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jeudi 16 juillet 2026

La légende de Salomé

À nouveau, la force des symboles l’arrêta !


Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable, le scénariste se montrant très prévenant au bénéfice des néophytes. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Eduard Torrents pour les dessins, et Bertrand Denoulet pour les couleurs. Il comporte quatre-vingt-quatre planches de bande dessinée. Le scénariste indique ses sources d’inspiration : l’un des trois contes de Gustave Flaubert (1821-1880) pour Hérodias, la tragédie Salomé (1891) d’Oscar Wilde (1854-1900), les écritures saintes et Histoire des Juifs (93/94) de Flavius Josèphe (37/38-100), et mentionne également l’opéra Salomé (1905) de Richard Strauss (1864-1949). Il ajoute que Salomé parle aussi d’un territoire sous occupation ennemie (empire romain), un territoire marqué du sceau des tragédies, celles-ci se jouant encore à l’époque contemporaine, un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, un territoire qui résume les fragilités humaines… et ses égarements. Il effectue ensuite un bref résumé de la situation géopolitique à l’heure du récit : sous le règne d’Auguste, sous le règne de Tibère, sous le règne de Caligula.


La citadelle de Machærous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Il y avait à l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le tétrarque Hérode Antipas s’accouda à la balustrade de sa terrasse et regarda… Au bout d’un moment, il reconnut ce qu’il craignait de voir… Le camp d’Arétas, émir des Arabes dont il avait répudié la fille… Arétas qui voulait venger l’humiliation subie par celle-ci ! Arétas qui, depuis, livrait une guerre d’extermination à Antipas. Oui, le tétrarque était inquiet. Rome se faisait attendre et chaque jour confirmait un peu plus sa faiblesse devant les forces venues du sud de la mer Morte.



Dans la tente servant de salle de commandement, Arétas interroge un prisonnier : Moadi, l’un des serviteurs du tétrarque. Il écoute les rares informations dont dispose Moadi, et il décide de lui laisser la vie sauve, ordonnant qu’il retourne auprès du tétrarque, afin qu’il espionne pour eux. Dans le palais, le bourreau Mannaeï vient informer Hérode Antipas qu’ils ont réussi à lui mettre la main dessus : Iaokanann, celui que certains appellent le Baptiste. Répondant à une question, il raconte que le Baptiste ne s’est pas rendu : il a été arrêté alors qu’il était occupé à dresser la foule contre le tétrarque. Il était en train de demander à la foule combien de temps encore ils subiraient le joug du tétrarque, ce débauché qui se vautre dans l’inceste, qui couche avec sa nièce, la femme de son frère. La foule a tenté de s’interposer, lui était comme enragé, luttant contre les soldats de toutes ses forces. Il s’en est fallu de peu qu’ils ne soient submergés par la multitude. Il est maintenant enfermé dans une des geôles sous terre, il s’est calmé, il ne cesse de répéter des mots étranges, auxquels Mannaeï ne comprend rien. Hérodias pénètre dans la pièce et explique que la personne dont parle Iaokanann est un moins que rien, le fils d’un charpentier qui se prétend le sauveur et qui parle d’un royaume nouveau, promis à tous.


Le bandeau de cette BD précise bien qu’elle a été écrite par l’auteur de la série Murena : caution historique assurée. De fait dans son introduction, il apporte des précisons historiques sur certains personnages du récit : Hérode Antipas, Hérodias, Jean le Baptiste, Lucius Vitellius, Salomé et les conditions de sa mort décrites dans une lettre d’Hérode à Pilate, et la légende qui veut que seule sa tête surnageât du lac gelé, figée dans la mort. Au cours du récit, le lecteur découvre des développements réalisés de manière singulière. Par exemple, il est question de la traque menée par Publius Vitellius contre Arétas à la demande du tétrarque : le récit prend alors la tangente pour raconter de manière synthétique ce qu’il advint de cette poursuite dans les années postérieures au récit, puis il revient au temps présent du récit. Ce dispositif est également utilisé pour dire ce qu’il advint de Hérodias après le récit en pages vingt-six à vingt-huit, et ce qu’il advint d’Aulus Vitellius, en l’occurrence son court règne d’empereur d’avril à décembre 69, l’année des quatre Césars. Ces sauts dans le temps pour évoquer le sort de ces personnages gravent dans le marbre que leur destin est déjà écrit dans l’Histoire, qu’il est immuable. Tout du long du récit, le lecteur perçoit l’érudition du scénariste, et le matériel de référence utilisé par l’artiste.



Dans son introduction, le scénariste mentionne, entre autres, le fait que le récit parle aussi d’un territoire dans lequel repose les os de nombreuses croyances. S’il lit les introductions, le lecteur sent que ça va faire beaucoup pour une histoire en quatre-vingt et quelques pages. L’auteur dispense des informations historiques dans des cartouches de texte comprenant également une part émotionnelle sur les drames en train de se jouer, en quantité raisonnable. Il remercie aussi le dessinateur qui a amplifié son imaginaire avec grand talent. Comme dans toute bande dessinée à caractère historique, il a fort à faire, ne serait-ce que de porter la reconstitution d’une époque lointaine et de lieux spécifiques. Il s’investit pleinement pour donner à voir la citadelle sur le pic de basalte, la terrasse avec son dallage brillant, les tentes du campement d’Arétas, les zones semi-désertiques alentours quand Hérodias se rend à Galaad en char, les formidables murailles de la citadelle quand la légion de Vitellius les longe à leur arrivée, de nombreuses pièces du palais et des souterrains et ses cuisines, la villa de Lucullus, le sénat romain, le désert traversé par Zamann et ses hommes, le temple de Jérusalem, les appartements de Salomé, etc. Et bien sûr les tenues vestimentaires d’époque, les accessoires divers et variés, sans oublier les armes, etc. Le lecteur peut supposer que le scénariste y aura jeté un coup d’œil, voire aura donné des informations pour consolider les représentations au plus près de la véracité historique connue.


En fonction des séquences, le lecteur éprouve parfois la sensation que le scénariste a livré un document clé en main, avec régulièrement des textes qui semblent se suffire à eux-mêmes. Par exemple, lors de la danse des sept voiles, les cartouches de texte semblent s’autosuffire, même si visuellement Salomé rayonne de beauté. Pour autant, l’apport du dessinateur va bien au-delà de la reconstitution historique proprement dite : il donne à voir les personnages, chacun disposant d’une apparence spécifique. En les observant, le lecteur peut constater le pouvoir de séduction d’Hérodias, le caractère d’enfant gâté d’Aulus Vitellius, ou encore la raison pour laquelle Hérodias estime que son époux se laisse parfois aller à une forme de mollesse. En outre, il sait concevoir des mises en scène et des prises de vue pour les situations complexes, donnant à nouveau à voir bien plus que le décor et les personnages. Lorsque Arétas et ses hommes se tiennent autour du prisonnier, leur répartition et leur attitude respective indique clairement qui détient le pouvoir et qui sert en attendant les décisions du roi. L’arrivée de la légion de Vitellius impressionne par son nombre et par la matérialisation de l’effet produit par l’afflux d’un tel nombre de soldats aux portes de la citadelle. À deux ou trois moments, l’artiste semble hésiter sur l’aménagement concret d’un lieu, par exemple pour le lieu d’emprisonnement de Iaohanann trop générique, ou pour la pièce qui abrite la cache d’armes dont le lecteur se demande comment il sera possible d’en sortir les catapultes. Puis il se retrouve à nouveau totalement convaincu dans des moments complexes comme le dessin en pleine page pour le début du banquet, ou le moment où Vitellius comprend que l’effigie de César sur les boucliers constitue un sacrilège pour les autochtones.



En fonction de sa connaissance de ce récit, le lecteur retrouve les éléments qu’il attend : la danse, le sort de Jean Baptiste, ou il plonge dans un récit bien construit qui lui donne les éléments de contexte lui permettant de découvrir une version de ce drame. Les auteurs savent nourrir les personnages qui disposent tous d’une ou plusieurs motivations personnelles. En intégrant un développement sur ce que certains d’entre eux vont devenir, il leur donne un destin inéluctable. Hérode Antipas apparaît comme un individu trop sensible à la beauté féminine, Hérodias comme une intrigante servant loyalement les intérêts de son époux, le proconsul Vitellius comme un militaire professionnel et compétant, son fils comme un privilégié s’adonnant au péché de gourmandise, Jean Baptiste comme un croyant intransigeant, et Salomé comme une séductrice. Le tome se termine avec l’image qui a attisé l’imagination du scénariste, comme un écho en forme de justice poétique. S’il a déjà eu l’occasion de lire cette histoire racontée par d’autres créateurs, le lecteur peut ressentir un petit manque. Les auteurs évoquent un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, sans y donner suite. Tout en choisissant l’axe de la passion amoureuse, de la séduction et de la possession, la narration reste dans un registre très premier degré, sans la fougue émotionnelle d’un opéra (fut-il de papier), sans jouer sur les symboles ou les métaphores, alors que le récit s’y prête particulièrement.


Le récit d’une tragédie : les auteurs font preuve d’un fort investissement en termes de reconstitution historique, que ce soit le scénariste avec la trajectoire de vie des différents personnages, ou le dessinateur pour les lieux, les tenues et les accessoires. Ils racontent avec rigueur les éléments célèbres de la légende Salomé, et donnent vie à leurs personnages avec des émotions et des motivations. La tragédie est inéluctable et cruelle, peut-être un peu trop pragmatique au regard des passions et des cultures.



mercredi 15 juillet 2026

Caatinga

Tirer est une chose, s’en tirer en est une autre.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Hermann Huppen (1938-2026) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de six pages intitulé : Pourquoi Caatinga ?, qui comprend trois illustrations en couleurs en pleine page et un texte rédigé par l’auteur indiquant comment est né son intérêt pour les Cangaceiros lors d’un voyage à Rio de Janeiro grâce à la photographie d’une carte postale achetée par son épouse, sa compréhension de la complexité du sujet grâce à son ami Julio Emilio Braz, l’importance du climat du Sertão, sa partie la plus aride le Caatinga composée de végétation basse et principalement d’épineux et de cactus, et les volontaires civils appelés Volantes.


Dans la région du Sertão, une zone géographique du Nordeste du Brésil, les morceaux de tronc se dessèchent sous un soleil implacable, un oiseau coloré cherche quelques gouttes d’humidité au cœur d’une fleur de la même nuance que son plumage, un alligator se déplace lentement se confondant avec le sol, un serpent descend lentement des branches d’un arbre, les os d’un squelette humain finissent de blanchir et de se désagréger à même le sol. Un cavalier surveille son troupeau de vaches. Non loin de là, dans une demeure modeste, Diamantino félicite son jeune frère pour avoir volé une chèvre à leur cher voisin, le senhor colonel Aristarico y Souza. Sa mère le réprimande : il ne devrait pas le féliciter, ça n’amènera rien de bon, elle pense que son père ne sera pas content. Le jeune homme se rebiffe : Faut-il donc toujours les laisser faire sans réagir ? Il insiste : il estime que Jesuino a eu raison, que les autres viennent pour voir ! Les deux frères sortent à l’extérieur.



Le vacher a lancé sa monture devant lui car une vache est en train de se carapater. Alors qu’il est à sa poursuite, un individu caché pointe son fusil sur lui et tire. En entendant le coup de feu, Diamantino se met à courir vers la source du bruit. Il parvient sur place et ne trouve que le chapeau de son père. Il voit son cheval à quelques mètres et se dirige vers la monture. Il découvre le cadavre de son père à terre, avec encore un pied dans un étrier. À quelque distance de là, le tireur rend compte à son commanditaire le colonel Aristarico y Souza, et il le remercie car tout le monde ne paie pas aussi bien que lui, en cas d’un autre service du même genre, que le colonel n’hésite pas à le joindre à Aracaju. Ce dernier lui répond que toute mission aboutie mérite récompense, et qu’il aurait dû s’adresser à son interlocuteur plus tôt, certains de ses collègues l’ont déçu. Le propriétaire conclut : il ne pense pas avoir besoin du tueur avant un moment, il sent que cette fois ces cancrelats vont quitter le pays. Le tueur à gages a remarqué la présence de sergents de police devant la fazenda, préfère-t-il qu’il se fasse discret. Aristarico y Souza répond que dans la région la loi, c’est lui. Son invité sortira par la grande porte ! À moins qu’il n’ait quelque chose à se reprocher vis-à-vis de ses employés.


Ce bédéaste a réalisé de nombreuses histoires complètes pour Aire Libre et pour la collection Signé, seul ou avec Yves H. : Sarajevo-Tango (1995), On a tué Wild Bill (1999), Lune de guerre (2000, avec Jean Dufaux), Liens de sang (2000), Manhattan Beach (2002), Zhong Guo (2003), The girl from Ipanema (2005), Afrika (2007), Le diable des sept mer (2008-09), Station 16 (2016), Sans pardon (2015), Old Pa Anderson (2016), Le Passeur (2016). Pour celui-ci, l’illustration de couverture arrête immédiatement le regard du lecteur : cette silhouette calme et fermée d’un guérillero, ce fusil à long canon, et la forme torturé des branches épineuses. La première planche confirme immédiatement l’investissement de l’artiste dans la représentation de la flore et de la faune de cette région du monde. Les touches de couleurs rehaussant le blanc des cases, transmettant la sensation de cette chaleur accablante et inexorable, ainsi que la faune qui s’y est adaptée. Dans la page suivante, la silhouette de l’homme ressort avec un brun plus foncé, alors que le cheval est parfaitement intégré dans les teintes du paysage, les vaches aussi apparaissent un peu plus foncées, comme des pièces rapportées en léger décalage de phase avec leur environnement. Le lecteur perçoit ce choix de couleurs comme signifiant, allant plus loin qu’un simple dispositif pour les faire ressortir par rapport au décor.



La force graphique poursuit son œuvre : une fin de coucher de soleil avec les cactus en ombre chinoise, ainsi qu’une croix de fortune et une très belle bande orangée pour les derniers rayons de soleil, les vaches proches de la maigreur en train de se désaltérer dans une mare orangée, le retour de l’effet de blanc alors que deux tireurs s’enfuient au milieu des arbres secs et épineux, une nuit dans un endroit désolé sous une lumière grisâtre, des taches rouges sur le sol orangée brun gris ayant déjà séchées à proximité des cadavres, deux magnifiques vautours aux étonnantes couleurs perchés sur un rocher, le retour de la lumière qui écrase tout dans une zone désertique, une autre nuit grisâtre, et à la moitié du récit une falaise abrupte orangée. Après une ascension périlleuse où plusieurs fuyards y laissent leur vie, les survivants se retrouvent à progresser dans une zone au sol totalement blanc encore plus desséché qu’en bas, avec un ciel bleu irradiant le froid, un paysage dont la désolation semble antinomique avec toute forme de vie. Le lecteur accueille avec grand plaisir l’apparition de la verdure dans la dernière partie du récit : d’abord les feuilles de cactus, puis un peu d’herbes et les feuilles des arbres, puis de magnifiques arbres de grande taille, un voyage en barque le temps d’une case, des vaches mieux nourries mâchant de l’herbe dans un pré dont la verdure fait plaisir à voir. Le voyage du personnage principal fait traverser des lieux inhospitaliers pour aller vers des endroits où la nature peut exprimer sa richesse et sa fertilité… comme un accompagnement de la progression du personnage principal, comme une alliance entre des épreuves physiques vécues et une métaphore de l’évolution de la condition du personnage principal.


La couverture promet également des conflits physiques et armés. La maitrise de la narration visuelle de l’artiste accompli à nouveau des merveilles : depuis cet oiseau orangé et noir s’abreuvant à une fleur, jusqu’à la découverte du premier cadavre trois pages plus loin. Le lecteur ressent la paucité des phylactères dans ces premières pages : les images racontent à elles seules l’histoire. Voir Diamantino da Rocha courir à perdre haleine après avoir entendu un coup de feu en dit long sur sa vie qui la conduit à acquérir cet automatisme, ainsi que sur sa dureté qui le fait immédiatement accepter la réalité de la mort de son père. Le lecteur se délecte ainsi des scènes muettes ou avec des bruitages, laissant parler les images et leur succession, ce qui induit leur mise en valeur. Le calme des bêtes en train de boire et le forfait soudain des deux jeunes hommes abattant par surprise l’un des vachers. La bataille soudaine et chaotique entre les Volantes et les Cangaceiros perçue de manière fragmentaire par les deux jeunes hommes en fuite, rendue encore plus brutale et insensée par seulement une demi-douzaine de brefs phylactères. Le lecteur reste sans voix devant l’ascension de la falaise quasi verticale par des marches taillées à même la roche.la progression dans le désert de sel le met à l’épreuve. L’arrivée de la pluie quelques pages plus loin est vécue comme un véritable déluge. Hermann enchante par ses visuels, par son art de la narration, par les sensations qu’il transmet, par la réalité intense qui se dégage de ses paysages.



Dans la postface, l’auteur explique dont lui est venu cette fascination pour cette région, le temps qu’il lui a fallu afin d’atteindre la maîtrise nécessaire pour raconter une histoire compatible avec la réalité historique et avec sa complexité. La trame du récit s’avère simple et linéaire : un jeune homme qui a tué, qui doit fuir sous peine d’être retrouvé mort le lendemain, froidement exécuté par les hommes de main du riche et puissant local, ou même par la police servant les intérêts de la classe des propriétaires terriens. Cette fuite va mener le jeune Diamantino à intégrer une bande de Cangaceiros, et accomplir sa première exécution à l’arme blanche, comme preuve de son engagement. Il devient alors un bandit nomade découvrant des formes de liberté inattendues dans un groupe d’individus mâles. Le récit charrie de manière sous-jacente, le thème de la lutte des classes, celui des circonstances arbitraires qui façonnent la vie d’un individu, celui de la vengeance et de la vendetta ne connaissant pas la mesure de la loi du Talion, où les femmes sont reléguées à une place très traditionnelle. L’auteur réalise un hommage personnel à ces bandits, en mettant en scène leur environnement, des milieux naturels peu cléments, et l’oppression systémique de la société de l’époque. La forme du chapeau en couverture a pu évoquer des souvenirs au lecteur, par exemple La macumba du gringo (1977) d’Hugo Pratt (1927-1995), mettant également en scène des Cangaceiros. Il n’y trouvera pas la même profondeur philosophique ou existentialiste.


Un farouche Cangaceiros se fondant dans la végétation sèche du Sertão : une illustration de couverture dure et exotique, hypnotisant le lecteur. Le récit linéaire d’un jeune homme que les circonstances de la vie poussent dans une de ces bandes de bandits nomades, entre fuite et attaques brutales. Une évocation historique bien construite et respectueuse de la réalité de l’époque. Une narration visuelle à son apogée, que ce soit la beauté impitoyable des environnements ou la façon de raconter par les successions de cases. Le lecteur se retrouve fasciné, par cette évocation sans angélisme ou romantisme. Une belle réussite.



mardi 14 juillet 2026

Roberto

Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?


Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.


Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.


Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?



Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.


Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.


Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.


Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.


On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.


lundi 13 juillet 2026

Undertaker T02 La danse des vautours

On ferait mieux de voyager avec un crotale plutôt qu’avec cette raclure.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) qui constitue la première partie du diptyque, et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


À Anoki City une ville minière, en 1865, dans la seule maison en dur, Rose Prairie est venue passer un entretien d’embauche devant le riche propriétaire Joe Cusco. Il formule la dernière condition pour l’embauche : qu’elle se déshabille. Elle répond sèchement que c’est sans doute une pratique aussi banale que répandue, mais il y a d’autres femmes pour ce type de services, et elle n’est pas de ce genre-là. Il se lève de son bureau et regarde par la fenêtre en lui tournant le dos. Il reprend la parole : inutile qu’elle monte sur ses grands chevaux, et elle peut déposer sa valise, elle et lui savent qu’elle n’ira nulle part. Il continue : elle est comme toutes les autres, elle a dépensé ses derniers dollars pour venir à Anoki. Si elle sort de chez lui sans poste de gouvernante, dans trois jours au plus elle sera morte ou une fille à maison close. Elle fera pour une bouchée de pain ce qu’il lui demande aujourd’hui en échange d’une vie confortable. Il conclut : mais elle est libre, il ne la force pas. Les larmes aux yeux, elle cède à sa demande. Après avoir contemplé sa nudité, il ramasse sa robe et lui indique qu’elle peut se rhabiller. Il ajoute qu’il n’a pris aucun plaisir à ce petit jeu. Il s’explique : C’est juste que pour le rôle qu’il doit lui confier, il mise moins sur sa compétence que sur son désespoir.



Trois ans plus tard, retour au temps présent du récit et à une situation périlleuse : dans une route de montagne, après le passage d’un pont suspendu en bois par le corbillard, Rose Prairie vient de découvrir que la tête du croque-mort est mise à prix, et elle le tient en joue avec un fusil. Lin, blessée, est assise par terre, avec un revolver encore fumant dans la main. Elle explique à la jeune femme qu’on peut commettre un crime et ne pas être un criminel. Undertaker presse Prairie de baisser son arme à feu, Lin ajoute que s’il avait voulu les tuer, ce serait fait depuis longtemps. Jonas Crow résume la situation : la cavalerie va se pointer dans deux minutes et la cervelle de shérif ça les rend plutôt nerveux. Il lui propose qu’elle lui laisse planquer les carcasses de Bigby et de ses adjoints, qu’ils laissent passer les Yankees. Ces derniers se débrouilleront avec les enragés d’Anoki, et eux ils coupent le pont et ils filent vers la mine. Lin ajoute que ce n’est pas genre de Prairie de tirer comme ça sur un homme. La jeune femme prend sa décision : elle ne tirera pas sur Crow, mais ils attendent la cavalerie et elle leur dira la vérité. Celle-ci arrive à leur hauteur, le capitaine l’écoute et il prend sa décision. Il demande à l’Anglaise d’arrêter de le baratiner ou il la fait fusiller sur le champ. Il ne gobe pas ses sornettes : un shérif, trois adjoints morts, et un outlaw déguisé en croque-mort ! Il n’a jamais rien entendu d’aussi cinglé de toute sa vie.


Le lecteur découvre ou sait déjà que chaque récit prend la forme d’un diptyque : il va avoir le plaisir de lire la résolution de cette course-poursuite singulière. Des mineurs poursuivent un corbillard contenant le corps de leur patron qui a ingéré son or pour être enterré avec. Le croque-mort cache un secret sur son passé, et il est accompagné par Roser Praire la gouvernante de Joe Cusco, ainsi que sa cuisinière mademoiselle Lin. Il se trouve dans une position intenable : mis en joue par Rose, immobilisé alors que les mineurs se tiennent de l’autre côté du pont, et la cavalerie risquant d’être forte aise de mettre la main sur cet individu dont la tête est mise à prix. La complicité des deux auteurs rayonne dans chaque planche : une aventure dans le genre Western avec le sens du spectacle. Le lecteur sourit d’aise à chaque scène devant les conventions de genre bien nourries : la traversée à haut risque du pont en bois, l’embuscade avec les mineurs sur des rochers en hauteur, les fusillades, les magnifiques paysages grandioses, la progression éprouvante dans une zone désertique avec l’eau qui vient à manquer, les vautours qui tournoient, le passage à haut risque dans un défilé avec la haute probabilité de chutes de pierres, la ville fantôme, la mine désaffectée (mais pas hantée), la jeune femme au grand cœur, la folie engendrée par la soif de l’or… et des morts.



Cela se voit que les auteurs apprécient le genre Western, qu’ils en connaissent les conventions, qu’ils prennent soin de les mettre en scène dans les circonstances spécifiques de leur récit, pour éviter l’effet artifice superficiel en toc… et qu’ils ont assez confiance en eux et dans la solidité de leur récit pour glisser quelques moments iconiques, soit pour la dramatisation, soit pour un humour révérencieux. Impossible d’échapper au tir de revolver d’une précision surnaturelle, par exemple quand Jonas Crow réussit à couper la corde qui tient le pont en bois avec une balle bien placée, effectivement à quelques pas de distance seulement, les auteurs revenant ainsi dans le domaine du possible. Évidemment quelques individus consomment de l’alcool d’une qualité toute relative pour se donner du courage, et l’effet n’a rien de miraculeux, désinhibition et assoupissement, lors d’un passage où l’irresponsabilité du croque-mort manque de faire basculer son corbillard dans le vide. Veille nocturne du héros à tout épreuve capable de passer des jours sans dormir… sauf que non il s’endort et il se fait surprendre. Le coup du wagonnet dans la mine qui permet d’échapper aux poursuivants après une chute de plusieurs mètres… qui a des conséquences graves avec fractures multiples. Le lecteur remarque que les auteurs réutilisent le dispositif bien pratique des chevaux qui obéissent aux ordres de leur maître, pour une nouvelle échappée, comme dans le tome un. Il sourit, avec un sentiment passager de honte, quand le croque-mort attache un ennemi allongé au sol, pour le livrer aux vautours qui planent dans le ciel, une cruauté cohérente avec sa personnalité, tout en étant mise en œuvre surtout pour sa dimension spectaculaire.


La qualité de la narration visuelle va au-delà des moments spectaculaires. Cette seconde partie débute sur une séquence malaisante : l’humiliation de Rose Prairie dans sa chair et dans son esprit en l’obligeant à se mettre nue. Le lecteur assiste à cette scène sans ressentir de sentiment de voyeurisme car la mise en scène proscrit tout sensation de racolage gratuit aux frais de la victime, tout en transcrivant parfaitement le processus psychologique pour avilir cet être humain en lui faisant comprendre qu’elle fait preuve de pragmatisme certes, et surtout d’une forme de lâcheté en acceptant de renoncer ainsi à sa fierté. Autre moment présentant une direction d’acteurs d’une sensibilité remarquable : Rose explique à Jonas pour quelle raison elle ira jusqu’au bout de son engagement, c’est un moment crucial pour la solidité de l’intrigue, qui réussit grâce à la justesse du jeu d’actrice convainquant le lecteur de sa résolution inébranlable et de sa motivation. Le dessinateur impressionne tout autant par sa science de prises de vue dans des scènes complexes. Il rend parfaitement clair le positionnement des différentes factions lors de la confrontation entre la cavalerie et les mineurs, avec le corbillard pris au milieu. Autre séquence menée tout autant de main de maître pour suivre son déroulement : l’attaque de la ville fantôme et la fuite qui s’en suit. Ou encore ce moment où George Hill accepte de boire de la gnôle pour accomplir un acte qui va à l’encontre de ses valeurs morales.



Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir la deuxième partie de l’intrigue, à savoir si Crow, Prairie et Lin parviendront à mener à bien leur mission, ou peut-être changeront d’avis en cours de route, et le croque-mort repartira tout seul sur la route comme un pauvre cowboy solitaire (Ah non, c’est une chanson pour une autre série). La scène d’introduction attire également l’attention sur un thème présent tout du long, sous différente forme. En humiliant ainsi sa future employée, le riche propriétaire la contraint psychologiquement à admettre sa lâcheté, et à se soumettre à un individu capable de lui assurer un confort matériel. De manière symbolique, elle reconnaît sa supériorité à lui, sa domination sur ses conditions de vie à elle. Quelques pages plus loin, George Hill, un mineur bien sous tout rapport, comprend qu’il doit commettre un acte illégal, faire disparaître des cadavres et admettre ainsi qu’il est complice de la mort de militaires. Il se retrouve compromis dans un crime qu’il n’a pas commis. Plus tard, il se retrouve à consommer de l’alcool de mauvaise qualité, dans ce qui s’apparente à un rite de passage pour être accepté dans la communauté des autres mineurs. Une troisième fois, il devra passer outre ses valeurs et tuer un de ses compagnons. En filigrane, les auteurs filent cette thématique d’individus avec des valeurs morales contraints d’y renoncer sciemment, de s’acoquiner avec des individus habitués aux petits et aux grands arrangements avec les lois et avec la morale. Une forme de corruption en toute connaissance de cause, d’abandon de ses idéaux, de souillure d’individus purs, qui peut aussi se percevoir sous l’angle du péché d’orgueil, c’est-à-dire que Rose ou George ne sont pas tirés vers le bas, qu’ils sont contraints de reconnaître leur faillibilité, de devenir adulte en acceptant que les idéaux se brisent sur le principe de la réalité… mais pas tous.


Seconde moitié de la première aventure de ce nouveau personnage principal : le lecteur est sous le charme. Un western qui met en scène les conventions de genre attendues de manière organique et personnelle, un personnage principal original avec un passé trouble qui justifie des actions moralement réprouvables, des personnages secondaires attachants, et d’autres rôles bien développés. Une narration visuelle très bien construite que ce soit lors de mise en scène exigeante par l’ampleur de la distribution ou la configuration de l’environnement, par la direction d’acteurs capable d’une grande sensibilité pour les moments psychologiques délicats, avec quelques touches amusées. Le tout porté par une intrigue maligne et bien construite. Vivement le second diptyque.



jeudi 9 juillet 2026

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T02 L'Île rouge

Un chien bien dressé ne mord jamais la main de son maître. Jamais…


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut avoir lu la première partie avant : 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta - Tome 01 - L'Apothicaire du diable (2022). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-trente-six pages de bandes dessinées. Il s’ouvre avec une citation d’Edmund Burke : Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe. Suit un résumé du premier tome en deux parties : vingt-huit octobre 1628 pour le départ du navire Le Jakarta des Provinces-Unies à destination de Java, et quatre juin 1629 pour le naufrage du navire au large des îles Albrolhos. Vient ensuite un planisphère sur deux pages des routes maritimes, montrant la voie normale et la voie empruntée par le Jakarta. Il se termine par une note des auteurs, indiquant que : Bien qu’inspirée de faits réels, cette histoire n’en reste pas moins très librement adaptée. Les auteurs signalent ici que si certaines libertés ont été prises, notamment avec les scènes de cruauté ou de meurtres, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, pour rendre la réalité plus dramatique, voire grand-guignolesque… mais malheureusement le contraire. En horreur aussi, dans cette histoire incroyable, la réalité dépassa de loin leur humble fiction.


Au début, il paraît qu’il y eut l’Eden et, allez savoir pourquoi, Dieu y envoya un serpent sournois. L’île sur laquelle les naufragés se sont échoués au large de la Terra Australia aurait tout aussi bien pu leur donner un petit goût de paradis ; on pouvait y trouver des eaux de pluie dans les crevasses, y chasser les oiseaux de mer, parfois des otaries, et même y récolter des coquillages… Mais Dieu avait à nouveau décidé d’y envoyer un tentateur… dommage que ça n’ait pas été un serpent… Alors que les survivants s’affairent pour regrouper les morceaux d’épave et ce qui a pu être récupéré, deux d’entre eux arrivent avec un brancard de fortune. Ils amènent Jéronimus Cornélius, évanoui, sous le regard apeuré du gabier Wiebe Hayes et de la dame Lucrétia Hans.



Sous la tente de fortune où le subrécargue adjoint est allongé, Lucrétia indique à Wiebe qu’il faut le tuer. Le gabier répond que toucher à un seul cheveu du plus haut gradé de la VOC sur cette île, c’est le gibet, pour elle comme pour lui. Sans compter qu’il n’a pas envie de devenir comme Cornélius. Le chirurgien et le pasteur arrivent dans la tente et elle retente sa proposition : il faut se débarrasser de lui, elle suggère au médecin de raconter comment Jéronimus a tenté d’empoisonner Pelsaert avant de lancer une mutinerie à bord du Jakarta. Celui-ci admet que le subrécargue a été très malade, mais personne ne peut affirmer qu’il a été empoisonné. Peut-être des miasmes ou une nourriture avariée… Qui sait ? Le pasteur indique qu’il n’a rien entendu et lui ordonne de remettre le subrécargue adjoint sur pied : les hommes ont besoin de retrouver l’autorité de la VOC et de l’Église !


À l’issue du premier tome, le lecteur se doutait bien que le second ne serait pas de tout repos… Il était loin du compte… Très loin. Le point de départ est assez simple : quelques dizaines de rescapés se retrouvent isolés sur une île déserte, deux cent sept âmes, sans réserve ou vivres. Parmi eux des marins au comportement violent, voire des repris de justice. Des femmes, des enfants. Une dame issue de la noblesse. Et pour aggraver encore la situation : le commandant du navire Francisco Pelsaert est parti pour demander qu’un bâtiment vienne à la rescousse, laissant les naufragés sans représentant désigné de l’autorité. Dès la troisième page, cette absence est palliée par le sauvetage du subrécargue adjoint. À l’issue du premier tome, le lecteur savait qu’il allait retrouver la narration visuelle très solide et documentée, agréable et facile d’accès… Il était loin du compte… Très loin. Le récit s’ouvre une illustration en double planche, avec huit cases en insert : magique. Certes, le premier tome l’a familiarisé avec les caractéristiques de l’artiste, toutefois il n’est pas prêt à une évidence organique et élégante. La mise en couleurs apparaît plus naturelle, en particulier pour l’aspect sans cesse changeant de la mer. L’horizon semble plus ouvert que jamais, induisant chez le lecteur cette sensation d’isolement loin de tout. Les personnages vaquent tout naturellement aux occupations attendues pour des naufragés. L’esprit du lecteur intègre inconsciemment le fait que Wiebe Hayes est littéralement en train de porter sa croix.



Le phénomène s’avère étrange : les dessins consistants et descriptifs ont conservé leurs caractéristiques de BD franco-belge de type réaliste, avec certains traits encrés un peu appuyés et irréguliers pour apporter une sensation d’âpreté et de dureté des conditions de vie qui laissent leurs marques sur les êtres humains. Dans le même temps, la narration visuelle, découpage des planches et plans de prise de vue, semble plus personnelle et plus sophistiquée. Le lecteur en ressent plus fortement les émotions et les enjeux pour les individus. Dans la double planche d’ouverture, Hayes porte ces deux madriers reliés à angle droit dans une posture évoquant celle du Christ sur le chemin de Croix. Quelques pages plus loin, une simple case montre le grand mât encore dressé de l’épave avec une vergue et des cordages avec quelques poulies, une image que le lecteur perçoit immédiatement comme un écho des madriers. Il tourne la page et découvre ce qu’il reste de la carcasse du navire éventré avec ce grand mât assez haut : l’association visuelle fonctionne en mode automatique, une église surmontée d’une croix. En début du chapitre II, La terre promise, un personnage tourne le dos au lecteur, assis à une table rudimentaire, la prise de vue se rapproche de lui jusqu’à un plan taille : les images font penser à un prêtre tourné vers l’autel dos aux fidèles, accomplissant les gestes du rituel, fonctionnant comme un message subliminal. Aussi lorsque Lucrétia Hans reprend connaissance à l’intérieur de cet édifice de fortune, l’inconscient du lecteur commence par l’associer à une vierge sacrificielle, puis plus tard il la voit rentrer dans cette immense bâtisse en tenant la main du subrécargue adjoint comme une future épouse conduite à l’autel.


Conscient ou non de la dimension symbolique de certaines mises en scène, le lecteur entame ce tome avec l’envie de savoir ce qu’il va advenir des personnages, comment ils vont survivre au séjour sur une île déserte, si les repris de justice vont se rendre maître des survivants et les exploiter de manière dictatoriale. Il découvre des pages qui fleurent bon le récit d’aventures, ancré dans une réalité solide. Il ressent la qualité de la reconstitution historique au travers de chaque accessoire, chaque tenue, chaque façon de se comporter ou les vêtements portés de manière un peu plus lâche que l‘exigeait le respect de l’étiquette et de la discipline à bord lors de la traversée, les différents objets et débris récupérés après le naufrage, les petites barques, les activités très basiques comme tuer des oiseaux et les plumer ou ramasser des coquillages, un radeau avec une voile de fortune, le campement fait de toiles tendues, la fosse commune pour les défunts, les armes primitives composées de morceaux de métal liés par des lianes à des manches en bois, des phoques sur la plage, des équipages dans un canot avec une lanterne la nuit, etc. Cette réalité concrète et exotique de par son éloignement dans le temps et dans l’espace évoque les grands explorateurs le thème de l’île déserte, la dimension Aventure étant augmentée par ces individus à la mine patibulaire et à l’allure de pirates, par un trône fortune avec de riches draperies, et des coffres remplis d’or attisant une convoitise sans borne. La narration visuelle raconte en étant parfaitement au diapason de ce premier degré teinté de romanesque, avec le sens aussi bien de l’horreur que de la beauté, un groupe de six marins dont le goût pour la violence se trouve conforté par l’arrivée du subrécargue adjoint (une case terrifiante pour ce qu’elle promet comme souffrance aux survivants), ou ce moment sublime où ayant retenu sa respiration Wiebe se laisse porter sous l’eau avec le spectacle magnifique offert par les coraux, la flore sous-marine et les poissons exotiques, sous le miroitement de la surface de l’eau.



Le dessinateur sait à la fois insuffler la vie dans ses personnages, et une personnalité, dans un registre réaliste, sans exagération romanesque ou théâtrale. Le lecteur se rend compte qu’il scrute aussi bien le visage de Lucrétia que celui de Jéronimus, celui du pasteur ou des hommes de main pour apprécier leur état d’esprit. Au premier degré le récit rend compte de cette histoire de survie rendue encore plus léthale par le fait que la communauté soit dirigée par un pervers narcissique dépourvu d’empathie, de remords et de code moral. Il met également en scène la question de la gouvernance et l’autorité. Dans ce lieu perdu et désolé, les individus reproduisent les schémas de servitude de leur société. La nécessité d’avoir un chef se pose comme une évidence, ainsi que celle de la légitimité. Lucrétia propose et entreprend des actions découlant de valeurs morales telles l’aide apportée aux plus faibles et la solidarité. La présence du subrécargue adjoint incarne la continuité des intérêts de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, VOC), l’autorité que cette entreprise capitaliste confère à ses représentants en tant que protecteur de ses possessions matérielles, et de ses intérêts financiers. Le scénariste intègre également l’autorité religieuse au travers d’un pasteur très conscient de pouvoir ainsi conserver des privilèges. Les auteurs font de Jéronimus Cornélius un individu toxique, impitoyable, machiavélique, tout en restant totalement plausible, un fin stratège capable de penser avec plusieurs coups d’avance, et d’utiliser les émotions des autres à son profit, tout en se préservant lui-même. Le lecteur a peine à croire à ses succès, tout en se trouvant lui-même subjugué par son calme, son assurance, se perspicacité, un tour de force narratif. Aussi enthousiasmant que désespérant. Il est aussi ballotté que les personnages, cherchant lui aussi une échappatoire à ce rapport de force vicieux, tout aussi contraint et prisonnier que les autres par l’exercice de la force, par le comportement de groupe en société. Une horreur épouvantable et inexorable.


Cette deuxième moitié emporte tout sur son passage, éprouvant les nerfs du lecteur tout du long. L’artiste accomplit des merveilles de mise en scène, de découpage de planche, de moments horrifiques, d’autres merveilleux, faisant respirer le grand air de l’océan et la pestilence de l’oppression arbitraire. Les auteurs comblent l’horizon d’attente d’avoir la suite de l’intrigue jusqu’à son dénouement, de reconstitution historique, et de drame implacable. La narration manie avec élégance une symbolique sous-jacente, et des thèmes d’actualité sur la soumission à l’autorité, l’emprise, l’oppression systémique, la toxicité, la nature de la responsabilité individuelle et collective, la possibilité de la résistance. Exceptionnel.



mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mardi 7 juillet 2026

L'instant d'après

Une erreur judiciaire a dû leur sembler, somme toute, plus confortable que la vérité.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Éric Maltaite pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé Hollywoodland en deux tomes (2022 & 2023), et Fuck ze tourists ! (2025).


Charleston, la perle de la Caroline du Sud. Tu connais ? Dommage, c’est plutôt pas mal, Charleston… de jour ! La date : le 9 juillet. Non ! Le 10 juillet, vu que l’horloge indique 3 heures du mat’. 3 heures, l’heure poisseuse où les mecs sont prêts à n’importe quel bobard pour faire croire qu’ils ont autre chose à proposer que les billets verts dans leur poche. L’effeuilleuse Blandine Lefranc est assise à une table en train d’écouter les propos plus ou moins direct d’un client, qui finit par lui glisser un billet dans la naissance des seins. Elle se lève et se dirige vers la scène pour effectuer son numéro de stripteaseuse. Alors qu’elle vient d’enlever son corset et de découvrir ses cache-tétons, elle est saisie d’une certitude qui la fige : Il est arrivé quelque chose à Aline ! Sur une autoroute française, une trois fois deux voies, une voiture roulant trop vite n’arrive pas à freiner à temps pour éviter un camion semi-remorque renversé sur la chaussée : le conducteur tente une manœuvre d’évitement sur le bas-côté, la voiture percute la glissière de sécurité et fait un tonneau. Ça devait être au même instant en effet. Précisément au même instant. C’est un vrai miracle qu’il s’en soit sorti vivant. La chance du débutant !



Un peu auparavant, Philippe Ballester et Aline Lefranc sont en train de prendre un café au comptoir d’un relais d’autoroute, séparés par deux sièges. Une larme coule doucement sur la joue de la jeune femme qui traite son compagnon de gros égocentrique, et qui lui rappelle que la harpe ça se joue assis. Il lui rétorque que de toute façon il n’a pas envie d’en discuter, que ça a été Non les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf premières fois : ça sera non à la millième ! Elle lui fait observer qu’elle n’a pas besoin de son autorisation pour l’avoir, ce gosse. Il lui demande si elle pense vraiment qu’il la laissera faire. Il se lève pour s’acheter ses clopes et payer, et ils y vont, sinon il n’y aura pas que ses règles qui seront en retard. Dans la voiture, l’autoradio diffuse une chanson d’amour ; Aline l’éteint et elle fait remarquer à son compagnon qu’il roule trop vite. Puis elle lui demande une clope. Tout en gardant le regard fixé sur la route, il sort son paquet et lui tend. Surpris qu’’elle n’en prenne pas, il se tourne vers elle : le siège passager est vide. Il refixe son regard sur la route : Trop tard ! Il fonce droit sur le camion semi-remorque. Philippe reprend lentement connaissance : il est couché sur un lit d’hôpital et Joséphine & Georges Lefranc, les parents d’Aline, se tiennent devant lui. Il demande si elle a été retrouvée. Ils répondent qu’il paiera pour son crime, que si la justice ne l’envoie pas à la guillotine, c’est Joséphine qui le tuera.


Premier contact avec cette bande dessinée : la couverture, un accident de voiture, une jeune femme visiblement pas commode, la clope au bec, avec une colorisation par points évoquant un âge révolu des technologies d’impression. Mystérieux… Une première séquence à l’ambiance très marquée : première case en extérieur sous une teinte bleu-gris, puis à l’intérieur une ambiance orange rouge pour découvrir Blandine sur son lieu de travail. Des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour parfois un peu appuyés, ainsi que quelques ombrages accentués, apportant une forme de gravité et une forte consistance, un réalisme sérieux. Puis le scénariste joue discrètement avec la chronologie : d’abord l’instant juste avant l’accident, avec des véhicules établissant la période des années 1950, puis sans indication un retour en arrière alors que le couple est en train de faire une pause dans un restoroute, le lecteur apprécie la décoration d’époque. Puis de retour dans l’habitacle de la voiture avec lui conduisant et elle sur la place du passager, huit cases en plan fixe, établissant la soudaineté de la disparition de la jeune femme : Elle était là, et puis, l’instant d’après ! Ensuite le récit reprend le cours de la chronologie normale, avec le retour à la conscience de Philippe Ballester dans son lit d’hôpital et les parents d’Aline le regardant d’un air dur, deux cases en plan fixe en vue subjective, accolée à des gros plans. Efficace.



Une intrigue déstabilisante : le lecteur a pu constater que Philippe ne semble être en rien responsable de la disparition d’Aline, au moins en apparence. Pour autant, le personnage est désagréable, ne serait-ce que par ce qu’il a montré de sa volonté de contrôler la vie de sa compagne, en refusant qu’elle ait un enfant, même si les dessins montrent qu’il est beau gosse. De l’autre côté, Blandine Lefranc apparaît comme une adulte peu gâtée par la vie, s’offrant littéralement au lecteur par une séance d’effeuillage, endeuillée par le décès de sa sœur jumelle. Une femme à la belle silhouette, une évidence du fait de la nature de son métier, à la chevelure entièrement blanche comme l’était également celle de sa sœur. Le dessinateur a l’art et la manière d’insuffler de la vie dans ses personnages : une direction d’acteur naturaliste, sans dramatisation des gestes, avec des expressions d’adulte. L’envie peut prendre le lecteur d’apprécier la variété des visages et de ce qu’ils disent : l’air mutin très professionnel de Blandine alors qu’elle se déshabille sur scène, la détermination de sa sœur alors qu’elle est prise en tenaille entre son envie de porter son bébé à son terme et sa colère contre son compagnon inflexible, la vulnérabilité de Philippe plâtré dans son lit d’hôpital dépendant du bon vouloir des infirmières, le calme méthodique de Gilbert Houdain effectuant sa revue de presse en prison, l’incrédulité excitée du jeune homme Hadrien en train d’étaler la crème solaire sur le dos de sa tante qui sait très bien l’effet qu’elle lui fait, l’inquiétude de la jeune apprentie hôtesse de l’air se retrouvant à piloter un petit avion à hélice, la colère de froide de Blandine contre Philippe lorsqu’elle lui déverse le contenu de son urinal sur la tête, le mépris très urbain de Joséphine Lefranc envers sa fille Blandine, la prévenance affable de Pierre Tchernia (1928-2016) expliquant les prises de vue de l’émission La piste aux étoiles ainsi que les attentes des téléspectateurs (Aujourd’hui ce que les gens veulent, ce sont des certitudes), etc.


Le lecteur s’imprègne inconsciemment de la sophistication de la narration visuelle et de la construction du récit. L’effet Divertissement se fait tout naturellement sentir, en commençant par la diversité : numéro de music-hall, accident de voiture, visite à l’hôpital, lecture en cellule dans un établissement pénitentiaire, bronzette sur la plage, pilotage d’un petit coucou, diverses disparation dans la classe d’une école religieuse, dans les couloirs d’une agence de publicité, dans une cabine d’essayage, appartement de la défunte, bain délassant dans une baignoire, entretien avec un entraîneur de boxe dans une salle d’entraînement, etc. Il n’y a pas à dire : scénariste comme dessinateur dont la preuve de leurs talents de conteur. Le deuxième semble savoir tout dessiner : reconstitution historique impeccable et vivante des modèles de voiture aux tenues vestimentaires d’époque, bar enfumé, façade d’un immense hôpital, urinal, magnifique appartement bourgeois avec parquet et harpe, platine disque d’époque (Automatic Belt Drive), perspective du jardin du Luxembourg, recherches organisées en plein champ pour retrouver un cadavre, etc. Le récit délivre toute la diversité de sa richesse : pas de possibilité d’anticiper la scène suivante, originalité de chaque situation.



Dans la mesure où le récit commence avec une disparition inexpliquée, le lecteur s’attend à découvrir une intrique de type policière qui permettra de découvrir le coupable ou qui expliquera ce phénomène incompréhensible. Cela semble bien commencer comme ça, avec ce détenu qui collectionne les articles de journaux relatifs à des disparitions inexplicables, les classant en trois catégories : D, T et A. D pour cas douteux quand il n’y a qu’un seul témoin oculaire ou d’aucun, T pour les cas troublants, quand plusieurs témoignages fiables se recoupent, A enfin, pour les cas avérés de disparitions inexplicables, ceux pour lesquels on dispose de preuves tangibles. D’ailleurs il se produit d’autres disparitions soudaines sur le mode : La victime était là et puis, l’instant d’après… L’enquête progresse jusqu’à un cas de disparition ayant été filmé, une preuve irréfutable… mais sans suite. En terminant la dernière page, il est à craindre que le lecteur cartésien l’ait mauvaise, faute d’explication… Il lui reste à accepter un phénomène surnaturel inexpliqué, tout comme la gémellité a permis à Blandine de ressentir la mort d’Aline. Puis il repense au titre : L’instant d’après. Cette expression est employée à deux reprises dans le récit. Le lecteur se dit qu’elle contient une forme de métaphore : une disparition soudaine et inexpliquée, totale, absolue. Cette personne était présente dans la vie d’une autre, ou de de plusieurs, et d’une seconde à l’autre elle en a été enlevée. Une forme de mort immédiate, sans même un cadavre, sans certitude. Voire dans certains cas la personne qui en était la plus proche a pu en souhaiter la mort. Le processus de deuil s’en trouve empêché, une expérience très similaire à celle de la mort d’un proche qui se produit d’un instant à l’autre, irrémédiable, la personne était là… et l’instant d’après son esprit, son âme, son étincelle de vie ne laisse qu’une enveloppe charnelle. Avec ce point de vue en tête, le lecteur fait l’expérience d’une bande dessinée à la structure singulière sur l’arbitraire de la mort comme disparition, son absence de sens, la forme de culpabilité qui est projetée sur ceux qui vivent encore… l’instant d’après.


Comme à leur habitude, ce tandem de créateurs réalise une bande dessinée de haute qualité, que ce soit par la variété des situations, par la solidité de la narration visuelle, par les nuances exprimées, par le jeu subtil avec la temporalité, par les détails pertinents (référence à l’enfant Lindbergh, à Patricia Highsmith), tout en prenant le lecteur au dépourvu en ne lui donnant pas ce qu’il attend : une explication en bonne et due forme. Ce récit prend alors tout son sens en le considérant comme une métaphore du caractère arbitraire et absolue de la mort d’un être humain, dans toute sa soudaineté : Il était là et puis, l’instant d’après il n’était plus là.