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mardi 12 mai 2026

Sœurs des vagues

Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.


La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.



Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.


Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.



Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.


Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.



En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.


Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.



lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



jeudi 7 mai 2026

Les Révoltés

Et les souvenirs et les regrets se sont éveillés au frottement de l’aube.


Cette intégrale regroupe les trois tomes initialement parus en 1998, 1999 et 2000, ainsi qu’une histoire courte de seize pages qui met en scène le personnage principal de la série. Elle a été publiée en 2008, dans le cadre d’une opération plus vaste de réédition en intégrales des œuvres de ce scénariste chez cet éditeur. La bande dessinée a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, et par Marc Malès pour les dessins et les couleurs. Le premier tome comporte quarante-sept planches, le second quarante-six et le troisième quarante-six également. L’intégrale débute avec une introduction du scénariste d’une page, écrite en septembre 2008, dans laquelle il évoque sa frustration à ce que les Révoltés soit initialement paru en trois tomes, alors qu’il l’a écrit comme un récit complet, un roman graphique. Et il rend hommage au travail accompli par le dessinateur qui non content d’assumer un tel chantier, l’amplifia.


Oiseaux de proie, d’acier, qui attendent dans un bruit d’enfer. Leurs becs frappent sans relâche les résolutions passées, cette suie noire qui encrasse les âmes. Dans un champ d’immenses derricks, Jimmy conduit sa voiture à fond, tout en picolant à même le goulot de sa bouteille. Il enfonce la pédale de l’accélérateur à fond. Il entre dans la forêt, forêt peuplée de cauchemars, de monstres avides de le croquer… Chouette ! Il s’amuse enfin ! Il lâche le volant, plus la peine d’y toucher, la voiture sait où elle doit te conduire… Il a bourré le coffre arrière d’explosifs. Il veut un vrai feu d’artifice comme au temps de son enfance, un temps où les oiseaux noirs ne croassaient pas encore à la fenêtre de sa chambre… Et il pousse son dernier cri… Son nom à elle arraché à son cœur…



James B. Sterling. Fils du millionnaire Oliver Partridge Sterling et de Oona de Beurs. Une sœur Blanche. Études interrompues à Baltimore Institute of Technology. Scandale étouffé après intervention de Mrs de Beurs. Remise d’un chèque d’un million de dollars à l’Institut. Membre du conseil d’administration de la Sterling Oil Co. Fondé de pouvoir de la De Beurs Bank of Atlanta. Démobilisé pendant la guerre pour troubles nerveux. Marié à Patsy Kleinberg. Divorcé. Pas d’enfant. Mort dans un accident de voiture, le 23 juillet 1951. Manhattan, Waldo Harland est réveillé par la sonnerie du téléphone. À l’autre bout, une voix lui annonce la mort de Jimmy. Comment ? Accident de voiture, lui est-il répondu. Il raccroche. Pendant quelques secondes, le monde s’arrête de tourner. Sa chambre grince sur son axe, tout va s’écrouler. Faut qu’il sorte. Dehors, il grille une cigarette. Il est seul. L’aube se lève, la journée sera chaude. Une journée sans Jimmy. Il ne parvient toujours pas à y croire. Soudain, il sait ce qu’il doit faire : il faut qu’il contacte Blanche. Une voiture s’arrête devant lui et il se lève des marches du perron sur lesquelles il était assis. Depuis le siège de conducteur d’une magnifique décapotable, Bellita Bonney lui demande de lui faire un café. Elle en a besoin.


La couverture ne laisse pas beaucoup de doute : un polar servi bien noir ! Et certainement un peu glauque également. La deuxième planche mentionne l’année du suicide de Jimmy : 1951. À la fois dans le récit et dans les images, le lecteur peut relever les marqueurs de l’époque : les belles américaines (les voitures), les tenues vestimentaires (les costumes élégants de ces messieurs et les robes de ces dames), le champ de derricks, la cigarette très présente, jusqu’à l’apparition d’Errol Flynn (1909-1959) dans l’histoire supplémentaire, ou encore la mention de Katharine Hepburn (1907-2003). Tout du long du récit, le lecteur peut également relever les artefacts propres à une facette de la mythologie des États-Unis. En vrac, : des bottes en peau de crocodile, le pétrole, les théâtres et les salles de cinéma de Broadway, les tripots, les trains interminables passant dans des paysages naturels magnifiques et transportant des hobos, l’argent omnipotent, la richesse matérielle au travers de son hydravion personnel (magnifique amerrissage dans une zone naturelle boisée et montagneuse), les initiales du magnat sur tous les wagons (OPS pour Oliver Partridge Sterling), la présence des armes à feu, la chanteuse de jazz ou de blues, la pêche à la dynamite dans un lac, le diner routier avec ses hamburger, le racisme, les affrontements brutaux lors d’une charge de la police, les petites villes de l’Ouest, les risques de l’activisme syndicaliste, etc. À l’évidence, les auteurs rendent hommage à cette mythologie qui leur est familière.



Cette mythologie nourrit l’intrigue : un jeune homme issu d’une classe défavorisée et d’une famille violente (sa mère a tué son père devant ses yeux, puis elle est morte étouffée par l’amante), qui s’intègre de manière inopinée dans une riche famille, dont les jeunes adultes ont des comportements déviants rendus possibles par la richesse à leur disposition. L’artiste se trouve à l’aise quel que soit l’environnement. Il les représente dans une veine descriptive et réaliste avec un haut niveau de détails, ce qui donne une reconstitution historique tangible, plausible et très concrète. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’attache et en savoure une composante ou une autre, et vraisemblablement plusieurs. La première case, de la largeur de la page, met en valeur ce champ de derricks, avec un beau ciel chaud. En planche cinq, Harland marche tranquillement dans une rue pavée de New York, avec une vision des immeubles massifs. L’arrivée du train de marchandise dans une zone de déchargement fait apparaître la perspective interminable des wagons, qui contraste totalement avec le wagon privé isolé sur une autre voie de la famille Sterling. Puis le lecteur ressent le plaisir ineffable des grands espaces naturels avec l’amerrissage de l’hydravion privé, ou plus tard l’isolement de la barque isolée sur le même plan d’eau et la baignade dans le plus simple appareil, la multitude de patineurs sur le Wollman Rink de Central Park à New York, un champ de neige s’étendant à perte de vue, ou encore une fuite éperdue à travers champ, etc.


Le lecteur peut être plus sensible à des éléments urbains ou des intérieurs. L’aménagement de la cuisine du petit appartement newyorkais de Harland, la table de poker dans un tripot, l’opulente propriété des Sterling semblant être la célèbre Fallingwater House de l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) en Pennsylvanie avec le placard à fusils du patriarche ou la petite cabane plus rustique dans les bois, la chambre spartiate de l’établissement dans lequel Blanche a été internée, la piscine de la demeure d’Oona de Beurs, la salle de restaurant huppé et hors de prix, les champs de course, etc. L’implication de l’artiste se situe au plus haut niveau tout du long de l’ouvrage, assurant une immersion de tous les instants pour le lecteur. La narration visuelle emmène avec elle le lecteur dans ce qui se semble être un reportage sur le vif, avec des prises de vue adaptées à la nature de chaque séquence. Il peut aussi bien s’agir d’une succession de cases montrant différents instants d’une même scène de façon factuelle, sans effet particulier, que de cadrages appuyés ou resserrés pour un instant crucial ou dramatique. L’artiste joue discrètement avec les aplats de noir : ceux-ci pouvant jouer le rôle d’ombres portées naturalistes, ou parfois gagner un peu en consistance pour souligner un moment plus noir, des pensées sombres, un geste destructeur. Le lecteur remarque également que le dessinateur utilise parfois un effet de type objectif fisheye, pour montrer d’une part que les émotions amplifient tout et aussi que l’environnement des personnages s’étend bien au-delà de ce qu’ils conçoivent.



Un polar bien noir : oui, il y a de cela. Au fur et à mesure, il apparaît que la démarche des auteurs participe d’un hommage à une culture qui les a marqués, les a nourris, qu’ils ont perçue comme une mythologie. De ce fait, il y voit d’abord un exercice de style : faire ressentir au lecteur ce qui leur a plu dans cette forme de littérature, dans cette forme de cinéma (plutôt la deuxième option car le récit contient des références cinématographiques, et le personnage principal est un scénariste pour le cinéma et le théâtre). Pour autant, la dimension polar est également présente. Le rapport de force social se fait sentir : dans la domination exercée par le patriarche et magnat sur sa fille et sa femme, dans sa façon de considérer les autres comme des laquais jetables, et aussi dans son incapacité totale à s’occuper de son fils d’une manière ou d’une autre. Et encore dans sa volonté à mettre la main sur l’enfant de sa fille pour l’avoir sous son contrôle également. Il ressort également cet état d’esprit si particulier dans les polars de cette époque : les personnages principaux ont conscience de vivre dans une société dont les règles sont truquées, qu’ils ne pourront pas changer, sans qu’il leur soit possible pour autant de se résigner à l’injustice. Les auteurs jouent avec ce sentiment d’injustice, à commencer par le titre : Les révoltés. Ils prennent l’attente du lecteur à contrepied, car le premier révolté est le fils de famille riche à la conduite irresponsable de bout en bout, un rebelle sans cause. Ce choix semble vouloir tourner en dérision l’idée même de révolte. Le comportement de révolte de ce privilégié est entièrement autocentré, sans velléité aucune de remettre en cause l’ordre établi. Elle naît de la souffrance de l’inadéquation personnelle à sa situation sociale. Toutefois, le lecteur peut conserver à l’esprit cette notion de révolté, et identifier en quoi le comportement de Waldo Harland comporte sa part de révolte, dépourvue de grandiloquence, très pragmatique, quelle part d’humanisme il conserve, comment elle s’exprime et ce qu’il accomplit qui est en son pouvoir.


Un polar aux États-Unis dans les années 1950, avec un scénariste issu d’un milieu modeste essayant de survivre à l’argent et à la folie d’une riche famille. Une narration visuelle extraordinaire par la qualité de sa reconstitution, par sa capacité à assimiler et tirer le meilleur parti de la mythologie visuelle de cette époque et de ce pays. Un scénario alambiqué comme il se doit pour un roman policier de ce genre, respectant les codes à la lettre. Une intrigue utilisant les artifices du genre avec respect et compétence… Et en creux, une histoire plus personnelle, une révolte qui ne participe pas du spectacle, nourrie par des valeurs morales pragmatiques. De la belle ouvrage.



mercredi 6 mai 2026

Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.


Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?



Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.


Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.



La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.


Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.



Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.



mardi 5 mai 2026

Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps.


Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste.


Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes.



Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir.


C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini.


Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc.



En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants.


Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé.


La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Pearl Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.