jeudi 21 octobre 2021

Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République

Un organisme qui ne se réunit jamais, qui ne fait rien et ne rencontre personne


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Sa première publication date de 2015. Cette bande dessinée est l'œuvre d'Étienne Davodeau et Benoît Collombat pour le scénario, et de Davodeau pour le dessin. Il se termine avec une postface de Roberto Scarpinato, procureur général auprès du parquet de Palerme. Il comprend 216 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.


Un matin d'octobre 2013, un taxi dépose Étienne Davodeau et Benoît Collombat au 89 Montée de l'Observatoire. Ils évoquent l'assassinat du juge François Renaud à 2h42 du matin le 3 juillet 1975. Il était un magistrat qui dérangeait. Tenace, incorruptible, il n'avait pas froid aux yeux. En plus il était membre du syndicat de la magistrature, classé à gauche. Ancien résistant, passé par la justice coloniale, il n'éprouvait aucune fascination pour les voyous. Il leur faisait la guerre. Lyon, c'était un peu la capitale du crime. On l'appelait Chicago-sur-Rhône. Des affaires de prostitution, de corruption, éclaboussaient la ville. C'était aussi l'un des bastions du SAC, le Service d'Action Civique, même s'il n'avait que peu à voir avec le civisme. Officiellement, le SAC est une simple association créée en 1960 par des fidèles du général De Gaulle, comme Jacques Foccart, Alexandre Sanguinetti, ou Roger Frey, pour défendre sa pensée et son action. Deux ans plus tôt, en 1958, ces mêmes fidèles avaient soutenu l'arrivée au pouvoir du général dans des conditions proches d'un coup d'état. C'était l'opération Résurrection. Il s'agissait pour les gaullistes de contrer un autre coup d'état, mené au même moment par des militaires partisans de l'Algérie française. Et en 1961 à Alger, un putsch tente à nouveau de renverser le pouvoir. Dans le tumulte de la guerre d'Algérie, le rôle du SAC consiste donc à verrouiller le pouvoir gaulliste contre tout débordement potentiel.



Benoît continue d'expliquer à Étienne ce que faisant concrètement les militants du SAC, et comment cette association a perduré sous Pompidou, puis sous Giscard, tout en ayant soutenu Chirac entretemps. Finalement leur rendez-vous arrive : Robert Daranc, 80 ans, journaliste, ancien correspondant de RTL à Lyon. Ils vont boire un café. Il explique qu'il a bien connu le juge Renaud car il entretenait de bonnes relations avec lui. Ils lui demandent de parler du hold-up de l'Hôtel des Postes de Strasbourg, le 30 juin 1971. Cinq hommes parviennent à faire main basse sur onze millions de francs, soit 1,8 millions d'euros. Ils réussissent ainsi le casse du siècle qui restera le plus lucratif en France au vingtième siècle, et ils s'évanouissent dans la nature. L'ancien journaliste continue en indiquant que le chef du gang aux estafettes a fini par se retrouver face au juge Renaud. Ce dernier a confié au journaliste qu'il avait la certitude que l'argent du hold-up avait dû être rapatrié au profit d'un parti politique de l'époque, l'UDR, l'ancêtre du RPR et de l'UMP. Il supposait que les le gang des lyonnais passait à travers tous les barrages de police et de gendarmerie, en empruntant l'avion d'un des patrons du SAC de Lyon.


Le titre annonce clairement la nature de l'ouvrage : l'existence d'un activisme politique violent dans les années 1960-1970-1980. Le lecteur comprend bien qu'il s'agit d'un ouvrage de type historique, et que par la force de choses, les auteurs vont relater de nombreux faits, des témoignages, des dates, des hypothèses ou des théories, c’est-à-dire une forme d'exposé auquel il est toujours délicat de donner une forme visuellement intéressante. Il se dit que l'auteur proprement dit doit être le journaliste et qu'il s'est associé à un bédéaste confirmé pour aboutir à quelque chose de digeste. Les auteurs ont choisi de se mettre en scène : le lecteur accompagne ainsi Benoît et Étienne dans leurs déplacements, et dans leurs rendez-vous. Dans la première séquence, il les voit discuter entre eux, Benoit relatant les faits de l'assassinat du juge à Étienne. Puis il voit Robert Daranc se présenter à eux, avec un échange de poignées de main, et ils s'attablent au bistro pour prendre un café. Au fur et à mesure qu'ils évoquent des faits, ceux-ci sont représentés dans les cases. C'est une forme assez basique de reconstitution historique, le lecteur absorbant effectivement beaucoup d'informations au cours de discussions et de témoignages. Les traits de contour sont un peu irréguliers, tout en étant précis. Les images rendent bien compte de la banalité du quotidien, des événements relatés, et la représentation des hommes politiques est très ressemblante, de Charles Pasqua à Nicolas Sarkozy.



La première affaire relatée est donc celle de l'assassinat du juge François Renaud (1923-1975), et de l'enquête, par le biais des connaissances du journaliste et de sept entretiens, avec un journaliste ancien correspondant de RTL à Lyon, l'ancienne greffière du juge Renaud, l'ancien patron du Service Régional de Police Judiciaire de l'époque, un magistrat du syndicat de la magistrature, la meilleure amie du juge rencontré lors de ses études à la faculté de droit, l'avocat lyonnais de la famille du juge, et le fils du juge. Chaque interlocuteur raconte ses souvenirs, ou d'autres éléments connexes. Par exemple, l'avocat évoque le tournage du film d'Yves Boisset Le Juge Fayard Dit Le Shériff (1977). Cette première affaire est relatée de la page 2 à la page 61. Le lecteur se rend compte qu'il passe vite d'une lecture qui lui semble pesante du fait du volume d'informations à assimiler, à une lecture haletante, car il se produit un effet de révélations sur ce qui peut être qualifié de complot. Puis il arrive sur une page d'interlude dans laquelle les auteurs essayent de contacter Charles Pasqua pour un entretien : son secrétaire leur conseille de lui écrire un courriel.


À partir de la page 66, le thème change : il s'agit de se faire une idée de ce qu'était le Service d'Action Civil au cours de plusieurs entretiens. Le dispositif narratif reste donc le même : Collombat et Davodeau se déplacent pour se rendre à chaque nouvel entretien, en voiture ou en train, et échangent, en route, quelques idées, quelques remarques, quelques informations. Puis vient le temps des questions posées avec au moins 50% des cases composées de têtes en train de parler. Se glissent quelques reconstitutions, et parfois une copie d'un document d'archive, ou des extraits de journaux. Du point de vue BD, les têtes en train de parler, c'est assez pauvre et une forme de facilité dans une récit d'aventure. Pourtant le lecteur constate qu'il continue de dévorer les pages avec une grande avidité, et que sa lecture présente une fluidité et une intensité de haut niveau. Ce chapitre s'étend de la page 66 à la page 116, là encore avec son lot de révélations. Puis arrive une nouvelle page d'interlude pour décrocher, en vain, un entretien avec Charles Pasqua.



À partir de la page 122 jusqu'à la page 144, les coscénaristes s'entretiennent avec trois ouvriers à la retraite, ayant été délégués syndicaux, et évoquant la présence des syndicats patronaux dans les usines, et les interventions des membres du SAC pour empêcher de tracter, ou pour coller des affiches. De la page 149 à la page 207, les auteurs relatent les faits dans l'affaire de la mort de Robert Boulin (1920-1979), ministre du travail. Davodeau s'adresse au lecteur en toute transparence, pour indiquer qu'il s'agit pour partie d'un résumé de faits exposé dans Un homme à abattre: Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin (2007) de Benoît Collombat, et pour partie de nouveaux témoignages. Enfin, l'ouvrage se termine avec l'information que Pasqua refuse l'entretien, et un épilogue de huit pages avec quelques dernières informations et dernières suppositions. Le lecteur ne s'est même pas rendu compte de la pagination, de la mise en forme : il a tout dévoré avec cette sensation de naviguer au cœur d'un complot nauséabond. La postface du procureur général de Palerme vient appuyer les dires des auteurs sur le rôle du SAC.


En reconsultant la première page, le lecteur revoit que Davodeau est mentionné comme scénariste. Après sa lecture, il comprend mieux cette qualification : pour que la lecture soit aussi fluide et facile, le bédéaste n'a pas fait que mettre en images un texte préétabli. Il a dû apporter son savoir-faire pour la construction de l'ouvrage. Plus que cela, il a accompagné le journaliste dans chaque entretien, pour s'imprégner de la personnalité de l'interlocuteur, mais aussi pour poser quelques questions. S'il a vécu ces années comme les auteurs (l'un né en 1965, l'autre en 1970), ou s'il découvre ces événements après coup, le lecteur plonge dans des révélations à l'attrait irrésistible : la sensation d'en savoir plus que les autres, d’être du côté des victimes, de s'indigner à juste titre et de dénoncer l'injustice. Par réaction primaire, il prend du recul, et se demande s'il doit gober tout ça, et quels sont les intérêts des auteurs. Il découvre la postface, d'un procureur général, et la citation de Milan Kundera par laquelle il conclut : La lutte contre le pouvoir et sa dégénérescence est aussi la lutte de la mémoire contre l'oubli. Ensuite, lorsqu'ils interviewent James Sarazin, journalise au Monde et à L'express, celui-ci explique que quand on écrit ce genre de bouquin (il parle du sien Dossier M comme milieu, 1978) on ne cite pas les noms complets pour éviter d'être poursuivi en justice. Or, ici, les auteurs prennent bien soin de citer tous les noms, de montrer leurs interlocuteurs, de référencer les archives qu'ils ont consultées, de faire en sorte que tout ce qui est énoncé soit vérifiable. Il ne parle pas d'une organisation mystérieuse et inconnue, mais du SAC, une organisation qui a pignon sur rue, et ils établissent des liens de cause à effet qu'ils annoncent explicitement comme étant des faits ou comme étant des hypothèses. Ils font également œuvre de mémoire car parmi les personnes qu'ils questionnent certains ont 80 ans ou plus, et il y a un nombre anormalement élevé de témoins qui sont déjà morts d'accident. Le lecteur sceptique ou critique voit se dessiner les actions coup de poing d'une milice officieuse bien réelle et répondant à des intérêts moins opaques qu'il n'y paraît, symptomatique du fait que le pouvoir corrompt et que nombreux sont ceux qui souhaitent s'y maintenir, mais aussi y accéder.


Le titre de l'ouvrage promet un dossier brûlot sur les actes criminels commis par le pouvoir pendant la cinquième République. La lecture comble cet horizon d'attente, avec une densité d'information très élevée. Pourtant la lecture s'avère facile, addictive et propice à la prise de recul. Contrairement à ce qu'aurait pu craindre le lecteur, il ne s'agit pas d'un texte tout prêt confié à un dessinateur chargé de l'illustrer tant bien que mal dans l'obligation de caser des pavés de faits, de dates et d'individus. Il s'agit d'une enquête racontée avec verve et tension, avec rigueur et preuves à l'appui. Après avoir terminé, le lecteur se dit qu'il va passer à Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) du même journaliste avec Damien Cuvillier.



samedi 16 octobre 2021

Le Lama blanc, tome 1 : Le Premier Pas

Néfaste est l'année du Dragon.


C'est le premier tome de la première saison d'une série indépendante de toute autre, comptant six albums parus de 1988 à 1993. Il y a eu une deuxième saison en trois albums parus de 2014 à 2017, et réalisés par les mêmes auteurs. Celui-ci comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Au début du vingtième siècle, au Tibet, un enfant s'est accroché à un large cerf-volant et il vole dans le ciel, ainsi maintenu en l'air par le vent, les autres enfants tenant solidement la corde du cerf-volant. Un biplan équipé d'une mitrailleuse surgit dans le ciel, et le pilote dont le visage est caché par son casque et son écharpe ouvre le feu. L'avion s'en va. Le corps déchiqueté de l'enfant chute lourdement et s'écrase, son sang étant projeté au sol. Le grand lama Mirpa s'éveille, ayant conscience du caractère prémonitoire de ce rêve qui confirme la prophétie du maître : les temps sont proches. Non ! Les temps sont venus. Il réunit tous les moines dans la journée, dans le temple et s'adresse à eux. Néfaste est l'année du Dragon. En songe, il lui a été donné de voir tomber du ciel un cadavre. Et voilà ce que signifie ce songe ! Une multitude haineuse franchira les portes du pays par le sud. Le sang teindra de rouge les neiges éternelles, et les piliers de leur foi eux-mêmes vacilleront comme des hommes pris dans la tempête ! Il va devoir abandonner cette dépouille, ce véhicule usé par les ans, afin de préserver leur savoir de la destruction, afin de transmettre au monde la vérité. Mais dans vingt ans, l'année Terre-Taureau sera pire encore. Ainsi en a prophétisé Padma Sambhava, leur maître ! L'année Terre-Taureau… Cette année-là, un fauve au mufle de taureau labourera notre terre, et le vaniteux drapeau rouge flottera sur le Tibet. Des machines roulantes dévoreront ses routes, semant haine, peur et malheur !



Les moines sont terrifiés par ce discours. Le grand lama se dépouille des habits de sa fonction et s'avance en pagne pour sortir à l'extérieur. Il s'assoit dans la position du lotus à l'extérieur, et les moines l'imitent faisant un large cercle autour de lui. Mipam se concentre, prononce deux cris. Hhiiiiiiic  ! Phé ! L'arrière de son crâne se déforme, comme sous l'effet d'une pression intérieure. Il finit par céder et une quantité impossible de sang en jaillit. Un vent terrible se lève. Les moines médusés contemplent le lama : toujours en position du lotus, mais couché sur le dos, la tête dans une mare de sang, son corps se recroqueville, il rapetisse littéralement. Alors qu'il ne mesure plus qu'une quinzaine de centimètres, une pluie de fleurs se met à tomber doucement. C'est un miracle ! Et la peau du grand lama est fraîche à présent, comme celle d'un enfançon : il a réalisé l'état de bouddha ! Tzu a pris la minuscule silhouette dans ses mais, et l'élève au-dessus de la foule : elle se met à resplendir, comme le soleil à son lever, illuminant toute la région. Plus tard, un petit groupe de blancs, des tchilingas, arrive dans cette ville.


Il faut quelques pages pour saisir la nature du récit. À l'évidence, il se déroule au Tibet, au début du vingtième siècle, encore qu'il ne soit nulle part fait mention d'une date. Dans la première page, le lecteur se demande s'il doit prendre au premier degré l'image de ce garçon suspendu à un cerf-volant étant haut dans le ciel. L'attaque du biplan est sans pitié, et la quantité de sang répandu au sol semble trop grande. La scène bénéficie de visuels saisissants, et avec une opposition impitoyable entre la vulnérabilité de l'enfant ainsi accroché sous le cerf-volant et l'anonymat cruel du pilote. Le grand lama se réveille, et le lecteur comprend la nature onirique et prémonitoire de la séquence qui n'est donc pas à considérer de manière littérale. En revanche, il prend alors pied dans la réalité, décrite avec soin par l'artiste. Le lecteur regarde alors différemment les dessins pour s'imprégner la reconstitution historique. Il prend le temps d'observer les bâtiments : l'extérieur du temple où se réunissent les moines avec les décorations sur la façade, puis l'intérieur avec les draperies tendues, la disposition des habitations du village administré par le gyalpo, le lieu où il reçoit les visiteurs étrangers, la grande maison où se déroule l'accouchement. Il est visible que l'artiste s'est documenté, et il a même effectué un séjour au Tibet, qu'il met à profit pour rendre ses descriptions plus authentiques.



Le lecteur prend également le temps de regarder les tenues vestimentaires des moines, des civils et des quelques européens, ainsi que les meubles, les aménagements des pièces intérieures, et les accessoires de vie. Il se rend compte que Bess se montre très généreux en détails dans ses dessins : les armatures du cerf-volant pour tendre la toile, les instruments de musique des moines en fond de case lorsque le grand lama s'adresse à la communauté, les variétés de fleurs tombant du ciel, les objets personnels du grand lama, les ustensiles de cuisine d'Atma. En outre, il projette le lecteur dans les espaces naturels autour des villes : des paysages montagneux rocailleux, au sein desquels l'homme est parvenu tant bien que mal à accrocher ses bâtisses pour s'y installer. Il représente les éléments merveilleux ou surnaturels dans le même registre premier degré et descriptif : l'arrière du crâne du grand lama qui enfle jusqu'à éclater, son corps devenu de la taille d'une petite poupée, la pluie de fleurs, la manifestation du magicien Ngakpa Naldjorpa, le nécroman Bön avec sa peau verte, ou encore plus étonnant la manifestation de la réincarnation du grand lama Mipam. Le lecteur s'interroge alors sur la valeur à donner à ces phénomènes mystiques.


Le lecteur plonge dans un récit de nature historique, avec une reconstitution visuelle de grande qualité. Il découvre les circonstances de la naissance d'un tulkou, en l'occurrence un nouveau-né, et jeune garçon à la fin du tome qui est reconnu comme la réincarnation d'un lama, avec un grand lama se prêtant à une manipulation pour éviter d'avoir à céder le pouvoir, et à l'arrivée des blancs dans une mission d'évangélisation prônant l'exclusivité du dieu unique. Dès la première scène, la spiritualité est présente, plus au travers de manifestation surnaturelle que de tenants d'une foi : cerveau qui explose, pluie de fleurs, magicien qui vole dans les airs, apparition du spectre de Bouddha dans les nuages, manifestation de la forme spectrale du grand lama défunt à partir de la tête du tulkou. Les représentations sont littérales donnant l'impression d'un mysticisme très spectaculaire, fonctionnant sur la base de capacités surnaturelles dignes des meilleurs effets spéciaux. L'auteur ne rentre pas dans le dogme religieux, ne fait pas mention des trois véhicules. Il reste à un niveau qui s'apparente à un récit d'aventures. Lorsqu'il décrit une croyance, c'est une capacité extraordinaire. Par exemple en parlant d'un messager tibétain courant très vite en montagne : un Lung-gom-pa sait contrôler la matière qui le compose, par l'esprit. Sa force est alors celle d'une étoile au ciel, qu'il ne doit plus quitter des yeux. Encore que pour ce cas précis, le dessinateur représente simplement un individu normal en train de courir normalement, avec juste une première case plus métaphorique le montrant au sommet d'une crête avec les nuages et le ciel bleu en arrière-plan. Ce positionnement narratif s'avère quelque peu déconcertant car l'auteur a ancré son récit dans une communauté religieuse tibétaine et évoque le phénomène, ou la croyance, de tulkou, c’est-à-dire la réincarnation. En la montrant de manière prosaïque, il provoque une prise de recul du lecteur qui s'interroge sur les mécanismes d'un tel phénomène. À partir de quel moment la réincarnation est-elle achevée ? À partir de quel moment, l'esprit de l'individu originel (ici, le grand lama Mirpa) supplante-t-il celui de l'enfant dans lequel il se réincarne ? S'agit-il finalement de deux individus distincts entre l'originel et le réincarné, ou est-ce la continuité d'une existence précédente, souvenirs compris ? Finalement, y a-t-il des âmes normales et des âmes réincarnées, ou les âmes normales sont-elles également la réincarnation d'individus ou d'autres créatures ou animaux ? À ce stade du récit, l'absence de perspective religieuse laisse le lecteur perplexe sur le propos même de l'auteur.



Dans le même temps, le récit est captivant pour lui-même. Les dessins et le dialogues permettent de se projeter dans une communauté religieuse dont le chef spirituel décède, après une prophétie de l'avènement de temps néfastes. L'intrigue s'avère divertissante et prenante : la menace prophétisée imprécise, l'arrivée des occidentaux, les manigances du grand lama Migmar pour conserver le pouvoir, l'alliance du responsable du village où est né le tulkou, les deux hommes de confiance du lama Mipam qui suivent ses instructions à la lettre (le défunt continuant ainsi à agir dans le présent, par leur entremise), les quelques moments de violence qui brisent des existences. Le scénariste est un conteur hors pair qui sait capter et retenir l'attention du lecteur avec un récit très riche, lui donnant envie de connaître la suite.


Le titre donne l'impression au lecteur que cette bande dessinée va l'immerger dans une aventure dans laquelle le bouddhisme jouera un rôle prépondérant. À la fois, il est satisfait, et à la fois il reste sur sa faim. Georges Bess réalise une narration visuelle de premier choix, à la fois par la reconstitution historique, à la fois pour la mise en scène et la construction des séquences. Alejandro Jodorowsky entremêle avec art une aventure, une dimension historique, des personnages originaux, de la violence, du mysticisme, tout en évitant soigneusement de parler de la doctrine du bouddhisme tibétain.



mardi 12 octobre 2021

Rusty Brown

Humanité poignante


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Ce récit a été publié pour la première fois en entier en 2019. En fin de tome, l'auteur explicite quelles parties ont fait l'objet d'une prépublication. La première partie (113 pages) a été publiée dans New City et dans Chicago Reader entre 2000 et 2003. La deuxième (pages 114 à 182) a été dessinée entre 2002 et 2004, et a été sérialisée dans Chicago Reader. La troisième (pages 183 à 263) a été réalisée en 2010, et publiée dans The book of other people, puis sérialisée dans Chicago Reader. La quatrième partie est inédite (sauf pour les 4 premières pages) et réalisée entre 2012 et 2018. Cette bande dessinée est l'œuvre d'un unique auteur : Chris Ware, pour le scénario, le dessin, les couleurs, le lettrage.


Le tome débute par un dessin de la ville où réside Rusty Brown et ses parents, puis leur maison, puis sa chambre, respectivement qualifiés de Metropolis, de quartier général et de centre de commande. Puis un dessin en pleine page montre son école. Il n'y en a pas deux semblables : les cristaux de neige. Quel phénomène remarquable ! Les principaux personnages de cet ouvrage sont W.K. Brown dans le rôle de W.K. (Woody) Brown, Alison White dans le rôle d'Alice White, Jordan Wellington Lint III dans le rôle de Jason Lint, Chalky White dans le rôle de Calcium (Chalky) White, Joanna Cole dans le rôle de Joanne Cole, Franklin Christenson Ware dans le rôle de M. Ware, et Rusty Brown dans le rôle de Rusty Brown. En 1975, au lever du jour, un unique flocon de neige vient se poser sur le rebord de la fenêtre de Chalky White, alors que dans une autre maison, Rusty déclare son amour. Dans le même temps, la grand-mère vient réveiller Alice pour qu'elle fasse sa toilette.



Bien au chaud sous la couette, Rusty Brown est en train de jouer avec sa figurine de Supergirl, comme dans une romance entre elle et lui. Sa mère le rappelle à l'ordre : il doit se lever, et dégager l'allée, en pelletant la neige. Bien au chaud sous sa couette, Chalky entend sa grande sœur lui dire qu'elle passe la première dans la salle de bains. Rusty est sorti chaudement habillé avec sa poupée de Supergirl sous sa parka, se disant qu'elle enlèverait toute cette neige en un rien de temps avec sa vision calorifique. Il finit par se demander s'il lui arrive de rencontrer des difficultés pour l'arrêter. Chalky reste tranquille sans penser à rien. Puis il entend ses parents parler de lui depuis l'intérieur de la maison : il se dit qu'il bénéficie sûrement du superpouvoir de super-audition. Chalky reste tranquille dans son lit en contemplant le plafond. Rusty a fini de déblayer l'allée et la porte du garage s'ouvre, le laissant rentrer : il se demande comment il a acquis son superpouvoir, et comment il va améliorer le sort du monde avec la responsabilité que ça lui donne. Chalky s'est levé discrètement et se tient devant la porte de la salle de bain où sa grande sœur finit de s'habiller : il lui dit qu'il ne veut pas aller à l'école. William regarde par la fenêtre et se demande pour quelle raison son fils reste planté dans le garage sans rien faire.


Plusieurs façons d'aborder cette œuvre : un respect intimidé, presque craintif, pour un auteur reconnu comme faisant œuvre de littérature, ou une inconscience très normale car il ne s'agit après tout que de dessins dans des cases, alignées en bande, rien de bien compliqué à lire. Le lecteur se rend bien compte du soin maniaque apporté à l'ouvrage : la jaquette amovible dépliable, la couverture avec les différentes typographies du nom du héros, dans des motifs géométriques, la deuxième de couverture avec un cadre indiquant que ce livre est la propriété de Rusty Brown (nom porté au crayon de couleur), les trois premières pages montrent les lieux de vie de Rusty, puis vient la double page sur l'unicité de chaque flocon de neige, la présentation de sept principaux personnages, une double page pour le titre, et l'histoire débute. Le premier chapitre est donc consacré à la première journée d'école de Chalky et à la même journée pour les autres personnages qui se croisent en fonction des moments de la journée. Les dessins sont d'une grande lisibilité, très proches de la ligne claire, avec de nombreuses formes géométriques simples pour les éléments de décors, une représentation de la réalité tout public. Puis le récit se focalise sur le père de Rusty au temps présent avec des retours en arrière et la nouvelle qu'il a écrite ici racontée sous forme de bande dessinée intégré à la narration. Vient ensuite l'histoire de Jason Lint, celui qui maltraite Rusty à l'école, sa vie racontée depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Le dernier chapitre s'attache à la maîtresse d'école afro-américaine Joanne Cole au temps présent avec de nombreux retours en arrière sur sa vie jusqu'à ce moment. Tout du long, les dessins conservent cette précision incroyable, réalistes avec un degré de simplification. Le nombre de cases par page est assez élevé : une quinzaine en moyenne. Cela peut aller d'une page qui contient une demi-douzaine de cases, à une qui en contient 176 (minuscules, mais parfaitement lisibles). Les couleurs sont posées en aplat à quelques exceptions près. Le lecteur note que l'artiste varie la graphie des textes en fonction du contexte, avec des phylactères parfois minuscules également.



Donc, oui, c'est bien une bande dessinée avec des cases bien rectangulaires, des dessins très faciles à lire (même dans les petites cases) racontant la vie de personnages auxquels le lecteur s'attache vite du fait de leur fragilité (Rusty, Chalky), de leur gentillesse (Alice, Joanne), de leur mal-être (William), de leur détachement (Chris), de leur manque de maîtrise sur leur vie (Jason). C'est aussi plus que ça. Dès la prise en main, le lecteur fait ce constat : format à l'italienne, un peu plus d'un kilo et demi. Sa curiosité le pousse à enlever la jaquette amovible : il découvre la reliure de très grande qualité, ainsi que ce jeu sur les formes géométriques et sur la graphie de Rusty Brown. Il se rend compte que la jaquette se déplie : en plus des ronds se focalisant sur un détail visuel du récit, il découvre un labyrinthe, une autre façon de plier la jaquette, un très joli motif de tapisserie, des vues isométriques des principaux lieux, et une vue en coupe de la fusée dans laquelle voyage les personnages de la nouvelle écrite par WK Brown. Un soin rare et une minutie maniaque apportés à une simple jaquette. Puis il y a cette présentation des personnages qui portent un nom légèrement différent dans l'histoire, comme s'ils jouaient un rôle de composition. L'auteur attire l'attention du lecteur sur l'artificialité de ses personnages.


Puis le lecteur plonge dans cette journée et il est frappé par l'apparence de Rusty Brown dents de devant en avant, yeux ronds et vide, coupe de cheveux à la Playmobil, visage exprimant souvent le mal-être de la victime sans défense. Pourtant les formes de sa silhouette sont rondes et douces, en rien agressives ou tourmentées. De la même manière son père a l'air totalement inoffensif : rondouillard, dégarni, avec des grosses lunettes. L'auteur se met en scène avec encore moins de cheveux, et également un peu empâté. Chalky a l'air plus jeune que Rusty, craintif à l'idée de se retrouver dans une école où il ne connaît personne, moins défaitiste que Rusty. Alice est une jeune fille attentionnée, respectueuse, dans des habits sans fantaisie. Le cas de Jason est un peu différent : les contours de sa personne restent doux et arrondis, mais le lecteur le voit vieillir au fur et à mesure, de nourrisson à vieillard, dans les différentes phases de sa vie. Il en va de même pour Joanne. Cette représentation des individus, simplifiées et tout public, rend la projection du lecteur dans chaque personnage, plus facile car ils sont plus expressifs et leurs différences sont moins marquées. À quelques reprises, l'artiste joue sur le mode de représentation en en changeant radicalement. Par exemple, quand Jason est encore un nourrisson, la représentation des individus et des environnements est nettement simplifiée comme s'ils étaient vus par son esprit encore en développement. Le mode de représentation change également radicalement d'apparence pour l'autobiographie du fils de Jason qui exprime toute la colère qu'il ressent envers son père.



S'étant embarqué dans les cent premières pages que Chris Ware qualifie d'introduction, le lecteur commence par se rendre compte que la lecture est lente, du fait du nombre de cases, du fait des petits (voire très petits caractères), du fait de la double narration (les quatre cinquièmes du haut consacrés à Rusty, et la bande inférieure consacrée à Chalky & Alice), et du fait de la narration très carrée, et très naturaliste. Il est frappé par la banalité de ce qui est décrit : se lever, accomplir les tâches quotidiennes, la fascination de Rusty pour les superhéros, le décalage avec les préoccupations des adultes, les phrases toutes faites échangées entre collègues, l'entrée en classe, etc. En même temps, il est tout aussi frappé par les particularités qui lui sont montrées. La complémentarité entre dessins et phylactères est extraordinaire, sans jamais de répétition avec des interactions si évidentes qu'elles sont invisibles si le lecteur n'y prête pas attention. Cette banalité du quotidien est indissociable de l'environnement. Il neige : l'artiste laisse des zones blanches sur la page, ajoute des flocons qui semblent comme manger le dessin ou l'effacer à l'endroit où ils se trouvent. La pureté immaculée de cette neige ne semble pas de ce monde, et introduit une forme d'hostilité douce dans l'environnement. Du coup, le quotidien des uns et des autres est fortement contraint par ces intempéries, à commencer par le rituel de s'habiller en conséquence, et de se départir de sa tenue d'extérieur en entrant dans un bâtiment, des gestes banals pour des individus habitués au grand froid, des gestes exotiques pour des individus vivant dans des régions tempérées. Dans le même temps, le lecteur se retrouve vite à compatir aux malheurs de Rusty qui n'est pas battu, mais déconsidéré aux yeux de son propre père, et en butte aux mesquineries de certains de ses camarades de classe. En quelques (petites) cases, l'auteur montre l'attachement de Rusty à ses moufles offertes par sa grand-mère (un souvenir chaud et agréable) et la méchanceté presqu'inoffensive d'un grand qui crache dans une de ses moufles juste pour l'embêter. Ware ne déploie aucun effet mélodramatique : il reste juste factuel avec ses dessins un peu froids, presque dépassionnés.



Ainsi le lecteur compatit avec ces individus banals et sans éclats, apprécie comment chacun voit la réalité à sa manière, et vit les petits riens de la vie de son point de vue, avec sa position sociale, son âge, son caractère : un récit choral mettant en avant la particularité de chaque vie quotidienne. Il arrive à la fin de l'introduction, éprouvant la sensation d'avoir lu un roman complet, réalisé par un auteur attentionné pour ses personnages, mais sans sensiblerie pour autant, avec un ton très personnel. Sans marque particulière, il passe à la seconde partie… et il découvre un second roman tout aussi riche que le premier, de 68 pages dont 22 pages sont en fait la nouvelle écrite par WK Brown, et présentée sous forme de bande dessinée. Cette nouvelle est supposée avoir été écrite dans les années1950, et Ware met en œuvre l'imagerie SF correspondante. La suite de ce chapitre est consacrée aux débuts professionnels de William, et à sa relation avec la femme qui l'a dépucelé. Les dessins sont toujours aussi ronds et un peu froids, très factuels, et c'est dans cette partie que se trouve la page avec 176 cases. Avec un peu de recul, le lecteur y voit un auteur à la carrière artistique contrariée, et son œuvre majeure (la nouvelle en question). Il peut prendre la mesure de l'influence de la vie quotidienne et de l'histoire personnelle de Brown sur ce qu'il écrit, et projeter ces liens sur Chris Ware auteur lui-même, à ceci près que lui a réussi sa carrière artistique.


La troisième partie est consacrée à la vie d'un homme né dans une famille aisée, et menant sa vie de manière plutôt égoïste. Mais il se produit un phénomène psychologique étrange chez le lecteur. Il ne juge pas tant que ça Jason Lint. C'est le personnage principal, et dans les deux chapitres précédents, le lecteur a éprouvé une forte empathie pour plusieurs personnages, chacun imparfait, prenant conscience du degré auquel le déroulement de leur vie découle de leur milieu social, de l'environnement dans lequel ils vivent, de leurs parents, de leur éducation. Le même processus d'identification et d'empathie se produit avec Jason alors qu'il est responsable de la mort d'un de ses amis sur le siège passager, alors que Jason était le conducteur sous l'emprise d'un produit psychotrope. Le lecteur voit également revenir les thèmes des chapitres précédents : l'éducation, la filiation, le conditionnement social et familial, les moments de plaisir, les premières fois qui ont laissé une empreinte indélébile dans l'individu qui va chercher à les retrouver ou à les recréer, consciemment ou inconsciemment, tout le long de sa vie, l'angoisse, la maladresse, la solitude, l'incommunicabilité, mais aussi la richesse du monde intérieur de chaque individu, son unicité et les différentes couches de conscience qui coexistent dans l'esprit d'un individu. Dans cette partie, de temps à autre, le lecteur prend conscience d'autres effets visuels subtils. Dans le premier chapitre, l'artiste a habitué l'œil du lecteur aux répétions visuelles : un même plan sur deux pages en vis-à-vis, un motif récurrent à peu de cases de distance. Ainsi le lecteur se fait la remarque que telle case répond à un autre moment, ou que Chris Ware s'amuse bien avec le motif géométrique du cercle, pouvant aussi bien devenir le symbole d'une fleur que du sein d'une femme.



La dernière partie, celle inédite, s'attache à la maîtresse de Rusty Brown. La tonalité du récit change imperceptiblement et il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre en quoi. Cette institutrice a choisi une vie solitaire : rien n'indique qu'elle lui a été imposée, ni par son éducation, ni par les circonstances de sa vie. C'est un choix positif, alors que les précédents personnages souffrent de solitude, même quand ils ont une vie de famille normale. Visuellement, Joanne ne semble avoir qu'une seule expression : un visage impassible, et souvent compréhensif pour tous ses interlocuteurs. Elle se rend à l'église, elle est croyante, et elle joue du banjo (comme Chris Ware lui-même). Elle est en butte à un racisme sous-jacent, non-agressif mais humiliant. Certains individus blancs s'adressent à elle comme si elle avait une intelligence limitée, celle d'un enfant, malgré son statut d'institutrice. Elle est à la fois bien intégrée dans la société, et à la fois une personne irrémédiablement différente. Le lecteur fait le rapprochement avec le fait que Rusty est roux, ce qui le différencie aussi, mais d'une autre manière, des autres. Son père est également roux. Jason se retrouve également un peu à l'écart du fait de la fortune de ses parents. Malgré son impassibilité apparente et son altruisme naturel (ou peut-être cultivé), Joanne n'est pas une sainte et connaît aussi des moments de déprime ou peut être excédée par certaines situations qu'elle vit comme des injustices. Elle reste un personnage positif et admirable tout du long… et pourtant quelque chose semble clocher, ou manquer pour faire sens. Cette pièce manquante arrive en fin de tome et est un crève-cœur. Puis, le lecteur tourne la dernière page et découvre un mot s'étalant sur la double page : entracte. Cela annonce-t-il un deuxième tome ?


Ce n'est qu'une bande dessinée avec des dessins bien faits dans des cases bien délimitées avec une sensation de rigueur géométrique, qui raconte la vie de quatre personnes pour la première partie, d'un homme sur une journée pour la seconde sur plusieurs décennies, pour la troisième d'un autre homme de sa naissance à sa mort, et pour la dernière d'une femme de son enfance à quarante ou cinquante ans. Ce n'est que la vie banale de personnages de papier. Une fois qu'il s'est accoutumé à la narration en petites cases, le lecteur se retrouve ému par ces individus si particuliers dans ce coin précis du Nebraska, et pourtant éprouvant des sensations si identiques aux siennes. Il n'y a aucun mélodrame appuyé ou savamment épicé, mais plutôt une honnêteté franche avec une sensibilité aiguisée, et l'expérience de ce qui fait tout le drame de la vie humaine. Qu'il soit sensible ou non à l'extraordinaire habileté de la narration visuelle, le lecteur ressent ces récits poignants dans son âme, des êtres identiques à lui, alors que la société dans laquelle ils vivent semble incapables de créer les conditions nécessaires pour que chacun en ait conscience. En fonction de son propre parcours de vie, le lecteur reconnaît des états d'esprit par lesquels il a pu passer, des réflexions qu'il a pu se faire, ou se dit que telle façon de voir les choses est originale, qu'il n'y aurait pas pensé comme ça, mais que ça reflète bien ce qu'il a ressenti. Il lui suffit pour ça de penser à l'intensité des premières fois et à l'empreinte durable qu'elles laissent Ces personnages de papier, pathétiques perdus dans un petit patelin du Nebraska, sont ses frères en humanité, avec une rare profondeur.



vendredi 8 octobre 2021

Intense

Et être amoureux, c'est quoi au juste ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n'appelle pas de suite. Sa première publication date de 2019 en Argentine et de 2021 en France. Cette bande dessinée est l'œuvre de Sole Otero, autrice complète. Elle est en couleurs et compte 172 pages.


Dans l'espace à une distance raisonnable de la Terre, Coco, une extraterrestre, a pour mission d'assurer la sécurité du périmètre et à protéger le vaisseau-pouponnière d'éventuelles représailles des mâles de l'espèce ou de tout autre menace. Elle fait partie d'un groupe de femelles qui s'est enfui de Club, leur planète d'origine, pour éviter la mort reproductive. En effet, leur corps est biologiquement programmé pour donner la vie et mourir lors de l'accouchement. Mais un jour, un groupe clandestin de femelles a décidé de fuir la planète. Grâce à l'invention d'une machine à hypnotiser appliquée sur le cerveau des mâles, la fuite a pu se faire sans recourir à la force. Les femelles sont parvenues à s'échapper de la planète à bord d'un vaisseau-pouponnière, dans lequel 100% des femelles ont pris place. Les mâles de l'espèce ne sont pas restés les bras croisés, et ils les traquent depuis lors jusqu'aux confins de l'univers. Entre-temps, les rebelles ont conduit le vaisseau pouponnière jusqu'au secteur 4:3:26:32:12:16 de la galaxie, où elles ont choisi de s'arrêter. C'est là, à l'abri des mâles, que les meilleures scientifiques s'affairent à modifier génétiquement les mécanismes de reproduction de l'espèce. L'objectif est d'obtenir une reproduction efficace et dépourvue de risques pour la femelle.


Malgré l'équipement très complet du vaisseau, Coco s'ennuie. Elle demande à Kiki, l'intelligence artificielle du vaisseau, quelles sont les possibilités de copulation offertes par ce secteur stellaire. Celle-ci lui propose plusieurs espèces différentes jusqu'à ce que Coco retienne un jeune humain mâle, d'une vingtaine d'années. Kiki le téléporte dans le vaisseau, et ils s'adonnent à une longue partie de jambes en l'air, enchaînant plusieurs positions avec prévenance et envie. Alors qu'ils sont tous les deux détendus, en train de se reposer allongés, l'homme se livre à des marques d'affection en se collant contre le corps de sa partenaire et en lui embrassant tendrement la joue. Coco demande à son IA ce qui se passe. Elle plonge l'homme dans l'inconscience et lui explique que les êtres humains sont des êtres intelligents, mais ils sont 67% moins développés que la race de Coco. Ils conservent encore ce qu'ils appellent des sentiments. À la demande de Coco, Kiki renvoie l'humain sur sa planète. À la réflexion Coco trouve que ça a été bizarre, mais elle croit que cela ne la dégoute pas. Elle demande à Kiki d'accéder aux données de l'humain, puis s'il est possible de l'enlever à nouveau.



Voilà une bande dessinée qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, il y a une femme nue sur la couverture, mais c'est une extraterrestre et ses deux triplets de seins n'ont rien d'érotique. Ensuite, elle a l'ampleur d'un véritable roman s'inscrivant dans le genre de la science-fiction, mais parlant essentiellement d'amour même si la protagoniste recherche d'abord des relations sexuelles satisfaisantes, mais avec un unique partenaire. Enfin, elle présente la particularité de raconter cette recherche du plaisir sexuel sous l'angle féminin écrit par une femme. L'autrice ne néglige aucune de ces facettes de son récit. En termes de science-fiction, elle commence par trois pages de présentation, six illustrations par page en 3 rangées de deux sur fond d'espace étoilé, des représentations simplifiées à destination de Coco pour lui rappeler l'historique de sa race extraterrestre et sa mission à bord du vaisseau spatial. Le lecteur découvre ensuite sa silhouette humanoïde, nue, avec une grosse tête et de très gros yeux, ce qui lui donne un air de naïveté enfantine, et qui la rend à la fois étrangère à la race humaine et très sympathique. Le lecteur découvre ensuite la forme du vaisseau spatial : une soucoupe volante, ses grandes pièces spacieuses et stériles, ses portes en forme de vulve, la salle de pilotage, les énormes écrans pour communiquer avec les autres extraterrestres, le faisceau téléporteur, le faisceau réarrangeant les molécules de son corps, les cheffes de sa sororité, le vaisseau-pouponnière. L'artiste représente tout avec une forte simplification des formes, et les habille avec une mise en couleurs essentiellement à l'aquarelle. C'est doux et agréable à voir, parfois un peu stérile, inventif et un peu amusant.


Coco a donc décidé de développer une relation monogame avec un homme humain, qui soit sexuellement satisfaisante, et même de qualité. Elle demande à l'intelligence artificielle (IA) du vaisseau comment s'y prendre, et y consacre le peu de patience dont elle dispose, se conduisant un peu comme une enfant pressée : créer une apparence humaine synthétique, et descendre sur Terre, étudier toute l'information pertinente utile (Coco y consacre moins d'une minute), s'installer dans un appartement à Buenos Aires meublé en fonction des résultats du rapport, en fonction du profil psychologique qui doit séduire l'humain cible, s'habiller en fonction des goûts de Pedro Marial, faire comprendre que Coco est disponible mais pas dans le besoin. Le récit prend une drôle de tournure : l'intelligence artificielle explique l'art de la séduction à Coco qui prend le nom de Laura. Elle a donc une apparence qui répond exactement aux goûts de l'humain qu'elle a choisi, et elle doit faire l'apprentissage des coutumes humaines. Après une page de transformation (page 26) assez bizarre dans ce qu'elle montre, une composition similaire à celle de la couverture, Coco s'installe dans son appartement découvre son corps, s'habille et se rend au café où Pedro Marial a ses habitudes. Le lecteur mesure mieux le talent de dessinatrice de Sole Otero. Les êtres humains sont également dessinés de manière simplifiée, mais pas caricaturale. Il peut donc observer Coco découvrir les différentes parties de son corps, puis la voir habillée. Il fait connaissance avec Pedro, puis les amis de Pedro, puis ses relations de travail. Sous une apparence tout public et simple, les dessins contiennent une bonne densité d'information, que ce soient les différentes tenues vestimentaires, ou les expressions de visages, les occupations auxquelles vaquent les uns et les autres. D'une certaine manière, ces représentations peuvent sembler un peu naïves, d'un autre côté, elles montrent bien des adultes avec un langage corporel et des expressions d'adultes.



Sur Terre, les environnements se font plus détaillés : l'aménagement de la chambre de l'appartement de Coco, sa décoration et son ameublement, le café où elle rencontre Pedro, le tableau du restaurant où elle mange avec lui, les différents lieux où ils sortent ensemble, le bar pour la soirée avec ses amis, le deuxième appartement de Coco, la librairie où se tient la séance de dédicaces, la boîte de nuit, etc. L'artiste reste dans le même mode de représentation : des traits fins et légers pour détourer, une mise en couleurs à l'aquarelle parfois rehaussée aux crayons de couleur pour apporter du relief et de la consistance aux surfaces ainsi détourées. Chaque page se lit rapidement et facilement, sans paraître creuse ou inconsistante pour autant. Quelle que soit la situation, la créatrice semble considérer ses personnages avec gentillesse et compréhension, donnant à voir leur état d'esprit par l'expression de leur visage et leur posture, générant ainsi une belle empathie chez le lecteur.


Avec sa profusion de seins dénudés, la couverture indique que le personnage en couverture est sexualisé, féminin, et le titre sous-entend des relations intenses. De fait le premier accouplement a lieu en pages 10 & 11 : Coco a conservé sa forme extraterrestre anthropoïde, parfaitement compatible avec l'homme nu que l'IA téléporte dans le vaisseau. Il y a un gros plan sur une fellation et un autre sur un cunnilingus, et les amants adoptent trois positions différentes. Ls dessins sont explicites et en même temps avec une charge érotique étrangement faible. L'acte sexuel suivant se déroule en page 29, alors que Laura / Coco fait l'expérience de la masturbation dans son corps de terrienne. Le suivant se déroule entre Laura & Pedro pendant 10 pages : les dessins restent dans un registre descriptif et simplifié, éloignés du photoréalisme. Le consentement et le plaisir se voient dans les gestes et les attentions. Il ne s'agit pas d'une performance sportive, mais de prendre plaisir pour l'une et l'autre, en étant attentif à son partenaire. Il ne s'agit pas de montrer les corps de la façon plus précise possible, mais plutôt les gestes et les émotions. Dans la suite de l'histoire, le lecteur assiste encore à six autres parties de jambes en l'air. La majeure partie de l'histoire se concentre donc plus sur les faits et gestes de Coco et ses stratégies, mais les relations sexuelles ne se limitent pas à un point de passage obligé, et on passe à autre chose. C'est une partie importante de la motivation première de Coco. Dans le même temps, la scénariste n'oublie pas l'intrigue plus globale du sort de cette race extraterrestre, en arrière-plan avec les réunions de Coco sur son vaisseau, au premier plan pour la fin du récit.


La lecture de cette histoire s'avère effectivement intense, que ce soit pour la vie de l'extraterrestre femelle Coco, sur le plan affectif et sur le plan sexuel, ou en termes de rythme de lecture. Sole Otero met en œuvre une narration graphique personnelle, mélange très réussi de description et d'imprécision privilégiant les sensations. L'amalgame de plusieurs genres (SF, comédie, apprentissage) bénéficie d'un dosage parfait, et explore des questions comme la nature d'une relation amoureuse, l'idée qu'un partenaire se fait de l'autre, l'intérêt personnel avant celui du groupe, avec quelques touches humoristiques bienvenues et amusantes.



jeudi 30 septembre 2021

Zaï zaï zaï zaï

Les pierres n'ont pas toujours la même ombre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive.


Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. Le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. Le responsable demande à Fabrice de le suivre. Le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. Le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. Le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne.


Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? Le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ?



La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. Le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. Le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. De ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles.


Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. De la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant…



Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant.


Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. Le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin.



Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. Le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc.


Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.



jeudi 23 septembre 2021

Orcs et Gobelins T11: Kronan

La vengeance n'apporte qu'amertume et souffrance.


Ce tome fait suite à Orcs et Gobelins T10: Dunnrak (2020) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2021, et ce tome comporte 46 pages de bande dessinée, 3 pages de recherches graphiques, et une page présentant la couverture des tomes 1 à 19 de la série Nains, des 30 tomes des séries Elfes bleus, sylvains, blancs, semi-elfes, noirs, des tomes 1 à 11 de la série Orcs & Gobelins, et des tomes 1 à 4 de la série Mages. Ce tome peut se lire sans aucune connaissance préalable des séries des Terres d'Arran, indépendamment de tout autre. Il a été réalisé Jean-Luc Istin pour le scénario, Sébastien Grenier pour les dessins et J. Nanjan pour les couleurs.


Kronan, un orc de Mahalal, est assis sur trône dans une grande salle, dans un palais troglodyte avec une trentaine de personnes de sa cour, assises à même le sol, buvant ses paroles. Il évoque une de ses aventures du passé, une chevauchée à l'aube dans le royaume d'Aktmar, une de ces matinées où le froid mordait la couenne. Une armée de mercenaires Chad' accompagne Nawell, la reine d'Antarya vers un village fortifié. Sur les remparts, les soldats reconnaissent l'armée de la reine et ouvrent les lourdes portes. Elle pénètre avec ses hommes dans la place forte, et toujours à cheval, elle demande où se trouve la maison du guérisseur. Le villageois répond : elle le remercie et elle lui passe son épée au travers du corps. Elle ordonne qu'on lui amène le guérisseur, sa femme et sa famille, en ce qui concerne les autres elle ordonne de le tuer tous. Certains villageois invoquent leurs dieux, d'autres se contentent de détaler. Toute tentative de négociation était vaine et ne propose qu'une issue fatale : la mort ! Les Chad' oubliant leurs maux se bide se jettent sur eux comme de foutus lions. Le guérisseur est amené devant la reine Nawell et implore sa pitié lui rappelant qu'il l'a mise au monde. Elle le décapite d'un revers de lame et ordonne de tuer sa famille, en s'arrangeant pour que ça dure longtemps.



Quelques temps plus tard, Kronan voit le soleil se lever sur la capitale Antarya, alors qu'il est crucifié sur une haute croix. Il crève de soif, il entend les vautours qui renifle sa sueur et son sang, en attendant qu'il calanche pour planter leur bec immonde dans sa viande et se repaître de ses viscères. Il hallucine, imaginant une armée de zombies à ses pieds. Au bout d'un instant, ils disparaissent et Kronan commence à être la proie du désespoir. La veille encore, il avait été réveillé dans son lit, avec une femme à ses côtés, par un soldat cognant à la porte. Il était convoqué par la reine sur la place publique. Arrivant sur la place d'Alaïm, il constate que toute l'armée de mercenaires est présente, ainsi que ses propres hommes. La reine Nawell se lance dans son discours : pour le bien de leur royaume, afin que la paix perdure pour le libre-échange et la prospérité du commerce, elle a reconsidéré sa décision et décidé d'accepter Syrius pour époux. Ce dernier disposant d'une armée régulière et professionnelle, elle indique que l'armée d'Antarya n'a plus de raison d'exister, et elle leur ordonne de se disperser et de regagner leur demeure dans le calme. Pendant qu'ils partent, Kronan monte les marches pour parler directement à la reine.


Dans les dédicaces, le scénariste indique explicitement qu'il a écrit un récit pour rendre hommage à Robert Ervin Howard (1906-1936) et qu'il a repris l'intrique et la trame de la nouvelle Une sorcière viendra au monde (A Witch Shall be Born, 1934) mettant en scène Conan. Effectivement, si le lecteur connaît déjà cette histoire, il en retrouve la trame inchangée, ainsi que la scène frappante de Conan / Kronan sur la croix, mordant à belles dents dans le cou d'un vautour qui est passé trop près, pour en boire le sang. L'orc correspond bien à un barbare, particulièrement massif, avec une très grosse épée, très résistant, et malin : il fonctionne très bien dans ce rôle. L'artiste apporte un souffle épique irrésistible avec des images qui s'impriment durablement sur la rétine : l'arrivée de la troupe de la reine vers la ville fortifiée sur un plateau enherbé au milieu des montagnes, Kronan au sommet de sa croix dans une zone désertique, la perspective des escaliers menant à l'entrée du palais où se tient la reine pour son discours, la façade du palais troglodyte, Kronan sur son buffle aux cornes incroyablement longues avec son armée déployée derrière lui, l'immense bibliothèque, les deux armées s'élançant l'une contre l'autre. Très vite, la bouche du lecteur s'ouvre malgré lui, submergé par ces visions spectaculaires par leur force, la manière dont elles capturent l'énergie d'un moment, ou son mouvement, ou sa dimension mythologique.



Le lecteur se retrouve complètement transporté ailleurs par la narration visuelle, et s'implique d'autant plus dans son absorption des images. Il relève de nombreuses conventions spécifiques au genre Fantasy : l'épée de Nawell beaucoup trop longue pour être maniée, sa position en haut des escaliers beaucoup trop éloignée des soldats pour qu'elle puisse être entendue, les cornes du buffle qui devraient lui faire ployer l'échine et baisser encore plus la tête, les défenses de repaire du mage qui occasionnent la mort de la plupart de ses clients potentiels, l'ampleur de l'armée de Kronan qui nécessite une logistique et une intendance impossibles, par exemple. Mais cela correspond à la licence artistique de l'artiste qui lui permet d'insuffler un élan épique qui fait partie des conventions du genre. Le lecteur est moins prêt à augmenter son niveau de suspension d'incrédulité consentie pour d'autres détails. Il a du mal à comprendre pourquoi en pages 8 & 9, il y a deux autres individus en croix à proximité de celle de Kronan, et pourquoi il n'y en a plus du tout en page 13. Il hésite à accepter le rouge à lèvres très soutenu de Nawell en page 6. Il éprouve parfois des difficultés à concilier ce que dit le texte avec ce que montrent les images. Les cartouches évoquent un village, alors que c'est une ville de moyenne importance avec des fortifications hautes et épaisses qui protègent les constructions qui sont toutes en dur. En son for intérieur, l'orc estime que se rendre au temple des savoirs anciens de la porte des Döls était une pure folie, mais les planches montrent qu'il s'en sort sans difficulté aucune. Il en va de même pour Nawell qui a été torturée et violée pendant plusieurs semaines et même mois, mais dont le corps est toujours parfait, sans une seule marque. Cette quelques occurrences créent une forme de dissonance cognitive, le lecteur ne sachant plus à quel saint se vouer, ou en tout cas à quel narrateur se fier. Enfin, en fonction de sa sensibilité, il peut également trouver que l'artiste aurait pu s'impliquer plus pour que différents plans d'un même environnement ne semblent pas déconnectés, comme si la prise de vue était conçue exprès pour éviter d'avoir à assurer la cohérence du décor d'un angle de vue à l'autre. Dans le même ordre d'idée, les armées de Kronan et de Syrius donnent l'impression de charger l'une contre l'autre sur un terrain parfaitement plat, dépourvu de tout relief.



Avec ces détails en tête, le lecteur remarque que le scénariste décrit régulièrement une partie de ce qui se passe dans les cartouches de texte, pas tout à fait redondant avec ce que montrent les dessins, mais pas forcément utile. D'un autre côté, ce dispositif présente également des avantages : il apporte une partie du goût des écrits de RE Howard, et il permet d'avoir accès au flux intérieur de pensées du personnage principal. Ce dernier étoffe sa personnalité et offre au lecteur un point d'accroche émotionnel, en particulier quelques pointes de cynisme léger, une saveur très appropriée. De temps à autre, le lecteur remarque que dans ce flux d'observations, l'auteur a glissé une discrète pointe humoristique bien trouvée. Impossible de ne pas sourire quand devant l'immensité de la bibliothèque et le nombre incommensurable d'ouvrages qu'elle contient, l'orc se dit que c'est un labyrinthe de savoir et qu'il ne sait pas où commencer, une remarque assez narquoise sur le volume du savoir, et son caractère indéchiffrable par un barbare. Le lecteur sourit également franchement quand Kronan fait la preuve de l'incompétence d'un prêtre qui l'a maudit en lui prédisant qu'il verrait sa virilité se faner. Il est hilare avec le portrait critique que l'orc fait des mages.


Totalement immergé dans les Terres d'Arran depuis le début, ou de passage, le lecteur peut apprécier le récit de la même manière. Le scénariste annonce explicitement qu'il rend hommage à Robert E. Howard en adaptant un de ses récits de Conan. Il le fait en le transposant dans cet univers de manière respectueuse, sans le faire à la lettre, ce qui rend l'histoire d'autant plus vivante. Le dessinateur fait preuve d'une belle sensibilité pour les conventions de genre de la Fantasy avec des images élégantes et énergiques qui restent en mémoire du lecteur. En fonction de son horizon d'attente, le lecteur peut être complètement emporté par ce récit enlevé à l'entrain communicatif, et aux visuels mettant à profit les clichés du genre, en leur insufflant assez d'originalité pour leur redonner du sens, au lieu d'aligner des poncifs visuels insipides. Il peut également attendre un récit plus ambitieux avec une forme de cohérence visuelle pour un même lieu, pour la mise en image de certains éléments du scénario comme le village, ainsi que des motivations des méchants qui dépassent l'envie de faire le mal pour faire le mal.



lundi 20 septembre 2021

Mes mauvaises filles

Comment fait-on pour décider du moment de la mort de quelqu'un ?

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 150 pages.

Au temps présent, l'esprit de la défunte Bri évoque le livre Chronique d'une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, se disant qu'elle n'en connaîtrait jamais la fin. Elle avait toujours bien aimé ce titre, bien avant qu'il ne rime avec sa propre fin de vie : maladie chronique avec mort assistée, c'est pas terrible comme titre. De toute façon, elle a toujours préféré les débuts aux fins, les bourgeons prometteurs aux fleurs fanées. Au début tout est beau, et si ça part, on peut rectifier le tir. Réussir sa fin est plus compliqué. Une vielle dame passe avec son chien et son arrosoir, devant la tombe de Bri, 11.9.1948 – 3.3.2006, alors qu'un rouge-gorge vient de se saisir d'un asticot et l'emmène à ses oisillons pour leur donner la becquée, dans le nid posé au creux d'une statue d'ange. La voix désincarnée poursuit sa réflexion : elle adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui allaient lui donner la mort. Dans l'allée menant à cette tombe, arrivent Ylva, la cadette de Bri, avec son mari Grishka et ses deux enfants Olga & Laslo. Ils viennent se recueillir sur la tombe de Bri, alors que Grishka essaye de faire promettre à sa femme qu'elle se conduira correctement pour la cérémonie de remariage de son père qui doit se dérouler le matin même.

Devant l'église, Liv, l'aînée de Bri, attend l'arrivée de sa sœur en compagnie d'Omi, une dame âgée, la belle-mère de Bri. Omi est une belle-mère à faire mentir les contes de fée : pas une once de méchanceté, par l'ombre d'une jalousie mal placée, Bri l'appelait maman. Liv est divorcée d'un homme qui voulait faire d'elle une jolie plante verte posée dans la cuisine. Ça a tenu quelques années parce que Liv et sa mère ont une faiblesse : se laisser entretenir tout en rêvant d'indépendance. Paradoxal en effet. Depuis Liv s'est réveillée, a repris son travail de kinésithérapeute et a claqué la porte. Devant l'église, une amie de la famille s'approche de Liv et lui parle de l'état de la tombe de sa mère. Au cimetière, Ylva est au bord des larmes, alors que le soliloque de Bri reprend, se disant que ce ne sont pas les vivants qui manquent aux morts mais le contraire, qu'elle avait apprécié que son hépatologue ait plus d'humour que ses collègues en pneumologie pour lui annoncer son diagnostic quant à l'hépatite C et l'état de ses poumons. Sylva prend une petite fleur sur la tombe de sa mère et la met dans ses cheveux, puis il est temps de se rendre à la cérémonie de re-mariage. Elle est accueillie avec soulagement par sa sœur, avec des remarques sans filtre par Omi qui lui demande ce qu'elle a fait avec ses cheveux, et pourquoi elle est sortie en chemise de nuit. Elle est surprise qu'on n'est jamais appris à Ylva que lors d'un mariage, seule la mariée s'habille en blanc. Puis elle demande si la naissance est pour bientôt : elle a perdu la mémoire concernant la venue au monde de Laslo il y a deux mois.


Le début de cette bande dessinée s'avère un peu étrange. Un titre qui dénigre les filles d'une mère, et une très belle utilisation du vernis sélectif pour le spectre de la mère. Une scène d'introduction dans un cimetière pour évoquer un (re)mariage et une voix désincarnée : celle de la défunte. Dans le même temps, l'oiseau donnant la becquée à ses oisillons est d'un naturalisme remarquable, et la mise en couleurs est extraordinaire, évoquant la technique de la couleur directe complétant harmonieusement les formes détourées avec un trait encré. Les décors sont représentés avec un précision et texture, un bon niveau descriptif, et les traits de visage des êtres humains sont un peu appuyés ce qui les rend plus expressifs et plus vivants, avec là encore un bon niveau de détails, ce qui ne crée pas de solution de continuité avec l'environnement dans lequel ils évoluent. Le lecteur est pris au dépourvu par la franchise d'Ylva et son humour, ainsi que par Omi et ses absences de mémoire. Cette scène au présent est en couleurs, et le récit passe en noir & blanc avec des nuances de gris pour le passé. Le lecteur est vite séduit par le naturel d'Ylva, de son mari, de ses enfants, de sa sœur Liv, ressentant la chaleur humaine des relations familiales, la banalité et le caractère unique de cette famille, appréciant les commentaires de la défunte, présentant les unes et les autres, avec un regard aimant assorti de quelques pointes d'humour.

Rapidement, le lecteur se demande si c'est un récit autobiographique ou une autofiction, s'il doit voir Zelba dans le personnage d'Ylva, évoquant le souvenir de sa propre mère, ou s'il s'agit d'une reconstruction. Dès le début, il se rend compte que cette interrogation passe en arrière-plan grâce à l'authenticité des émotions. La direction d'actrices et aussi des acteurs, est remarquable, d'une rare justesse et finalement peu importe s'il s'agit d'une reconstitution authentique ou d'un roman, car la justesse des personnages et de leur propos atteste de la véracité du vécu. Cette question perd tout son intérêt au bout de quelques pages. En fait cela permet de créer une petite distance salutaire, sans diminuer en rien l'impact émotionnel de la narration. Faire parler la mère défunte est un dispositif narratif assez gonflé : un enfant devenu adulte qui imagine les pensées de sa mère, une autre adulte plus âgée avec une expérience de vie différente, ne serait-ce que pour la maladie, et le décalage d'époque. C'est tout à l'honneur de l'autrice de réussir ce pari, de faire ainsi s'incarner l'esprit de la défunte, la rendant plus présente, plus personnifiée y compris dans la phase où elle n'est plus qu'un corps sans conscience.


Le lecteur suit donc bien volontiers les deux sœurs pendant la cérémonie et le repas, se sentant un invité à sa place, ayant loisir de faire connaissance avec les uns et avec les autres, et pouvant regarder autour de lui grâce aux dessins. Puis le récit revient en 2006, alors que Bri vient d'être hospitalisée dans le coma à 57 ans. La narration visuelle reste douce et concrète, sans prendre en otage les émotions du lecteur, sans virer au mélodrame, tout en montrant bien l'état de santé de Bri. Alors que Liv s'occupe des formalités matérielles, Ylva prend le train depuis la France pour la rejoindre à l'hôpital en Allemagne. En noir & blanc avec des nuances de gris, le récit raconte alors les heures qui suivent, entrecoupées de quelques souvenirs qui sont en couleurs. Parmi ces souvenirs : Bri expliquant à ses filles qu'elle ne veut pas finir branchée 24 heures sur 24 à une machine, Bri rencontrant un autre homme après son divorce, Ylva et Liv se racontant chacune d'un souvenir avec leur mère.

Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit lisse ou d'un long fleuve tranquille. En page 8, le lecteur est pris au dépourvu par une simple phrase : j'adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui vont me donner la mort. Avant de découvrir le contexte de l'acte de mort assistée, cette phrase semble relever d'une forme de cruauté. Après avoir fait la connaissance d'Omi et de ses pertes de mémoire, le lecteur tombe sur une petite phrase d'une rare honnêteté sur les femmes entretenues rêvant d'indépendance, qui semble même sévère au regard des personnages qu'il voit évoluer. Il apprécie également la finesse avec laquelle l'autrice met en scène la manière dont la nouvelle épouse se heurte à la connivence existant entre le père et ses filles, issue d'années de vie de famille. Il n'y a pas de volonté de se montrer désagréable, juste les habitudes communes. Il se crée progressivement une familiarité et une réelle intimité entre lui et les deux sœurs même s'il ne sait pas tout de leur vie. Il est donc émotionnellement impliqué et en pleine empathie quand elles s'assoient dans le cabinet du docteur Keller à l'hôpital. Il explique posément les règles de l'assistance au décès, rendant concret le processus. En sortant de la pièce, Ylva fait remarquer que les tâches à accomplir incombe à l'aînée, que c'est elle qui va commettre le matricide. Le lecteur se souvient de la petite phrase sur celles qui vont donner la mort, et toute l'ampleur de cette transgression s'impose à lui. Les heures se passent jusqu'à l'heure programmée et il faut passer à l'acte. À nouveau, l'autrice reste à un niveau pragmatique, avec une narration visuelle tout en retenue, sans mélodramatisation, et le lecteur se retrouve ainsi à se projeter dans la situation, ressentant son propre désarroi si c'était à lui de le faire. La mort se produit aux deux tiers de la bande dessinée, et la vie continue.


Sans effet de manche ou d'exagération tire-larme, Zelba a placé le lecteur devant ce choix et cet acte. La douceur et la prévenance de la narration visuelle n'occultent en rien l'ampleur de la transgression que constitue l'acte de donner la mort, de mettre fin à une vie. Il y a à la fois l'énormité pour les filles de devoir tuer leur mère, à la fois le processus d'agonie une fois l'acte commis, à la fois le jugement de certaines personnes dans l'entourage. S'il arrive avec ses propres convictions déjà établies, il est vraisemblable que cette histoire ne le fera pas changer d'avis qu'il soit farouchement opposé à l'assistance au décès, ou au contraire déjà convaincu de son bien-fondé. S'il ne s'est jamais posé la question, ce témoignage lui permet de prendre toute la mesure du tabou de tuer, de cette valeur de la société qui est de préserver la vie à tout prix, et de l'énormité transgressive qu'il y a à aller contre cette valeur fondamentale implicite dans tellement de facettes des sociétés humaines. Zelba en rajoute une couche dans la postface, en 7 pages de bande dessinée. Elle évoque la fin de vie de Vincent Lambert (1976-2019) dont un accident de la route a mis fin à l'existence consciente en 2008. Le lecteur peut voir l'autrice, son mari et une invitée se réjouirent de la mort de Vincent Lambert, à nouveau une réaction éminemment transgressive. Elle met ainsi clairement en scène ses propres convictions, et les explique, tout en laissant le lecteur libre de sa propre opinion.

Le lecteur part pour une bande dessinée dont il sait qu'elle ne sera pas forcément facile au vu de son thème. Il a tout faux : la lecture est très agréable, à la fois pour la narration visuelle détaillée et vivante, organique et naturelle, à la fois grâce à l'humour d'Ylva et de sa mère. Le registre naturaliste se tient à l'écart de toute tentation mélodramatique, et l'autrice l'utilise à merveille pour que le lecteur puisse ressentir cette expérience humaine de devoir donner la mort à un proche. Il n'y a pas de leçon de morale ou même de prosélytisme : c'est une expérience de vie relatée avec une honnêteté extraordinaire, permettant de comprendre et de ressentir le choix des filles de Bri, à la fois pour leur mère, à la fois dans les différentes facettes de cet acte transgressif au regard de la valeur donnée à la vie humaine dans la société. Une réussite exceptionnelle.