À force d’écrire des histoires, on finit par croire qu’on peut écrire la sienne.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zep (Philippe Chappuis) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatorze planches de bande dessinée.
La grande bleue, sous l’eau, avec la lueur du jour au-dessus, des pages manuscrites qui glissent doucement vers le fond, un sac qui coule plus rapidement. Voilà son histoire. Il s‘appelle Lambert Delville. Écrivain. On l’appelle aussi Gregor Samsa. Peu importe. Il s’apprête à revenir d’entre les morts… pour juger les vivants. Mais il faut qu’il raconte ça depuis le début. Alors voilà… Les pages continuent de descendre vers les fonds marins, une murène passe au-dessus du sac, des bouts glissent également vers le fond. L’histoire commence ici : la librairie du Square où se tient une séance de dédicace de l’écrivain. Il se tient à la table mise à sa disposition, avec une pile d’exemplaires de son dernier livre à côté de lui, et un stylo pour écrire des dédicaces. Personne ne se présente. Finalement une jeune femme s’adresse à lui : elle lui demande s’il sait où elle peut trouver les romans jeunesse. Il répond qu’il ne travaille pas ici, qu’il est là pour… et il pointe du doigt le panonceau indiquant la séance de dédicace. Elle dit qu’elle est désolée. Un peu plus tard, c’est au tour d’un jeune homme de l’aborder, en lui demandant s’il est l’auteur du Voyage parallèle, car il avait adoré. Delville le remercie et répond qu’il est là pour son nouveau livre : Itinéraires occultes. Le jeune homme en prend un en main, puis le repose, alors que l’écrivain lui explique que c’est un voyage entre le Paris déshumanisé du XXIe siècle et les faubourgs de… Il n’a pas le temps de déterminer sa phrase que le curieux a déjà tourné le dos. Delville consulte son téléphone : 16:12. Un des libraires s’approche pour lui proposer un verre d’eau, supposant que les gens arriveront peut-être après dix-sept heures.
Plus tard, Lambert Delville se trouve aux éditions Figure Libre, face à son éditrice Françoise Mayert, dans son bureau. il se plaint qu’elle ne lui a décroché aucune sélection. Elle lui répond qu’il sait bien que ça ne marche pas comme ça, que son précédent succès, c’était il y a quinze ans avec Voyage parallèle. Elle continue : aujourd’hui, il est trop vieux pour intéresser les critiques, mais pas encore assez pour qu’on le redécouvre. Elle lui propose alors de parler de son nouveau manuscrit. Il répond du tac au tac que le titre claque parfaitement : L’Éclipse. Il avait envie d’un titre en un seul mot, les lecteurs réduisent toujours le titre d’un livre à un seul mot, comme La recherche, Les liaisons, L’écume… Elle lui répond que non, comme dans : Elle n’aime pas son manuscrit, désolée, c’est mauvais, c’est une longue geignardise. Il s’insurge : Une geignardise ! Le héros est victime d’une injustice !!! Il est effacé ! Il est invisibilisé… socialement !! Donc, il n’existe plus ! Elle lui rétorque qu’on s’ennuie à la lecture, qu’il ne parle que de lui de lui, de ses doutes, cent quatre-vingts pages d’amertume. Il pense qu’elle a dû passer à côté du thème principal : c’est un roman sur l’exclusion, la fracture sociale !
Une bande dessinée qui met en scène un écrivain prenant une décision importante en fonction de son histoire personnelle et de sa carrière. Cela donne des histoires fécondes en mise en abîme : un auteur (le bédéaste) qui met en scène un auteur (ici un écrivain) qui réagit à la réception de ses œuvres. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une forme de nombrilisme, ou bien l’application de la maxime qui veut qu’on parle mieux de ce que l’on connaît. Ce genre de récit a donné lieu à d’habiles intrigues comme Page noire (2010) par Denis Lapière & Ralph Meyer, à des jeux de miroir sophistiqués comme La vie secrète des écrivains (2023) par Guillaume Musso & Miles Hyman, ou à des perspectives vertigineuses comme Le mécanisme (2021) par Gabi Beltran & Angel Trigo. Dans le présent récit, l’auteur se montre très prévenant avec le lecteur, racontant un récit au premier degré, facile à suivre, avec une chronologie linéaire à l’exception d’un retour en arrière, un double mystère sur cet écrivain qui se fait passer pour mort et sur la source de ses finances, avec bien sûr une histoire d’amour prometteuse après une rupture humiliante. Le bédéaste utilise les codes du roman policier sur un mode tranquille, avec le climat ensoleillé d’une petite île grecque de la mer Égée avec quatre-vingt résidents à l’année, quelques marins de passage en été, ou des petits contrebandiers.
Le lecteur apprécie de suite la douceur de la mise en couleur : les camaïeux de bleu sous-marins avec quelques teintes de verts et les lueurs du soleil au-dessus de la surface. Puis le récit repart à la situation de départ, cette séquence de dédicace où l’écrivain reste seul à sa table. Les couleurs restent dans des teintes douces et agréables : le bleu clair de l’enseigne de la librairie du Square, le délicat violet qui nimbe les rayonnages de livres, le jaune discrètement orangé de la jeune femme qui se renseigne, le jaune teinté de vert des rayonnages derrière l’éditrice. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit de couleurs estivales, qu’il retrouve quand l’écrivain prend la mer, puis s’installe dans la petite île grecque : le bleu clair de la mer Méditerranée, les beaux cieux bleus avec quelques rares nuages très blancs, le jaune presque blanc du sable, la chemise d’un blanc immaculé de Lambert, etc. Par la force des choses, les séquences traitées avec une autre palette ressortent fortement. Une simple case en jaune, noir et violet lorsque l’écrivain quitte Paris. Des couleurs un peu ternies en l’absence de soleil quand l’éditrice Françoise Mayert évoque la mémoire du créateur défunt. Le brun prend le dessus lors de l’évocation de la relation entre l’auteur et son fan devenu assistant. Des nuances de bleu plus foncées pour les pages relatant le naufrage en mer Égée, des teintes héliotrope et glycine pour un dîner aux chandelles en amoureux, l’arrivée de différentes nuances de rouge quand Lambert est menacé d’une arme à feu. Le rendu à l’aquarelle fait des merveilles pour rendre compte des couleurs changeantes lumineuses, comme des moments plus sombres.
Dans ses romans graphiques, l’auteur de Titeuf s’éloigne des dessins très vivants et exagérés qui ont rendu son personnage si attrayant et populaire. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contours doux, discrètement arrondis de ci de là. L’expressivité des personnages reste dans un registre normal, tout en indiquant bien leur état d’esprit au lecteur : l’ennui de Delville alors qu’il ne se présente aucun lecteur à la séance de dédicace, le calme tout professionnel de son éditrice qui lui dit des critiques qu’il ne veut pas entendre, le comportement empreint de détachement émotionnel de sa compagne lorsqu’elle annonce qu’elle le quitte, la sérénité retrouvée de Lambert coulant des jours paisibles et heureux sur la petite île, la forme d’assurance arrogante de son assistant qui brille enfin dans la lumière, le jeu de la séduction d’Ava, etc. Et puis, c’est un vrai plaisir visuel que de profiter de ces quelques moments en voilier filant tranquillement sur une belle eau bleue, de contempler les vagues s’écoulant paisiblement sur le sable de la plage dans un endroit qui semble silencieux à l’écart de tout, de faire griller un poisson sur un barbecue rudimentaire avec deux copains, de se baigner dans une eau à bonne température, de se prélasser sur son lit bain de soleil en toute quiétude, ou allongé sur le sable de la plage en plaisante compagnie. Le lecteur en vient à donner raison à l’écrivain de profiter, loin de la course au succès faite de vanité et de compromissions morales pas jolies-jolies.
L’auteur joue habilement avec des thèmes dans le vent et sa connaissance du milieu littéraire au sens large. Impossible de retenir un sourire quand son éditrice lui dit franchement que son dernier roman est une longue geignardise, évoquant des remarques sur des mâles blancs cinquantenaires de type Ouin-ouin. Ou de grimacer quand le même écrivain effectue un emprunt à son assistant sans bien sûr lui en accorder le crédit de quelque manière que ce soit. La façon dont son éditrice capitalise de main de maître sur la disparition de son auteur maison relève à la fois d’une efficacité professionnelle remarquable, à la fois d’un opportunisme capitaliste décomplexé et assumé, déconnecté de toute valeur littéraire ou artistique. La notoriété d’opportunité qui vient avec le décès de l’auteur exprime pleinement l’effet de mode généré par un événement tragique, sans rapport avec l’œuvre. Le lecteur peut y voir un commentaire plutôt honnête et adulte sur le pragmatisme d’un milieu professionnel, également capitaliste. Le bédéaste dresse aussi le portrait un individu autocentré dont le caractère a été accentué par une forme de validisme engendré par le succès, et une jalousie amère de voir d‘autres auteurs devenir à la mode, et lui succéder accaparant ainsi l’attention limitée d’un public volage. L’intrigue progresse sûrement et implacablement, répondant à la question de la source des revenus de Lambert Nelville une fois déclaré mort, et celle de la possibilité d’un changement en lui. Il s’avère que le bédéaste reste dans le domaine de raconter une bonne histoire, plutôt que de verser dans la mise en abîme élégante et virtuose.
Un bédéaste qui met en scène un écrivain dont l’heure de gloire est passée… Ça sent la mise en abîme… Avant tout, Zep raconte une vraie histoire, avec un mystère, une imposture, et la possibilité d’une aventure romantique à l’écart d’un monde mêlant compétition, opportunisme, compromissions et faux-semblants, au profit d’une vie simple et paisible sur une île paradisiaque. Le lecteur part bien volontiers s’installer avec Lambert Delville au soleil, en laissant derrière lui la course à la gloriole. La narration visuelle adopte cette douceur de vivre ensoleillée. Le lecteur se demande si tout se paye ou non, si le destin du personnage principal participe plus d’un Voyage parallèle, ou d’une Éclipse, les titres de deux de ses romans, s’il réussira sa Métamorphose (1915) comme Gregor Samsa, dans le livre du même nom de Franz Kafka (1883-1924).































