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jeudi 17 septembre 2026

Ostende 1905

Flattez moi encore, c’est mon péché mignon.


Ce tome comprend une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Cerise pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Ostende ? la reine des plages… la plage des rois ! Il est constitué de plusieurs parties intitulées : Ostende 1905 (Une maison en ville, Monument royal, Léopold II-sur-Mer, Traces royales, Autres projets côtiers), L’ambitieuse baronne de Vaughan (Amour et ambition, Un roi généreux, La fin du règne, Le roi est mort, vive le roi !), Les deux fils cachés du roi, Ensor ?, Une vie à l’ostendaise.


En mer du Nord, en 1905, non loin de la côte d’Ostende, un pêcheur rame vigoureusement et il rejoint deux hommes qui l’attendent avec de l’eau à mi-cuisse. Ils récupèrent la caisse pleine de poissons. Le même soir, dans une chambre luxueuse du Royal Palace à Ostende, monsieur Mansur, l’émissaire du Shah de Perse, se tient debout en robe de chambre, alors qu’une belle jeune femme nue est dans son lit, en train de fumer une cigarette. Il lui indique qu’il fait couler leur bain, avec l’huile de rose de son pays. Il se déclare très impressionnée par la volupté de la professionnelle, puis il se défait de sa robe et l’invite à le rejoindre prestement dans le bain car il n’a pas l’habitude d’attendre, certaines têtes ont été tranchées pour moins que cela à Ispahan. Il rentre dans la baignoire, et un coup est frappé à la porte. La dame se lève pour aller ouvrir.



Le lendemain, le jour se lève sur le chalet royal d’Ostende. Gustaaf est en train d’épousseter les bustes quand il est interpellé par monsieur Armand, l’informant qu’il y a de l’agitation à la guérite, qu’il aille voir ce qui s’y passe. L’employé fait tout le chemin jusqu’aux grilles : là le garde l’informe que des individus ont déversé une caisse de poissons devant l’entrée, avec des tracts. Le commissaire Henrikus Ansor est arrivé sur place et il commente : Pas n’importe quels poissons… des maquereaux. Il ramasse un tract et le lit : De quoi déguster pour la mère maquerelle du Roi, Blanche la poissonnière. Ansor et Gustaff sont rejoint par monsieur Armand, une discussion s’engage, en particulier le statut réel de cette Blanche Delacroix. Puis le policier Anthème van Meerbe arrive et informe le commissaire qu’il doit se rendre au Royal Palace tout de suite. Ansor s’exécute. Ouvert depuis 1899 et propriété de la Compagnie Internationale des Grands Hôtels, le Royal Palace accueille une clientèle des plus huppées. Ansor se présente à l’accueil où il est reçu par monsieur Leblanc, le directeur. Ce dernier le mène jusqu’à la chambre de l’émissaire en lui faisant des recommandations : il compte sur la discrétion du fonctionnaire police, il en va du prestige de son établissement, ils ne veulent pas de scandale. Arrivé devant la baignoire du crime où se trouve encore le cadavre, il ajoute : Pour la réputation de l’hôtel, c’est terrible, que vont penser les clients ? Ansor rétorque qu’il dirait que c’est encore pire pour le monsieur dans la baignoire.


En 2018, le scénariste a réalisé le premier album de la série ayant pour héroïne Kathleen van Overstraeten : Sourire 58 avec Baudoin Deville et Bérengere Marquebreucq, qui rencontre un grand succès. Cela lui permet de réaliser un premier tome avec un autre personnage principal, tout en mettant en valeur des éléments culturels belges, à une autre époque, au tout début du vingtième siècle, avec un autre dessinateur. Le lecteur fait ainsi connaissance avec le commissaire Hendrikus Ansor, pas Ensor comme le peintre. Il s’agit d’un détective belge, ce qui peut évoquer un autre détective de la même nationalité, d’autant plus que le mystère se résout lors d’une discussion en face à face explicitant ce qui s’est passé : Hercule Poirot, sauf qu’ici le personnage principal fait partie de la police. Le dessinateur lui donne une allure très formelle, avec son canotier, son costume trois pièces, sa cravate, sa montre à gousset. Le lecteur devine qu’il est un peu empâté, et d’ailleurs le récit établit qu’il aime bien la chair, qu’il a un bon coup de fourchette. En outre, il n’est pas célibataire : son enquête l’amène à rencontrer son fils Théo en train de coller des affiches, plus tard il rentre chez lui et le lecteur fait connaissance avec Joséphine Ansor son épouse. Il sera également question de Nelle, sa fille illégitime. Enfin, le lecteur le suit dans son enquête et il peut le voir donner des ordres à ses subalternes et rendre compte à Léopold II.



S’il est familier de la série mettant en scène Kathleen, le lecteur note tout de suite la différence visuelle. Le dessinateur a choisi une approche moins réaliste, pour des représentations plus simplifiées dans les contours, plus ligne claire d’une certaine manière. Ainsi les visages sont dessinés de manière plus directe. Par exemple, celui du roi peut présenter juste deux courts segments horizontaux ou discrètement inclinés pour les yeux, deux arcs pour les sourcils, et une barbe blanche délimitée par un trait de contour, sans aucun trait pour évoquer les poils dans la zone blanc immaculé. Autre exemple, la bouche d’Ansor se trouve souvent entièrement masquée par la moustache. Ou encore les coiffures élaborées de ces dames, bourgeoises comme cocottes, donnant la sensation d’une masse rigidifiée et compacte. D’une certaine manière, ces caractéristiques de représentation font penser à une lecture tout public, de sept à soixante-dix-sept ans. Dans la même approche, les éléments de décors, meubles, accessoires, façades sont détourés par des traits nets et solides. Le lecteur sent la forte influence du style propre à Hergé, avec toutefois une propension à mettre plus de détails dans les cases, ce qui les rend un peu plus encombrées par comparaison avec leur illustre modèle. D’un autre côté, ces choix de composition servent parfaitement les intentions du scénariste, en particulier pour ce concerne les marques de belgitude.


Le titre annonce que la ville d’Ostende constitue un personnage à part entière, et à une époque bien précise : 1905. En effet, la balade vaut le détour, et les promenades tiennent leurs promesses. Dès la planche deux, une magnifique vue du chalet royal d’Ostende, dans une case de la largeur de la page, qui en occupe les deux tiers de la hauteur. Dans la page en vis-à-vis, une petite case montre la grille du chalet avec le bâtiment à quelques centaines de mètres en arrière-plan. En planche cinq, à nouveau une case de la largeur de la page et de la moitié de la hauteur, avec une vue extérieure générale du Royal Palace. Dans les planches huit à dix, une petite balade à pied dans les rues de la ville permet d’observer les façades des maisons. Page suivante, la représentation du pont reliant la propriété royale à la villa Van Den Borght à Laeken. Puis le lecteur peut se repaître du bâtiment de la gare d’Ostende, puis celui du casino Kursaal. D’autres rues d’Ostende, le champ de courses hippiques, la jetée de nuit, les dunes, etc. Le dessinateur apporte le même soin à représenter les intérieurs de ces lieux, avec les aménagements, les mobiliers, la décoration, etc. En fait, l’apparence tout public des dessins peut fausser la première impression du lecteur, lui laissant penser à une reconstitution historique allégée, voire convenue, alors qu’elle s’avère très solide et très riche, à chaque page. Cette consistance des lieux et des environnements rejaillit sur les personnages qui en deviennent également complexes et adultes dans leurs comportements et dans leurs prises de position… tout en conservant une forme de légèreté… Cela peut s’avérer assez surprenant. Par exemple, quand Ansor se trouve face au roi, cela relève à la fois de la farce comique (le pauvre commissaire dépassé par les événements), et en même temps du drame (le professionnalisme du policier foulé au pied par les exigences léonines du roi).



Comme pour la série Kathleen, le scénariste raconte une histoire policière au premier degré, une enquête sur un meurtre, se déroulant dans un milieu social, culturel et historique précis, pour en révéler certaines facettes, c’est-à-dire un polar en bonne et due forme. Le commissaire recherche des indices, procède à des interrogatoires, envoie ses inspecteurs sur le terrain, patauge, se trompe, analyse les informations avec sa connaissance de cette époque. Le scénariste participe lui aussi à la reconstitution historique, en plus de celle visuelle consistante et solidement documentée du dessinateur. À l’évidence, le récit respecte l’histoire personnelle de Léopold II (1835-1909), sa relation avec Blanche Delacroix (1883-1948), le décès du prince Léopold, le développement d’Ostende comme station balnéaire, et aussi la visite de Mozaffareddine Chah (1853-1907), le résident James Ensor (1860-1949, artiste peintre, graveur et anarchiste belge). Plus que respecter le contexte historique, l’intrigue en découle, y est indissolublement liée, serait fondamentalement différente si elle se déroulait ailleurs ou à une autre époque. Le récit relie également des particularités comme les spécialités de cette ville balnéaire (en particulier le goût d’Ansor pour les crevettes), et la collection de masques de James Ensor par rapport à Ansor, car il estime que son travail consiste bien à démasquer les individus.


Dans un premier temps, le lecteur comprend bien l’opportunité pour le scénariste de proposer une nouvelle série se déroulant en Belgique avec un nouveau personnage pour mettre en valeur les artefacts historiques de la belgitude du début du vingtième siècle. Il peut entretenir quelques réserves sur les caractéristiques graphiques tout public du dessinateur. Très vite, il ressent la richesse des dessins, la solidité remarquable de la reconstitution visuelle. Puis celle tout aussi consistante de l’évocation de Léopold II et de son amante, de l’urbanisme d’Ostende et de son artiste résident James Ensor. L’intrigue policière suit une trame classique et tout aussi solide, avec des révélations finales évoquant le mode opératoire de Hercule Poirot. Classique et éprouvé, nourri par les lieux et le contexte historique et culturel.






mercredi 16 septembre 2026

Les chevaliers d'Héliopolis T04 Citrinitas, l'œuvre au jaune

Ni un homme, ni une femme, juste un fou de plus parmi les fous…


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 03: Rubedo, l'Œuvre au rouge (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-trois planches de bande dessinée.


À Londres en 1888, dans un pub au sein d’un quartier populaire, une prostituée dit à ses amis qu’elle paye sa tournée, car cette nuit est sa nuit, elle va revenir dans une heure, un client généreux l’attend. Une autre professionnelle lui recommande d’être prudente, et de ne pas y aller seule, un autre lui dit qu’elle pourrait demander à Chulo de l’accompagner, une dernière ajoute que son client, c’est peut-être l’éventreur. Elle répond qu’il n’y a pas à s’inquiéter, son client est une cliente. Elle sort du Red Owl et se rend à son rendez-vous. Dans une zone déserte, elle retrouve une jeune femme masquée et l’enlace. La cliente sort discrètement un scalpel et lui tranche la gorge d’un geste vif et précis. Puis elle l’éventre et récupère une partie de ses viscères. Le lendemain, les crieurs de journaux annonce : Jack l’Éventreur a assassiné une autre prostituée ! Comme d’habitude, il lui a arraché les ovaires !!



Ailleurs, dans la chaîne de montagnes des Pyrénées espagnoles, où se trouve la nouvelle Héliopolis, Fulcanelli présente une petite fiole métallique à Asiamar en lui commentant : L’huile pure réalisée à partir de la couronne de Marie-Josèphe est enfin prête, ces trente gouttes sont un élixir de longue vie. Chaque goutte, c’est mille années de vie. Mais il ne peut en boire qu’une à la fois. S’il en avale plus d’une, son corps explosera. Fulcanelli lui demande s’il veut mettre sa vie en jeu. Asiamar répond que bien sûr qu’il veut, il a cent-dix ans et plus grand-chose à perdre. C’est au tour de Tadeo de s’adresser à lui : Au sommet de la montagne sacrée, Asiamar boira l’élixir alchimique. XVII répond qu’il craint ne plus avoir la force de l’escalader. Son interlocuteur le rassure : il n’a plus à prouver sa force, c’est Beto qui va le hisser jusqu’en haut. Il a déjà accompagné certains d’entre eux. Il lui dira comment accomplir le rituel de Citrinitas, l’œuvre au jaune. Le grand gorille doté de conscience s’élance avec Asiamar accroché à son dos, et il atteint rapidement le sommet. Il installe le jeune chevalier au centre d’un tracé labyrinthique en forme de cercle, en lui répétant que s’il veut vivre ses premières mille années, il doit accomplir le rituel Citrinas. Il énonce les consignes : Mettre une seule goutte sur sa langue, sans l’avaler. S’il avale la goutte avant, son corps se désintègrera… Il sera seul pour lutter contre lui-même. À son soleil intérieur, il lui faut ajouter la puissance du soleil extérieur, et pour cela, vaincre son ouragan ardent, et s’immerger en lui. Il arrivera en son centre et là, il passera vingt-deux jours à absorber cette inimaginable chaleur. S’il résiste à tout cela, alors seulement, il pourra avaler la goutte sacrée… et son corps flétri rajeunira. Le corps astral d’Asiamar se trouve attiré par une énorme boule de feu.


Dernier tome de cette tétralogie, l’horizon d’attente du lecteur comprend une résolution de l’intrigue principale en bonne et due forme, et de préférence l’aboutissement également des intrigues secondaires. En effet, le récit aboutit à une résolution claire, d’une certaine envergure, ouvrant vers un futur à construire, les chevaliers d’Héliopolis pouvant potentiellement apporter leur pierre à l’édifice, voire conduire l’humanité sur le chemin de la progression spirituelle collective et personnelle, en l’accompagnant dans un processus de transformation alchimique, en passant par les quatre étapes Nigredo, Albedo, Rubedo et Citrinitas, dans cet ordre un peu anticonformiste. Le dessinateur et le coloriste continuent à faire des merveilles, un enchantement visuel, avec le souffle du grand spectacle et de l’élan romantique de la jeunesse. Toujours très en verve, le scénariste continue d’introduire de nouveaux éléments, pas forcément attendus, comme le célèbre tueur en série œuvrant à Londres en 1888, ou en revenant dans le passé alors qu’un chevalier d’Héliopolis rencontre Louis XV (1710-1774), puis la reine de France Marie-Caroline-Sophie-Félicité Leszczynska (1703-1768). En cohérence avec les tomes précédents, il s’empare de l’Histoire pour mieux la plier aux besoins de son scénario, avec entrain et sans remords, que ce soient les détails des mutilations monstrueuses perpétrées par Jack l’éventreur, ou la descendance de la reine de France.



De manière tout aussi cohérente, le dessinateur poursuit dans sa veine réaliste et détaillée, descriptive avec de belles ambiances lumineuses. Cela commence par des tons entre ocre et sépia pour le pub, puis des très belles nuances de bleus dans le terrain de vague de nuit. Le haut de la page suivante met en avant la grisaille londonienne rendue encore plus cafardeuse par l’annonce d’une nouvelle victime de l’éventreur, et sans transition, sur la même page, c’est l’air pur d’une chaîne montagneuse avec des nuages cotonneux, avant de basculer vers un ciel plus brun au sommet de la montagne, permettant de glisser naturellement vers les oranges bruns du soleil et le bleu plus pâle et plus froid du corps astral. En fonction de ses goût personnels, le lecteur se sentira plus touché par le bleu gris de la première rencontre, également nocturne, entre Asiamar et Vénus, la nuée de corbeaux dont le corps noir est enveloppé de flammes, les teintes verdâtres de l’asile de Bedlam, des verts plus sombres pour le laboratoire industriel de Vénus, ou encore la teinte mordorée quand… Oups ! Non, pas un tel divulgâcheur… À nouveau, le dessinateur se donne sans retenue pour donner à voir toutes les péripéties du récit, des éléments quasi gore (le coup de scalpel tranchant net le cou et la jugulaire, les mains de l’éventreur fouaillant l’abdomen ouvert de sa victime pour en extraire…), le combat acrobatique entre Asiamar et Vénus dans des échafaudages, une scène incroyable où les mains de Vénus façonnent un matériau primordial pour en faire une silhouette féminine, un acte de création déconcertant, ou encore cette scène finale dans cette teinte mordorée où… Oups ! À nouveau un faux pas qui se serait avéré un commentaire trop révélateur…


Quel que soit son degré de surprise à découvrir que le récit se nourrisse de la légende de Jack l’Éventreur, le lecteur se trouve à nouveau projeté dans ce monde, dans ces lieux si concrets, si palpables. Il prend le temps d’observer la table grossière en bois du pub, les deux bougies posées sur de simples coupelles, le sol en pierre, les carreaux de verre épais et ne laissant passer qu’une partie de la lumière, le tonneau près du comptoir, etc. À nouveau, en fonction de ses préférences, il va prendre son temps pour plus détailler la tenue de Jack l’Éventreur, la texture de la roche dans les Pyrénées espagnoles, le bouillonnement de l’énergie du soleil, les mouvements de la fourrure de gorille de Beto, la minutie du détail des éléments de Tower Bridge en construction, la beauté du jardin devant le petit Trianon, les câbles et les tuyauteries des éprouvettes de gestation à taille humaine, les débris de Londres sous les bombes en 1941, ou la forme du vaisseau spatial (Oups ! le morceau est lâché…). Le bédéaste fait preuve d’un investissement de chaque séquence, chaque planche, concevant une prise de vues et un découpage spécifique à chaque action ou chaque discussion, afin de mette aussi bien en valeur l’enchaînement logique des mouvements lors d’un affrontement physique, que les gestes machinaux lors d’une conversation et ceux plus révélateurs.



Donc, le scénariste pilote son intrigue de manière à arriver à une résolution apportant la satisfaction de l’aboutissement. Mais quand même… En cours de route, le lecteur en vient à ressentir des émotions contradictoires. Avec un peu de recul, phagocyter les crimes de Jack l’Éventreur s’avère totalement en phase avec le reste de la série, qui a déjà intégré des éléments comme la couronne de Marie-Josèphe, la main de Napoléon Bonaparte sous son gilet, ou encore la retraite de Russie, un tigre, la guillotine, etc. Toutefois à une deux reprises, il se dit que le ton de la narration dépare du tout. Il y a la révélation énorme sur la véritable nature de Fuxi qui pousse le bouchon vraiment très loin, qui constitue une sorte d’accélération de l’intrigue jusqu’à des ellipses monumentales et des cases qui donnent la sensation d’une présentation condensée qui aurait dû faire l’objet de plusieurs pages. Même sensation de déphasage avec la révélation de ce que les Chevaliers d’Héliopolis ont fait subir à Vénus Blavatsky (un hommage à Helena Blavastki, 1831-1891, une occultiste, cofondatrice de la Société théosophique et théoricienne de la théosophie) : une abjection peut-être pire qu’un viol. Dans le fil du récit, cet aveu ne passe pas : trop sadique, trop en décalage avec le reste… Même un lecteur indulgent éprouve des difficultés à accepter que cet acte ignominieux soit raccord avec la politique pratiquée sur Sirius. C’est comme si la série avait été raccourcie d’un tome ou deux et que le scénariste avait dû condenser son intrigue au point qu’elle en perde sa cohérence faute de pouvoir étoffer certains choix. De fait, cette narration accélérée a pour effet de cantonner les femmes à un rôle purement décoratif, et de faire-valoir pour les chevaliers d’Héliopolis. Un comble quand dans le tome précédent, le caractère hermaphrodite d’Asiamar semblait constituer l’évolution logique du processus de transformation alchimique. Et d’ailleurs où est passé Napoléon Bonaparte ?


Un dernier tome à la narration visuelle toujours aussi solide et enchanteresse, substantielle, inventive et pleine d’entrain. Une intrigue qui continue de se nourrir d’éléments historiques arrangés à la sauce du scénariste. Traditionnellement la troisième phase du Grand Œuvre alchimique que le scénariste a ici placée en dernier : la transmutation solaire et de l'épuration, affiner et de recombiner les éléments épurés… Alors qu’il s’était tenu à l’écart de ses excès sadiques habituels, le scénariste en met en scène un (les éventrations et mutilations) et en évoque un second ignoble, tout en surenchérissant dans les rebondissements improbables. Pour conclure sur la formation d’une équipe de surhumains (presque une équipé de superhéros… dont les aventures ne seront jamais contées. Le lecteur en ressort avec le sourire aux lèvres devant une telle accumulation virant au kitsch, et le regret que cette conclusion détonne par rapport aux trois précédents tomes.



mardi 15 septembre 2026

L'appel de la montagne

Le trio est épuisé mais soulagé. Ils n’ont qu’un mot à la bouche : MERCI !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Mona Leu Leu pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trente-deux planches de bande dessinée.


Dans une maison de montagne, au creux de la vallée, dans le silence de la nuit, un petit groupe de trois jeunes gens sortent dehors pour entamer une randonnée, l’ascension de l’Aiguille. Au dehors tout est calme, sans bruit, sans vie, dans teintes bleutées de la lumière reflétée par la neige. Après de longs préparatifs et un suivi attentif de la météo, tout est prêt et le trio s’élance. Ils ont revêtu des vêtements chauds adaptés à la randonné, portent leur sac à dos, et ils ont chacun ajusté une lampe frontale sur leur tête, enserrant leur bonnet ou leur casquette. La météo a annoncé qu’aujourd’hui il fera grand beau ! Idéal pour atteindre cette fameuse Aiguille que ces montagnards ont tant de fois observée depuis leur hameau. Ils marchent tranquillement le long du chemin qui s’élève sur le flanc de la montagne en serpentant, en papotant de temps à autre, un sourire de contentement aux lèvres. Progressivement ils prennent petit à petit de l’altitude et le hameau finit par apparaître en contrebas, un peu plus petit. Sans qu’ils s’en aperçoivent, une chouette les survole plusieurs mètres de hauteur dans le ciel. Après quelques temps, les premières lueurs de l’aube apparaissent alors que la lune termine sa journée. Des fleurs deviennent apparentes de part et d’autre du chemin. Un papillon passe silencieusement d’un côté. La lumière naissante fait apparaître le sol du chemin que la neige ne recouvre pas. La forêt se réveille au rythme des papillons, des crocus et des centaurées.



Du haut de son nid, une chouette chevêchette s’apprête à se coucher. Elle observe ces trois amis qui s’enfoncent progressivement dans la forêt, leur pas feutrés se dessinent dans la neige aux lueurs bleutées. Les trois marcheurs traversent une forêt, sur un chemin qui continuent de monter, la pente se faisant maintenant sentir. Enveloppés par les odeurs de bouleaux et d’érables, ils avancent silencieusement afin de préserver la quiétude des lieux. Malgré leur discrétion, ils sont repérés par un nouveau compagnon, un renard, un brin peureux. Il se tient à une vingtaine de mètres, un peu plus haut sur le chemin et il les regarde. Puis, à la vue du trio, le renard prend la fuite et remonte à la travers la forêt, disparaissant entre les pins. Il court, il saute sur les talus enneigés et se faufile entre les arbres dont les parfums se mélangent à la fraîcheur du matin. Soudain une autre odeur attire son attention… Le renard a ralenti l’allure, puis il s’arrête et observe. Il vient de repérer sa proie qu’il guette avec passion. À quelques mètres de lui, se tient un lièvre. Une course effrénée à flanc de montagne débute entre le renard affamé et le lièvre apeuré cherchant son terrier. Mais en quelques bonds, ici et là, le lièvre s’échappe… et le renard perd de vue sa proie. Il est temps pour lui de rentrer avant de devenir lui-même gibier.


Une image de couverture singulière : de zones irrégulières de différentes nuances de bleu, comme appliquées à grand coups de pinceau, et plus étonnant des taches orangées et jaunes. Même si cette alliance de couleurs peut le déconcerter, le lecteur saisit immédiatement ce dont il s’agit grâce au titre (L’appel de la montagne), à la présence de trois petites silhouettes encordées (il peut même distinguer leurs piolets et leurs sacs à dos), et celle d’un rapace planant haut dans le ciel. Si la curiosité lui prend, il déplie la bande dessinée, et il découvre que l’illustration de couverture s’étale sur la première et la quatrième de couverture pour former un magnifique paysage de chaîne de montagnes, avec également des touches de jaune et d’orange sur la partie gauche, donnant une impression inégalable de grand espace, de jeux de lumière sur la neige, de surfaces rendues douces par la couche de neige, d’arrêtes rocheuses acérées et escarpées. Le bleu du ciel dépourvu de nuage accentue encore cette sensation d’espace sans fin et de grand air pur, un délice à contempler. De fait, le récit emmène le lecteur en balade, sportive au vu du dénivelé, avec trois jeunes randonneurs bien préparés, enchantés et motivés à l’idée de faire l’ascension de cette aiguille qui fait partie de leur paysage quotidien, dont les qualités sont vantées par les gens du coin, qui a toujours dominé leur horizon, et qu’ils vont découvrir grâce à leur effort physique, dans le respect de la nature.



L’enchantement de la narration visuelle opère sa magie à chaque planche, avec ses couleurs inattendues et ses formes simplifiées, parfois proches de l’icône. Quels que soient son âge et sa façon d’apprécier les images, le lecteur sent qu’il est sous leur charme. Dans les deux premières planches, les premiers rayons du jour commencent à poindre, modifiant progressivement la perception des couleurs, dans la luminosité rehaussée par leur réflexion sur la couche de neige. Tout commence avec des nuances de bleu, d’abord sombre, et puis quelques surfaces d’un bleu plus clair. Le lecteur ne prête pas immédiatement attention aux teintes violettes, n’y voyant qu’une façon de faire ressortir quelques pousses végétales. Dans les deux pages suivantes, le dessinateur introduit des violets plus soutenus pour certains troncs de bouleaux et d’érables, avec des formes vertes pour leur feuillage, ce qui a pour double effet d’évoquer le passage de la nuit au jour, et également de mettre en évidence la variété des arbres pour qui sait les regarder. S’il est vraiment attentif, le lecteur détecte également la présence de la chouette chevêchette évoquée dans le texte. Quelques pages plus loin, le dessinateur a conçu une illustration en double page, au fil de laquelle il a représenté le renard à cinq reprises dans autant d’endroits différents, essayant de rattraper un lièvre… en vain. La majeure partie de la scène se déroule sur fond blanc, avec quelques traces gris bleuté pour les marques de pattes, quelques zones bleu foncé violet pour les rochers affleurants, quelques troncs d’arbres en haut à gauche, et s’il est attentif, le lecteur se rend compte qu’il y a la silhouette des trois marcheurs en haut à droite. Le contraste est saisissant avec la vue du ciel en plongée sur les cimes des chaînes de montagne. Encore plus avec l’illustration en double page montrant le flanc de montagne après l’avalanche : plus une seule zone de blanc. Il y a également bien sûr les deux tons d’orange lorsque les marcheurs sont à l’intérieur de leur tente.


Le lecteur prend également rapidement conscience de l’habileté avec laquelle le dessinateur fait usage de formes simplifiées, de formes géométriques, jusqu’à des représentations proches de la simplification conceptuelle ou iconique en 2D. Sur la même page, il découvre un papillon avec un motif visuel sophistiqué sur ses ailes, et un tronc d’arbre comme aplati en deux dimensions, presqu’un rectangle avec comme des zébrures de blanc sur fond violet pour évoquer les irrégularités de l’écorce. Dans la double page suivante, c’est le feuillage d’un arbuste qui ressemble à un simple découpage aux formes arrondies, dans une feuille de papier violette. Alors que le renard court dans la forêt, les arbres forment comme un rideau de raies verticales alternant des teintes de bleu, de violet, de jaune. Et tout finit sur une double page représentant les flancs enneigés de la montagne, avec à nouveau ces touches de couleurs quasi conceptuelles. Ce mode de représentation génère à la fois des impressions sensorielles, essentiellement visuelles dans l’esprit du lecteur, et une sensation d’irréalité, pouvant être associée à celle d’un conte, mais aussi à cet effet de coupure en évoluant dans un environnement si différent du quotidien urbain ou du train-train civilisé.



Dans la mesure où le public cible de cette œuvre se situe chez les enfants, l’histoire suit une trame simple et linéaire, commençant par une balade en montagne, avec une avalanche survenant avec l’atteinte du sommet de l’Aiguille. Les trois marcheurs restent sans nom. Le récit est dépourvu de dialogue. Seules deux annonces sont prononcées par le biais d’un téléphone portable. L’histoire est racontée par la voix impersonnelle d’un narrateur omniscient. Ce mode narratif permet d’attirer l’attention du lecteur par le biais du choix des adjectifs qualificatifs et de ce qui est commenté. Ainsi il s’agit de longs préparatifs, d’une fameuse Aiguille, de pas feutrés, d’un renard peureux, d’un majestueux rapace, d’un assourdissant vacarme, etc. Le texte s’attache aussi bien à la forêt, à la neige, qu’à la faune (papillon, chouette chevêchette, renard, lièvre, marmotte), qu’à l’évolution des conditions météorologiques et à la montagne. Le lecteur sent que l’autrice évoque en sous-texte la faune, la flore, la beauté de l’environnement, la préparation et la connaissance du milieu, l’effort physique et… l’imprévu. L’âge des marcheurs n’est jamais précisé : grands adolescents ou jeunes adultes peut-être. Ils ne paniquent pas lors de l’avalanche, et ils font preuve de solidarité. Ils se conduisent comme des individus responsables et conscients de leurs limites, faisant appel au secours, sans acte de bravoure inconsidéré et voué à l’échec, acceptant et sachant qu’ils ne font pas le poids face aux forces de la nature.


Un petit tour en montagne, une promenade de santé… plus que ça une ascension sur un sentier facile qui grimpe vraiment, en haute montagne. Une balade étonnamment colorée, dans les deux sens du terme : des couleurs révélant les différentes formes de flore, et un choix de palette jouant sur les impressions créées. Une faune classique de ce type de région, et toujours aussi enchanteresse à côtoyer en vrai. Une narration facile à la fois sur le plan visuel, à la fois pour la linéarité de l’intrigue. Un réel charme, celui du grand air, celui du dépaysement, celui du calme et de la sérénité. Une vraie catastrophe, une avalanche, et des réactions à taille humaine. Une belle histoire.



lundi 14 septembre 2026

Mathis et la forêt des possibles

Quoi qu’il arrive, de toute façon, on n’est jamais la même chose qu’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jiri Benovsky pour le texte et les images. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé Pour aller plus loin. Celui-ci commence par deux pages de texte, portant le titre de : Je suis une longue suite de personnes différentes, dans lequel l’auteur explicite ses intentions, ainsi que les références philosophiques qu’il a utilisées. Les six pages suivantes composent un chapitre intitulé : L’intelligence artificielle et l’importance de l’effort, avec des parties intitulées Simple comme une IA, Sommes-nous inutiles ?, L’art et la valeur, Work un, progress, Les IA et l’homo sapiens, Respect et éthique. En vis-à-vis de la première planche de la bande dessinée, un texte précise : Les images ont été produites par l’auteur à partir de l’outil en ligne Midjourney qui fait appel à l’intelligence artificielle (IA), puis ont fait l’objet d’un travail de recréation en tant qu’œuvres originales exclusives.


Personne ne sait depuis combien de temps la Forêt existe. Qui la connaît sait ses mystères. Qui ne la connaît pas ne peut que s’y perdre. Qui l’a fréquentée n’en dira mot. Certains secrets ne sont pas bons à dire. On dirait que les arbres écoutent et comprennent ce qu’on dit. La Forêt est millénaire. Les humains l’ont désertée au profit des villes en béton. Dans la quiétude de l’absence des hommes, la forêt prend conscience d’elle-même. Son esprit émerge, grandit. Elle s’éveille. Blagueuse, insoumise, elle permet l’existence de toutes sortes de créatures, petites et grandes, que l’œil humain ne peut apercevoir.



Mathis habite une maison perdue au milieu de la forêt. Il est assis devant sa table de travail car il a des devoirs à faire. Il n’y a pas d’école à des heures de vol de corbeau, mais ses parents pratiquent l’école à la maison : ça ne veut pas dire pas de devoirs. Ça veut dire : École tout le temps ! Ce matin, ses parents sont partis travailler au lever du soleil. Pour tout dire, c’est toujours sa mère qui lui donne les devoirs à faire le matin. Son père, lui, il dit seulement : Oui bien sûr, chérie. Ce qui le préoccupe, ce ne sont pas ses devoirs. C’est la Forêt. Ses parents en sont les gardiens. La Forêt a besoin d’eux. Que l’on s’occupe d’elle. Depuis quelques mois, ils sont inquiets. Ils n’en parlent pas à la maison, mais Mathis n’est pas sourd et aveugle : quelques départs de feux dont on ignore l’origine, quelques points d’eau asséchés. Des choses se passent. Lui, il n’aime pas les maths ni la grammaire. Ce qu’il aime c’est la géographie et les sciences de la Terre. Il adore les cartes. Il en a toute une collection. Il promène ses doigts dessus et son index devient un engin volant qui le transporte au-delà des frontières de la forêt. Il visite des villes, il se promène au bord de la mer, il fait l’ascension de montagnes enneigées. Ça fait rêver. Heureusement, Loïc, la petite souris, et Richard, l’araignée, sont là. Ensemble, ils arrivent à finir les devoirs plus vite pour ensuite aller jouer.


Voilà un album très particulier : un conte pour enfants, un auteur qui annonce d’entrée de jeu que les illustrations ont été réalisées par une intelligence artificielle, et un copieux dossier final qui s’adresse aux adultes. Qu’il ait pris connaissance ou non du mode de réalisation des illustrations, le lecteur découvre des images qui mélangent des éléments photoréalistes par endroit, une mise en couleurs d’une richesse impossible dans ses effets spéciaux (effets irisés, effets estompés, halos de lumière dorée intense, textures pouvant atteindre une complexité folle, peau humaine aux dégradés lissés impossibles), composition d’une image à couper le souffle et en même temps dégageant une sensation composite. L’usage de l’infographie et de ses innombrables possibilités saute au visage du lecteur. D’un autre côté, s’il envisage cet ouvrage comme des illustrations mises bout à bout, cela constitue une forme acceptable qui fait sens pour un conte. En fonction de son degré d’exigence et de sa sensibilité, le lecteur peut également mettre le doigt sur d’autres spécificités, sur lesquelles l’auteur attire également son attention dans le dossier de fin : difficulté de maintenir une cohérence visuelle dans l’apparence de Mathis d’une case à l’autre, beaucoup de plans de prise de vue de face, lorsqu’un personnage est présent il est quasiment systématiquement le seul dans une case donnée. Le lecteur garde à l’esprit que ces illustrations ont été réalisées avec la limitation des outils disponibles à l’époque de la réalisation de la BD, en 2023.



Indépendamment de leur mode de réalisation, les images rayonnent d’une sensation de féérie du début jusqu’à la fin. Dès la première, le lecteur est sensible à la luminosité. Il y a cette clarté qui réussit à passer par les interstices entre la frondaison des arbres. Il y a ces rais de lumière qui touchent le sol éclairant des feuilles, de la mousse, de l’herbe. Et puis la maison apparaît éclairée de l’intérieur d’une lumière d’une qualité différente, orangée, évoquant une source artificielle. Tout du long du récit, l’état d’esprit du lecteur va se retrouver sous l’influence de ces lumières variées : les petites bulles roses autour d’un carnivore, les jaunes autour d’une sorte de tronc d’arbre, celle qui traverse des vitraux brouillant leurs motifs, celle de type feuille d’or pour les lucioles, qui deviennent des points vert chartreuse alors qu’elles s’égaillent dans la forêt, le fin contour blanc déchiqueté autour d’une masse sombre dessinant un visage dans le ciel, les splendides taches bleues constellant le corps de la démone salamandre, les flammèches vives et acérées d’un feu de forêt, le rouge-rose plus vrai que nature des quasi fraises, l’effet d’écume d’un tourbillon, etc. À chaque page tournée, le miroitement des couleurs produit un effet quasi hypnotique sur le lecteur.


Ce même effet se produit avec les ce qui est représenté dans les illustrations, c’est un festival de féérie. La maison dans les bois semblant avoir été construite à partir du fût d’un immense arbre, avec même trois arbrisseaux poussant sur son toit, cette bibliothèque au nombre d’ouvrages semblant infini dans une pièce trop grande pour pouvoir être contenu dans la cabane vue de l’extérieur deux pages avant. Il est possible de passer plusieurs minutes à détailler les rayonnages pour apprécier la variété des tranches des livres, et essayer d’identifier les autres objets se trouvant ça et là sur les rayons. Puis ce sont les reprographies de cartes à l’ancienne, avec un trait de plume d’une précision parfaite.la cage à lucioles faites de fines branches d’arbres, la maquette d’un galion pirate à la conception fantastique, au niveau de détails exquis, etc. L’auteur a également pris soin de mettre en œuvre un bestiaire fantastique à la fois étrange et doux : les espèces de champignons avec un œil sur leur chapeau, une forme de tronc d’arbre avec un œil et une bouche, ainsi que des lumières à l’intérieur, quelque chose évoquant un escargot avec une coquille aux motifs délicatement nacrés et un œil énorme, un renardeau à la fourrure fantastiquement douce, une grenouille rose trop mignonne, etc. Le lecteur prend conscience de la quantité de détails incroyablement élevée pour la flore également, l’auteur sachant varier de la précision photographique pour des feuilles à de simples silhouettes découpées dans la lumière. La rétine du lecteur est à la fête à chaque page. Comme il le précise dans le dossier de fin, l’auteur a réalisé un vrai travail de composition de pages pour obtenir une narration séquentielle, réussissant à compenser les limites du logiciel utilisé, que ce soit sur la cohérence des représentations d’un même personnage ou d’un même lieu d’une case à l’autre, ou sur la prédominance des cadrages de face.



Pour le jeune lecteur, le récit s’attache à un garçon vivant dans un endroit merveilleux, une maison intégrée à une forêt féérique, une situation où il se retrouve tout seul à choisir ce qu’il souhaite faire, avec la possibilité de désobéir, pour un temps assez long, plus de vingt-quatre heures. Il va faire une bêtise, être la proie d’une colère irrépressible, et s’aventurer dans la forêt pour demander l’aide de la démone salamandre puis du vieux Lenny. Il est possible que leurs conseils et explications apparaissent fantastiques au jeune lecteur, voire absconses, et que le mode d’expression du Vieux Lenny en haïkus soit difficile à appréhender. Dans les premiers propos de la salamandre, le lecteur adulte identifie la célèbre maxime d’Héraclite (-544 à -480) reformulée par Platon : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Dans le dossier final, l’auteur explicite les autres concepts philosophiques mis à profit dans le cours du récit, ainsi que les philosophes correspondants : Dharmakirti (600-660), David Kellog Lewis (1941-2001), David Parfit (1942-2017), Theodore Sider. En particulier, il développe la notion de perdurantisme (la version de David Lewis) et celles irréconciliables de présentéisme et d’éternalisme. Ces explications viennent enrichir et prolonger le conte, menant jusqu’à la théorie de la relativité.


Dans les six dernières pages, l’auteur passe en revue différents aspects du recours à l’intelligence artificielle générative d’images pour réaliser une bande dessinée. Le lecteur garde à l’esprit que l’ouvrage a été réalisé en 2023, alors que ces technologies étaient encore dans leur phase initiale de développement, et que les questions éthiques et morales allaient atteindre le grand public deux ou trois ans plus tard. Il évoque déjà le risque d’obsolescence ou plutôt d’inutilité qui menace l’être humain alors que les intelligences produisent beaucoup plus vite dans des domaines qui étaient jusqu’alors considérés comme relevant de l’intelligence humaine. Il considère que cette facilité d’usage et rapidité de production menace la possibilité pour l’individu de vivre une expérience optimale, c’est-à-dire une expérience fortement immersive au cours de laquelle l’être humain est en train de penser exclusivement à ce qu’il fait. Il fait observer qu’en ce qu’il concerne il a pu vivre une expérience optimale en composant sa bande dessinée, à partir d’images réalisées par IA. Il aborde enfin la question du respect et de l’éthique, c’est-à-dire que les IA sont entrainées à partir d’œuvre réalisées par des humains, foulant au pied la notion de propriété intellectuelle et des rémunérations associées. D’un point de philosophique, il rappelle que Rien ne vient de rien, évoquant Parménide, reconnaissant que la frontière entre inspiration et plagiat peut être ténue, tout en estimant que toute personne s’inspire toujours de ce qui a été fait avant.


Une expérience de lecture pour le moins singulière. L’auteur tire profit des possibilités de l’intelligence artificielle pour générer des images d’une grande densité d’informations visuelles à partir de ses commandes, pour bâtir une bande dessinée, en prenant soin d’établir une narration visuelle, ce qui lui demande de s’adapter aux limitations de l’outil qu’il utilise (en particulier les problématiques de cohérence). Le jeune lecteur découvre un conte merveilleux aux visuels enchanteurs, aux leçons risquant de rester absconses. Le lecteur adulte plonge dans une bande dessinée dont il perçoit la nature d’illustrations très élaborées, et la présence sous-jacente de concepts philosophiques sophistiqués. Il prend grand plaisir à lire le dossier final que ce soit pour l’explicitation desdits concepts philosophies, ou pour les questionnements de l’auteur sur l’usage de l’outil IA pour réaliser une bande dessinée. Intéressant et déstabilisant.



jeudi 10 septembre 2026

La Mondaine T02

Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !


Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.



Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.


Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.



La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.


Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).



D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.


Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.


Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.



mercredi 9 septembre 2026

La langue des vipères

Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juliette Brocal pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt planches de bande dessinée.


Dans la grande abbaye de Réol, la jeune Iodis, treize ans, est en habit de novice, présentée à son éminence, lors d’une cérémonie dans la grande église. Celui-ci demande comment il se trouve qu’elle ne soit pas encore entrée en initiation. La responsable l’informe qu’elle le sera l’année prochaine, et qu’elle étudie d’ores et déjà la grammaire avec les doctes, elle démontre une aisance remarquable avec la langue. Le cardinal Palamède d’Aurance demande une démonstration. Docile, Iodis réalise une divination et en exprime le résultat à haute voix : Ce matin, les ambassadeurs longitans sont arrivés avec dix cavaliers. À la basilique de grande Madone, le cardinal a adressé une harangue pour la Saint Sàvi. Elle continue : Ensuite, à la seizième heure, il les a menés dans la seconde chambre, ils sont restés jusqu’à vêpres sonnées. Le soir, il a rejoint sa majesté le prince, et ils ont soupé des tourtes. Le cardinal est impressionné : la syntaxe est un peu paresseuse, mais l’intonation est remarquable. Il ne s’attendait pas à inculquer grand-chose à cette enfant-là. La sœur lui fait observer que c’est le sang de l’éminence qui parle. Il ordonne que Iodis entre en initiation rapidement. La sœur acquiesce.



Dix ans plus tard, dans la Cité-État de Masséa, une longue procession funéraire s’avance vers la basilique. Parmi elle, des religieux portent le lourd cercueil du cardinal Palamède d’Aurance. Devant la foule assemblée, le nouveau cardinal prend la parole, avec le souffle court, prononçant un discours haché : Ils sont réunis ce jour… pour rendre hommage à son éminence… le cardinal Palamède d’Aurance… seigneur de la très noble maison princière de Masséa… haut prélat de leur sainte Église… et magistrat…Hum… de la chambre méridienne. Après de grands services rendus… à la grande principauté… son parlement… et ses monarques… Son âme est retournée au divin… et à la très sainte madone… mère, et… Ahem… Mère et souveraine, hum, de tous. Pair de sang des Aurentides… comme des Malamaure et de Casteldoble… Vainqueur des hérésies d’Oranie et de Garona… À un balcon en étage, les novices se moquent de son élocution : C’est rude de faire dire un palmarès aussi long à un bonhomme qui le souffle aussi court. Avec son éminence, il y a de quoi tenir jusqu’aux vêpres, etc. Césaire fait remarquer à Iodis que le défunt est son portrait tout craché. Cette dernière décide de s’esquiver, et elle saute par-dessus la rambarde, bientôt suivie par son ami qui prend l’escalier. Ils décident d’aller manger un gâteau assis sur un quai du port. Césaire raconte qu’il a pu parler de sa thèse au bibliothécaire du collège des doctes : avec un peu de chance il aura une permission pour sortir voir les archives le mois prochain.


Une couverture très attirante : deux jeunes personnages (le lecteur apprend en cours d’histoire qu’il s’agit de deux jeunes femmes au début de leur vingtaine), une grande peinture en arrière-plan d’un chevalier terrassant un serpent (avec bel effet de jaune soutenu pour les yeux de ce dernier) et se devinent des portraits plus petits en arrière-plan dans le tiers inférieur de l’illustration. Un prologue rapide de trois pages établissant l’environnement du récit, une forme de haut moyen-âge dans un milieu religieux, une Église organisée avec une hiérarchie formalisée, et l’usage d’une langue enseignée dans cet ordre qui permet d’effectuer des divinations sur le passé ou sur le temps présent. La première partie, intitulée Iodis, s’ouvre avec un magnifique dessin occupant les deux tiers supérieurs de la page : la basilique vue de l’extérieur avec la procession qui commence à y pénétrer. Le lecteur apprécie immédiatement la finesse des traits, la délicatesse des formes détourées, la solidité des couleurs qui leur donnent de la consistance, l’habile dosage entre les éléments familiers et les détails particuliers, ce qui le place entre un monde qu’il connaît et des spécificités qui attestent de sa nature fictionnelle, en cohérence avec la pratique de la divination. Le lecteur apprécie la luminosité et les détails qui établissent un climat de nature méditerranéen. Alors que le récit progresse, il constate l’investissement de l’autrice pour concevoir et réaliser un monde concret et tangible avec une cohérence interne irréprochable.



En entamant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de sa forte pagination, sans toutefois savoir à l’avance, comment l’histoire sera racontée et quel en sera l’enjeu. L’introduction compte trois pages : elle expose rapidement la situation du personnage principal, c’est-à-dire une adolescente issue d’une union non reconnue, placée dans l’institution de l’Église, avec toutefois une marque physique, une tâche lie de vin, qui ne laisse aucun doute quant à l’identité de son père. Passage de dix années, et le premier chapitre la montre étudiante, avec un avenir dépendant entièrement d’être choisie par les abbés pour pouvoir devenir doctorante. Le récit la montre avec son ami Césaire, et en compétition avec Halcyon, une jeune femme de son âge, ne se mêlant pas au groupe d’étudiants, et parfois surprise en discussion avec l’abbesse. La narration visuelle montre cette situation de manière prosaïque et descriptive : les discussions entre amis, les études pour apprendre la grammaire et l’hagiographie (les deux points faibles d’Iodis), les différents lieux de l’abbaye, de la bibliothèque au port, en passant par l’atelier de peinture, la grande salle d’honneur, l’église, avec les tenues religieuses, les statues des saints, la belle architecture des bâtiments, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que l’autrice prend son temps, ou qu’elle l’installe dans un roman avec une dimension naturaliste qui prend corps grâce à ces moments du quotidien. Quoi qu’il en soit, il se trouve immergé dans ce monde, dans son quotidien, sans d’autre indice sur le fil directeur de l’intrigue que le choix de la doctorante dans quelques jours.


Le lecteur se laisse alors porter par la narration, et profite de ce séjour dans un endroit si pleinement réalisé. Il observe les tenues vestimentaires, entre celle unisexe des étudiants constituée d’une robe vert olive, de collants et d’un bonnet, sans oublier la coupe de cheveux courts, celle des religieux blanche et plus longue, avec un couvre-chef plus sophistiqué et rouge, l’amure des chevaliers-pèlerins, les habits plus luxueux du prince-électeur Sàvi IX, de la princesse Séfia sa sœur jumelle, et des princes Léodric, Théodore, Fréonand, Cléonore et Héliopore, et les habits plus simples des paysans et de pécheurs de Sainte-Madone. Il observe les accessoires du quotidien comme les paniers à vendange, les tonneaux, les bouteilles de vin avec leur panier en osier tressé, les lourds tomes de la bibliothèque et les parchemins, les statuettes à l’effigie des saints et les simples bougies, les lanternes de verre, les bassines pour laver le linge, les nasses pour la pêche des homards et des cigales de mer, etc. L’artiste conçoit des prises de vue et des directions d’acteur adaptées à la nature de la scène : entre les réactions émotionnelles forts compréhensibles d’Iodis à l’injustice des circonstances, le comportement moins expressif de Halcyon, celui très maîtrisé des religieuses et des religieux, les discussions se faisant tout naturellement pendant les occupations banales, les moments plus dramatiques tels que la découverte du saccage du retable avec la châsse brisée de la relique, ou les magnifiques pages de divination à la frontière de l’onirisme.



Le lecteur s’adapte au rythme empreint de quotidien du récit, attentif à toutes ses composantes, qu’il s’agisse des particularités des rites religieux, de ce qu’il apprend lors des activités quotidiennes, des enjeux de financement de l’abbaye, des soupçons qu’Iodis entretient sur ce qu’elle perçoit comme les manigances de Halcyon, et l’enquête sur la disparition du frère peintre Marius. Il découvre que le récit se compose de la courte introduction, d’un chapitre consacré à Iodis, d’un autre à Halcyon, et d’un troisième à la fête de la Sainte Hermente. Il sent la curiosité le gagner sur les dissimulations de Halcyon, réelles ou imaginées par Iodis. Il sourit quand un des autres étudiants lui fait remarque qu’elle est un peu fâchée de s’être fait détrônée et qu’elle voit des rapports là où il n’y en a pas. Il prend bonne note de l’avertissement proféré par un autre : Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence. Il relève des jugements de valeurs portant sur d’autres facettes de la vie, comme Parfois on est mieux les uns sans les autres, c’est tout, ou L’élève est le reflet du maître. Alors qu’Iodis finit par comprendre les raisons des comportements de Halcyon qu’elle juge suspecte, et qu’elles doivent prendre une décision sur leur avenir, il prend conscience de ce que lui a raconté l’histoire. Sous ses yeux, il a pu voir comment l’une et l’autre de ces jeunes femmes s’adaptent et s’accommodent plus ou moins bien des règles de l’abbaye, et l’ordre social dans lequel elles évoluent. Chacune à sa manière vient d’une situation familiale en décalage avec ces règles et cet ordre. Habilement et élégamment, l’autrice met en scène l’effet qu’ils produisent sur elles, leur manière de réagir consciemment et inconsciemment, ce qui révèle des facettes de leur caractère et de leur personnalité profonde.


Langue de vipère, la langue des vipères, il y a des nuances entre ces deux formulations. Deux jeunes femmes ont la possibilité d’accéder aux études de doctorant dans la langue de l’Église, celle qui permet de faire des divinations. Les circonstances les ont mises en compétition l’une contre l’autre, et il se produit une disparition mystérieuse d’un des frères de l’abbaye. Une narration visuelle solide, aux couleurs ensoleillées, qui donne à voir cette vie d’étudiantes, le milieu religieux dans lequel elles évoluent, leurs efforts et leur curiosité bien naturelle, leurs motivations. Entre enquête et préparation d’un concours, un véritable roman qui plonge le lecteur dans un monde très abouti, qui fait vivre ces deux personnages avec élégance et habileté, montrant comment se forment leurs choix, en fonction de leur personnalité et des circonstances. Très belle réussite.



mardi 8 septembre 2026

L'Espignole

L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.



L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.


Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.



De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soumis à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.


Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.



Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.


Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.