Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Russie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Russie. Afficher tous les articles

lundi 6 avril 2026

Les grandes batailles navales T04 Tsushima

Les coule-tout-seuls ! Cette flotte est consternante !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le quatrième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Denis Béchu pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : La disgrâce après la victoire, Trouver un allié, Une guerre peut en cacher une autre, Le nain jaune et l’ogre russe, L’armement de l’air moderne, Une nouvelle arme la torpille, Le jeu trouble des puissants, Une défaite annoncée.


En octobre 1904, à Saint-Pétersbourg dans l’Empire russe, un groupe de gradés et d’officiels est réuni sur une tribune, pour célébrer le départ de la flotte militaire qui prend le large, avec la foule sur le quai pour acclamer ce départ. Un peu éloignés des côtes, deux marins dans un petit voilier sont en train de ramener un filet de pêche. Ils commentent le départ, évoquant leur belle flotte de guerre qui prend le large. Il paraît qu’elle s’en va mater les nains jaunes qui de l’autre côté de leur bonne terre ont attaqué Port-Arthur ; il se dit même que le tsar a fait le déplacement avec tous ses généraux pour saluer le départ de ces fiers navires. Petro, le cousin de l’un des deux pêcheurs, est à bord du Kniaz Souvorov, le navire amiral. Ce moujik se trouve à bord d’un navire de guerre parce que les amiraux n’avaient pas assez de bras. Des paysans comme marins, il y a de quoi être pessimiste. Mais les temp sont durs, pour ce cousin, ça faisait plusieurs étés que ses champs ne donnent plus suffisamment de blé pour qu’il nourrisse sa famille.



À Port-Arthur, un clairon sonne la fin des combats. Malgré tout, dans les tranchées, le soldat Poutine arme son fusil et cherche une cible : il va en profiter pour tuer un macaque de plus. Un compagnon lui rappelle que ce sont eux qui se rendent aux Nippons, et non l’inverse, qu’ils doivent se montrer conciliant et courber l’échine. Poutine a sa cible dans son viseur et il tire, tuant un soldat japonais. Quelques instants après, une balle lui traverse le crâne et les soldats japonais se tiennent sur le bord de la tranchée, tenant les soldats russes en joue. En ce deux janvier 1905, la ville chinoise de Lüshunkou vient d’être prise aux Russes, par les Japonais après un siège débuté fin mai 1904. Quelques jours après, la nouvelle est annoncée au tsar Nicolas II (1868-1918) : ils se sont rendus, Port-Arthur est tombé. Le huit janvier 1905, la flotte russe mouille au large de l’île de Nosy Be à Madagascar, les matelots étant de corvée pour débarrasser les coques des navires des algues et des coquillages. Ils sont rejoints par le matelot Vladimir. Leurs discussions évoquent leur situation. Avec toutes les mers qu’ils ont parcourues depuis leur départ en octobre, ce sont des grappes de coquillages et des montagnes d’algues qui sont collées à la coque. Vladimir en attribue la faute à leurs gradés qui auraient pu aller au plus court plutôt que de contourner l’Afrique, en passant par le canal de Suez.


Venu à cet ouvrage pour se familiariser avec cette bataille navale, le lecteur en découvre progressivement le contexte, avant d’aboutir à son déroulé en fin de récit. Dans ce tome, le scénariste a choisi, comme souvent de consacrer un nombre de pages réduit pour raconter l’affrontement en lui-même : en l’occurrence quatre pages, la partie majoritaire de l’histoire étant consacrée au contexte de cet affrontement, ainsi qu’à des points de vue différenciés, à partir des personnages comme les matelots ou les gradés. Comme pour chaque tome, le scénariste se concentre sur les informations principales dans le fil de la bande dessinée pour rendre intelligibles les enjeux, et il développe certaines facettes dans le dossier historique. Le néophyte aura vraisemblablement envie de compléter certaines informations par des recherches personnelles, à commencer par Port-Arthur, une ville portuaire chinoise, appelée Lüshunkou située à la pointe sud de la péninsule du Liaodong, ayant porté le nom de Port-Arthur pendant l’occupation russe, puis de Ryojun pendant la période d’administration japonaise. En fonction de là où le porte sa curiosité, il pourra aussi éprouver l’envie d’en savoir plus sur l’ingénieur naval Louis-Émile (1840-1924, sur l’amiral Togo Heihachiro (1848-1934), sur le canon Paixhans, ou encore sur la force de Coriolis…



S’il est déjà un habitué de cette série consacrée aux batailles navales, le lecteur sait que le scénariste maîtrise l’art de la composition de son récit : un dosage habile et expert entre le point de vue des militaires, simples marins et quelques gradés, une alternance de lieux (par exemple ces deux pages dans les tranchées pendant le siège de Port-Arthur, ou la page entière consacrée à l’annonce de sa chute à l’empereur), des discussions permettant d’exposer des informations sur l’état du monde (contexte politique de la bataille à venir) de manière organique, la violence de la bataille et les êtres humains morts, et… l’absence totale de femme, même dans les salons de l’empereur. Afin de bien apprécier le récit, le néophyte doit maintenir une attention correcte tout du long, certaines informations pouvant sembler anecdotiques, tout en ayant une incidence réelle dans le déroulement des événements, sa curiosité devant se porter sur chaque dimension, aussi bien politique que technique. En fonction de ses convictions, il peut s’attacher plus à l’amiral devant mener à bien sa mission, en s’adaptant à des ordres qu’il approuve plus ou moins, ou bien au matelot Vladimir et à ses convictions déjà révolutionnaires. Il reconnaît aisément le nom inscrit sur le couvre-chef du marin en train d’écouter un discours de Lénine à Saint-Pétersbourg en juin 1905 : Potemkine, celui d’un cuirassé pré-dreadnought de la flotte de la mer Noire rentré dans l’histoire pour la mutinerie qui y eut lieu en juin 1905, pendant la Révolution de 1905.


Le lecteur a bien identifié que ce tome est illustré par un autre dessinateur que JY Delitte, il entame sa lecture en toute connaissance de cause. Baiguera réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif comme il se doit pour cette série historique, respectant ainsi le cahier des charges établi par le scénariste. Bien évidemment, il a effectué les recherches de références nécessaires pour représenter les navires, les uniformes et les armes avec la meilleure véracité historique, ainsi que les autres éléments d’époque comme le bateau de pêche russe, les tranchées de Port-Arthur, le palais du tsar, les rues en terre de Port-Arthur, et la façade du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. L’horizon d’attente du lecteur est comblé sur ce plan-là : mise en scène des navires, de leur armement et de leur puissance de feu, des militaires des différentes marines vaquant à leurs occupations et accomplissant les corvées, ou explicitant les ordres venus du commandement. La bataille est rondement racontée, mettant en avant les tirs de canons et les impacts correspondants, ainsi que la disproportion entre la capacité destructrice des obus et la fragilité des corps humains. S’il s’est habitué à la dureté des représentations de Delitte, le lecteur peut trouver la mise en scène et les plans de prise de vues un peu communs, manquant de tranchant et de percutant. Pour autant la narration visuelle remplit sa fonction, à la fois par le rythme régulier, et par la qualité des informations apportées.



Régulièrement, le lecteur ressent la justesse d’une image : Petrov pensif accoudé au bastingage, la hargne de Poutine à vouloir tuer un soldat japonais, Vladimir un peu tire-au-flanc et donneur de leçon sur l’exploitation du prolétariat et la révolution, le capitaine Stanislav blasé et trop conscient du manque de moyens et de préparation de leur flotte, le cynisme des observateurs français et anglais, la beauté paradisiaque de la plage de Nosy Be, la population chinoise réduite à l’état de commodités à Port-Arthur, la rage au combat, etc. Les images montrent et soulignent plusieurs facettes du récit : les simples matelots dont la vie devient régie par des décisions arbitraires sur lesquelles ils n’ont aucune prise, le fait que les gradés russes ont conscience de l’état laissant à désirer des navires de la flotte, l’impréparation de cette mission, l’ennui sur les navires, etc. En arrière-plan, le lecteur devine ou comprend en fonction de ses connaissances, que la marine russe se repose sur ses lauriers, que l’impérialisme japonais a commencé à prendre corps en prenant pied sur le territoire chinois, que d’autres puissances, les Français et les Britanniques, veillent en coulisse à leurs propres intérêts, plutôt qu’à la paix. En revanche, il prend conscience de deux autres thèmes dans le dossier historique : l‘armement de l’air moderne avec des éléments chiffrés sur la portée ainsi que le poids et la vitesse des obus, et également sur la montée en puissance de la torpille.


Une bataille navale restée célèbre pour les connaisseurs, que ce tome permet aux néophytes de découvrir. La narration visuelle s’avère solide, plus qu’il n’apparaît à la surface, apportant de nombreuses informations dans une reconstitution historique bien documentée. La construction du récit présente plusieurs facettes de l’environnement historique menant à cet affrontement, à la fois sur les nations impliquées et sur les circonstances techniques et stratégiques. Le lecteur prolonge cette découverte avec le dossier historique bien construit et disposant de documents visuels intéressants. Paix aux hommes morts au combat.



mercredi 13 août 2025

Ogoniok

Obéissez à la loi, mais attention à vos âmes, elles sont en danger…


Ce tome est une anthologie regroupant trois récits indépendants autour du thème des légendes et des contes. Son édition originale française date de 2013, et une réédition en 2025 avec une nouvelle couverture. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour le scénario et les dessins. Ce tome comprend cinquante-trois pages de bande dessinée.

Ogoniok, publié pour la première fois en 1992, quatorze pages. Semion Gennadovich Polumin marchait depuis de longues heures dans la taïga sur les traces d’un renard. Il avait perdu le contact avec son expédition de chasse, mais il ne s’inquiète pas. N’est-il pas directeur de deuxième classe au ministère des finances ? Fidèle serviteur du tsar, un homme de poids… Il est sûr de lui. Il arrive devant une grande tente où il est accueilli par trois indigènes, à qui il demande du thé. Ceux-ci lui en offrent un de bon cœur, sans contrepartie. Il fait observer qu’il a vu beaucoup de traces de gibier : c’est une bonne zone de chasse par ici. Il continue : le coin paraît bon, en attendant qu’on vienne le chercher, il va faire quelques cartons.


La quatrième de couverture annonce : Trois histoires russes avec des chamans qu’il aurait mieux valu ne pas provoquer… Dans cette première histoire, le lecteur relève le nom du protagoniste qui sonne indubitablement russe. Le commentaire du narrateur omniscient indique qu’il marche depuis de longues heures dans la taïga, c’est-à-dire une forêt de conifères de climat boréal. Il est accueilli dans une tente par trois autochtones certainement nomades. L’un d’eux raconte l’histoire de la belle Koticq et de son union avec un esprit dont naquit Ogoniok, qui dispose de pouvoirs surnaturels, ce qui fait de lui un chaman. La promesse est bien tenue. Le scénariste se montre facétieux : le chasseur venu de la ville n’a aucune chance, c’est une évidence dès la première page. Il se retrouve dans une situation de décalage culturel dont il s’avère incapable de mesurer la portée et les conséquences. Les trois nomades se montrent accueillants, honnêtes et soucieux de la sécurité de leur hôte. Ce dernier se montre incapable de les écouter et d’entendre ce qu’ils disent, d’accepter leur sagesse, de prendre en compte leur avertissement, pourtant explicite.

D’un autre côté, il est vraisemblable que le lecteur, amateur de ce créateur ou novice, ait été attiré par la saisissante illustration de couverture, ou après avoir feuilleté l’ouvrage et être tombé sous le charme unique des dessins finement ouvragés, avec une saveur à nulle autre pareille. Dès la première planche, il retrouve cette forme de composition très personnelle : des illustrations comme mises côte à côte, avec un texte dans un cartouche, ou une tirade copieuse d’un personnage. C’est particulier. Pour la première planche : quatre cases. Une de la hauteur de la page pour mettre en valeur un long tronc dénudé, avec un oiseau perché sur une fine branche fragile en hauteur. Puis à gauche, la case comprenant le titre, ainsi que la moitié supérieure du crâne d’un renne avec ses bois. En dessous deux cases, une case également tout en finesse pour mettre en valeur une loutre dont le museau dépasse sur la case adjacente, et enfin une vue en plan éloigné avec les arbres au premier plan, et la petite silhouette du chasseur en arrière-plan marchant sur la neige immaculée. Le texte lie ces différentes vues, expliquant qui est le chasseur et ce qu’il fait là.


Ainsi cette première histoire fait la part belle aux cases illustratives, qui trouvent cependant leur place naturelle dans la narration séquentielle. Le lecteur se délecte des différents animaux : des chiens attachés à la tente, la tête d’un mammouth aux longues défenses recourbées, un magnifique oiseau aux ailes complexes ornées de motifs intriqués (un exemple remarquable du travail de texture à l’encre), un extraordinaire élan d’Europe avec des bois exceptionnels et un pelage remarquable, et enfin un lapin très commun. Le lecteur se trouve subjugué par cette chasse enchantée, devenant soupçonneux comme Semion Gennadovich Polumin quant à ce que pouvait contenir le thé qu’on lui a offert. Le récit se termine dans une forme de justice immanente venant châtier l’hubris de ce chasseur.

Kas-Cej, publié pour la première fois en 1994, vingt-cinq pages. Dans son riche appartement, Viktor Tikonovitch Barushkin reçoit son ami le Conseiller. Ce dernier est ravi de son retour et le félicite pour la qualité de son champagne en lui demandant l’autorisation de féliciter sa cuisinière. L’hôte demande à Eudoxie Arkadovia si elle a entendu monsieur le Conseiller, il leur rend hommage à tous les deux, elle pour son art culinaire, lui pour son amitié. C’est un honneur exceptionnel pour un modeste universitaire comme lui. Puis à la demande de son invité, il commence à raconter la dernière mission que lui a confiée l’institution : Il s’agissait d’aller exhumer de vieux ossements d’une tribu sibérienne insignifiante, qui fut décimée par la variole, il y a fort longtemps. Un travail ingrat et inutile, une preuve tangible de sa disgrâce… Un véritable exil…


Cette deuxième histoire présente une plus grande consistance du fait sa pagination. Un autre conte, à la morale bien différente. Un autre homme de la ville qui se trouve à se rendre dans un petit village perdu dans la taïga. Il s’agit cette fois d’un universitaire, venant faire des recherches sur un peuple autochtone samoyède de Russie, ayant vécu à proximité du cercle polaire : les Nénètses, une des vingt-six ethnies de la Sibérie. L’auteur met à nouveau en scène un individu venant d’un environnement socioculturel plus sophistiqué, et qui est accueilli avec les honneurs, protégé par le gendarme Ghennadj Efimovitc, qui fait travailler la population pour les fouilles, le maintien de l’ordre étant assuré par le fait qu’il possède un fusil. Le récit se développe alors suivant deux thématiques : celle de l’individu ayant fait des études et intervenant dans un monde paysan, et celle de la manière dont s’exerce le pouvoir du tsar dans un village si reculé.

En fonction des séquences, le bédéaste réalise des planches à la composition plus classique, avec des cases disposées en bande. Pour autant, le lecteur voit bien que sa personnalité déborde de partout : que ce soient les copieux phylactères qui dépassent sur la case adjacente, ou les illustrations très composées. L’artiste est au summum de son art : fins traits venant donner de la texture et du volume dans des entrelacs sophistiqués, aplats de noir aux contours irréguliers venant donner du poids à un ou plusieurs éléments de la composition, zones de blanc immaculé offrant une respiration dans la page. Chaque protagoniste dégage une personnalité intense : le très chic Barushkin avec ses incroyables moustaches, le plus solennel conseiller et ses petites moustaches, le vieux sage du village et sa barbe blanche, le gendarme, sa coupe improbable et sa bouille ronde, le pope avec sa toque et son regard intense et habité, les paysans méfiants. Cette histoire donne lieu à de magnifiques paysages, et la découverte du cadavre de Kas-Cej dans un état de conservation exceptionnel.


Une narration visuelle somptueuse et minutieuse, une intrigue consistante, donnant pour une fois le beau rôle à l’étranger cultivé, même si le flambeau de la science contraint de battre en retraite devant les forces de l’obscurantisme qui écrase les âmes des gens simples…

Transibérien, publié pour la première fois en 2011, quatorze pages. C’est ici que le fleuve impétueux traversait la taïga, s’élargissait et que ses eaux s’apaisaient. C’est là que Gennady Efremovic attendait, et c’est à cet endroit qu’il travaillait comme son père avant lui et sans doute son grand-père. Pour quelques kopecks, il transbordait sur l’autre rive tous ceux qui le lui demandaient. Gennady Efremovic se moquait bien de savoir à qui il rendait ce service pourvu qu’on le payât. Venus des sentiers cachés de la taïga, des chasseurs arrivaient des fugitifs, des marchands, des saints hommes, des gens qui ne desserraient pas les dents et ne posaient aucune question. Une seule chose causait souci à Gennady Efremovic… C’était le petit sac en peau dans lequel s’accumulaient, bien cachés, les kopecks durement gagnés.


Le lecteur ressent tout de suite que deux décennies ont passé : les traits encrés sont plus secs, un peu plus lâches, plus bruts. La narration visuelle prend ainsi un ton plus âpre, plus direct, plus à l’essentiel. L’artiste se focalise plus sur les personnages et sur les visages, des individus évoluant dans un environnement sans pitié, endurcis jusqu’au mutisme, consacrant toute leur énergie à vivre. Le récit se fait également plus cruel. Le personnage est un passeur qui fait traverser le fleuve pour quelques kopecks dans une région perdue dans la taïga. Il constate progressivement qu’il n’a plus de client. Finalement l’un des derniers lui apprend que le train traverse cette zone depuis peu. Après plusieurs jours sans voir personne, arrive un dernier client, un baladin avec un singe sur son épaule, un conteur qui raconte des histoires niaises de gens qui sont morts, comme cela arrivera à tous, comme lui fait observer le passeur. L’auteur se montre sans illusion sur la nature humaine que ce soient les espoirs sans lendemain, ou que tous les moyens sont bons pour vivre, y compris escroquer plus pauvre ou moins malin que soi.

Trois histoires se déroulant dans la taïga, trois personnages principaux différents, trois accueils différents. La narration visuelle enchante à chaque page, un élégant dosage entre des illustrations exceptionnelles, et une narration séquentielle, de copieux phylactères où les personnages exposent le récit ou leurs remarques… Et pourtant la lecture s’avère fluide et facile, agréable et incroyablement dépaysante. Sergio Toppi sait créer comme personne l’enchantement visuel, un délice de roi. Des contes avec une chute, comprenant aussi quelques observations sociales adultes, et des comportements allant de la mise en œuvre de l’intelligence, à la prédation du plus faible. Magnifique et pénétrant.


mardi 9 juillet 2024

Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde

Ne vous laissez pas ronger par la culpabilité. Il vaut toujours mieux agir.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 2 - Je ne me marierai jamais (2020) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour saisir l’historique des relations entre les principaux personnages. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En ce premier dimanche de juillet 1950, tout est calme dans cette banlieue de Charleroi. La plupart des voisins étant partis en vacances, les enfants de la famille Destrée profitent de la rue. Par cette chaude journée, oncle Paul rend visite à ses trois neveux qui l’accueillent avec l’impatience de découvrir ce qu’il leur a apporté. Il souhaite tout d’abord savoir s’ils ont bien travaillé à l’école. Il leur remet alors leurs cadeaux, dont l’album Le juge, de la série Lucky Luke. Puis ils se rendent dans le jardin, où il salue la Mamie et il lui demande si elle veut qu’il lui serve un peu de limonade. Elle décline : c’est gentil, depuis qu’elle ne participe plus à la cuisine, elle dépense moins d’énergie. L’oncle Paul s’assoit sur une chaise de jardin et il demande aux trois enfants, tous très attentifs, s’ils se souviennent où ils en étaient. Le grand garçon répond que Juliette avait découvert que son fiancé Raymond voulait se marier avec elle, que pour voler la compagnie maritime de son père et la vendre aux Nazis. Le toton les félicite et il reprend son récit : ils vont voir que, à travers, les horreurs de la guerre, Juliette va se révéler plus extraordinaire que jamais.



Oncle Paul se lance : les enfants étudieront à l’école les détails qui ont précédé ce jour terrible du 14 juin 1940. L’armée allemande venait d’envahir la Belgique et le nord de la France, ce vendredi-là, elle entrait dans Paris. Juliette Sainteloi et Léa Vollak assistent au défilé, mais partent avant la fin : aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Léa et ce ne sont pas des Nazis qui vont tout gâcher. Une fois dans l’hôtel particulier des Sainteloi, Juliette prend une photographie du petit groupe : Léa et ses parents Vollak avec leur plus jeune fils, Oscarine Malepeigne et son fils Bertrand, le docteur de Lannoy. L’espace d’un instant de bonheur, tout le monde veut oublier la guerre et fêter Léa. Bertrand a dépensé un salaire entier pour offrir un joli collier à son amoureuse. Et Juliette offre à sa meilleur amie, la nouvelle tendance de la maison Hermès : un carré de soie à porter en foulard. À l’abri de cette demeure, personne ne peut encore imaginer les terribles épreuves qui vont s’abattre sur la plupart des convives. Il ne fallut pas longtemps aux Nazis pour montrer leur vrai visage aux Parisiens. Partout des Juifs commencent à se faire arrêter. Certains tentent de fuir Paris, d’autres restent et gardent délibérément leurs commerces ouverts comme pour mieux conjurer le sort. Telle la C.C.O. acquise par monsieur Dittre, les grandes entreprises sont réquisitionnées. De même que beaucoup de logements privés afin d’y loger les officiers et dignitaires allemands. C’est ainsi que Herr von Riblach vient toquer à la porte de l’hôtel particulier des Sainteloi pour se faire loger, et prendre la chambre de Henri de Sainteloi.


Une jeune femme courageuse, dont la vie est bien ancrée dans son époque, et le souvenir discret d’un jeune homme roux qui l’avait fortement impressionné lors d’une traversée transatlantique. Le lecteur revient pour retrouver ce qui fait la personnalité de la série. Il sourit d’aise en voyant l’oncle Paul arriver dans sa famille, et être chaleureusement accueilli par ses neveux impatients d’en apprendre plus sur Mademoiselle J., et également de découvrir les bandes dessinées qu’il aura apportées en cadeau (uniquement un album montré de manière explicite, Le juge, publié en album en 1959, de la série Lucky Luke). Il retrouve le temps présent raconté en nuances de gris, et le passé (ou le temps présent de Juliette Sainteloi), raconté en couleurs. Il découvre un nouveau personnage : la mamie, visiblement fortement âgée, restant assise sur une chaise de jardin, sans bouger. Comme dans les tomes précédents, le récit est indissociable de l’époque dans laquelle il se déroule : une évocation de l’occupation pendant les quinze premières pages, puis une aventure à la recherche de Léa Vollak, d’abord en Pologne, puis en Sibérie, comme le suggère la couverture. L’histoire peut être comprise sans avoir lu les deux tomes précédents ; elle révèle plus de saveurs si le lecteur est familier de Ptirou (son souvenir galvanisant Juliette), de ce qui est arrivé au père de l’héroïne, les amours passées et présentes. La condition médicale de Juliette est toujours présente dans ce tome, avec son besoin de médicament, pendant le rationnement de l’occupation, et aussi en pleine Sibérie.



Dès la deuxième planche, les auteurs évoquent l’occupation allemande de Paris pendant la seconde guerre mondiale, le défilé de l’armée le 18 juin 1940 sur les Champs-Élysées. D’une certaine manière, Juliette Sainteloi occupe une position privilégiée : propriétaire d’une luxueux hôtel particulier dans Paris, ne souffrant pas trop du rationnement, grâce à l’argent mis de côté qui permet de s’approvisionner au marché noir. Les dessins ne mettent en avant ni manque, ni privations, ni maltraitance. D’un autre côté, sa meilleure amie Léa Vollak et ses parents sont emmenés lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver, du 16 au 17 juillet 1942. Les arrestations arbitraires de Juifs sont également évoquées, ainsi que les trains en partance pour la Pologne, les occupants réquisitionnant des logements, Juliette devant accueillir plusieurs officiers allemands. Les dessins montrent une mince jeune femme se tenant bravement devant des hommes en uniformes plus costauds qu’elle, en particulier Herr von Riblach. Le lecteur voit également les militaires en uniforme, d’abord les Allemands, puis les Russes, bien sûr armés, quelques Américains. Les véhicules militaires, des chars et un modèle original de motoneige.


Du fait de la période du récit, d’autres aspects de la seconde guerre mondiale sont abordés et montrés, également avec retenue. Des Juifs entassés dans des wagons : le lecteur sait pertinemment quelle est leur destination, le camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, le centre d'extermination, camp de prisonniers de guerre (soviétiques et polonais) et camp de concentration de Majdanek. L’horreur se fait également suffocante quand Juliette Sainteloi se retrouve interrogé dans une pièce aveugle au 93 rue de Lauriston dans le seizième arrondissement, c’est-à-dire le siège de la Gestapo, surnommé la Carlingue. Restant dans un registre descriptif, le dessinateur sait transmettre l’intensité de la stupeur de Juliette quand elle se tient sur un quai de la gare du Nord, pour assister à la descente des prisonniers de retour des camps d’un train : un moment accablant en voyant ces êtres humains marqués par la maltraitance et la cruauté. Il suffit d’une petite case à l’artiste pour mettre à nu la souffrance et le traumatisme : par exemple page trente-trois quand le soldat russe Namgar Djorkaïev découvre une jeune qui s’était caché sous le plancher des latrines dans un camp de concentration et centre d’extermination. Le lecteur est submergé par la situation abjecte de cet être humain baignant dans les déjections humaines, pour sa survie, et son visage habité par la folie.



D’une certaine manière l’évocation de la seconde guerre mondiale s’effectue en sourdine, loin des champs de bataille, et dans le même temps elle est très dure, implacable parfois insoutenable, toujours réaliste. Seul le mode de recouvrement de mémoire de la jeune femme semble un trop mécanique, mais pas invraisemblable. Cette évocation s’effectue au cours d’une véritable intrigue bien construite : Juliette Sainteloi part à la recherche de son amie, d’abord au camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, puis de Majdanek, puis en Sibérie dans les monts Saïan orientaux. Le lecteur découvre alors avec Juliette la réalité de l’après-guerre : tout ne revient pas à la normale, comme si la fin des hostilités avait fonctionné comme un commutateur. Au cours de son voyage à bord du transsibérien, le vieux prince russe Kouraguine explique à Juliette que : Outre que les soldats survivants ont été renvoyés à la vie civile sans source de revenu, les campagnes sont exsangues et l’insécurité règne en maîtresse. Par ailleurs, elle voit les conditions dans lesquelles les déportés encore vivants regagnent leur pays.


Tout du long de son périple, l’héroïne met en application le conseil de Ptirou : Ne pas se laisser ronger par la culpabilité, il vaut mieux toujours mieux agir. Elle va donc de l’avant, très courageuse, risquant à deux ou trois reprises d’être malmenée, se sortant de cette situation parfois avec l’aide d’un homme ou d’une femme, parfois par elle-même, parfois en aidant quelqu’un d’autre, sans manichéisme. Le lecteur peut remarquer comment le scénariste met à profit le besoin de traitement médical de Juliette. Il peut aussi relever les références historiques, celles évidentes relatives à la seconde guerre mondiale : les camps de concentration, la rafle du Vélodrome d’Hiver, le siège parisien de la Gestapo, d’autres moins connues comme l’intervention de Fedor von Bock (1880-1945, Generalfeldmarschall allemand), Pierre Bonny (1895-1944, un des responsables de la Gestapo française, traître et collaborateur). Le scénariste ancre également son récit avec d’autres références d’époque, comme la mention de Pierre Brisson (1896 1964, directeur de publication du Figaro). La recherche de Léa s’achève dans la mine de Batagol, en Sibérie, dans les monts Saïan orientaux, évoquant (1820-1905), l’aventurier français ayant découvert et exploité cette mine de graphite.


Parti comme une histoire complète en forme de variation sur la création du personnage Spirou, cette série dérivée a acquis une incroyable consistance, devenant autonome et roborative, évoquant différentes époques, au travers des aventures réalistes d’une jeune femme courageuse, mais pas infaillible. Ce troisième tome évoque la seconde guerre mondiale vécue par une Parisienne, ainsi que l’immédiat après-guerre à la recherche d’une amie qui a été déportée. La narration visuelle combine une reconstitution descriptive solide et un parfum d’aventure au goût assez sombre, sachant faire ressentir l’horreur et l’abasourdissement de Juliette alors qu’elle est confrontée à la réalité des souffrances endurées par les déportés. Une histoire poignante.



jeudi 11 avril 2024

L'Impératrice rouge - Tome 04: Les Grands Cachalots

Un peuple n’est pas fait pour réfléchir mais pour s’abrutir.


Ce tome fait suite à L'impératrice rouge, Tome 3 : Impurs (2002) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2003. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-sept pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue inédit supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Dans l’enceinte d’une coque de navire évidée et à ciel ouvert, des ouvriers travaillent manuellement. Constantin Demko s’approche d’Ivan, un homme en train de pousser une brouette remplie de pierres. Il lui annonce qu’il a pu gagner les faveurs de qui il sait. Aussi, il a obtenu que le dossier d’Ivan soit réexaminé, il devrait être libre d’ici quelques semaines. Ivan se tourner vers lui, la clope au bec et lui assure que ça sera plus rapide. Ivan ajoute qu’ils servent le même maître à présent, et que ce dernier l’a contacté, pour un service à lui rendre, ça concerne Constantin. Il le bouscule et le jette à terre, les autres détenus se jettent sur le lui et le frappent avec leur fourche. Ivan regarde la mise à mort en ajoutant que Constantin n’est qu’une pourriture, un déchet, et les déchets il les jette aux chiens. Une fois leur mise à mort achevée, les détenus vont jeter le cadavre de Demko dans la rivière. L’empereur commente : il en savait trop, il devenait gênant. Un autre ajoute qu’il faut se montrer prudents, personne ne peut deviner comment va réagir l’impératrice.



L’empereur et Maître Chambellan poursuivent leur conversation. Le premier se demande si les techniciens de son épouse vont être capables de remettre en marche le cyborg Rostan. Son interlocuteur lui répond que oui s’ils ont mis la main sur son disque, un serveur dominant. Dans ce cas, ils peuvent craindre le pire : Rostan parlera, le complot sera découvert. L’empereur se lamente : un baiser, un baiser de ce monstre et Catherine était morte dans d’atroces souffrances, des convulsions horribles. Il perd toute contenance, et commence à délirer un peu. Le camarade Ska arrive sur ces entrefaites, et il remet un document à Maître Chambellan. Celui-ci en prend connaissance et il exulte en expliquant à l’empereur : ces documents prouvent la culpabilité de l’impératrice, elle fomentait une révolte à l’aides des tribus zaparogues, commandées par Stepan Rajine. C’est à lui qu’était destinée l’ogive nucléaire V4, l’ogive soustraite lors de l’attaque du train, celle que l’empereur destinait aux Polovaques. Au vu de cette forfaiture, Pierre demande à Maître Chambellan de lâcher les impurs dans le palais : qu’ils tuent, qu’ils détruisent, pillent, le premier coup de poignard doit être pour l’impératrice.


Aaaaahhh ! Gros soupir de contentement du lecteur de pouvoir découvrir comment les cartes vont tomber, comment le scénariste va se jouer de lui ou bien suivre la direction précédemment donnée à aux différents fils narratifs, et par quelles créations visuelles le dessinateur va enchanter ses rétines. Ainsi donc les machinations et manipulations de Constantin Demko ne lui auront pas porté chance, mais le lecteur ne regrette pas cet individu fourbe, même s’il comprend qu’il était animé par un sentiment altruiste pour un camarade. Ils sont tous là : l’empereur Pierre, Maître Chambellan, le froid camarade Ska, Obla-Kan le Zaparogue au masque de fer, le cyborg Rostan, frère Zosime et son teint cadavérique, le valeureux et téméraire, voire inconscient, Nicolas Pancock, Cherazene au visage masqué, la malicieuse Adja, l’autoritaire et intriguant comte Orlof, le mafieux Drossof et sa vilaine infection de cancrelats, et bien sûr l’impératrice rouge elle-même. Les auteurs n’introduisent que deux nouveaux personnages : une sorte de moine qui agite sa clochette avec une forme de sérénité détachée troublante, et le prince Obidjan très intéressé par les cachalots. Le lecteur apprécie à sa juste valeur que l’artiste investit toujours autant de temps dans chaque planche ne négligeant aucun détail, quel que soit sa portée : la forme de la brouette, les savates portées par les détenus, la forme de la crosse de Maître Chambellan, les motifs de la draperie décorant la cabane métallique dans la neige, la forme des médailles d’Obla-Kan, les éléments de ruines industrielles, etc. Il n’y a pas de détail trop petit pour être négligé, pour se contenter d’une forme générique insipide.



Bien sûr toutes les pièces de l’intrigue s’assemblent et permettent de faire aboutir chacune des sous-intrigues : le trafic d’armes nucléaires, le soulèvement des tribus du peuple, le sabotage et la reprogrammation du cyborg Rostan, l’alliance à risque avec le crime organisé, l’allégeance des popes, et le facteur imprévisible du clan des Impurs. Le lecteur découvre quelles factions restent fidèles à l’empereur grâce aux manipulations et stratégies fourbes de ce dernier, quelles sont celles qui se rallient à l’impératrice et dans quelles circonstances. Le scénariste ne requiert pas un deus ex machina venant rebattre les cartes : le lecteur se sent conforté dans la confiance qu’il lui a accordée, l’intrigue restant conforme aux grandes lignes des tomes précédents. De la même manière, l’artiste assure la cohérence visuelle de ce monde, en reprenant les éléments constitutifs qui restent consistants d’un tome à l’autre. Cette constance scénaristique et visuelle assure l’intégrité du récit comme un tout, autre source de contentement du lecteur. Dans le même temps, le lecteur retrouve ce mélange de science-fiction semi apocalyptique, d’ambiance de roman russe du dix-neuvième siècle, et d’aventure grand spectacle.


Comme dans les tomes précédents, l’histoire semble racontée par un unique créateur, artiste et scénariste étant parfaitement en phase. De scène en scène, leur coordination apparaît sans solution de continuité, comme une forme de reportage en temps réel dans ce monde original. Le lecteur apprécie ces aventures au premier degré, avec ce qu’elles ont de surprenant, d’exotique, de suspense. Un meurtre commis par des détenus dans un endroit particulièrement original, et en même temps parfaitement intégré et logique sur les rives du fleuve de Peterborgh. Une autre séquence dans la steppe enneigée, une cabane dans une portion de fusée spatiale, avec une décoration intérieur hétéroclite, en même temps cohérente avec la Russie et avec une économie de récupération. Un rituel appelé Loi des enclumes qui consistent en deux hommes enchaînés allongés sur des tables de métal dans une ancienne fonderie de dimensions gigantesques, avec leur vie comme enjeu, une séquence incroyable de tension, de démesure, de baroque. Le retour dans les dédales souterrains de la capitale, à nouveau avec des allures croisant une métropole souterraine sur laquelle une nouvelle ville a été reconstruite et des conduites industrielles. La révélation de ce que sont ces grands cachalots. Etc. Une aventure époque et baroque, entre décadence, conquête, et intrigues de palais. Addictif.



Concomitamment, les dessins et l’intrigue contiennent des commentaires critiques sur la nature humaine et sur la classe dirigeante. Les cases montrent l’opulence et la richesse dont les puissants continuent de bénéficier, contrastant fortement avec les moyens matériels des gens du peuple, faits de bric et de broc, de récupération, de recyclage, de détournement de leur fonction d’objets d’une autre époque. Par la force des choses, le lecteur rapproche le travail forcé des détenus des riches vêtements de l’empereur, la dure vie de labeur de ces hommes, du comportement erratique du chef de l’état. Le destin arbitraire de ces hommes condamnés pour leurs convictions sans autre forme de procès, et la position tout aussi arbitraire de Pierre, empereur par son lignage sans compétence particulière. À plusieurs reprises, Pierre et Catherine, chacun de leur côté, s’expriment sur leur vue du peuple. Quelques exemples : Ce qui est légal pour le peuple ne l’est pas pour ceux qui gouvernent.

C’est pour le bien de notre peuple ; lui ne sait pas, nous savons. Les hommes se révoltent, pas les machines. Le lecteur retrouve là ce qu’il avait déjà constaté dans les tomes précédents : ni l’empereur, ni l’impératrice ne soucie du sort du peuple. Ils n’envisagent la conduite de l’État que comme un prestige, un triomphe de leur ego, l’assouvissement naturel de leur ambition, sans responsabilité vis-à-vis de leurs sujets qui ne forment qu’une masse indistincte, sans âme, sans intelligence, faite pour être dirigée par la force afin d’obtenir un minimum d’obéissance.


Épilogue : Philippe Adamov se montre aussi minutieux que dans les quatre tomes de la série, un délice exquis que de détailler chaque case. Le scénariste indique quelle direction va prendre la vie de chaque personnage. L’intrigue introduit un nouveau personnage : Grigori Alexandrovitch Potemkine. Il est dit que c’est ainsi qu’il entra dans l’Histoire. L’histoire qui n’est qu’un éternel recommencement. Les auteurs explicitent ainsi leur conviction de cycle qui se reproduisent.


Tome de conclusion qui tient toutes les promesses de la série : une narration visuelle d’une grande richesse, parfaitement cohérente, et d’une grande inventivité créant ainsi un monde tangible et concret. Le scénariste mène son intrigue à son terme, montrant au lecteur qui de Pierre ou de l’impératrice rouge supplante l’autre et comment. Le vainqueur l’est aux dépens du peuple qui reste considéré comme un mal nécessaire, une forme indistincte dépourvue de droit.



jeudi 28 mars 2024

L'impératrice rouge T03 Impurs

Personne n'échappe à son destin.


Ce tome fait suite à L'Impératrice rouge, tome 2 : Cœurs d'acier (2001) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2002. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue inédit supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Le chef des impurs ordonne que le skan Lermontov soit déclenché. Adja est allongée nue dans une sorte de capsule : le couvercle est en train de s’abaisser descendant vers elle pour l’emprisonner dans ce sarcophage technologique. Elle hurle un énorme Nonnnnnnn !!! Le responsable regarde calmement en appréciant la mélodie qu’il y a dans le cri d’une femme, il ne s’en lassera jamais. Adja voit le couvercle approcher de son visage et sa dernière pensée est pour Catherine : c’en est fini. Le sarcophage se referme et le technicien indique que les impurs peuvent entrer : le colis est prêt. Une dizaine d’hommes et de femmes pénètrent dans le laboratoire, libèrent la capsule de son support, et la font glisser devant eux, flottant à un mètre de hauteur. Le technicien s’adresse au chef en indiquant que l’empereur peut être prévenu : il sera satisfait.


Dans une grande salle d’audience, en présence de l’empereur, du comte Orlof, de l’ingénieur Constantin Demko, Catherine assise demande : Aucune trace de sa petite Adja ? Le comte effectue son rapport : ils ont fouillé les blocs Z et Kb de fond en comble… Rien, aucun signe, aucun élément leur permettant d’espérer. L’impératrice se lève et s’adresse à Demko : c’est pourtant près du block KB que Rostan a été retrouvé ? L’ingénieur le confirme et il donne des nouvelles de l’état du cyborg : il est encore trop tôt pour se prononcer sur son état. Le disque OV24 est abîmé. Ils l’ont branché sur un rhésus quanta optique. Ils en sauront plus le lendemain matin. L’empereur Pierre perd sa patience : son épouse ne l’avait pas tenu au courant de ces balivernes. Retrouver une trace des impurs ! Comme s’ils pouvaient encore exister ! L’impératrice lui répond en haussant le ton qu’ils existent, l’un d’eux a même failli la tuer. L’empereur exige des preuves, qu’on lui montre ce soi-disant impur ! Elle répond que c’est impossible que la morgue où se trouvait son corps a brûlé. Il s’emporte prenant tout le monde à témoin : Cette femme ne cesse d’attaquer son époux sans jamais apporter de preuves ! Elle agit ainsi par pur caprice, par perversité. Il ne supportera plus cela longtemps encore : elle devra faire des excuses publiques au lieu et à l’heure qu’il aura choisi. L’empereur tourne les talons et sort, très satisfait de son numéro. Rostan entre dans la pièce, visiblement pleinement remis.



Même les plans les mieux préparés partent en sucette. L’impératrice rouge semblait avoir le dessus dans le précédent tome : deux coups d’avance sur son mari, une meilleure compréhension des factions au sein du peuple prêtes à la soutenir, et elle avait survécu à la cérémonie de Saint-Bothrace, et la voilà maintenant privée de sa fidèle confidente, inconsciente que son garde du corps a été reprogrammé, sans information sur le clan de Stepan Rajine. En deux tomes, le scénariste a mis en place et en mouvement de nombreux personnages et plusieurs factions, et le lecteur se retrouve dans l’incapacité d’anticiper le sort des uns, les actions des autres, d’estimer les rapports de force en place. Il a bien conscience également que le scénariste peut faire intervenir de nouvelles informations ou d’autres forces qui n’avaient pas encore été évoquées. En cours de lecture, il se dit qu’il a peut-être sous-estimé le risque pour les principaux protagonistes car l’histoire se conclut dans le tome suivant, et certains pourraient bien ne pas survivre au tome en cours. Il suit donc un peu inquiet le sort d’Adja, la jeune demoiselle menue aux mains des impurs, des individus génétiquement modifiés. Il se dit que la personnalité de Rostan ne pèse pas lourd face à la reprogrammation de ses membres et organes robotiques. Il se rend compte que le valeureux amant de l’impératrice, Nicolas Pancock (Nom de code : Vladimir) a été envoyé dans une mission diplomatique vouée à l’échec.


Le lecteur se retrouve donc bien impliqué dans l’intrigue générale : qui de l’empereur ou de l’impératrice parviendra à consolider sa base de pouvoir et à évincer l’autre avec perte et fracas ? Peut-être une tierce personne ? Il s’immerge avec le même plaisir dans ce mélange d’anticipation, de science-fiction et d’uchronie, grâce à la narration visuelle riche et dense. Il savoure les nouveautés de ce tome pour leur détails et leur caractère baroque, leur savant dosage entre des éléments de provenance disparate : la sarcophage à effacer la mémoire, l’apparence hétéroclite des impurs et leur apparente intelligence limitée, la prestance retrouvée de l’empereur alors qu’il vient de remette son épouse à sa place, l’allure décharnée et le teint cadavérique de Frère Zosime véritable exemple des ravages d’une vie de prières, le regard de Rostan oscillant entre absence d’émotion et folie, le comte Orloff en train de faire valoir son grade auprès de sous-fifres peu consciencieux, l’architecture de la gare Anna Karénine, le baiser mortel de Rostan, etc.



Outre la méticulosité des représentations, la finesse des traits de contour et l’imagination visuelle, l’artiste compose des scènes mémorables, en termes de plan de prise de vue et de direction d’acteurs. Bien évidemment, le lecteur ressent une forte empathie pour Catherine, le personnage principal de la série dont celle-ci porte le nom. Il la regarde réagir aux différentes informations auxquelles elle est confrontée : la colère refoulée alors qu’elle perçoit très bien le petit jeu d’indignation factice et de duplicité auquel se livre l’empereur, le jeu d’écoute et d’intimidation vis-à-vis de frère Zosime, la conservation de l’initiative lors de ses ébats au lit avec Rostan, le retour au comportement calculé avec Drossof. Il se montre tout aussi inquiet du sort d’Adja qui doit se défendre sur onze pages face aux impurs, en particulier lors d’un combat à mains nues sur une étroite planche au-dessus d’un bassin de liquide irradié. C’est l’une des séquences impressionnantes, avec un duel de trois pages, dont les attaques et les parades se succèdent de manière impeccable, avec une logique parfaite dans les déplacements et les mouvements. Juste avant, le lecteur assiste à la fuite d’Isaac dans la gare Anna Karénine, et c’est superbe de bout en bout. Tout d’abord une vue générale de la gare en extérieur, puis la structure métallique avec les poutrelles sur le quai, la décoration en carrelage des couloirs souterrains, le magnifique hall avec les lustres suspendus et les horloges, l’arrivée en gare d’une locomotive à vapeur ouvragée, tout ça en suivant les déplacements d’Isaac, tantôt en marchant, tantôt en courant. En accomplissant sa mission, Nicolas Pancock se retrouve à dos de cheval sur une grande route recouverte de neige, encadré de part et d’autre par des poteaux télégraphiques, une scène dégageant un froid intense et un sentiment de désolation, rendue plus cruelle par un paysan obligé d’abattre sa monture tombée au sol.


Dans cette lutte pour se maintenir au pouvoir, tous les coups sont permis, même les pires. Par réflexe conditionné, le lecteur accorde sa sympathie aux personnages qui sont dans le camp des bons, qui incarnent des valeurs morales, ou au moins qui sont animés par une ou deux. Il a facilement écarté l’empereur Pierre, vieux débris libidineux, n’hésitant pas à faire exécuter ceux qui le menacent, à frapper une jeune femme sans défense. Dans le même mouvement, il se plaît à détester toute sa clique, surtout l’infâme traître Demko. Il a dû se résoudre à écarter également l’impératrice qui ne peut faire autrement que de recourir aux assassinats, elle aussi, ce qui rend Pierre un peu moins pire par ricochet. Rostan est un tueur, Nicolas Pancock est une victime en puissance juste parce qu’il côtoie l’impératrice. Le comte Orloff abuse de son autorité, Drossof est un parrain du crime organisé. Il ne reste qu’Adja, jeune femme qui se prête aux jeux de l’impératrice, tout en conservant une forme de distance, qui ne se salit par les mains directement. Ayant fait ce constat, il se dit que chaque personnage s’est adapté à son environnement : le pouvoir corrompt, tout le monde, sans exception. Pour autant, autre chose le chiffonne : en repensant aux motivations de chacun, il ne voit que des individus devenus des professionnels dans leur partie, politique, militaire, criminel, confident. Ces individus de pouvoir ne se préoccupent à aucun moment des intérêts du peuple.


Jean Dufaux et Philippe Adamov excellent à raconter la lutte de pouvoir entre l’empereur et l’impératrice dans cet environnement de science-fiction. La narration visuelle procure un grand plaisir d’inventivité, de rythme et de construction des séquences, de détails de toute sorte, de personnages inoubliables. L’intrigue utilise des termes aux relents russes, mentionne le poète Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841), le roman Anna Karénine (1877), œuvre de Léon Tolstoï (1828-1910), évoque la grande Russie, ce qui nourrit cette guerre froide entre puissants où leur entourage se compose de victimes en puissance. Toutes ces composantes hétéroclites se combinent pour un récit entre intrigues de palais, espionnage et politique, très réussi.



jeudi 14 mars 2024

L'Impératrice rouge T02 Cœurs d'acier

Une femme, justement ! Plus libérale, plus éclairée que n’importe quel homme…


Ce tome fait suite à L'Impératrice rouge, tome 1 : Le Sang de St-Bothrace (1999) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Nicolas Pancock lit le billet qui lui a été remis de la part de l’impératrice. Celle-ci l’enjoint de la rejoindre à la tombée du jour chez Polkine. L’établissement sera fermé. Il frappera deux coups brefs, trois coups longs. Elle l’attendra, son bel amant, sachant qu’il ne la décevra pas. Chez Polkine : il sait que cet établissement se trouve près des anciennes fonderies. Il s’y rend à pied et il voit passer un char avec un soldat à la tourelle. Il se dit que l’empereur multiplie les rondes, car c’est le troisième qu’il voit passer aujourd’hui. La méfiance de l’empereur ne cesse de croître depuis les cérémonies de Saint-Bothrace. Pancock se dit qu’il a intérêt à se montrer méfiant. Il arrive devant l’établissement Polkine, teste le bouton de la porte : c’est ouvert. Il pousse la porte et il pénètre à l’intérieur : un homme l’assomme par derrière. Pancock reprend conscience, suspendu par les mains entravées au poignet par une chaîne accrochée à un tuyau qui passe au-dessus. À sa gauche, un autre homme est suspendu de la même manière. En dessous, une très grande trappe horizontale de métal, légèrement entrouverte dans sa longueur laissant deviner du métal en fusion. Autour de la trappe une dizaine d’hommes en noir, dont un assis sur un fauteuil : Drossof.



Drossof s’adresse aux deux hommes suspendus. Sa question sera simple et elle demande une réponse précise : pourquoi l’impératrice ne fait-elle pas appel à ses services ? Le dédaigne-t-elle ? Croit-elle qu’il soit de de peu d’importance, lui qui dirige l’une des familles le plus influentes de la ville ? Il continue : il a soumis le problème à son espion, Xavilii l’homme suspendu aux côtés des Pancock, qui travaillait pour l’impératrice. Il devait écouter, mais il n’a rien entendu. Il devait conseiller mais sa bouche est restée close. Xavilii essaye de dire quelque chose, mais son bâillon empêche d’en saisir un traître mot. La sentence de Drossof tombe : dorénavant la bouche restera close à jamais. Il ordonne : la trappe ! L’homme placé dans le poste de commande, manipule les boutons et la trappe commence à s’ouvrir en grand. En réponse à une exclamation de Pancock, Drossof explique : Une ancienne cuve… La seule qui contienne encore du métal en fusion. Du Xoron-gamma 3. On n’en utilise plus de nos jours. C’est dommage. Ses propriétés restent très intéressantes, comme il pourra le constater. Xavilii est lentement abaissé jusqu’à ce que la moitié inférieure de son corps soit immergée dans le métal en fusion.


C’est reparti dès la première page pour ce futur mi post apocalyptique, mi anticipation, montré avec le souci du détail, ce qui le rend d’autant plus consistant et quasiment palpable. La quatrième case occupe les deux tiers de la page et montre les toits des hauts immeubles de Petersborogh : les tours improbables, comme ajoutées par-dessus les immeubles, faisant comme des lances pointées vers le ciel, portant des inscriptions en cyrillique, coiffées d’un marteau et d’une faucille, ou d’une étoile rouge, ou encore d’une croix teutonique renversée. Alors que Pancock marche dans la rue vers l’établissement Polkine, le lecteur observe une statue soviétique avec les lettres CCCP. Plus loin, il admire l’élégance des tours élancées du palais, ainsi que les clochers à bulbe, et le magnifique dôme doré. Il regarde avec la même curiosité les intérieurs : les pièces spacieuses du palais, les tableaux monumentaux accrochés aux murs, les riches draperies, le mobilier travaillé, les moulures au plafond. Dans les appartements de l’empereur Pierre : un paravent richement orné, des tapis, d’autres tableaux, d’autres étoffes. Il découvre également l’aménagement de la grande tente de réception des Zaparogues, un peuple nomade, ou encore la taverne populaire et mal famée de la Matouchka, dans un entresol avec une voûte, des salaisons accrochées au plafond, et malheureusement des cancrelats dans le potage.



Le lecteur retrouve ce même mélange d’éléments historiques et d’éléments d’anticipation dans les tenues vestimentaires : manteaux, tenues en noir pour le crime organisé, les splendides robes et déshabillés de l’impératrice, les différents uniformes militaires, les blouses des scientifiques et des techniciens, les habits plus richement décorés des nomades, les vêtements plus uniformes et grisâtres des miséreux dans la taverne. De temps à autre, il relève une bizarrerie parfaitement intégrée dans ces vêtements : un pull en laine avec de jolies rayures pour Pancock, des lunettes de soleil bien noires et fines pour les malfrats, une coiffe avec masque intégré couvrant le front, les yeux et le nez pour un haut dignitaire, un masque de fer pour le chef des tribus, sans oublier les toques en fourrure et les longs manteaux aux revers également en fourrure. Tout du long, il relève également les éléments d’anticipation : outre l’architecture composite des bâtiments, cet étrange matériau en fusion et les installations industrielles, des voitures volantes, un cyborg avec plusieurs prothèses, un système de verrouillage d’une ogive nucléaire, des chauve-souris génétiquement modifiées, et des références à des impurs, vraisemblablement des êtres humains génétiquement modifiés eux aussi. Ces éléments ressortent d’autant plus quand ils apparaissent à côté d’accessoires aussi anodins qu’une canne pour marcher, le brasero de fortune de personnes à la rue, des tables et des bancs en bois, ou encore des bottes en cuir fourrées traditionnelles.


Outre toute cette richesse picturale, l’artiste s’avère un très bon conteur que ce soit pour les plans de prise de vue de scène de discussion, pour la mise en scène des moments d’action, ou encore pour la dimension sexuelle du récit. L’impératrice rouge n’a rien perdu de son appétit en la matière, même si ce n’est pas elle qui a adressé le message coquin à Nicolas Pancock. Les premiers éléments visuels de nature sexuelle s’avèrent discret : un plug renversé par un geste brusque en planche huit, un tableau accroché au mur avec deux femmes en pleine action, Adja rajustant le haut de sa robe pour cacher un sein que Pancock avait découvert d’un geste vif avant d’être proprement remis à sa place, l’étrange motif de la longue robe de l’impératrice, au niveau du bas-ventre évoquant un yoni sans doute possible. Dans ce tome, les auteurs racontent une unique scène de sexe, sans hypocrisie, avec nudité frontale. Il s’agit d’une cérémonie officielle au cours de laquelle l’empereur doit honorer son épouse. Catherine est allongée nue sur un lit d’apparat dans une grande salle et elle est inspectée visuellement par le prêtre. Contrairement aux apparences, elle maîtrise la situation : en son for intérieur elle raille le prêtre sachant que cette vieille barbe peut bien se rincer l’œil car elle est sûre qu’il n’a jamais rien vu d’aussi beau de toute sa vie. L’empereur arrive et il doit lui aussi se mettre nu, exposer son corps décharné et flétri. Trois femmes l’aident pour provoquer une érection, un homme dans la foule faisant observer à son voisin que tout le monde attend, comme à chaque fois. L’empereur accomplit son devoir tant bien que mal, presque surpris d’y être arrivé et il s’endort aussi sec. La gent masculine apparaît libidineuse et quasi impotente, face à la gent féminine confiante et contrôlant la situation.



Grâce à la narration visuelle si fournie et précise, la mémoire des différents protagonistes revient immédiatement à l’esprit du lecteur, et par là-même, l’intrigue. L’impératrice semble avoir conservé ses deux coups d’avance sur son époux, même si celui-ci bénéficie d’espions efficaces. L’opérateur le plus puissant de Catherine éprouve des difficultés avec ses pièces détachées, et Pancock est soumis à la question par une tierce partie. L’empereur ne parvient pas à stabiliser ses alliances avec les tribus, et des oppositions se font jour au sein de celles-ci. Le crime organisé se fait connaître à l’impératrice, proposant une alliance, tout en réclamant sa part du gâteau, c’est-à-dire des assurances quant aux avantages en cas de victoire. Une liste de demandes qui se révèle hétéroclite : une aile du palais pour y installer des machines à sous, de l’argent en vue de produire des films pornographiques, et des terrains sur lesquels élever un parc d’attractions à la Walt Disney. Et pour le chef personnellement, une Jaguar S-Type avec l’intérieur en cuir noir et des sièges chauffants. En tout cas le conflit larvé est proche de devenir ouvert.


Ce deuxième tome s’avère tout aussi riche visuellement que le premier : une Russie alternative, entre retour au dix-neuvième siècle et anticipation. Des intrigues de cour et d’état, entre espionnage et assassinats. Des alliances dangereuses et des secrets bien cachés et chers payés. Une impératrice qui en a, bien au-dessus de la mêlée masculine. Le lecteur sait sur qui il parie.



jeudi 29 février 2024

L'Impératrice rouge, tome 1 : Le Sang de St-Bothrace

Chandelle morte n’enflamme pas fagot.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, indépendante de toute autre, formant une histoire complète. Sa première édition date de 1999. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Dans un palais opulent, richement meublé, des chats se promènent dans une chambre, dans l’enfilade de laquelle se trouve un immense salon avec une petite table dressée avec une corbeilles de fruits, des bougies. Ailleurs dans une place forte, les soldats de Stepan Rajine, la tribu des Zaparogues se sont déchaînés : les corps nus des habitants ont été suspendus au milieu des cloches. Le chef ordonne à son armée de se retirer et de retourner vers leur forteresse d’Okaba. Dans le même temps, la narratrice indique qu’elle va raconter une histoire chargée de poisons, une histoire qui parle de sa maîtresse au corps nu, au cœur froid. Elle s’interroge : Échappe-t-on au raffinement, au désordre dans ce palais ? Échappe-t-on à la mort ? Les couloirs sont si longs, les chambres si vastes, les tables si chargées. C’est son histoire aussi. De rouge colorée, comme ses ongles ou le souvenir qu’elle a de sa première nuit ici. Elle n’était qu’une enfant. On l’a couchée sur un lit, près d’un long corps qui bougeait à peine. Elle a entendu pleurer, elle a entendu gémir… Mais par où commencer ? Ah oui… La forteresse d’Okaba, la cité aux milles cloches. C’est un bon début… Mille cloches, mille murmures, mille plaintes… Au moment où Stepan Rajine donne le signal de départ à ses troupes… Ils s’élancent, les fiers guerriers de Stepan. Leur marche est bénie par le sang des innocents comme à chaque fois que Stepan emmène ses hommes hors de la forteresse. Poussière et sang, ce sont bien les attributs de ces sauvages. Stepan Rajine, dit le Baron, de la forteresse d’Okaba, elle sait où il se rend.



Dans un train qui circule sur une longue voie ferrée traversant une steppe enneigée, un dénommé Nicolas Pancock papote avec son vis-à-vis qui lui explique qu’on raconte que l’impératrice a refusé la porte de sa chambre à un homme, le pauvre a compris que son terme était échu. Chandelle morte n’enflamme pas fagot. Il explique que comme les amants répudiés, il s’est pendu à la corde de Saint-Vladimir. Son interlocuteur fait une drôle de tête, car il s’appelle Vladimir, il espère que ce n’est pas un mauvais présage. Le voyageur reprend : ça ne sera un mauvais présage que si Vladimir rencontre l’impératrice rouge. Les contrôleurs arrivent pour vérifier les billets. Vladimir s’est levé pour se rendre vers l’avant du train, car celui-ci vient de passer le virage Tchoubaik. Il sort une carte magnétique de sa poche et ouvre une porte réservée au personnel. Il abat froidement les deux contrôleurs. Il sort une deuxième clé de sa poche pour ouvrir le coffre-fort. Il entend un murmure étouffé derrière lui. Il sort son arme de sa poche et ouvre la caisse d’où émane le bruit.


Les deux auteurs ont déjà une quinzaine d’années d’expérience professionnelle quand ils entament cette série. Dans sa préface de l’intégrale, le scénariste indique qu’il s’est inspiré des cosaques d’un conte d’Alexandre Pouchkine (1799-1837). Le nom de l’impératrice et de son époux donne une indication claire de sa source d’inspiration : Catherine pour Catherine la grande (1729-1796) et son époux Pierre pour l’empereur Pierre III Fiodorovitch (1728-1762). Parlant de son histoire, il écrit : Lorsque des cosaques tout droit sortis d’un conte de Pouchkine galopent derrière un train qui transporte des ogives nucléaires, les repères de sécurité sautent ou sont pour le moins malmenés. Le lecteur comprend que le récit mélange les caractéristiques d’un empire de type russe de la fin du dix-huitième siècle, avec une forme d’anticipation, ou de déroulement alternatif de l’Histoire, sous-entendant vraisemblablement une catastrophe planétaire, peut-être de type guerre mondiale, ayant renvoyé la civilisation quelques siècles en arrière, avec des vestiges technologiques dangereux traînant de ci de là. Cette éventualité est confortée par l’usage d’un blastomètre, dispositif technologique de défense, utilisé par un agent spécial plus tard dans le récit.



Le lecteur se laisse prendre au jeu dès la première page, avec des cases fourmillant de détails détourés par un trait d’une délicatesse élégante, et une riche mise en couleurs bien maitrisée. La densité des images transforme un album à la pagination limitée (quarante-six pages) en un véritable roman foisonnant d’inventivité, de lieux surprenants, de personnages hauts en couleurs, grâce à cet investissement rare. Dès la première case qui est de la largeur de la page, le lecteur prend le temps de savourer la décoration de la pièce : le lit à baldaquin, la décoration en corniche, les étoffes et les capes laissées sur le dos des fauteuils, la forme de ces derniers, les deux grands crucifix accrochés au mur, le lustre et ses cristaux, et il jette un coup d’œil sur la pièce qui se trouve au fond de l’autre côté de la porte. Dans la deuxième case, il observe les tentures, les tapis, les compositions florales, les objets sur la petite table ronde au premier plan. Il est un peu pris au dépourvu par la troisième case, toujours de la largeur de la page : une vue de dessus avec une perspective penchée, des cloches en premier plan, et il comprend progressivement qu’il voit des individus pendus à partir des poutres soutenant les cloches, et en contrebas, des soldats réunis autour d’un feu, d’autres marchant en laissant des traces de pas dans la neige. La quatrième et dernière case se présente sous la forme d’un gros plan du cavalier Stepan Rajine, pointant son épée en avant, avec une étoffe recouvrant ses épaules et couvrant sa tête, la bordure en fourrure d’un chapeau, un chaud manteau avec des revers au poignet, des gants.


Dans la deuxième planche, le texte dans une cellule évoque que la marche de l’armée est bénie par le sang des innocents, et la case correspondante montre le cadavre nu d’hommes et de femmes, suspendu aux cloches, indiquant ainsi d’où vient le sang évoqué. En planche dix, le texte parle des oriflammes plantées comme une griffe et le dessin montre lesdits oriflammes, ainsi que d’autres cadavres, certains décapités et comment les têtes décollées sont exposées. Le lecteur apprécie le degré de complémentarité entre texte et dessins, et la quantité d’informations contenues dans ces derniers, tout ce qu’ils racontent. L’artiste peut prendre les mêmes libertés que le scénariste et marier des éléments de décor russes avec des éléments anachroniques ou étrangers à cette culture. Le lecteur se sent en immersion réelle dans chaque lieu, avec pas assez d’yeux pour tout regarder : les piliers décorés d’icônes dans les couloirs empruntés par Adja pour se rendre à la chambre de l’impératrice, les superbes enluminures décoratives sur les arcs du plafond de ladite chambre, les portraits de la dynastie ornant les murs de la salle des repas, le faste des images pieuses dans la salle du trône avec une hauteur de plafond correspondant à trois étages, une vue du dessus de cette même salle à couper le souffle, une mission d’infiltration à haut risque dans les grandes catacombes avec une statue monumentale et un char à demi immergé, le pavillon privé de l’impératrice dans lequel elle reçoit son nouvel amant, un chalet en bois avec un âtre immense, et une couche rendue accueillante par des peaux de bête. Les scènes en extérieur s’avèrent tout aussi riche, que ce soit le train progressant dans de vastes étendues enneigées, une vue générale des remparts protégeant Petersborgh, une rue bordée de maisons avec un petit pont passant au-dessus d’un canal, la route enneigée menant au chalet particulier de l’impératrice, les troupes de Stepan Rajine arrivant au pied des murailles de Petersborgh.



L’artiste est bien servi par le scénariste qui imagine des scènes de violence, des scènes d’action, des scènes de cour, mêlant raffinement et décadence, prestance et cruauté, intrigues de palais et espionnage, stratégies à long terme et rites mystiques. L’intrigue fonctionne sur la dynamique d’une lutte de pouvoir, des machinations entre l’empereur Pierre dont ses conseillers se demandent s’il a encore toute sa tête et ses alliés s’il est en mesure de tenir ses promesses, et celles de l’impératrice rouge dont la légitimité est remise en question par ce rite sacré du sang, qui semble particulièrement bien informée et planifiant sa stratégie sur le long terme. L’auteur en fait une femme de pouvoir, et une amante insatiable, particulièrement exigeante envers ses étalons, ne pardonnant pas leur faiblesse physique, une vraie conquérante, aussi intransigeante et dominatrice qu’un équivalent masculin. Le lecteur se rend compte qu’il a hâte de découvrir la suite.


Un premier tome baroque et généreux, à la fois dans ses dessins exquis, évoquant parfois l’inventivité de Moebius, et par certains aspects l’esprit de ligne claire, une intrigue exubérante et politiquement incorrecte, mêlant empire russe et anticipation ou histoire parallèle ou alternative. Le lecteur se retrouve vite fasciné par ces personnages hors norme que sont l’impératrice rouge et l’empereur, ainsi que leurs proches, totalement pris au jeu des intrigues et des luttes de pouvoir.