mercredi 15 mai 2019

Jessica Blandy, Tome 8 : Sans regrets, sans remords...

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant... (1992) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 1992, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Magnum Jessica Blandy intégrale T3.

Quelque part sur la côte Ouest des États-Unis, un homme est en train de s'offrir un plat de pâtes roboratif dans un restaurant déserté, juste en présence du cuisinier, dans un restaurant immense sans autre client. Emmanuel Scolla arrive avec 2 hommes de main. Scolla indique à Ricardo qu'il a appris qu'il ne voterait pas pour lui. Il lui introduit une fourchette dans l'oreille jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le cuistot ayant juré de ne rien dire, Scolla lui laisse une liasse de billets pour la dot de sa fille. Plus loin sur la côte, au bord d'une plage, la cousine Sophia attend son rendez-vous, adossée à son coupé Mercedes. Des gamins jouent avec des balles de baseball à proximité. Une balle touche la voiture. Sophia la ramasse et la confisque. Le gamin lance une deuxième balle qui l'atteint en pleine tempe. Elle tombe, inconsciente, du sang s'écoulant de son nez et de ses oreilles. Surfie vient rendre visite son dealer Winnie dans sa belle villa. Il le trouve mort dans sa piscine. Encore présents, les 2 tueurs abattent Surfie pour ne pas laisser de témoin.

Dans un restaurant chic, Jessica Blandy est en train de dîner avec son éditeur. Il lui fait observer que ses livres se vendraient mieux s'ils n'y avaient pas autant de meurtres, de sang et de cruauté. Elle lui répond qu'elle refuse de tricher avec son lectorat. À sa demande, il lui indique qu'il a une commande à lui passer : l'écriture des mémoires de Cesare Vitale qui se prêtera à plusieurs interviews pour livrer ses souvenirs. Pas entièrement convaincue, Jessica accepte en se disant qu'elle arrivera bien à donner l'orientation qu'elle souhaite à ce livre. Le soir même, le personnel de Vitale dresse une table pour de nombreux invités, à l'occasion d'une cérémonie se déroulant chez lui. Une servante dépose les cartons nominatifs pour les places. Elle pose celui d'Ugo Calda. Ce monsieur a les mains liées, un bloc de béton au pied et est en train de couler dans le fond de la mer, expirant ce qui lui reste d'oxygène. Cesare Vitala apprend l'information du décès d'Ugo Calda. Il fait renvoyer tous les invités, annule le repas, et demande à parler à Emmanuel Scolla. Sur une plage, Jessica Blandy papote avec sa copine Kim qui lui apprend la mort de son amant Surfie, avec qui elle ne vivait plus, mais dont elle s'était longtemps occupé.

Dans le tome précédent, Jessica Blandy avait confronté son traumatisme des tomes antérieurs, et réussi à retrouver une forme d'équilibre ou tout du moins à surmonter une partie des sentiments négatifs générés par ces traumatismes. Ce huitième tome contient à nouveau une histoire complète en une seule partie. Le lecteur retrouve certains personnages déjà croisés : Kim & Surfie, l'inspecteur Robby, et Jessica Blandy bien sûr. Le scénariste fait références à des événements survenus dans des tomes précédents, en particulier les 1 & 2. Par contre, Rafaele n'est pas de retour, certainement confié à quelqu'un d'autre. Le lecteur retrouve également les décors naturels de la côte Ouest des États-Unis, ainsi que de somptueux décors comme le grand centre abritant le restaurant dans la scène d'ouverture, la splendide demeure de Cesare Vitale avec ses pièces spacieuses et sa piscine privée, sa grande pelouse, sa salle de réception, et la belle villa de Jessica Blandy. Renaud s'implique toujours autant pour représenter ces constructions, avec un niveau de détails et une cohérence architecturale qui permettent au lecteur de s'y projeter. Les environnements naturels sont également à l'honneur avec le littoral, ses galets et les roches en planche 5, les coraux au fond de l'eau en planche 13, l'escalier pour descendre sur la plage (planche 19), les pins parasol (planches 40 & 41), la plage. Renaud a l'art et la manière de représenter un paysage plausible et unique.


Le lecteur retrouve le détourage au trait très fin de l'artiste, donnant une apparence un peu clinique aux personnages, avec des visages de mannequin. Mais cette sensation n'est pas gênante car les visages sont expressifs dans un registre naturaliste sans exagération, et les postures sont dans le même registre montrant la conscience que les personnages ont d'eux-mêmes, le degré de contrôle qu'ils exercent sur l'image qu'ils souhaitent donner d'eux-mêmes, la manière dont certains se mettent en scène. Cette particularité en dit long sur leur degré d'égocentrisme. À nouveau, Renaud impressionne par sa capacité à créer des apparences visuelles différentes et originales pour chaque protagoniste, sans utiliser d'exagération pour les rendre visuellement plus remarquables. Le lecteur apprécie à la fois le confort de la familiarité de retrouver les caractéristiques de la narration visuelle, à la fois la simplicité apparente de ladite narration, à la fois le fait de rencontrer de nouvelles personnes, de fréquenter de nouveaux endroits.

Après le déchaînement de névroses, de psychoses, de déséquilibres mentaux légers ou prononcés, de conduites à risque et autre comportement autodestructeur, le lecteur respire un peu en découvrant un thriller assez classique, à base de guerre de succession d'un chef de famille du crime organisé. Les meurtres restent dans un registre professionnel et classique, à l'exception du premier qui le laisse avec une question qu'il aurait préféré ne pas se poser : est-ce que la fourchette était vraiment assez petite pour pouvoir rentrer dans l'oreille ? La question du coupable n'est pas motrice puisque son identité est montrée dès la deuxième page. Du coup, il s'agit de voir des individus éliminer leurs rivaux, et d'autres essayer d'enrayer l'épidémie de cadavres. Dufaux ne se focalise pas sur l'état d'esprit des tueurs professionnels, sur leur motivation ou leur système de valeurs qui leur permet d'exercer ce métier sans dilemme moral. Une fois passé le coup de la fourchette, le lecteur sourit en découvrant la conversation entre Jessica Blandy et son éditeur. En réponse à une demande, elle lui déclare : je ne pense jamais à mon public quand j'écris. Je le respecte trop pour ça. Ce n'est pas à moi de le suivre, mais à lui d'accepter. Le lecteur peut y voir une déclaration d'intention de Jean Dufaux, peut-être un peu roublarde dans le sens où sa série se vend bien. Le premier signe de méchanceté psychologique apparaît quand Kim répond sèchement à l'inspecteur Robby et que celui-ci repense à une séance de déshabillage humiliante dans le tome 2. Il faut attendre la fin pour que 2 personnages adoptent un comportement plus déviant, de type autodestructeur.


Néanmoins, de temps à autre, l'attention du lecteur est attirée par un petit détail qui dénote dans cette narration classique : le rouge dans les pâtes du dîneur solitaire, la pianiste au fond de la mer, le voile rouge devant un bâtiment dans la planche 28. La bizarrerie est moins frontale, mais il n'y a pas à gratter beaucoup sous la surface pour entrevoir un réel moins familier, plus dérangeant. De la même manière, le comportement des individus semble aller de soi, mais cette apparence de normalité se fissure dès qu'un mot ou un geste s'en démarque. Après tout, il est possible de comprendre qu'un individu souhaite manger seul sans offrir ce spectacle à d'autres, mais la raison réside plus dans sa sécurité, dans une vision paranoïaque de sa vie. Lors de l'enterrement, Robby repense à la manière dont il a humilié Kim en l'obligeant à se déshabiller devant lui, par le chantage. Lorsqu'elle lui répond de manière sèche, il se dit qu'il fera en sorte de rétablir son ascendant, son emprise sur elle. Jessica Blandy écoute les souvenirs de Cesare Vitale, devant concilier l'écriture d'un livre sur lui, tout en étant consciente qu'elle écoute un responsable du crime organisé, qui sait maintenir une façade de respectabilité tout en utilisant l'assassinat comme pratique professionnelle normale. Le cas d'Emmanuel Scola est plus basique : éliminer ceux qui sont au-dessus de lui dans l'organisation ou qui lui sont hostiles, pour succéder à Cesare Vitale. Le cas de Claudia devient progressivement plus dérangeant, pas du fait de comportements déviants, mais plus par une accumulation de petites choses. D'un côté, Jean Dufaux se moque de lui-même en qualifiant le dénouement de reine des clichés ; de l'autre, elle est amenée à expliquer qu'elle a fait sienne la formule Sans regrets, sans remords. Comme d'autres personnages, elle a tenté de concilier à la fois une vie en respectant les règles implicites, à la fois en les détournant à son avantage. Elle paye bien sûr le prix psychologique de ces transgressions. Avec ce principe de prix à payer, le lecteur découvre un autre protagoniste qui tente de déjouer le sort en se punissant lui-même dans la dernière séquence.


Dans ce huitième tome, Jean Dufaux & Renaud poursuivent leur série dans la même veine : morts violentes, criminels de statut différent, présence de Jessica Blandy oscillant entre participation active et simple témoin des événements. Dans le même temps, ils semblent s'être astreints à une narration plus en retenue, moins ostentatoire dans les déviances. Pour autant, les comportements sortent de la norme, et l'intrigue ne se limite pas à une enfilade de clichés sur la base d'une trame éculée. L'affrontement entre conformisme et transgression génère un désordre psychique chez les personnages, qui est rendu apparent par des éléments visuels en décalage avec la normalité.


mercredi 8 mai 2019

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 28 - Le Burn out. Travailler à perdre la raison.
Il s'agit d'une bande dessinée de 56 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2019, écrite par Danièle Linhart (sociologue, directrice de recherche au CNRS), mise en images par Zoé Thouron. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages, plus 2 notes. Il construit son introduction sur l'origine de l'utilisation du mot Burn Out, en partant de l'Akédéia des moines copistes, en passant par le séjour de Graham Greene (1904-1991) dans une léproserie à Yonda au Conga Belge, pour arriver dans une Free Clinic de New York dans les années 1970. Jacques (retraité) et une sociologue du travail (appelons-là Danièle) sont en train de prendre une bière en terrasse au café. Jacques indique que Matthias (son petit-fils) se prépare à passer un entretien d'évaluation à son travail. Il est surpris qu'il ne soit pas accompagné par un délégué du personnel, ou soutenu par ses collègues. Danièle lui explique que c'est normal : chaque salarié est évalué sur la base de ses objectifs individualisés, et parfois un salarier peut être le client d'un autre, comme sur une chaîne de production. Jacques se demande comment le monde du travail a pu évoluer comme ça. Danièle convient que la génération de Jacques avait fait très fort avec 3 semaines de grève généralisée. C'est d'ailleurs pour ça que le patronat a réagi.

La sociologue explique alors que la stratégie du patronat a été d'individualiser la gestion des salariés pour créer de la concurrence là où il y avait de la solidarité et de l'entraide. Jacques se souvient que de son temps, les ouvriers s'entraidaient, se refilaient les trucs et astuces, prenaient l'apéritif pendant le boulot, se voyaient en dehors du boulot, et se syndiquaient. Danièle souligne que c'est exactement que ça que le patronat voulait éliminer. Il a pu le faire en instaurant l'individualisation avec les horaires variables, donc des pauses prises à des horaires différents, des pauses déjeuner également en décalé, de la polyvalence permettant de faire tourner les agents au sein d'une équipe, et l'individualisation des primes, remettant en cause le principe de À travail égal, salaire égal. Du coup, le travail est devenu une épreuve solitaire où tout le monde est en concurrence avec tout le monde. Jacques se demande quel est le rapport avec le burn-out. Son téléphone sonne : Matthias rend compte de son entretien qui s'est très mal passé. Son manager s'est déclaré déçu qu'il ait juste rempli ses objectifs et qu'il n'en ait dépassé aucun.


Une fois n'est pas coutume, David Vandermeulen se contente d'une introduction assez brève portant l'origine du terme Burn-out, avec des exemples pris dans l'Histoire. Il remonte ainsi au troisième et quatrième siècle, puis passe tout de suite au vingtième siècle. Il indique dans l'une des notes en fin de texte qu'il a puisé ses informations dans l'ouvrage Global burn-out (2017) de Pascal Chabot. Malgré tout, cela permet d'indiquer que ce phénomène ne date pas de la deuxième moitié du vingtième siècle, et d'expliquer d'où vient le terme de Burn-out. Le lecteur passe ensuite à la bande dessinée proprement dite. Danièle Linhart a choisi un format classique pour son exposé : elle met en scène un avatar (la sociologue du travail) qui expose ses idées à un auditoire. Au début, celui-ci comprend une seule personne, un retraité, ce qui permet de repartir de mai 68 et de pratiques d'un autre temps. Elle intègre également Matthias (ingénieur) ce qui permet d'évoquer la pratique de l'évaluation personnelle, et Lise une infirmière en arrêt évoquant son angoisse de reprendre le travail. Il échoit donc à Zoé Thouron la tâche délicate d'introduire de la variété visuelle dans l'exposé ainsi présenté.

Zoé Thouron a déjà réalisé d'autres bandes dessinées entremêlant humour et vulgarisation comme Les improbablologies (2018). Ici elle est entièrement tributaire de l'exposé qui lui est remis, et du degré auquel l'autrice l'a pensé en termes visuels. Elle dessine des personnages juste dégrossis, avec des exagérations d'expressions à des fins comiques. Le lecteur peut reconnaître facilement les personnages. Elle prend le temps de donner des tenues vestimentaires différenciées : jupe, bottes et pull pour la sociologue, pantalon en velours, chemise et pull pour Jacques, costume cravate pour Matthias, robe, charentaise et tablier à fleur pour Lise chez elle, bleu de travail pour les ouvriers, blouses blanches pour les chercheurs. Le déroulé de l'exposé lui permet de se lâcher un peu avec l'apparition de personnages inattendus comme des parachutistes, un manager en short et chemise hawaïenne, des salariés sous substance psychoactive, une secrétaire proche de la retraite, ou encore une fée DRH. À chaque fois que l'exposé en laisse la latitude, l'artiste introduit un élément de décor : le tapis de la chaîne pour les boîtes de conserve, les banderoles des manifestants les oiseaux dans un jardin public, un cheval de Troie, une rampe à incendie et un toboggan, une chambre d'hôpital, des boulets. Les illustrations restent toutefois inféodées au texte et totalement tributaire de sa forme.


Au début, le texte de l'exposé proprement dit s'entremêle et interagit avec les réactions des personnages, que ce soit la discussion de Jacques et Danièle, ou les observations des ouvriers sur la chaîne de production. Arrivé à la page 47, la narration prend la forme du texte de l'exposé, entrecoupé par des échanges comiques entre les salariés concernés, ou entre syndicalistes, passant dans un registre moins intégré, moins interactif entre exposé et BD que précédemment. D'un côté, il et normal que l'exposé de vulgarisation ait la primauté du déroulé ; de l'autre côté plusieurs ouvrages de la collection reposent sur un mode narratif moins primaire. Pour autant, cela ne retire rien à la qualité de la vulgarisation et l'intérêt de l'exposé. Le lecteur observe même que la densité des phylactères et des encarts de texte ne ralentit pas le rythme de lecture. En outre l'exposé progresse de manière organique et claire. Danièle Linhart part des acquis de mai 68, et indique que le patronat a bien dû réagir pour éviter qu'un tel blocage ne se reproduise. Elle passe en revue les pratiques managériales, la psychologisation du travail, la narcissisation des salariés dont découle une servitude volontaire, la manière d'obtenir une implication personnelle, affective et émotionnelle, aux dépends de la professionnalité des salariés, la façon dont les évolutions perpétuelles et toujours plus rapides maintiennent tous les salariés et fonctionnaires dans un état d'apprentissage perpétuel. Plutôt que d'évoquer le burn-out de manière frontale, elle dresse l'évolution des conditions de travail sous un angle sociologique, de manière que le regard du lecteur soit différent et son esprit déjà informé pour en arriver au burn-out comme état généré par l'organisation du travail, une forme d'épuisement du travailleur ayant perdu sa confiance en lui et envisageant sa tâche comme un éternel recommencement du fait d'un environnement sans cesse changeant, rendant impossible espoir de terminer, ou de reprendre le dessus.

Tout du long de son exposé court la souffrance au travail, que ce soit l'absence de reconnaissance des compétences, des savoirs professionnels, de l'expérience. Elle présente l'évolution des pratiques managériales, la pratique du changement perpétuel, ainsi que l'évolution de la fonction Ressources Humaines, vers une perspective de s'arroger le droit de prendre en charge les difficultés de la vie privée des salariés. Le lecteur salarié ou employé reconnaît aisément certaines pratiques auxquelles il a pu être soumis : les gadgets ludiques, le management jouant sur l'affectif plutôt que sur les connaissances métier, la transposition de bonnes pratiques d'un secteur d'activité à un autre n'ayant aucun rapport avec le premier, l'obligation de s'impliquer pour rendre pertinents et intelligents des dispositifs pensés en dehors d'eux, voire même le saut à l'élastique pour assurer la cohésion, etc. Au fur et à mesure de la progression de l'exposé, il peut ne pas adhérer au principe sous-jacent qui veut que toutes ces évolutions aient été téléguidées par le patronat, une forme pernicieuse de complot global. Mais il se souvient aussi des compétences professionnelles de l'autrice, et la plupart des remarques fait mouche par rapport à sa propre expérience professionnelle. Cela l'amène à se poser d'autres questions, comme la manière dont les managers peuvent être eux-mêmes manager puisqu'ils connaissent toutes les ficelles, les trucs et astuces.


Zoé Thouron et Danièle Linhart n'évitent pas la difficulté inhérente à cet exercice de vulgarisation : elles utilisent un dispositif narratif basique mais qui n'aboutit pas toujours à une bande dessinée. Par contre, le discours de Danièle Linhart est passionnant de bout en bout et met en lumière les mécanismes du management contemporain, ce qui fait froid dans le dos, et permet de comprendre comment un salarié ou un employé peut arriver à un état de souffrance aussi insupportable, quand il doit veiller en permanence à faire l'usage de lui-même le plus efficace, le plus rentable quelles que soient les situations de travail de plus en plus incertaines et fluctuantes, en s'infligeant la philosophie d'économie systématique des temps et des coûts, et que le mode de management se montre bienveillant avec lui tant qu'il reste dans le cadre imposé. L'employé ne semble pas pouvoir mettre en scène des stratégies d'évitement face à des pratiques relevant de l'organisation et pas imputables à un ou plusieurs individus.



lundi 29 avril 2019

Un destin de trouveur

Ce tome contient une histoire complète racontant la vie du Trouveur. Elle se déroule dans le même environnement que le premier tome de la série La malédiction de Gustave Babel (2017) avec l'apparition de personnages qui en sont tirés. Il est possible d'apprécier cette nouvelle histoire sans avoir lu la première, mais ce serait se priver d'une excellente lecture. Il est paru en 2019, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. En début se trouve un court texte de l'auteur évoquant la situation du petit peuple de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, ainsi que les événements de la commune. Ce tome comprend un récit principal de 200 pages de bande dessinée, et un récit complémentaire consacré à la Bête (un personnage secondaire du récit) de 20 pages de bande dessinée.

L'histoire s'ouvre avec une lettre adressée par Jean-Baptiste Farges à son fils Émile, datée du 28 mai 1871, évoquant Du contrat Social (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et la Commune de Paris (1871). Pendant l'hiver 1888, dans l'impasse de la Cerisaie (treizième arrondissement), 2 policiers Émile Farges et Alphonse Lepic s'avancent prudemment arme à la main. Ils découvrent l'Hypnotiseur en train de s'adonner à sa sale besogne : assassiner une pauvre victime à grand coup de cane. Il utilise son talent pour faire s'agenouiller les 2 policiers dans la neige, car son talent annihile toute volonté. Il les contraint à lui indiquer comment ils l'ont trouvé : grâce au talent d'Émile Farges qui est un Trouveur. Il lance un caillou sur une carte en pensant à ce qu'il cherche et le caillou va se positionner à l'endroit correspondant. L'Hypnotiseur leur impose de l'oublier, de rêver de lui toutes les nuits sous la forme d'un crâne qui rit, et à Alphonse Lepic de se suicider avec son arme de service le lendemain.


Plus tard dans la nuit, quand Émile Farges et Alphonse Lepic reprennent connaissance, ils s'apprêtent à pénétrer dans l'église de la Trinité dans le neuvième arrondissement. Le caillou du Trouveur les balade dans l'église, sans les mener au criminel, les laissant interdits. Émile Farges se remémore quand enfant (en 1869) son père l'avait présenté à une vieille dame avec un talent, lui avait offert cadeau d'une valeur inestimable et qui peut-être aisément remplacé, et qu'elle avait indiqué qu'Émile dispose d'un talent de trouveur. En hiver 1888, Émile Farges explique à son épouse enceinte Léonie l'impasse où l'a mené son talent. Elle lui fait tester sur d'autres personnes à trouver, et le talent est opérationnel et précis. Dans la nuit, Émile Farges se réveille à 04h47 précise du fait d'un cauchemar éprouvant. Il se lève et va se préparer un café. En même temps, il teste à nouveau son talent pour trouver l'Hypnotiseur et le caillou lui indique encore l'église de la Trinité. Il s'y rend et trouve Alphonse Lepic déjà présent, tout aussi déconcerté en ayant reconstitué leur emploi du temps car il y a deux heures pendant lesquelles il ne sait pas ce qu'ils ont pu faire. Ils sortent de l'église et se rendent au commissariat.

Le lecteur a hâte de découvrir un nouveau conte de la Pieuvre, cette fois-ci centré sur un autre personnage que le premier. Il découvre la lettre du père d'Émile qui apporte une touche politique au récit, puis les méfaits de l'Hypnotiseur, l'histoire personnelle d'Émile par petits retours en arrière, ainsi que l'intrigue principale : l'enlèvement de Zélie la fille de la Bouche, et l'implication du Trouveur dans sa recherche. Il entre très facilement dans le récit : une enquête où l'on suit le policier, enfin plutôt une deuxième enquête qui s'apparente à une course contre la montre pour retrouver à temps l'enfant enlevé. Le principe est simple et l'intrigue se déroule de manière linaire (sauf pour les retours en arrière sur la relation entre Léonie & Émile). Cette forme de course-poursuite fournit une dynamique classique au récit, et le lecteur se laisse prendre au jeu de retrouver la demoiselle et de capturer la Bête. Il note que l'auteur met en œuvre des conventions de genre attendues et banales : la rivalité entre 2 policiers, le chantage exercé sur Émile Farges par l'organisation criminelle, l'obligation de collaborer entre des individus qui sont ennemis, l'emprise du crime organisé. En cours de route, Gess ajoute l'emploi de conventions d'autres genres. C'est ainsi que l'accumulation d'individus disposant de talents fait penser à des personnes que les pouvoirs mettent à l'écart de la société normale qui se défie d'eux, un peu comme un groupe de mutants dans l'univers partagé Marvel.


Le lecteur retrouve également les caractéristiques des pages de l'auteur : des dessins descriptifs dont les formes sont détourées avec un trait encré non lissé, souvent une teinte dominante par séquence, déclinée en nuances, une absence de volonté pour rendre les personnages beaux ou les endroits spectaculaires, des cases sagement rectangulaires, des pages comptant généralement entre 6 et 8 cases, avec des variations entre 3 à 11 par page, des phylactères pouvant occuper les 2 tiers d'une case. Il s'agit donc de dessins plutôt fonctionnels, assurant une narration visuelle efficace, ne cherchant pas à se faire admirer. La lecture donne la sensation d'une fluidité sans heurt, mais sans éclat non plus. Plus que ça, le ressenti du lecteur est plutôt celui de la simplicité, du plaisir immédiat et de la transparence quant aux influences et références. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu'en fait la banalité et la simplicité de la narration relèvent en fait d'une maîtrise sophistiquée et d'une grande générosité de conteur. L'auteur ne s'appuie sur aucun effet de manche pyrotechnique et indique explicitement à son lecteur d'où vient son inspiration. Lorsque le nombre de talents va augmentant, le lecteur de comics pense tout de suite aux X-Men, au fait que la population civile se défient d'eux et qu'ils sont obligés de vivre à part. Pour autant, il n'éprouve pas l'impression d'un plagiat. Au contraire, il prend progressivement conscience que Gess est parvenu à la quadrature du cercle : établir des superhéros français, sans impression de succédané des superhéros américains. Il s'agit bien d'individus dotés de superpouvoirs, mais ils ne portent pas de costume bariolé, ni ne lutte contre le crime par altruisme inné. Le fait qu'ils se reconnaissent entre eux tient autant de la visibilité de leur talent, qu'à une expérience de la vie similaire concernant la défiance dont ils sont l'objet.

Gess apporte la même attention à tous les éléments du récit, qu'à la coexistence contrainte des talents avec les êtres humains. Le lecteur peut très bien ne pas y prêter attention et savourer les déplacements des personnages à Paris et en proche banlieue. S'il connaît un ou deux de ces lieux, il se rend compte que ces dessins en apparence rapides et faciles décrivent avec exactitude leurs caractéristiques. Non seulement, la narration visuelle ne comporte pas d'endroit générique construit à la va-vite, mais en plus la cohérence des temps de déplacements, de la configuration des lieux est rigoureuse et fait que le lecteur éprouve la sensation d'y être. À nouveau cette dimension de la narration ne prend pas le pas sur l'histoire, n'est pas mise au premier plan pour être admirée. S'il le souhaite, le lecteur peut y attacher de l'intérêt, relire la courte introduction de l'auteur et y avoir la confirmation de son investissement pour satisfaire son goût du réel. C'est ce degré d'implication discret, restant en arrière-plan, qui aboutit à une aventure dont le plaisir de lecture est immédiat, sans besoin d'investissement ou de concentration. Les péripéties d'Émile Farges en acquièrent une consistance épatante, et une logique interne qui s'appuie sur cette reconstitution du réel. Au-delà de cet aspect, le lecteur ressent également l'honnêteté de la narration, l'humilité du narrateur, et sa générosité.


Le plaisir de lecture provient tout d'abord du mystère qui entoure l'Hypnotiseur (Émile Farges pourra-t-il se défaire de cet ordre hypnotique ?), puis du risque encouru par Zélie et sa mère, et du chantage sur la vie de Léonie et leur fille Claire. Le lecteur se rend compte progressivement de l'ampleur du récit qui s'apparente à un véritable roman, avec les différents personnages, leur histoire personnelle, leurs interactions. Gess ne se contente pas d'un récit mené par l'intrigue aux dépends des personnages. Ceux-ci acquièrent de l'épaisseur et de la personnalité au fur et à mesure des pages. Émile Farges est un simple policier consciencieux avec un talent particulier au début du récit. Petit à petit, le lecteur découvre l'influence de son père, sa relation avec sa femme et avec la communauté des Sœurs de l'Ubiquité (Mama-Brûleur, Léonie, Lisette & Mathilde, Margot, Colette, Clara), l'incidence que cela a sur ses opinions, ses convictions, ses valeurs héritées de son père, ses engagements. Il observe également Léonie, son talent et son caractère indissolublement liés, sa sollicitude pour son époux, sans incidence sur son autonomie. L'auteur fait en sorte que chaque personnage ne soit pas cantonné dans une simple dichotomie Bon ou Méchant. Même le Dresseur qui utilise un autre homme (la Bête) pour commettre ses assassinats raconte son histoire et le lecteur peut comprendre qui il est, comment il en est venu à adopter ce mode de vie, sans pour autant qu'il ne devienne un héros aux yeux du lecteur. Même Pluton, un autre homme de main sans pitié, acquiert une touche d'humanité quand Claire se rend compte d'une particularité le concernant. Il n'y a que 2 individus qui restent sans rien pour les racheter. Le premier est La Bouche (Édouard Ronsard) parce qu'il refuse de changer face à l'évidence. Le second est l'Hypnotiseur dans lequel le lecteur peut voir une forme de clin d'œil, pas simplement parce qu'il apparaît dans La malédiction de Gustave Babel, mais aussi parce qu'il est traqué en 1888, la même année où Jack l'Éventreur avait sévi à Withechapel. Coïncidence ? Je ne crois pas.

Le plaisir de lecture se trouve encore augmenté par les différents thèmes abordés. Gess ouvre chaque chapitre de son histoire avec une citation de Jean-Jacques Rousseau, extraite du Contrat Social, ou de Émile ou de l'éducation (1762). Le lecteur apprécie l'intérêt de ces extraits pour eux-mêmes, mais aussi mis en résonance par l'expérience de la Commune, ou par la manière dont les personnages ont été élevés, ou ont élevés leurs propres enfants. L'auteur évoque également la condition féminine au travers de la position sociale des personnages féminins, mais aussi des crimes commis contre elles, et de l'action des Sœurs de l'Ubiquité pour aider et même venger certaines femmes. Conscient de ces thématiques, le lecteur peut également reconnaître dans la notion de talent une forme d'expertise des personnes qui les possèdent, c’est-à-dire une métaphore de la manière dont l'excellence dans un métier ou un art place une personne un peu à part de la masse, sans qu'il ne s'agisse d'un discours élitiste. Le lecteur en identifie le mécanisme de mise à l'écart, de tentative de récupération par certains pour monétiser le talent des autres. Il sourit également quand, enfants, les personnes douées d'un talent doivent aller voir une vieille femme pour qu'elle identifie le talent, et doivent payer avec un cadeau d'une valeur inestimable et qui peut être aisément remplace, une formulation de conte. Le lecteur se fait alors la remarque que Gess lui-même dispose d'un talent de conteur extraordinaire, et que le questionnement d'Émile Farges (En cela est-il bon ?) est également celui de l'auteur quant à l'utilisation de son propre talent, à nouveau en toute humilité.


Ce deuxième récit des contes de la Pieuvre s'avère encore plus abouti que le premier qui est déjà extraordinaire. Gess raconte une histoire prenante, avec des personnages sympathiques ou au moins humains, avec une intrigue vive et inquiétante (n'oubliant pas le sous-titre de Conte de la Pieuvre), en abordant avec naturel des thèmes complexes et intelligents. L'auteur donne énormément au lecteur, en toute simplicité, en toute modestie, en toute générosité. Comme Mama-Brûleur le dit de Clara : il rend le monde plus vivable. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à appliquer la question de fond du récit (En quoi cela est-il bon ?) au présent récit, et à trouver une multitude de réponse. Chef d'œuvre.


mardi 23 avril 2019

Les Bidochon voient tout, savent tout, tome 18

Ce tome fait suite à Les Bidochon, tome 17 : Les Bidochon usent le forfait (2000) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu avant. La première parution date de 2002. Il est écrit, dessiné, et encré par Christian Binet. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte 45 planches.

Cette bande dessinée comprend 8 histoires courtes, ayant toute pour thème les capacités surnaturelles. Binet a choisi de ne pas donner de titre à ces saynètes dont 4 comptent 5 pages, 1 dure 7 pages, et les 3 autres en comprennent 6. Raymonde et Robert Bidochon sont couchés dans leur lit, s'apprêtant à s'endormir. Robert indique à sa femme qu'il a l'impression qu'il y a quelqu'un à côté de lui, en plus d'elle. Il se demande s'il ne dispose pas de pouvoirs parapsychiques. Il se met à se dire qu'il doit être capable de déplacer des objets par la seule force de sa volonté. Il tente d'envoyer le lit dans le jardin par la force de sa pensée. Ça ne marche pas. Raymonde finit par se lasser et lui demande d'éteindre. Deuxième histoire : Robert a pris conscience de l'existence de voyantes. Il se dit que ce serait trop bête de passer à côté de leur don, de continuer à vivre en aveugle, alors qu'elles peuvent lui prédire son avenir. Il décide d'aller consulter une voyante. Elle lui propose une prédiction en utilisant 17 mancies différentes : il accepte ainsi assuré de la qualité de la prédiction. Troisième histoire : Robert a la conviction qu'il capte bien les ondes émanant de Raymonde, il lui tire les cartes, avec un tarot. Cela l'amène à faire une découverte incroyable sur sa propre sexualité.

Quatrième histoire : Robert a décidé de s'adonner à la radiesthésie, avec un pendule. Ça tombe bien : Raymonde vient de perdre son porte-monnaie dans la rue. Robert suit son pendule qui accuse formellement son voisin Lampatin : le pendule gire, c'est formel. Cinquième histoire : Raymonde ouvre la porte du salon et découvre une traînée de sable. Elle se dit que Robert a encore oublié de s'essuyer les pieds et commence à ramasser tout ça avec sa pelle de ménage et sa balayette. Robert pousse des cris d'orfraie en voyant sa précieuse poudre sacrée ainsi souillée par son épouse. Il ne lui en reste plus assez que pour faire le tour du canapé et protéger l'endroit des forces manipulées. Les 3 autres histoires abordent d’autres aspects de la vie psychique et occulte.


S'il a déjà un lu un tome de cette série, le lecteur sait à quoi s'attendre : la beauferie suffisante de Robert Eugène Louis Bidochon, ainsi que la gentillesse et la crédulité de Raymonde Jeanne Martine Bidochon (née Galopin). Robert porte toujours son béret vissé sur le crâne, même dans le lit. Son apparence n'a pas changé : un gros nez, une surcharge pondérale, son pantalon à rayure maintenu par des bretelles, ses cernes sous les yeux, son sourire suffisant, ses mines énervées ou condescendantes, et ses expressions de déception avec parfois une pointe d'inquiétude. Raymonde est toujours aussi patiente, son visage exprimant souvent la résignation devant les déclarations à l'emporte-pièce de son mari, l'énervement quand il pousse le bouchon trop loin, parfois de l'exaspération quand Robert persiste dans ses démarches qu'elle juge idiotes (le tirage des cartes). Plus que d'habitude, elle apparaît excédée par les expériences de Robert. Même habitué au couple, le lecteur ne peut pas résister à la tête de Raymonde au lever après une nuit trop courte et sans beaucoup de sommeil.

Au cours de ces 8 histoires, Binet fait apparaître d'autres personnages : Gisèle & René, les amis des Bidochon, plus jeunes qu'eux, mais avec les mêmes expressions d'ahuris. Le lecteur peut également apercevoir madame et monsieur Lampatin (plus âgés que les Bidochon) prendre le thé dans leur jardin. Monsieur est en costume avec un canotier, et madame en robe, avec un chapeau à fleurs. Comme souvent, les environnements sont peu différents : la chambre, la cuisine, la salle de bains (Raymonde prend un bain) le salon du pavillon des Bidochon, la pièce noire dans laquelle la voyante consulte, le jardin des Lampatin et la porte d'entrée du pavillon. La narration visuelle repose donc essentiellement sur les gestes que font les personnages, leur langage corporel, et les expressions des visages. Du fait de l'approche choisie pour les thèmes abordés, les dessins semblent plus cruels envers les personnages, qu'il s'agisse de la crédulité de Robert, de l'exaspération de Raymonde, du professionnalisme bidon de la voyante. Seuls les Lampatin apparaissent agréables, malgré les ravages de l'âge sur leur physique.

Ce n'est pas une surprise de découvrir que Binet effectue une attaque en règle sur tous les aspects de la voyance et du spiritisme que Robert peut essayer. Toutes les scènes sont à charge. L'auteur a eu l'idée d'agrémenter sa mise en scène de petites étiquettes reprenant les déclarations de voyants ou de marabouts, telles qu'elles apparaissent sur les cartes de visite, ou leurs flyers pour boîte aux lettres. La juxtaposition entre le texte et la pratique de Robert Bidochon produit un effet de massacre ridiculisant sans appel ces pratiques d'un spiritisme de pacotille, faisant effet d'une magie infantile et sans fondement. Il passe en revue de nombreuses pratiques, et les tourne toutes en dérision. Pour commencer, Robert se ridiculise en estimant pouvoir utiliser son cerveau pour déplacer les objets. Il cite l'idée reçue que l'être humain n'utilise que 10% de son cerveau, pourcentage prouvé scientifiquement faux. Binet poursuit ensuite avec l'idée que le sommeil favorise la remontée de mots clefs dont l'association dans le bon ordre peut déclencher des capacités extraordinaires. Impossible de résister à la formule : le gigot de pingouin fait du pédalo.


Le lecteur ne résiste pas non plus à la charge féroce de la deuxième histoire qui passe en revue 17 mancies différentes : cristallomancie (ou art béryllistique), caféomancie, alomancie, aleuromancie, botanomancie, ciromancie, claviculomancie, gyromancie, crommyomancie, cosquinomancie, cléromancie, encromancie, aéromancie ou aéroscopie, clédonsimancie, acutomancie, ooscopie. Régulièrement il apparaît le symbole de la carte bleue dans la case, faisant bien comprendre ce qu'en pense l'auteur. Il passe ainsi en revue la divination par les tarots (Robert se référant systématiquement à son livre pour interpréter le symbole), la radiesthésie, la protection d'influences surnaturelles par l'épandage d'une poudre aux vertus magiques, le voyage astral, la poupée vaudou, et la séance médiumnique pour convoquer l'esprit des morts. Binet ne réalise pas une analyse de ces pratiques, ni ne prend de recul sur le sujet. Ces différentes saynètes présentent chacune de ces pratiques comme étant bidons et relevant de la charlatanerie pure et simple, ce qu'en attestent les prédictions creuses de la voyante. D'un autre côté, ces pratiques génèrent des situations drôles dans la manière dont Robert les met en œuvre, avec un échec systématique.

Le principal humour de ces histoires provient donc de la volonté de Robert de tester chacune de ces pratiques, convaincu de leur bien-fondé, même si ça ne marche jamais. Le décalage entre sa conviction dans ces pratiques et son incapacité à produire quoi que ce soit de concret produit un effet comique. Robert se montre enthousiaste à chaque fois, à commencer par l'éventualité de déplacer son lit par la force de sa pensée. Dans cette situation, l'humour provient à la fois de l'échec, à la fois de l'objet sur lequel Robert exerce sa volonté, du fait son caractère banal. Il en va de même quand les personnages s'habillent chaudement pour se préparer au voyage astral, réputé frigorifiant. Dans l'histoire suivante, le passage en revue des différentes mancies accumule les objets improbables et accentue encore l'absurdité de ces pratiques par la manière très littérale dont la voyante les met en œuvre. Le lecteur sourit également à la manière dont Robert induit lui-même les résultats de son expérience : sa conviction de la réalité de la prédiction de la voyante (je vois un grand malheur), le résultat du tirage de tarot remettant en cause sa sexualité, la croyance qu'il existe réellement des forces manipulées, les effets présumés de la poupée vaudou. Outre les tronches impayables des personnages, Binet réalise également d'autres moments d'humour visuels : les Bidochon avançant accroupis pour ne pas être repérés par Les Lampatin, les Bidochon, Gisèle et René assis sur des chaises avec des gros vêtements d'hiver, les caractéristiques outrageusement sexuées de la poupée vaudou, les défunts qui apparaissent lors de la séance de spiritisme.


Dans ce tome, le lecteur retrouve toutes les spécificités de la série : le caractère de Raymonde et celui de Robert, la banalité des situations du quotidien, es visages très expressifs, le ridicule généré par les convictions inébranlables de Robert, et la patience de Raymonde mise à rude épreuve. Sur la base de la thématique, Binet réalise des histoires à charge qui neutralise la sympathie que le lecteur éprouve généralement pour les personnages, malgré leurs défauts.


jeudi 18 avril 2019

Loup de Pluie - Tome 2

Ce tome est le deuxième d'une histoire complète en 2 parties, faisant suite à Loup de Pluie - Tome 1, rééditée en grand format dans Loup de Pluie - Intégrale complète, avec un avant-propos de 2 pages du cinéaste Bertrand Tavernier. La première édition date de 2013. Le scénario a été écrit par Jean Dufaux, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Rubén Pellejero. Ce deuxième tome comprend 70 pages de bandes dessinées en couleurs.

India Limb s'approche de l'entrée d'un canyon, à cheval, avec son fusil en travers de son bassin. Elle siffle pour s'annoncer à la sentinelle placée à l'entrée par les Cody. La sentinelle l'escorte jusqu'au fond du canyon, devant la maison sur le porche de laquelle se tiennent Cody père et son fils Andy. Elle vient les prévenir que l'étau se resserre autour d'eux, et demande à Cody père de relâcher Blanche McDell. Celui-ci effectue une synthèse rapide de la situation, concluant qu'il est hors de question pour lui de céder, et qu'il n'hésitera pas à tuer son otage si Vincent McDell et les siens tentent une attaque en force. À l'intérieur de la maison en bois, Blanche McDell est en train de faire faire une dictée à Julius Cody, en lisant à voix haute un poème de John Keats (1795-1821). Elle tourne autour de la table et réussit à s'emparer subrepticement de son revolver qu'il avait laissé dessus. Elle le menace, et sort sur le porche en exigeant de repartir avec India Limb. Cody père leur fait observer qu'elles sont toutes les deux couchées en joue par un homme qui n'hésitera pas à tirer. India Limb repart faire part de l'ultimatum de Cody père : Vincent McDell a une semaine pour lui livrer Loup de Pluie, l'homme qui a tué Ingus Limb.

India Limb se tient sous la tente de Tonnerre Hurlant et fait part de l'ultimatum à l'assistance où se trouve également Vincent McDell. Tonnerre Hurlant indique qu'il va attaquer les Cody dans leur canyon pour venger la mort de Nuage Rouge. Vincent McDell obtient qu'il attende quelques jours, le temps que Bruce McDell aille amadouer Mamie Limb, celle qui a loué les services de la famille Cody, et que Jack McDell (son autre fils) retrouve Loup de Pluie et le ramène à la tribu. Dans le même temps, Vincent McDell demande au shérif Farrow (également présent) de rassembler l'ancienne milice à l'entrée du canyon pour une éventuelle attaque, si les missions de Jack et Bruce n'aboutissent à rien. Il précise qu'il prendra lui-même le commandement de la milice. Bruce McDell se présente à la ferme des Limb le chapeau à la main, et trouve Mamie Limb et sa fille India à l'intérieur. Il explique la raison de sa venue, et Mamie Limb se lance dans un numéro de mère éplorée et inconsolable. Bruce McDell effectue alors une déclaration inattendue, entendue par Andy Cody qui espionne à l'extérieur.


Comme c'est étrange, le lecteur ne s'attendait pas forcément à l'évolution du ton de la narration. La première moitié partait sur la base d'un duel au soleil, avec un mort et sa famille (sa mère) qui cherche à la venger en employant une bande menée par un chef de famille violent. Jean Dufaux avait entremêlé à son histoire une fibre relative à la condition des amérindiens, ainsi que les signes d'une société en mutation, sans oublier les drames humains. La première page annonçait clairement la mort à venir de plusieurs personnages, souvenir évoqué par Blanche McDell. Ce deuxième tome ne propose pas une longue chevauchée sous forme de course-poursuite pour rattraper Loup de Pluie. Il déconcerte encore plus par le fait que Loup de Pluie n'apparaît pas beaucoup et ne peut pas être qualifié de personnage principal. Cette deuxième partie se déroule sur quelques jours 2 ou 3, et l'intrigue se focalise sur les actions des protagonistes pour dénouer la prise d'otages. Pour autant, le scénariste reste bien dans le registre du western, avec quelques chevauchées, des endroits isolés dans une nature omniprésente, des amérindiens subissant l'installation des blancs, l'utilisation d'armes à feu pour régler ses différends, une attaque finale.

Le lecteur se rend compte que l'histoire fait la part belle aux femmes qui ne sont pas cantonnées aux faire-valoir. Alors qu'elle a été prise en otage (rôle de femme soumise), Blanche McDell fait preuve de ressource, sans pour autant recourir à la violence ou l'agressivité. Les dessins montrent qu'elle a conservé sa dignité et sa mise impeccable, sans donner pour autant une impression de condescendance. Elle sait faire montre d'empathie, sans pour autant souffrir du syndrome de Stockholm. Mama Limb est toujours aussi énorme, à la fois par son physique, à la fois par son attitude butée, mais aussi calculatrice. Elle sait où se trouve son intérêt et sait changer de stratégie en conséquence. Pellejero en fait une matrone aux expressions révélatrices, générant un sourire sur le visage du lecteur. India Limb est la femme qui se conduit plus comme un homme : portant aussi bien la jupe longue que le pantalon, chevauchant seule, maniant le fusil, tenant tête aux hommes sur leur propre territoire. Les dessins n'en font pas un garçon manqué, mais montrent qu'elle a une assurance suffisante pour être crédible, et qu'elle sait parler le langage des hommes. Finalement parmi, ces personnages féminins, Petite Pluie est un peu à part puisqu'elle se conforme plus à la place que lui a dévolue la société : une future épouse, tout en ayant l'art et la manière de transgresser les us et coutumes en chevauchant de manière autonome et en décidant de s'engager avec un homme blanc. Au vu de ces rôles féminins forts, le lecteur ne peut qu'être d'accord avec Blanche McDell quand elle déclare : à ces fous égarés, seule une femme pourra rendre la lumière.


Cependant, les auteurs ne caricaturent pas pour autant les hommes de l'histoire, montrant des individus avec des caractères et des parcours de vie différents. La jeune génération (entre 20 et 30 ans) est celle qui preuve de plus d'adaptabilité. Bruce McDell transgresse lui aussi les règles implicites de sa classe sociale en assumant l'amour qu'il porte à India Limb. Pellejero le représente comme l'archétype du cowboy avec sa chemise, sou foulard, son stetson, son pistolet et son ceinturon et ses bottes. Jack McDell en est la copie conforme en plus jeune et moins assuré. Le lecteur peut le lire dans son regard quand il affronte Ghost, ce doute quant à son bon droit, sa capacité à gagner. À nouveau quand il se retrouve face à Petite Lune, il peut voir la force des émotions qui modèlent son visage, sa franchise, son absence de calcul et de cynisme. Jean Dufaux montre la même capacité d'adaptation et de liberté par rapport aux règles implicites du clan Cody, chez Julius chargé de surveiller Blanche McDell. Le lecteur voit dans ses gestes et ses postures l'acceptation d'essayer les usages des McDell, d'apprendre de manière scolaire, de regarder Blanche autrement que comme une proie, de s'en remettre à ses émotions plutôt qu'aux règles en vigueur. Par opposition, les personnages plus âgés donnent l'impression de ne chercher qu'à maintenir l'ordre établi. Cody père campe sur ses positions, refusant toute forme de négociations. Ses convictions ont été formées par sa vie, né pauvre, ayant tout dû tout conquérir par la force et la sueur, ayant subi les lois qui favorisent les puissants. Vincent McDell ne souhaite que pouvoir retrouver sa fille et revenir aux affaires comme elles étaient avant. Tonnerre Hurlant a la volonté d'intervenir conformément aux us et coutumes de sa tribu. Même le nouveau shérif ne souhaite que s'installer dans le poste de son prédécesseur pour jouir des mêmes avantages, faire en sorte que les petites combines lui profitent.

Cette dimension de la narration ne prend pas le pas sur l'aventure et sa dimension visuelle. Rubén Pellejero continue d'enchanter le lecteur avec des paysages et des situations magnifiques : India Limb se présentant à l'entrée du canyon, l'intérieur de la cabane dans laquelle Julius Cody est en train d'apprendre à lire, la tente où Tonnerre Hurlant tient son conseil, l'intérieur de la cabane de Mama Limb, la pente verdoyante où India et Bruce vont conter fleurette, l'arrivée de Jack à un bar sous une pluie battante, l'étonnante apparition du bison blanc dans une plaine illuminée par des geysers de feu, les 2 tentes des trappeurs ayant recueilli Petite Pluie. À chaque fois, le lecteur est envouté par la mise en couleurs : les jaunes beurre frais et Nankin dans le canyon, le vert pistache de la prairie, le brun noisette quand la milice arrive à l'entrée du canyon à la nuit tombante, le vert de gris quand Jack McDell arrive au bar sous un rideau de pluie, l'orange citrouille de la plaine aux geysers de feu, etc. La mise en couleurs semble avoir été faite en couleur directe, et les paysages bénéficient également de cases de la largeur de la page pour transcrire l'importance des paysages. L'artiste continue d'utiliser des traits un peu gras pour détourer les contours des personnages comme des décors, avec des aplats de noir de taille réduite et de formes assez fluides pour donner de la texture et de la consistance à chaque surface.


Outre la dimension générationnelle du récit, le lecteur observe une fibre politique toujours en trame de fond sur les prémices d'une époque où la culture amérindienne va disparaître, une fibre sociétale où l'arme à feu continue de faire la loi, une fibre ésotérique et mystique avec l'apparition mystérieuse du bison blanc et ce qu'il représente. Sous des dehors de règlement de compte classique, le récit met en scène le crépuscule d'une époque et d'un mode de vie. Le mode de vie des anciens a déjà commencé à disparaître ; la jeune génération semble pouvoir amener de nouvelles valeurs, perdues de vue par les anciens avec les années passées.


Dans un premier temps, le lecteur est déconcerté par la forme du récit, du fait d'une coupure par rapport à ce que promettait la première moitié. Très vite, il retrouve les spécificités de l'écriture de Jean Dufaux (avec des personnages avec une personnalité bien affirmée), et des pages splendides transcrivant bien la majesté des paysages. Au fil du récit, le lecteur retrouve les thèmes abordés dans le premier tome, et développés dans ces pages. Les auteurs proposent une vision à la fois humaine, politique et mystique de ce moment western.


jeudi 11 avril 2019

Les Brûlures

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Laurent Bonneau pour les dessins et les couleurs.

Dans une petite station balnéaire, Assane Ndiaye (surnommé Nutella) est en train de regarder la mer dorée par le soleil, derrière ses lunettes de soleil. Il est assis au comptoir d'une paillote et s'allume une clope en songeant qu'il y a toujours quelqu'un pour t'apprendre à nager, mais jamais personne pour t'apprendre à te noyer. La serveuse (avec un badge marqué Consuela, mais en fait c'est la robe de la précédente) lui demande s'il va se baigner. Au vu de sa réponse négative, elle lui propose de venir se baigner avec elle en fin de service. Inspecteur de police, Assane Ndiaye se souvient quand il s'est retrouvé à contempler le cadavre de Giorgia Bocelli, 17 ans, nue sur le plateau de la morgue, avec son tatouage Hello Kitty sur l'intérieur de la cuisse droite. C'était une entraîneuse travaillant au bar Le Phare, à qui on a arraché 5 dents à vif et 3 ongles aux pieds. Il repense aussi à ses séances à la piscine, à cette belle nageuse en combinaison, avec bonnet et lunettes, sa façon d'enchaîner les longueurs, avec des demi-tours impeccables. Il se superpose l'image de la tête d'une femme maintenue de force sous l'eau d'une piscine privée, jusqu'à ce qu'elle s'asphyxie. 2 hommes la torturent pour lui arracher des informations. À un autre moment, Light (le collègue de Nutella) l'amène jusqu'à la piscine municipale.

À la piscine municipale, la belle nageuse arrive dans une robe à fleur. Dans le couloir, elle dit bonjour à Édith, une femme de 87 ans, déjà en maillot de bain, qui s'apprête à rejoindre le bassin. Celui-ci est très lumineux grâce à une grande baie vitrée, légèrement entrouverte, et un superbe vitrail non figuratif. La belle nageuse s'approche de son casier, alors qu'Assane est déjà en maillot. Il l'observe et la contemple à la dérobée. Il demande à Maïtena, la femme de ménage si elle la connaît. Cette dernière se moque de lui en disant qu'elle ne souhaite pas renseigner un flic. Light et Nutella se trouvent au bord du bassin de la piscine privée devant une magnifique demeure. C'est le jardinier et sa femme qui ont trouvé le corps d'Adriana Totti, 23 ans, celle à qui on a maintenu la tête sous l'eau, puis brûlée avec le barbecue à 2.500 degrés, puis achevée de 3 balles dans la tête. Nutella ne comprend pas comment Light peut être en train de manger un hamburger devant un tel spectacle. La barista sert son café à Assane, avec beaucoup de crème fraîche comme il l'a demandé. Elle lui fait observer qu'il n'a pas répondu à sa proposition de venir se baigner avec elle le soir.


Cette bande dessinée constitue une étrange lecture. Cela commence comme un polar bien noir avec ces assassinats sadiques, avec un inspecteur désabusé, à qui il manque une forme d'envie ou d'entrain. Dès la première page, les dessins occupent une place prépondérante dans la narration, avec seulement 3 cases qui sont de la largeur de la page. Le mode de rendu se focalise plus sur l'impression donnée par ce spectacle de soleil qui commence à décliner, que sur les détails concrets de la plage, de la mer, ou des nuages. Le lecteur ressent que cette page est en phase avec l'état d'esprit d'Assane Ndiaye, que son état d'esprit colore la manière dont il perçoit ce qui l'entoure. Il s'agit donc d'un polar où l'enquête est indissolublement liée à l'environnement dans laquelle elle se déroule, mais aussi à la personnalité de celui qui la mène. Il faut un peu de temps au lecteur pour se rendre compte que toutes les scènes ne se déroulent pas dans un ordre chronologique, et qu'il y a au moins 2 fils chronologiques qui s'entremêlent. Cette construction narrative ne gêne en rien la compréhension du récit, le lecteur se rendant compte qu'une partie de ce qu'il découvre constitue des souvenirs qui reviennent à l'esprit du personnage principal, ou des éclairages sur une sensation, une émotion.

Le lecteur se laisse donc emmener par ce savant désordre chronologique et accompagne Assane Ndiaye à la morgue ou sur les lieux du crime. Les images montrent le corps dénudé de la première victime sur la table de la morgue, avec son étrange tatouage, une partie des coups portés à la deuxième victime, et mentionne la troisième victime. Le lecteur observe les réactions des 2 inspecteurs : l'un blasé, l'autre affecté dans une mesure difficile à apprécier. Light semble compenser ce contact avec les pires exactions des êtres humains, en se gorgeant de sucre et de graisse, comme en atteste son obésité assumée. Une remarque en passant de Ndiaye permet de comprendre que l'accumulation d'horreurs lui pèse, et qu'il aspire à un autre métier. Le scénariste fait le nécessaire pour étoffer un peu le personnage principal, indiquer qu'il est impliqué dans son métier, mais qu'il apprécierait que sa profession ne l'oblige pas à contempler les horreurs commises par les pires représentants de l'humanité. Au final, d'ailleurs, il le voit plus en train de draguer gentiment qu'en train de travailler. Au travers de la nageuse, Zidrou met en scène personnage féminin mystérieux, abîmé par la vie, ayant certainement accompli des actes répréhensibles. Le lecteur se sent un peu moins concerné par l'enquête qui avance sans réelle difficulté, de cadavre en découverte d'indice bien pratique.


Le lecteur se prête d'autant plus volontiers au jeu de la construction du récit, que les planches font la part belle aux grandes images, avec 3 ou 4 cases par planche, et souvent des cases panoramiques de la largeur de la page. Le lecteur commence par admirer ce début de coucher de soleil et le jeu de lumière qu'il génère. Par la suite, il découvre le bâtiment de la piscine dans un dessin en double page, puis le bassin de la piscine dans un dessin pleine page (p. 21). Il voit la voiture des enquêteurs sur l'autoroute dans un autre dessin en pleine page, p. 41. À 2 reprises, l'artiste représente la côte avec la mer, dans un dessein en double page, une fois de jour, une fois de nuit. Laurent Bonneau réalise lui-même sa mise en couleurs, en couleur directe, avec une approche oscillant entre naturalisme et impressionnisme. Lorsqu'il bascule dans ce deuxième mode, cela a pour effet d'installer une ambiance qui entre en résonance avec l'état d'esprit du personnage principal, sa manière d'être songeur, de ressentir un affect particulier. Le lecteur se rend aussi compte que l'artiste utilise aussi l'aquarelle pour saisir avec une exactitude surnaturelle l'impression que produit la masse d'eau dans le bassin de la piscine, le jeu des lumières, mêlant de manière étonnante des éléments descriptifs précis, avec une colorisation rendant compte de sensations.

Laurent Bonneau joue sur le degré de précision des traits de contour, de manière à s'adapter à la nature de la scène, à mettre en avant plutôt une représentation descriptive, ou plutôt une représentation d'impression, de sensation. En fonction de la sensibilité du lecteur et des scènes concernées, le résultat peut être extraordinaire, ou juste correct. Par exemple, en pages 9 & 10, 4 cases montrent l'intérieur d'une boîte de nuit. Les traits de contour se font un peu plus lâches et imprécis, avec une colorisation jouant sur des tons verdâtres et violets pour rendre compte de l'éclairage tamisé. Le lecteur a l'impression de se tenir aux côtés des protagonistes dans cette ambiance feutrée. Les sensations sont encore plus immergeantes quand la mystérieuse nageuse plonge dans le bassin dans une savante structure de cases sur 2 pages, en pages 14 & 15. L'impression devient plus mitigée quand le dessinateur se contente de 3 cases de la largeur de la page, avec uniquement des têtes en train parler, comme la discussion entre Nutella et Light en page 61. Les camaïeux en fond de case n'apportent pas grand-chose en termes d'émotion et les 3 cases semblent assez vides en termes narratifs.


Le lecteur tombe sous le charme de très belles pages, et ne prête pas forcément une grande attention au mélange des fils chronologiques, d'autant que les informations sont dispensées avec parcimonie et que l'incidence d'un fil sur l'autre n'est pas patente. Sans qu'il s'en désintéresse, il se dit que cet entrelacement est plus une technique pour rythmer la narration par des séquences courtes de nature différente, plutôt qu'un jeu de réponses les unes entre les autres, pour faire ressortir des points communs ou des oppositions. Ayant achevé sa lecture, il comprend mieux pourquoi Zidrou a choisi cette structure qui se révèle plus complexe que prévue, transformant l'enquête en une histoire à chute, dont l'effet est rétroactif. Le scénariste a réussi un exercice de style périlleux, sans perdre son lecteur, en jouant sur une juxtaposition lisible qui cache bien son jeu.


En ouvrant cette BD, le lecteur n'est pas trop sûr de ce qui l'attend : une enquête sur des meurtres sordides, en bord de mer. Il commence déjà par apprécier la qualité picturale de la narration visuelle, avec des pages aux couleurs envoûtantes. Il suit une intrigue assez linéaire, étrangement réarrangée en plusieurs fils temporels. Il savoure le plaisir visuel de lecture en ressentant un début d'affection pour Assane Ndiaye. Il s'incline devant l'habileté de la structure du scénario, tout en ressentant un effet exercice de style un peu artificiel. 


lundi 1 avril 2019

Réalités obliques - tome 1 - Réalités obliques

Ce tome est le premier d'une série de 3. La première édition date de 2015. Il a été réalisé par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il est également le créateur et l'auteur de la série Mélusine avec François Gilson. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en 1 tome.

Ce tome est une anthologie d'histoires courtes en noir & blanc. Elles se présentent toutes sous le même format : une page sur fond noir avec le titre et un liseré blanc oblique sur la partie droite, suivie par une page noire. Viennent alors les 4 pages de bandes dessinées, chacune comprenant 4 cases carrées de la même taille. L'ouvrage lui-même est format carré, avec une couverture rigide et un marque-page en tissu cousu au livre. Ce tome comprend 25 histoires de 4 pages. Sophie est assise devant sa fenêtre en train de fumer une clope et de songer à sa situation ahurissante : elle ne vit qu'un jour sur deux. Impossible de développer une relation affective dans ces conditions. Muriel pose nue pour un peintre et son esprit vagabonde. Elle se focalise sur une idée : il faut qu'elle se concentre pour rester réelle. Elle en fait part au peintre. Un homme marche dans la rue, avec la conviction d'être toujours en retard, qu'un autre lui-même est déjà passé avant lui et l'a précédé. Quoi qu'il fasse, où qu'il aille, son autre est déjà passé. Un homme se débat dans la mer avec la conviction qu'il va se noyer. Il ne sait plus depuis combien de temps il est là ; il sait que personne ne viendra le chercher.


2 démineurs sont à l'œuvre sur un engin explosif artisanal dans un immeuble. L'un d'eux regarde son ombre : ça lui fait penser aux individus désintégrés par la bombe atomique ayant explosé à Hiroshima et leurs ombres qui restaient sur les murs, rattachées à rien. Un homme se prépare le matin pour aller au travail. Sa femme lui indique qu'il est en retard. Il passe devant la salle de bain et remarque un motif d'oiseaux sur le miroir. Un homme marche dans la rue en pensant au fait que cela fait 10 jours que le soleil ne s'est pas levé, même les éclairages commencent à faiblir. Au pied d'une pierre tombale dans un cimetière, une main surgit de la terre. Un visage apparaît affleurant le sol, avec un regard paniqué. Un homme progresse au milieu des piétons, songeant au fait que son absence du sens du toucher le coupe du monde. Il souffre du fait que personne ne peut voir, entendre, goûter ou sentir un homme sans contact. Dans une route de forêt, de nuit, un homme conduit sa voiture. Il ne voit la jeune femme dans ses phares qu'au dernier moment. Il la percute de plein fouet.

Dans cette collection d'histoires courtes entre horreur de situation et humour très noir, le lecteur est frappé par les caractéristiques des dessins. Clarke joue sur l'opposition du noir et du blanc, sur le contraste qui se produit, entre des zones de noir et des zones de blancs. Il croque les différents personnages, sans trop s'attacher aux caractéristiques physiques autres que le genre et la coiffure, avec des vêtements impersonnels, des visages banals vite oubliés. Ils ont presque tous la même morphologie normale, sans surcharge pondérale, sans implants mammaires. Quand vraiment le récit le justifie, il peut donner une carrure plus impressionnante à des hommes, lorsqu'ils remplissent les fonctions d'homme de main. Le détourage des individus est réalisé d'un trait fin qui n'est ni lissé, ni arrondi. Cela donne au lecteur d'avoir une impression globale des individus, plutôt qu'une fine description d'un individu en particulier. À plusieurs reprises, il joue sur les ombrages, le personnage donnant l'impression d'être plongé dans une forte pénombre, ou d'être éclairé à contre-jour, comme s'il était déjà à moitié mangé par les ténèbres. Ce dispositif relève d'une forme d'expressionnisme, où le pourcentage de noir dans chaque case peut être assimilé aux forces inquiétantes auxquelles l'individu est soumis, au faible espoir de l'issu de l'histoire.


Dès la première histoire, le lecteur est frappé par la capacité d'évocation des dessins en peu de traits. D'une histoire à l'autre, quelques traits noirs suffisent pour figurer un encadrement de fenêtre, un drap froissé, des vagues, des arbres, une voiture, des herbes hautes, une corde, etc. Clarke a épuré son mode de représentation pour favoriser des formes simplifiées, immédiatement identifiables comme étant la forme générique d'un élément, sans aller jusqu'à l'icône. Cette utilisation du noir & blanc n'est pas celle de Frank Miller poussant l'épure jusqu'à des formes abstraites, mais plutôt celle de Will Eisner dans ses romans graphiques. Cette influence se ressent à la fois dans la façon de représenter les plis dans les étoffes de vêtement, à la fois dans la simplicité apparente du cadrage de chaque case, d'une rare efficacité. Les dessins de Clarke n'atteignent pas l'élégance de ceux d'Eisner, mais la filiation est là, la capacité à donner de la consistance aux personnages, comme aux lieux avec des traits simples et justes est impressionnante. Lors de ces 25 histoires, les visuels transportent réellement le lecteur comme s'il était lui-même immobile en train de regarder les toits de Paris par la fenêtre, en train de se débattre pour essayer de rester la tête hors de l'eau, en train de s'immerger dans le motif du mur de la salle de bain, en train d'avancer dans l'obscurité, en train de frôler des gens sur le trottoir, apercevant soudainement une personne au milieu de la route de nuit, accroché à un harnais en train de faire de la spéléologie, et même ligoté sur une chaise en train de dérouiller sous les coups de deux gros bras qui ne fatiguent pas.

Le lecteur se laisse donc immédiatement séduire par cet exercice de style, à la lisibilité immédiate et rapide. Chaque histoire respecte un format immuable de 4 cases par page (2 rangées de 2) en 4 pages. L'auteur s'est donc imposé ledit format et fait preuve d'inventivité pour narrer des histoires différentes, consistantes pour raconter quelque chose, avec une chute dans la dernière case, une forme de justice poétique, ou de coup de grâce, selon les histoires. Celles-ci se lisent très vite, et le lecteur en ressort avec l'impression qu'il n'y avait pas beaucoup de texte, et même plusieurs histoires sans parole. En fait, il y a effectivement de nombreuses pages muettes, mais une seule histoire totalement dépourvue de mots. Elle reste en mémoire, car le personnage de Dans le champ de blé ressemble comme deux gouttes d'eau à Mélusine. Clarke réussit son pari à raconter des histoires à chaque fois différentes dans ce format très rigide, et à être à chaque fois intelligible, le lecteur comprenant toutes les chutes, sans doute possible.


Au cours de ces 25 histoires, Clarke met en scène à chaque fois un personnage principal qui est souvent masculin : c'est à lui qu'arrive les choses, c'est son histoire. Il peut intervenir d'autres personnages y compris féminins, comme une épouse, une femme servant de modèle à un peintre, une passante, un psychologue, les passagers d'un avion. Dans plusieurs histoires, il n'y a que le personnage principal, et les autres fois les personnages secondaires sont peu nombreux. Cela a pour effet de focaliser la narration sur un unique individu, de donner une vision du monde égocentrée, d'amplifier l'émotion ou le ressenti de ce personnage, de provoquer une forte empathie vis-à-vis de lui. Les chutes des récits alternent entre l'humour noir et l'horreur de la condition humaine. Au travers de ces 25 courts récits, Clarke met en scène l'impression de ne pas exister, la sensation d'être en retard par rapport au reste du monde, la conviction de mourir seul dans l'indifférence du reste du monde, le fait que les événements échappent à notre contrôle, l'incapacité de déchiffrer les signaux envoyés par la réalité, la vanité de lutter contre les ténèbres inéluctables, l'incommunicabilité, l'impossibilité d'éviter les accidents, les phénomènes incompréhensibles, la conviction que notre personnalité ne peut pas être montrée dans sa totalité, etc. Clarke met en scène les angoisses de l'existence, les limites de la condition humaine. Ses personnages se heurtent à la finitude de leur existence, aux caractéristiques intangibles de leur vie. Cependant, le lecteur ne ressort pas désespéré de cet ouvrage, prêt à se passer la corde au cou. Ces saynètes n'ont pas la force et le noirceur des Idées noires de Franquin, parce que le lecteur reste un observateur de ces moments. Le format fixe des histoires génère une prise de recul chez le lecteur qui garde alors à l'esprit qu'il s'agit d'un exercice de style. Cela n'obère en rien la pertinence du propos ou l'empathie, mais le lecteur est clairement placé dans une situation d'observateur, diminuant sa capacité à se projeter dans le personnage du chapitre, de devenir lui.


Avec ce tome, Clarke propose un exercice de style contraint, très réussi, à la fois pour l'étincelle de vie présente dans les dessins, à la fois pour la capacité à capture en 4 pages de 4 cases, une émotion, une angoisse, une résignation à une réalité matérielle ou psychologique sur laquelle l'individu n'a pas de prise. Pour autant, le lecteur reste un peu en retrait de ces constats, pas impliqué à 100%.