Le métier de croque-mort n’a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles.
Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) et Undertaker - Tome 2 - La Danse des vautours (2015), et c’est à nouveau la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.
De nuit, dans les bois, dans la roulotte de Jeronimus Quint, celui-ci s’apprête à opérer un patient à l’écart de tout autre âme humaine. Il commente ses préparatifs : Je sais. Tout cet attirail fait un peu médiéval. Pardon. On se croirait presque dans un donjon aux mains de je ne sais quel bourreau. Ah ! Ah ! Ah ! Je vous rassure, contre la douleur, la science moderne nous a apporté le chloroforme, un produit miraculeux ! Vous n’avez pas idée des quantités que j’ai utilisées pendant la guerre. J’ai même amputé des deux mains un sergent sans qu’il s’en rende compte ! Ah… Quel dommage que je ne puisse pas vous en donner. Dans une opération prolongée, le chloroforme comporte trop de risques pour le cœur. Et votre opération va être longue. Très longue. Et pus, pour être honnête, si vous vouliez me gratifier de quelques cris, je ne serais pas contre… Franchement, pour joindre l’utile à l’agréable, c’est même ce que je préfère. Alors, ne vous ne gênez pas… Faites-moi plaisir… Un cri horrible déchire la nuit.
Dans une zone désertique, un corbillard chemine d’une allure calme, Jonas Crow tenant les rênes des deux chevaux. Rose Prairie lui fait des recommandations : Arrêter de dire bonjour, leurs clients ont perdu un proche ou un membre de leur famille. Alors, bonjour, ce n’est pas approprié. Elle propose plutôt : Madame, monsieur, que peut-on faire ? Et quand la demande du client lui paraît étrange, il pourrait la qualifier de spéciale plutôt que de demeurée. Elle continue : tant qu’il continuera à lancer des répliques indiquant qu’il ne peut pas réparer le corps d’un parent car il s’est liquéfié vu qu’il est mort dans ses excréments et qu’il n’en a rien à faire, au lieu de suggérer qu’il leur déconseille de voir le corps, le temps à fait son œuvre, il n’est pas présentable, eh bien leur commerce continuera à perdre tous ses clients et ses derniers dollars. Crow plaisante : Il lui avait bien dit, le métier de croque-mort n’a aucun avenir, les clients ne sont pas fidèles. Elle le tance : Les clients n’ont à voir là-dedans ! Six semaines qu’ils sont associés, six semaines qu’il a tout fait pour qu’ils ne puissent pas honorer le moindre contrat ! Mais c’est fini ! Elle leur a trouvé une opportunité en or ! Une mort naturelle, le gendre de la défunte est un rentier, il fournit du bétail pour toute la région, entre la cérémonie et l’inhumation il devrait pouvoir leur payer dans les cent dollars. Elle attire son attention : ils n’ont plus un cent devant eux, s’ils ratent ces funérailles, elle ne sait pas comment ils pourront continuer. Il suggère une réduction de personnel…
Après un premier diptyque très réussi, les auteurs se retrouvent dans une situation délicate : donner plus de la même chose aux lecteurs, ou avancer de manière significative dans l’évolution des personnages. Premier constat : la qualité de la narration visuelle reste formidable. Les auteurs conservent l’ancrage dans le genre Western et le lecteur retrouve les paysages désertiques, les armes à feu, les voyages en corbillard d’une destination à l’autre, la place importante donnée aux chevaux, les nuits propices à l’isolement et aux actes violents, le vautour Jed (et même un autre rapace répondant au nom de Barks). Pour ce second diptyque, une nouvelle figure de l’Ouest prend la place centrale : le charlatan, et le lecteur va découvrir à quel point celui-ci est éloigné du vendeur d’élixir Samuel Doxey (1955) par Morris (1923-2001, Maurice De Bevere). Il remarque également comment les auteurs reprennent des schémas présents dans le premier diptyque, le principe d’éléments récurrents propres au principe même de la série. Les personnages bien sûr : le croque-mort Jonas Crow et son passé encombrant de lieutenant Lance Strikland, la jeune Rose Prairie et ses principes moraux se heurtant au principe de réalité, la pragmatique Miss Lin et son bon sens concret. La dynamique de l’intrigue : une nouvelle commande de mise en bière et d’inhumation avec une rémunération intéressante, et… Comme dans la première aventure, le croque-mort doit fuir avec un groupe armé à ses trousses.
En fonction de son horizon d’attente, le lecteur apprécie différemment les éléments récurrents : le rôle des trois personnages principaux semble déjà figé, la dynamique de la course-poursuite apparaît, dans cette première moitié, comme un copier-coller mécanique. Il en va différemment des environnements. Oui, Jeronimus Quint exerce également son métier comme un médecin ambulant, avec sa roulotte, toutefois son intérieur est aménagé bien différemment de celle de Crow. Oui, les personnages traversent à nouveaux des zones désertiques en gagnant l’Oregon toutefois leur relief est bien différent, avec une vue magnifique à l’approche de la ville d’Ypeka, apparaissant en contrebas d’un col, ou encore une zone avec une maigre végétation et une très belle arche de pierre, une petite ville à côté d’une rivière, une forêt dense et de grande ampleur. En ville aussi, les lieux différent de ceux du premier tome. La riche demeure des Warwick est aménagée autrement de celle du propriétaire Cusco. Cette fois-ci l’intrigue emmène le lecteur dans un grand hangar aménagé au milieu de la ville où le docteur s’est installé pour opérer le temps d’une nuit. L’artiste a évidemment travaillé sur l’apparence du bon docteur : une réussite, combinant une allure rassurante par son sourire, et en même temps une menace physique sous-jacente par sa corpulence, embonpoint compris. Il dispose aussi de son propre oiseau plus ou moins apprivoisé comme Jed pour Crow : un marabout d’Afrique, appelé Barks, également un charognard.
Du premier diptyque, le lecteur garde également en mémoire la lisibilité des plans de prise de vue pour des situations complexes, le rendant sensible à cette qualité narrative. Il commence par savourer l’angle de vue de certaines cases : la vue en hauteur d’Ypeka, les personnes présentes pour la veillée funéraire, Crow tout de noir vêtu galopant sur un de ses chevaux d’ébène en pleine nuit, les hommes de main d’Ashton, le gendre du colonel Charley Warwick, canardant à travers la porte de la chambre de ce dernier, un lièvre rôtissant à la broche, la foule rassemblée pour écouter le bonimenteur, le marabout Barks se perchant sur un rebord de fenêtre à côté du vautour Jed (une métaphore de l’irruption de l’influence de Quint, amenuisant d’autant celle de Crow, auprès de Rose), Quint s’élançant de toute sa masse sur Crow avec un tranchoir à la main, etc. La gestion des scènes complexes reste sous-jacente, tout en étant bien présente, le lecteur s’en aperçoit après coup. La conception de la page dans laquelle Crow se fait un malin plaisir de provoquer un malaise chez Rose en lui expliquant le travail de croque-mort par l’exemple : une grande case et une douzaine plus petites, pour attirer l’attention sur l’accumulation de petites actions répugnantes. La bagarre dans l’espace confinée de la chambre du colonel, avec l’homme de main en feu passant par la fenêtre. Le face à face à haut risque entre Jeronimus Quint et Rose Prairie servant d’appât dans le hangar d’opérations. Les allées et venues dans la forêt de nuit alors que l’ogre de Sutter Camp a été capturé. À nouveau, l’artiste fait la preuve de son expertise dans la conception des prises de vue pour tout rendre plausible et évident.
Des similitudes dans la dynamique du récit, certes. Des caractères déjà très cernés, certes, toutefois les auteurs savent les mettre à profit dans de nouvelles situations, et le pragmatisme de Miss Lin la rend incroyablement attachante et impose le respect chez le lecteur. Une mise en danger qu’il voit venir de loin : le lecteur éprouve quelques difficultés à accepter que les auteurs placent déjà Rose Prairie dans le rôle de la demoiselle en détresse à sauver par le héros. Mais bon, il suppose qu’elle fera preuve d’une ressource inattendue dans la deuxième partie. Le charlatan itinérant qui ne prête pas du tout à rire. Les auteurs font dire au colonel Charley Warwick que : Il y a un tribunal spécial là-bas pour les gens comme lui, ils ont jugé et pendu le Hollandais volant d’Andersonville. Cette mention semble vraiment précise : une rapide recherche permet de trouver la référence correspondante. Il s’agit de Henry Wirz (1823-1865), confédéré, médecin de formation, pendu après la fin de la guerre de Sécession pour conspiration et meurtres commis alors qu'il dirigeait le Camp Sumter, une prison militaire près d'Andersonville en Géorgie. Appréciant cette honnêteté intellectuelle (Sumter étant devenu Sutter), il se trouve pris par le suspense, craignant pour la vie des uns et des autres, malgré la nature récurrente des personnages. De temps à autre, il sent qu’une situation entre en résonnance avec des préoccupations très contemporaines. Le bon docteur déploie un argumentaire très sophistiqué entre aveu des limites de ses connaissances et non-dits, profitant à l’évidence d’être l’unique médecin que verront les habitants des villes, tirant profit de cette situation de désert médical. Dès le premier diptyque, les auteurs jouaient sur la partition implicite entre les bons et les méchants, et le flou moral entourant le personnage principal, dont la tête est mise à prix pour des crimes restant à découvrir, et pour son habileté à tuer grâce à son adresse au tir. S’il semble ne pas tuer d’innocents, il ne cherche pas non plus à préserver la vie par tous les moyens. Du coup, la rationalisation de l’ogre de Sutter Camp prend un autre goût, quand il met en avant qu’il sauve beaucoup plus de vies qu’il n’en prend, introduisant un dilemme moral entendable au regard des morts dont Jonas Crow est coupable.
Un second diptyque qui démarre très fort. La narration visuelle embarque direct le lecteur dans ce western, qu’il s’agisse des lieux, des situations, de leur déroulement, de la complexité des personnages. L’intrigue place immédiatement les personnages dans une situation familière : un nouveau décès, un nouveau corps à apprêter et à mettre en bière. Et tout aussi immédiatement, une situation qui dégénère. Le lecteur ne peut que ressentir qu’il s’est déjà attaché à Rose Prairie et à son idéalisme battu en brèche, ainsi qu’à Miss Lin et à son pragmatisme malin. Il réserve son jugement pour Jonas Crow en fonction des crimes réellement commis. Il n’a qu’une hâte : savoir comment ce trio s’en sortira… et il y a intérêt à ce qu’il s’en sorte, ou alors même la panacée du docteur Quint ne pourra pas requinquer les responsables.































