La force physique est un leurre ! Seule compte la force de l’esprit !
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026 ; il s’agit d’une réédition des deux albums parus en 2014 et 2016. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt-dix pages de bande dessinée. Il se termine avec un bref mot de l’auteur sur le tremblement de terre du vingt-cinq avril 2015 qui s’est produit dans le parc national du Langtang, les crayonnés d’une planche en hommage à une jeune fille survivante dans un quartier de Katmandou, et un dessin en pleine page de l’héroïne lisant un livre assise sur une chaise de jardin sur une pelouse devant une maison d’hôtes. Pour mémoire, elle avait déjà été le personnage principal d’un premier tome, La traque, paru en 2000.
Bien équipée, Roxane Leduc quitte le village de Langdang pour entamer sa randonnée. Deux semaines plus tôt à Katmandou, la jeune femme est en train de s’habiller à la hâte car son réveil n’a pas fonctionné. Elle sort de son hôtel d’un pas vif pour aller à son rendez-vous. En arrivant, elle peste en elle-même : une demi-heure de retard ! Bonjour la prise de contact ! Elle repère l’homme attablé en terrasse, et elle s’assure qu’il s’agit bien de monsieur Anderson. Elle lui présente ses excuses pour son retard. Il répond : aucune importance, il n’était pas en avance lui non plus. Il commande une bière et elle choisit un thé noir. Anderson entame la discussion sans plus attendre : la main de Pangboche, qu’est-ce que cela évoque pour elle ? Elle répond franchement : une supercherie de plus autour du yéti. Il reprend la parole : Ça, c’est la théorie officielle !…
Anderson résume : en 1958, un milliardaire excentrique texan, Tom Slick, bien décidé à prouver l’existence du yéti, finance une expédition au Népal. Quelques années, plus tôt, le quotidien anglais The Daily Mail avait aussi sponsorisé une telle entreprise, sans succès, hélas. Un des membres de l’expédition Slick, l’aventurier Peter Byrne, eut vent que le monastère de Pangboche abritait deux reliques : un scalp et une main momifiée du yéti ! Arrivé au monastère, il réussit à persuader un moine de lui montrer les précieuses reliques en échange d’une bouteille de scotch. Mais devant son refus de lui céder la main, il remplaça sans qu’on le remarque, un doigt de la relique par un doigt humain. Ensuite, Byrne passa en Inde et confia le doigt momifié à son ami, l’acteur James Stewart, qui y séjournait avec son épouse. Byrne était persuadé qu’il y avait peu de risques que la douane fouille les bagages de l’acteur. Prudent, celui-ci dissimula la relique dans les sous-vêtements de sa femme. Alors qu’à la fin des années 90, c’est le reste de la main qui fut volé au monastère, le doigt momifié réapparut dans un tiroir d’un musée londonien. Roxane parvient à placer une remarque : L’analyse conclut qu’il s’agissait d’un doigt humain… Elle connait l’histoire ! Son interlocuteur réplique : Sauf que le doigt analysé n’était pas celui de la relique !… Et il peut le prouver. Il jette un coup d’œil par-dessus la rambarde, voit une personne dans la rue le pointant du doigt. Il se lève d’un coup et part en courant, plantant là Roxane.
Le bédéaste a créé ce personnage en 1998, à la demande du magazine Okapi. Peu de temps après, arrive une nouvelle direction éditoriale qui laisse ce personnage de côté. Pour autant, les lecteurs demandent à l’auteur des nouvelles de Roxane. Il le fait apparaître dans des albums de la série Caroline Baldwin : Rendez-vous à Katmandou (tome neuf, 2003), Mortelle Thérapie (T10, 2004), Free Tibet (T14, 2010). Pendant deux années sabbatiques, il voyage beaucoup en Asie, et il décide d’y raconter les nouvelles aventures de son héroïne. Chaque page atteste de la connaissance et de l’amour du bédéaste pour cette région. La représentation détaillée des sites urbains et des sites naturels, de la pension dans laquelle Roxane séjourne, aux décombres après le séisme à Katmandou, en passant par les magnifiques paysages de montagne. Cette connaissance réelle du territoire et la pratique de la randonnée nourrissent la narration visuelle dans chaque case, et assurent l’authenticité du comportement des personnages, que ce soit pour leur déplacement dans la ville ou pour leurs marches en montagne. Le lecteur retrouve également tout le goût de ce bédéaste pour les paysages, manifeste dans la plupart des albums de la série Caroline Baldwin. Les deux amies se sont retrouvées une nouvelle fois dans Double dames, paru en 2021, s’insérant entre le tome seize et le dix-sept de la série Caroline Baldwin.
Quel voyage et quelle randonnée ! Pour cet album, le bédéaste a décidé de tout faire lui-même : dessins et couleurs, et cela se voit. Le lecteur commence par découvrir les couleurs chaudes et vives des rues de Katmandou, ainsi que l’ombre portée sur la jeune femme, il éprouve la sensation d’un reportage effectué sur le vif. Les rues avec les échoppes colorées la terrasse à l’étage protégée par les parasols et une ombrière en bois. Par la suite, il pénètre avec l’héroïne dans un hôtel de haut standing et en admire les couloirs en passant. L’impression d’être sur place se poursuit avec l’arrivée dans une ville de montagne aux portes du parc national de Langpang : un urbanisme adapté au terrain, et une ville de plus petite importance. Vient ensuite un ermitage isolé dans la montagne, une simple maison de pierre et de bois. La randonnée emmène ensuite Roxane et Chek Kapali à un village de montagne, Kianjing, avec une construction à deux étages pour accueillir les touristes, les drapeaux et les fanions. Et un retour à Katmandou, avec des magnifiques cases consacrées au stupa de Bodnath. Le lecteur profite également des déplacements pour se rendre d’un endroit à un autre. Après les rues de Katmandou, il est temps de prendre un car pour rallier la ville en montagne sur une route de corniche relativement étroite avec de nombreux virages serrés, et un dépassement particulièrement dangereux par un 4*4, ainsi que des vues magnifiques sur la montagne, à couper le souffle. Puis à partir du milieu du premier tome, les deux voyageurs doivent continuer à pied pour un trek avec sac à dos et chaussures de marche sérieuses. À nouveau de magnifiques représentations des paysages de montagne, le lecteur pouvant voir que la randonnée progresse et que les caractéristiques du terrain évoluent au fur et à mesure.
Complètement transporté dans chaque lieu, le lecteur savoure le dépaysement et l’amour que le bédéaste porte à ces endroits parcourus. Il emboite le pas à Roxane Leduc, employée par un patron prénommé Romain, propriétaire de plusieurs boutiques d’antiquités. La qualité de la narration visuelle apparaît dans chaque type de séquence. Le dessinateur prend soin de concevoir des plans de prise de vue bien construits pour les discussions, montrant ce que font les personnages (boire un verre, marcher, etc.) ou montrant ce qu’ils racontent (l’histoire de la main de Pangboche), ce qui donne des conversations visuellement intéressantes et plus riches qu’une simple alternance de champ et contrechamp sur les deux interlocuteurs. Il en va de même pour les séquences d’action, avec une vraie sensibilité pour la tension dramatique. La conduite irresponsable du 4*4 pour doubler le car sur une route de montagne en terre sans parapet. La découverte du cadavre dans l’ermitage, puis celle du corps abandonné au bas d’un talus rocheux, et la capture de Roxane par Wang Fo qui la menace de son revolver. La narration visuelle génère un plaisir de lecture immédiat et premier degré, par son accessibilité, son déroulement organique et son honnêteté.
Lorsque Roxane Leduc rencontre Anderson, celui-ci lui raconte la légende de la main de Pangboche. Il s’agit de faits avérés impliquant des personnes ayant existé : le commanditaire de l’expédition Thomas Slick (1916-1962), Peter Byrne (1925-2023), cryptozoologue, et l’acteur James Stewart (1908-1997). Bien sûr, l’héroïne fait partie des sceptiques, ne pouvant ajouter foi à de telles superstitions, et son interlocuteur se montre plutôt enclin à croire qu’une race de yétis puisse exister. Par la suite, elle rencontre deux autres personnes qui lui expliquent la légende d’Agartha : un royaume souterrain mythique. Son interlocuteur explique que : la capitale Shambhala conserverait les archives des savoirs perdus de l’Atlantide et de la Lémurie. On y accéderait via des portes réparties aux quatre coins du monde. Les plus connues étant la pyramide Khéops, les pôles nord et sud, les pyramides mayas… Depuis, le mythe est devenu un grand fourre-tout. On a vu dans l’Agartha les extraterrestres, d’anciens nazis, les Mayas et leurs fabuleux trésors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut être du côté de l’incrédulité de la jeune femme, ou bien accepter d’accorder sa suspension consentie d’incrédulité pour le plaisir de l’imagination. Il se trouve qu’un autre personnage y croit, au moins pour la partie trésor, et qu’il fait le vide autour de lui, tuant tous ceux qui se trouvent sur sa route. Le lecteur s’embarque bien volontiers dans cette aventure, gardant à l’esprit la remarque faite par un moine à l’aventurière : La force physique est un leurre, seule compte la force de l’esprit !
Une aventure dans un style classique à la recherche de la clé qui permettra d’ouvrir la porte d’un royaume souterrain. Une héroïne bien décidée, sans capacités physiques extraordinaires, et dépassée par les événements. Le lecteur emboîte son pas avec un grand plaisir, à la fois le parfum de mystère associé à ce mythe d’Agartha, à la fois l’accroche bien réelle de la main de Pangboche, pour des balades dans Katmandou et des randonnées magnifiques dans le parc national de Langtang.

































