C’est cette vie que Caleb était venu chercher.
Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 4 - L'Ombre d'Hippocrate (2017) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.
Dans une région sauvage dans la région de Tucson, au milieu d’une piste enneigée traversant un massif rocheux, une diligence tirée par quatre chevaux, le feu ayant pris à l’arrière, avec un cavalier qui la suit qui hurle : Apaches ! Il enjoint le cocher Dodson à accélérer, mais ce dernier n’y arrive pas car les chevaux n’en peuvent. Derek hurle un nouvel avertissement, trop tard et en vain : Dodson se trouve décapité par un fil barbelé tendu entre deux rochers. La diligence se couche sur le côté, le feu ravageant toujours l’arrière. Le passager sort par le dessus et aide Sondra à en sortir. Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner, Derek fait demi-tour et se rapproche des deux passagers : il abat Sandra d’une balle dans la tête et il en fait de même pour l’autre passager. Il fait à nouveau demi-tour pour s’éloigner et découvre qu’un Apache se tient devant lui un arc et une flèche à la main. Il charge au galop et reçoit une flèche en plein ventre, chutant à terre. Alors que Salvaje s’approche avec ses hommes, Derek se tire une balle dans la tête.
À Tucson dans la plus riche demeure, Sid Beauchamp s’adresse à Joséphine Barclay : il lui assure que son fils n’a pas souffert. Il en est certain : l’Indien qui les a renseignés a assuré que l’Indien blanc avait été tué net pas une balle de Derek. D’ailleurs, à ce sujet… Derek était condamné, les poumons. C’est pour cette raison que Sid avait pensé à lui pour escorter la diligence, qu’elle arrive ou pas à San Diego. Il lui avait promis une prime pour sa femme, enfin sa veuve… Il sait que c’est dur à entendre, mais si Derek a tiré sur le fils Barclay, c’est qu’il n’a pas eu le choix. La riche propriétaire lui assure qu’elle comprend, elle paiera bien sûr. Il reprend la parole : il la remercie, il ne peut imaginer à quel point cela doit être terrible pour elle, s’il peut faire quoi que ce soit… Elle lui répond : Elle y a pensé, et il y a quelque chose qu’il pourrait faire pour elle : elle veut qu’il récupère le cadavre de son fils pour l’enterrer ici à Tucson. Il essaye de se défendre : C’est impossible ! Il ignore où Caleb Barclay se trouve, les Apaches ont sûrement emporté sa dépouille avec eux, à l’heure qu’il est il doit être dans leur territoire ! Sans compter son état de décomposition ! Elle le reprend : elle a annoncé à toute la ville que les funérailles de Caleb seraient célébrées d’ici une semaine. Elle conclut : Tant que son fils ne sera pas revenu chez elle, son cœur ne pourra se dédier ni à leur amour, ni à leur mariage. À côté de la diligence, Jonas Crow est en train de creuser une tombe dans une terre gelée, pleine de pierres. C’est un peu comme racler un gros caillou avec les dents.
Début du troisième diptyque : le titre met le lecteur sur la voie, les Indiens vont jouer un rôle, peut-être que le personnage principal va s’enfoncer en territoire indien. En territoire Apache même, plus précis encore le récit mentionne les Chiricahuas, un groupe d'Apaches vivant dans le sud-ouest des États-Unis, ayant compté parmi ses membres Cochise et Geronimo. Le lecteur comprend que cette aventure se déroule peu de temps après la précédente, c’est-à-dire en 1865 ou 1866. Même si les auteurs ont choisi avec précision la tribu indienne, ils s’abstiennent de références sur son histoire à cette période particulière. Ils utilisent ce peuple pour évoquer un autre rapport au monde, une autre façon de vivre, des valeurs sociales différentes. Vers la fin de cet album, Salvaje décrit à Jonas Crow ledit mode de vie : Avant les hommes blancs, l’Apache se levait avec le soleil et partait parcourir la terre des esprits sans crainte ni espoir. Et lorsqu’il trouvait un gibier, des herbes ou des fruits à cueillir, il se contentait d’être reconnaissant. À la tombée de la nuit, l’Apache rentrait au camp pour aider les siens avant de retrouver la couche de l’être aimé. Il n’attendait rien, n’avait d’autre souci que d’apprendre du monde et de se préoccuper des siens. Cet Indien inculque ces valeurs traditionnelles à son fils Chato, une éducation qui semble insupportablement dur à Jonas Crow lui-même, pourtant pas un enfant de chœur.
L’horizon d’attente du lecteur repose pour commencer sur les composantes visuelles du genre Western. Les auteurs remplissent cette promesse dès la séquence d’ouverture, avec des formations géologiques montagneuses et un chemin enneigé pour passer un col : texture de roche impeccable, une neige bleu-gris très réussie, une perspective dégagée à des kilomètres avec un ciel orangé comme enflammé, et trois vautours dérangés par le bruit. La sensation d’immersion fonctionne à plein dans ce paysage grandiose faisant honneur aux zones sauvages de l’Amérique. Lorsque Crow se retrouve sur place quelques jours plus tard pour creuser des tombes, la neige a perdu sa teinte bleutée pour être gris-blanc. Crow est recruté par Sid Beauchamp pour rejoindre sa bande et aller chercher un cadavre : nouvelle chevauchée passant au milieu des gorges d’une montagne, avec la roche formant d’élégantes arabesques témoignant des couches de formation, et débouchant sur une zone dégagée nimbée de gris, la vision glaçante d’un cimetière apache. La traversée de ce territoire naturel se poursuit, l’occasion d’autres paysages superbes : un village construit sous un énorme surplomb rocheux, une rivière coulant entre deux falaises et sa cascade, un camp Chiricahua composé d’une douzaine de tepees, des étendues enneigées à perte de vue avec de rares arbres, une falaise à la verticale à escalader à main nue, etc. Un voyage qui emmène le lecteur dans une région aux caractéristiques spécifiques et spectaculaires, imposant ses contraintes aux voyageurs.
Les auteurs ont visiblement pris plaisir à concocter quelques instants visuellement marquants au cours du récit : le fil barbelé tendu à hauteur du cou du cocher, la peinture de guerre en forme de crâne sur le visage de Salvaje, la main écorchée de Jonas à force manier la pelle, Jonas buvant le vin à la bouteille, le visage de Caleb après avoir ôté sa peinture de guerre, Salavje passant à travers la chute d’eau, un gros plan sur un épis de maïs illustrant le propos de Salvaje (Le fermier et sa squaw ont choisi d’être les esclaves du maïs), etc. À nouveau, le lecteur ressent la qualité de la narration visuelle même s’il n’y prête pas attention. Le dessinateur sait donner vie à chaque séquence quelle qu’en soit sa nature, y compris les plus statiques. Le scénariste se montre un dur envers lui avec deux pages d’exposition de la situation, lors d’un long exposé de Sid Beauchamp : Meyer montre les différents gestes de du shérif même s’il reste assis, il montre comment Jonas n’arrive pas à rester en place, et ce qu’il voit à l’extérieur. Les prises de vue et les mises en scène complexes s’avèrent immédiatement lisibles et transmettent avec élégance et conviction l’état d’esprit des personnages lors des conflits psychologiques. À ce titre, plusieurs scènes marquent le lecteur par la justesse des expressions de visage et des gestes : Jonas Crow prenant la décision de mutiler le cadavre de Caleb, le même Jonas se heurtant aux comportements des trois Apaches (Salvaje, Chato, et le vieil homme), Chato tiraillé entre les valeurs inculquées par sa mère et ce qu’offre le couple de fermier), etc. Sans effet spectaculaire ou démonstratif, le dessinateur combine les différents paramètres et personnages lors des scènes d’affrontement avec un naturel confondant, et une habileté extraordinaire, assurant là encore la plausibilité du déroulement des actions.
Le scénariste continue de savamment doser ses ingrédients, entre une nouvelle aventure complète en deux tomes, et la trame de la série. Ainsi, le lecteur peut voir l’impact du départ de Rose Prairie sur le comportement de Jonas Crow, et celui-ci est à nouveau rattrapé par son passé de Lance Strikland et un espoir ténu de s’en débarrasser, sans oublier son métier de croque-mort qui le met à nouveau dans une situation intenable. D’un côté pas de progression significative de sa situation, mais de l’autre une évolution discrète conséquence des situations des tomes précédents. Dans cette première partie de ce nouveau diptyque, les auteurs mettent à nouveau en scène un détenteur de l’autorité (un shérif) qui en use à ses fins personnelles, ayant en plus tout à fait conscience que sa fonction sert les intérêts capitalistes de la société de chemin de fer et de sa propriétaire. Pendant ce temps-là, le personnage principal se trouve confronté à une autre culture, avec des valeurs dont il mesure progressivement l’altérité, à la fois en observant le comportement des Indiens Chiricahuas, à la fois quand Salvaje le dit de manière explicite : l’exposé relatif à la situation Avant les hommes blancs […] apprendre du monde et se préoccuper des siens. À nouveau Jonas Crow se trouve confronté à des valeurs morales qui mettent à mal ses choix de vie. De scène en scène, le vrai caractère de Sid Beauchamp se révèle, et le personnage s’étoffe pour devenir de plus en plus méprisable et dangereux à sa façon insidieuse, moins flamboyante que celle de Jeronimus Quint, mais tout aussi toxique.
Difficile de croire que Jonas Crow pourra se retrouver dans une situation pire que dans le cycle précédent, face à un individu pire que Jeronimus Quint, et pourtant… La narration visuelle immerge le lecteur comme peu d’autres, dans des endroits pleinement réalisés et des situations d’une évidence et d’une plausibilité peu communes. Le méchant de l’histoire révèle très progressivement sa vilenie, qui acquiert une profondeur de plus en plus écœurante. Une nouvelle fois, le métier de croque-mort s’avère extrêmement propice à se retrouver dans des situations d’une dangerosité létale, et face à un système de valeurs complexe et ambivalent.


































