Le passage de la Terre à Ekhö est méticuleusement réglementé.
Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, par Alessandro Barbucci pour les dessins, et par Nolwenn Lebreton pour les couleurs. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages en deux phrases chacun : le monde d’Ekhö, Fourmille Gratule, Yuri Podrov, Grace Lumumba, Sigisbert de Motafiume, et les Preshauns.
Il y a toujours une impression d’irréalité dans un vol long-courrier. La douceur de survoler une mer de nuages moelleux, le ronronnement tranquille des réacteurs… et Fourmille Gratule, les ronronnements tranquilles, ça l’endort. L’hôtesse de l’air effectue un message : ils vont bientôt commencer leur descente vers New York JFK. Elle demande aux passagers de remonter leur tablette et de vérifier que leur ceinture est attachée. La passagère ouvre un œil et découvre une sorte de petit écureuil anthropoïde en train de remonter l’allée en sa direction, dans l’indifférence de tous les autres passagers. Il s’adresse à elle après s’être assurée de son identité. Il se présente en s’inclinant : Sigisbert de Motafiume, pour son service. Elle s’adresse à son voisin qui enlève ses écouteurs de ses oreilles : elle souhaite savoir s’il voit le petit personnage. Il répond qu’il n’y a personne là où elle pointe le doigt. Le clerc reprend la parole, et il explique que personne d’autre qu’elle ne peut le voir ni l’entendre, en effet ce qu’il a à lui dire ne s’adresse qu’à elle seule. Il continue : il représente l’office notarial Motafiume et Motafiume. C’est au sujet de la succession de sa tante Odelalie Gratule. Il semblerait que Fourmille soit la seule héritière qualifiée… Il a besoin de sa réponse maintenant. Accepte-t-elle ou non l’héritage de sa tante Odelalie ? La jeune femme n’y comprend rien, sa tante est morte depuis vingt ans. L’hôtesse de l’air lui demande si tout va bien. Finalement, Elle accepte l’héritage de sa tante.
Soudain un orage se déchaîne autour de l’avion, un éclair s’abat sur la carlingue, les trous d’air secouent les passagers dans tous les sens. Gratule agrippe le bras de son voisin, et elle finit par perdre connaissance. Elle reprend conscience après quelques instants… et elle se demande où elle est. Son voisin lui demande si elle pourrait lâcher son bras, parce que là ça fait super mal. Elle reste un moment abasourdie, comme sonnée, à répondre mécaniquement. L’avion n’est plus qu’une nacelle de cuir et de bois, toutes sortes de créatures étranges faisant partie des passagers, et tout le monde à l’exception de son voisin trouve ça normal. En effet la nacelle se trouve sur le dos d’une énorme créature quadripède aux ailes de cuir. La jeune femme finit par dire qu’elle croit qu’ils se sont écrasés et qu’ils sont morts. Ils aperçoivent alors la statue de la Liberté par le hublot, une sorte d’écureuil anthropoïde géant ayant pris la place de la jeune femme. L’hôtesse dont l’uniforme a bien changé, fait une annonce dans un mégaphone : Atterrissage dans une minute ! Tout le monde en position ! Toute le monde se recroqueville en plaçant ses mains sur la tête. Gratule et son voisin estiment plus prudent de les imiter. Le choc est rude !
Ce scénariste acquiert sa renommée avec la création de la série Lanfeust de Troy avec Didier Tarquin au milieu des années 1990, puis de nombreuses séries dérivées dont Trolls de Troy, et de nombreuses autres indépendantes comme Danthrakon avec Olivier Boiscommun ou Chimère(s) 1887 avec Melanÿn. Quant à lui, le dessinateur a conçu ou illustré des séries comme W.I.T.C.H. avec Barbara Canepa, Sky-Doll également avec Canepa, Monster Allergy avec toujours avec Canepa. Autant dire que l’horizon d’attente du lecteur est à la fois cadré, et à la fois très élevé. Côté scénariste : un monde de Fantasy, ici qualifié de Light Fantasy par les spécialistes, avec un héros valeureux, une héroïne avec des courbes affriolantes, des situations fantastiques et merveilleuses, et un ton humoristique rehaussé par une touche sexy totalement assumée au premier degré. Le lecteur retrouve également les tons dorés et ocres souvent présents dans les séries de cet auteur. Le dessinateur apporte sa capacité à représenter des personnages de manière sympathique avec une discrète touche d’exagération comique, apportant beaucoup d’entrain à la tonalité du récit. Comme à son habitude, il s’en donne à cœur joie pour créer des costumes baroques et des monstres agressifs.
Le ton du récit est donné dès la couverture avec les trois personnages. La jeune femme présente une silhouette très accorte : joli minois, grosse poitrine mise en en avant par un bustier qui semble être une ou deux tailles trop justes, pantalon moulant mettant en valeur la courbure de son fessier, et la finesse de ses pieds, ainsi que ses grands yeux en amande. Pour le coup, la couverture n’est pas mensongère, et le dessinateur s’en tient à ces caractéristiques physiques, en les mettant plus ou moins en avant en fonction des séquences. Au début du récit, la chevelure blonde a gagné en volume, la taille en finesse, et il suffit d’attendre la page onze, pour qu’un chauffeur de taxi indélicat et se doutant bien que ses deux passagers ne disposent pas de la monnaie locale, se permette d’abaisser un peu le bustier pour mettre à l’air un téton. Par la suite, Gratule rencontre Yumma, une jeune femme dont les courbes sont peut-être encore plus arrondies et dont la vraie passion est l’art toute nue (sic). Quelques pages plus loin, la patronne (et le lecteur) assiste au spectacle de cette artiste noire avec la blanche Yummy, qui fait honneur à leurs fessiers rebondis et à leurs généreuses poitrines. Par comparaison, le dessinateur en laisse un peu plus à l’imagination pour Yuri Podroc, le deuxième personnage, même si sa largeur d’épaule semble respectable, et ses biceps se gonflent de temps à autre pour attester d’un tour de bras respectable. Il apparaît également qu’il dépasse sa compagne en infortune d’une bonne tête.
S’il n’est pas allergique à ces caractéristiques et qu’il les accepte comme une convention narrative propre au genre Arleston, le lecteur prend grand plaisir dans l’inventivité de l’artiste pour les autres composantes visuelles du récit. Les monstres, troisième personnage, ou les créatures : les écureuils anthropomorphes sont fort agréables à l’œil, avec leurs tenues Fantasy, de mignonnes créatures à fourrure avec un air plus ou moins intelligent, oui c’est de Sigisbert dont on parle. La page de présentation des personnages évente la surprise : ils ont besoin de boire du thé à heures fixes sinon ils peuvent se transformer en redoutables monstres incontrôlables. Le lecteur patiente tranquillement jusqu’à découvrir cette forme monstrueuse, assez classique avec de grosses griffes, une gueule pleine de dents acérées, et une grâce réelle dans leurs déplacements. De la même manière, il guette les bestioles diverses et variées de ce monde étrange : la grosse créature faisant office d’avion avec ses dents qui ne rentrent pas dans sa bouche, les anonymes de passage, et une mention spéciale pour cette itération du métro de New York. En outre, le scénariste donne pas mal de travail à l’artiste, avec de nombreux changements de lieux, et des pages contenant jusqu’à dix cases… Barbucci se montrant investi tout du long pour donner à voir les qualités baroques des personnages, et les bizarreries des environnements, pour le plus grand plaisir des yeux.
Le lecteur constate que le récit avance rapidement et sans temps mort : l’incident dans l’avion, l’arrivée à l’aéroport et la curiosité insistante d’un policier, le voyage en taxi, l’arrivée à l’office notarial Motafiume et Motafiume, le trajet jusqu’à l’agence Gratule pour Fourmille et le statut de personne à la rue pour Yuri. Il ressent la structure du récit comme autant de chapitres à la suite : le spectacle dans le cabaret, le rabattage de monstres dans Central Park, l’arrestation de la coupable du meurtre d’Odelalie Gratule… et, parce qu’il fallait bien l’établir, la double nature des Preshauns qui n’a pas de lien direct avec le mystère de la mort de la tante. À la lecture, cela peut engendrer une sensation étrange, des enchaînements logiques sur un trame solide, et aussi des points de passage pour établir les particularités de ce monde appelé Ekhö, en prenant quand même soin de ne pas oublier qu’il y a cette histoire de tante, mais finalement sans grande importance, si ce n’est pour l’héritage et parce que c’est l’événement déclencheur du passage dans ce monde. Le lecteur se rend également compte que les deux personnages principaux ne risquent pas grand-chose. Ils sont bien partis pour être les héros récurrents d’une série, ils parviennent à assurer leur subsistance dans un monde étranger, avec une source de revenus qui tombe toute cuite pour Fourmille, et dont Yuri profitera également rapidement. Sans oublier deux individus au caractère opposé, mais que les circonstances rapprochent. L’assassinat de la tante constitue une intrigue (très) secondaire, quasiment aussi vite résolue qu’elle est apparue, et sans réelle conséquence. Le lecteur sourit bien volontiers à l’humour bon enfant, dont le côté le plus subversif (ou conformiste) est de jouer sur la sexualisation de l’héroïne.
La couverture promet un récit de Fantasy avec une belle héroïne et des grosses bestioles, dans un monde déformé. Le récit tient exactement cette promesse : la découverte d’Ekhö, le caractère assuré de Fourmille Gratule, le rôle de faire-valoir pour Yuri Podrov. En créateurs aguerris, les auteurs en donnent plus au lecteur : une narration visuelle riche et inventive, agréable à l’œil, une histoire qui mêle découverte de ce nouveau monde et une rapide enquête sur un assassinat. Un divertissement très sympathique et agréable.





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