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mercredi 30 septembre 2026

Le Petit Théâtre présente T02 Guerres Napoléoniennes

La réponse est assez simple : disons qu’il n’a jamais été très raisonnable.


Ce tome fait suite à Le Petit Théâtre présente - tome 01 : Guerres Napoléoniennes (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait se priver d’une excellente lecture. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour les scénarios et par Prieur & Malgras pour les dessins et les couleurs, avec Marie Fasquelle pour les aplats. Ce tome se compose de huit histoires, six de cinq pages, une de quatre, une de six, chacune accompagnée d’une page de texte placée à la fin détaillant un aspect du récit ou la biographie du personnage évoqué, ainsi que de cinq anecdotes en une page. Celles-ci portent sur la méthode Masséna, Comment récupérer les boulets avec Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), Le tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), Le faux pognon de Napoléon, Les dents du bonheur (Ouvrir les cartouches de poudre avec les dents). Cet album compte quarante-cinq pages de bande dessinée.


Corsaire révolutionnaire. Mars 1800, au large d’Ouessant, une bataille entre deux navires, les Anglais gagnent et font prisonnier Jean-Marie Cochet. Celui-ci se retrouve à fond de cale, avec les fers au pied. Il explique au prisonnier à côté de lui qu’il ne va pas rester longtemps. L’autre lui demande s’il croit vraiment pouvoir empêcher cette frégate de les emmener en Angleterre. Cochet répond qu’il est français, bloquer les transports c’est une seconde nature. – La bataille d’Auerstaedt : la Prusse en octobre 1806, Napoléon contemple son immense armée en ordre de bataille. Il a déplié une carte d’état-major sur une table, et il explique à ses généraux qu’ils approchent de la ville d’Iéna, c’est là qu’ils doivent obtenir la victoire finale qui décidera de cette guerre. Et pour cela il a un plan : ils vont attaquer les Prussiens par le sud, et ils enverront une petite force au nord sur leurs arrières, coincés ils seront forcés de capituler.



La méthode Masséna : en 1796, près de Cairo en Italie, les Autrichiens ont acculé les soldats français, derrière eux se trouve une pente impraticable. Masséna leur indique qu’il va leur montrer un vieux truc de contrebandier : d’abord on s’assoit, on étend ses jambes devant soi, et ensuite on se lance et on dévale sur le popotin. - Un coup de folie : à la maison de santé du docteur Dubuizzon à Paris en 1812, Claude-François de Malet gesticule dans sa chambre en parlant très fort : il exige un peu de respect pour le chef de l’État, il demande que le médecin se mette à genoux devant lui, son nouveau dictateur. Le médecin sort tranquillement dans le couloir et il explique à l’infirmier qui pousse un chariot dans le couloir qu’autrefois ce patient était général, et puis on s’est rendu compte qu’il ne tournait pas rond, alors il a été mis à la retraite. Mais il se trouve que le brave Claude-François prépare bien un coup d’état. Heureusement il peut compter sur sa femme. Il apprend que Napoléon est en campagne en Russie et il décide qu’il va le renverser.


Le lecteur replonge avec impatience dans cette série dérivée de Le petit Théâtre des opérations débuté en 2021, par le même scénariste. Il se demande quelles nouvelles situations on comportements improbables les auteurs auront dénichés après Antoine Charles Louis de Lasalle (1775-1809), Marie-Thérèse Figueur (1774-1861), Dmitry Senyavin (1763-1831), Laurent Augustin Pelletier de Chambure (1789-1832), Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), sans oublier quelques anecdotes surprenantes comme l’origine de l’expression Saoul comme des Polonais. Cette fois-ci aussi, les auteurs réalisent cinq interludes, chacun d’une page : le premier sur l’astuce de descendre une pente enneigée sur son derrière grâce au général André Massena (1758-1817), récupérer des boulets de canon en montrant son derrière pendant le siège de Saint-Jean-d’Acre en 1799 (merci Daumesnil, encore lui), l’histoire du tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), le faux pognon de Napoléon (c’est-à-dire la production de fausse monnaie, des roubles, avant de partir pour sa campagne de Russie en 1812), ou encore l’origine de l’expression Dents du bonheur. En huit ou neuf cases, les dessinateurs effectuent une reconstitution historique solide, à commencer par les uniformes militaires français, italiens, russes, ainsi que les différentes armes, du fusil au canon. Ils réalisent une narration visuelle claire et directe : le lecteur peut voir Masséna descendre cette pente sur les fesses, Daumesnil montrer les siennes (et la réaction de l’ennemi), ou encore la dentition avec sa particularité.



Quelle que soit l’intensité de son intérêt pour les guerres napoléoniennes, le lecteur sait qu’il en aura pour son argent en termes de gymnastique des zygomatiques. Dans un premier temps, les dessins lui apparaissent un peu caricaturaux, ou pas tout à fait assez fin pour une reconstitution historique solide, en revanche le comportement souvent insolent ou immature des personnages ainsi que certaines réparties font mouche dès le début. Impossible de résister à l’anachronisme jouant sur un cliché associé aux Français : Bloquer les transports, c’est une seconde nature. Durant ce premier chapitre, le scénariste va jouer sur la fibre revendicative de nature représentation du personnel : une pétition de demandes formulées par les prisonniers qui se sont organisés, le bas salaire des soldats irlandais exploités par les Anglais, des idées révolutionnaires, le fait d’avoir réussi à prendre le vaisseau juste avec des mots. De case en case, le lecteur se rend compte que l’assurance flegmatique qui se lit sur le visage de Cochet se trouve parfaitement en phase avec ses propos et son attitude. Dans la seconde histoire, un certain Bernadotte finit par voler la vedette à Napoléon et même à Davout, par son jeu d’acteur sciemment exagéré de traître. À nouveau, scénariste et dessinateurs sont en phase pour le ton humoristique. Selon les circonstances, le lecteur se rend compte que son visage arbore un sourire quand il voit Napoléon incrédule en demandant par qui il a failli être renversé (Claude-François de Malet, avec quelques allusions bien senties à des paroles de chanson de Cloclo, 1939-1978), les jeux de mots filés sur les contrôles de gendarmerie, la comparaison de la bataille d’Eylau avec la charge des cavaliers du Rohan, les jets de pomme de Agustina de Aragón (1786-1857), l’énervement de James Wilkes Maurice (1775-1857) commandant son navire de pierre, ou encore le comportement monolithique de l’immense Gaspard Monge (1746-1818).


Bon ben, en fait si, le tandem de dessinateurs effectue une reconstitution historique solide et bien référencée, et pas juste les composantes militaires. En fait, le scénariste promène son lecteur de théâtre d’opération en théâtre d’opération (c’est dans le titre) pas si petits que ça. Et derrière, les artistes doivent se démener : le navire de Lord William Proby voguant sur la mer, les immenses troupes napoléoniennes et prusses en face à Auerstaedt à représenter en ordre de bataille, les rues de Paris alors que De Malet se dirige le siège du pouvoir, des villages espagnols dont celui de Villodrigo (dont le nom de cette bataille figure sur le drapeau de la Gendarmerie nationale française), une charge de six mille cavaliers, le siège de Saragosse le quinze juin 1808, le fort installé sur la frégate de pierre (le rocher du Diamant dans la mer des Caraïbes au sud-ouest de la Martinique, dans le canal de Sainte-Lucie), le début de la campagne d’Égypte, etc. De son côté, en quelques mots, le scénariste sait établir efficacement le contexte historique, la bataille concernée, les personnages historiques et la dynamique de la situation. Le lecteur n’est pas près d’oublier le corsaire Jean-Marie Cochet (1775-1812), la vaillance de Louis Nicolas Davout (1770-1823) (malgré la traîtrise de Jean-Baptiste Bernadotte, 1763-1844, futur roi de Suède et de Norvège), De Malet (1754-1812), Joachim Murat (1767-1815), le colonel Louis Lepic (1765-1827), Maurice ou encore Monge et sa haute stature massive.



Comme dans les autres tomes de la série, les auteurs racontent ces batailles en tenant un équilibre épatant. À l’évidence, ils relatent des hauts faits d’armes, des actions d’éclat en temps de guerre, des ennemis tués et massacrés sans remords ni état d’âme. Avec une unique exception : une mutinerie dont le coût humain n’est pas abordé. Dans ces histoires, ni les dessins ni le texte ne s’attardent ou ne détaillent les morts, le carnage ou la fureur des combattants. Pour autant, le lecteur voit bien des soldats faisant usage de leurs armes, des morts, et quelques cadavres. Les auteurs mettent en scène des individus singuliers au comportement courageux, qui se trouvent en temps de guerre par la force des circonstances, sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ainsi ils mettent en lumière l’intelligence rebelle avec laquelle le corsaire se rend maître d’un navire sur lequel il était prisonnier, la vaillance au combat de Davout (avec Stratégie & Subtilité… Jean Stratégie & Michel Subtilité), la bêtise humaine qui permet à De Malet d’effectuer un coup d’état, au professionnalisme militaire (en particulier celui de la gendarmerie). Les textes viennent compléter les histoires avec des informations historiques supplémentaires, un peu plus de contexte ou ce qu’il est advenu de tel ou tel personnage, sans oublier le destin incroyable de Bernadotte, toujours sur ce même ton si bien dosé, à la fois factuel et narquois.


Hé bien oui, il reste de multiples histoires incroyables se déroulant dans le contexte des guerres napoléoniennes, et les auteurs ont conservé ce ton unique entre respect et persiflage. Scénariste et dessinateurs racontent de concert, en phase aussi bien pour la reconstitution historique que pour l’humour, réussissant aussi bien des moments de dialogues que des batailles rangées de très grande ampleur. Le lecteur se retrouve immergé dans ces récits ébouriffants le sourire aux lèvres, conscient de leur caractère belliqueux, appréciant le savoir-faire des auteurs qui rendent hommage aux hommes sans glorifier la guerre. Courageux.



jeudi 2 juillet 2026

L'ogre - Acte I

La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.


Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan Luis Landa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier illustré de notes historiques de huit pages présentant les Armagnacs et les Bourguignons, Charles VII, Pierre de Giac, Charles VI, Isabeau de Bavière, Marie d’Anjou, John Talbot, la bataille de Verneuil, Valentine Visconti, le duc noir (Henry de Blackpool, personnage fictif inspiré de Edward de Woodstock), Jean de Lancaster duc de Bedford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille, et une image de la bataille d’Azincourt.


Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Pauvre pays de France ! Déchiré par les armes anglaises, pris entre Armagnacs et Bourguignons, mécréants, pilleurs et fous de Dieu, peste et famine, mercenaires venus de tous bords. Comment survivre à de telles calamités qui laissent folie régner dans les villes et les campagnes, donjons et châteaux, fermes et villages ? Et dans ce pays dévasté, où tout devenait possible car plus rien ne contenait la fureur des hommes, une silhouette rôdait, qui elle aussi réclamait son dû. Les flammes s’éteignirent, elles s’éteignent toujours. Pour renaître plus fortes, plus meurtrières. Mais cette fois-ci, dans la journée qui suivit, une troupe d’hommes en armes s’arrêta pour fouiller les décombres. Ils étaient de France et cherchaient visiblement quelque chose que leur capitaine Guillaume de Blamont, désespérait de trouver. Ce quelque chose était un homme, un monstre. Mais l’Ogre déjà venait de reprendre sa marche à travers plaines et forêts. Inlassablement, pas à pas, talonné par la faim, le goût des carnages… Évitant les troupes anglaises qui sillonnaient le pays, mettant villages et châteaux à feu et à sang ! L’ogre reprend la piste, ce fil rouge qui ne cesse de danser devant ses yeux jusqu’à ce qu’il trouve ses nouvelles victimes : une enfant et ses parents fermiers.



Dans ses appartements d’un château royal, Guillaume de Blamont discute avec son épouse et lui explique qu’il y a dans les villages de France labourés par le malheur des fillettes qui disparaissent. Et quand on en retrouve certaines, elles ont la langue et le cœur arrachés. Cela fait deux mois qu’ils tentent de retrouver les traces de leur agresseur. Celui qu’on surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Il faut l’arrêter : arrêter une goutte parmi ces milliers de gouttes noires qui ne cessent de tomber sur le pays. Il quitte son épouse et se dirige vers la grande salle de réception où il est reçu par le sénéchal Pontmartin qui le présente au roi. Charles VII paraît distrait. Il semble rencontrer quelques difficultés à se concentrer. Mais il ne faut pas s’y tromper, si l’esprit est encore lent, quelque chose de prépare. Le sénéchal s’adresse au roi pour l’informer que messire de Blamont est prêt à repartir, mais il faut de l’argent car ses hommes n’ont pas été payés depuis deux mois.


C’est du lourd… et du soigné. Format plus grand qu’une bande dessinée francobelge classique, couverture toilée avec des lettres gravées en rouge pour le titre, illustration de couverture démesurée à l’échelle de la première et de la quatrième de couverture, forte pagination, dossier historique, sans parler du scénariste à la réussite éprouvée dans sa série historique Murena débutée en 1997 avec Philippe Delaby (1961-2014), puis Theo Caneschi, et Jérémy Petiqueux, ou plus récemment une évocation de La légende de Salomé (2026) avec Eduard Torrents et Bertrand Denoulet. Le récit commence par une illustration en pleine page avec d’innombrables cavaliers et fantassins s’affrontant brutalement jusqu’à former un véritable monticule d’hommes mortellement enchevêtrés, avec un château ravagé par un incendie en arrière-plan, agrémenté d’un récitatif déplorant le sort de la France. Dès la page suivante, le lecteur observe l’Ogre de dos, ainsi que l’un des principaux personnages, créé pour l’occasion : Guillaume de Blamont, qui fait rechercher le monstre. Puis l’intrigue fait apparaître et se croiser de nombreux personnages historiques : Pierre II de Giac, Agnès de Tourville, Marie d’Anjou, Jeanne de Bourgogne, Isabeau de Bavière, Jean de Lancaster duc de Bedford, John Talbot comte de Shrewsbury et de Waterford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille chambellan de France maitre des eaux et forêts, Catherine d’Alençon. La dernière page du dossier historique recense les ouvrages de référence indispensables, avec leurs auteurs : Jean-Marie Moeglin, Philippe Contamine, Jean Favier, Georges Minois, Bart Van Loo (Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe, 2019), Henri Wallon, et William Shakespeare pour la première partie de Henry VI.



Peut-être un peu intimidé par l’ampleur historique du récit, et prudent quant à une énième interprétation de Jeanne d’Arc (1412-1431), le lecteur s’installe confortablement dans un fauteuil accueillant pour prendre son temps : bonne surprise, une lecture fluide et facile, à l’accessibilité immédiate, sans besoin de fournir des efforts de mémoire ou prendre des notes pour suivre les fils entrelacés des différents personnages. Le scénariste a l’art et la manière de bâtir son récit pierre par pierre, pour en établir les nombreuses ramifications, la profondeur historique, et la situation à ce moment de la Guerre de cent ans (1337-1453). Le lecteur néophyte est aux anges car il éprouve le sentiment de tout comprendre, avec une progression bien mesurée des personnages facilement reconnaissables, un établissement graduel des enjeux, et un esprit d’aventures divertissant. Le lecteur plus aguerri reconnait le déroulement des faits, et apprécie les racines profondes du récit par la justesse des références évocatrices et leur étendue. L’artiste choisi pour ce projet en impose. Il se met au service du récit, et investit son temps et son talent pour chaque planche, dans chaque scène, une narration très solide, à la mesure de l’ampleur de cette évocation historique. Il réalise plusieurs cases et planches aussi denses que l’illustration de couverture : le dessin en pleine page d’ouverture, l’évocation de la bataille d’Azincourt avec la charge insensée, sans discipline, sans stratégie, de toute la noblesse de France, certaine de sa victoire, de sa supériorité sur un ennemi trois fois moins nombreux, et bien sûr la pluie de flèches en guise d’accueil. Ou encore ce à quoi rêve Jeanne : à nouveau un monceau de combattants enchevêtrés.


Planche après planche, le lecteur voit l’implication de l’artiste à chaque instant, dans chaque situation. Après cette illustration en pleine page dantesque, viennent trois cases de la largeur de la page. La première avec l’ogre de dos dont seuls les contours apparaissent clairement dans la lumière du brasier du village incendié en arrière-plan. Puis Guillaume de Blamont de dos sur sa monture avec les ruines fumantes en arrière-plan. Et enfin le même Blamont en contreplongée, avec le magnifique arbre au large tronc puissant en arrière-plan. Le lecteur apprécie le soin de détail apporté dans les armures, les harnachements, les armes… et la mise en couleur. En tant qu’artiste complet, Juan Luis Landa maîtrise la répartition qu’il effectue entre ce qui est représenté avec traits de contour, et ce qui est représenté en couleur directe. Dans la troisième planche, il réalise à l’encre le premier plan, l’Ogre se déplaçant dans la forêt et sautant au-dessus d’un cours d’eau, et en couleur directe l’arrière-plan, les frondaisons et le soleil faisant ressortir les nuances vertes de la végétation, superbe. De temps à autre, le lecteur peut repérer les effets spéciaux propres à l’infographie comme le dégradé pas toujours heureux de la couleur chair sur les visages. La narration visuelle passe d’un registre à l’autre avec une fluidité savoureuse, du drame intime, à la scène de massacre, de l’entretien à haut risque avec le roi, aux manigances suaves d’alcôve, avec régulièrement des éléments visuels qui attirent l’œil. Par exemple : l’Ogre discrètement caché dans le creux d’un tronc entre des racines entrelacées, un arbre rabougri accroché à un flanc rocheux, les déguisements mi-oiseaux mi-singes du roi et de ses compères, une vue de dessus de Bernard de Gaulejac en train de lire des manuscrits en plein pillage d’un château, une vue du ciel de grande ampleur de Paris, un envol de canards sauvages, un hommage au Death Dealer (1973) de Frank Frazetta (1928-2010), etc.



En attendant l’apparition de Jeanne d’Arc, au milieu du tome, les auteurs emmènent le lecteur au côté de l’Ogre et de Guillaume de Blamont. L’incipit du récit explicite la nature de l’ogre : Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Ils placent ces deux personnages à un point névralgique des forces à l’œuvre sur le territoire de la France, avec les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, les différents personnages historiques déjà mentionnés. La trame du récit comprend également des sous-intrigues, en particulier celle liée à la libération du père de Bernard de Gaulejac alors que ce dernier a déjà versé la rançon exigée par les Anglais, et des anecdotes comme celles du roi et cinq de ses compagnons déguisés en créatures mi-oiseaux mi-singes et leurs costumes qui prennent feu, sans oublier le langage corporel singulier de Gilles de Rais. Alors que Jeanne d’Arc fait son apparition, le lecteur peut voir en elle l’antithèse de l’Ogre (Jacques Sondrain). Ce dernier semble servir d’allégorie pour la guerre, en incarnant un innocent façonné par les circonstances, le résultat de l’évolution naturelle et de l’adaptation de l’enfant à un contexte de guerre, de carnages, de morts violentes et arbitraires, du règne de la loi du plus fort. Avec cette idée en tête, le lecteur réfléchit à ce que cela fait de Jeanne : une autre trajectoire d’évolution et d’adaptation ?


Encore une version de Jeanne d’Arc ? Certes, réalisée par un scénariste chevronné ayant maintes fois fait ses preuves dans des séries historiques où il imprime toujours sa marque personnelle, et un dessinateur à l’investissement qui en impose par l’ampleur de son implication, la richesse de ses planches et la variété de ses mises en scène. L’inclusion d’un personnage fictif incarnant l’adaptation de l’individu aux traumatismes de plusieurs décennies de guerre. Une jeune péronnelle mystique représentant une inconnue pour tout le monde. Un vrai souffle épique.



mercredi 6 mai 2026

Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.


Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?



Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.


Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.



La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.


Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.



Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Pearl Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



lundi 6 avril 2026

Les grandes batailles navales T04 Tsushima

Les coule-tout-seuls ! Cette flotte est consternante !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le quatrième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Denis Béchu pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : La disgrâce après la victoire, Trouver un allié, Une guerre peut en cacher une autre, Le nain jaune et l’ogre russe, L’armement de l’air moderne, Une nouvelle arme la torpille, Le jeu trouble des puissants, Une défaite annoncée.


En octobre 1904, à Saint-Pétersbourg dans l’Empire russe, un groupe de gradés et d’officiels est réuni sur une tribune, pour célébrer le départ de la flotte militaire qui prend le large, avec la foule sur le quai pour acclamer ce départ. Un peu éloignés des côtes, deux marins dans un petit voilier sont en train de ramener un filet de pêche. Ils commentent le départ, évoquant leur belle flotte de guerre qui prend le large. Il paraît qu’elle s’en va mater les nains jaunes qui de l’autre côté de leur bonne terre ont attaqué Port-Arthur ; il se dit même que le tsar a fait le déplacement avec tous ses généraux pour saluer le départ de ces fiers navires. Petro, le cousin de l’un des deux pêcheurs, est à bord du Kniaz Souvorov, le navire amiral. Ce moujik se trouve à bord d’un navire de guerre parce que les amiraux n’avaient pas assez de bras. Des paysans comme marins, il y a de quoi être pessimiste. Mais les temp sont durs, pour ce cousin, ça faisait plusieurs étés que ses champs ne donnent plus suffisamment de blé pour qu’il nourrisse sa famille.



À Port-Arthur, un clairon sonne la fin des combats. Malgré tout, dans les tranchées, le soldat Poutine arme son fusil et cherche une cible : il va en profiter pour tuer un macaque de plus. Un compagnon lui rappelle que ce sont eux qui se rendent aux Nippons, et non l’inverse, qu’ils doivent se montrer conciliant et courber l’échine. Poutine a sa cible dans son viseur et il tire, tuant un soldat japonais. Quelques instants après, une balle lui traverse le crâne et les soldats japonais se tiennent sur le bord de la tranchée, tenant les soldats russes en joue. En ce deux janvier 1905, la ville chinoise de Lüshunkou vient d’être prise aux Russes, par les Japonais après un siège débuté fin mai 1904. Quelques jours après, la nouvelle est annoncée au tsar Nicolas II (1868-1918) : ils se sont rendus, Port-Arthur est tombé. Le huit janvier 1905, la flotte russe mouille au large de l’île de Nosy Be à Madagascar, les matelots étant de corvée pour débarrasser les coques des navires des algues et des coquillages. Ils sont rejoints par le matelot Vladimir. Leurs discussions évoquent leur situation. Avec toutes les mers qu’ils ont parcourues depuis leur départ en octobre, ce sont des grappes de coquillages et des montagnes d’algues qui sont collées à la coque. Vladimir en attribue la faute à leurs gradés qui auraient pu aller au plus court plutôt que de contourner l’Afrique, en passant par le canal de Suez.


Venu à cet ouvrage pour se familiariser avec cette bataille navale, le lecteur en découvre progressivement le contexte, avant d’aboutir à son déroulé en fin de récit. Dans ce tome, le scénariste a choisi, comme souvent de consacrer un nombre de pages réduit pour raconter l’affrontement en lui-même : en l’occurrence quatre pages, la partie majoritaire de l’histoire étant consacrée au contexte de cet affrontement, ainsi qu’à des points de vue différenciés, à partir des personnages comme les matelots ou les gradés. Comme pour chaque tome, le scénariste se concentre sur les informations principales dans le fil de la bande dessinée pour rendre intelligibles les enjeux, et il développe certaines facettes dans le dossier historique. Le néophyte aura vraisemblablement envie de compléter certaines informations par des recherches personnelles, à commencer par Port-Arthur, une ville portuaire chinoise, appelée Lüshunkou située à la pointe sud de la péninsule du Liaodong, ayant porté le nom de Port-Arthur pendant l’occupation russe, puis de Ryojun pendant la période d’administration japonaise. En fonction de là où le porte sa curiosité, il pourra aussi éprouver l’envie d’en savoir plus sur l’ingénieur naval Louis-Émile (1840-1924, sur l’amiral Togo Heihachiro (1848-1934), sur le canon Paixhans, ou encore sur la force de Coriolis…



S’il est déjà un habitué de cette série consacrée aux batailles navales, le lecteur sait que le scénariste maîtrise l’art de la composition de son récit : un dosage habile et expert entre le point de vue des militaires, simples marins et quelques gradés, une alternance de lieux (par exemple ces deux pages dans les tranchées pendant le siège de Port-Arthur, ou la page entière consacrée à l’annonce de sa chute à l’empereur), des discussions permettant d’exposer des informations sur l’état du monde (contexte politique de la bataille à venir) de manière organique, la violence de la bataille et les êtres humains morts, et… l’absence totale de femme, même dans les salons de l’empereur. Afin de bien apprécier le récit, le néophyte doit maintenir une attention correcte tout du long, certaines informations pouvant sembler anecdotiques, tout en ayant une incidence réelle dans le déroulement des événements, sa curiosité devant se porter sur chaque dimension, aussi bien politique que technique. En fonction de ses convictions, il peut s’attacher plus à l’amiral devant mener à bien sa mission, en s’adaptant à des ordres qu’il approuve plus ou moins, ou bien au matelot Vladimir et à ses convictions déjà révolutionnaires. Il reconnaît aisément le nom inscrit sur le couvre-chef du marin en train d’écouter un discours de Lénine à Saint-Pétersbourg en juin 1905 : Potemkine, celui d’un cuirassé pré-dreadnought de la flotte de la mer Noire rentré dans l’histoire pour la mutinerie qui y eut lieu en juin 1905, pendant la Révolution de 1905.


Le lecteur a bien identifié que ce tome est illustré par un autre dessinateur que JY Delitte, il entame sa lecture en toute connaissance de cause. Baiguera réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif comme il se doit pour cette série historique, respectant ainsi le cahier des charges établi par le scénariste. Bien évidemment, il a effectué les recherches de références nécessaires pour représenter les navires, les uniformes et les armes avec la meilleure véracité historique, ainsi que les autres éléments d’époque comme le bateau de pêche russe, les tranchées de Port-Arthur, le palais du tsar, les rues en terre de Port-Arthur, et la façade du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. L’horizon d’attente du lecteur est comblé sur ce plan-là : mise en scène des navires, de leur armement et de leur puissance de feu, des militaires des différentes marines vaquant à leurs occupations et accomplissant les corvées, ou explicitant les ordres venus du commandement. La bataille est rondement racontée, mettant en avant les tirs de canons et les impacts correspondants, ainsi que la disproportion entre la capacité destructrice des obus et la fragilité des corps humains. S’il s’est habitué à la dureté des représentations de Delitte, le lecteur peut trouver la mise en scène et les plans de prise de vues un peu communs, manquant de tranchant et de percutant. Pour autant la narration visuelle remplit sa fonction, à la fois par le rythme régulier, et par la qualité des informations apportées.



Régulièrement, le lecteur ressent la justesse d’une image : Petrov pensif accoudé au bastingage, la hargne de Poutine à vouloir tuer un soldat japonais, Vladimir un peu tire-au-flanc et donneur de leçon sur l’exploitation du prolétariat et la révolution, le capitaine Stanislav blasé et trop conscient du manque de moyens et de préparation de leur flotte, le cynisme des observateurs français et anglais, la beauté paradisiaque de la plage de Nosy Be, la population chinoise réduite à l’état de commodités à Port-Arthur, la rage au combat, etc. Les images montrent et soulignent plusieurs facettes du récit : les simples matelots dont la vie devient régie par des décisions arbitraires sur lesquelles ils n’ont aucune prise, le fait que les gradés russes ont conscience de l’état laissant à désirer des navires de la flotte, l’impréparation de cette mission, l’ennui sur les navires, etc. En arrière-plan, le lecteur devine ou comprend en fonction de ses connaissances, que la marine russe se repose sur ses lauriers, que l’impérialisme japonais a commencé à prendre corps en prenant pied sur le territoire chinois, que d’autres puissances, les Français et les Britanniques, veillent en coulisse à leurs propres intérêts, plutôt qu’à la paix. En revanche, il prend conscience de deux autres thèmes dans le dossier historique : l‘armement de l’air moderne avec des éléments chiffrés sur la portée ainsi que le poids et la vitesse des obus, et également sur la montée en puissance de la torpille.


Une bataille navale restée célèbre pour les connaisseurs, que ce tome permet aux néophytes de découvrir. La narration visuelle s’avère solide, plus qu’il n’apparaît à la surface, apportant de nombreuses informations dans une reconstitution historique bien documentée. La construction du récit présente plusieurs facettes de l’environnement historique menant à cet affrontement, à la fois sur les nations impliquées et sur les circonstances techniques et stratégiques. Le lecteur prolonge cette découverte avec le dossier historique bien construit et disposant de documents visuels intéressants. Paix aux hommes morts au combat.



lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



lundi 29 décembre 2025

Les grandes batailles navales T21 Santiago de Cuba

Mais au temps des canons à âme rayée et des obus, les dieux sont impuissants.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, chapitré : Il y a d’abord une page de l’histoire, Quinze années (parsemées de tumultes et de désordres), Une paix si proche puis le basculement, Les premiers coups de canon aux Philippines, Après Manille couper les fils, David contre Goliath ?, Les prémices de la défaite annoncée, Un rêve d’évasion qui devient cauchemar, Un épilogue écrit d’avance.


Tout conflit a son casus belli. Dans la guerre hispano-américaine de 1898, c’est le naufrage d’un cuirassé de l’US Navy dans les eaux cubaines. À la fin du XIXe siècle, un vent de liberté souffle sur la grande île des Caraïbes, possession espagnole. De tumultes en insurrections, le désordre s’installe. En janvier 1898, les États-Unis, qui ont des intérêts dans l’île, décident d’envoyer un navire de guerre. La sixième puissance maritime mondiale tient à rappeler aux belligérants qu’elle surveille. Malheureusement, la manœuvre d’intimidation se transforme en tragédie et met le feu aux poudres. Le 15 février 1898, une impressionnante explosion déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Le vaisseau sombre en quelques minutes entraînant dans la mort 261 hommes d’équipage. La suite n’est plus qu’un jeu de domino, dont rien n’arrête les chutes. Le 25 avril 1898, le royaume d’Espagne et les États-Unis d’Amérique sont en guerre. Le 1er mai 1898, le feu roulant des canons de six vaisseaux de l’US Navy s’abat sur une douzaine de navires espagnols au mouillage dans la baie de Manille aux Philippines.



New York, cité de tous les rêves et de tous les excès, quinze jours plus tard. À l’abri de la foule populeuse qui encombre les rues, deux hommes devisent tranquillement dans un salon privé luxueux. Le sénateur Henry Cabot Lodge lit un article du New York Journal : Après la conquête victorieuse des Philippines, voilà que nos fiers soldats s’apprêtent à poser les pieds à Cuba pour botter le cul à ces misérables Espagnols qui massacrent de malheureux Cubains. Le sénateur félicite son interlocuteur : il estime que William Randolph Hearst a l’art de la formule. Il ajoute : Voilà encore une manière habile d’augmenter le tirage de ses journaux. L’éditeur rétorque que c’est le sénateur qui hier encore l’encourageait à soutenir davantage le gouvernement. Il explique qu’il n’a pas tout inventé concernant les Espagnols, que les exactions de ce Weyler sont réelles. Ils trinquent ensemble à cette guerre et au pouvoir de la presse de Hearst. Ils sont d’accord avec une note du parti : Leur nation ne peut plus se contenter d’une aire d’influence circonscrite aux seules Amériques. Hearst ajoute qu’il suffit que Lodge lui dise ce qu’il veut lire.


C’est un tome de plus dans la collection des grandes batailles navales : une narration concise et précise au montage très personnel et direct, des dessins dans un registre naturel et descriptif avec des contours un peu acérés et irréguliers pour accentuer l’âpreté des individus et des situations, une gamme de couleur dans les bruns-gris, parfois maronnasse pour une réalité peu souriante et grave. L’auteur tire le maximum possible du format de quarante-six pages, en évoquant certains pans du contexte historique, en mettant en scène trois ou quatre personnages fictifs, en faisant intervenir plusieurs personnages historiques comme William Randolph Hearst (1863-1951), Henry Cabot Lodge (1850-1924), William McKinley (1843-1901), Richard Harding Davis (1864-1916), Theodore Roosevelt (1858-1919). Il commence son récit le quinze février 1898, avec l’explosion qui déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Il le termine avec la parution de l’article qui annonce que la flotte espagnole est décimée et Santiago de Cuba est tombée, ainsi que Hearst savourant le pouvoir que lui donne sa presse, à New York le trente juillet de la même année, moins de six mois plus tard. Les pages sont structurées à partir de cases rectangulaires sagement alignées en bande, avec parfois une tête qui dépasse sur la bande du dessus, ou des pieds sur celle du dessous. Le lecteur peut également savourer deux dessins en double page (une avenue fourmillant d’activités à New York, les navires à quai dans la baie de Tampa) et un en pleine page (les cuirassés américains à Tampa).



À l’évidence, le lecteur vient pour les scènes de bataille navale, encore plus alléché par le fait que Delitte ait également réalisé les dessins, en ayant à l’esprit sa qualité de peintre officiel de la Marine et de membre titulaire de l’Académie des Arts & Sciences de la Mer. Il est comblé dès la première planche : elle comporte deux cases de la largeur de la page, l’une occupant les deux tiers de la hauteur, l’autre le tiers restant, montrant l’USS Maine qui fut le second cuirassé de l’United States Navy, d’abord fringuant dans la baie de La Havane, puis en piteux état après l’explosion. Le lecteur est un peu pris par surprise en découvrant une vue d’une rue très animée de New York en double page, dépourvue de toute connotation maritime. Puis retour à l’océan avec un navire de guerre américain mouillant non loin de la petite ville portuaire de Cienfuegos, alternant des vues sur l’eau et des vues sur le pont : le lecteur peut se repaître des détails confiant dans l’authenticité historique, pouvant se projeter sur le bâtiment. Vient ensuite de l’illustration en double page des bateaux de marchandise à double pont avec leur haute cheminée sur les rives de la baie de Tampa, et les ouvriers s’employant au chargement. Les séquences maritimes culminent avec la bataille navale proprement dite : quinze pages de course-poursuite, d’esquives et de tirs au canon, mettant en évidence le caractère inhumain des énormes masses d’acier, la puissance de feu des canons, la coordination des servants, les marins en train d’alimenter les chaudières en charbon, les soldats déchiquetés par les obus, les navires déchiquetés, etc.


Comme dans les autres tomes, le récit expose des éléments de contexte soigneusement choisis pour apporter d’autres points de vue à cette bataille navale. Étant un auteur complet, Delitte maîtrise entièrement sa composition des scènes, en particulier la répartition des informations entre texte (dialogue, exposition) et images, ainsi que leur complémentarité. Le lecteur se régale de le voir illustrer d’autres choses que des navires. L’illustration en double page consacrée à la rue de New York montre toute son activité, entre les marchands ambulants, les étals, les échelles de secours métalliques en façade, les badauds. Par la suite, le lecteur prend le temps d’apprécier les portraits accrochés aux murs du salon du club privé, la citerne d’eau sur le toit d’un immeuble, la locomotive à vapeur tirant les wagons de marchandise, l’église de Santiago de Cuba, un énorme canon en bordure de côte pour tirer sur les navires ennemis, un paysage naturel à l’intérieur de l’île, Giuseppe Almoda & Jose Morales cheminant sur les routes en terre, l’immeuble du Tribune pavoisé aux couleurs du drapeau américain, etc. Les personnages apparaissent tous adultes et sérieux, comme il sied à un récit de guerre, les femmes étant reléguées à quelques rôles limités de figuration.



Le lecteur se rend rapidement compte que l’auteur fait des références très succinctes à certains faits historiques, et que chaque séquence sert aussi bien l’enchaînement des événements qui mènent à la bataille navale, que des observations sur d’autres thèmes. Le premier cartouche de texte évoque ainsi la notion de casus belli : il explicite celui de la guerre qui oppose le royaume espagnol aux États-Unis, et le lecteur peut penser à d’autres qu’il s’agisse de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche (1863-1914) ou des incidents du golfe du Tonkin sont survenus les deux et quatre août 1964, et leur rapport relatif avec la guerre qui s’en est suivie. Par la suite, il est également question de la collusion de la presse à grand tirage avec le politique (en particulier les journaux de William Randolph Hearst), les hasards de la vie au travers du destin national de Theodore Roosevelt qui se forge pour partie grâce à ses faits de guerre à Cuba, le sort des simples soldats en fonction des décisions de généraux et aussi celles de politiciens prises à New York, la réalité des enjeux économiques et de politique international bien plus prioritaires que ceux moraux, dans le choix de déclarer et de mener une guerre, la réalité du massacre et de la mort d’êtres humains. Le genre très particulier de la reconstitution historique d’une bataille navale contient alors des éléments sociétaux, transformant un récit de genre en un regard sur le fonctionnement de la société de cette époque, et de celle contemporaine quand on repense à l’instrumentalisation des conflits armés.


Peut-être faut-il un goût particulier pour être attiré par une bande dessinée dédiée à un conflit naval historique très précis, avec déjà une fascination pour les bâtiments de guerre ? Dans le même temps, cet auteur complet a acquis un niveau de maîtrise de son art remarquable : sa concision synthétique dans sa manière de présenter les faits et l’époque, la qualité de sa reconstitution historique qui dépasse sa simple capacité à représenter les navires de guerre. Le lecteur ressent qu’il lit bien plus que le déroulé d’un conflit maritime : les enjeux de terrain et les enjeux de la classe politique à s’engager dans une guerre, le vécu des soldats sur le terrain et l’arbitraire de leur vie et de leur mort, et aussi de magnifiques représentations des navires de guerre, et de la bataille elle-même. Une réussite.