parti dans deux ou trois jours. Ils retournent vers les autres en contrebas, et Malkouth se moque de la tête de Diamante. Celle-ci se précipite sur la guerrière et Alef-Thau doit retenir cette dernière pour qu’elle ne l’attaque pas. Ils finissent par s’arrêter pour manger un morceau, la nuit tombant. Le lendemain, ils reprennent leur marche, souffrant de la soif, et constatant qu’il en va de même pour les animaux tous venus chercher un peu d’humidité dans ce qui fut hier encore le lit de la rivière, maintenant asséché. Hogl contemple cet état de fait et déclare qu’il faut faire quelque chose. Il déclare qu’ils vont ramener la rivière. Tout le petit groupe s’assoit en cercle pour méditer, même Holibanoum une fois que Hogl lui a expliqué qu’ils vont faire un bel orage avec des éclairs et du tonnerre.


La suite des aventures d’Alef-Thau, la suite de sa quête vers… Le lecteur reste dans l’expectative quant à la finalité de la quête du héros. Elle semble se confondre avec celle de Diamante, entre complémentarité et opposition, un destin commun. Il anticipe le plaisir de découvrir les épreuves auxquelles vont être confronté les personnages. Le duo de créateurs pioche dans les situations classiques du genre : faune cannibale (la nuée de moustiques dévoreurs), les dissensions internes au groupe, la traversée de zones sauvages (des marais où la petite troupe s’enfonce jusqu’à mi-cuisse), des chauves-souris géantes prédatrices, une chute d’eau monumentale, un voyage sur une petite embarcation, un monstre marin gigantesque, un château fort déserté. L’artiste organise des plans de prise de vue construits, rendant ces moments cohérents avec un déroulement logique. La manière dont les membres de la troupe se jettent à l’eau pour que la nuée de micro-Hugres fondent sur Diamante, la disparition soudaine de l’eau de la rivière, le langage corporel des uns et des autres qui montre leur agacement ou leur énervement, la pluie trempant les habits, les ailes acérées des chauves-souris, des ruines de pierres englouties dans la végétation, les tentacules pleins de ventouses dans un dessin en pleine planche pour le monstre marin, les vues du ciel du château fort permettant d’en apprécier l’ampleur et le parc intérieur, etc.



Le lecteur apprécie la coordination, la complicité même entre les deux créateurs. Par exemple pour l’expression du pouvoir de Diamante, toujours aussi troublant. Cette jeune femme est immortelle : toute personne s’attaquant à elle et lui portant un coup mortel, décède et la jeune femme s’en sort indemne. Dans la première occurrence, le lecteur voit la nuée de points noirs dans un halo vert fondre sur Diamante : la narration visuelle montre la situation de manière limpide, le dessinateur montre un personnage acceptant son sort, que le lecteur devine être douloureux, malgré l’issue heureuse assurée. La deuxième occurrence intervient dans la page suivante alors qu’elle tombe à l’eau et risque la noyade. Seule une main dépasse de la surface de l’eau, et dans les cases suivantes montrent l’effet immédiat sur les cinq autres aventuriers emportés par le flot : imparable. La suivante correspond à une tentative avortée : Malkouth se jette sur Diamante, l’épée à la main, sous le regard angoissé d’Alef-Thau révulsé par cette forme de suicide. La dernière démonstration de ce pouvoir dans ce tome fait naître un sourire sur le visage du lecteur : la petite troupe a été avalée par le monstre marin tentaculaire, avec Diamante très calme car elle est assurée de s’en sortir et de causer la mort de cette pieuvre gigantesque. Le scénariste évoque régulièrement, comme ça en passant, le fait que la nature réelle de ce personnage est différente de celle des autres, d’où cette capacité extraordinaire. Pour autant, cette dernière comprend une composante morbide bien mise en lumière ici : la survie des compagnons repose souvent sur la perspective de la mort de Diamante, ou en tout cas d’une attaque mortelle.


L’esprit du lecteur se met tout naturellement à repérer les autres éléments récurrents de la série. En particulier, il se demande si la représentation des quatre éléments fera également partie de ce tome. Le thème de l’Eau est présent à deux reprises avec la rivière et le marais. Il est possible d’assimiler l’attaque des chauves-souris au thème de l’Air. En revanche les éléments Terre et Feu semblent absents de ce tome. Il prête également attention aux titres des quatre chapitres (chants) pour y rechercher un sens : Toujours à la recherche Tehetete, La mort de Malkouth, En suivant le corps astral, La véritable beauté. Ils semblent uniquement descriptifs de l’intrigue. Sa curiosité s’exerce aussi sur les évolutions corporelles du personnage principal, qualifié d’empereur boiteux. Les dessins le montrent en pleine possession de ses moyens, sans différence notable entre la partie où il a encore une jambe de bois et celle où il a récupéré une deuxième jambe organique. Il prend conscience que les relations interpersonnelles évoluent de manière significative, et qu’il s’est attaché à ces personnages. Il sourit en voyant Diamante qui continue de se conduire parfois comme une enfant gâtée, ce qui transparaît à la fois dans ses expressions de visage et dans son langage corporel. Il voit Malkouth beaucoup plus directe et nature, parfois impulsive, avec des gestes plus vifs. Il voit que les mouvements de Hogl sont plus mesurés, en cohérence avec son âge. Il apprécie l’usage plus mesuré du corps astral dans ce tome, évitant l’effet deus ex machina. Il sourit en voyant Diamante faire une crise (très subite) de croissance. Il se sent émue devant l’évolution du triangle amoureux entre elle, Malkouth et Alef-Thau. Et tout aussi empli d’émotions en découvrant l’issue d’une relation amoureuse dans un couple du troisième âge.



Comme à leur habitude, les auteurs savent concocter des moments mémorables qui peuvent prendre des allures de conte ou de métaphore. Tous ces animaux, prédateurs et proies qui se retrouvent assoiffés, dans le lit desséché de la rivière, ainsi mis à égalité. La petite troupe accueillie dans une communauté d’estropiés, avec la morale un peu basique : La beauté physique n’a qu’une durée limitée, le temps finit toujours par la détrôner. Il est à nouveau question de destin, quand Hogl lance ses os divinatoires. Il interprète ces derniers comme disant qu’il faut forcer le destin afin qu’ils se rendent plus solidaires les uns des autres, qu’il faut devancer la vision qu’il a eu précédemment. Un étrange mélange de prédestination inéluctable et de réappropriation de leur liberté après être passés par les fourches caudines de l’inéluctable. Il faut savoir faire avec ce qui ne peut être évité, ce sur quoi l’individu ne dispose pas des moyens d’influer. Tout au long de ces pages, il plane donc la perspective de la mort, celle que Diamante en vient à rechercher pour triompher de ses ennemis, celle de Malkouth qui prend la forme d’un suicide assuré, comme elle l’avait déjà tenté dans le tome précédent, cette fois-ci pour une raison plus altruiste, ce qui amène Hogl à tancer Alef-Thau, en exigeant qu’il fasse en sorte que le sacrifice de son amie ne soit pas inutile. Ce choix de se défaire de sa vie revient encore une fois dans l’avant dernière scène au cours de laquelle deux personnages souhaitent quitter ce plan de vie corporelle. Le lecteur garde à l’esprit que ces actes revêtent peut-être une signification différente, en se souvenant qu’il a été mentionné à plusieurs reprises un monde d’illusion.


Une nouvelle série d’épreuves à traverser pour les héros qui poursuivent leur quête quelque peu étrange : permettre à Diamante de devenir le maître de ce monde. La narration visuelle conserve son haut de niveau de qualité, avec une lisibilité exemplaire, une belle inventivité, et une osmose impeccable entre dessinateur et scénariste. La succession de périls constitue un divertissement de choix, et dans le même temps, le lecteur sent bien qu’il se joue d’autres choses, en particulier sur le plan spirituel, sur le rapport à la valeur de la vie, à la manière de la vivre.