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mardi 29 septembre 2026

Yiyun

On ne se méfie jamais assez des télésièges…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. En ouvrant le tome, le lecteur constate que la bande dessinée principale ne commence pas tout de suite. Se trouve d’abord un texte de cinq pages, richement illustré par des exemples, présentant l’art du papier découpé, sous le titre Une tradition vivante, rédigé par Pierre Mottier, président de l’association du musée du Pays-d’Enhaut. Puis vient un prologue comprenant une biographie de Maou, autrice, illustratrice, graphiste, vidéaste, et une bande dessinée de huit pages, réalisée par elle, évoquant les modalités de son adoption en Chine par un couple et sa rencontre avec Cosey. Enfin, le carnet d’esquisses préparatoires de l’auteur, long de dix pages, avec un découpage qu’il a réalisé lors d’un cours suivi sur la technique des papiers découpés.


La première fois que Urs l’a vue, il a cru qu’elle était Miss Wu en personne… Miss Wu, c’est l’héroïne d’une vieille BD américaine, l’un de ses albums préférés, malgré son voc anglais plutôt… limité. Années 90, entre Pays-d’Enhaut et Saanenland. Sauf que Miss Wu ne skie pas. Unique femme parmi les Flying Tigers, Miss Wu pilote un Curtis P40-E à bord duquel, lors d’un affrontement avec l’envahisseur japonais, elle est enlevée par des E.T. qui, bien que pacifistes, ont emprunté l’apparences des Japs. Dans ces années 1990, Urs et son copain Helmut sont en train de descendre une des pistes de la station du Pays d’Enhaut. Ils arrivent devant le collège Bentham, et c’est là qu’ils la remarquent parmi les élèves du Bentham venus trois semaines prendre le bon air des Alpes, comme chaque année. Helmut est également frappé par sa ressemblance avec Miss Wu, sauf qu’elle porte son cache-œil à gauche, et Miss Wu à droite. Et en plus elle est plus jeune. Marrant, c’est sa copine qui porte le bonnet de pilote. La jeune femme va prendre le téléski, Urs parie à son copain qu’il monte avec elle.



Urs se lance à fond dans une descente pour rejoindre le départ du téléski, il joue des coudes pour passer devant, s’attirant des remarques désagréables au passage pour cette resquille éhontée. Il parvient enfin aux côtés des deux jeunes filles, mais Sybil sort sa bombe lacrymogène, prête à s’en servir contre l’intrus. Urs renonce. Son esprit revient à aux aventures de Miss Wu. C’est Randy, l’Australien, en dernière année au Bentham College, qui a ramené un jour trois albums souples de l’héroïne. Toutefois, il explique qu’il ne prête pas, mais qu’il vend, pour cinq clopes. Urs ne disposant ni d’argent ni de cigarettes, il lui propose de faire son profil en découpage. On ne trouve pas de B.D. au village, excepté Tintin ou Astérix parfois. L’Épicerie-Bazar-Alimentation-Souvenirs se contente du Goncourt annuel, un ou deux thrillers, romans d’amour, guides de rando, et Secrets des Égyptiens ou de Nostradamus.


Voilà un ouvrage à la structure singulière : l’auteur, certainement avec l’accord de son éditeur, a pris le parti anticonformiste de placer les annexes avant la bande dessinée proprement dite. Sous réserve que le lecteur se prête à cet ordre, ce dernier fonctionne bien. L’introduction sur l’art du papier découpé permet d’établir qu’il s’agit d’un véritable mode d’expression, plutôt spécifique à la Suisse, encore pratiqué à l’époque contemporaine et bénéficiant d’un musée. L’iconographie présente un exemple par page : un découpage de Pierre Mottier réalisé en 2019, La dentellière réalisé par Monique Boilat, un découpage en couleurs de Jakob Hauswirth (1809-1871), un autre en couleurs de Louis David Saugy (1871-1853), et un dernier à la forme très originale de Catherine Winkler Rayroud, intitulé Women’s liberation ? What liberation ? Puis la bande dessinée de Maou expose la réalité de la politique de l’enfant unique (19179-2015), et ses conséquences mortifères, en particulier pour les bébés de sexe féminin. Les dessins présentent une apparence un peu enfantine qui peut déconcerter le lecteur (surtout s’il est venu pour Cosey). Pour autant, la narration visuelle fonctionne et le lecteur ressent les émotions de l’autrice. Il se révolte avec elle devant le sort réservé à des nouveau-nés qui sont littéralement abandonnés à la mort, les expressions quotidiennes du racisme ordinaire, et sa méfiance face au projet de Cosey.



L’auteur introduit une autre remarque déroutante dans son propre récit, pour les planches trente-quatre à trente-huit. Dans la marge de la planche trente-quatre, se trouve un encart qui se lit en tournant la bande dessinée de quatre-vingt-dix degrés. Il s’adresse directement à son public, en l’interpellant par : Chère lectrice, cher lecteur. Le texte explique que : Rien n’oblige à se farcir les tartines de texte qui suivent. Il l’enjoint à sauter sans hésiter à la reprise du récit, il ne manquera rien d’essentiel, et il lui sera toujours loisible dans quelques années, de se replonger dans ce blabla. Cependant dès la première planche, le lecteur retrouve les caractéristiques des dessins de cet artiste : une capacité surnaturelle à transcrire la sensation de la montagne, de ses arbres, ses chalets (suisses évidemment), de la neige et du ski. Dès cette illustration en pleine page, le lecteur sent l’air pur lui remplir les poumons, la luminosité lui fatiguer les yeux, le plaisir ineffable de se retrouver au milieu d’un paysage naturel. La planche dix offre également une illustration en pleine page où le blanc de la neige, c’est-à-dire celui de la page elle-même reste vierge sur plus de quatre-vingt pourcents de sa surface, une superbe descente à ski des deux amis, en train de s’entraîner à skier super-serré, avec un gant ou un bonnet entre les genoux, une image digne de À la recherche de Peter Pan (1983-1985). Le lecteur prend le temps de regarder chaque élément relatif à la montagne, des remontées à la végétation d’altitude, en passant par les chalets et leur aménagement intérieur, sans oublier les tenues de ski d’époque, les années 1990.


En conteur aguerri, l’artiste met en œuvre de nombreuses variations visuelles : la représentation Miss Wu directement inspirée par Milton Caniff (1907-1988), un plan des pistes des plus sommaires, régulièrement des silhouettes en ombre chinoise, en contraste total avec le blanc de la neige faisant ainsi passer la BD en noir & blanc le temps d’une case, un fac-similé de carte routière pour le Pays d’Enhaut, et bien sûr de magnifiques découpages suisses, la plupart sur la base d’éléments traditionnels comme les gentianes et les sapins, les chèvres et les edelweiss, d’autres plus originaux (par exemple celui avec des personnages de bande dessinée comme Marsupilami, Tintin, Lucky Luke, Schtroumpfs, Snoopy, Corto Maltese, Mickey, mais ils se vendent moins bien), une autre carte encore plus sommaire de la région du Yulongshan (Yulong Xue Shan) avec la montagne du Dragon de Jade, un plan de coupe de la centrale laitière de la Sarine avec ses quatre niveaux de sous-sols (!!!), une affiche avec des idéogrammes chinois promouvant la politique de l’enfant unique, etc. L’auteur intrique avec élégance et sophistication deux plans narratifs entre le moment présent de Urs et les aventures de Miss Wu. Le lecteur s’amuse à découvrir des références culturelles allant de la Marmite à Jimmy Corrigan de Chris Ware, en passant par les champions de ski Jean-Claude Killy (1943-) & Pirmin Zurbriggen (1963-), Brian Wilson (1942-2025) et la chanson God only knows, la série Jonathan (dix-sept albums, entre 1975 et 2021) ou encore Jean Piaget (1896-1980) biologiste, psychologue, épistémologue et sociologue suisse. La narration visuelle l’enchante à chaque page par sa richesse, sa lisibilité, sa sensibilité ses ambiances passant de la discussion intime à une opération clandestine d’émigration.



Tout commence dans les Alpes suisses et l’auteur raconte la relation épisodique entre un jeune homme de la région avec une jeune femme asiatique bien mystérieuse portant un bandeau sur l’œil gauche. Ainsi se retrouvent intriqués trois fils narratifs : celui d’Urs qui s’adonne à l’art du papier découpé, celui de Mei, celui de Miss Wu, ou du moins d’une partie de ses aventures. La narration fait en sorte de placer ces fils sur un même plan temporel, ce qui fait qu’ils s’en trouvent entremêlés. La situation d’Urs l’amène tout naturellement à s’adonner à cet art, avant tout pour des raisons économiques. L’histoire de Miss Wu finit par trouver son pendant dans celle de Wei, les deux partant pour un voyage sortant de l’ordinaire. L’histoire personnelle de la jeune asiatique se développe pour partie en Chine, où il n’est pas question d’adoption comme pour Maou, le point commun se situant dans la politique de l’enfant unique et dans ses ravages. Cela débouche sur la notion de Hukou, littéralement le carnet d’identité, et par extension, les millions de personnes qui en sont privées. Urs développe également la guerre civile en Chine continentale opposant Mao Zedong, à la tête du Parti communiste devenu majoritaire au Kuomintang du général Tchang Kaï-chek. L’auteur termine son récit en indiquant ce qu’il est advenu des personnages principaux (Urs, Yiyun, Sybil, Helmut) avec un gentil rappel taquin pour le lecteur qui peut maintenant aller lire les cinq pages qu’il a (peut-être) sautées.


En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut commencer par se dire que l’auteur a peut-être réalisé son ouvrage en dilettante, ou par volonté de contrariété en mettant les suppléments au début, en accordant beaucoup de place à une héroïne d’une bande dessinée imaginée (Miss Wu), et en s’intéressant longuement à l’art du papier découpé… à la portée toute relative. Quoi qu’il en soit, il retrouve la narration visuelle de haute volée de ce bédéaste, un enchantement à chaque page, une maîtrise virtuose tant par la structure que par la capacité à donner à voir les lieux et les êtres avec sa sensibilité. Il semble à la fois s’être beaucoup amusé à jouer avec une trame d’aventures (un peu improbable) et à parler d’un massacre à une échelle vertigineuse engendré par la politique de l’enfant unique. Saisissant.



lundi 28 septembre 2026

Le buveur d'encre

Les yeux fermés, silencieux. On aurait dit qu’il écoutait le bruit des livres.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation d’un roman jeunesse, paru en 1996, écrit par Éric Sanvoisin. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Steve Baker pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante pages de bande dessinée. Cette série de romans comporte une vingtaine d’ouvrages, avec des titres comme : Une paille pour deux, Le buveur de fautes d’orthographe, La petite buveuse de couleurs, Le buveur de dictionnaires, Le buveur de mangas, etc.


La cachette. Le papa d’Odilon est libraire. Il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps, au comptoir, à table, dans son fauteuil, dans le bain, en conduisant. C’est une maladie incurable. Chaque soir, une nouvelle pile débarque à la maison. Il y en a partout. Au point que son fiston éprouve parfois des difficultés à se mouvoir entre les piles, et qu’il se sent observé quand il se trouve aux toilettes. C’est une invasion. Et avec papa, les envahisseurs ont toujours raison. Impossible de râler. Il leur parle comme à des êtres humains. Il leur invente des prénoms. Et les appelle Mes p’tits bouquins. Tous les bouquins sont des copains. Lui, Odilon n‘a pas de copains. Et il n’aime pas lire. À table, le père et le fils sont assis côte à côte. C’est vrai que de l’extérieur Odilon ressemble à son père, lunettes, couleurs de cheveux blonds, sourire. Mais à l’intérieur, ils sont deux étrangers. La maman fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle les aime tous les deux. Il est le plus petit. À tout moment de la journée, son père lui propose un livre : quand il joue à la console, quand il est couché, quand il s’apprête à partir à l’école, quand il joue avec ses petites voitures. Et même comme cadeau pour son anniversaire. Il est le plus petit. Mais sa mère ne le défend même pas quand son père veut le forcer à lire !



Les grandes vacances viennent de commencer. Odilon ne sait pas quoi faire, alors il aide papa à la librairie. Son père lit au comptoir comme à son habitude. Le fiston s’amuse à faire des piles de livres pour construire une structure, ou pour se confectionner un fauteuil. Puis l’ennui aidant, il en prend un et se met à en arracher les pages avec l’entrain de l’amusement. D’un coup net, il s’arrête car il a senti la présence de son père dans son dos. Et celui-ci le gronde, bien sûr. Un peu plus tard, Odilon a grimpé dans une étagère : il a une cachette dans le fond de la boutique. Personne ne peut le voir, c’est un espion. Alors il guette les lecteurs. C’est la seule chose qui l’amuse dans la librairie. Sur un cahier, il note dans les moindres détails ce qu’il observe. Ça l’étonnerait qu’un jour on en fasse un livre, car la grammaire et lui, ils ne s’entendent pas. Il connaît tous les lecteurs, ils ont leurs habitudes. Une dame rousse arrive, et quelques minutes après elle pose une pile d’une quinzaine de livres sur le comptoir. Puis c’est un monsieur blond qui fait le tour des piles en humant l’intérieur des livres. Puis une petite dame âgée qui veut un livre tout en bas d’une pile.


Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse, adaptée d’un livre pour enfants, ce dont le lecteur s’aperçoit tout de suite. La couverture attire immédiatement l’œil : ce jeune garçon aux lunettes beaucoup trop grandes pour sa tête, elle-même présentant un volume exagéré par rapport au reste de son corps, en cohérence avec la manière dont les enfants ont souvent tendance à se représenter, une mèche de cheveux à la longueur improbable, et des vêtements ordinaires à base de teeshirt, jeans et baskets. La composition de l’illustration fonctionne très bien avec l’enfant perché sur des livres, comme à l’intérieur du corps du vampire, dont la silhouette l’enveloppe. L’artiste a opté pour un rouge anglais tirant un peu vers le rose incarnat, plutôt qu’un rouge fluo ou trop proche de la couleur du sang, et cette belle écharpe qui masque la partie basse du visage. Le lecteur note également des yeux entièrement noirs, un nez pointu et des oreilles comme bouchées, un vrai monstre. Le récit se décompose en six chapitres, comportant entre treize et quatre pages, intitulés : La cachette, Drôle de client, La poursuite, Dans le cimetière… Brrr…, Vam… Vampire !!!, Hum ! Délicieux… Chaque page comporte au maximum une douzaine de phrases, souvent moins de la moitié, toujours courtes, facilement accessibles pour de jeunes lecteurs. Le tome comporte treize pages dépourvues de texte, neuf illustrations en pleine page, et deux illustrations en double page.



Le lecteur tourne les pages et la lecture débute avec un dessin en pleine page : la devanture de la libraire Aux p’tits bouquins, avec le petit panonceau Ouvert sur la partie vitrée de la porte d’entrée, et en dessous il est possible de voir le visage d’Odilon, faisant une moue exprimant à merveille l’ennui. À l’évidence, c’est lui le personnage principal et central de l’aventure, présent du début à la fin, présent dans toutes les pages, à l’exception de trois, celles dans lesquelles il observe les clients lecteurs qui se présentent à la boutique. Le dessinateur en fait un personnage très expressif, même si ses yeux sont la majeure partie du temps réduits à un point derrière chaque énorme verre de lunettes. Il sait faire apparaître ses émotions grâce à la forme de sa bouche et son langage corporel. Conquis par son allure sympathique, le lecteur se retrouve en totale empathie avec lui : sa curiosité enfantine, son agacement à devoir se frayer un chemin entre des piles de livres très envahissantes, sa jalousie envers lesdits livres qui captent plus l’attention de son père que lui, son hostilité quand son père essaye une fois de plus de lui refourguer un livre, son amusement bon enfant et sans retenue à déchirer les pages d’un livre sans malice, sa surprise totale alors qu’il voit entrer ce drôle de client au manteau bleu sombre, à la longue écharpe rouge et qui semble flotter comme un fantôme, son effarement suivi d’angoisse en découvrant qu’il ne reste plus un mot dans le livre où le vampire vient de boire, sa détermination farouche à suivre le vampire dans la rue sans se faire semer, l’effet psychotrope quand il boit lui-même son premier livre (une magnifique coloration bleu nuit de ses verres de lunettes).


D’une certaine manière, l’artiste procède à une forme de simplification dans ses dessins, par exemple les livres se ressemblent tous à part la taille, et seul un ouvrage porte un titre. Pas n’importe lequel : L’île au trésor (1883), de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Sa lecture (ou son absorption) donne lieu à une séquence de quatre pages dans laquelle Odilon devient le héros du roman, avec une magnifique illustration en pleine page où des pirates se battent sur le pont d’un navire, ainsi que dans les cordages, puis Odilon se retrouve au milieu de la mêlée manquant d’être fendu en deux par un coup de hache, réussissant à couper en deux à l‘horizontale le couvre-chef du capitaine des pirates (qui porte un bandeau noir sur l’œil bien sûr), s’accrochant à un cordage et finissant à la baille dans un mouvement raconté en trois cases verticales de la hauteur de la page. Cette séquence comporte toutes les qualités de la narration visuelle. Sous une apparence tout public, immédiatement lisible et facile d’accès, le dessinateur sait inclure tous les éléments nécessaires sur les personnages, expressions et comportements, sur les décors et les accessoires, et pour la mise en scène de chaque moment. Le lecteur adulte sera certainement plus sensible à ces qualités : les jeux sur les couleurs : un jaune nankin et quelques teintes proches pour l’ambiance générale du récit, des oppositions entre bleu et rouge, et le bleu plus foncé de la nuit. L’artiste conçoit des plans de prise de vue sur mesure pour chaque séquence, joue avec des éléments purement visuels comme de minuscules phylactères s’échappant des livres, ou encore cette paille qui s’enfonce entre les pages, les apparences très diverses des clients lecteurs, la forme du tombeau du vampire (très belle trouvaille), l’aménagement à l’intérieur de son caveau, etc.



Un petit garçon, moins de dix ans qui n’éprouve aucune envie de lire et qui remarque un drôle de client dans la librairie de son père. Le jeune lecteur suit ses aventures avec inquiétude… ben si quand même, se lancer à la poursuite d’un vampire. Il se retrouvera peut-être déconcerté par la conclusion, tout en ressentant que Odilon est devenu comme lui accro à l’intensité de la lecture, à son effet quasi psychotrope… en tout cas excitant et enchanteur. Le lecteur adulte perçoit bien la forme de jalousie latente que le fiston peut éprouver inconsciemment à voir son père plus intéressé par les livres que par son fils. Il perçoit également la mise en abîme qui s’opère entre le jeune lecteur de l’ouvrage et Odilon qui lui ne lit pas… jusqu’à ce que… L’apparition du monstre s’avère très réussi, à l’évidence décrit tel qu’il est perçu par le jeune garçon. De fait les moments horrifiques ne font pas trop peur, tout en étant traités de manière premier degré que ce soit le cimetière désert, ou le fantôme qui se tient derrière le garçon sans que celui-ci ne l’ait entendu venir… Un peu comme son père se tient dans son dos plus tôt dans le récit sans que le fiston ne l’ait entendu venir. Quant à l’image visuelle métaphorique du vampire, elle s’avère un peu étrange. Il explique qu’il est devenu allergique au sang après une crise de foi qui dure depuis soixante-douze ans. Il préfère boire l’encre des livres que celle des bouteilles d’encre, car celle des livres a vieilli sur le papier ce qui lui donne une saveur incomparable. Faut-il comprendre qu’un livre lu par un adulte perd tout son goût pour un enfant ?


Une couverture très réussie, un livre à succès, une adaptation sous forme d’une véritable bande dessinée, et pas des morceaux de textes illustrés. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié par ce jeune enfant, aussi éberlué que lui de voir ce client bizarre dans la librairie de son père, à l’allure inquiétante et au comportement plus que bizarre. Sous-jacent à l’aventure, se trouvent des facettes de la relation père-fils, de la transmission possible ou au contraire bloquée par réaction négative. Une belle aventure classique, un peu inquiétante.



jeudi 24 septembre 2026

Les nouvelles aventures de Bruce J. Hawker T02 L'Étoile du Nord

L’affrontement n’est pas toujours la meilleure solution.


Ce tome est le second d'un diptyque de la reprise d'une série créée par William Vance en 1976, comprenant sept tomes parus de 1979 à 1987. Il fait suite à Les nouvelles aventures de Bruce J. Hawker - Tome 1 - L'œil du marais (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Christophe Bec pour le scénario, et par Carlos Puerta pour le dessin et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Bruce J. Hawker reprend conscience alors qu’il est en train de se noyer. Quelques souvenirs lui traversent l’esprit : lorsqu’il se retrouve accusé de haute trahison pour avoir perdu son navire et le convoi d’armes qu’il escortait, puis mis aux arrêts dans sa cabine. Dans le navire au-dessus, le capitaine Maximilien de Lazowski guette toute trace de vie dans l’océan, et il finit par décider qu’il ne sert à rien de s’entêter dans cette nuit d’encre. Il ordonne à l’équipage de virer de bord et de revenir mouiller à l’île aux chênes. Enfin Hawker parvient à s’orienter et il saisit le col de chemise du Midshipman Charles Duncan Forester pour le remonter à la surface. Puis il parvient à s’agripper à un large débris flottant, où le jeune homme reprend conscience à son tour en recrachant de l’eau. À son tour, le lieutenant Lowe apparaît à leurs côtés. Il leur faut tenter de rallier la côte.



Le lendemain matin, c’est au tour de Forester de réveiller Hawker : cette fois-ci sur une plage. Le jeune homme informe le capitaine que Lowe est plus loin sur la plage, lui aussi s’est écroulé d’épuisement, il n’est pas encore réveillé. Il continue : lui-même est transi de froid, il ne se souvient pas avoir rallié la côte et il a fait d’étranges rêves. Il était prisonnier d’un vaste cachot, sombre et humide, son père était présent et disait qu’il voulait le déshériter. Hawker le rassure en lui disant qu’il est un jeune homme courageux, qu’i est certain qu’une telle chose n’arrivera pas, et qu’au contraire il saura rendre son père fier de lui. Il ajoute qu’il faut continuellement poser ses yeux vers l’avenir parce que le passé, quoi qu’on y fasse, on ne pourra jamais le rattraper ni le modifier, et il sait de quoi il parle. En attendant, ils vont faire un feu et aller secouer le lieutenant, histoire de la sortir de ses doux songes. Sur l’île aux chênes, Félicité de Lannion, comtesse de la Rochefoucauld, se rend dans la tente du capitaine Lazowski qui est en train de se raser. Elle lui demande s’il a des nouvelles de Hawker. La réponse étant négative et qu’il a probablement dû se noyer, elle demande au capitaine de prévenir ses hommes qu’ils lèvent le camp. En outre, il doit donner l’ordre de faire appareiller la goélette, car ils doivent quitter l’île aux Chênes le plus rapidement possible. Sur le continent, Hawker explique à ses deux compagnons qu’ils vont longer la Gold River jusqu’au Lake Lawson. Sur la pierre qu’il avait remontée du puits de la Fortune, le chevalier Henry Sinclair avait gravé un secret dessus. Elle renfermait un véritable secret : l’emplacement où la colonne des templiers excommuniés par Philippe le Bel s’était installée, il y a cinq siècles de ça, un endroit nommé New Ross.


Dès la première planche, le lecteur se sent gagné par l’esprit d’aventures : une noyade dont le héros rescape de justesse, un réveil sur une plage déserte, des territoires sauvages à traverser, une zone occupée par des Templiers il y a plusieurs siècles de cela, un trésor prodigieux à la clé. Tout du long du récit, le scénariste fait souffler ce vent d’aventures et de chasse au trésor. Le trio de héros progresse tant bien que mal, marchant vaillamment, explorant une zone à la recherche d’indices, trouvant une sépulture inviolée, reprenant leur périple sous la neige, achetant des chevaux pour se rendre à Newport, se faisant rattraper et capturer par les méchants, etc. Le dessinateur s’en donne à cœur joie avec cette trame pour lui aussi faire souffler ce vent d’aventures. Le bleu profond de l’océan, les poissons indistincts et le chapelet de bulles d’oxygène. Le sable blond, les vaguelettes, les vues du ciel pour magnifier la végétation luxuriante. Les murs en pierre pour les ruines de New Ross. La blancheur de la neige avec les discrètes dépressions grisées ou bleutées. Les personnages traversent des environnements naturels impressionnants faisant bien ressortir l’indifférence de la nature à la présence de ces quelques êtres humains, en faible quantité. Le contraste joue à plein quand les personnages se retrouvent dans un campement, un comptoir commercial ou une ville, constructions de la main de l’homme et regroupement humain.



La singularité des dessins de l’artiste continue de donner un goût unique à la lecture. Dès la première planche, le lecteur retrouve ces compositions mêlant photoréalisme, sensation de tableaux classiques, et éléments comme griffonnés, coexistant harmonieusement dans une mise en couleurs sophistiquée et élégante. Du fait de son apparence si frappante, il est possible que le lecteur se retrouve subjugué par ces cases donnant la sensation de découvrir une véritable photographie. Il en va ainsi de l’effet de la surface de l’eau dans la première case, des nuances de bleu et une surface complexe et mouvante d’un réalisme parfait. Dans la troisième planche, une vue en élévation de la côte donne également l’impression de contempler une photographie pour le feuillage des arbres, le reflux blanc des vagues, la granulosité de la plage, le relief complexe de la falaise, la côte au loin dans la brume. Le lecteur se trouve également confondu par l’arrivée à La Rochelle et l’effet de véritable photographie de carte postale de l’arche entre deux tours surplombant l’entrée au port : plus vrai que nature. Alors que s’il a déjà vu les esquisses de l’artiste, il sait parfaitement qu’il s’agit de vrais dessins, composés et réalisés patiemment, à l’opposé de photographies retouchées. Si la curiosité l’y pousse, il peut se faire l’expérience d’examiner ces cases plus longuement et plus attentivement, et percevoir ou distinguer en effet comment Puerta s’y prend pour parvenir à une telle apparence quasi photographique. Ce choix de représentation donne au lecteur, une sensation de réalisme qui accrédite la plausibilité de l’histoire, un vrai récit de voyages en fait.


Dès la première planche, il y a également cette case avec trois navires dans le lointain, évoquant une toile classique, avec un ciel où le bleu et les nuages sont entremêlés dans un très bel effet. Le lecteur va éprouver cette sensation régulièrement au fil des pages : la case un peu posée avec les trois principaux personnages autour d’un feu sur la plage faisant griller un poisson la nuit, les mêmes trois personnages progressant lentement à cheval sous la neige, un magnifique cerisier en fleur dans un cimetière, une nature morte ayant pour objet un tronc d’arbre encore debout dans la neige avec un ciel barré de nuages en arrière-plan. Dans d’autres cases, le lecteur peut voir comme des traits encore au crayon pour un rendu plus grossier ou plus brut, plus âpre : la silhouette de Hawker sous l’eau, la texture de la roche dans le caveau du templier, la silhouette des soldats dans une vue du ciel à la verticale d’une étroite cour de prison, etc. Régulièrement encore, le lecteur tombe sous le charme d’une case ou d’un effet inattendu : la surexposition dans un sous-bois faisant ressortir les traits de contour, le fac-similé de la carte au trésor (assez simpliste), le nombre de marchandise dans le grand magasin général du comptoir de commerce, le doux visage de Félicité de Lannion, une page dépourvue de mots comprenant huit cases montrant le cheminement d’un groupe d’une quinzaine de personnes dans un paysage sauvage sous la neige, l’intégration de lettres manuscrites, l’émotion de parvenir au port de La Rochelle, etc.



Après une demi-douzaine de pages, le lecteur comprend qu’il va suivre les pérégrinations du trio Hawker, Lowe et Forester d’un lieu à l’autre, jusqu’à peut-être trouver ce trésor si élusif. À chaque nouvel endroit : recherche d’indices, tâtonnements, échecs et réussite plus ou moins franche. De temps à autre, Hawker va faire part de ses déductions, ou bien il va prodiguer une sentence ou une leçon au bénéfice de Rochester. Par exemple : poser ses yeux vers l’avenir, ou Un estomac qui crie famine signifie que l’on est toujours en vie, ou encore L’affrontement n’est pas toujours la meilleure solution. Le scénariste intègre également quelques références, historique comme la mention de Henri Sinclair (1355-1404) et des Templiers, ou culturelles comme la pierre runique de Kensington (découverte en 1898 à Solem Township dans le Minnesota). Le lecteur remarque que les trois personnages principaux font preuve de courage et de détermination, sont résistants comme la plupart des héros, en particulier au froid et à la faim… et aussi un peu aux coups. Les auteurs se tiennent à distance d’effets de type romantique ou même romanesque, restant dans un registre plutôt réaliste. Le récit se conclut en bonne et due forme avec la révélation de la nature du trésor (déconcertante) et sa localisation, accompagnant les survivants jusqu’à leur retour à une vie normale. Le lecteur se dit qu’il peut voir dans cette histoire une forme légère de récit d’initiation, Charles Duncan Forester découvrant la vie d’adulte au cours de ces aventures, ainsi que d’une manière incidente la mise en lumière de ce qu’apporte une bonne éducation, en l’occurrence celle dont a bénéficié Hawker grâce à son père. En arrivant à la conclusion, le lecteur se dit que cette histoire peut s’envisager comme un regard sur la vie, où il s’agit de la vivre plutôt que de vaincre, ce qui valorise le voyage plutôt que la destination.


Après la lecture du premier tome, il tarde au lecteur de retrouver les dessins de l’artiste plus encore que de découvrir la suite du récit. Son horizon d’attente est comblé, à la fois par la richesse et la diversité des lieux et des situations, par l’apparence de photoréalisme habilement construit, et par les écarts avec ce mode de représentation, du grand art rendant tout plausible et réaliste. Du coup, il suit bien volontiers les aventuriers dans leur périple, dans leur chasse au trésor. Progressivement, il se rend compte que le récit dresse en creux le portrait de Bruce J. Hawker, en cohérence avec sa version originale de William Vance (1935-2018) et Petra Coria (1937-2024), et avec son éducation.



mercredi 23 septembre 2026

La vraie vie

Certains mensonges sont plus justes que bien des vérités.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Cadène pour le récit, et par Grégory Mardon pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente planches de bande dessinée. La dernière page explique qu’un certain nombre de marques sont reproduites dans cet ouvrage, des marques déposées ou enregistrées, à l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI), et cette vingtaine de marques sont citées dans leur ordre d’apparition dans le récit, de Twitter à Deezer, en passant par Mediapart, Chatroulette, France Inter ou Counter-strike.


La nuit, le réveil du téléphone se déclenche dans un appartement où les vêtements ont été laissés en désordre. Jean Libonnet, la trentaine dans un an, se lève, et pousse délicatement la souris de son ordinateur pour que l’écran se rallume. Plusieurs fenêtres s’ouvrent : Sarkozy en plein discours, la liste des actualités les plus consultées, la photographie d’une belle jeune femme aguicheuse en bikini, les derniers posts sur Twitter, un morceau de The Kills, l’évolution de la production de pétrole dans plusieurs états américains. Après avoir absorbé ces informations, Jean se gratte les fesses, puis va prendre sa douche, prend son petit-déjeuner en lisant le journal, s’habille, et répond à son téléphone, pour dire qu’il descend tout de suite. Dehors, son collègue Didier l’attend dans l’utilitaire de service de la commune. Jean monte à l’intérieur, propose d’augmenter un peu le chauffage, et le conducteur l’informe qu’aujourd’hui ils démontent le marché traditionnel et préparent la semaine du goût et des saveurs. Il ajoute qu’il aurait dû venir hier soir, Pierre a mis le bazar, c’était dingue. Jean répond à sa question en lui expliquant qu’il a surfé, maté une série et dodo, il était crevé. Didier remarque que son Internet, c’est pire qu’une meuf.



Arrivés sur place, Didier et Jean se mettent au boulot pour démonter les chalets, avec les quatre autres déjà sur place. Pendant une pause, Jean consulte Twitter, et explique à un collègue que c’est pas compliqué, c’est juste qu’on suit des gens qui disent des trucs, donc c’est beaucoup d’informations ou de réflexions sur l’actualité. L’autre reconnaît qu’il ne voit pas trop, et il parie que ça sera passé de mode, il ne voit pas comment il arrive à suivre. Rentré chez lui à la fin de la journée, Jean passer à nouveau sa soirée devant son ordinateur, à mater des films adultes, à consulter les informations, à scroller sur Twitter, à mater deux séries. Puis il consulte les sites de Mediapart, de Reporterre, de Reddit, et il va tenter deux ou trois chats qui se terminent en queue de poisson, jusqu’à discuter avec un Américain se trouvant à côté de Jackson Lake dans Wyoming. Le lendemain matin, il est réveillé par une autre chanson, et il rejoint son collègue dans l’utilitaire. Une autre journée avec des missions banales et satisfaisantes. Le soir, Jean et Didier vont descendre quelques verres au café de la Place tenu par Jeanne. Carine y assure le service, aidant ses parents en salle. Elle leur explique qu’elle va bosser à la mairie comme eux, sauf qu’elle sera dans un bureau.


Un titre déconcertant de sincérité, et en même temps une promesse qui n’engage que le lecteur, et celui-ci sait pertinemment qu’il va lire une fiction, pas un reportage à vif sur la vraie vie. En effet, ça commence avec la vie banale, ou tout du moins quotidienne de ce fonctionnaire, agent de service d’une mairie de province qui effectue des tâches essentiellement ouvrières, participant à la vie de la commune. C’est aussi sa vie privée, devant l’écran de son ordinateur le soir, mangeant seul, allant boire un coup de temps en temps avec les collègues, téléphonant de temps à autres à sa mère. Les dessins retranscrivent parfaitement cette vie si vraie, sans panache, sans spectaculaire, ancrée dans un réel concret et banal, avec une forme de simplification par rapport à une représentation détaillée de type photoréaliste, montrant les gestes de la vie quotidienne, les émotions mesurées, le plaisir d’être avec un collègue qu’on apprécie, la curiosité, et parfois la fascination face au monde virtuel qui s’affiche à l’écran. Le lecteur jette un coup d’œil à la date de parution de l’album : 2016. Internet était bien installé et accessible, le téléphone portable s’était largement diffusé, sans être encore totalement hégémonique, pas encore un instrument de chaque instant. Et visiblement l’universalité des réseaux sociaux n’était pas encore advenue.



Le premier contact visuel, l’image de couverture, peut s’avérer déconcertant : une scène de nuit, la couleur de feu très rouge passant ainsi dans un registre expressionniste, la silhouette aux détails gommés de la jeune femme en arrière-plan, et le tout premier plan occupé par le téléphone portable dans une posture qui indique qu’il s’agit de la prise d’une photographie. Tout du long du récit, le dessinateur est confronté à la question de mettre en scène les échanges dématérialisés, une gageure que d’essayer de rendre des pages de dessins aussi intéressantes que des pages d’écran. Bon, petit avantage, il s’agit de l’expérience en ligne de 2016, mais quand même. Dès les planches deux et trois, l’artiste propose une mise en page intéressante et qui fonctionne : la superposition partielle de différents écrans, ce qui produit un effet de simultanéité, évoquant le flux sans fin d’Internet, ainsi que sa diversité, entre les fils d’actualités, les images à la sensibilité ouvertement érotique ou de manière subliminale, une conversation en ligne sur un réseau social, un graphique d’informations techniques. Plus tard, il s’agit de vidéo à caractère pornographique à volonté, des jeux vidéo, un jeu en ligne (Counter-strike), des séries télé à ne plus savoir qu’en faire, des photographies anonymes sans contexte, etc. Le lecteur contemporain peut ressentir une forme de trop peu devant ces possibilités, tout en retrouvant cette sensation sans équivalent de potentiel infini, de formes variées, et en même temps d’interactions canalisées, et même répétitive. Il peut également éprouver la sensation ludique d’identifier les références, aux hommes politiques, à Alain Finkielkraut, à l’émission Humeur vagabonde dont Benoît Peeters est l’invité.


Quel plaisir de retrouver les cases de cet artiste : elles sont immédiatement accessibles, d’une lisibilité évidente, avec un équilibre organique entre ce qui est représenté et ce qui est sous-entendu, le naturel des personnages, même quand il utilise des conventions graphiques. La ville de province dans laquelle se déroule l’histoire n’est pas nommée, son anonymat participant à inscrire la vie des personnages dans une forme de banalité et de normalité. Le lecteur regarde les rues, les maisons de deux ou trois étages, les rues au tracé parfois biscornu, le mobilier urbain dépourvu de caractéristique remarquable, le bâtiment de la mairie très classique, le café de la Place (un nom tout aussi impersonnel), il y voit une ville de France basique, ce qui ne l’empêche pas d’être agréable. Petite particularité : elle semble être située à quelques dizaines de kilomètres d’une côte maritime. Les moments du quotidien apparaissent tout aussi organiques et normaux, que ce soit une pause entre collègues, la préparation d’un repas, un petit-déjeuner pris en solitaire, etc. Dans le même temps, le lecteur ressent que le dessinateur porte un regard amical sur ses personnages, dépourvu de jugement. Les émotions affleurent sur leur visage, dans un geste un peu appuyé. Même quand les yeux de Carine se remplissent littéralement de larmes, le lecteur y voit l’expression d’un sentiment profond, sans s’appesantir sur la convention graphique utilisée. Si sa sensibilité le porte par-là, il voit bien que la narration visuelle recèle de nombreuses richesses graphiques : la représentation géométrique des tétrominos dans une case, l’éclairage exclusivement jaune des silhouettes fumant à l’extérieur, éclairées par la lumière du café, des pages muettes, la grille en trois cases par trois bandes pour certaines planches, deux cases avec une case vierge et blanche en occupant les deux tiers, des vues subjectives pendant les parties de jeu vidéo, et bien sûr cette séquence rougeoyante au bord de la plage.



La narration visuelle coule tellement de source, que le lecteur en oublierait presque que le récit a été réalisé par deux créateurs. Le scénariste a choisi un titre à la promesse irrésistible : donner à voir la vraie vie. Au départ, l’intrigue laisse à penser qu’il s’agit d’une forme d’oxymore : l’alliance de la vraie vie, celle banale de tous les jours, et de la vie dématérialisée, celle qui permet d’établir des contacts plus profonds avec des êtres humains partout sur la planète sans jamais les rencontrer, sans jamais savoir qui ils sont. D’ailleurs, Jean passe tellement de temps fasciné et absorbé par ces contacts dématérialisés qu’il ne dort plus assez, qu’il en devient tout le temps fatigué. Les auteurs savent évoquer tout naturellement le caractère monotone de son environnement de la vie physique, dans lequel il n’y a presque jamais de nouvelles têtes. Un changement significatif finit par survenir avec le retour de Caroline, une jeune femme dans la ville et qui va travailler à la mairie, et la relation qui se développe entre elle et Jean. Mais voilà qu’elle souhaite en savoir plus sur sa vie virtuelle, la relation avec qui il joue à Counter-strike, et ce mystérieux correspondant américain habitant dans le Wyoming. Cela donne l’occasion au personnage principal et donc aux auteurs de faire observer que Caroline ayant grandi dans un bar, elle est bien placée pour savoir que l’humanité n’a pas attendu Internet pour commenter des insanités, et aussi que pour lui il n’y a pas de solution de continuité entre sa vie matérielle et sa vie numérique. Puis survient un deuxième changement majeur. Loin de générer un hiatus, il fournit une nouvelle perspective sur cette vraie vie, à la fois comme un événement banal et tragique de la vraie vie, à la fois par ses répercussions sur les amis du monde virtuel, et les conséquences bien concrètes dudit événement sur ces êtres humains qu’il n’a jamais rencontrés.


La vraie vie : un titre contenant une promesse irrésistible, un ouvrage qui donne accès à cette vraie vie. Une narration visuelle qui tient cette promesse à chaque page, avec un naturel et une discrète élégance attestant de la profonde empathie de l’artiste pour les personnages. Un employé municipal menant une vie normale et sans ambition, entre quotidien banal et surf sur Internet et les réseaux sociaux. En effet, une plongée dans la vraie vie y compris dans sa dimension dématérialisée (en 2016) et la possibilité de connexions humaines réelles. Émouvant.



mardi 22 septembre 2026

Les rêveurs lunaires : Quatre génies qui ont changé l'Histoire

Rien de bon ne se construit sur la peur !


Ce tome est de nature majoritairement biographique, portant sur trois scientifiques du vingtième siècle et un militaire de carrière, avec le point de vue de son scénariste. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cent soixante-seize pages de bande dessinée. Il se termine par une postface de dix pages, un texte rédigé par le scénariste en février 2015, agrémenté d’une ou deux illustrations par page. Ces deux auteurs ont à nouveau collaboré pour une autre bande dessinée : Ballade pour un bébé robot parue en 2018.


Les deux auteurs sont assis autour d’une table dans une cuisine, peut-être celle de la maison du bédéaste. Ce dernier présente une photographie à son invité, celle d’une classe en école élémentaire, où il s’est dessiné un bonnet d’âne sur la tête, il était nul en classe et surtout en maths. Cédric suppose qu’il n’était pas nul en dessin. Edmond répond qu’en dessin, il se débrouillait, mais de là à imaginer que Cédric, grand mathématicien médiatisé, viendrait lui proposer de faire un livre avec lui. La mère de Baudoin aurait été fière, elle lui aurait cuisiné des raviolis pour le remercier. Son hôte lui suggère d’arrêter de raconter des bêtises, et de lui montrer son village, et la rivière, celle qu’Edmond décrit dans ses œuvres comme sa source vitale. Ils vont se promener sur la place de Villars-sur-Var, celle de Couma Acò, de Piero. Cédric porte un costume trois-pièces, Lavallière, son araignée au revers de sa veste. Une vieille dame se lève du banc de pierre et vient à sa rencontre, elle lui fait observer qu’il a les lacets défaits. Edmond l’emmène voir l’Espignole.



De retour chez le bédéaste, le mathématicien lui déclare qu’il doit lui raconter l’histoire de Turing. Les êtres humains chassent, dansent et parlent depuis plus d’un million d’années, peut-être. Mais l’entraide et la violence ont façonné les sociétés humaines avant même qu’il y ait des mots pour les dire. Avec les siècles et les millénaires, les sociétés devinrent de plus en plus vastes, de plus en plus construites ; l’entraide et la violence toujours mieux organisées. Les dimensions individuelles et collectives comptaient de plus en plus. L’idée née dans un cerveau était démultipliée et réalisée par toute une communauté. Des habitudes se prenaient, des conventions s’installaient, des cultures se créaient, influencées par les environnements et les accidents de l’histoire. Construite à tâtons, la science, œuvre collective de longue haleine, a fait des miracles, révélé des lois du monde invisible et permis de les exploiter. Peu à peu, les armées se sont organisées, de plus en plus sophistiquées, au service d’identités culturelles toujours plus précises et uniformisantes. Des millions d’hommes en vinrent à agir à l’unisson ou à s’opposer. C’est beau de construire une culture, il est important d’avoir une armée pour la défendre. Mais tout principe, quel qu’il soit, devient horrible quand on le pousse à bout. C’est ainsi qu’en 1945 après J.-C., l’histoire de l’humanité atteignit son paroxysme d’inhumanité, avec la découverte de crimes de guerre inimaginables – les camps de la mort allemands, les expériences de l’unité japonaise 731, les atrocités de la NKVD russe, les tortures réalisées à l’échelle industrielle sur les captifs – et l’utilisation d’armes inouïes – deux bombes atomiques.


Hé ben ça alors : qui aurait pu prédire la rencontre entre ce normalien spécialiste de l’analyse mathématique (lauréat de la médaille Fields en 2010, ayant travaillé dans les domaines de de la physique statistique, de l'optimisation et de la géométrie riemannienne) et de ce bédéaste humaniste prolifique. Familier de l’un ou de l’autre, le lecteur détecte immédiatement ce que l’un et l’autre apportent : une compréhension scientifique des travaux des trois savants évoqués, une narration visuelle courageuse et expressive. Cette collaboration se remarque jusque dans l’usage des virgules dans les phylactères, très précis, très différent de celui de Baudoin qui n’en fait pas grand usage quand il écrit seul. Dans la postface, le scientifique explique qu’il a initié le projet et contacté le bédéaste. Il évoque les bandes dessinées de Calvo, Tezuka, Spiegelman, Roca, Tardi… qui ont raconté la seconde guerre mondiale. Il s’était fait la remarque que peu de BD la racontent du point de vue de ceux dont dépendent la technologie et les outils de la guerre, ceux qui réfléchissent à théoriser les nouvelles procédures, les nouveaux codes, les nouveaux instruments. Il estime que leur regard est précieux parce que : Ces personnes sont en situation de responsabilité mais disposant aussi d’un certain recul par rapport aux événements. Et aussi parce que : les états d’hommes de ces êtres humains racontent une histoire universelle et toujours très actuelle, celle du savant, du chercheur, du réformateur en temps de crise. Où est son devoir ? Son identité ? Sa responsabilité ? Son souhait ?



De fait en entamant le récit, le lecteur constate bien que Baudoin est aux commandes de la narration visuelle, avec son mode de dessin si personnel, majoritairement avec des traits réalisés au pinceau, parfois des passages à l’encre, une capacité d’intégrer dans un registre expressif des éléments impressionnistes ou expressionnistes, des métaphores visuelles, et dans ce cas précis énormément d’informations visuelles concrètes. Il sent également que le récit est dirigé par le mathématicien, au travers de quatre biographies abordées dans le contexte de la seconde guerre mondiale, et sous l’angle de l’apport de chacune de ces quatre figures historiques à la guerre. En effet l’apport de Villani est déterminant pour les notions scientifiques. En particulier quand Heisenberg réfléchit assis à son bureau avec des feuilles et un crayon, à la manière dont les alliés ont pu concevoir une bombe atomique. Ou quand Turing évoque le problème de la décision (Entscheidungsproblem) énoncé par David Hilbert (1862-1943), puis les prolongements qu’il donne aux travaux de Kurt Gödel (1906-1978), ou encore ses travaux à Bletchley Park. Puis les explications de Leo Szilad sur sa découverte de la réaction en chaîne, et ensuite les étapes de réalisation de la première bombe atomique. En outre, dans la postface, le scénariste indique qu’il a effectué de solides recherches pour écrire ce récit.


D’un autre côté, le récit commence avec deux pages mettant en scène les auteurs. Cette introduction pourrait trouver sa place dans la majeure partie des œuvres du bédéaste : un hommage à sa région natale, avec des paysages naturels, et bien sûr des arbres. Dans le même temps, les dessins humanisent les auteurs, et attirent l’attention du lecteur sur le point de vue du récit, c’est-à-dire précisément l’identité desdits auteurs. Lors du passage d’un personnage historique à l’autre, le lecteur va ainsi retrouver les deux hommes en train de discuter, ainsi que quelques échanges dans chacun des quatre chapitres biographiques. À ces occasions, le lecteur retrouve la capacité quasi surnaturelle, née de plusieurs décennies de pratique, de l’artiste à réaliser des représentations d’êtres humains, pouvant paraître approximatives ou esquissées en surface, dégageant une sensation de vie et de personnalité incroyable. Cette force d’expression se retrouve également dans les représentations des quatre hommes célèbres, l’artiste leur apportant un souffle de vie, qui rend compte de leur vie intérieure, quand bien même le déroulement de la scène montre un individu statique discourant pour lui-même, c’est-à-dire énonçant ses réflexions ou ses mémoires.



Du fait de la nature biographique de l’ouvrage, le dessinateur se retrouve à réaliser des reconstitutions historiques, à la fois par les tenues vestimentaires, les lieux célèbres, ou encore les situations qui ont donné lieu à des photographies ou des films qui sont passés dans la mémoire collective. À nouveau, Baudoin se plie à cette exigence, avec rigueur, et le souci de l’authenticité. Il en fait de même lorsqu’il s’agit de mettre en image des processus industriels (différentes étapes de la fabrication de la bombe, des appareils scientifiques, de laboratoire, des équations mathématiques ou de physiques). Passant du chapitre consacré à Heisenberg, à celui consacré à Turing, le lecteur constate également que l’artiste a conçu un rendu visuel différent pour chacun des quatre rêveurs lunaires. Il s’en rend compte dès le deuxième, détectant des influences pouvant évoquer les comics, en particulier Jack Kirby (1917-1994) et Steve Ditko (1927-2018). Le passage au troisième scientifique saute également aux yeux puisque le dessinateur passe du pinceau à la plume. S’il y est sensible, le lecteur voit que le dessinateur met à profit les possibilités illimités de la bande dessinée pour nourrir la narration visuelle : de l’art pariétal au schéma technique, de la représentation la plus précise à l’impressionnisme, des rapprochements visuels (les rayures du pyjama de Turing devenant les zébrures de zèbres), d’une présentation des dix commandements de Szilad sur des tablettes d’argiles (évoquant les tables de la loi) à des segments terminés par un petit cercle pour évoquer schématiquement les réseaux sur les circuits imprimés, ou encore des facsimilés de notes manuscrites, ou des courriers officiels tapés à la machine à écrire.


Dans la postface, le scénariste explicite sa démarche, les raisons qui l’ont fait choisir ces scientifiques, la réalité des transformations du monde que leurs découvertes ont générées, etc. Le lecteur retrouve de manière sous-jacente ces intentions dans le cours des biographies. Les auteurs prennent soin de rappeler régulièrement qui parle, c’est-à-dire eux-mêmes, afin que le lecteur garde à l’esprit que ces morceaux de biographie sont racontés avec un point de vue, le leur. La narration de l’ouvrage présente une réelle densité d’informations et de questionnements. Les auteurs abordent leur sujet par plusieurs facettes : des éléments de contexte historique, des éléments biographiques, des éléments scientifiques, des éléments politiques, et des éléments intimes. Chacun des quatre hommes célèbres parlent avec le recul des années écoulées, et le regard qu’ils peuvent porter sur le passé, avec la connaissance de ce qui est advenu après leurs découvertes ou leurs actions. Il n’y a donc pas de fausse modestie pour leurs accomplissements, pour les recherches en physique quantique et en physique nucléaire du prix Nobel Werner Heisenberg (1901-1976), pour le rôle majeur en cryptanalyse à Bletchley Park de Alan Turing (1912-1954), pour la conceptualisation de la réaction en chaîne et la participation au projet Manhattan de Leo Szilard (1898-1964), et pour le succès de la stratégie lors de la bataille d’Angleterre de Hugh Dowding (1882-1970). Chacun raconte sa perception et sa compréhension de son travail dans les bouleversements historiques des projets ou des actions auxquels ils ont participé. Le lecteur découvre également des pans de leur vie personnelle, que ce soit la sensation d’inefficacité et de catastrophe évitée pour Heisenberg (la prise de retard du programme de bombe nucléaire allemand), la criminalisation de la sexualité de Turing qui a toujours gardé le secret sur Enigma, la vie de Juif errant de Szilard, l’absence de reconnaissance par l’armée et de l’État pour Dowding.


La biographie partielle de Heisenberg, Turing, Szilard et Dowding, c’est déjà prometteur. L’alliance d’un mathématicien médaillé Fields et d’un bédéaste à la sensibilité humaniste unique, c’est encore plus. La lecture se présente tout d’abord comme un format évoquant un texte prêt à l’emploi illustré au mieux. Puis elle révèle toute sa richesse, aussi bien visuelle que sensible, et thématique, aussi bien scientifique qu’intime, ainsi sa création collaborative entre les deux auteurs. Les ressemblances et les différences du parcours de chacun de ces individus remarquables se répondent d’un chapitre à l’autre, avec le recul apporté par leur positionnement vers la fin de leur vie, l’ampleur des événements historiques au cours desquels leurs actions ont été déterminantes, le positionnement personnel à cette époque, et la perspective que donnent les années écoulées depuis. Extraordinaire.



lundi 21 septembre 2026

Undertaker T07 Mister Prairie

Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.



Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.


Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.



D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.


Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, pas encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Strikland. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.


Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.



jeudi 17 septembre 2026

Ostende 1905

Flattez moi encore, c’est mon péché mignon.


Ce tome comprend une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Cerise pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Ostende ? la reine des plages… la plage des rois ! Il est constitué de plusieurs parties intitulées : Ostende 1905 (Une maison en ville, Monument royal, Léopold II-sur-Mer, Traces royales, Autres projets côtiers), L’ambitieuse baronne de Vaughan (Amour et ambition, Un roi généreux, La fin du règne, Le roi est mort, vive le roi !), Les deux fils cachés du roi, Ensor ?, Une vie à l’ostendaise.


En mer du Nord, en 1905, non loin de la côte d’Ostende, un pêcheur rame vigoureusement et il rejoint deux hommes qui l’attendent avec de l’eau à mi-cuisse. Ils récupèrent la caisse pleine de poissons. Le même soir, dans une chambre luxueuse du Royal Palace à Ostende, monsieur Mansur, l’émissaire du Shah de Perse, se tient debout en robe de chambre, alors qu’une belle jeune femme nue est dans son lit, en train de fumer une cigarette. Il lui indique qu’il fait couler leur bain, avec l’huile de rose de son pays. Il se déclare très impressionnée par la volupté de la professionnelle, puis il se défait de sa robe et l’invite à le rejoindre prestement dans le bain car il n’a pas l’habitude d’attendre, certaines têtes ont été tranchées pour moins que cela à Ispahan. Il rentre dans la baignoire, et un coup est frappé à la porte. La dame se lève pour aller ouvrir.



Le lendemain, le jour se lève sur le chalet royal d’Ostende. Gustaaf est en train d’épousseter les bustes quand il est interpellé par monsieur Armand, l’informant qu’il y a de l’agitation à la guérite, qu’il aille voir ce qui s’y passe. L’employé fait tout le chemin jusqu’aux grilles : là le garde l’informe que des individus ont déversé une caisse de poissons devant l’entrée, avec des tracts. Le commissaire Henrikus Ansor est arrivé sur place et il commente : Pas n’importe quels poissons… des maquereaux. Il ramasse un tract et le lit : De quoi déguster pour la mère maquerelle du Roi, Blanche la poissonnière. Ansor et Gustaff sont rejoint par monsieur Armand, une discussion s’engage, en particulier le statut réel de cette Blanche Delacroix. Puis le policier Anthème van Meerbe arrive et informe le commissaire qu’il doit se rendre au Royal Palace tout de suite. Ansor s’exécute. Ouvert depuis 1899 et propriété de la Compagnie Internationale des Grands Hôtels, le Royal Palace accueille une clientèle des plus huppées. Ansor se présente à l’accueil où il est reçu par monsieur Leblanc, le directeur. Ce dernier le mène jusqu’à la chambre de l’émissaire en lui faisant des recommandations : il compte sur la discrétion du fonctionnaire police, il en va du prestige de son établissement, ils ne veulent pas de scandale. Arrivé devant la baignoire du crime où se trouve encore le cadavre, il ajoute : Pour la réputation de l’hôtel, c’est terrible, que vont penser les clients ? Ansor rétorque qu’il dirait que c’est encore pire pour le monsieur dans la baignoire.


En 2018, le scénariste a réalisé le premier album de la série ayant pour héroïne Kathleen van Overstraeten : Sourire 58 avec Baudoin Deville et Bérengere Marquebreucq, qui rencontre un grand succès. Cela lui permet de réaliser un premier tome avec un autre personnage principal, tout en mettant en valeur des éléments culturels belges, à une autre époque, au tout début du vingtième siècle, avec un autre dessinateur. Le lecteur fait ainsi connaissance avec le commissaire Hendrikus Ansor, pas Ensor comme le peintre. Il s’agit d’un détective belge, ce qui peut évoquer un autre détective de la même nationalité, d’autant plus que le mystère se résout lors d’une discussion en face à face explicitant ce qui s’est passé : Hercule Poirot, sauf qu’ici le personnage principal fait partie de la police. Le dessinateur lui donne une allure très formelle, avec son canotier, son costume trois pièces, sa cravate, sa montre à gousset. Le lecteur devine qu’il est un peu empâté, et d’ailleurs le récit établit qu’il aime bien la chair, qu’il a un bon coup de fourchette. En outre, il n’est pas célibataire : son enquête l’amène à rencontrer son fils Théo en train de coller des affiches, plus tard il rentre chez lui et le lecteur fait connaissance avec Joséphine Ansor son épouse. Il sera également question de Nelle, sa fille illégitime. Enfin, le lecteur le suit dans son enquête et il peut le voir donner des ordres à ses subalternes et rendre compte à Léopold II.



S’il est familier de la série mettant en scène Kathleen, le lecteur note tout de suite la différence visuelle. Le dessinateur a choisi une approche moins réaliste, pour des représentations plus simplifiées dans les contours, plus ligne claire d’une certaine manière. Ainsi les visages sont dessinés de manière plus directe. Par exemple, celui du roi peut présenter juste deux courts segments horizontaux ou discrètement inclinés pour les yeux, deux arcs pour les sourcils, et une barbe blanche délimitée par un trait de contour, sans aucun trait pour évoquer les poils dans la zone blanc immaculé. Autre exemple, la bouche d’Ansor se trouve souvent entièrement masquée par la moustache. Ou encore les coiffures élaborées de ces dames, bourgeoises comme cocottes, donnant la sensation d’une masse rigidifiée et compacte. D’une certaine manière, ces caractéristiques de représentation font penser à une lecture tout public, de sept à soixante-dix-sept ans. Dans la même approche, les éléments de décors, meubles, accessoires, façades sont détourés par des traits nets et solides. Le lecteur sent la forte influence du style propre à Hergé, avec toutefois une propension à mettre plus de détails dans les cases, ce qui les rend un peu plus encombrées par comparaison avec leur illustre modèle. D’un autre côté, ces choix de composition servent parfaitement les intentions du scénariste, en particulier pour ce concerne les marques de belgitude.


Le titre annonce que la ville d’Ostende constitue un personnage à part entière, et à une époque bien précise : 1905. En effet, la balade vaut le détour, et les promenades tiennent leurs promesses. Dès la planche deux, une magnifique vue du chalet royal d’Ostende, dans une case de la largeur de la page, qui en occupe les deux tiers de la hauteur. Dans la page en vis-à-vis, une petite case montre la grille du chalet avec le bâtiment à quelques centaines de mètres en arrière-plan. En planche cinq, à nouveau une case de la largeur de la page et de la moitié de la hauteur, avec une vue extérieure générale du Royal Palace. Dans les planches huit à dix, une petite balade à pied dans les rues de la ville permet d’observer les façades des maisons. Page suivante, la représentation du pont reliant la propriété royale à la villa Van Den Borght à Laeken. Puis le lecteur peut se repaître du bâtiment de la gare d’Ostende, puis celui du casino Kursaal. D’autres rues d’Ostende, le champ de courses hippiques, la jetée de nuit, les dunes, etc. Le dessinateur apporte le même soin à représenter les intérieurs de ces lieux, avec les aménagements, les mobiliers, la décoration, etc. En fait, l’apparence tout public des dessins peut fausser la première impression du lecteur, lui laissant penser à une reconstitution historique allégée, voire convenue, alors qu’elle s’avère très solide et très riche, à chaque page. Cette consistance des lieux et des environnements rejaillit sur les personnages qui en deviennent également complexes et adultes dans leurs comportements et dans leurs prises de position… tout en conservant une forme de légèreté… Cela peut s’avérer assez surprenant. Par exemple, quand Ansor se trouve face au roi, cela relève à la fois de la farce comique (le pauvre commissaire dépassé par les événements), et en même temps du drame (le professionnalisme du policier foulé au pied par les exigences léonines du roi).



Comme pour la série Kathleen, le scénariste raconte une histoire policière au premier degré, une enquête sur un meurtre, se déroulant dans un milieu social, culturel et historique précis, pour en révéler certaines facettes, c’est-à-dire un polar en bonne et due forme. Le commissaire recherche des indices, procède à des interrogatoires, envoie ses inspecteurs sur le terrain, patauge, se trompe, analyse les informations avec sa connaissance de cette époque. Le scénariste participe lui aussi à la reconstitution historique, en plus de celle visuelle consistante et solidement documentée du dessinateur. À l’évidence, le récit respecte l’histoire personnelle de Léopold II (1835-1909), sa relation avec Blanche Delacroix (1883-1948), le décès du prince Léopold, le développement d’Ostende comme station balnéaire, et aussi la visite de Mozaffareddine Chah (1853-1907), le résident James Ensor (1860-1949, artiste peintre, graveur et anarchiste belge). Plus que respecter le contexte historique, l’intrigue en découle, y est indissolublement liée, serait fondamentalement différente si elle se déroulait ailleurs ou à une autre époque. Le récit relie également des particularités comme les spécialités de cette ville balnéaire (en particulier le goût d’Ansor pour les crevettes), et la collection de masques de James Ensor par rapport à Ansor, car il estime que son travail consiste bien à démasquer les individus.


Dans un premier temps, le lecteur comprend bien l’opportunité pour le scénariste de proposer une nouvelle série se déroulant en Belgique avec un nouveau personnage pour mettre en valeur les artefacts historiques de la belgitude du début du vingtième siècle. Il peut entretenir quelques réserves sur les caractéristiques graphiques tout public du dessinateur. Très vite, il ressent la richesse des dessins, la solidité remarquable de la reconstitution visuelle. Puis celle tout aussi consistante de l’évocation de Léopold II et de son amante, de l’urbanisme d’Ostende et de son artiste résident James Ensor. L’intrigue policière suit une trame classique et tout aussi solide, avec des révélations finales évoquant le mode opératoire de Hercule Poirot. Classique et éprouvé, nourri par les lieux et le contexte historique et culturel.