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jeudi 28 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-L'homme qui sauva l'Amérique (5)

Jessica Ruppert voulait juste donner une place égale à chacun d’entre nous…


Ce tome est le cinquième et dernier du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4) (2021) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quatre-vingt-six planches de bande dessinée.


Dans un appartement une demi-douzaine de personnes célèbrent la future mise en ligne du site d’information The Spyder, fixée à dans deux mois. Ils évoquent le choix du nom : Spider comme une araignée mais avec le Y de Spy l’espion, d’un autre côté, vaguement inquiétant pour les dirigeants, et en même temps totalement rassurant pour les braves gens. La date est fixée au deuxième anniversaire du onze septembre. Lucy Bulmer estime que ça semble une bonne date pour lancer un blog qui vise à revivifier la démocratie et la bienveillance dans ce pays. Les invités s’en vont, et Lucy et son conjoint sont enfin seuls. Il va se coucher et elle jette un dernier coup d’œil au site avant de le rejoindre : il y a un unique message en attente. Son conjoint éteint la lumière, elle l’ouvre avec précaution car elle a repéré qu’il émane de Domenico Coracci, un homme qui a été son compagnon alors qu’elle était encore mineure.



Domenico Coracci comme par s’excuser, convaincu que Lucy Bulmer ne doit avoir trop envie qu’ils se causent, qu’elle a sans doute refait sa vie avec un autre homme, et c’est bien, mille fois mérité. Il continue : Lui, c’e n’est pas aussi chouette que ça. Sa famille ne veut plus entendre parler de lui et ses anciens potes, ben… S’ils savaient où il traîne ses guêtres, ils lui feraient direct la peau. Il ne lui reste plus qu’elle, Lucy, qui le déteste pas trop… enfin il espère ? Et comme il a besoin de causer à quelqu’un, il lui envoie ce message comme une bouteille à la mer… Qu’elle la ramasse, fasse semblant de ne pas l’avoir vue, ou qu’elle réponde si elle en a envie, peu importe à Domenico. Faut juste que ces pensées qui s’agitent dans sa caboche en sortent, sinon il va devenir dingo. Il continue : Il écrit à Lucy depuis la guerre. Jamais il n’aurait imaginé se battre pour autre chose que le groupe dans lequel elle l’a connu il y a deux ans. Mais voilà, elle a fait de lui ce genre de gars : un type qui pense aux autres et se bat pour son pays. Alors, après le onze septembre, il a eu besoin d’aller trucider les terroristes qui ont fait tant de mal. Il s’est engagé dans les Marines, même si les agents du programme de protection des témoins ont paniqué en apprenant ça. Et au début, c’était cool. La libération de l’Irak, c’était pile le genre de trucs qu’elle aime et qu’elle lui a appris à aimer, Lucy ; ils faisaient du bien aux gens. Les Irakiens les ont accueillis en libérateurs. Rien qu’à voir l’excitation et le bonheur dans leurs yeux, il pouvait imaginer comment ils avaient souffert avec Saddam et sa clique. Et puis les Américains ont gagné la guerre. Et puis, ils sont restés sur place, parce que l’Irak avait besoin d’eux pour se reconstruire, pour devenir une démocratie et former une nouvelle armée pour lutter contre les Islamistes.


Bon ben, de toute façon, ce n’est pas possible : les attentes du lecteur atteignent des niveaux tellement élevés, de la faute des auteurs eux-mêmes qui ont fait un boulot tellement excellent précédemment, qu’ils se sont mis eux-mêmes dans une situation impossible. D’abord, la pagination même étendue à plus de quatre-vingts pages reste trop réduite pour que chaque personnage dispose de son moment pour resplendir. C’est malheureusement le cas pour Xuan-Mai Logan. En revanche, pour la plus grande joie du fidèle lecteur Angelo Frazzy en personne effectue une courte apparition. En fonction de ses préférés, le lecteur regrettera tel ou tel protagoniste, par exemple la sénatrice Deborah Daniels qui semblait tellement prometteuse, sans même parler de ceux laissés en arrière, à l’état de cadavre. Et puis il reste le cas particulier du héros empêché depuis le premier tome du premier cycle : y a intérêt à ce que Joshua Logan envoie au tapis des ordures ! Dans le même ordre d’idée, vivement que le pouvoir des innocents puisse enfin donner sa pleine puissance et rétablir une forme de justice sociale ! Le lecteur se rend compte que ses attentes comprennent bien d’autres exigences tournant autour de la justice, ou en tout cas de son rétablissement pour combattre l’injustice, ainsi que quelques valeurs morales comme l’empathie, l’entraide, et pourquoi pas l’égalité et la fraternité. Ha, hum…



Ah oui, c’est vrai, il y a également une intrigue à mener à son terme : que va-t-il advenir des enfants de Jessica ? Des marcheurs ? Du président Lou Mac Arthur et de sa trahison ? Sans oublier les personnages principaux ? Le lecteur comprend progressivement que tous les fils narratifs vont se rejoindre, avec la culmination du suspense à l’occasion de l’enterrement d’un des principaux personnages, ou juste après. D’un côté, il s’agit d’une construction narrative très efficace menant à un sommet d’intensité ; de l’autre, cela induit une progression mécanique, laissant supposer que le lecteur sera laissé juste après. Oui, il y a de cela, avec une enfilade de moments soigneusement conçus et ordonnés par le scénariste, retours en arrière compris. Cette dernière partie commence avec la naissance du site en ligne The Spyder : à la fois un moment essentiel et déterminant dans la vie du Lucy Bulmer, à la fois une pièce du puzzle dans l’intrigue permettant d’expliquer plusieurs situations, que ce soit la personnalité de Lucy Bulmer, ou le sort d’Angelo Frazzy. Les narrateurs font immédiatement la preuve de la sophistication de leur narration : un moment tout à fait naturel servant le récit de plusieurs manières. Le dessinateur donne un naturel parfait à la séquence : que ce soient les potes en train de descendre une bière, assis sur le canapé, ou le chat perché sur les épaules de Lucy, ou encore son regard captif et inquiet en découvrant un message de son ancien amant.


Tout du long de ce dernier album, le lecteur déguste ces moments parfaitement normaux : des mains qui tapotent sur un clavier, des touristes qui font trempette dans un la piscine d’un hôtel de luxe, un jeune homme dans un magnifique costume blanc immaculé répondant avec humour à des questions dans une émission de plateau, un chien couché par terre devant deux personnes assises sur un canapé, des personnes accablées par la tristesse du deuil défilant devant un cercueil, trois personnes dégustant des pancakes avec du sirop d’érable servis par une jeune femme souriante, une équipe de techniciens en train de monter une scène, une équipe de sécurité privée sécurisant la zone, une politicienne prenant la parole au micro, ou encore un hélicoptère passant dans le ciel. Pour chacune de ces images, le contexte leur apporte des dimensions supplémentaires, tout en conservant leur normalité initiale, une forme de polysémie narrative, d’intégration de plusieurs facettes dans une seule et même case. Des mains qui tapotent sur un clavier : simplement Lucy dans son salon qui prend connaissance d’un courriel dont l’identité de l’émetteur la trouble au plus haut point, ou Domenico en treillis militaire assis sur son lit de camp qui écrit des propos intimes, ou le compagnon de Lucy avec une mine déterminée qui saisit un article sur The Spyder pour dénoncer l’imposture du neveu d’Angelo Frazzy, ou un agent du FBI qui effectue une recherche de géolocalisation d’un appel. Les auteurs mettent en scène à quatre reprise une activité très banale présentant un intérêt visuel quasi nul, pour mettre en place une forme de réponse en écho, et de jeu des différences, en plus de donner une information premier degré servant l’intrigue.



Comme à chaque tome, le lecteur ressent également les émotions qui se dégagent de séquences aussi bien d’action, que d’intimité. Dans le premier groupe : un attentat avec une ceinture de C4 autour du ventre, l’assaut donné à un supermarché par des mercenaires contre des marcheurs pacifistes, des centaines de protestants regroupés dans un stade par les forces de l’ordre, les gens qui se succèdent devant le cercueil pour rendre un dernier hommage à une personnalité politique populaire défunte, un rassemblement sous haute tension de d’individus armés et prêts à en découdre attendant la harangue de leur meneur qui vient d’être libéré de prison, etc. Dans le deuxième groupe, un jeune soldat comprenant qu’il est en train d’être recruté par une entreprise de mercenaires à quelques kilomètres du théâtre des opérations, un jeune homme accablé par le décès de la politicienne qui incarnait ses espoirs, l’assurance suffisante de Marino Frazzy devant les caméras de télé, le président des États-Unis accusant le coup d’avoir trahi ses idéaux et son mentor, la force de la révélation pour une jeune femme de savoir ce qu’elle doit faire et ce qu’elle veut, la prise de confiance d’une jeune politicienne effectuant une véritable profession de foi sociale devant une foule, etc. Autant de moments magiques.


Par la force des choses, le lecteur ressort de ce tome de conclusion avec l’envie qu’il y en ait encore, qu’il y en ait plus, ce qui est un bon indicateur de la qualité du récit, de l’attachement aux personnages, du potentiel des différentes situations, de la profondeur des thématiques. D’un autre côté, les auteurs tiennent la promesse implicite d’apporter une conclusion en bonne et due forme, de mener à leur terme les principales intrigues secondaires, et même de se positionner. Le pouvoir des innocents ? Il existe, il s’incarne dans des personnages, dans des actions. Le lecteur conserve sa liberté de penser quant à sa puissance, son efficacité, face à d’autres forces à l’œuvre. En fonction de ses propres convictions, de ses valeurs, de ses engagements, le lecteur peut en venir à se poser la question sur les actions des personnages : Tout ça pour ça ? Oui. Et quelle est l’alternative ? Lesdits innocents devaient-ils s’y prendre autrement ? Aurait-il été préférable qu’ils s’abstiennent d’agir ? Faut-il se résigner ? Que faire face à l’injustice ? Accepter, se résigner, s’indigner, lutter, se révolter ?


Dernier tome : tellement de choses à raconter, tellement de fils narratifs à mener à bien, tellement d’attentes chez le lecteur. Malheureusement les innocents disposent d’un pouvoir relatif : bien réel, prenant une forme qui connaît des limites. Les auteurs prennent soin du lecteur, en prenant soin des personnages. Ils l’emmènent jusqu’au bout de la marche de protestation, se confrontant aux obstacles sur le chemin, affrontant les confrontations, qu’elles mettent face à face des groupes, ou des individus. Le sort de l’Amérique est en train les mains de ses citoyens, qu’ils soient innocents ou pas.



mercredi 27 mai 2026

Sang royal T01 Noces sacrilèges

Le roi ne reconnait aucune autorité !


Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.



Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.


Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.



Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.


En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.



Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.


La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.



mardi 26 mai 2026

La nouvelle Arcadie

C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu.


Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention.



Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire.


Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village.



Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants.


Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique.



Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique.


Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.



lundi 25 mai 2026

La fragilité des hommes

Ça ne va pas en fait. Se tenir à l’écart ne suffit pas.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour le scénario, par Nicoby (Nicolas Bidet) pour les dessins, et les couleurs ont été réalisées par Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages, écrite par le scénariste, intitulée : La poésie sur le bitume, dans laquelle il évoque sa pratique du théâtre de rue, et comment elle a changé sa vie. Ces deux créateurs ont déjà collaboré précédemment, en particulier pour : Le monde de Sophie (2022), Le Génie de la forêt (2024).


De nuit dans les rues de la ville de Mouais. Cette histoire commence ici, chez elle. Ici où rien ne se passe. Ici où personne ne parierait que les événements à venir auront bel et bien lieu. Et pourtant… Tout ce que la ville va raconter arrivera dans ses rues, ses parcs et ses murs. À Mouais. Jamais entendu parler de la belle ville de Mouais ? Normal. Elle est une petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde. Seuls celles et ceux qui y vivent connaissent son nom, et n’en rigole plus. Ici, à Mouais, les jeunes sont allés travailler ailleurs et les vieux sont morts. Ceux qui restent ont simplement oublié de partir. Le seul endroit un peu vivant de ses ruelles désertées ? Le café. Là, quelques-uns de ses habitants assoient leur solitude derrière une bière. Le protagoniste de son récit ? C’est lui… François. François Sauvage. Rarement quelqu’un aura aussi mal porté son nom. Il est un homme d’âge moyen, avec une vie banale… Un de ces caractères à l‘eau tiède. La seule chose qui le singularise quelque peu, c’est sa taille. Il est grand. Mais un de ces grands qui s’en excusent. Sa spécialité ? Il n’achève jamais ses phrases. Ça promet de beaux dialogues…



François Sauvage vient de faire un écart sur le trottoir au passage d’un bus, comme effrayé. Il pousse la porte du café, et il retrouve l’atmosphère familière, avec la télé qui fonctionne en continu, trois habitués dont un hébété par l’alcool, et un autre au comptoir, et Dimitri le patron qui se trompe régulièrement dans les boissons qu’il sert. François est rejoint au comptoir par son ami Michel qui sort des toilettes. La ville de Mouais reprend le fil de son commentaire : Ce soir ressemble à tous les autres soirs. Pourtant quelque chose d’inattendu, doucement, est en train d’arriver. Une de ces choses qui va bientôt emmener François dans des situations plus qu’improbables. L’amener à vivre toutes sortes d’émotions. Celles-là mêmes qu’il essaie d’ignorer depuis si longtemps. Mais pas trop vite ! Il faut reprendre les choses dans l’ordre. La ville ne voudrait pas se priver de raconter en détail tout ce qu’il s’est passé pour en arriver là. Michel entraîne son ami François dans l’arrière-salle désaffectée du bar, avec une bouteille de champagne à la main. Ils pénètrent dans une pièce abandonnée depuis belle lurette, servant de débarras, avec une scène au fond, quelques chaises empilées, une échelle pour accéder, et beaucoup de bric-à-brac. Michel lui explique que, dans le temps, on faisait du théâtre dans cette salles, des Mouaisiens jouaient et ceux qui ne jouaient pas venaient voir les autres. Devant l’apathie de son ami, il l’entraîne dehors, à l’arrêt de bus où ils ont souvent zoné pendant l’adolescence.


Houlà ! Une ville qui s’appelle Mouais et dans laquelle il ne se passe rien, des habitants qui restent là parce qu’ils ont oublié de partir, une animatrice venant glaner des histoires pour monter des séquences de théâtre de rue jouées par lesdits habitants, dont tous les hommes sont des taiseux. He bin, ça promet. Sans compter que le personnage principal ne finit jamais ses phrases, comme le dit la ville elle-même : ça promet de beaux dialogues. Des dessins de nature descriptive et réaliste, avec un degré de simplification pour les êtres humains, qui montrent la banalité totale des différents environnements, entre le bar purement fonctionnel et vieillot, les rues plus souvent désertes que fréquentées, l’arrêt de bus, la station-service, l’Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD), le cimetière, une aire de jeux pour enfants (mais sans enfants), etc. Dans tout ça, c’est encore les toilettes de François qui présentent le plus de caractère, avec ses rayonnages de livre. Le lecteur ressent tout de suite une forme d’apathie aggravée le gagner, au risque de verser dans l’indifférence. Pas de doute : cette ville mérite bien son nom, et seule la gentillesse dont font preuve les auteurs pour leurs personnages le retient.



La gentillesse dont bénéficient les personnages touche immédiatement le petit cœur du lecteur qui veut bien donner sa chance à cette ville sans réelle caractéristique, à ce grand échalas qui ne finit pas ses phrases, à ce projet peu enthousiasmant de théâtre de rue, à partir des petites histoires banales du quotidien des habitants. En fonction de ses habitudes, peut-être que le lecteur a commencé par jeter un coup d’œil à la postface dans laquelle le scénariste raconte sa propre expérience de la pratique de cet art : Pourtant, depuis vingt-cinq ans maintenant, Zabus pratique cette forme particulière de théâtre. Il a notamment travaillé ce type d’exercice appelé ici Glanage théâtral, qui consiste à recueillir la parole de non-professionnels pour en faire un spectacle. Dans cette bande dessinée, il a voulu partager cette expérience et tenter de transmettre aux lecteurs la singularité de cette expression artistique méconnue. De montrer comment elle transfigure l’espace quotidien en le mettant en valeur, comment elle bouscule des vies en les plaçant un court instant sous les projecteurs. […] Il conclut par : Le théâtre de rue porte notre regard sur des fleurs de pavé si familières qu’on en avait oublié la beauté. Peut-être aussi que le lecteur a apprécié Les petits métiers méconnus (2024) dans lequel le même scénariste réenchante le quotidien de manière poétique, et qu’il lui accorde une totale confiance.


Très vite, il apparaît que l’apparente banalité du quotidien tranquille voire atone de Mouais n’obère en rien une narration visuelle variée. Dès la deuxième planche, le lecteur découvre un dessin en pleine page, une vue du dessus en oblique de la petite ville déjà endormie en ce tout début de soirée. L’artiste en réalise quatre autres, dont deux avec des cases en incrustations : une très belle vue du dessus sur le quai d’une gare alors que François se dirige vers Fanny, le même François assis effondré le dos contre une des portes de son pavillon, la fin d’une scène dans le cimetière communal et François avec son bonnet se montrant plein d’entrain ou au moins sûr de sa résolution. Dans cette dernière, Nicoby a représenté le personnage quatre fois dans la même image pour montrer son mouvement, une technique narrative demandant un certain doigté pour qu’elle fonctionne. S’il y est sensible, le lecteur peut ainsi relever d’autres techniques totalement fondues dans la narration jusqu’à en être invisibles : une séquence de trois pages silencieuses dehors en pleine nuit finissant sous l’abri des pompes d’une station-service, un dispositif théâtral alors que François conduit une minipelle comme s’il se trouvait sur une scène dépourvue de décor, le passage en cases panoramiques de la largeur de la page alors que les amis sont accoudés au comptoir, un fac-similé de zoom sur une photographie dont la définition se dégrade au fur et à mesure de son grossissement, le leitmotiv visuel de François s’engouffrant dans une ruelle pour s’éloigner d’un bus, et bien sûr la direction d’acteurs très différente entre celle de François et celle de Fanny par exemple, exprimant avec sensibilité leur personnalité réciproque.



Le lecteur peut également percevoir une mise en abîme, elle aussi organique et transparente, de la narration brouillant la frontière entre le réel et le théâtre. La scène de la minipelle, les personnages en train de parler face au lecteur, l’inspection des costumes laissés à l’abandon dans ce qui fut une salle de représentation, etc. Le scénariste a conçu plusieurs scènes tirant partie de cette possibilité. Par exemple, François Sauvage utilise ladite minipelle dans un entrepôt pour démanteler l’usine dans laquelle il a travaillé pendant vingt ans. Le lecteur le voit ramasser et déplacer des portes, son collègue en profite pour jouer avec l’une d’elles qu’il a redressée, derrière laquelle il se met, puis qu’il ouvre : une mise en scène montrant que passer une porte est devenu vide de sens puisqu’il s’agit toujours du même espace. À quoi peut bien servir une porte qui ouvre sur le vide ? Dans un registre différent, le lecteur assiste à la répétition générale d’un groupe de six femmes toutes habillées de noir, dénonçant les viols commis par un contremaître, à la fois une séquence montrant comment se prépare une scène qui sera jouée dans la rue, à la fois une pratique totalement théâtrale de six personnes déclamant un texte dans une zone sans décor, fonctionnant à la perfection, le lecteur sentant son cœur se serrer en comprenant l’étendue des horreurs commises. Il y a aussi cette pluie d’oiseaux morts, à la fois littérale, à la fois constituant une métaphore sur la mort symbolique de la vie spirituelle des Mouaisiens.


Rapidement, le lecteur se prend au jeu : il comprend qu’il se trouve investi émotionnellement dans la réussite du projet de Michel, repris par François Sauvage. Il se rend vite compte qu’il n’y aura pas d’amourette ou de romance entre lui et Fanny (même si elle le voit nu dans des circonstances saugrenues), ce n’est pas ce genre de récit. Il sourit en découvrant les premières histoires glanées dans la maison de retraite, auprès de vieilles dames dignes, tout en ayant vécu. Il sent son cœur se serrer à l’évocation de la vie en cage d’une femme au foyer. Il s’indigne et s’emporte contre ce contremaître abusant de son pouvoir pour commettre des crimes ignobles. Et le voilà totalement pris dans cette petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde où rien ne se passe. Ce qui se produit insensiblement l’implique émotionnellement : mener à bien un projet de nature participative, découvrir des histoires de vies entre voisins et visages familiers, éprouver un mal-être indicible à se confronter à des émotions enfouies qui reviennent à la surface. Certes, il est possible de le voir comme laisser la vie à nouveau animer ces êtres humains et un effet du théâtre ; il est également possible de le voir comme des interactions plus vraies entre des êtres humains qui se côtoient de manière fonctionnelle, familiers les uns aux autres sans jamais se connaître, sans faire l’expérience du partage d’émotions. Comme le constate François : Ça ne va pas en fait, se tenir à l’écart ne suffit pas. Le lecteur se rend compte que la ville de Mouais peut aussi s’appréhender comme étant la métaphore de la façon dont François projette son apathie sur son environnement, réagissant automatiquement à tout par un Mouais tiède lui évitant toute forme d’implication.


Il faut oser : proposer au lecteur de côtoyer un individu mou et apathique dans une ville où il ne se passe rien, pour un projet à l’ambition dépourvu de tout spectaculaire. Mais bon, il est quand même sympathique, et son projet part d’une bonne intention. Puis le charme de la narration visuelle opère grâce à sa sensibilité et le savoir-faire remarquable de l’artisan qu’est le dessinateur. Finalement, les émotions des personnages refont surface, brisant l’inertie du refoulement, montrant que chaque individu possède sa propre histoire, sa propre identité, ses failles et ses traumatismes, le plaçant dans une communauté humaine prête à a bienveillance. Formidable.



jeudi 21 mai 2026

Le chien de Dieu

Et il ne faut jamais oublier que la vérité de ce monde, c’est la mort.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie d’autant mieux avec une connaissance préalable sommaire de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-sept planches de bande dessinée. Il se termine par une citation de Drieu La Rochelle extraite d’un texte paru dans la Nouvelle Revue Française de mai 1941 : Il y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur des choses. Au moyen-âge il aurait été dominicain, chien de Dieu.


Louis-Ferdinand Céline se trouve dans son pavillon de Meudon à sa table de travail. Il entend le discret bruit de pas des jeunes danseuses, et le tonnerre. Son flux de pensée : Grâce et légèreté c’est ainsi qu’il devrait être le monde. Mais le monde n’est que vacarme et insultes ! C’est le tonnerre, dit Lucette. Lucette, c’est elle qui leur apprend. Qui les rassure aussi. Il faut comprendre, le tonnerre, ça ne s’incruste pas, ça se laisse oublier… C’est pas comme le canon. L’ai-je entendu, celui-là. Sa gueulante qui vous rappelle à l’ordre, ce sera bientôt mont tour, mon grand… J’ai survécu, moi… Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… Un réfractaire… Je résiste ! Mais je me laisse emporter… Le cours se termine… Faut que je sorte les poubelles… Y passent tôt le matin… C’est nouveau, ça… Rien que m’emmerder… J’en suis certain… Mais je résiste… Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce pas ? Au lourd, au plat, au vulgaire, à toutes les magouilles possibles et imaginables… N’empêche… C’est vrai que ça claque comme un coup de canon.



Le cours de danse se termine : Lucette les libère et les enjoint de se dépêcher de rentrer, il va pleuvoir. Elle s’adresse à l’une d’elle, lui faisant observer que c’est la troisième fois que Solange manque les cours, elle souhaite savoir s’il y a un problème. La demoiselle lui répond qu’elle est malade, qu’elle ne plus sortir, qu’elle ne sait pas si c’est grave, mais que ses parents sont inquiets. Le flux de pensée reprend son cours : Ah ! Les fillettes ! Les ballets… Coppélia, Le lac des cygnes… Y a que ça ! … Décoller enfin du sol… Oublier cette misérable pesanteur qui nous courbe, nous avilit… J’en ai connu une dans le temps qui dansait également… Une fée… Une vraie fée… Avec de longues jambes qui vous accrochaient le cœur. Elizabeth, qu’elle s’appelait. Elizabeth Craig. Ils s’étaient rencontrés à Genève, devant l’étalage d’une librairie. Depuis, elle l’attendait, pour l’emmener loin, plus loin à chaque fois… Louis-Ferdinand s’approche d’elle qui se tient adossée à un mur, et lui dit : Joli costume. Elle répond avec le sourire aux lèvres : Costume de scène, certains y sont sensibles… Un admirateur qui était présent dans la salle pendant les répétitions, s’approche.


Une bande dessinée pas facile : pas facile à réaliser, pas facile à aborder… et très facile à lire. Les auteurs ont choisi de mettre en scène un écrivain dont la postérité est tiraillée entre un auteur d'une stature exceptionnelle, au rôle décisif dans l'histoire du roman moderne dixit George Steiner, 1929-2020, érudit, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe, spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, et un antisémite écrivant les pires horreurs ce qui lui a valu d’être frappé d’indignité nationale, après la seconde guerre mondiale. Le récit commence en 1961, pour s’achever avec sa mort, en revenant sur des moments importants de sa vie. Le lecteur n’ayant jamais lu une ligne de cet écrivain suit le récit sans difficulté aucune, prenant au pied de la lettre ce qui lui est montré, que ce soit dans la reconstitution historique visuelle, ou que ce soit dans les moments racontés, les relations avec des personnalités de l’époque, ses avis très tranchés sur sa relation avec son éditeur, ses activités d’écriture et de médecin. Il relève des éléments biographiques, en particulier son service en tant que maréchal des logis lors de la première guerre mondiale, ainsi que l’obtention du prix Renaudot en 1932 pour Le voyage au bout de la nuit. S’il est familier de l’œuvre de Céline, il repère les éléments biographiques, qui rentrent en résonnance avec ses œuvres, ainsi que pour partie son style littéraire si particulier, avec les points de suspension. Dans les deux cas, il constate que l’antisémitisme de l’auteur est clairement affiché, sans être remis en cause, avec une légère mise en perspective.



Pour peu qu’il ait déjà entendu parler ne serait-ce qu’une fois de cet écrivain, le lecteur a déjà en tête son visage, qui correspond aux dernières années de sa vie. Il retrouve ces traits familiers sous la plume de l’artiste qui, au vu de la période considérée, avait facilement à sa disposition les éléments d’archive. Dès la première page, avec une case consacrée à la guerre de 14-18, le lecteur comprend que la reconstitution historique va se structurer en deux : la période du présent du récit, c’est-à-dire 1961, et les périodes d’avant de la première à la seconde guerre mondiale. En fonction de son âge, il peut être plus ou moins familier avec les décors de banlieue du temps contemporain : le pavillon, la ville de Meudon, des rues de Paris, un autre quartier de Meudon. Il apprécie aussi bien les façades qui n’ont guère changé, les tables et les chaises d’une terrasse de café déjà frappées du style Paris, les arbres d’alignement, les péniches, une serre de jardin, des rues pavées, les modèles de voiture, les tenues vestimentaires, etc. Il regarde avec la même curiosité nostalgique les intérieurs : les nappes en plastique, le grand bureau en bois, le manteau de cheminée, une armoire bibliothèque avec des portes vitrées, un téléphone à cadran en bakélite, une boîte à gâteaux en fer blanc, une cage pour le perroquet, le grand bol à rayure, les bésicles, etc.


Le dessinateur se met au service d’un scénario comportant une dimension littéraire, comprenant des extraits issus des œuvres et des lettres de l’auteur, recueillies dans Romans I, II, III, IV, et dans Lettres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Il reconstitue les autres époques du passé, dans un registre parfois réaliste, parfois onirique : la charge des 12e Cuirassiers fonçant vers la mort sous la mitraille, sabre au clair dans une ambiance crépusculaire, puis le maréchal des logis Destouches faisant avancer son cheval au pas dans les décombres d’une ville en ruine ravagée par la guerre, la macabre montée dans la galère de Caron où les soldats morts de la première guerre mondiale sont en train de ramer, les éventrés, les fusillés, éclopés, perclus de première classe… L’artiste sait concevoir des mises en scène permettant de rendre plausibles des séquences extraordinaires. Il y a cette relation saphique sous les yeux de Céline jeune, préférant la position de voyeur, plutôt que de participer, laissant entrevoir la position de l’écrivain se tenant en dehors du monde pour mieux l’observer, en dehors de la vie pour mieux en jouir. Il y a également ce repas en février 1944, dans l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, chez Otto Abetz qui reçoit quelques vieilles connaissances. Le dessinateur reconstitue avec conviction le décor rupin, l’hôtel particulier, la salle de réception avec ces bougeoirs, ses tableaux à la gloire d’Adolf Hitler et du troisième Reich, les invités se livrant à ce rituel social avec toute la dignité guindée de rigueur. Et puis l’exaspération de Céline qui se lève, se lance dans un discours entre diatribe et délire, entraînant dans son sillage son ami Gen Paul (1895-1975, Eugène Paul), lui -même exécutant un numéro littéralement suicidaire : des pages inoubliables.



De séquence en séquence, l’expérience de lecture combine dans chaque scène, les pensées de Céline à partir des extraits de ses œuvres et de ses lettres, et l’évocation de moments de sa vie à l’évidence très documentés. De nombreuses personnalités sont ainsi évoquées : Gaston Gallimard (1881-1975) fondateur des éditions Gallimard, Arletty (Léonie Bathiat, 1898-1992) actrice, Henri Mahé (1907-1975) peintre, décorateur et réalisateur français, Georges Simenon (1903-1989) écrivain, Elizabeth Craig (1902-1989) danseuse américaine, Robert Denoël (1902-1945) et l’anecdote du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (1936), l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) avec l’évocation de Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731), Roger Nimier (1925-1962) écrivain français, chef de file du mouvement littéraire dit des Hussards. Le lecteur fait connaissance avec un être humain dans tout ce qu’il peut avoir de paradoxal, entre misanthropie assumée et bonnes actions pour certaines désintéressées, amour de l’art jusqu’à se tuer à la tâche et avidité de reconnaissance très intéressée, attention portée au bien-être des personnes autour de lui y compris des inconnus et antisémitisme des plus abjects. Même le néophyte peut ressentir la personnalité qui se dégage des œuvres de cet écrivain hors norme, se faire une idée sur cet individu complexe, méprisable et admirable. De ce point de vue, les auteurs atteignent leur objectif : s’interroger et communiquer leurs questions sur l’être humain qu’a pu être cet auteur. Ils ne transigent avec aucune des accusations portées contre lui. Ils évoquent son expérience de combattant de la première guerre mondiale de manière imagée, la réalité de ce qu’un homme peut ressentir devant un tel étalage de destruction, de massacre, tout en ayant lui-même éprouvé l’exaltation de se lancer dans un combat sur un champ de bataille. Cette morbidité trouve sa contrepartie dans la pratique de la médecine, dans la grâce et la beauté des jeunes danseuses, dans les amitiés, dans l’amour de Lucette Destouches.


Une bande dessinée agréablement accessible au néophyte, et intéressante également pour le connaisseur de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline. L’artiste fait œuvre d’une solide reconstitution historique, combinée à une narration visuelle vivante intégrant avec naturel les éléments littéraires, et les séquences exaltées, comme terre à terre. Il porte le scénario mêlant moments documentés et courts extraits choisis d’œuvres, pour faire un être humain créant des romans passés à la postérité : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D'un château l'autre (1957), Bagatelles pour un massacre (1937), Normance (1952). Complexe et convaincant.



mercredi 20 mai 2026

Eyes without a face

Ils arrivent quand les fameux contrats ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Marie Baudet pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-sept planches de bande dessinée. Cette autrice a également réalisé L’amour, après (2023) avec Baptiste Sornin, et Criticopolis (2026).


Le Balto, un bar de village faisant face à une boutique de location de skis, tous deux noyés dans la brume au milieu des montagnes. Dans le bar, à la radio, Billy Idol, le morceau Eyes without a face. Un homme moustachu nettoie la tireuse à bière tandis qu’une main tenant un verre de scotch vide vient taper sur le comptoir. Le client aux lunettes de soleil indique qu’il souhaite le double. Cela ne provoque aucune réaction de la part des quelques habitués présents. Puis dehors devant le bar, assis dans sa voiture, porte ouverte, l’homme dit au téléphone à sa mère, qu’il est pris dans les embouteillages et aura du retard, qu’ils peuvent commencer sans lui. Ensuite Sylvain Fardot envoie un message à son agent Jean-Louis disant que suite à l’éviction il a besoin de faire un break. Il reprend alors la conduite sur une route de moyenne montagne, traversant une forêt de sapins, avec les monts enneigés dans la perspective. Dans leur maison, la mère et le père sont installés sur le canapé en train de regarder la télé, pendant que leur fille fait des étirements derrière, avec sa propre fille en train de jouer avec des cubes. Tout en caressant son chien, la mère annonce à sa fille que Sylvain arrive, qu’il a eu des bouchons à Lourdes apparemment. Stéphanie Fardot rétorque du tac au tac qu’il est toujours à faire son intéressant : gna gna gna il vit à Paris, Gna gna gna son burnout, Gna gna gna, ses graines de chia, déjà petit il avait fait exprès d’être gaucher. Ses parents lui demandent de se taire et de les laisser regarder leur jeu. Elle continue : s’il lui refait le coup de l’éducation positive, elle lui en colle une.



Sylvain Fardot entre dans la pièce avec une valise à la main droite et un sac dans l’autre. Sa mère l’accueille avec le surnom de Bichon maltais, sa sœur en pointant du doigt qu’il fait son intéressant. Sa mère observe qu’il fait une drôle de tête. Il explique que la production a fait mourir son personnage dans un crash d’avion au triangle des Bermudes. Il ajoute qu’il croit que cette fois-ci, il est vraiment viré de la série pour de bon. Il répond à sa mère qu’il a pris trois comprimés d’Euphytose pour se calmer. Sa mère demande au père d’apporter le Xanax pour leur fils, et elle le réconforte en lui disant qu’elle va lui faire un bon chocolat chaud. Quelques temps plus tard, il est affalé sur le canapé avec un paquet de gâteaux à portée de main, et le Télé Poche qui titre : Sylvain Fardot, évincé de la série Un si beau bonheur. Sa sœur est en train de passer l’aspirateur et elle lui demande de bouger. Il se lève agacé en lui disant qu’il la laisse faire ses petites affaires. Elle lui rétorque qu’avec ce genre de remarques, il est gonflé d’aller parler de charge mentale sur les plateaux TV. Il lui rappelle qu’elle sait très bien que depuis son burnout d’il y a deux ans, il a des séquelles, il est en incapacité motrice de faire le ménage.


Le lecteur identifie sans peine la référence du titre : la chanson Eyes without a face, écrite et interprété par Billy Idol, coécrite par Steve Stevens, extraite de l’album Rebel Yell sorti en 1984, inspirée par le film Les yeux sans visage (1960) réalisé par Georges Franju (1912-1987). S’il a lu le précédent album de la bédéaste, il retrouve ce parti pris qui peut déconcerter au début : dessiner des visages dépourvus de traits, c’est-à-dire sans bouche, sans nez, et sans yeux, finalement le contraire du titre de la chanson, plutôt des visages sans yeux. En fonction de sa sensibilité propre, il peut trouver que cet artifice met les personnages à distance, puisque leur visage n’exprime rien, faute de traits. Ou au contraire que ce mode de représentation rend visible le fait qu’on ne sait jamais vraiment ce que pense autrui. Parmi les présupposés de l’existence qu’il n’est pas possible de vérifier, se trouve celui qui veut que dans l’esprit de chaque être humain se déroule une vie intérieure similaire à la sienne, que chaque individu fonctionne sur le principe de pensées personnelles, de mécanismes de réflexion, de mémoire, de sensations et d’émotions. Que ces principes sont universels à l’échelle de l’humanité, avec des degrés plus ou moins prononcés pour l’un ou l’autre en fonction de sa biologie et de son histoire personnelle, tout en étant bel et bien présent, au cœur du fonctionnement de chaque esprit.



Deuxième caractéristique prononcée de ce récit : la rapidité de sa lecture. Il se passe peu de choses, les événements relèvent d’une grande banalité, il y a peu de personnages, et sa dynamique repose sur la crise personnelle de cet acteur qui n’a plus d’emploi après la mort du personnage qu’il incarnait dans une série. D’un côté, le lecteur ressent un minimum de compassion pour la détresse de cet individu ; de l’autre côté il se donne des airs qui le rendent imbuvable. La scénariste joue avec le présupposé classique qui veut que le personnage principal soit le héros du récit, pas forcément un individu courageux ou costaud ou méritoire, mais une personne qui inspire la sympathie d’une manière ou d’une autre. Or le lecteur le regarde agir, comment il se comporte, et… Dans la première séquence, celle dans le bar, les dessins transcrivent la sensation de décalage : cet individu avec ses lunettes de soleil et son long manteau avec col en moumoute, par rapport à des petits rien comme le torchon blanc avec des bandes rouges, les pulls de montagne, les réclames sans âge, le magnétophone à cassette pour diffuser la musique, les habitués en train de taper le carton. Il y a un décalage. Sylvain semble dramatiser la situation en tapant son verre sur le comptoir, en répétant par trois fois un juron à haute voix, en se retournant pour jeter un coup d’œil à la salle. Le lecteur hésite entre un mal-être intense, et une façon maladroite d’essayer d’attirer l’attention. Le dessin en pleine page dans lequel Sylvain s’encadre dans la porte d’entrée et marque une pause, entretient le doute, en comparaison avec la banalité peut-être affligeante, en tout cas authentique, du comportement des parents, des personnes âgées, et de sa sœur. La mention de trois comprimés d’Euphytose établit clairement le degré de déprime, avec une dérision patente.


La dessinatrice sait ainsi donner des informations claires par le comportement et le langage corporel des personnages, à commencer par Sylvain. Son allure mollassonne, sa propension à rechercher et retrouver des sensations douillettes comme se vautrer dans le canapé, se mettre sous la couette pour manger des Chocapic dans un bol à son nom en regardant le clip de la chanson, se promener sans hâte dans un chemin de forêt, regarder par la fenêtre pour laisser son regard se perdre, contempler le lent mouvement des bulles dans une lampe à lave, s’enfermer dans la salle de bains, se remettre sous la couette, etc. À la vue de ces comportements, le lecteur ressent toute la déprime qui l’habite. La narration visuelle raconte également les réactions des personnes qu’il côtoie, et montre les différents environnements. En surface, les dessins semblent doux, simplifiés, superficiels, un peu comme vu par les yeux d’un personnage anesthésié par sa déprime. Toutefois, le lecteur ressent les bienfaits du dépaysement, de la balade : l’arrêt dans un troquet banal où on est sûr de ce qu’on y trouvera, la sensation des grands sapins et de la balade en montagne, la présence immuable des sommets enneigés, le sanctuaire inviolable de la salle de bains, le caractère impersonnel et fonctionnel des allées d’un supermarché, etc. L’artiste sait rendre avec force et conviction la familiarité de ces lieux, leur caractère pérenne et rassurant.



D’un côté, le lecteur ne parvient pas à réprimer son investissement émotionnel initial dans le personnage principal, un pur réflexe pavlovien généré par les habitudes de la bande dessinée. De l’autre côté… Ce petit regard en arrière dans la salle du bistrot… Ce moment de pose dans l’embrasure de la porte de la maison de ses parents… Ces lunettes de soleil en permanence… Cette nouvelle coiffure à la Billy Idol, ce futal en cuir, ces conversations maniérées et artificielles avec son agent, sa boucle d’oreille, etc. Et même ce patronyme : Fardot… Pour Fardeau ? Sylvain est un acteur, c’est son métier, comme une seconde peau. Il accuse le coup de la suppression de son personnage dans la série télé, de son licenciement, et il cherche une suite, à créer le prochain épisode de sa vie. Les deux premiers couplets de la chanson de Billy Idol semblent décrire sa situation dans la vie à ce moment : sans plus d’espoir, un mauvais rêve de plus pourrait le faire chuter, il est facile de tromper, de taquiner, difficile de se libérer, il a passé tellement de temps à croire à tous ces mensonges, pour faire perdurer le rêve, maintenant, ça le rend triste, ça le met en colère contre la vérité pour avoir aimé ce qu’il était. L’autrice semble sans pitié envers Sylvain : un être humain en manque de reconnaissance par les autres, cherchant à retrouver sa place sous les lumières du spectacle, à bénéficier d’un autre quart d’heure de gloire, à se faire remarquer par n’importe quel artifice à sa portée… pourvu que ce ne soit pas trop fatiguant, plutôt dans l’apparence que dans l’effort, comme en atteste son projet de livre abandonné après l’écriture de quatre phrases. Certes, la souffrance de l’acteur est bien réelle, mais son degré de fainéantise, son manque de gratitude pour sa famille, son objectif unique d’être reconnu ou remarqué, tout va dans le même sens, celui du jugement que l’autrice porte sur lui. Et puis, il surjoue très mal son propre rôle, avec une théâtralité de pacotille, une forme égocentrisme qui neutralise toute empathie, qui le rend aveugle à la situation d’autrui, comme si les autres n’étaient pour lui que de mauvais acteurs dans sa propre vie, à peine des figurants bon marché le tirant vers le bas, vers leur insignifiance.


Des dessins très faciles à lire, des pages qui se tournent rapidement, une forme de vacuité dans l’intrigue, et un personnage au comportement irritant particulièrement égocentré, autant de caractéristiques de surface qui font que le lecteur ressort avec un sentiment peut-être mitigé. Dans le même temps, une justesse et une sensibilité parfaites pour dresser le portrait de cet acteur dont le personnage vient de mourir dans la série télé. Une banalité des lieux à la plausibilité peu commune, tout en conservant leur caractère et les sensations qu’ils procurent, un personnage énigmatique avec ses lunettes de soleil et son absence de traits du visage, et en même temps un comportement et des attitudes des plus éloquents. Le lecteur ressent pleinement son état émotionnel, son objectif et sa manière bien à lui pour y arriver en tant que partisan du moindre effort. Le lecteur reconnaît bien cette tentation d’estimer que le monde lui doit quelque chose, une forme de reconnaissance de son mérite d’exister, de ses qualités. Familier.



mardi 19 mai 2026

Salade niçoise

La vie est donc seulement cela ?


Ce tome est une anthologie regroupant plusieurs histoires courtes réalisées pour le magazine Morning de l’éditeur japonais Kodansha. Son édition originale française date de 1999. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend deux cent cinquante-six planches de bande dessinée en noir & blanc. Il débute avec une courte introduction de l’auteur dans laquelle il donne la recette de la vraie salade niçoise.


La promenade des Anglais, trente-deux pages. Manu passe la soirée dans un boîte avec des potes. Une fille magnifique entre, et passe devant eux, accompagnée par plusieurs garçons, plus de gardes du corps qu’un président. Le regard de Manu se fixe elle et attrape son regard : elle ne semble pas le voir. Elle danse sur la piste avec plusieurs mecs, dont un qui la pelote ostensiblement. Manu s’en grille une, toujours assis. Elle embrasse un de ses partenaires. Les potes s’en vont, Manu reste et continue de la regarder. Elle embrasse un autre mec. Elle flirte avec plusieurs. Manu s’approche et lui demande s’il peut s’asseoir, elle lui répond par un unique Non, définitif. Plus tard, il la retrouve seule sur la plage. - La baie des Anges, trente-deux pages. Sur son petit bateau de pêche, Tony finit sa bouteille, et la jette vide à la mer. Il amarre son bateau et il se dirige vers son café habituel, le Wagram. Il y retrouve les habitués et le patron lui propose un petit blanc comme d’habitude. Il refuse et demande un verre d’eau. Un consommateur lui demande s’il est malade. Il répond que malade il ne sait pas, mais ce matin en mer il a été sauvé par de la poiscaille. Alors il boit à leur santé. Un autre le raille : jusqu’ici il voyait des éléphants roses, maintenant il voit des poissons rouges, rien de plus normal. Tony répond que c’étaient des dauphins et il raconte son histoire.



Coco Beach, vingt-quatre pages. Paris en 1918, dans une petite salle de concert, la jeune Gloria interprète sa chanson fétiche. À la fin du gala, le guitariste la félicite et lui promet qu’elle sera une grande vedette, il en est sûr, une très grande. Gloria pense qu’elle veut être la plus grande. Elle aimait bien le guitariste, qui en plus lui faisait bien l’amour. Mais aimer qu’est-ce que ça veut dire ? Ainsi pensait Gloria. Après le guitariste, elle connut un pianiste célèbre qui lui conseilla de laisser pousser ses cheveux. Puis un imprésario qui ne croyait pas en son talent. Il la fit beaucoup travailler. New York en 1960, Gloria est au sommet. – Le port, trente-deux pages. Dans une salle de jeux mal éclairée, Yves vient encore de perdre la partie. Son adversaire lui dit qu’il semble qu’il a assez perdu ce soir. Il ajoute qu’il a des dettes, beaucoup. Yves répond qu’il peut dix mille tout de suite. L’autre lui répond qu’il doit vingt. Puis il accepte de lui faire crédit. Jusqu’à demain soir ici à neuf heures. La partie reprend et Yves perd encore. Il finit par quitter la table et sortir. Il va se promener sur le port de nuit, pour mater les bateaux. Il croise Manu en train de rêvasser. Yves lui confie qu’il y a deux minutes il voulait piquer un bateau pour se barrer très loin d’ici.


Un recueil de nouvelles d’Edmond Baudoin, produites dans le cadre d’une collaboration avec l’éditeur japonais Kodansha. L’auteur s’était rendu au Japon avec d’autres bédéastes français et y avait effectué un court séjour, à la suite duquel il a réalisé trois livres pour ce public, dont deux qui ont été adaptés et publiés en français, d’abord Le voyage en 1996, puis celui-ci. Dns l’introduction, l’auteur effectue une analogie avec la salade niçoise qui lui donne son titre : au Japon on ne connaît pas la ville de Nice, mais on connaît la salade. Il ajoute dans la recette que rien n’est cuit dans cette salade à part l’œuf. Alors il n’est peut-être pas possible d’interpréter cette métaphore de manière complète, en particulier de déterminer ce qui s’apparente à l’œuf dans ces histoires, en revanche il est possible de ressentir la crudité de certains de ses ingrédients. Baudoin n’a en rien adapté sa façon de dessiner pour la publication en manga. En effet, il situe chacune de ses histoires à Nice en totalité, sauf pour la seconde (Coco Beach) où l’histoire du personnage principal commence à Paris et passe par New York. Chaque histoire se suffit à elle-même avec à chaque fois une conclusion en bonne et due forme (sauf peut-être pour Quartiers Nord), souvent une forme de chute teintée de justice poétique, pas forcément morale. L’auteur intègre à chaque histoire le personnage fictif de Manu, soit en personnage principal, soit en témoin ou catalyseur, qui évoque Edmond par certains côtés, mais qui n’est pas lui.



Le lecteur peut partir avec l’a priori que le bédéaste ait aménagé sa narration visuelle pour l’adapter au support de publication japonais : cela ne lui saute pas aux yeux, ni en feuilletant rapidement au préalable, ni à la lecture. Après coup, il déclarera que : à l’issue de cette collaboration il a su travailler plus rapidement et mettre moins de texte, pour exprimer les émotions des personnages davantage avec le dessin. Un lecteur familier des œuvres précédents de l’auteur pourra éventuellement apprécier cette diminution des récitatifs. Toujours est-il qu’il retrouve cette attention portée aux êtres humains, cette empathie et cette bienveillance, à une exception près, et ces dessins aux formes si caractéristiques. Il retrouve ces dessins réalisés au pinceau avec des traits sciemment irréguliers pour qu’ils expriment plus de nuances et d’inattendu y compris pour l’artiste lui-même. Il remarque quelques éléments réalisés à la plume, en particulier ce couple d’extraterrestres, et quelques autres éléments. Un petit temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire au lecteur de passage : le dessinateur marie une approche descriptive avec une approche expressionniste pour les personnages, un choix artistique qu’il développe depuis le début de sa carrière. Au fil de ces neuf nouvelles, il crée des êtres humains mémorables, plus vrais que nature, ou en tout cas expressifs à la première image : une jeune femme gracile et peut-être allumeuse ou facile, un pêcheur buriné par plusieurs décennies de sorties en mer, une vieille femme désabusée et fatiguée de vivre, un garçon innocent et une fillette délurée, une femme dont la beauté semble sortir d’un tableau d’Amedeo Modigliani (1884-1920), un homme d’une violence à la cruauté insoutenable, un bassiste de jazz sur le retour, une très belle jeune femme énigmatique.


En filigrane, le lecteur perçoit différents endroits de Nice : l’auteur ne propose pas une balade touristique dans les lieux les plus connus de la ville. Il met en scène des personnages dans des endroits qu’il semble de toute évidence avoir fréquentés, qu’ils habitent de manière naturelle et organique. La promenade des Anglais, différentes plages dont celle des Ponchettes, le port de pêche, des petits immeubles dans des quartiers populaires, le jardin d’une belle demeure abandonnée, le port de plaisance, les quartiers Nord, le café Le Wagram. Pour d’autres lieux, il en restitue plutôt l’ambiance que des éléments concrets d’aménagement, de décoration ou de disposition spatiale. Par exemple la séparation entre les danseurs et les observateurs dans la boîte de nuit, l’exiguïté du club de jazz, les personnes entre les tables du café Le Wagram… Et l’horreur sans nom de la cave d’une HLM des quartiers Nord. Il joue admirablement bien de la densité des aplats de noir aux formes torturées : un grand écart entre la petite pièce de la partie de cartes envahie de noir, et la luminosité pleine de blancs de la plage en journée ou du jardin de la maison abandonnée sous le soleil. Il combine avec un don quasi surnaturel la direction d’acteurs et les prises de vue pour conserver les distances sociales admises de proxémie, ou au contraire les tasser dans la sphère dans la sphère personnelle ou la sphère intime pour des moments amoureux ou au contraire d’une violence insoutenable.



D’aimables nouvelles évoquant des thèmes personnels et intimes tels que l’attirance de Manu pour une femme et une autre, et encore une autre : le lecteur reconnaît bien là l’une des facettes de la personnalité de l’auteur, et un thème présent dans la quasi-intégralité de ses œuvres. Le questionnement sur le temps qui passe et l’état d’esprit des personnes âgées, même une qui a aussi bien vécue que Gloria avec sa carrière internationale couronnée de succès. L’émerveillement de l’enfance et la capacité du garçon à s’inventer des mondes, avec l’innocence très crue de la fillette qui sait comment faire pour qu’un zizi devienne dur. La fascination pour un artiste réputé : Baudoin avait déjà évoqué son admiration pour les créations d’Alberto Giacometti (1901-1966) dans La diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, et il consacrera une bande dessinée à Salvador Dali en 2012, ici il évoque son amour pour les femmes représentées par Modigliani. Il met en scène la tentation d’en finir avec la vie, que ce soit une question d’âge avancé, ou de vie bouchée, avec tact, et toujours la même conviction : il y a toujours d’autres expériences à vivre.


Des nouvelles horribles. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur ressent pleinement les états d’esprit et les émotions des personnages, une expérience d’empathie d’une justesse peu commune. Il s’en trouve donc d’autant plus estomaqué lorsque la violence, la cruauté et l’absence d’empathie aboutissent à un comportement monstrueux, faisant suffoquer le lecteur par son intensité et son abjection. Dans la nouvelle Le port, un homme se retrouve dans une situation intenable et se fait agresser au couteau… et il riposte avec une sauvagerie inouïe. Le lecteur comprend très bien sa réaction, les coups de pinceaux se font rageurs pour exprimer toute la violence de l’émotion, tout en laissant voir un ou deux détails grotesques et morbides : une épreuve visuelle douloureuse. La septième nouvelle comporte un viol en réunion d’une brutalité insoutenable, la violence inhumaine étant à nouveau exprimée dans des coups de pinceaux rageurs, des visages déformés, un agresseur que son absence d’empathie rend littéralement monstrueux. Une horreur totale. Le lecteur sent que l’auteur a tenté l’expérience de ressentir la rage immonde qui peut saisir un individu se livrant à un tel acte, et qu’il s’est dégouté de lui-même en le faisant, tellement sa personnalité lui crie que c’est contre nature. Une souffrance indicible, rendue plus cruelle par la forme de dissociation vécue par la victime. Terrifiant et traumatisant.


Un recueil de neuf nouvelles réalisées pour un magazine japonais et retravaillées pour une publication française. Edmond Baudoin laisse de côté l’autofiction, du moins en apparence, pour mettre en scène un personnage fictif appelé Manu évoluant à Nice. Sa virtuosité graphique s’exprime dans toute sa plénitude, à la fois dans le souffle de vie qui anime chaque personnage, à la fois dans l’évocation de Nice en arrière-plan dans chaque récit, et dans les émotions, les relations, les ressentis. Il est possible que le lecteur ait du mal à soutenir les deux nouvelles dans lesquelles s’exprime une violence atroce, alors que l’auteur effectue un effort impensable pour essayer de comprendre un être humain accomplissant un tel acte, malheureusement récurrent dans la société. Sincère et honnête. Formidable et effrayant.