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mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mardi 3 mars 2026

Première Dame

Avoir raison au mauvais moment, c’est avoir tort.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Didier Tronchet pour le scénario, et par Jean-Philippe Peyraud pour les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent soixante-dix pages de bande dessinée.


Le président de la République française, Thierry Langlois, est en train de faire un déplacement dans une cité de banlieue. Il répond de manière informelle aux questions de quelques jeunes. Soudain, l’un d’eux l’interpelle par le surnom de Tity. Il se dirige vers lui en lui demandant ce qu’il veut. Un selfie ? L’adolescent lui fait un double doigt d’honneur, tout en l’informant que la jeunesse souhaite s’en prendre à son anus. Et il part en courant. Énervé, le président saute par-dessus la barrière et se met à courser le malpoli et son copain, avec sa sécurité qui essaye de le suivre, et les journalistes en remorque. Après une course-poursuite acharnée, le président finit par plaquer le jeune et lui coller une baffe. Les journalistes s’en donnent à cœur joie à la télévision : Cette séquence est proprement hallucinante ! On se croirait dans une cour d’école. C’est totalement inédit sous la Ve république. C’est un abaissement de la fonction présidentielle, on en est presque à un point de non-retour… Au palais de l’Élysée, dans une grande salle de réunion, le président éteint la télévision et demande leur avis aux ministres présents. Les réactions sont précautionneuses : C’est une bonne réaction, ça donne de la présidence une image virile et volontariste. Et aussi : Un chef de l’État courageux qui va au charbon, qui ne redoute pas le contact avec le public, les Français aiment ce genre de proximité. Ensuite : Et puis vous restaurez l’autorité de l’État dans ce que certains appellent les zones de non-droit. Et enfin : Et si je puis me permettre, monsieur le président, la France sportive appréciera cette course et ce placage dans les règles qui rappellent son passé de rugbyman.



Le président remercie les ministres et les fait sortir de la salle. Puis il se tourne vers Armand Le Poix, le secrétaire général de l’Élysée, et ami de trente ans. Ce dernier répond à la question du président : Les deux, secrétaire général et ami, lui disent que cette une énorme bêtise. Si on frappe un enfant, on est perdant à tous les coups. Et à un an du renouvellement de son mandat, l’image qu’il renvoie est catastrophique. Celle d’un président incapable de maîtriser ses nerfs. Ils sont interrompus par un appel téléphonique : Thierry décroche, c’est Sophie son ex qui lui apprend qu’elle a un nouveau compagnon. En entendant le nom de l’homme en question, le président jette violemment son téléphone par terre et il se brise. Ailleurs, dans une salle de cinéma, l’actrice Victoria Coraly se voit décerner le marteau d’or de la meilleure actrice. Elle monte sur scène et elle entame son discours : Elle croit plus que jamais à un cinéma engagé dans la vraie vie, toute expression qui n’a pas pour champ d’action le monde ici et maintenant est un art mort. Tous les participants l’acclament : Crève le cinoche commercial !


Le texte de la quatrième couverture explique que pour rétablir son image le président a pour projet de choisir une nouvelle première dame. La séquence d’ouverture établit le ton du récit : une comédie dramatique, ou peut-être même une comédie tout court. Le président est un ancien rugbyman et il course un jeune impoli, peut-être même insolent, évoquant la réaction courroucée d’un vrai président. Un président qui va entretenir une relation avec actrice… Hummm ! Ah oui, comme John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) & Marilyn Monroe (1926-1962, Norma Baker), même si le président dans le cadre de ce récit fait le parallèle entre JFK & Jackie Kennedy-Onassis (1929-1994, Jacqueline Lee Bouvier). Thierry Langlois apparaît tout de suite un peu dépassé, entre son tempérament parfois un peu impétueux, son ministre de l’Intérieur qui manigance et même complote pour le faire tomber, constamment rabaissé par sa mère Nadège Langlois, et manipulé plus ou moins ouvertement par son ami de trente ans Armand de Poix et par l’amant de celui-ci Xavier Fursac, grand communicant embauché par son compagnon pour s’occuper de l’image du président. De l’autre côté, une actrice tout aussi immédiatement sympathique, normale et gentiment militante pour un cinéma engagé, en particulier pour les sans-papiers. Le lecteur sent bien que la tonalité du récit sera plus légère que dramatique, focalisée sur le développement de la relation entre ces deux personnes que beaucoup de choses opposent.



Conquis dès les premières pages, le lecteur se trouve emporté par la dynamique du récit, pas tant de savoir si le président et ses deux conseillers parviendront à rattraper son image médiatique, plutôt de savoir ce que peut générer l’interaction entre lui et l’actrice. Il sourit en voyant qu’elle se trouve acculée à accepter une proposition très scabreuse : littéralement le rôle de première dame, c’est-à-dire l’interpréter avec ses talents d’actrice. Pour autant les auteurs se tiennent à l’écart de toute forme de domination ou d’emprise au mieux malaisante, au pire sadique. L’artiste doit réaliser un nombre conséquent de pages, et il les fait dans un registre réaliste et descriptif, avec une forme de simplification appliquée de manière différenciée, et une touche d’exagération comique dans les expressions de visage et dans certains comportements et gestes relevant du langage corporel. En fonction du personnage, il peut très discrètement améliorer sa silhouette. La morphologie de joueur de rugby élancé pour le président. Celle fine, gracile et tendue de l’actrice. Celle plus rondouillarde et confortable de l’ami de trente ans avec une barbe improbable et une pipe au bec. Celle moqueuse du chargé de communication avec ses cheveux mi-longs et sa tenue décontractée. Ou encore les expressions perfides du ministre de l’Intérieur caractéristiques du rôle de traître. Sans oublier Valentin, le jeune garçon d’une demi-douzaine d’années, fils de Victoria Coraly.


La course-poursuite en deux pages est formidable : un vrai spectacle, très rythmé, un authentique placage selon les règles, et une baffe pas tout à fait volée, enfin ça se discute, toujours est-il que le lecteur comprend parfaitement l’émotion qui a envahi le président. Puis il voit le téléphone se fracasser au sol après avoir été violemment jeté à terre : une narration impeccable, un emportement passager à nouveau tout à fait compréhensible, une petite touche d’exagération visuelle pour en faire passer l’intensité au lecteur. Ce moment humoristique fonctionne à la perfection, et il annonce les moments d’humeur à venir, tant par la maîtrise de la narration que par la justesse de la situation. Ces passages comiques renforcent encore l’empathie du lecteur pour les personnages : le comique de répétition avec les portables fracassés, la gifle retentissante assénée par Nadège Langlois qui estime son fils-là lui fait honte, incapable qu’il est de tenir sa femme ou de s’en faire respecter, ayant un poste moins important que son frère qui lui a une bonne place dans l’industrie, une femme sèche et méprisante très réussie. Ou encore le regard plein de haine de la Miss France qui regarde l’actrice en comprenant qu’elle vient de faire échouer son espoir de devenir la première dame. Sans oublier l’énergie enfantine de Valentin débordant de vie.



Le lecteur se trouve vite captivé par les relations de ce duo improbable, oublieux des techniques utilisées par les auteurs, pour simplement savourer le plaisir de cette histoire divertissante et touchante. Il ressent bien la justesse du jeu des personnages et leur expressivité. Il note inconsciemment que les dessins se nourrissent de temps à autre d’images d’actualité, que ce soit le président filant dans les rues de Paris à scooter (comme un autre président bien réel), ou les forces de l’ordre intervenant pour démanteler un camp de personnes à la rue en éventrant leurs tentes, ou les chargeant alors qu’ils ont trouvé refuge dans une église. Il absorbe également les ambiances générées par les différentes palettes de couleurs en fonction des séquences et de leur nature, ressentant que le coloriste passe régulièrement en mode expressionniste, quittant le domaine réaliste. Il apprécie de s’immerger aussi bien dans les rues de Paris, qu’au milieu des ors de la République, ou encore dans le modeste appartement de Victoria Coraly, dans un café parisien, dans une limousine entourée de motards, dans une cabine de la grande roue, au musée des arts forains (les pavillons de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, dans le douzième arrondissement de Paris), en train de jouer au rugby sur une des pelouses de l’Élysée, et même au bord de l’océan en Bretagne.


Dans le même temps, cette comédie romantique intègre des éléments de l’actualité et repose sur un enjeu très concret. Il est question de personnes à la rue, de sans-papiers vivant dans l’angoisse d’être arrêtés, de la nécessité pour le cinéma d’être engagé (c’est du moins la conviction de Victoria Coraly), de solitude au sommet du pouvoir, de communication politique (Ce choix de teasing authentifie l’information et verrouille le storytelling. Cette version doit écraser toutes les autres par sa charge affective positive… Pour le public, la vérité est toujours sentimentale.), de panier de crabes entre politiciens, chacun cherchant à mettre son adversaire politique en difficulté, à le discréditer, d’à quel point on se retrouve prisonnier de ses alliances, de récupération politique, et même de convictions politiques. De prime abord, Thierry Langlois semble peu crédible dans son poste de président. Lors d’une escapade dans une guinguette, il expose ses convictions à Victoria, et il apparaît fort conscient des limites de ses actions, et aussi de la nécessité de ses actions. Pour lui : La politique, c’est accepter le réel, accepter de soulever le capot et de mettre les mains dans le cambouis, là où ça se passe. Et d’essayer qu’on avance, tous ensemble si possible. Il continue en demandant ce qui se passe sans politique ? C’est l’anarchie ou la dictature ! Le chaos ou les généraux ? Des observations plus concrètes et pertinentes qu’une simple comédie. Enfin, les auteurs mettent en scène avec une certaine honnêteté la question de savoir si l’actrice pourra influer un peu ou pas du tout sur la politique gouvernementale.


Une petite bluette sympathique et divertissante sur la dynamique de la jeune femme rebelle (y compris sur le plan politique) se retrouvant à l’Élysée, avec le risque de tomber sous le charme indéniable du président. Une narration visuelle remarquable en tout point, en particulier sur le rythme et sur la direction des acteurs, embarquant le lecteur du début à la fin, avec un sens impeccable de l’humour. Thierry Langlois et Victoria Coraly sont immédiatement sympathiques et attachants, leur relation évoluant tout en étant empêchée. Les auteurs savent également filer des questionnements réels dans la tapisserie de leur comédie, sans l’alourdir. Une réussite pétillante, drôle et touchante.



lundi 2 mars 2026

Mademoiselle J T04 Le bonheur de dire Maman

Les regrets des adultes ne comblent pas le manque des enfants.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant. Il vient clore une tétralogie. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de cette tétralogie.


Vingt-quatre décembre 1960, près de Charleroi, la famille Destrée s’apprête à fêter Noël. L’oncle Paul est arrivé et il a offert les albums de bande dessinée comme il le fait traditionnellement : La flûte à six schtroumpfs, Le Trophée de Rochecombe, Le voyageur du Mésozoïque. Les enfants s’en sont déjà désintéressés : ils veulent que leur oncle leur raconte une histoire, et pas De la Terre à la Lune de Jules Verne, comme il le propose. Ils veulent Mademoiselle J. À eux trois, ils parviennent à se souvenir d’où en était l’histoire de cette dame : C’était la fin de la guerre, Juliette était revenue d’U.R.S.S., de Russie quoi, elle avait sauvé son amie Léa qui est juive et que les méchants Nazis avaient enfermée dans un camp. Puis un drôle de soldat russe l’avait sauvée et emmenée chez lui, très loin… en Sibérie. Juliette avait ramené Léa à Paris et ils avaient dit au juge d’arrêter le méchant Lucien, bien fait pour lui. Après Juliette avait publié son premier livre sous le nom de Mademoiselle J., ça s’appelait Jusqu’au bout du monde. Et puis l’oncle Paul avait dit que sa vie allait être trépidante.



L’oncle Paul reprend : Son destin était tout tracé. Au cours des années qui s’ensuivirent, Juliette se lança à corps perdu dans son nouveau métier. Quand elle ne couvrait pas un événement mondial, elle interviewait les personnalités les plus fortes comme les plus humbles. 14 mai 1948 : indépendance d’Israël. 1er octobre 1949 : proclamation de la République Populaire de Chine. 4 novembre 1952 : prestation de serment d’Eisenhower, nouveau président des USA. 1953 : Brigitte Bardot à Cannes. 1954 : Édith Piaf à l’Olympia. Entre chacun de ses grands reportages, notre jeune écrivaine en herbe publiait de longs articles dans la presse et de nouveaux livres. Son éditeur était ravi du succès de son auteure. Certains de ses amis masculins continuent de lui faire part de leur réserve par rapport à certains des écrits de Juliette Sainteloi. Sa femme et ses amies, elles, l’adorent, ce qui est excellent pour les ventes ! Au début du mois de mai 1955, une jeune religieuse vietnamienne qui appartient à la congrégation des Amantes de la Croix, Sœur Linh, était arrivée à Paris depuis Saigon, deux jours plus tôt, car elle avait obtenu un rendez-vous important au ministère de l’Intérieur. Elle se doutait probablement qu’elle était suivie, car depuis la fin de la guerre et les velléités d’indépendance des anciennes colonies d’Indochine, tout le monde savait que le Viet Minh (gouvernement du Nord-Vietnam) envoyait de nombreux espions à Paris. Ce jour-là, Juliette dédicaçait ses livres chez Delamain, la plus vieille librairie de Paris… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le succès était une nouvelle fois au rendez-vous.


Dernier tome dont le titre annonce que l’intrigue va aborder la vie de la mère du personnage principal. Le premier tome se déroulait en 1929 et évoquait Ptirou et mettait en scène un steward nommé Robert Velter (1909-1991, surnommé Rob-Vel, cocréateur du personnage Spirou en 1938), le second en 1938 et le destin de Henri de Sainteloi (le père de l’héroïne), et le troisième en 1945 et le sort de Léa Vollak. Arrivé au quatrième tome, le lecteur sait que l’année a été sciemment choisie et que la dimension historique prend une place prépondérante. Après quelques pages, Juliette décide de partir pour le Vietnam, une sœur lui ayant exposé la situation. L’échéance historique est précise : le dix-huit mai 1955. Les auteurs l’évoquent rapidement, et soit le lecteur doit faire appel à ses connaissances, soit il effectue une rapide recherche pour identifier la fin de l’opération Passage to Freedom : une période de trois cents jours pendant laquelle les individus pouvaient circuler librement dans tout le Vietnam avant sa partition. Le deuxième élément historique est tout aussi avéré et spécifique : la participation à la guerre d’Indochine, de citoyens allemands s’étant engagés dans la Légion étrangère, après la seconde guerre mondiale, aussi bien des volontaires que d’ex prisonniers de guerre issus de la Kriegsmarine et de la Luftwaffe.



Ces éléments historiques précis et ancrés dans un contexte géographique s’adressent plutôt à des adultes, autonomes pour se renseigner sur le contexte global. Le lecteur remarque également que Juliette de Sainteloi fume de temps à autre, une caractéristique bannie des récits tout public. Pour autant la narration visuelle reste, elle, dans un registre descriptif et réaliste assez accessible. Les personnages présentent des morphologies variées et normales, avec parfois une accentuation discrète : la silhouette filiforme et gracieuse de Mademoiselle J. Le corps massif de l’agent secret Viet Minh ou celui tout aussi imposant de monsieur Fraiser, permettant ainsi d’insister un peu sur des stéréotypes de visage, sans pour autant tomber dans le racisme. Le lecteur remarque également que le dessinateur peut s’affranchir de représenter le décor en arrière-plan plusieurs cases durant, recourant à la couleur pour maintenir l’ambiance pendant la séquence correspondante. Il joue également de temps en temps des possibilités d’expressivité des visages en exagérant légèrement pour mieux faire apparaître l’émotion. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des réminiscences des bandes dessinées jeunesse, ou bien la sensibilité même de l’artiste.


Le lecteur retrouve les mêmes qualités graphiques que dans les tomes précédents. En particulier la consistance et la rigueur de la reconstitution historique. Cela commence avec les costumes d’époque lors de la séance de dédicace de Juliette pour ses derniers ouvrages : Elles font tourner la France, Jusqu’au bout du monde. Puis viennent l’intérieur de la librairie, les arcades de la rue de Rivoli et sa perspective, la façade du couvent rue du Bac dans le septième arrondissement et le jardin intérieur, les différents modèles de voiture dont la Facel Vega de Juliette, le magnifique palace à Saigon, le train qui traverse au beau milieu d’une ville de campagne, la route de montagne de nuit avec ses nids de poule, le bateau sur le fleuve, et enfin le port où embarquent les enfants quittant le pays juste avant la fin de l’opération Passage to Freedom. Le scénario promène les personnages dans de nombreux endroits. Le dessinateur conçoit une mise en scène spécifique à chaque fois, avec le souci de montrer clairement ce qui se passe. Le lecteur se sent ému quand Juliette écoute le vieux docteur Lannoy encore sous le choc de l’émotion racontant des souvenirs délicats. Il sourit en voyant la facilité avec laquelle les amis de Juliette violent une sépulture dans un caveau familial en Bretagne. Il apprécie la chute de l’imposant agent secret dans la piscine du palace, telle une séquence de film d’espionnage. Comme Juliette, il regarde avec plaisir par la fenêtre du train pour apercevoir les paysages de la campagne vietnamienne. Il retient son souffle alors qu’un tigre passe dans son dos sur une route. Il est de tout cœur avec elle alors qu’elle passe la nuit dans les bras d’Ernst Surich, une séquence d’une grande pudeur.



Le récit emmène le lecteur à la suite de Mademoiselle J. au Vietnam dans les derniers instants de l’évacuation des ressortissants français. Il s’agit d’un récit d’aventures, centré sur un personnage principal, animé par des valeurs humanistes. Le scénariste fait usage de ressorts dramatiques classiques, sans abuser : un laisser-passer qui atterrit bien opportunément entre les mains du personnage principal, des retrouvailles avec des personnages des tomes précédents. Toutefois ces coïncidences restent peu nombreuses. L’héroïne est une jeune femme blanche européenne qui vient accomplir une mission de sauvetage, toutefois le sauvetage ne s’effectue que grâce à la participation de Vietnamiens tout aussi valeureux qu’elle, et à qui elle doit également la vie à plusieurs reprises. L’opération de sauvetage s’effectue bien grâce à son courage, et les personnes sur place font montre d’un courage équivalent ainsi que d’une connaissance du pays indispensable. En parallèle de cette mission, Juliette de Sainteloi poursuit également un objectif très personnel : lever le mystère qui entoure la vie de sa mère Solenn de Sainteloi. Ce fil narratif s’adresse à nouveaux à des lecteurs matures. Point de manichéisme, de retrouvailles miraculeuses, ou d’actions spectaculaires. La fille a conscience du temps qui a passé. Elle dispose d’assez de recul pour nommer le sentiment d’abandon qu’elle a ressenti. La mère n’est pas devenue une princesse ou une reine dans un magnifique palais. La vie est compliquée, et la réalité est complexe. Si la maladie de cœur de Juliette est bien vite oubliée, le parcours de vie de Solenn et son rapport à la maternité relèvent bien de difficultés d’adulte, sans solution magique. Le comportement et les décisions de Juliette sont celles d’une femme indépendante, combinant sentiments et attitude réaliste face aux circonstances. Ptirou lui vient en aide une dernière fois avec une phrase pleine de bon sens : Il ne faut pas être triste de se quitter, il faut être heureux de s’être rencontrés.


Toutes les qualités des tomes précédents sont présentes dans cet ultime épisode : un ancrage solide et rigoureux dans l’Histoire, une héroïne courageuse sans être infaillible, une narration visuelle consistante et documentée, avec un zeste d’élégance. Une fois encore (peut-être la dernière), les circonstances entraînent Mademoiselle J. dans une aventure pleine de dangers, subissant une filature jusqu’à se retrouver dos à un tigre, un récit grave et divertissant, exotique et intime.



jeudi 26 février 2026

Sang-de-Lune T02 Sang-Marelle

Il a instauré une sorte de jeu où tous perdent et lui doivent un tribut…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 1 (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part dans le nord du Royaume-Uni, quatre tout jeunes adolescents jouent à la marelle dans la cour de leur collège, un internat. C’est Alfie qui lance le palet qui saute à cloche-pied de case en case. Le palet vient de tomber sur la case quatre, il y saute. Un autre enfant explique qu’il doit passer directement sur le cinq, en un seul coup. Il relance le palet qui atterrit sur la case cinq. Puis il demande comme il la rejoint, cette case qui n’est pas contigüe à celle sur laquelle il se trouve. Le rouquin estime qu’il peut y arriver. Arcombe sort une cigarette d’un étui et lui en propose une. Soap lui fait observer que La Carcasse doit être dans les parages. Arcombe lui répond que si le surveillant les surprend, ils seront punis. L’autre lui rétorque qu’il se demande parfois si ce n’est pas ce qu’il recherche, la punition, le fait d’être puni. Alfie a enfin effectué son saut : il est sur la case cinq, puis sur la six. Il relance le palet, et celui-ci mord sur le bord de la case sept. Les autres le constatent : à deux centimètres près. Logan fait observer qu’il leur doit un gage. Soap demande ce qu’il choisit : la plongée ou le scaphandre. Il choisit le premier. La Carcasse arrive sur ces entrefaites : il surprend Arcombe avec la cigarette au bec. Il lui ordonne de la jeter car elle empuantit l’atmosphère, et de le suivre chez le principal, car ils ne se trompent pas à ses faux airs innocents.



Dans son bureau, le recteur est en train de consulter un parchemin couvert de symboles en forme de Lune, qui semblent évoquer un alphabet. Monsieur Patch explique qu’il a surpris l’élève en train de fumer. Le recteur lui indique qu’il prendra les mesures qui s’imposent, et lui demande de les laisser. Il parle ensuite directement à Arcombe : les vacances se terminent, la nouvelle saison académique commence d’ici peu. Il continue : au sept du mois prochain, il y aura pleine Lune, ce sera la première fois depuis que le jeune homme est ici. Il explique qu’il a bien essayé de reculer la date de la rentrée, mais ce genre de décision appartient au conseil d’administration seul, il n’a malheureusement pas pu les faire changer d’avis à ce sujet. Abercombe demande ce qu’il a à craindre. Le recteur répond : Rien encore, mais il préfèrerait que le garçon garde sa chambre ce jour-là, ne pas se montrer, éviter les rencontres. Alors que l’élève va pour sortir de son bureau, il l’informe d’une dernière chose : le collège va accueillir un nouveau professeur de français, une femme, elle doit se présenter d’ici peu. À la demande d’Abercombe, il répond qu’elle s’appelle Clara de Leyrac. Celle-ci s’est arrêtée sur la plage, devant l’épave d’un navire en bois. Elle descend sur le sable, puis monte sur le pont du bateau car elle a entendu un bruit. Elle pénètre à l’intérieur et y découvre Alfie assis en tailleur, l’air morose.


À l’issue du premier tome, le lecteur avait compris qu’il pèse une malédiction sur les membres mâles de la famille Sang-de-Lune depuis deux siècles, lors du mariage de l’aïeul Ludovic d’Abercombe avec Éléonore Rouge-Vent par suite de la mort du renard Nean de cette dernière. Il en avait également déduit l’importance de la présence d’un renard dans l’environnement des Sang-de-Lune et il avait identifié le rôle de catalyseur d’une belle femme rousse avec un chauffeur, dont il apprend ici les noms : Clara de Leyrac et Guillaume. Il recherche donc les éléments qui apparaissent comme récurrents d’un tome à l’autre, ceux qui participent à l’identité de la série : Clara de Leyrac et Guillaume sont présents, un autre Sang-de-Lune (affublé du surnom de Sang-Marelle) également disposant peut-être d’un pouvoir surnaturel, le renard Nean parcourt la lande à nouveau pris en chasse. Et encore : la date du sept du mois, un serviteur du nom de Carcanpoix. En revanche, il n’est pas question de mariage avant cinquante ans, de l’historique de la malédiction ou de toucher qui gèle tout ce qui vient à son contact. Cette fois, c’est Clara de Leyrac qui semble faire montre d’une capacité surnaturelle, à moins que ce ne soit Nean, le lecteur ayant bien noté que l’une et l’autre apparaissent en même temps dans une même case, et qu’ils semblent donc constituer deux personnages distincts.


Tout naturellement le lecteur se retrouve curieux de découvrir l’intrigue, de savoir quelle est la position de Sang-Marelle, quel genre d’actes répréhensibles ou malfaisants il commet, de comprendre pourquoi il y a un deuxième Carcanpoix, d’en apprendre plus sur Clara de Leyrac, sur la nature de la vengeance qu’elle souhaite accomplir, peut-être sur Guillaume, sur la famille des Sang-de-Lune, sur l’enjeu final de la série. Il s’enfonce dans une histoire assez glauque de groupe d’enfants en maltraitant un autre, d’un surveillant qui fait régner l’ordre par des punitions physiques, d’un recteur ressemblant trait pour trait à un personnage du premier tome pourtant laissé comme définitivement perdu, de gages sadiques et même barbares mettant en jeu l’intégrité physique de ceux qui les subissent, d’un rituel sous forme de marelle… Bizarre, dérangeant et même malsain. Chaque personnage semble disposer de ses propres motivations, par le fait de circonstances qui restent inconnues au lecteur. Le péril risquant de se manifester le sept du mois à l’occasion de la pleine lune reste indéterminé. Le scénariste joue sur ces non-dits, incitant le lecteur à laisser son imagination échafauder des hypothèses et des explications, entremêlant savamment les fils narratifs pour faire surgir une forme de justice immanente déroutante.



La narration visuelle porte elle aussi cette double approche. Le lecteur sourit en voyant cette sorte de parchemin couvert de symboles à base de quartiers de Lune évoquant un alphabet. Il identifie Clara de Leyrac au premier coup d’œil, ainsi que se belle voiture avec chauffeur, et le renard sur ses genoux. Il note en passant que la plaque minéralogique est lisible : HF-26-DR en se demandant s’il se cache là une information codée. Il éprouve un moment de surprise en découvrant le visage du recteur de l’établissement. Il fait l’expérience que le scénariste écrit avec les spécificités de la bande dessinée en tête, en particulier le principe de montrer plutôt que d’écrire dans des cartouches de texte. L’investissement de la dessinatrice se voit dans chaque planche, à commencer par les décors : la grande cour dallée du collège entourée par les bâtiments à trois étages formant comme les murs d’une prison, la petite plage avec l’épave, une croix au loin, des rochers et des mouettes, les moutons sur la lande alors que la voiture avec chauffeur passe en arrière-plan, les longs couloirs vides du collège, la chambre mansardée de La Carcasse, les poutres dans les greniers, les croix celtiques sculptées dans le cimetière, les fourneaux et les plans de travail dans la cuisine, avec les volailles pendues à un anneau, un chemin de terre à travers la lande, et bien sûr la marelle dessinée sur le sol pavé de la cour.


L’artiste apporte la même attention aux accessoires divers et aux tenues vestimentaires : les uniformes des collégiens, la longue badine de Patch pour donner des coups, la boîte à pilules du recteur finement ouvragée, une cheminée avec un beau manteau, les étais pour maintenir l’épave en place, une statue en pied dans un couloir, une toile d’araignée entre deux poutres, le casque d’un scaphandre, les rambardes ouvragées des escaliers, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être transporté dans chaque lieu, que ceux-ci existent au-delà de la bordure de la case. Les personnages se comportent normalement, sans exagération de leurs postures. Leur langage corporel et les expressions de visage font apparaître leur état d’esprit, comme l’exaspération inquiète de Patch ne parvenant par à briser le calme d’Arcombe, le petit sourire de celui-ci en sachant qu’il a eu le dessus tout en subissant les coups de badine, la résignation craintive d’Alfie se soumettant au gage de la plongée, le visage impénétrable de De Leyrac, l’assurance pleine de vie de la jeune fille rousse dans la dernière scène, etc.


Finalement l’intrigue se déroule de manière linéaire, jusqu’à la fin attendue, c’est-à-dire le sort de Sang-de-Marelle. Le lecteur repense à ce qu’il vient de lire. Les auteurs ont pris de la distance avec les termes de la malédiction et son accomplissement. Celle-ci touche visiblement tous les membres de la famille dite Sang-de-Lune : chacun d’entre eux doit payer pour le crime passé d’un de leurs aïeux, une forme d’héritage psychologique qui s’impose à eux. Le jeune adolescent Abercombe impose ses propres règles à ses camarades, en abusant de sa domination, car il est évident qu’il ne se soumet pas aux épreuves qu’il leur impose qu’il ne court aucun risque de devoir passer l’épreuve d’un gage, une forme de domination par son statut social, découlant de celui de sa famille.


Le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’une série, avec des éléments récurrents qui ont bien été posés dans le premier tome, autant pour l’intrigue que sur le plan visuel. Les auteurs présentent un deuxième membre de la famille Sang-de-Lune, plus jeune, dans un collège, avec des valeurs morales corrompues, du sadisme et de la cruauté. Son destin s’apparente à une certitude. Le récit et les dessins emmènent le lecteur dans des lieux aux fortes caractéristiques, avec une narration solide et prenante. La justice immanente fait son œuvre, et bien des mystères restent à découvrir. Intriguant.



mercredi 25 février 2026

Homo economicus - Une brève histoire de l'économie

La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes.


Ce tome contient un exposé complet, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Il s’agit de l’adaptation d’un texte de l’économiste Daniel Cohen (1953-2023), originellement intitulé : Une brève histoire de l’économie (paru en 2024). Elle a été réalisée par Aude Massot pour le scénario, les dessins, les couleurs, aidée par Laurence Trouvé pour ces dernières. Il comprend cent-quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec dix conseils pour être heureux, sur deux pages, d’après Bruno Frey, une postface de deux pages, rédigée par Julia Cagé (professeur d’Économie à Sciences Po Paris et lauréate du prix Yrjö-Jahnsson), un index d’une page recensant les termes allant de Agriculture à Valeur-travail, et des remerciements de l’autrice.


Daniel Cohen et sa fille Pauline sont en train de visiter le Louvre. Ils sont tous les deux assis sur un banc, en train de contempler le tableau La Marchande de fruits et légumes (1630), de Louise Moillon (1609-1696). Le professeur ne peut pas s’empêcher de faire remarquer que la croissance économique est la religion du monde moderne. Elle lui demande si ce week-end passé ensemble pourrait se dérouler sans cours d’économie. Il continue quand même : cela fait des années qu’il réfléchit aux moyens de rendre la société plus juste. Elle lui fait remarquer qu’elle a l’impression qu’ils sont face à une fatalité : la croissance économique est la seule perspective de la société. Elle ne voit pas comment ils pourraient s’en défaire, et elle trouve ça un peu désespérant. Il poursuit : Hélas la culture et les problèmes métaphysiques ne sont pas devenus les enjeux majeurs de leur époque. La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes. Alors même qu’elles sont six fois plus riches qu’au siècle dernier. Longtemps le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir. Et longtemps, de la nuit des temps jusqu’à l’invention de l’agriculture (il y a dix mille ans), l’homme s’est alimenté en prenant librement ce que la nature lui offrait



Le brillant anthropologue Claude Lévi-Strauss décrit magnifiquement les sociétés primitives. On sait aujourd’hui que les peuples qualifiés de primitifs, ignorant l’agriculture et l’élevage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage de produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile. Leur petit effectif démographique, leur connaissance prodigieuse des ressources naturelles leur permettent de vivre dans ce que l’on hésiterait sans doute à nommer l’abondance. Ils disposent de plus de loisir qui leur permettent de faire une large place à l’imaginaire, d’interposer entre eux et le monde extérieur, comme des coussins amortisseurs, des croyances, des rêveries, des rites, en un mot toutes ces forces que l’on dirait religieuses et artistiques. Comme dans le jardin d’Éden, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivent dans l’abondance et l’insouciance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous. Cette image idéale des structures sociales d’hier doit toutefois être prise comme un mythe dont il ne faut pas être dupe, mais qui montre l’incroyable flexibilité des humains dans leur manière de penser le monde qu’ils habitent.


Une entreprise ambitieuse et de belle ampleur : réaliser une adaptation en bande dessinée d’un exposé constituant une brève histoire de l’économie. Ambitieux parce que le texte est déjà écrit et complet et qu’il faut trouver comment en faire une bande dessinée qui dépasse le stade de texte illustré avec des images redondantes. De belle ampleur puisqu’en effet l’ouvrage part de la préhistoire pour parvenir jusqu’à l’époque (très) contemporaine (il est question d’intelligence artificielle), avec même une ouverture sur des perspectives constructives pour le proche avenir, ce qui est encore plus ambitieux au vu de l’état de la planète au moment de la rédaction de l’article original. L’adaptatrice reprend un dispositif éprouvé, utilisé dans la majorité des ouvrages vulgarisateur de la collection La petite bédéthèque des savoirs : mettre en scène un avatar de l’auteur, en l’occurrence l’économiste lui-même, qui bénéficie ici d’un interlocuteur pour réagir et relancer la conversation, à savoir sa propre fille. Tout est prêt pour un exposé en neuf chapitres, certains comprenant des sous-chapitres, en particulier ceux consacrés à la mondialisation, et à la révolution numérique.



Dès les premières pages, le lecteur apprécie la fluidité de la narration. Il ressent que l’adaptatrice a su conserver la logique de l’exposé de l’économiste, qu’elle l’a assimilée, et qu’elle l’a retranscrit avec intelligence. Dans l’introduction et le premier chapitre, il constate l’efficacité et la pertinence de l’avatar de Daniel Cohen et l’apport des remarques de celui de sa fille. Il fait l’expérience de la diversité des représentations visuelles. Certes certains passages semblent être l’intégration en l’état du texte de l’exposé, pour autant les dessins dépassent un simple état utilitaire ou fonctionnel, ou même celui de gag ajouté pour conserver artificiellement l’attention du lecteur. L’artiste fait usage de plusieurs modes narratifs. Le lecteur apprécie d’entrée de jeu de pouvoir accompagner ainsi le père et la fille. Cela apparaît comme une évidence de voir l’économiste faire son cours (sa fille a raison sur la nature de sa discussion) libéré des limites d’une salle de classe ou d’un amphithéâtre, pouvant voir ses propos illustrés par une reconstitution historique vivante, ou bien même se retrouver dans le passé à rencontrer d’autres économistes célèbres. Elle fait donc également usage de mises en situation à des époques différentes, aussi bien impersonnelles avec une foule d’anonymes, que des personnages historiques identifiés et nommés. Enfin, elle utilise différentes formes d’infographies, que ce soient des cartes géographiques, ou bien une sorte de jeu de l’oie. Ces différentes approches visuelles se complémentent et leur variété participe à maintenir l’attention du lecteur, et à offrir des points de vue diversifiés.


Suivant les explications données par le père à la fille, le lecteur découvre donc les neuf chapitres : I Genèse, II Prométhée libéré, III Prospérité et dépression, IV L’âge d’or, V Le nouveau capitalisme financier, VI La mondialisation, VII, La révolution numérique, VIII Le krach écologique, IX Le bonheur intérieur brut. Tout commence avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et ce constat qui fait rêver : avant l’agriculture et l’élevage, ces sociétés vivent dans l’abondance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous… Deux à quatre heures par jour !!! L’illustratrice se tient éloignée des images d’Épinal faussement nostalgique d’un passé fantasmé, mettant plutôt à profit les vestiges graphiques de l’époque (art pariétal ou décors de poterie), ou réalisant une forme de reconstitution historique avec des dessins simplifiés et expressifs, et la volonté de donner à voir ce que pouvait être le travail à l’époque. Puis vient la première théorie économique de l’ouvrage : la loi de Malthus, du nom de l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834). À nouveau, l’autrice conçoit des mises en scène imaginative pour exposer le lien entre la population et le volume de production nécessaire, allant d’un globe terrestre assailli de silhouettes humaines, à des cigognes bientôt au chômage.



L’exposé passe alors au processus de l’industrialisation, et fait appel à plusieurs économistes célèbres Adam Smith (1723-1790), Karl Marx (1818-1883), Joseph Schumpeter (1883-1950). Sont forcément cités la main invisible, le capital et le progrès technique. Par la suite, l’adaptatrice met également en scène Milton Friedman (1912-2006), Ben Bernanke (1953-), Jean Monnet (1888-1979), François Perroux (1903-1987), Jean Fourastié, économiste (1907-1990), Alfred Sauty, Bruno Latour (1947-2022). Elle fait appel à eux conformément à l’article originel, et aussi dans une perspective de commentaire et d’explication historique, avec une ressemblance satisfaisante pour que le lecteur les identifie sans difficulté. Bien évidemment, impossible de tenir à l’écart la naissance de l’ultralibéralisme et les chantres du libéralisme économique : le lecteur doit affronter Ronald Reagan (1911-2004) et Margaret Thatcher (1925-2013). Toujours servi par une narration visuelle riche et inventive, l’exposé entre dans l’ère du capitalisme financier, en intégrant le phénomène de transition démographique, passe au stade de la mondialisation, en évoquant les stratégies de production d’un pays pour se positionner par rapport aux autres, et le développement de l’Inde, de la Chine, du Japon.


Ayant survécu à la crise de vingt-neuf, ayant prospéré pendant les trente glorieuses, s’étant accroché à ce qu’il pouvait à l’ère de la mondialisation, voilà le lecteur arrivé au temps présent. S’il entretenait des doutes au début de sa lecture, la suite lui a permis d’acquérir des certitudes quant au placement idéologique des auteurs. Fort de cette compréhension, il peut porter un regard critique sur la présentation de ce qui se joue au temps présent, à l’heure de la révolution numérique. Il peut ainsi distinguer ce qui relève de l’analyse, et ce qui s’inscrit plus dans le jugement de valeur. Il peut être frappé par la pertinence de la prise de recul, par exemple : En termes économiques, on peut dire que la révolution numérique permet d’industrialiser la société postindustrielle. Une expression en apparence contradictoire qui permet de désigner le processus de rationalisation visant à réduire au maximum le coût de l’interaction entre les humains. Tout en confrontant ses convictions ou ses valeurs au point de vue sur la taylorisation de l’affect et sur les risques d’effondrement.


Accessible et passionnant de bout en bout : un tour de force. Un exposé formidable sur les mécanismes économiques à l’œuvre à l’échelle de l’humanité, une vulgarisation qui met à profit les possibilités extraordinaires de la bande dessinée pour remettre en perspective une succession d’analyses et de théories économiques, avec une vision humaniste affichée. Le lecteur en ressort avec une meilleure compréhension de l’histoire de l’économie, de ses théories appuyées sur le contexte économique de leur époque, et une vision plus juste de certains économistes. Qui aurait cru qu’Adam Smith soit l’auteur de la phrase suivante ? Aucune société ne peut prospérer et être heureuse dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable.



mardi 24 février 2026

La peau du lézard

Être bien, c’est souvent peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.


Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.



François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.


Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.



Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.


Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.



Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à sa personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.


Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.



lundi 23 février 2026

Les grandes batailles navales T11 Le Bismarck

L’histoire des affrontements relève parfois de cruelles désillusions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le onzième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant neuf chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Il y a d’abord un traité…, … Et puis une réalité, La guerre totale se fait aussi sur les mers, Un nouveau géant mais au pied d’argile, 1-0 La balle au centre, L’art de viser juste, Un jeu de cache-cache, Et au final le lion dévore l’aigle !, Le crépuscule des dieux.


Berlin, janvier 1991. Suite à l’invasion du Koweït par les forces irakiennes, l’opération Desert Storm, menée par les États-Unis est lancée dans la nuit du 17 janvier 1991. Une guerre suivie en direct à la télévision. En cette journée de janvier, ce sont les images d’un cuirassé qui alterne les bordées de 406mm et lancement de missiles Tomahawk, qui tournent en boucle. C’est le USS Missouri, l’un des derniers cuirassés au monde encore en activité. Affectueusement surnommé Big Mo, le cuirassé, lancé en 1944, déplace plus de 58.000 tonnes. Affalé dans son fauteuil, Ludovic Dekoning est en train de regarder les informations télévisées, pendant que son petit-fils joue à la guerre avec un casque sur la tête, un modèle réduit d’avion dans sa main droite, et celui du Bismarck dans la gauche. Le grand-père reconnaît immédiatement sa maquette, et la reprend des mains du garçon pour la replacer sur son étagère. Les souvenirs remontent.



En mai 1941… Ludovic Dekoning était matelot, technicien de pont à bord du Bismarck. Matelot breveté Ludovic Dekoning ! Il était fier ! Ils étaient quelque part dans les eaux glacées, aux limites de la banquise, entre les terres du Groenland et celles d’Islande. Le Bismarck avait appareillé deux jours plus tôt de Norvège avec le Prinz Eugen, un fier croiseur lourd. Ils avaient reçu la mission d’aller semer la pagaille dans l’Atlantique. Même si l’Europe était à genoux, que leur armée était aux portes de l’Union soviétique et qu’ils occupaient la moitié d’un pays comme la France, la guerre n’était pas finie. On ne sait trop comment, mais les Anglais leur sont rapidement tombés dessus. Au début, ça ne portait pas à conséquence, deux croiseurs qui prenaient garde à ne pas s’approcher d’eux et de leurs canons de 380. Mais le 24 au matin, la partition a changé : le Hood et le Prince of Wales sont entrés dans la danse ! Un croiseur de bataille et un cuirassé, deux titans des mers. Ils n’en menaient pas large… Les deux navires anglais tirent sur le cuirassé allemand qui encaisse les coups. Le Bismarck riposte et coule le HMS The Hood.


Le cuirassé de la mort !!! Hmm, hmm… En reprenant un peu de distance, quelle illustration de couverture !!! Quel navire ! Un cuirassé allemand mis en service le vingt-quatre août 1940, le plus grand navire allemand de la seconde guerre mondiale, deux cent cinquante mètres de long, 41.700 tonnes de déplacement, 50.300 tonnes de port en lourd, plus de deux mille hommes d’équipage, sans parler de ses canons. Il vient de participer à la bataille du détroit du Danemark, il a été pris en chasse et au final il est poursuivi par une trentaine de vaisseaux dont des cuirassés, des croiseurs de batailles, puis deux porte-avions, et des croiseurs lourds. L’horizon d’attente du lecteur est alimenté par ce bâtiment hors norme. L’auteur en a bien conscience : ce navire figure dans plus de trente pages de ce tome. Le lecteur se trouve aussi bien à bord avec le technicien de pont, qu’en pleine mer à contempler la silhouette du cuirassé, que dans les airs au milieu des avions en train de le survoler ou de lui tirer dessus. L’illustrateur s’en donne à cœur joie pour le représenter, soit en totalité en mettant en valeur sa longueur et sa masse, soit depuis le pont ou ses coursives pour donner à voir la masse monstrueuse de ses canons dont 8 de 380mm répartis dans quatre tourelles (A, B, C et D) dénommées Anton, Bruno, Caesar et Dora, le blindage de sa coque, ses gigantesques hélices et ses gouvernails, son fier pavillon, ses canots de sauvetage massifs également, jusqu’à ce qu’il coule à pic.



D’une manière inhabituelle pour cette série, le récit commence à une époque différente de celle de la bataille navale concernée : 1991. Le lecteur comprend bien que cette introduction de deux pages sert à présenter le personnage qui remplit le rôle de point de repère humain dans le récit, un matelot à bord du Bismarck. Il relève également la remarque sur l’un des derniers cuirassés au monde concernant l’USS Missouri. En lisant le dossier historique, le sens de cette remarque prend toute son ampleur, dans le paragraphe intitulé : Le crépuscule des dieux. L’auteur évoque le bombardement du port de Tarente en 1940, le désastre de Pearl Harbor en décembre 1941, les pertes du HMS Prince of Whales et du HMS Repulse, également en décembre 1941, la fin du Tirpitz ou encore des géants japonais Musashi et Yamato. Puis il mentionne les écrits de 1920 de l’Anglais John Fischer, marin émérite, et en 1921, les théories du général américain William Billy Mitchell mal accueillies après qu’il ait déclaré que l’état-major de la marine s’y connaît en aviation autant qu’un cochon en patinage. Delitte conclut par C’est donc les affres de la Seconde Guerre mondiale qui vont imposer une évidence : la suprématie des cuirassés sur les eaux est terminée et les engagements d’artillerie entre vaisseaux de surface appartiennent au passé. Un nouveau roi s’est emparé du trône, il se nomme porte-avions.


Le lecteur retrouve avec plaisir les caractéristiques graphiques de cet illustrateur : traits de contour acérés, visages expressifs et naturels, usages d’aplats de noir aux formes irrégulières et déchiquetées. Tout cela concourt à donner une sensation de réalité un peu râpeuse, transcrivant des conditions de vie dures et âpres, un environnement indifférent à la vie humaine, que ce soient les formes géométriques métalliques du Bismarck, la salle d’opérations du commandement de la marine britannique, on encore l’immensité des flots. Pour ces derniers, le lecteur peut voir l’agitation créée par les obus, par les mouvements des navires et leur étrave, ou bien la mer étale lors de survols par avion, ces dernières situations bénéficiant de deux dessins en double page en attaque nocturne. Il ressent la violence des impacts sur la structure du cuirassé qui essuie les tirs. Il s’est préparé à l’issue finale, et pour autant il sent l’émotion l’étreindre à la vue de ces trois cases contigües de la hauteur de la page. Comme à son habitude dans cette série, la coloriste utilise une palette de couleurs sombres et un peu ternes, qui ajoutent au sérieux du récit : elles n’accablent pas les personnages, tout en induisant qu’il ne peut pas y avoir de moment joyeux. Les seules lueurs orangées qui viennent apporter une touche plus claire correspondent aux éclats des détonations, soulignant ainsi leur violence.



Le lecteur passe ensuite au dossier historique. Comme pour les autres tomes de la série, ce dernier apporte de nombreuses informations de contexte dont l’inclusion dans la bande dessinée l’aurait rendue indigeste. Sont passés en revue le traité de Washington, signé en février 1922 (une tentative pour régulariser le tonnage total des flottes accordé à chaque État, au prorata, en particulier de leur territoire maritime, ainsi que leur déplacement et leur puissance de feu, mais il n’est pas demandé aux différents signataires de démanteler leur flotte dans l’immédiat pour se conformer au traité), la réalité des flottes en présence, l’art de tirer, et le sort des cuirassés. En fonction de ses connaissances préalables, le lecteur peut se retrouver passionné par les conséquences de la modernisation de l’artillerie et les performances grandissantes des canons, et la découverte de leur puissance réelle.


Comme à son habitude, l’auteur met en scène plusieurs points de vue humains très caractérisés de son récit, sans présence féminine. Ainsi le lecteur sait dès les premières pages que Ludovic Dekoning va survivre au coulage du Bismarck, un des rares rescapés d’un équipage de plus de deux milles hommes. Cela induit qu’il considère ses points de vue et ses répliques à l’aune de cette issue, ce qui colore également le positionnement de son camarade prénommé Adolf, entièrement acquis à l’idéologie nazie. Par effet miroir, le lecteur se trouve dans une forme d’opposition assez bizarre aux attaques britanniques, d’un côté parce qu’il connaît déjà le sort de ce cuirassé, de l’autre parce que les alliés deviennent les persécuteurs de marins qui ne font que leur travail, effectuant des attaques en masse sur un unique bâtiment. À nouveau, il n’y a pas de morale à cette bataille : les êtres humains sur ce navire subissent les conséquences des décisions d’autres êtres humains dans des salles d’opérations, les attaques des avions, les blessures causées par le métal déchiqueté, les noyades horribles, etc.


Dans ce tome, l’auteur donne au lecteur ce qu’il attend : la course-poursuite du cuirassé le Bismarck, par les Britanniques. Comme à son habitude, sa narration visuelle est impeccable sur le plan de la reconstitution, avec une ambiance dure et factuelle, mêlant scènes spectaculaires mettant en valeur les navires (et les avions) et dialogues entre hommes très humains. Le lecteur n’est pas près d’oublier la puissance massive du Bismarck, la situation des marins ne pouvant qu’effectuer leurs tâches sur ce bâtiment en pleine mer, et la traque sans merci organisée de main de maître par l’état-major britannique. Une réussite.