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lundi 30 mars 2026

Le grand pouvoir du Chninkel

La paix reviendra quand les trois uniras…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été sérialisée dans le magazine (À suivre) du numéro 105 en octobre 1986, au numéro 114 en juillet 1987. Il a fait l’objet d’une édition intégrale en noir & blanc en 1988. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, et par Grzegorz Rosiński pour les dessins. Il compte environ cent-soixante pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une édition en couleurs en trois tomes (2001-2002, Le Commandement, Le Choisi, Le Jugement), la mise en couleurs ayant été réalisée par Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak), avec une édition intégrale en 2006. La dernière édition intégrale en noir & blanc s’ouvre avec une introduction de trois pages, rédigée par Benoît Mouchart, intitulée : Genèse du premier récit de Theologic Fantasy. Cet album a reçu le prix Alph'Art du public au festival d'Angoulême de 1989.


D’aussi loin que se souvenaient les ancêtres de des ancêtres, Daar avait toujours été un monde en guerre. Une guerre dont nul de se rappelait l’origine, une guerre sans trêve ni merci, sans quartier ni vainqueurs, que ne cessaient de se livrer entre eux trois les immortels. À chaque croisée des soleils, lorsque les ombres se rejoignent, le grondement de leurs armées en marché s’élevait aux trois points cardinaux. De Sep venait Barr-Find main noire et la masse écrasante de ses légions d’airain. De hor fondait Jargoth le parfumé et l’escadre mortelle de ses archers volants. De far se ruait Zembra la cyclope et la horde déchaînée de ses guerrières borgnes. Brutes sans visages, bardées de fer, juchées sur leurs pesants womochs cracheurs de feu… Cruels androgynes aux traits empoisonnés, fendant les airs sur les voiles végétales des orphyx carnivores… Féroces amazones à la paupière cousue, emportées au massacre par le galop d’acier de leurs traganes sauvages…



Sous le commandement des trois immortels, les armées s’affrontent : horreur absurde de la mort donnée et reçue sans même savoir pourquoi ! Qui étaient-ils donc qui avaient condamné ce monde à une telle infamie ? De quel néant d’abjection étaient-elles issues, ces races supérieures qui avaient contraint les différents peuples à une si atroce servitude ? Qui avait permis l’existence de ces trois immortels dont l’appétit de massacre et de sang semblait ne jamais devoir connaître de fin ? Quel crime abominable avaient donc commis ces peuples pour mériter cela ? À chaque croisée des soleils, recommençait la guerre. Une guerre sans quartier ni vainqueurs, dont il ne restait au soir des batailles, que le charnier des vaincus abandonnés aux dents de ronce des sheershecks bicéphales. C’est pourtant dans cette désolation qu’un jour se produisit ce que l’on appela plus tard le miracle. Alors que les charognards ont commencé à dépecer les cadavres, un petit homme, un Chninkel, se met à gesticuler, encore vivant, en effectuant de larges moulinets de hache pour les forcer à s’écarter et ainsi se frayer un chemin pour fuir. Il prend ses jambes à son cou, repère un énorme animal qu’il parvient à faire cracher en l’air, ce qui disperse enfin les volatils prédateurs. J’On peut s’éloigner du champ de bataille et trouver un endroit pour réfléchir.


Un peu intimidant d’entamer la lecture d’un tel classique, à la fois de savoir s’il sera à la portée du lecteur, à la fois la crainte de la déception du fait d’un horizon d’attente très élevé généré par les excellentes critiques innombrables. Le lecteur se sent vite rasséréné : la lecture est aisée et facile d’accès. Le style de la voix omnisciente ressort comme un langage un peu soutenu, avec une saveur littéraire, conférant une forme de solidité et de consistance aux composantes de ce monde imaginaire. De prime abord, les dessins peuvent sembler un peu denses, ou chargés en traits, pour autant le lecteur assimile ce qui est représenté au premier coup d’œil, pouvant décider de ralentir son rythme de lecture s’il souhaite s’immerger plus profondément dans chaque case en en scrutant les détails. L’artiste utilise une technique éprouvée : délimiter chaque forme par un trait encré, puis ajouter des informations visuelles supplémentaires dans chacune de ses formes. Dès les premières pages, le lecteur se dit qu’il pourrait toucher chaque surface, grâce au très gros travail de textures réalisé par l’artiste. Les aspérités des pierres du désert, la rugosité d’écorce des arbres sur lesquels sont perchés des charognards, les rares nuages dans le soleil, la carapace tannée des Womochs, la dense fourrure à poils longs des Tawals, le métal froid de l’armure de Barr-Find main noire, la fraise vaporeuse de Jargoth, etc.



Ainsi mis en confiance par une narration prévenante, le lecteur part à l’aventure aux côtés de ce drôle de jeune individu ressemblant à un croisement entre un nain et lutin, sympathique, générant une empathie découlant de son sentiment d’être dépassé et écrasé par des responsabilités démesurées par rapport à sa petite personne. Le lecteur ressent la connivence et la coordination entre dessinateur et scénariste qui travaillent ensemble depuis le premier tome de la série Thorgal paru en 1977. Que ce soient les races exotiques, les trois immortels, le bestiaire ou les Chninkels eux-mêmes, cela saute aux yeux qu’ils ont été conçus avec le souci d’être aisément différenciables et mémorisables. Le visage un peu allongé des Chninkels, leurs grands pieds, leur gros nez et leurs pupilles énormes comme dépourvues d’iris, l’aspect simiesque de Tawals, la morphologie gironde de G’wel, l’anatomie tentaculaire de Volga la devineresse, l’espèce de robot oiseau-véhicule doté de conscience, l’apparence efféminée de Jargoth, la vilaine maladie de peau de N’Ôm, autant de personnages inoubliables. Chaque lieu présente également des caractéristiques marquées, donnant ainsi corps au voyage de la quête du héros, du charnier du champ de bataille initial à la colline finale, en passant par Maelar le village des Chninkels, la Grande Eau, la fleur télépathe, les rameaux des branches de Sualtam, les arènes de Jargoth le palais de Zembria, le non-mode, etc.


Les auteurs savent marier l’intention de réaliser une bande dessinée de nature adulte, c’est-à-dire abordant des thèmes adultes, avec le sens de l’aventure et du spectacle. Le lecteur perçoit qu’ils ont pris plaisir à imaginer ce monde, et à concevoir des péripéties divertissantes, et parfois dramatiques. Tout commence avec les six pages qui introduisent la bataille, toutes construites sur le même découpage, trois cases de largeur de la page, des visions panoramiques donnant l’idée de l’ampleur de ce qui se déroule. S’il entretenait des réserves, le lecteur les voit s’envoler lors des deux pages où J’On est agenouillé devant U’N un grand parallélépipède noir immobile, où la prise de vue et le lettrage rendent la scène vivante. Le dessinateur se montre également un excellent directeur d’acteurs : le lecteur peut ressentir toute la bienveillance de J’On pour Bom-Bom et réciproquement même si ce dernier ne parle que par onomatopée. L’art de la mise en scène atteint un sommet lors des cinq pages dans le Non-monde, où chaque case est dépourvue de tout arrière-plan, et pourtant le lecteur peut voir les personnages se déplacer et bouger. Les auteurs abordent également la question de la sexualité soit empêchée (pauvre J’On) soit inventive lors de la relation de Volga avec le Chninkel, une séquence drôle, imaginative et émouvante, questionnant gentiment quelques représentations stéréotypées avec malice et humour.



La lecture s’avère fort plaisante, un drame reposant sur une question spirituelle (un individu désigné par une entité omnipotente, pour être le sauveur de son peuple et même de la planète), avec des moments d’humour (les tentatives empêchées de relation entre J’On et G’wen), et une intrigue très bien construite. Le personnage principal accomplit sa quête cahin-caha, presqu’à son corps défendant. Certains mystères qui peuvent sembler artificiels ou paradoxaux (l’origine des trois immortels par exemple), trouvant tout naturellement leur explication en cours de récit. L’issue est inéluctable, en cohérence avec les références revendiquées des auteurs. La question de la religion, ou tout du moins de la genèse d’un messie, est abordée sous l’angle plutôt social : Comment J’On se retrouve à incarner le point focal des espérances des Chninkels, et de leur ferveur ? Le lecteur sourit en constatant la malice du scénariste qui place son personnage dans un mécanisme de prophétie autoréalisatrice bien huilée et inéluctable. Toutefois…


La couverture met en évidence l’une des références principales du récit : le monolithe du film 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), d’après deux nouvelles deux nouvelles d’Arthur C. Clarke (1917-2008), À l'aube de l'histoire (1953) et La Sentinelle (1951). Les auteurs s’en servent comme un raccourci narratif leur permettant d’utiliser ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif, sans avoir à réexposer les explications nécessaires. Il est possible que le lecteur s’attende à un usage plus sophistiqué que sa simple valeur visuelle, à un questionnement de la nature de celui du réalisateur, ou à des pistes d’interprétations du monolithe différentes de celle de Kubrick. Il restera alors sur sa faim. L’autre référence évidente et assumée par les auteurs réside dans le Nouveau Testament, et plus particulièrement le parcours du messie, de sauveur d’un peuple. Le lecteur relève par exemple les miracles, l’hésitation dans le désert, le rejet et condamnation à mort, la trahison par un proche, et le sort final du personnage principal. Le scénariste révèle la nature du grand pouvoir mentionné dans le titre, et celle-ci est en parfaite cohérence avec le message du Nouveau Testament, du moins sur le plan moral, sans grande consistance religieuse. Là aussi, les auteurs utilisent le déroulement d’un récit célèbre au premier degré, sans questionnement ou réflexion sur la foi ou sur la religion. En fonction de la sensibilité du lecteur, cela peut produire un effet étrange, comme s’il avait projeté un horizon d’attente trop ambitieux sur la base de ces deux références, alors que l’intention des auteurs avait été différente. Ce point de vue peut être corroboré par les motivations de l’omniscient, l’omniprésent, l’omnipotent maître créateur : mesquines et infantiles.


C’est toujours délicat de découvrir un chef d’œuvre des décennies après, une lecture déconnectée des conditions initiales de sa réalisation et de sa réception. Le lecteur ressent immédiatement un vrai plaisir dans ces pages que ce soit le personnage principal très humain dans son comportement et ses réactions, l’inventivité et la solidité du monde imaginé et de ses représentations, le déroulement bien construit de l’intrigue avec une logique interne à toute épreuve, ou encore les touches d’humour ; tout fonctionne. Il tombe sous le charme de la qualité de la narration visuelle, d’une lisibilité de qualité même si les planches peuvent sembler un peu chargées au feuilletage. Il est possible que tout aussi satisfaisante que soit la conclusion du récit, elle le laisse un peu sur sa faim au regard de l’attente générée par les références affichées à 2001 l’odyssée de l’espace, et aux Évangiles.



jeudi 26 mars 2026

Sang-de-Lune T04 Rouge-Vent

En croyant défendre une cause juste, il a trahi la vérité.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 3 : Sang-désir (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


C’est pour demain !… Demain que retentira son premier cri !… L’évêque se penchera alors pour le prendre dans ses bras et le montrer au village… La liesse ne sera cependant pas immédiate. Il faudra connaître l’avis de l’aréopage. Les têtes de renard devront attendre pour sortir. Et puis, et puis, il est possible qu’ils envoient un des membres de leur famille. Ils ont encore le droit… Et leurs voix comptent double. Quelque part sur une côte déchiquetée, une église en haut d’une falaise, Blaise, l’assistant de M. Bérovald, pénètre à l’intérieur demandant avec hésitation s’il y a quelqu’un. Maître Carcanpoix lui répond qu’il est assis sur l’un des bancs, et qu’il commençait à s’inquiéter de ne pas le voir arriver. Blaise explique qu’il y avait des clients à la boutique, il est resté jusqu’à la fermeture pour ne pas éveiller les soupçons. Puis Blaise lui remet ce qui était convenu, ce qui satisfait entièrement son interlocuteur et il s’enquiert de sa commission et le notaire la lui remet comme convenu. Puis ce dernier demande au faussaire de se signer en sortant, car il veut croire que Dieu est de leur côté dans cette histoire, et il veut qu’Il le reste. Blaise obtempère, le regrettant immédiatement car l’eau dans le bénitier semble croupie. Il reprend son vélo pour rentrer en longeant le bord de la falaise. Il fait un malaise et tombe dans le vide vers une mort certaine.


Dans le château de la ville voisine, frère Antoine est appelé par un autre moine car la naissance vient d’avoir lieu. Clara de Leyrac vient d’accoucher d’un bébé, qu’elle nomme Mathias. La dizaine de personnes présentes dans la pièce semblent satisfaites et le père du monastère demande à monsieur Loupe d’écrire : L’enfant est né au sept de ce mois à sept heures sept. De Clara de Leyrac et de père inconnu. Le prêtre confie l’enfant à sa mère, alors que le frère indique qu’il représente les Sang-de-Lune auprès de l’aréopage qui doit statuer sur le sort de l’enfant. Le lendemain, un moine encapuchonné rencontre monsieur Bérovald qui lui remet un parchemin. Ce dernier explique qu’il a pu retrouver la même qualité de papier, la même encre. Et il s’est arrangé pour foncer certains symboles afin qu’ils se distinguent à peine du fond. Il a gratté certains mots, mais il a récrit dessus, ça ne devrait pas trop se voir. Le moine constate que l’encre a pâli à certains endroits et il demande à Bérovald de reprendre son travail, il lui reste un jour, puis il brûle page mal contrefaite. Après leur départ, un individu récupère cette page à demi-consumée. Dans l’abbaye, les moines se préparent à l’audition. L’un d’eux explique qu’il lui faut trois semaines, c’est le temps nécessaire pour réunir les documents indispensables à l’instruction. Un autre répond que c’est parfait, qu’il inscrira la première réunion de l’assemblée au début du mois prochain. L’aréopage comprendra six membres…



La dernière page du précédent tome introduisait une rupture avec le statu quo : à l’évidence, Clara de Leyrac allait procéder d’une manière différente pour la seconde moitié de la série. Effectivement, le titre du présent tome porte le nom d’une autre famille que celle des Sang-de-Lune, et fait référence à une autre famille. Après une séquence introductive de trois pages des plus cryptiques (le lecteur reconnaît une nouvelle itération de maître Carcanpoix, et apprécie les paysages côtiers de plus en plus réussis de la dessinatrice, cependant l’autre personnage n’est pas nommé et on ne sait pas ce qu’il remet au notaire), un nouveau-né est présenté au lecteur tenu par les pieds et la tête en bas, dans une chambre où une dizaine de personnes ont assisté à l’accouchement. Plusieurs moments mémorables sortant de l’ordinaire se succèdent : un rendez-vous secret dans une habitation rudimentaire en pierre, la présentation du nouveau-né à un groupe de renards de nuit dans la montagne, un moine effectuant des recherches dans une immense bibliothèque, un rendez-vous encore mystérieux dans une maison à deux étages dans un état de délabrement avancé isolée dans les dunes, un repas de fête en extérieur à l’occasion d’une communion, un combat avec un crochet de boucher sur la plage, une nuée très dense de corbeau empêchant la visibilité d’un conducteur, une audition devant un aréopage, etc.


Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans une véritable aventure, avec des séquences surprenantes, bien mises en scène. La dessinatrice fait preuve de plus d’aisance dans sa mise en page et dans ses prises de vue. Le lecteur sent bien que le scénariste lui accorde un bon niveau de confiance pour raconter l’histoire, que les cases racontent par elles-mêmes. Prises une par une, certaines images établissent un paysage ou une situation : le belle côte avec un soleil couchant, le minuscule corps en train de chuter le long d’une falaise avec les mouettes tourbillonnant, la voiture de marque Citroën s’arrêtant à l’extrémité d’un chemin de terre devant un court ponton de bois au-dessus de l’eau, la foule de villageois en rang d’oignon venus accueillir les voyageurs, le petit groupe de renards pointant leur museau par curiosité, les lourds rayonnages de la bibliothèque, le cerf-volant haut dans le ciel, la longue jetée au-dessus de la plage et de l’eau menant à un pavillon sur pilotis, la grande salle du monastère avec ses stalles de bois pour accueillir les moines, un discret dolmen, etc. Dans le même temps, le lecteur apprécie également la qualité de la narration visuelle proprement dite, le naturel avec lequel la bédéaste découpe ses prises de vue pour une grande évidence à la lecture. Le malaise soudain du cycliste, le positionnement et le déplacement respectif des différents témoins de l’accouchement, le cheminement de Clara dans les montagnes pour aller présenter son fils, l’activité dans la grande rue de la bourgade pendant que le chauffeur Guillaume se fait aborder par un jeune garçon qui veut lui remettre un billet, la discussion attablée sur la jetée, les prises de parole successives dans la grande salle commune du monastère, etc.



La dessinatrice a également fort à faire pour la direction d’acteurs, avec un nombre de personnages principaux d’une dizaine, pas toujours immédiatement nommés, et qu’il s’agit donc d’identifier visuellement avec aisance pour les reconnaître d’une séquence à leur apparition suivante. Le lecteur peut s’amuser à regarder le visage des hommes notables ou moines apparaissant, et à apprécier les différences, dans les coiffures, les moustaches ou non, les plis du visage, la forme des sourcils, etc. Il éprouve l’impression répétée que Guillaume le chauffeur doit ses traits pour partie à Humphrey Bogart (1899-1957). Il s’immerge dans cet environnement de côte sauvage, de village isolé et bien développé, de monastère dont il n’a que quelques aperçus partiels, d’atmosphère de mystères dans ce début du vingtième siècle. Il continue de relever les éléments récurrents de la série : Clara de Leyrac elle-même (même si elle ne précipite pas la fin d’un membre de la famille Sang-de-Lune dans ce tome), maître Carcanpoix, la présence d’un renard (et même de toute une famille), une archive rédigée avec l’écriture des Sang-de-Lune, et l’histoire de la lignée des Sang-de-Lune avec l’apparition d’un nouveau membre. Il comprend que le Colonel est destiné à être un nouveau personnage récurrent dans la série. Dans la dernière case de la planche onze, il note qu’un moine fait observer que Quelqu’un a dû se blesser, il y a du sang dans son assiette… Habituellement il s’agit d’un symptôme indiquant qu’un Sang-de-Lune est train de faire l’usage de son pouvoir, mais là… ?


Le précédent tome révélait que Clara de Leyrac est l’agent d’une organisation mystérieuse, dont le Colonel est le représentant, sans qu’il soit vraiment clair du niveau de responsabilité ou de pouvoir qu’il y détient. Les recherches du moine Antoine sur cette femme l’amènent à des archives de deux ordres. Dans l’une, il découvre l’histoire de la famille des Sang-de-Lune, ce qui fournit au lecteur, une synthèse d’éléments évoqués de manière éparse dans la première moitié de la série. Dans une autre, il lit le résumé des trois premières missions de la jeune femme, telles que racontées dans les trois premiers tomes. Cela permet au lecteur distrait de reprendre pied dans l’intrigue au long cours de la série. Cela repositionne également Clara de Leyrac au sein de cette malédiction familiale, et d’une machination de grande envergure à l’échelle de plusieurs générations. Une prise de recul conduit à considérer ce récit comme celui d’une femme essayant de se construire une vie en résistant à son instrumentalisation et à celle de son fils, par des groupes d’hommes aux intentions indéterminées. Les différentes itérations de maître Carcanpoix deviennent une métaphore d’un archétype d’individus au service d’autres, toujours prêt à obéir aveuglément pour atteindre leurs objectifs, sans considération pour les autres individus qui ne sont que des pions ou des obstacles, des personnes à manipuler, à contraindre, ou même à éliminer, sans aucune empathie ou considération pour la vie humaine. Le lecteur se rend compte que Carcanpoix a acquis la stature d’un rôle aussi important que celui de Clara, se demandant quels peuvent être ses objectifs personnels.


Comme dans toute série, le lecteur commence par éprouver le plaisir de se glisser dans une intrigue au long cours, de retrouver des personnages qu’il a appris à connaître, et des éléments narratifs récurrents. La bédéaste réalise des planches de plus en plus réussies, à la fois sur le plan des environnements, des situations, et des séquences, racontant par les images, avec de nombreux passages relevant de l’aventure. L’intrigue prend une nouvelle ampleur en quittant le format du sort d’un Sang-de-Lune par tome pour s’enfoncer plus dans la mythologie propre de la série. Envoûtant.



mercredi 25 mars 2026

Hypersurveillance - Enquête sur les nouveaux outils de contrôle

Les grandes sociétés de la tech deviennent des kleptocraties numériques.


Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Julie Scheibling pour le scénario, et par Rémi Torregrossa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de quatre pages reprenant les affiches de l’organisation non gouvernementale Amnesty International sur le thème, illustrant un texte de cette organisation sur la surveillance, ainsi que deux pages listant les sources utilisées.


Julie et son compagnon sont attablés pour le dîner quand le téléphone de la journaliste sonne. Elle refuse l’appel et repose le portable, et son compagnon le retourne pour que l’écran ne soit plus visible. Ils reprennent leur conversation et elle déclare qu’il faut qu’ils trouvent la destination que personne ne connaît et qu’on garde secrète. Taquin il demande : avec soleil, plage et sans touriste, au mois d’août ? Elle reconnaît que certes ils n’ont pas les critères de voyage les plus originaux qui soient, mais elle lui promet de trouver une petite île déserte inconnue au bataillon. Plus tard, ils vont se coucher : se mettant au lit, ils consultent une dernière fois leur téléphone respectif et leurs notifications, monsieur devant enlever ses lunettes pour que la reconnaissance faciale fonctionne. En consultant chacun leur smartphone, ils découvrent qu’à peine connectés sur Facebook, le réseau social leur suggère un article de nature très proche pour réserver un voyage sur une ile paradisiaque.



Le lendemain, à la réunion de rédaction du journal, Julie propose son sujet : faire une enquête sur la surveillance ordinaire. Le rédacteur-en-chef valide ce sujet à 100%, la chaîne les suivra là-dessus, c’est certain. Il pense même qu’il faut en faire une série documentaire. Julie ajoute qu’on pourrait faire un premier épisode d’enquête qui parle à tout le monde et répond à une question simple : Nos smartphones nous écoutent-ils ? Le rédacteur-en-chef acquiesce : complètement, et il faut mettre ça en perspective avec d’autres affaires. Il lui demande de l’accompagner dans son bureau car il a des contacts à lui donner. Chapitre un : Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles. Julie et un caméraman se sont déplacés et sont reçus dans le bureau d’un ingénieur en intelligence artificielle, pour commencer leur enquête, et avoir une explication technique face à la paranoïa qui se généralise sur ce sujet. Première question : Comment savoir si nos smartphones nous écoutent ? L‘ingénieur propose à Julie de lui confier son portable : ils vont le poser entre eux et discuter en même temps, il va capter avec son ordinateur tout le trafic du portable pour mesurer son activité. Elle souhaite savoir si comme ça, ils vont voir si le micro s’active. Il lui demande s’il y a un sujet sur lequel elle s’est sentie écoutée récemment. Elle répond : Pas qu’un ! L’autre jour avec son conjoint, ils cherchaient des destinations de vacances paradisiaques et suite à une conversation, ils ont tous les deux reçu des pubs similaires sur des îles grecques.


Le titre et le sous-titre annoncent explicitement la nature de l’ouvrage : une enquête journalistique sur les nouveaux outils de surveillance, dont les téléphones portables. Le texte de la quatrième de couverture précise : En partenariat avec Amnesty International, à partir des investigations existantes sur le sujet et d’entretiens avec des acteurs et victimes de la surveillance (CNIL, ingénieurs du numérique, cibles de Pegasus lanceurs d’alerte, start-up, journalistes, magistrats), cet ouvrage met en lumière les liens entre états et entreprises au détriment des droits humains. Le lecteur sait à peu près à quoi s’attendre : une journaliste qui se met en scène au travers d’un avatar, et des entretiens assurant la majeure partie du récit. De fait, passé l’introduction mettant en scène le couple, la bande dessinée se révèle être une suite d’interviews et de reportages, ces derniers en préparation et en cours de montage. L’autrice utilise également des dialogues entre elle et son collègue, ainsi que des images d’archives. Le dessinateur met en scène l’avatar de Julie dans des dessins réalistes et descriptifs, sans aller jusqu’au photoréalisme avec un haut niveau de détails et une solide capacité à reproduire la ressemblance avec les personnes connues. Il utilise des cases rectangulaires, disposées en bande, sans bordure, avec une utilisation thématique des couleurs, c’est-à-dire une palette différente selon les séquences.



Ce reportage est construit en six chapitres, plus la scène introductive et la scène de conclusion. Les titres en sont : 1 Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles, 2 Cambridge Anaytica, l’utilisation sans consentement de données personnelles à des fins mercantiles et politiques, 3 De la surveillance de masse à la surveillance ciblée, 4 Le business de la surveillance au détriment des droits humains, le cas de Hébron, 5 Des concitoyens sous-informés et sur-surveillés, 6 L’heure tardive des réglementations. La journaliste interviewe des spécialistes avec des profils différents : un ingénieur en intelligence artificielle, un Data Analyst lanceur d’alerte ayant travaillé pour Global Technical Services (un sous-traitant d’Apple), Dominique Simonot (ex-journaliste au Canard Enchaîné), Amin (avocat des droits humains et résident de Hébron), des manifestants contre la vidéosurveillance dans l’espace public à Reims, un exposant du salon Vivatech (un représentant de XXII commercialisant un logiciel exploitant les images de vidéosurveillance). Au fil de ces interviews, ou entre deux interviews, le lecteur peut découvrir ou retrouver des affaires pour certaines très médiatisées : l’utilisation d’enregistrement clandestin Siri par Apple, le scandale Cambridge Analytica et les déclarations de Brittany Kaiser, l’affaire du logiciel espion Pegasus de la société israélienne NSO Group, et Predator un des produits concurrents, etc. Ces affaires emmenant aussi bien en Israël qu’en Chine ou dans plusieurs pays d’Afrique.


Alors qu’il s’est préparé à des petites cases avec de gros pavés de texte, et un enfilement de têtes en train de parler, le lecteur découvre une belle diversité visuelle. Outre la personnalisation de la narration avec l’avatar de la scénariste, les auteurs utilisent un processus qui rend très vivant l’exposé : montrer la journaliste en train de préparer et de réaliser son reportage. Ainsi, l’histoire devient un récit animé, sans rien perdre de sa rigueur ou de son ambition. Le lecteur peut voir la journaliste interagir avec les interviewés, les relancer avec des questions, des images d’archives pouvant être intégrées à leur échange. L’artiste représente les personnages avec un jeu d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation cinématographique ou théâtrale. Les entretiens en présentiel chacun de part et d’autre d’un bureau ou d’une table basse, une déambulation dans un salon de la tech, avec le caméraman effectuant son travail, ou encore une discussion avec le collègue qui assure le montage et la recherche des archives vidéo. Ou les entretiens en distanciel, la bande dessinée permettant de mettre en scène chaque participant chez lui, sans se limiter à une succession d’écran. Il en va de même pour les images reprises dans les médias : des unes de journaux, des auditions télévisées, des reconstitutions…



Bien vite, le lecteur prend conscience que la mise en images met également à profit d’autres possibilités de la bande dessinée, au-delà de l’effet de juxtaposition. Ainsi le dessinateur peut matérialiser des éléments qui relèvent d’un autre sens que la vue, par exemples les enregistrements sonores illégaux effectués par Siri sous forme d’ondes acoustiques. Il utilise également la possibilité d’intégrer des représentations conceptuelles telles que le graphe faisant apparaître les liens statistiques établis d’après les données personnelles d’un individu, comme la scolarité, la profession, la vie sentimentale, l’âge, les hobbies, le temps d’écran ou encore la localisation de son lieu de vie. Les auteurs passent également en mode cartographique, métaphorique, dans le monde des icônes. Par exemple, dans les deux pages en vis-à-vis quatorze et quinze, se trouvent représentés les déplacements de Julie sur une carte, un cadenas métaphorique symbole de la protection des données, un personnage qui vient de la troisième bande (celle la plus en bas de la page) pour accéder à la bande du milieu à l’aide d’une échelle et enlever ledit cadenas, avec lequel il s’enfuit dans la dernière case de la page quinze. Le jeu sur les pommes, et sur les autres logos de marque est plus simple, et tout aussi efficace. Le rapprochement visuel entre le bleu de l’icône micro du portable et le bleu du passeport de la République de Chine indique immédiatement comment va être utilisée la captation des données (l’enregistrement de la voix des Ouïghours pour obtenir un passeport), l’âne du parti démocrate et l’éléphant du parti républicain, ou encore cette très belle allégorie dans laquelle un tigre s’en prend à un cheval ailé (le logiciel Predator prenant des parts de marché au logiciel Pegasus), etc.


Le lecteur ressent que les dialogues et les expositions se trouvent complétés par les informations visuelles. Avec preuves vérifiables à l’appui, les auteurs abordent plusieurs aspects de ce phénomène qu’ils qualifient d’hypersurveillance, et qui repose sur entreprises se comportant comme des kleptocraties numériques. Il voit des états à l’œuvre, utilisant des prestataires de service mettant à profit ces données pour différents types de surveillance, de contrôles, de discrimination, de coercition. Il poursuit sa lecture avec le dossier d’Amnesty International qui explicite plus avant la problématique : La surveillance en ligne des États et des entreprises porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux et en premier lieu au droit à la vie privée. Souvent considéré comme secondaire, le droit à la vie privée se sacrificie sur l’autel de la sécurité nationale brandie par les gouvernements, ou cède face aux conditions générales d’utilisation des géants technologiques. Tout du long de l’ouvrage, le lecteur a bien conscience des valeurs implicites des auteurs et de l’organisation Amnesty International, et il peut se faire une idée des valeurs des entreprises qui développent ces outils de surveillance, et des États qui les utilisent.


Ce n’est pas un secret : chaque utilisateur sait qu’en consentant aux conditions générales d’utilisation, il donne en pâture beaucoup d’éléments de sa vie privée aux entreprises numériques correspondantes : Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. C’est autre chose de le clairement décortiqué et documenté, avec un exposé facile d’accès et une narration visuelle variée et claire. Édifiant.



mardi 24 mars 2026

Un rubis sur les lèvres

Un trait juste, ça ne s’efface pas !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-trois pages de bande dessinée. Avec six autres récits, il a été réédité dans le recueil Les sentiers cimentés (publié par l'Association), paru en 2006. Il s’ouvre avec un court paragraphe de l’auteur en guise d’introduction. Il écrit qu’on ne lui demande plus s’il aime toujours dessiner, ou quels sont ses projets, ou même seulement comment il va. Mais combien il vend d’albums ? Il vit sûrement une époque fantastique, mais il estime qu’il a dû rater une marche quelque part.


Quelque part dans une zone désertique en Algérie, sous un fort soleil. Un garçon s’approche d’une voiture en plein milieu d’une route déserte. Le soleil est déjà haut dans le ciel il doit faire chaud dans la voiture noire. C’était le printemps 1962 en Algérie. Simon Zoladz douze ans. Son père est instituteur à Kenchella, il y est venu il y a quinze ans. Mais l’Algérie c’est fini, il a demandé sa mutation sur le continent, il est nommé à Saorge ; Leïla, elle est originaire de haute Kabylie. Alain François, responsable local de l’OAS, trente-deux ans, deux balles dans le ventre, le FLN, ou l’amant de sa femme… Il n’a plus la force que de faire AAAAAA, et d’appeler la mort. Les mouches lui tiennent compagnie en faisant bzzzzz ! Le garçon se tient devant la vitre du conducteur et ce dernier lui déclare qu’il veut mourir, et lui demande de lui donner le revolver sur la banquette arrière car il ne peut pas l’attraper. Simon court vers les maisons en criant : Au secours ! Il revient avec trois hommes adultes armés : Alain François est mort. Le soleil est encore plus haut dans le ciel, il doit faire encore plus chaud dans la voiture noire. Les mouches, elles, vivaient encore.


Le trois mars 1970, Simon commence son journal intime : Mon père est mort il y a trois jours. On l’enterre aujourd’hui. Toute sa vie il a tenu un journal. Je vais essayer de tenir celui-ci. Aujourd’hui je suis allé à l’enterrement du mec le plus chouette que j’ai jamais rencontré. Ce matin ma mère m’a donné un cahier. C’est le début d’un roman que voulait écrire mon père. La première phrase c’est : Monsieur Antoine Zoladz est dans son genre ce qu’on pourrait appeler un pauvre type. Antoine, c’était le prénom de mon père. Et son roman s’est arrêté à la fin de la première page. Quatre mars. J’ai essayé de peindre mais j’ai pas le moral. Cinq mars. Encore rien foutu. Si ça continue je vais arrêter ce journal. En juillet 68 dans la vallée des Merveilles, le drapeau rouge c’est parce qu’on y croyait encore un peu. Deux mois plus tôt sur cette photo, quelque part à droite. Jeudi six mars. Passé la journée avec Marc. Je sais pas comment il fait, mais après un moment avec lui je suis toujours bien. Ce soir je vois Sofie. Trois novembre 1980. J’expose galerie Passage. Complètement dans le système le mec… Et vive le marché de l’art. Et vive le commerce.



Après Un flip-coca (1984) à la structure narrative un peu expérimentale, le lecteur se demande comment l’auteur va développer son œuvre suivante. Tout commence avec une séquence traditionnelle : pendant trois pages, des cases dont la plupart se présente avec une bordure, disposées en bande, avec de courts phylactères et des observations du narrateur omniscient dans des cartouches, des dessins réalisés à la plume, racontant la mort d’un individu dans sa voiture pour une raison prêtant à discussion. Le lecteur tourne la page et il constate un changement de mode de narration. Un journal intime écrit en lettres d’écolier pendant cinq pages, sans majuscule, des dessins plus durs dans leur apparence, des extraits d’articles de journaux, des portraits esquissés comme réalisés par l’auteur du journal, des jeux sur la graphie de l’écriture comme réalisé par un étudiant en école d’art. Des phrases qui s’approchent du flux de pensée, plutôt que d’une construction littéraire. Certaines petites illustrations qui peuvent faire penser à une affiche de propagande, à des dessins de recherche, à des croquis machinaux pour passer le temps, à la reproduction de la couverture d’un magazine de mode. Le lecteur s’accroche aux morceaux de texte. Il commence par bien saisir l’état d’esprit de Simon, son amitié avec Marc, la rencontre avec Joss. Elle, la riche héritière qui a viré sa cuti, lui, le jeune avocat du peuple qui va la défendre. C’est un super scénario pour un dessineux de B.D. Faudra qu’il en parle à François.


Puis, à partir de la planche neuf, la bande dessinée revient dans un mode narratif traditionnel pour le restant : des cases disposées en bande, avec toujours la personnalité graphique inimitable d’Edmond Baudoin. Le récit semble basculer dans un genre littéraire bien précis : le polar. Deux amis, un cadavre, l’un des deux est responsable du décès, et il s’agit selon toute vraisemblance d’un meurtre, pas vraiment prémédité… Enfin, le coupable a agi sur l’impulsion du moment, et en même temps le sort de la victime était courue d’avance. Le lecteur est conforté dans sa sensation par quelques remarques en passant, qui semble tirées d’un roman noir. Un commentaire du narrateur omniscient : Il faisait froid dans la chambre, tout était en ordre, si ce n’est la lumière allumée et Joss seule dans le lit, bien couverte, détendue et morte. Ou encore une pensée de Simon : Seule, dans la chambre froide. Il y a à la fois ce froid détachement face au crime, et cette façon de jouer avec le langage : chambre froide au sens littéral, et chambre froide où la viande est conservée. Cette sensation de polar est renforcée par le traitement graphique : des personnages avec des gueules, ce qui fait ressortir l’étrangeté fascinante et parfois monstrueuse de l’altérité, des passions intenses qui affleurent sur le visage, effrayantes pour autrui car sans filtre. Ou en planche treize un contraste poussé entre des zones noires (pour la nuit) et des taches de blanc, rapprochant la composition de l’abstraction.


En effet, les deux personnages se retrouvent en cavale. Ils décident de fuir pour échapper à la police (qui ne sera jamais représentée dans ces pages), en tentant de franchir un col dans la montagne sauvage pour gagner l’Italie. Le polar passe alors en mode huis clos dans un grand espace ouvert sauvage, entre deux hommes unis par une amitié indéfectible, et confrontés à un effort physique intense, à une randonnée à risque dans la neige, à leurs pensées négatives. En planche vingt-huit et vingt-neuf, le lecteur se rend compte que l’artiste inverse le rapport de noir et de blanc, les cases devenant vierge avec des taches noires et des effets minimalistes, certains éléments visuels n’acquérant du sens qu’en relation avec ce qui est montré dans la case précédente ou la suivante. Le contraste est total entre la sensation d’enfermement de l’urbanisme, et les grands espaces ouverts. En outre, l’artiste s’attache à inclure la faune : un aigle qui chasse au-dessus de la maison en montagne, une page consacrée au vol d’un groupe de corneilles (littéralement des petites taches noires sur le blanc de la case, et un trait irrégulier pour la crête de la chaîne de montagnes), des silhouettes de chamois (en ombre chinoise) sous une tempête de neige, autant d’instants magnifiques, faisant ressortir le contraste entre la fragilité de l’homme dans cet environnement sauvage et la parfaite intégration des animaux.


Cette variante de la course-poursuite (plus une fuite dans les faits) impulse une dynamique au récit, et le lecteur se laisse prendre à l’intrigue, se demandant si les deux amis s’en sortiront, à quel prix, dans quel état. S’il connaît un peu l’œuvre de l’auteur, il détecte également des éléments de nature autobiographiques, et toujours son regard personnel sur l’humanité et ses faiblesses. Se retrouver à marcher avec Marc & Simon dans la neige, dans les montagnes proches de Nice procure des sensations authentiques. D’ailleurs, la commune de Saorge existe vraiment, dans le département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. En outre, le lecteur a la surprise de retrouver le petit garçon avec un doigt porté à sa bouche qui apparaît dans Passe le temps (1982). De plus, Jeanne vient s’enquérir de Marc dans la maison de montagne, cette dame étant un deux personnages principaux de La peau du lézard (1983) avec François. Ces deux occurrences laissent à penser qu’à l’époque l’auteur pouvait être tenté de créer une continuité interne sous la forme d’éléments récurrents ténus. Dans ce récit réside également celui d’une amitié d’une force peu commune. Le lecteur peut être tenté d’y voir un hommage transposé à partir des liens avec son frère Piero. Il aborde également la souffrance que peut être l’existence pour certaines personnes, au travers du personnage de Joss. Simon la compare à ces enfants que l’on met sous cloche aseptique dès la naissance parce qu’ils n’ont aucune protection contre l’extérieur. Il ajoute qu’elle ne supportait pas l’odeur d’excrément qui fait le quotidien. Marc renchérit en disant qu’elle a appris que les actions directes, ou indirectes ne détruisent pas la misère du monde. Il ne lui restait plus qu’à convaincre un d’eux de pratiquer un avortement qui aurait dû se faire il y a vingt-quatre ans. Le lecteur retrouve une forme d’expression très roman noir, et en même temps une empathie presque insupportable à la souffrance d’autrui.


Cette bande dessinée appartient aux œuvres de l’auteur qui relèvent plus de la fiction que de l’autobiographie, qui traduisent son amour pour le roman noir. Une fois passées les deux premières séquences un peu déroutantes (un décès dont l’incidence ne sera évoquée qu’au travers du comportement d’un personnage) et son journal intime à la forme très libre et chargée de tâtonnement artistique, le lecteur plonge dans un polar avec un vrai crime, une narration visuelle très personnelle. Comme tout bon polar, celui-ci sonde une facette de la société, et fait apparaître la personnalité profonde de ses deux principaux personnages, avec une sensibilité humaniste unique et sincère. Émouvant.



lundi 23 mars 2026

Les grandes batailles navales T02 Jutland

L’apothéose du combat naval traditionnel tout en étant son chant du cygne


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le deuxième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Un duel d’artillerie Le cuirassé, Le croiseur, Le torpilleur, L’U-boot, La vitesse ou le blindage, La controverse.


Il y a quelques semaines, le monde était en paix… Il y a quelques jours encore, l’étrave du SMS Masdeburg fendait les eaux… Il y a quelques heures seulement, le fier navire de la Kaiserliche Marine s’était malencontreusement échoué sur un banc de sable à moins d’un mille nautique d’Odensholm, une île russe !… Il y a moins d’une heure, hélas, l’artillerie russe ouvrait le feu ! Et là, maintenant, ce 26 août 1914 à 12h47, le croiseur allemand n’est plus qu’une épave. Une petite vedette russe portant quatre hommes à son bord gagne l’épave. L’un d’entre eux est un agent du service du renseignement britannique qui vient inspecter les différentes salles, à la recherche de documents révélateurs. Il trouve effectivement des papiers à terre.



En Allemagne, à Wilhelmshaven, en février 1916, le général Von Molkte se rend à l’état-major de la Hochseeflotte de la Kaiserliche Marine : il est reçu par deux amiraux. Il a reçu des ordres du Kaiser qu’il doit leur transmettre. L’un de ses interlocuteurs les devine sans peine : Guillaume a le rêve d’écraser la marine anglaise. Il fait observer que le général a dû apercevoir en arrivant, dans l’arsenal, que leur beau croiseur de bataille, le SMS Seyplitz, est toujours en cale sèche pour réparation, c’est le triste résultat de la dernière confrontation avec les Anglais dans le Dogger Bank, un haut-fond sableux en mer du Nord. Il continue : Depuis que leur empereur s’est laissé séduire par Von Triptz et son plan de modernisation de leur flotte, il croit possible de battre la Royal Navy. L’autre amiral ajoute que le Kaiser oublie qu’à un de leurs vaisseaux de ligne, les Anglais leur en opposent trois. Von Molkte conclut en répétant qu’il a reçu un plan de bataille, il leur permettre de prendre l’ascendant sur la Royal Navy. Une semaine plus tard, sur une petite route de campagne du West Sussex en Angleterre le commandant Thomas Parry Bonham conduit sa voiture, avec son épouse à ses côtés. Il se dirige vers le port où l’attend son navire : le Black Prince. Sa femme lui dit que le temps s’écoule bien trop vite : il est à peine rentré de mission que déjà il la quitte, et elle ne lui dit pas ce que leurs enfants pensent de tout cela ! Il répond qu’il est marin et officier dans la Royal Navy : il ne fait que son devoir.


Après Trafalgar (2017, dessiné par Denis Béchu) l’une des plus célèbre bataille navale de l’histoire, l’auteur passe de 1805 en 1916, des navires en bois et à voiles, à des navires de type cuirassé avec blindage et chaudières. La première opposait trente-trois vaisseaux de lignes, cinq frégates et trois bricks, soit 25.000 hommes côté Français, à vingt-sept vaisseaux de lignes, quatre frégates, une goélette et un cotre, soit 18.500 hommes côté Britanniques. Celle-ci oppose cent-quarante-neuf bâtiments britanniques (dreadnoughts, croiseurs de bataille, croiseurs cuirassés, croiseurs légers, destroyers), à quatre-vingt-dix-neuf navires allemands (dreadnoughts, croiseurs de bataille, pré-dreadnoughts, croiseurs légers, torpilleurs) et dura deux heures. Les pertes humaines furent de 6.094 morts côté britannique, et 2.551 morts côté allemand. Le déroulement du récit met en scène les difficultés techniques pour viser et atteindre les navires ennemis avec les canons obusiers. Le dossier historique développe plusieurs points présents dans le récit. Le premier chapitre évoque la bataille de Tsushima (2017, Delittte & Baigera), première grande confrontation navale de l’ère moderne, et estimant que la bataille de Jutland fut le dernier duel d’artillerie dans l’histoire de la marine. Il l’inscrit donc ainsi dans l’histoire des batailles navales, aussi bien techniquement, que dans les évolutions des règles d’affrontement provoquées par cette nouvelle génération de bâtiments.



Ce dossier expose également que plus de 20.000 coups de canon ont été tirés et ont engendré une pluie supérieure à 6 millions de kilos d’acier et d’explosif. Il présente ensuite les caractéristiques de ces nouveaux navires de guerre pour lesquels : La vapeur et l’acier ont supplanté la voile et le bois, une mutation imposée par les révolutions industrielles et de nouvelles techniques dans l’armement : le cuirassé, le croiseur, le torpilleur, l’U-Boot, même si ce dernier n’a pas joué de rôle dans cette bataille. L’auteur a consacré un tome de la série à ces sous-marins : U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi. Comme il le fait pour chaque tome de la série, le scénariste entremêle des informations historiques sur la situation de guerre entre les états concernés, des informations sur leur marine respective, et l’histoire de marins, simples soldats ou gradés. Pour cette série, le scénariste a pris l’habitude d’exposer les faits à partir de plusieurs points de vue, en particulier celui des deux belligérants par le biais d’un marin ou d’un officier de chaque bord, et de raconter la bataille en elle-même, en lui accordant un nombre de pages variables.


Pour la bataille du Jutland, l’auteur consacre dix-sept pages aux combats ce qui est assez élevé en comparaison d’autres tomes de la série. L’horizon d’attente du lecteur s’en trouve comblé. Tout commence avec deux marins allemands voyant apparaître les colonnes de fumée des chaudières au loin à l’horizon dans une case de la largeur de la page, et réalisant qu’il s’agit des Anglais. Dès la page suivante, un canon crache un obus, avec l’effet de flamme et de fumée attendu. Puis survient une illustration en double page montrant un cuirassé allemand ballotté par la mer et entouré de gerbes générées par les obus, au point que son hélice et son axe soient apparents, le tout sous un ciel gris plombé, ce qui correspond bien au climat de cette région du monde. La planche trente-cinq est composée de quatre cases de la largeur de la page, montrant différentes phases d’un navire en train de sombrer, dans un plan fixe, avec la fumée noire de l’incendie qui dépasse de la bordure supérieure de la case du haut. Dans les deux pages, le lecteur découvre un navire allemand littéralement brisé en deux en son milieu par un obus, un spectacle terrifiant par la violence de la destruction, et par son ampleur. Pire encore les marins morts s’enfonçant dans l’eau sans un bruit, sans un mouvement.



Comme à son habitude, le dessinateur réalise des traits de contour précis, pour des dessins dans une veine descriptive et réaliste, s’appuyant sur une documentation et des recherches solides. Le lecteur peut avoir tout confiance en lui pour l’authenticité aussi bien des uniformes militaires, que des caractéristiques techniques des bâtiments militaires. Il nourrit les formes détourées avec des petits traits secs et acérés, et des aplats de noir aux formes torturées, qui produisent un effet de réalité dure, sévère et abrasive, en totale cohérence avec la nature d’un récit de guerre. Les êtres humains présentent une apparence tout aussi sérieuse, et souvent burinée, des individus déjà marqués par les épreuves de la vie et les souffrances des époques de conflit. En donnant à voir des faits survenant avant la bataille et parfois dans des lieux éloignées, l’artiste montre des éléments diversifiés et parfois inattendus au lecteur : deux mécaniciens en train de travailler sur un axe d’hélice en cale sèche à Wilhelmshaven, une voiture décapotable roulant sur une route de campagne dans le Sussex, un tout jeune homme jouant avec un avion modèle réduit en pleine campagne dans la Moselle allemande, un hydravion français survolant la flotte britannique à Scapa Flow, les canons de défense anti-aérienne sur une côte du Sussex.


Fait exceptionnel, ce tome de la série met en scène des femmes, le temps de deux pages chacune, l’épouse de l’officier Thomas P. Bonham (1873-1919), et la mère du matelot Éric / Erik. Il est également question du temps que les militaires passent loin, séparés de leur épouse et de leur famille. Comme à son habitude également, l’auteur évoque en creux d’autres paramètres du conflit : les ordres donnés par un empereur (en l’occurrence Guillaume II) et qui s’imposent à toutes son armée leur dictant ainsi leur vie et leur destin, l’incidence de l’absence d’un époux dans son foyer (un divorce), les allégeances difficiles pour les habitants d’une région conquise (Le jeune Éric citoyen de la Moselle allemande), la fiabilité technique des vaisseaux dont dépendent la vie des marins (en l’occurrence les chaudières), etc. S’il y prête attention, le lecteur dispose ainsi d’éléments de contexte, certains d’ordre sociaux.


Cette collection promet de raconter une bataille navale, différente dans chaque tome, dans un format concis, quarante-six pages de bande dessinée, avec un dossier historique développant plus avant certains aspects. La narration visuelle de ce tome s’avère totalement en phase avec le sujet, rêche et âpre, factuelle et documentée, sachant aussi bien mettre en valeur les hommes que les navires. L’auteur expose avec clarté et efficacité le déroulé de ladite bataille, ainsi que de nombreux éléments contextuels, à l’occasion d’un dialogue ou en les montrant. Le dossier historique apporte de nombreuses informations complémentaires, permettant de comprendre le choix de raconter cette bataille, ainsi que des paramètres militaires propres aux marines en guerre. Formidable.



jeudi 19 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-11 septembre (5)

Comment prouver quelque chose qui, par définition, n’a jamais existé ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-2 visions pour un pays (4) (2016). Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, ainsi que les quatre premiers tomes du présent cycle.


La foule commence à s’amasser devant le palais de Justice de New York pour le jour d’ouverture du procès de Joshua Logan, accusé d’avoir tué cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997. Dans sa cellule, il s’habille pour ce moment crucial, en présence de son avocat Cyrus Chapelle. Une fois tous les jurés installés, ainsi que les membres de la presse, le juge et les assesseurs, le procureur Garvey commence son intervention : Voici les faits tels qu’ils ont été établis par la police criminelle de New York après trois ans et demi d’enquête. Le nuit du 9 septembre 1997, le quartier du Queens dans lequel la famille Logan réside depuis quinze ans a été victime d’une descente de casseurs. Ces casseurs ont procédé, sans raisons apparentes, à des déprédations diverses, avant de s’en prendre physiquement au fils de l’accusé, le jeune Timothy Logan âgé de neuf ans. Afin de protéger son fils, monsieur Logan s’est interposé entre l’enfant et ses agresseurs. Ancien sergent des Forces Spéciales, il a réussi à maîtriser à mains nues plusieurs des voyous, avant de participer à l’assassinat de l’un d’entre eux : Joseph Ritchie, âgé de dix-huit ans. Le soir même, monsieur Logan a été arrêté par une patrouille de police puis conduit au commissariat afin d’être interrogé sur les événements de la nuit.



Dès le lendemain, Joshua Logan a été libéré grâce à l’intervention de l’avocate Karen Eden, fondatrice de l’association radicale prônant le droit à l’autodéfense : Le pouvoir des innocents. Durant les semaines qui ont suivi, monsieur Logan a participé à plusieurs réunions du Pouvoir des innocents, alors qu’un groupe de vigiles commençait à se structurer dans son quartier sous l’égide de l’association. Au sein de cette structure, il a rapidement développé un sentiment d’inquiétude et de haine à l’encontre de la candidate démocrate à l’élection municipale : madame Jessica Ruppert. En effet, les idées humanistes de la politicienne, sa politique de main tendue en direction des déshérités et des délinquants, étaient au cœur des inquiétudes des dirigeants et des voisins affiliés au Pouvoir des innocents. Tout va basculer pour monsieur Logan dans la nuit du 18 octobre. Ce soir-là, son fils Timothy trouve la mort lors d’une fusillade, impliquant des membres de l’association Le pouvoir des innocents et le lieutenant de police Samuel Ritchie, père de Joseph Ritchie, le voyou qu’il a tué quelques semaines plus tôt. Le lieutenant Ritchie s’était introduit dans le quartier des Logan. On suppose qu’il était venu se venger des assassins de son fils et qu’il a été surpris par le groupe de vigiles, alors en patrouille.


Là, le lecteur se tient sur le bord de son siège, prêt à tout pour enfin assister au procès du pauvre Joshua Logan. Il s’est fait une raison : peu de chance que le pauvre homme soit entendu, que ses paroles soient reçues comme honnêtes… Mais quand même ! Une part du lecteur espère toujours… Cela reste l’un des thèmes majeurs de ce cycle : le rétablissement de la vérité. Dans quelle mesure le travail de l’avocat de l’accusé peut mener à faire reconnaître les faits ? Ou au moins à installer l’ombre d’un doute ? Lors de sa plaidoirie finale, Chapelle s’interroge : Lui comme les jurés le savent tous, et de façon tout à fait certaine, ce qui était arrivé sur la propriété de Steven Providence. C’était plus qu’une évidence… Les télés, les journaux, les radios, tout le monde racontait la même chose à ce sujet depuis des mois. Ça ne pouvait être que la vérité. Et c’est là que ça l’a frappé. Était-ce vraiment lui qui pensait Joshua Logan coupable ? Ou bien étaient-ce les médias et la police, qui à force de rabâcher le même discours, ont fini par le convaincre que leur vérité était la vérité ? Est-ce qu’il n’y avait pas d’autres hypothèses possibles pour expliquer ce drame ? Mais alors, quoi ?? Le lecteur se reprend à espérer, car des faits incohérents ont été mis en avant. Il s’interroge sur ce qui a pu conduire à une telle configuration pour ce procès.



Un tome de procès : bonne chance aux artistes pour rendre vivant, cet exercice de style très contraint de personnes en train de parler, assis pour les témoins et le juge ou debout pour le procureur et l’avocat de la défense, ainsi que des personnes en train d‘écouter sans rien dire. Bien sûr, le scénariste a fait en sorte d’entrecouper les différents passages au tribunal avec le développement d’autres fils de l’intrigue qui permettent de sortir de la salle d’audience. Il fait débuter la longue intervention du procureur dans les cartouches, alors que les dessins montrent des moments précédant cette intervention. Quoi qu’il en soit, les deux artistes, Hirn assurant le découpage et Nouhaud réalisant les dessins proprement dit, conçoivent des plans de prises de vue bien construits, amenant une forme de mouvement, et le lecteur trouve de l’intérêt à prendre le temps de regarder les différents personnages. Il observe les postures du procureur, accusant avec une calme certitude. Il apprécie l’attitude plus bienveillante de l’avocat de la défense. Il remarque les différences de posture chez les témoins, assis dans la chaise pour leur déposition. Il voit les visages fermés de circonstance de la plupart des gens présents dans la salle, ainsi que des jurés avec des exceptions passagères. Il examine comment le juge incarne la justice par son comportement sévère et dur. Il ressent l’émotion de Xuan-Mai pouvant enfin exprimer en public ce qu’elle a vécu, les confidences qu’elle a reçues de Steven Providence, l’énormité de ce qu’elle raconte. Il se rend compte que les auteurs ont retenu le dispositif de la parole, sans séquence de type retour dans le passé, sans dessiner ce qui est relaté, pour bien transcrire l’effet de ces propos pour des personnes qui n’étaient pas présentes, ou qui n’ont pas lu le cycle I.


L’autre versant de la narration visuelle apparaît tout aussi remarquable et mémorable. Une magnifique vue du dessus avec une pluie tombante, au-dessus des marches du tribunal avec les parapluies, les colonnes impressionnantes de ce palais, la scène domestique du couple formé par Lucy Bulmer et Domenico Coracci dans le salon avec le mur en briques apparentes, le déploiement d’une équipe policière d’intervention dans la rue, les détenues de la prison Bellevue en train de suivre la retransmission du procès dans le calme total, Jessica Rupper qui dépose sa fille adoptive Amy à l’école, etc. Les artistes excellent également dans les scènes d’action : la police fracassant la porte d’entrée de l’appartement de Coracci et leur neutralisation du suspect, la tentative d’assassinat en prison, et l’incroyable opération policière pour appréhender l’insaisissable Angelo Frazzy dans son penthouse, cette dernière constituant une leçon de tension visuelle en quatre pages. Sans oublier l’opération finale où une équipe clandestine investit… Mieux vaut ne pas en dire plus. En contraposée de ces moments d’action, le lecteur se ressent avec acuité les émotions fragiles de Xuan-Mai Logan alors qu’elle termine sa dernière journée de travail comme téléopératrice, sans pouvoir le dire à aucun de ses collègues : indicible, touchant et poignant, un moment d’un incroyable sensibilité.



En fonction de son état d’esprit, le lecteur aura anticipé l’issue du procès, et peut-être la catastrophe finale s’il fait attention aux dates. Il retrouve le thème du rétablissement de la vérité avec un pincement au cœur, ce qui l’amène à s’interroger sur ce qui se joue. Il a bien noté l’analyse de Cyrus Chapelle sur l’incidence de la version communément admise véhiculée aussi bien par les autorités officielles (la police à l’issue de son enquête), que par les médias qui la relaient et l’imposent comme certitude. Il comprend bien que le scénariste choisit ce que l’accusation va mettre en avant, et ce que l’avocat de la défense aura pu découvrir en plus ou non, et que certaines hypothèses soient écartées de manière arbitraire (celle de l’utilisateur du deltaplane). Il voit bien également que ce choix narratif se trouve en phase avec une forme de théorie du complot pour la catastrophe finale, et le rôle que Frazzy joue. Pour autant, le questionnement sur la reconstitution d’un enchaînement de faits conserve toute sa puissance : est-ce possible ? Personne ne peut dire ce qui se passait dans la tête de l’un ou l’autre. Personne n’est en mesure d’affirmer quelle était la motivation de tel individu, et sa force. La démarche consiste à s’assurer des faits, et essayer d’en mesurer la plausibilité, l’enchaînement logique possible et probable : une tâche pour laquelle il est impossible d’arriver à une certitude à cent pour cent. Le lecteur referme ce dernier tome, avec comme seule consolation que le troisième cycle l’attend. Son esprit revient au titre de la série : il se demande si son sens n’est qu’ironique, ou même cruel. Quel est le pouvoir détenu par les innocents ?


Dernier tome du second cycle : suspense assurée, décuplé par une narration visuelle de très haut niveau, et une structure maline. Le lecteur se trouve pris de la première à la dernière page, souffrant avec les personnages du début à la fin, espérant tout en sachant au fond de lui-même vers quel type de conclusion se dirige ce cycle. Accablant.



mercredi 18 mars 2026

La saga d'Alandor

Il faut sept religieuses vibratiles pour alimenter son énergie.


Ce tome constitue l’intégrale de ladite sage, regroupant le premier tome Le dieu jaloux (1984) et le second L’Ange carnivore (1991), une histoire presque complète. L’édition originale de ce recueil date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Silvio Cadelo pour les dessins et les couleurs. Le premier livre comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée, le second également. L’intégrale comporte une carte répertoriant les différents continents et zones de ce monde : zone nord Teut, continent Uron et le palais du roi, continent Aouralis avec le marais sacré, continent Uslman, continent Inghing, la ville sacrée du Sumo X, le refuge secret des chevaliers du Saint-Axe, les ruines du temple des Géants, et quelques peuples et individus comme l’abbesse de Maldiccia, les fanatiques inghins adorateurs de Br-Tse le médiateur suprême, les habitants d’Usliman adorant le prophète Ram’Aldar. Elle se termine avec un cahier graphique reproduisant les demi-pages encrées des prémices du tome trois.


Lorsque Karnar (la planète prodige créée, pour de divines raisons, sous forme d’une pyramide parfaite irradiant des ondes lumineuses qui baignaient les cent cinquante-trois autres planètes du système trisolaire) explosa en quatre misérables fragments, des milliards de millions d’êtres pensants, à travers toute la Galaxie, éclatèrent en sanglots. Cette plainte immense, figea, le temps d’une courte seconde, la rotation des trois soleils sur leur axe. Immobilisation fatale qui devait inaugurer l’Ère Obscure au cours de laquelle les quatre règnes naturels, le minéral, le végétal, l’animal et l’ectoplasmique, devinrent tout à la fois voraces, faibles et infidèles.



La faute en incombait aux Géants : ceux-ci eurent le front de désobéir à Aour, l’Entité Divine qui, dans un cri d’amour infini, façonna la planète-pyramide pour en faire le centre de spiritualité de la Galaxie ! Ils souhaitèrent dominer la Puissance Négative, cette face cachée et ténébreuse de tout Dieu ! Ils éveillèrent l’Andragorus ! Vanité, suffisance, prétentions insensées ! Ils furent réduits en fumée. Leurs cendres volèrent vers le firmament en même temps que ces quatre cailloux que sont aujourd’hui les îles-continents maudites de Karnar : Urok, la Sophistiquée, avec sa zone brumeuse au Septentrion (Teut) et son midi tempéré (Naria)… Aouralis, la Sublime, la plus sainte d’entre toutes, puisque tous les Dieux y naquirent, et dont la terre atteinte de purulence s’était transformée en marais putréfiés… Uslimane, la Profonde, immense étendue de sable hérissée de cactus et brûlée par les vents… Inghing, l’Énigmatique, vaste roc uniquement peuplé de montagnes de glace. Certains racontent qu’Aour, après cette hécatombe, emprisonna l’Andragorus dans un cristal géant, avant de l’immerger sous les eaux des marais d’Aouralis. D’autres encore prétendent qu’il gît au fond d’un puits. Mais tous s’accordent à dire que cette abomination attend qu’à nouveau d’autres fous téméraires – la folie des êtres de raison ne connaissant pas de limite – le retrouvent et le libérant, lui offrant ainsi l’opportunité de pervertir un peu plus la Matière Universelle issue du cri d’amour de Dieu.


Houlà là ! Ça commence fort avec une page de texte, puis des races extraterrestres dans une sorte de ballon dirigeable, puis une autre page de texte, puis retour au ballon dirigeable avec le titre de la première épitre : L’Andragorus. Puis une autre page de bande dessinée, suivie par une page occupée aux trois quarts par la suite du texte, et une bande de cases. Etc. La dernière page de texte se situe en planche huit. Le scénariste développe tout un monde avec des noms aux consonances bizarres et imprononçables, le dessinateur s’en donne à cœur joie avec des apparences grotesques pour ces races exotiques, toutes basées sur une morphologie humanoïde à la base, c’est plus pratique pour la cohabitation. Il est possible que le lecteur souffre un peu avec les couleurs, en particulier les déclinaisons de rose bonbon déjà sucé, jurant sur le jaune vif et le bleu Cœruleum. Ça s’arrange dans la deuxième moitié avec des formes plus abouties, des cases donnant une sensation moins surchargée, et une technologie qui a évolué pour les couleurs, offrant la possibilité de plus nuances à l’artiste, qui se restreint (un peu), tout en n’ayant rien perdu de son inventivité dans les formes extraterrestres et grotesques, avec une imagination intense et perturbante, même si les décors se raréfient un peu.



Il est possible que le lecteur se trouve captivé par la richesse de cet univers imaginé par le scénariste, auquel l’artiste donne une apparence des plus particulières, qu’il soit fasciné par cette guerre entre plusieurs factions à la recherche d’une sorte d’artefact qui assurera un pouvoir absolu à celui qui le maîtrisera. Cela peut également requérir un effort significatif pour tout retenir, pour s’investir assez pour donner de la consistance et ajouter un peu de sens à tout cette situation imaginaire complexe. Cependant, très vite, il se trouve également fasciné par les visuels. Il y a d’abord ces apparences qui semblent relever de difformités tératologiques impossibles : torse beaucoup trop large, crânes trop allongés, couleur de peau impossible (Ce jaune !), appendice nasal trop aplati, trois seins au lieu de deux, deux tibias par jambe en-dessous de la rotule ce qui donne quatre pieds et un seul bras pour cette race-là, sorte d’appendice partant du milieu du front, le catalogue des difformités semble sans fin. La faune présente elle aussi des particularités morphologiques impossibles, entre monstruosité et divagations physiques entre naïveté et poésie. Un festival graphique dans les deux tomes, avec un trait plus élégant et plus léger dans le deuxième ajoutant une touche d’onirisme.


Régulièrement, l’artiste laisse également son imagination prendre les rênes pour les accessoires et les environnements. En vrac : des armures massives, un dieu enchâssé dans un cristal, des sabres d’une longueur trop importante pour être facilement maniables, des tenues d’apparat psychédéliques, des armes pas toujours facilement compréhensibles dans leur destination, des roches cristallines aux formes tordues, etc. Le dessinateur prend bien soin d’établir les caractéristiques de chaque lieu en début de séquence, sans forcément les représenter systématiquement par la suite, jouant sur les couleurs pour des effets spéciaux. Là encore il fait preuve d’une imagination très personnelle, où il est possible de détecter l’influence de certains artistes de science-fiction de l’époque, complétement assimilées et intégrées. Parmi ces lieux hautement exotiques : la porte de la Ghéassa l’Abime de l’Éternel Châtiment et sa chapelle centrale, la chaîne rocheuse permettant d’accéder à Maldiccia la cité-état capitale religieuse du continent d’Urok, la crypte des visions (une salle d’un noir impénétrable), des champs en fleurs dont l’apparence de texture évoque du pollen, le pont-levis du château de pierres lépreuses d’Aria-His ainsi que sa salle de banquet pour les noces d’Alandor et Vanessa, ses souterrains, le ghetto des malades atteints de la main-péché, la salle du conseil du royaume, la forêt pétrifiée, le temple du monastère des navigateurs du Saint-Axe, etc.



Le lecteur peut aussi approcher cette histoire sur un plan plus mythologique ou métaphorique, sans s’agripper aux appellations des différentes factions, comme s’il s’agissait plus d’un récit conceptuel que factuel. S’il est familier de l’œuvre du scénariste, il trouve rapidement ses repères. Un personnage principal destiné à devenir le héros en surmontant des obstacles qui le marquent dans sa chair. Ça ne rate pas : Alandor ne tarde pas à contracter une maladie des plus répugnantes, faisant de lui un réprouvé : ses noces sont annulées sur le champ et il est banni de son propre royaume. Ayant bénéficié d’une aide extérieure pour guérir, il décide de guérir les autres et pour cela il doit développer sa foi en subissant des épreuves. La première est d’être enterré pendant trois jours (terre), la seconde l’oblige à marcher sur le feu (feu), et la troisième à sauter dans le vide (air). Le lecteur identifie tout de suite cette confrontation à trois des quatre éléments (il manque l’eau), concept développé à l’Antiquité. Il ne lui faut pas attendre longtemps pour que quelques pages plus loin Alandor doive sauter dans l’eau, le quatrième élément. Il relève également le titre des dix épitres assurant la fonction de chapitrage : L’Andragorus, Le règne le pouvoir et la gloire, L’hérésie de la main-péché, La voie de la dissolution, L’attentat sacrilège, L’âme et le feu, L’ermite, L’initiation, Temps d’écroulement, le cœur couronné. Le scénariste use d’un vocabulaire religieux, et également mystique, des thèmes qu’il chérit. Les épreuves physiques revêtent alors un sens ésotérique, dans la mythologie très personnelle de l’auteur. Le héros progresse sur le chemin de la spiritualité, alors que les autres factions sont aveuglées par leurs croyances, incapables d’évoluer, de s’adapter à la réalité. Son cheminement spirituel fait de lui le sauveur.


Plonger dans la première partie de la carrière de bédéaste d’Alejandro Jodorowsky peut s’avérer intimidant : des récits baroques dont l’intelligibilité a pu s’émousser avec les décennies passées. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut appréhender ce qu’il va trouver dans cette série interrompue après le deuxième tome. En effet l’expérience est au rendez-vous, tout d’abord visuelle du fait de la forte personnalité graphique de Silvio Cadelo, peut-être encore un peu brut pour le premier tome, proprement enchanteresse pour le second. L’intrigue peut sembler très linéaire et relever d’une formule souvent utilisée par le scénariste. Toutefois, s’il se laisse porter par le charme brut et poétique de la narration, le lecteur se laisse gagner par la séduction très particulière de cette quête spirituelle haute en couleurs. Particulier.