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mercredi 28 octobre 2026

Les Mémés T05 Punks à chien

Encore une victime de la cancel culture !


Ce tome fait suite à Les Mémés - tome 04: Fleurs de pavés (2024) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et quarante-sept gags en une page, et trois en deux pages.


Graff : Dans son imperméable sans âge et tirant son caddie rouge, Huguette marche lentement mais sûrement sur le trottoir, passant devant un graffiti en lettres jaune : Punk is not dead ! Elle s’arrête et prend le temps de la réflexion. Elle sort une craie et ajoute : Moi non plus !!! signant de son prénom et d’un cœur. Vacances d’été : Huguette rencontre une copine dans les allées du supermarché, et celle-ci lui demande comment va sa dépression. Elle répond : Très bien ! Elle l’a emmenée en vacances là, elles ont fait la Bretagne sud. Carnac, Douarnenez, Belle-Île, Quiberon, la mer, les mouettes, tout ça… Son interlocutrice lui demande si ça lui a plu. Huguette répond que sa dépression est revenue en pleine forme ! Et elle s’enquiert de la santé des hémorroïdes de sa copine. Réponse : elle les a emmenées du côté d’Arcachon, elles se sont baignées, elles ont pris le soleil, tout ça. Elles sont revenues en pleine forme. Spiritisme : les amies sont au comptoir avec une copine qui revient sur leur séance de spiritisme d’hier soir : ce fut un vide complet ! Elle ne sait pas où étaient passés leurs défunts maris, mais manifestement, ils n’avaient pas envie de papoter avec leurs veuves. Huguette suggère que peut-être qu’il n’y avait pas assez de réseau, comme pour les téléphones. Du coup, elle propose de remettre ça ce soir, mais en perfectionnant leur technique : chacune d’entre elles portera sur elle un objet ayant appartenu à l’être aimé.



Conseil beauté : Paulette se tient devant trois punks à chien affalés sur le trottoir, leur expliquant que personnellement, elle utilise la laque Millenium Creativity fixation forte, pour sa coiffure. Ça garantit une tenue parfaite à la coiffure tout en laissant les cheveux doux et soyeux au toucher. Et sans odeur ! Shopping : Huguette s’approche discrètement de Lucette en train d’admirer des cercueils en exposition. Elle lui demande si elle fait du shopping. Son amie lui répond qu’elle ne fait rien de folichon, elle regarde les modèles, elle compare les prix, elle se renseigne. Faut se préparer, hein ! Ça va bien finir par leur tomber dessus un jour ou l’autre. Le plus tard possible, répond Huguette. Oui, le plus tard possible, et Lucette touche du bois pour conjurer le sort, celui du cercueil. Sunrise : sur la plage devant un beau coucher de soleil, Lucette monte sur un petit rocher et lève son chapeau devant la beauté du spectacle. À son tour, Paulette fait de même. Puis Huguette monte à son tour sur le petit rocher arrondi et tourne le dos au spectacle de la nature, pour baisser sa culotte. Zapette : Huguette rend visite à sa vieille amie madame Martichou, avachie dans son fauteuil devant son téléviseur : elle venue lui apporter une télécommande vocale et lui en faire la démonstration.


Effet comique assuré pour le dessin de couverture : des personnes (très) âgées (et des femmes en plus) se comportent comme des jeunes en pleine rébellion contre l’autorité et la société. La dérision fonctionne à plein entre le slogan revisité des punks (millésime 1977), revu et corrigé en Les mémés ne sont pas mortes, et l’attaque féroce de trois petits caniches sur l’agent de police. Ce qui assure aussi l’effet comique réside dans le sens de la caricature du dessinateur : trois silhouettes déformées par la gravité qui a gagné la guerre contre le tonus. L’agressivité irrésistible des trois petits chiens, les accessoires punks à commencer par l’épingle à nourrice dans cet appendice nasal défiant le bon goût des BD dites Gros nez, les iroquoises aux couleurs trop gaies, et la bière. Oui, il y a vraiment de quoi traumatiser un digne représentant de l’ordre. Le caractère factice de leur révolte saute aux yeux, ainsi que toutes les incongruités comme le caddie d’Huguette ou le cabas de Paulette. Cependant pour le lecteur familier de la série, la moquerie se trouve absente de ses émotions : finalement s’il y a bien des individus qui n’ont plus rien à perdre et pour qui le slogan No future est une réalité tangible, ce sont bien ces vieilles dames déjà bien atteintes par les méfaits de l’âge, la décrépitude dirait certains, rien de factice là-dedans ou d’opportuniste, du vécu.



En fait, le lecteur retrouve avec une vraie tendresse ces personnages moches au possible. Ah ben si quand même : bassin énorme au-delà du possible, poitrine sous le nombril, nez de vingt centimètres de long et crochus de préférence, lunettes de vue pour tout le monde, fringues d’un autre siècle, bouches édentées, cheveux incoiffables et d’une couleur improbable au moins pire, etc. L’auteur ne fait pas semblant : visuellement elles ne sont pas gâtées… et elles en ont conscience, et n’hésitent pas à se moquer d’elles-mêmes. Dans un dessin en pleine page alors qu’elles barbotent dans la mer sans avoir pied, Huguette fait observer que fatalement si un requin doit les attaquer ce sera forcément par le fessier, ceux-ci apparaissant énormes et monstrueux sous la ligne de la surface. La même Huguette étend sa serviette sur la pelouse du parc municipal et s’allonge dessus topless, trois policiers venant la rappeler à l’ordre. À nouveau, le lecteur se rend compte qu’il ne ressent ni voyeurisme ni dégout. Il prend conscience que ces gags sont racontés avec le point de vue de ces dames elles-mêmes et que ça fait bien longtemps qu’elles ont acceptés l’inéluctable, qu’elles ont dépassé le stade du déni. C’est leur quotidien dans toute sa banalité : déprime, hémorroïdes, force physique réduite à sa plus simple expression, dentition défaillante, vue basse, etc. Et elles continuent à vivre avec un sens certain de la dérision et une bonne reconnaissance des moments de plaisir.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve l’identité graphique de la série et la personnalité de son dessinateur. Une préférence pour les cases sans bordure. Des variations de rythme avec le nombre de cases et leur disposition : d’une unique illustration pour un gag, à quinze dessins sur une page. Cette fois-ci encore, l’auteur réalise des gags sous la forme d’un dessin avec des phylactères, douze dans ce tome. Il construit des planches sur la base de cases de la largeur de la page, douze dans ce tome, il s’agit de plans fixes, à une exception près. Le lecteur retrouve des localisations récurrentes : le trottoir d’une rue, les allées du supermarché, le comptoir d’un café, le salon de l’une ou l’autre, le parc municipal, les toilettes, la plage, le cimetière, le psy. Il se rend compte qu’il prend grand plaisir à les revoir assises sur le banc d’un arrêt de bus, le soir tombant, sans autre âme qui vive alentour, comme abandonnée dans un monde dépeuplé, attendant un bus qui ne viendra peut-être jamais. Elles se rendent dans de nouveaux endroits comme le marchand de cercueils, un grand magasin, la buanderie, un magasin spécialisé dans les chaussures de sport, le dentiste. Le dessinateur a l’art et la manière de donner de la consistance à chacun de ces lieux en quelques coups de crayon comme esquissés, et une mise en couleurs majoritairement naturaliste. Comme dans les tomes précédents, le lecteur potentiellement dubitatif prend la mesure de la qualité et de la justesse de la narration visuelle avec les gags purement visuels, dépourvus de tout mot. Ces six gags fonctionnement parfaitement, depuis le geste potache de Huguette devant le coucher de soleil au rangement à haut risque du fil de l’aspirateur (à ne pas reproduire chez soi).



Le premier gag met à profit le mouvement punk, Huguette affirmant à la vue de tous, qu’elle non plus n’est pas morte. En cela cette série continue d’être toujours aussi transgressive avec ces trois braves dames et leurs copines, conscientes de leur fin inéluctable et proche, de leur déchéance physique, c’est-à-dire bien plus lucides que le commun des mortels, et bien plus courageuses au quotidien de vivre dans un état que certains qualifieraient de diminués, tout aussi conscientes de ce qu’elles ont pu faire par le passé et qui est maintenant hors de leur portée. Pour autant, ces gags ne sont ni pesants ni déprimants. L’auteur sait piocher dans les thèmes contemporains comme le Black Friday, l’intelligence artificielle, les chaussures de sport, les jeux olympiques et paralympiques de 2024, la surveillance dans l’espace public, et même cette appli qui permet de découvrir la tête qu’on aura dans trente ou quarante ans. L’humour va du registre le plus potache, à un comique surréaliste (ces trois dames attendant le bus et le retour hypothétique de la libido). Le lecteur se faisant surprendre par la poésie inattendue de voir les sous-vêtements tourner dans la machine à linge, l’expérience traumatisante de tomber dans une fosse au cimetière (et d’en revenir)… Ou encore ce moment où Huguette et Paulette fauchent dans un supermarché et se font intercepter par le vigile lorsqu’elles déclenchent la sonnerie du portique. Un régal de comédie qui démontre avec malice que l’âge et la traîtrise auront toujours raison de la jeunesse et de la vaillance.


Elles n’ont pas toutes un chien, mais elles sont bien plus punks dans leur comportement que la majorité de ces rebelles de pacotille sans cause. Elles savent tenir tête à la mort et à l’entropie chaque jour qui leur reste à vivre, en conservant leur dignité (enfin ce qu’il leur en reste). Le bédéaste sait les croquer et les caricaturer sans pitié et sans méchanceté, avec une vraie tendresse, et même une certaine forme de respect pour leur capacité à survivre à toutes ces avanies. Le lecteur est à son tour gagné par la sympathie, et attendri, s’amusant de leurs clowneries, de leurs limites, de leur endurance… de leur humanité.



mardi 27 octobre 2026

Eldorado : Le délire d'Aguirre

Le vent a tourné. Le soleil s’est éclipsé. Sa lune ne brille plus.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, basée sur une portion de la vie de Lope de Aguirre (1511/18-1561). Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Carlos Albiac pour le scénario et par Alberto Breccia (1919-1993) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un extrait de la lettre de Loppe Aguirre au roi Philippe II, et une introduction d’une page non signée.


Des marins commentent le comportement d’un passager remarquable : Ils entendent Aguirre qui clopine sur le pont. L’un d’eux ajoute qu’il ne dort jamais celui-là. En 1559, le vice-roi Andres Hurtado de Mendoza a organisé une expédition fluviale pour découvrir et conquérir des territoires d'Omagua et d'Eldorado. L’expédition est commandée par Pedro de Ursúa. Celui-ci se trouve auprès de Doña Inès : il attrape au vol une petite chauve-souris qu’il jette ensuite à l’eau par-dessus bord, en expliquant que ce n’est pas qu’un petit vampire, repu du sang de ses misérables soldats, et les piranhas se jettent sur le petit volatil. Un peu plus loin sur le pont, Aguirre contemple la scène et il enjoint silencieusement de Ursúa de bien profiter d’elle, il est plus tard que le gouverneur ne le croit. Trois gradés continuent à discuter dans une cambuse, se plaignant. Ils estiment que sous les ordres d’Ursúa ils n’arriveront jamais à Eldorado, que leur gouverneur passe tout son temps au lit avec sa chienne, qu’ils ne sont pas venus dans ce trou perdu du monde pour échouer. Ils veulent l’or et l’argent d’Eldorado. Mais comment faire ? Aguirre s’est rapproché et effectue une suggestion : tuer Ursúa. Les trois hommes ne répondent pas.



Lope de Aguirre continue : il va jouer carte sur table avec ses compagnons. Rien à cacher ! Il le dit clairement : Mort à celui qui étoffe leurs aspirations ! Il s’introduit dans la cambuse et s’adresse à Don Fernando de Guzmán : d’eux tous, c’est Guzmán qui a le sang le plus noble, il sera général et il les commandera. Son interlocuteur s’en trouve tout étonné, quelque peu incrédule même. Tous d’accord, ils se tournent vers Aguirre en lui demandant : Quand ? Il répond : Demain. Le navire approche de la terre et la vigie annonce : Des Indiens ! Ceux-ci se tiennent sur le rivage, immobiles. Le gouverneur met une chaloupe à l’eau, et il s’avance à leur rencontre. Descendu à terre, le conseiller constate que les Indiens sont pacifiques, et il demande au gouverneur Ursúa quels sont ses ordres. Celui-ci répond de débarquer et qu’ils s’installent au village pour réparer le navire. À son tour, Doña Inès débarque et le gouverneur lui dit de ne pas avoir crainte, ces Indiens sont loyaux au roi d’Espagne. En arrière, Aguirre annonce aux conjurés que le bain de sang est pour ce soir, ils doivent se préparer. Un marin aide Elvira à descendre de la chaloupe ; Aguirre se précipite en lui ordonnant de laisser sa fille. Puis il s’en prend à sa dame de compagnie, l’accusant de jouer les entremetteuses. Celle-ci se répond que sa fille est bien jolie et qu’elle sait se débrouiller toute seule.


Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’illustration de couverture annonce la couleur ! Une technique ressemblant à un mixte de couteau et de pinceau. Un résultat granuleux, des traits pâteux, des surfaces irrégulières, des couleurs mélangées et un peu boueuses, une personnalité graphique très forte, à l’esthétisme inhabituel. En fonction de sa capacité d’adaptation, cette illustration peut constituer un repoussoir indépassable pour le lecteur. Prise au premier degré : une bouche qui semble à moitié édentée, un col rouge démesuré d’un autre âge, une barbe bien taillée, des yeux disposés avec une liberté prise par rapport à l’anatomie mais pour autant un visage bien proportionné, et la moitié inférieure de l’image qui pourrait être une composition abstraite si elle n’était pas reliée à la partie supérieure. Alors qu’il découvre le début du récit, le lecteur comprend qu’il en va de même du mode narratif. Pour commencer, le scénariste ne donne aucune indication de date, et tout juste une de lieu. Il vaut donc mieux que le lecteur soit déjà familier de la biographie attestée de Lope de Aguirre (1511/17-1561), afin de pouvoir situer à quel moment de sa vie se situe le récit, et quelle est sa position vis-à-vis de Philippe II (1527-1598), roi d’Espagne. Voire, il vaut mieux qu’il sache également qu’il est né dans une famille favorisée mais non fortunée, qu’il s’est embarqué pour l’Amérique en 1534, motivé par les rumeurs de fabuleux trésors.



Le lecteur commence la première page et retrouve la même esthétique bizarre : des couleurs qui n’ont pas grand-chose à voir le naturalisme, des corps humains déformés, des constructions de guingois, des ombres chinoises, des formes tirant vers l’abstraction, des zones comme découpées grossièrement dans du papier ou un autre matériau. D’étranges mosaïques irrégulières, avec des bordures semblant être faites dans un matériau difficile à travailler, produisant des traits irréguliers. Cette approche visuelle produit des images comme déformées aux couleurs dégénérées, avec des éléments parfois étrangement identifiables, comme si certains morceaux de réalité résistaient et restaient fidèles aux lois normales de l’optique et la physique, restaient immuables dans l’œil de l’artiste. L’allure d’un brigantin toutes voiles dehors, un cordage, une coiffe d’apparat, un serpent, un mousquet, une dague, etc. Par contraste, le lecteur peut voir quelques marches pour un escalier bien droit dans une case, puis de traviole dans une autre case, des formes carrées ou rectangulaires déformées en trapèze, une tête de perroquet qui surgit le temps d’une case comme sous l’emprise d’un produit hallucinogène, un manche de guitare beaucoup trop long pour le bras du troubadour, une sarbacane exagérément fine dépassant une longueur d’un mètre cinquante, un tonneau tout déformé, une lune rouge sang, des couleurs dans la jungle formant un kaléidoscope quasi psychédélique. Le lecteur voit ainsi ses sens perturbés, sa perception altérée, entre un carnaval dément et un cauchemar sans fin.


Pourtant, ces images sous influence constituent bien une narration visuelle, montrant et racontant, mettant en scène les personnages, donnant à voir les lieux dans lesquels ils évoluent, ainsi que leurs actions. Le scénario comporte des situations diverses et variées : une petite chauve-souris dévorée par des piranhas, la rencontre avec des Indiens sur un rivage, le meurtre du gouverneur par les conjurés, une fleur carnivore attrapant un insecte, une harangue, un déniaisement par une prostituée à Séville, le siège d’une forteresse, etc. L’artiste réalise des cases sagement rectangulaires, proprement alignées en bande. Il a régulièrement recours à des cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le paysage ou un groupe de personnages, avec cette sensation de jungle dense et exotique, et ces individus mis en contact par des circonstances sur lesquelles ils n’ont que peu de contrôle ou d’incidence. Outre le rendu visuel très particulier, l’artiste fait également usage d’aplats de noir massifs, soit pour des silhouettes, soit lors des moments de violence intense, en particulier pour l’assassinat du gouverneur Don Pedro de Ursũaj, puis pour celui d’Elvira, la propre fille d’Aguirre. Ce dernier se produit dans deux pages en vis-à-vis, avec une mise en scène théâtralisée terrifiante au cours de laquelle l’ombre finit par tout recouvrir jusqu’à finir sur une case de la largeur de la page entièrement noire. Les ténèbres ont tout recouvert, elles ont triomphé.



Au fil du récit, le lecteur ressent à la fois l’intensité de chaque moment et la très faible quantité d’informations historiques, ainsi que des transitions abruptes. Il vaut mieux qu’il dispose de quelques connaissances préalables sur ce personnage historique : sa qualité de conquistador espagnol, sa participation à une expédition au Pérou sur le fleuve Marañon, et la présence de sa fille doña Inès de Atienza parmi les passagers. De même les auteurs laissent à l’imagination du lecteur la temporalité des faits ainsi que l’expédition elle-même. Le récit débute avec la décision de la mutinerie, c’est-à-dire à la fin de l’année 1560 ou au tout début de 1561, quelques jours ou semaines avec la mort de Pedro de Ursúa (1526-1561). Le fleuve Orénoque n’est même pas nommé, ni l’île Margarita ou la ville de Nueva Valencia del Rey. Le récit délaisse la dimension historique au profit d’un enchaînement de situations choisies, montrant le personnage principal, et laissant le lecteur se faire une idée sur l’homme qu’il peut être. Rebelle à l’autorité du roi Philippe II, ce qui renvoie le lecteur à l’extrait de la lettre adressée par Aguirre à Philippe II, placée en introduction. Protecteur de sa fille. Prompt à donner la mort. Motivé par la promesse de l’or d’Eldorado. Fin stratège puisqu’il évite de se nommer prince du Pérou, mettant plutôt en avant Don Fernando de Guzmán. Animé de convictions politiques. Haranguant les marins après avoir pris le pouvoir sur le brigantin, il les informe qu’ils retournent au Pérou en leur promettant d’y instaurer un royaume juste. Il semble être un individu réfléchi et peut-être froid, car le troubadour chante qu’il donne la mort sans aucune passion. Au milieu du récit, il se remémore un souvenir à Séville : comment il s’est retrouvé à fuir un maître d’armes à qui il avait demandé des leçons. Le lecteur peut y voir une illustration de sa vie : fuir le pouvoir en place pour s’y soustraire, tout en se retrouvant dans une situation moins favorable et dégradante.


Il s’agit d’une version bien différente de celle racontée par Werner Herzog (1942-) dans son film Aguirre la colère de Dieu (1972) avec Klaus Kinski (1926-1991), et tout aussi hallucinée. Dans une chronologie ramassée et elliptique, le scénariste évoque la rébellion Lope de Aguirre jusqu’à sa fin, faisant allusion au coût en vie humaine, avec une narration visuelle très personnelle, à la fois concrète et expressionniste, le lecteur se trouvant tout du long face à une réalité décalée et riche de non-dits.



lundi 26 octobre 2026

JeanJambe et le mystère des profondeurs

Fantastique voyage


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Matthias Picard pour le scénario, les dessins, et les effets spéciaux, pas tout à fait les couleurs. Cet auteur a également réalisé deux tomes des aventures de Jim Curious : Voyage au cœur de l’océan paru 2012, Voyage au travers de la jungle paru en 2019. La narration de ces trois ouvrages est réalisée en 3D selon le procédé des anaglyphes. En outre, en fin d’histoire, l’auteur remercie la commune de Pont du Fossé (Hautes Alpes) qui l’a accueilli en résidence de création en septembre et octobre 2020 et qui a vu naître ses premières expérimentations en photo sur les sentiers du Champsaur. Il remercie également, entre autres, le Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence de lui avoir offert un accès libre à ses collections de minéraux et coquillages.


Le lecteur commence par chausser les lunettes fournies dans l’ouvrage, avec un filtre rouge pour l’œil gauche et un filtre bleu pour l’œil droit. L’aventure commence alors en 3D. Une sorte de trait noir tendu en oblique au-dessus de l’eau. La proue d’une pirogue. Un être filiforme évoquant une silhouette humanoïde debout sur la pirogue : il tient ce qui s’avère être une corde entre les mains. JeanJambe tire sur la corde pour faire avancer son petit esquif sur l’eau calme et étale. Après plusieurs instants de ce labeur physique, il arrive en vue d’un petit îlot rocheux. Le voyageur continue de tirer sur la corde et ainsi la proue de sa pirogue vient se caler contre le rocher. Toujours en tirant sur la corde, il met un pied contre cette paroi et cela lui permet de prendre pied sur l’îlot : la corde provient du sommet. Arrivé en haut, il découvre que la corde plonge dans ce qui ressemble à un cratère, ce qui l’invite à un fantastique voyage au centre de la Terre ! Il commence sa descente.



La descente s’avère ardue et physique : JeanJambe descend dans une cheminée rocheuse, l’obligeant à négocier des surplombs. Lentement mais sûrement, il s’aide de la corde et des aspérités pour descendre à la quasi verticale. Enfin il atteint un plancher faiblement incliné, et il reprend la station debout pour marcher. Il prend le bâton qu’il portait sur le dos pour s’en servir comme appui pour la marche, avec ses solides chaussures de marche. La corde continue de courir au sol : il n’y a qu’à la suivre. Il fait attention à de ne pas buter sur les petites excroissances rocheuses. Il regarde avec curiosité les stalactites et les stalagmites. Il note la présence d’un petit mammifère la tête en bas : il y a plusieurs chauves-souris accrochées au plafond rocheux. JeanJambe s’amuse à donner un coup de bâton sur le plafond : cela provoque un envol massif des chauves-souris qui sont en fait très nombreuses. Il en lâche son bâton, et le ramasse très vite pour faire de grands moulinets afin de se protéger.


Il faut quelques pages pour que le lecteur comprenne la nature du récit. Tout commence avec ces lunettes œil rouge & œil bleu. En fait il est possible de lire cette histoire sans chausser ces lunettes et suivre le voyage du personnage jusqu’à son terme, en regardant des images un peu troubles, comme si elles étaient composées de trois couches mal superposées. Page après page, JeanJambe avance sans coup férir, d’un pas régulier, avec de nombreux moments merveilleux, avec quelques passages nécessitant un véritable effort physique (ne serait-ce que la descente de corde), quelques situations tendues (l’envol des chauves-souris) et quelques moment oniriques (le moment de vol accroché à son parapluie). De temps à autre, le regard du personnage ou sa posture marque l’étonnement ou la curiosité. Et voilà. Il arrive au terme de son périple sain et sauf. Le récit a été conté sans aucun mot, à l’exception de deux très courtes phrases dans la dernière page. Le personnage est de type fil de fer un tout petit peu amélioré : des yeux sous forme de deux ronds blancs avec de ronds noirs plus petits à l’intérieur, un gros nez ce qui en fait un personnage enfantin à l’allure gentille, deux grandes oreilles (peut-être de lapin). Autre caractéristique physique le rendant très particulier : l’absence de tronc, les bras et les jambes sont comme reliés à un cou assez épais. Et ses chaussures de marche. D’ailleurs ses jambes sont vraiment très longues, lui permettant de réaliser quelques acrobaties, évoquant parfois celles des acteurs comiques des films muets comme Buster Keaton (1895-1966). Il s’avère plutôt souple, en bonne forme physique et peut-être un peu plus costaud que ne le laissent supposer ses membres filiformes.



Le lecteur chausse ses lunettes 3D et la magie opère… tout d’abord en douceur. Il distingue ce trait noir épais sur un fond granuleux pas très distinct. Dès la deuxième case, les informations visuelles se complètent : la proue de la pirogue, cet épais trait noir et donc la surface de l’eau, très calme. Dans cette première planche, il distingue dans chaque case entre trois et quatre plans : celui devant le personnage, celui du personnage rendu un peu plan du fait que JeanJambe lui-même semble être en 2D, puis celui juste derrière et lui, et un autre un peu flou qui constitue l’arrière-plan. Il se produit un effet saisissant de sensation de profondeur dans les images. L’artiste en joue admirablement bien : dans la quatrième planche, le lecteur est placé en dessous du personnage, déjà en bas de la cheminée rocheuse, et il voit se découper la silhouette du personnage, avec le ciel haut derrière lui. Tout du long du voyage, l’effet de profondeur fonctionne parfaitement avec des constructions différentes. Lors de la descente dans la cheminée, une partie des parois rocheuses se trouve devant, puis vient le plan du personnage, et en arrière la paroi de fond. Avec l’envol des nombreuses chauves-souris, le dessinateur parvient à créer ce qui semble être une dizaine de plans intermédiaires, grâce à un jeu sur leur taille et sur le placement des rochers éloignés à différentes distances. Quelques pages plus loin, la silhouette du personnage est représentée à plusieurs reprises dans un dessin en pleine page. Face au lecteur, il descend un escalier formé de marches taillées dans la roche, étant représenté à trois niveaux différents, un magnifique effet de perspective. Le lecteur s’habitue à la semi-obscurité, et il retrouve pris par surprise quand JeanJambe avance au milieu de cristaux lumineux, l’effet 3D fonctionnant tout aussi bien dans ces planches beaucoup plus claires. Beaucoup plus tard, il croise un petit groupe de lapins, de simples taches blanches avec des points noirs pour les yeux : à nouveau, ils ressortent très bien dans ces espaces en trois dimensions.


Totalement saisi par l’effet ludique de la représentation en trois dimensions, le lecteur profite des sensations que cela lui procure, prêtant ainsi moins d’attention au récit lui-même. Après quelques pages passées à goûter aux effets de volume, il finit par se faire la réflexion que le personnage avance, guidé par cette corde, jouant le rôle de fil d’Ariane, et qu’il ne se passe rien. Enfin, c’est-à-dire que le personnage progresse, les décors changent… et il continue de marcher. L’esprit du lecteur vagabonde quelque peu, tout en absorbant de manière plus ou moins consciente d’autres particularités visuelles. La première, patente, réside dans un effet 2D : un peu comme un jeu de plateformes en 2D, avec le personnage qui avance dans un décor qui défile, avec par exemple un léger goût de Rayman. À intervalles réguliers, le dessinateur change pour une vue de face ou de dos, produisant cet effet de perspective qui fonctionne également parfaitement avec la profondeur de champ de l’anaglyphe. Dans le même temps, il se produit un autre phénomène : celui de l’évolution progressive de la nature des arrière-plans. Leur texture commence par celle de cailloux très classiques, avec quelques dépressions et reliefs. Puis viennent les stalactites et stalagmites évoquant des concrétions calcaires de grottes. Apparaissent quelques formes faisant penser à des champignons avec des points luminescents. Vient ensuite la progression dans la vallée de cristaux. Puis des formes stratifiées. D’autres évoquant des clous, des nodules, et du sable… jusqu’à la surprise finale. Finalement le bref texte de la quatrième de couverture touche juste en faisant le parallèle avec le Voyage au centre de la Terre (1864) de Jules Verne (1828-1905).



Au bout de quelques pages, le lecteur accepte la nature du récit : une promenade ou une balade dans des environnements minéraux. Après tout, le spectacle est agréable, en 3D, les efforts du personnage sont méritants, et le petit goût de jeux vidéo ajoute au charme. En effet en consultant les remerciements, le lecteur comprend que l’auteur a pioché dans la collection de minéraux et de coquillages du Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence : c’est une belle manière de les mettre en valeur, avec une touche poétique générée par le silence (l’absence de phylactères et de cartouche) et par l’étrangeté. Une vraie découverte exotique. Un voyage qui met en valeur des milieux naturels regardés avec un point de vue décalé, une technique photographique et des anaglyphes qui fonctionnent de bout en bout, ainsi que la sensation de l’effort physique et des bienfaits de la marche assez sportive pour passer les obstacles. À de rares moments, une faune sauvage se manifeste, sans agressivité ni danger. Rapidement le lecteur goûte à ces sensations. Quel que soit son âge, il sent l’émerveillement le gagner, ce créateur parvient ainsi à réenchanter le monde, même pour un adulte blasé. Et la fin fait sens, comme une métaphore de l’auteur guidant son personnage.


Un personnage filiforme en 2D qui se balade dans des paysages abrupts en 3D, pendant soixante-cinq pages : voilà un récit qui sort de l’ordinaire, de bien des façons. Ce personnage sommaire apparaît tout de suite sympathique au lecteur, malgré son absence de caractérisation, si ce n’est sa curiosité et sa détermination à parvenir jusqu’au bout de cette corde qui traverse tous les lieux. La technique de l’anaglyphe fonctionne à la perfection, avec la seule réserve de lire dans un endroit bien éclairé. Le lecteur ressent la même sensation que lors d’une randonnée : laisser son esprit vagabonder, se montrer consciemment curieux pour les paysages, ou juste ressentir leurs caractéristiques de manière globale sans rien intellectualiser. Il en ressort avec la sensation d’avoir pris un grand bol d’air frais (oui, même si la balade se déroule sous terre), de s’être changé les idées, d’avoir traversé des environnements inédits. Dépaysant et en trois dimensions.



jeudi 22 octobre 2026

La main de Pangboche

La force physique est un leurre ! Seule compte la force de l’esprit !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026 ; il s’agit d’une réédition des deux albums parus en 2014 et 2016. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt-dix pages de bande dessinée. Il se termine avec un bref mot de l’auteur sur le tremblement de terre du vingt-cinq avril 2015 qui s’est produit dans le parc national du Langtang, les crayonnés d’une planche en hommage à une jeune fille survivante dans un quartier de Katmandou, et un dessin en pleine page de l’héroïne lisant un livre assise sur une chaise de jardin sur une pelouse devant une maison d’hôtes. Pour mémoire, elle avait déjà été le personnage principal d’un premier tome, La traque, paru en 2000.


Bien équipée, Roxane Leduc quitte le village de Langdang pour entamer sa randonnée. Deux semaines plus tôt à Katmandou, la jeune femme est en train de s’habiller à la hâte car son réveil n’a pas fonctionné. Elle sort de son hôtel d’un pas vif pour aller à son rendez-vous. En arrivant, elle peste en elle-même : une demi-heure de retard ! Bonjour la prise de contact ! Elle repère l’homme attablé en terrasse, et elle s’assure qu’il s’agit bien de monsieur Anderson. Elle lui présente ses excuses pour son retard. Il répond : aucune importance, il n’était pas en avance lui non plus. Il commande une bière et elle choisit un thé noir. Anderson entame la discussion sans plus attendre : la main de Pangboche, qu’est-ce que cela évoque pour elle ? Elle répond franchement : une supercherie de plus autour du yéti. Il reprend la parole : Ça, c’est la théorie officielle !…



Anderson résume : en 1958, un milliardaire excentrique texan, Tom Slick, bien décidé à prouver l’existence du yéti, finance une expédition au Népal. Quelques années, plus tôt, le quotidien anglais The Daily Mail avait aussi sponsorisé une telle entreprise, sans succès, hélas. Un des membres de l’expédition Slick, l’aventurier Peter Byrne, eut vent que le monastère de Pangboche abritait deux reliques : un scalp et une main momifiée du yéti ! Arrivé au monastère, il réussit à persuader un moine de lui montrer les précieuses reliques en échange d’une bouteille de scotch. Mais devant son refus de lui céder la main, il remplaça sans qu’on le remarque, un doigt de la relique par un doigt humain. Ensuite, Byrne passa en Inde et confia le doigt momifié à son ami, l’acteur James Stewart, qui y séjournait avec son épouse. Byrne était persuadé qu’il y avait peu de risques que la douane fouille les bagages de l’acteur. Prudent, celui-ci dissimula la relique dans les sous-vêtements de sa femme. Alors qu’à la fin des années 90, c’est le reste de la main qui fut volé au monastère, le doigt momifié réapparut dans un tiroir d’un musée londonien. Roxane parvient à placer une remarque : L’analyse conclut qu’il s’agissait d’un doigt humain… Elle connait l’histoire ! Son interlocuteur réplique : Sauf que le doigt analysé n’était pas celui de la relique !… Et il peut le prouver. Il jette un coup d’œil par-dessus la rambarde, voit une personne dans la rue le pointant du doigt. Il se lève d’un coup et part en courant, plantant là Roxane.


Le bédéaste a créé ce personnage en 1998, à la demande du magazine Okapi. Peu de temps après, arrive une nouvelle direction éditoriale qui laisse ce personnage de côté. Pour autant, les lecteurs demandent à l’auteur des nouvelles de Roxane. Il le fait apparaître dans des albums de la série Caroline Baldwin : Rendez-vous à Katmandou (tome neuf, 2003), Mortelle Thérapie (T10, 2004), Free Tibet (T14, 2010). Pendant deux années sabbatiques, il voyage beaucoup en Asie, et il décide d’y raconter les nouvelles aventures de son héroïne. Chaque page atteste de la connaissance et de l’amour du bédéaste pour cette région. La représentation détaillée des sites urbains et des sites naturels, de la pension dans laquelle Roxane séjourne, aux décombres après le séisme à Katmandou, en passant par les magnifiques paysages de montagne. Cette connaissance réelle du territoire et la pratique de la randonnée nourrissent la narration visuelle dans chaque case, et assurent l’authenticité du comportement des personnages, que ce soit pour leur déplacement dans la ville ou pour leurs marches en montagne. Le lecteur retrouve également tout le goût de ce bédéaste pour les paysages, manifeste dans la plupart des albums de la série Caroline Baldwin. Les deux amies se sont retrouvées une nouvelle fois dans Double dames, paru en 2021, s’insérant entre le tome seize et le dix-sept de la série Caroline Baldwin.



Quel voyage et quelle randonnée ! Pour cet album, le bédéaste a décidé de tout faire lui-même : dessins et couleurs, et cela se voit. Le lecteur commence par découvrir les couleurs chaudes et vives des rues de Katmandou, ainsi que l’ombre portée sur la jeune femme, il éprouve la sensation d’un reportage effectué sur le vif. Les rues avec les échoppes colorées la terrasse à l’étage protégée par les parasols et une ombrière en bois. Par la suite, il pénètre avec l’héroïne dans un hôtel de haut standing et en admire les couloirs en passant. L’impression d’être sur place se poursuit avec l’arrivée dans une ville de montagne aux portes du parc national de Langpang : un urbanisme adapté au terrain, et une ville de plus petite importance. Vient ensuite un ermitage isolé dans la montagne, une simple maison de pierre et de bois. La randonnée emmène ensuite Roxane et Chek Kapali à un village de montagne, Kianjing, avec une construction à deux étages pour accueillir les touristes, les drapeaux et les fanions. Et un retour à Katmandou, avec des magnifiques cases consacrées au stupa de Bodnath. Le lecteur profite également des déplacements pour se rendre d’un endroit à un autre. Après les rues de Katmandou, il est temps de prendre un car pour rallier la ville en montagne sur une route de corniche relativement étroite avec de nombreux virages serrés, et un dépassement particulièrement dangereux par un 4*4, ainsi que des vues magnifiques sur la montagne, à couper le souffle. Puis à partir du milieu du premier tome, les deux voyageurs doivent continuer à pied pour un trek avec sac à dos et chaussures de marche sérieuses. À nouveau de magnifiques représentations des paysages de montagne, le lecteur pouvant voir que la randonnée progresse et que les caractéristiques du terrain évoluent au fur et à mesure.


Complètement transporté dans chaque lieu, le lecteur savoure le dépaysement et l’amour que le bédéaste porte à ces endroits parcourus. Il emboite le pas à Roxane Leduc, employée par un patron prénommé Romain, propriétaire de plusieurs boutiques d’antiquités. La qualité de la narration visuelle apparaît dans chaque type de séquence. Le dessinateur prend soin de concevoir des plans de prise de vue bien construits pour les discussions, montrant ce que font les personnages (boire un verre, marcher, etc.) ou montrant ce qu’ils racontent (l’histoire de la main de Pangboche), ce qui donne des conversations visuellement intéressantes et plus riches qu’une simple alternance de champ et contrechamp sur les deux interlocuteurs. Il en va de même pour les séquences d’action, avec une vraie sensibilité pour la tension dramatique. La conduite irresponsable du 4*4 pour doubler le car sur une route de montagne en terre sans parapet. La découverte du cadavre dans l’ermitage, puis celle du corps abandonné au bas d’un talus rocheux, et la capture de Roxane par Wang Fo qui la menace de son revolver. La narration visuelle génère un plaisir de lecture immédiat et premier degré, par son accessibilité, son déroulement organique et son honnêteté.



Lorsque Roxane Leduc rencontre Anderson, celui-ci lui raconte la légende de la main de Pangboche. Il s’agit de faits avérés impliquant des personnes ayant existé : le commanditaire de l’expédition Thomas Slick (1916-1962), Peter Byrne (1925-2023), cryptozoologue, et l’acteur James Stewart (1908-1997). Bien sûr, l’héroïne fait partie des sceptiques, ne pouvant ajouter foi à de telles superstitions, et son interlocuteur se montre plutôt enclin à croire qu’une race de yétis puisse exister. Par la suite, elle rencontre deux autres personnes qui lui expliquent la légende d’Agartha : un royaume souterrain mythique. Son interlocuteur explique que : la capitale Shambhala conserverait les archives des savoirs perdus de l’Atlantide et de la Lémurie. On y accéderait via des portes réparties aux quatre coins du monde. Les plus connues étant la pyramide Khéops, les pôles nord et sud, les pyramides mayas… Depuis, le mythe est devenu un grand fourre-tout. On a vu dans l’Agartha les extraterrestres, d’anciens nazis, les Mayas et leurs fabuleux trésors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut être du côté de l’incrédulité de la jeune femme, ou bien accepter d’accorder sa suspension consentie d’incrédulité pour le plaisir de l’imagination. Il se trouve qu’un autre personnage y croit, au moins pour la partie trésor, et qu’il fait le vide autour de lui, tuant tous ceux qui se trouvent sur sa route. Le lecteur s’embarque bien volontiers dans cette aventure, gardant à l’esprit la remarque faite par un moine à l’aventurière : La force physique est un leurre, seule compte la force de l’esprit !


Une aventure dans un style classique à la recherche de la clé qui permettra d’ouvrir la porte d’un royaume souterrain. Une héroïne bien décidée, sans capacités physiques extraordinaires, et dépassée par les événements. Le lecteur emboîte son pas avec un grand plaisir, à la fois le parfum de mystère associé à ce mythe d’Agartha, à la fois l’accroche bien réelle de la main de Pangboche, pour des balades dans Katmandou et des randonnées magnifiques dans le parc national de Langtang.



mercredi 21 octobre 2026

La Légende du lac noir

C’est elle qui porte les braies dans les bois de Chapareillan !


Ce tome contient une histoire complète, un conte indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michel Jans pour le scénario, et par Capucine Mazille pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une phrase d’introduction des auteurs : Cette bande dessinée est une libre adaptation du conte Le pêcheur et sa femme, des frères Grimm, ils ont voulu évoquer les suites du tragique effondrement du mont Granier en 1248. Puis vient un copieux paragraphe, extrait de La grande chronique, écrit par Matthieu Pais, un moine bénédictin anglais, en 1664.


En ces temps bien lointains de l’an 1248, quelques sinistres personnages se réunirent lors d’une nuit de pleine lune dans un triste cloître abandonné auprès du mont Apremont en Savoie. Elonius Muskus s’adresse à un groupe d’une huitaine de mages : il estime qu’il est grand temps qu’ils s’unissent pour qu’enfin les comtes, les autres nobliaux et petits potentats respectent leur immense pouvoir. Le Grand Maître intervient pour lui intimer de cesser cette diatribe, car ces nobliaux pourraient fort bien se rebiffer et les conduire tous au bûcher. L’orateur le raille : il reconnaît bien là la pusillanimité du Grand Maître, mais il est temps pour eux de sortir de l’ombre. Muskus a désormais le pouvoir de changer la face du monde et de renverser des montagnes. Et ils verront alors que gueux et puissants viendront baiser leurs pantoufles et remplir leurs coffres d’or. Les sept autres mages abondent dans son sens. Le Grand Maître reprend la parole : il estime que les mages jouent avec le feu, car Elonius a trouvé des formules dans des livres maudits ! Il doute fort qu’Elonius ait le pouvoir de maîtriser cette puissante magie. Ce dernier le prend au mot : il ne saurait supporter des leçons d’un vieux birbe qui a fort largement fait son temps.



Elonius Muskus prononce une formule magique : Tesla Badaboum ! Une énorme avalanche se produit. Les mages sont atterrés : il y avait des villages dans là-bas, des habitants, du bétail… Tous ensevelis ! Un mage s’exclame : Une catastrophe ! Et si les gens savent que c’est un d’eux qui… Elonius balaye la remarque d’un geste de la main, ils feront courir le bruit que c’était une punition divine. Les gens croient facilement toutes sortes de mensonges. Le Grand Mage reprend les choses en main : il ordonne qu’Elonius Muskus soit bâillonné. Il réfléchit : il pourrait le transformer en crapaud, mais Muskus continuerait toujours à faire trop de bruit ! Il décide de suivre les idées des autres mages : le transformer en brochet. Pour cent ans. Si au bout de ce temps, Elonius trouve une personne encore plus ivre de pouvoir et de richesses que lui, il devra lui accorder trois vœux. Cela lèvera le sort qui l’a transformé en brochet magique. Et ils vont le mettre dans l’eau avant qu’il ne suffoque. Les années ont passé… Un siècle plus tard, au pied du mont Granier, Brisepaille le charbonnier se hâte pour rejoindre le village de Chapareillan. Il tient la longe de son âne, et son chien Grispoil court à ses côtés. Ils passent sous les branches d’un arbre où se tiennent deux corbeaux. L’un d’eux s’envole en faisant sur la tête du chien. Il se met à pleuvoir.


Comme indiqué dans la phrase introductive, cette histoire est une adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé à un contexte historique en France, en particulier l’écroulement du mont Granier dans la nuit du vingt-quatre au vingt-cinq novembre 1248. Ce mont est situé dans les Alpes françaises, entre la commune de Chapareillan où se déroule une partie du récit, et celle d’Entremont-le-Vieux. La catastrophe constitue vraisemblablement le plus grand éboulement connu de l’histoire en Europe. Les historiens estiment que ce gigantesque glissement de terrain a fait entre mille et deux mille victimes. Les personnages du conte Le pêcheur et sa femme habitent maintenant dans une forêt, et plus au bord de la mer. Le prince transformé en barbue est maintenant un mage transformé en brochet. Les auteurs racontent leur histoire sur un ton assez détendu, sans dramatisation particulière, avec une forme d’amusement même. Ils ont intégré un personnage de moine, plus soiffard que réellement pieux, et profitant de sa qualité de religieux pour se faire payer des gorgeons. Le brochet semble plus caractériel que dangereux, tout en étant réellement puissant. Les dessins sont agréables à l’œil, colorés, avec une forme de naïveté intrinsèque : la tunique étoilée d’un mage, l’écharpe étoilée d’un autre, la forme simplifiée d’un chat, le chien qui louche après avoir reçu un caca sur la tête, les corbeaux aux mauvaises intentions, etc.



Même s’il n’a pas lu l’introduction ou pris connaissance de l’intention des auteurs quant au changement de localisation du conte, le lecteur perçoit l’attachement des auteurs à la région du mont Granier au bout de cinq pages. Il découvre une illustration prenant la largeur de la double page six et sept et deux tiers de sa hauteur : le charbonnier marche dans un chemin enherbé. À l’aquarelle, l’artiste a représenté cette herbe avec sa souplesse et ses nuances de vert, plutôt foncées, la frondaison de deux types d’arbres d’essence différente, un muret en pierres sèches au premier plan, des arbustes juste derrière, et en arrière-plan, la montagne à demi effacée par la brume. Brisepaille va inspecter la fouée qui continue de fumer malgré la pluie, et il se sert de sa fourche pour la fouiller et y récupérer le charbon : de belles illustrations en forêt. Le lendemain, après avoir un peu trop dépensé à la taverne, il ressort, cette fois-ci pour aller pêcher. À nouveau, le lecteur éprouve la sensation de se balader en moyenne montagne à ses côtés : la végétation verdoyante, deux paysans en train de monter un petit muret de pierre, la découverte de l’eau calme du lac Noir, la montagne en arrière-plan avec d’autres teintes, montrant bien les différentes strates rocheuses, les herbes plus hautes. Comme le prévoit le conte, le personnage va se rendre à plusieurs reprises à cet étang : à chaque fois, de belles peintures mettant en évidence que la végétation s’épanouit grâce à la proximité de l’eau, des feuillages d’arbres aux teintes profondes, et à nouveau la montagne immuable. À la troisième fois où Brisepaille se rend au lac Noir, le lecteur voit bien que l’endroit a évolué : le temps se fait plus à l’orage voire à la tempête, la luminosité vire au gris, la flore semble avoir souffert.


Ces promenades agréables, même si les dernières sont plus menaçantes, sont entrecoupées par les retours à la maison et les passages à la taverne. La première arrivée au village bénéficie d’une illustration en pleine page, montrant les maisons construites en dur, la seule rue pavée, la demi-douzaine de villageois vaquant à leurs occupations. La taverne est accueillante, même si son aménagement est rustique : des bancs en bois, des étagères avec des bocaux et les salaisons qui y sont pendues, une grosse table de bois, et des murs de pierre. Le lecteur peut ressentir le plaisir du charbonnier et du moine à s’assoir dans cet endroit bien protégé, costaud et accueillant. Et puis il y a la masure, ou la modeste maisonnette du couple, en tous cas plus qu’une cabane améliorée. Là aussi, le lecteur peut regarder et constater l’aménagement sommaire. Il sourit en découvrant la vraie maison engendrée par le brochet, avec des paires d’yeux dans les panneaux de bois, pour marquer que l’esprit du mage y plane, ou la présence des forces maléfiques qu’il commande. Sans oublier la cabane au fond du jardin, grande amélioration en termes d’hygiène, pour aller faire ses besoins. Le lecteur va ensuite prendre le temps de regarder toutes les améliorations lorsque ce foyer est transformé en manoir, depuis les marques de richesse, jusqu’aux animaux de basse-cour devenus serviteurs. Il observe également l’effet de cette amélioration matérielle du quotidien sur Melinde, l’épouse de Brisepaille.



En fonction de son âge, il est possible que le lecteur connaisse déjà l’histoire, ou au moins l’intrigue et son dénouement dans les grandes lignes. Il s’attache alors aux spécificités de sa transposition dans les Alpes françaises. Il commence par remarquer le recours à un vocabulaire particulier : birbe, fouée, faraud, rustaud, grippeminaud, etc. Il apprécie le caractère simple et entier du charbonnier, la façon dont son épouse formule ses exigences, souhaitant d’abord un confort matériel raisonnable, avant de laisser bride abattue à son ambition. Il se rend compte qu’il sourit de bon cœur au nom du mage : Elonius Muskus, toute ressemblance avec le nom d’un entrepreneur milliardaire étant voulue. Il s’amuse bien avec les objets proposés à la vente par le colporteur : des haricots qui grimpent jusqu’au ciel, une flûte qui vient de Hamelin en Germanie, un très beau tapis d’Orient, un objet très mystérieux (ça s’appelle une porte à blé, avec un jeu de mots et une image explicite), ou bien un joli bout de corne de licorne, et encore un anneau unique. Sans parler de la deuxième fournée d’objets qu’il rapporte de ses voyages à la fin de l’histoire. Alors bien sûr, à la fin de l’histoire, la morale est sauve, et l’ordre établi s’en trouve conforté, à un lit et un chien près.


Avec leur phrase d’introduction, les auteurs indiquent qu’il s’agit de l’adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé dans les Alpes françaises. Quelle qu’en soit sa connaissance, le lecteur ressent pleinement le plaisir des balades dans cette région, grâce à des illustrations qui lui font honneur, de belles aquarelles. Il prend plaisir à côtoyer des personnages sympathiques, et pardonne même au moine son goût pour la boisson (il lui pardonne moins sa propension à se faire rincer par les autres). La narration visuelle s’avère agréable et exhale le plaisir et l’amusement de l’artiste à faire vivre les personnages et à donner à voir les dons du brochet. Le scénariste se montre facétieux en intégrant des éléments hétérogènes comme le nom du mage maléfique ou les objets vendus par le colporteur. Un bon moment de lecture.



mardi 20 octobre 2026

Rêver la rivière

La danse, comme un espoir.


Ce tome contient une histoire complète, qui gagne en saveur quand le lecteur est un peu familier des auteurs, et a connaissance de leur relation. Son édition originale date de 2026. Il prend la forme d’un dialogue entre Aude Mermilliod et Edmond Baudoin qui réalisent le scénario, les dessins et les couleurs, chacun à leur tour, ou ensemble sur les mêmes pages. Il compte cent-quatre-vingt-douze planches de bande dessinée.


Aude raconte : C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire. Ou plutôt, Edmond et Aude, ils essayent de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. Dans quelques pages, Edmond va raconter qu’ils sont lui et elle dans un train, et qu’il lui y montre les débuts de ce même livre. C’est encore l’une de ses salades niçoises dont il a le secret. Ce livre ne démarre pas dans un train. Il démarre dans l’humus. Celui abritait les graines d’où naissaient autrefois les forêts primaires. Il démarre alors dans le frémissement des feuilles de l’arbre – qu’elle espère encore debout – d’où proviendra le papier sur lequel sera imprimé le livre. Il démarre dans les ombres, et finira peut-être comme Edmond l’avait prédit un jour : Faire des livres, c’est primordial pour que l’humanité future comprenne celle du passé. Mais s’il faut faire du feu, ils pourront brûler ses livres, ça lui va aussi. Ce livre démarre dans l’eau qui perle sur les parois de la caverne qui a abrité le premier rire humain. Il démarre peut-être dans un cri : Celui du bébé qui naît, de la mère qui fait naître. Ce livre les a attendus Edmond et elle. En voilà les premiers sons.



Toujours dans le train, c’est au tour d’Edmond de s’exprimer : une fois de plus un train, une fois de plus des dédicaces. C’est le bonheur des salins, des festivals, se retrouver. Aude lui demande sur quoi il travaille actuellement. Il lui répond que s’il lui dit qu’il est question des femmes et des hommes, ça ne va pas l’étonner. Il continue : elle sait qu’il bricole dans l’empirisme, jamais de plan. Pour l’instant, il lui semble que c’est un livre qui cherche à se faire. Il a du petit bois et quelques bûches. C’est comme quand on allume un feu dans une cheminée. Souvent il faut plusieurs allumettes. Rajouter du papier, tout recommencer avant que ça démarre. Ensuite au contraire on doit faire attention de ne pas mettre le feu à la maison. Elle lui demande s’il peut lui montrer ce qu’il a fait. Il répond par l’affirmative : une planche pleine de couleurs, il est assis sur un banc, et il regarde les enfants jouer autour de la fontaine de la place du village. Une femme âgée vient s’assoir à ses côtés pour papoter, lui demander comme il va, où est sa vérité. Il lui répond qu’elle est belle, que sa vérité à lui se contredit tout le temps, sauf en ce qui concerne la beauté des femmes. Elle regarde également les enfants jouer, elle les connaît, sauf le petit blond, elle peut lui dire le nom de leurs parents. Elle s’étonne qu’il soit sans ses pinceaux et son carnet de dessin. Il explique qu’actuellement ce qui se passe dans le monde le perturbe, Trump, Musk, Poutine, Netanyahou, c’est l’horreur, comment faire avec ça ? Il continue : la montée des eaux, le virus aviaire, la disparition des insectes, les terres empoisonnées, l’intelligence artificielle, c’est beaucoup et pas très inspirant. Sauf si on veut écrire sur la misère que cet ensemble va produire. Ce n’est pas son cas.


C’est presque trop beau pour être vrai : une collaboration, en couleurs, entre un maître unique de la bande dessinée, et une bédéaste avec sa propre voix personnelle. C’est presque trop intime, entre le questionnement sur la façon dont se constitue une bande dessinée, et une mise à nue de la relation amoureuse entre les deux auteurs, débutée en 2006, alors qu’Aude avait vingt-quatre ans, et Edmond quarante de plus, la volonté de se confronter à des interrogations difficiles et essentielles, qui remettent en question la dynamique de leur relation, avec un regard de quinze ans plus tard et le recul qui vient avec. C’est également un dialogue visuel : s’il est familier de ces deux créateurs, le lecteur recherche la patte de l’un dans un trait, dans un contour, dans l’approche de la mise en couleurs, pas toujours sûr de lui. Il peut identifier les traits de pinceau si bruts à l’apparence d’esquisse de Baudoin, ainsi que les dessins plus agréables à l’œil, aux contours plus lissés et aux couleurs plus riches de Mermilliod. Il identifie également qui parle avec facilité : les grosses lettres en capitale du premier, l’écriture en minuscule plus petite et d’une certaine manière plus policée de l’autre.



Un long dialogue entre deux bédéastes, un début à la fois concret et métaphorique : un voyage en train pour se rendre à un festival BD, un voyage à deux, et elle déclenche brutalement le signal d’alarme, ils sortent tous les deux à l’extérieur en pleine nature. Ils vont prendre des chemins de traverse, le paysage va se déformer au gré de leur réflexion pour prendre devenir impressionniste, expressionniste, métaphorique, accompagnant leur flux de pensées, les fluctuations de leur état d’esprit. À ce titre la dizaine de pages d’ouverture révèle une composition élégante et sophistiquée, de réponses et d’intrication, avec une métaphore qui se dévoile progressivement. Alors qu’Aude donne le contexte de ce projet de BD, le lecteur découvre d’abord une page majoritairement blanche, avec un paysage montagneux en rouge et vert pales qui occupe le cinquième du bas de la page. Il y voit la notion du banc de la page, vierge qui va accueillir les dessins, la création. Puis quatre pages sont consacrées à une biche, un cerf et d’autres biches, certainement à proximité du passage de la voie ferrée, empruntée par le train des auteurs, la couleur rouge semblant annoncer une mort violente proche. C’est au tour de Baudoin de dessiner des planches : le cerf et les biches deviennent bleus, mais le rouge est rappelé dans une peinture rupestre de deux cerfs, l’artiste évoquant visuellement le caractère intemporel du dessin au travers de l’art pariétal. En tournant la page, le lecteur voit ce que les dessins l’avaient fait anticiper : un chasseur ayant un cerf en mire. Une ouverture magistrale : alors que les cartouches de texte et les dialogues semblent nombrilistes sur la BD en train de se faire, le dialogue se noue dans les dessins, annonçant à la fois la cruauté de l’homme, mais peut-être aussi la volonté des auteurs de traquer leurs pensées sauvages et de les confronter.


Aidé par les caractéristiques des dessins et par la calligraphie d’écriture, le lecteur reconnaît inconsciemment qui parle, sans plus d’effort à faire, il remarque qu’Aude se représente sous des contours doux, sans âge bien marqué, même si elle le donne dans les dialogues. Elle explique en cours de récit qu’elle a longtemps réfléchi à la manière de se dessiner pour éviter toute forme d’appropriation par le regard masculin. Alors qu’Edmond l’a habillée d’une jupe rouge et d’un haut assorti, elle reprend la même tenue quand vient son tour de dessiner, et s’interroge sur ces fringues bizarres dont il l’a affublée, et elle se change. Tout du long de ses planches, elle fait preuve d’une inventivité et d’une liberté remarquable : qu’elle arrête la balle du chasseur dans un plan fixe avec des cases de la largeur de la page, qu’elle se représente dans plusieurs moments d’un mouvement au sein d’une même case, qu’elle descende de la bande supérieure pour passer dans la bande juste en dessous afin de rejoindre une jeune mère à Gaza, qu’elle se représente en train de danser sur une page sans bordure. S’il est habitué de son œuvre, le lecteur en attend tout autant, et même plus de Baudoin, et il comble ses attentes. Afin d’assurer une continuité visuelle avec les planches de la co-autrice, il met ses planches en couleurs, avec une sensibilité plus impressionniste que celle d’Aude. Il met lui aussi à profit la grande liberté graphique de ce médium : magnifiques portraits d’arbres (une de ses marques de fabrique) déformant également un tronc jusqu’à l’abstraction (page quarante-trois), des paysages enchanteurs en pleine planche, un passage à la plume en noir & blanc, les extraordinaires vues de la rivière l’Espignole et de ses berges, un très beau motif de tapis (repris plusieurs dizaines de pages plus loin par Aude), une page de danse donnant son interprétation de celle d’Aude. Un enchantement visuel de tous les instants, un dialogue visuel sensible et intelligent.



Dans le début de ce dialogue, Edmond déclare que : Être vrai, c’est une affaire personnelle. Dans un passage, Aude indique que : Depuis le début de ce livre, elle a honte et elle a peur. […] Elle a mal au ventre quand elle pense à la sortie de ce livre, à ce qu’on va dire d’elle, de ses contradictions. Elle le voit, ce journalise, qui va être tenté de la réduire à cette relation sexuelle. D’un côté, le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un ouvrage réfléchi, d’une exposition de soi mise en scène, analysée avec le recul des années passées ; de l’autre il est profondément touché par l’honnêteté qui s’en dégage, la démarche volontaire d’aborder des sujets dérangeants, inconfortables. Ainsi elle va examiner le comportement de son coauteur quand il a accepté une relation sexuelle avec elle avec une différence d’âge de quarante ans, sans éluder son comportement à elle. De son côté, il va revenir sur son admiration pour Henry Grouès (1912-2007) quand il a réalisé la bande dessinée biographique L'abbé Pierre, un homme engagé (1994), et son propre comportement à lui quand elle est venue le trouver. Aude évoque également l’importance de plusieurs autrices : Mona Chollet avec Sorcières: La puissance invaincue des femmes (2018), Estelle Zhong Mengual avec Apprendre à voir (2021), Natacha Appanah avec La nuit au cœur (2025). Certaines œuvres de Baudoin sont évoquées de manière explicite ou implicite : L’Espignole (2006), Les essuie-glaces (2006), Les fleurs de cimetière (2021). Aude parle de la réception d’une de ses bandes dessinées précédentes : Éclore (2024), ainsi que du mode de composition littéraire de son coauteur : comme une Salade Niçoise (1999). Leur franchise et leur honnêteté a pour effet d’impliquer le lecteur aussi bien dans les sujets très personnels comme la gestation de la présente bande dessinée, l’évolution de leur relation amoureuse, que des sujets comme la colère de l’autrice contre les effets concrets du patriarcat, le choix très solitaire d’avorter, l’impossibilité pour lui de jamais connaître et expérimenter le fait d’être mère, dépassant ainsi un dispositif de thérapie personnelle, ou de thérapie de couple, pour sonder en profondeur une relation amoureuse peut-être viciée dans son origine, leur rapport au monde, leurs aspirations, leurs valeurs morales respectives, une co-construction complexe intergénérationnelle, une humanité profonde exhalée dans chaque page.


Une œuvre qui pourrait sembler nombriliste de prime abord, entre le décorticage d’une relation amoureuse, et la gestation de la présente bande dessinée. Une volonté d’être vrai dans un dialogue entre deux créateurs, réalisant des pages formidables, se répondant l’un l’autre, dans une coordination visuelle discrète et élégante. Une narration visuelle d’une grande liberté tirant profit d’un savoir-faire sophistiqué, une liberté de chaque planche, glissant d’un registre à un autre avec une fluidité extraordinaire. Des questionnements effectués avec une franchise totale, magnifiée par une composition habile. Une plongée en humanité touchante et belle.



lundi 19 octobre 2026

Ekhö monde miroir T01 New York

Le passage de la Terre à Ekhö est méticuleusement réglementé.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, par Alessandro Barbucci pour les dessins, et par Nolwenn Lebreton pour les couleurs. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages en deux phrases chacun : le monde d’Ekhö, Fourmille Gratule, Yuri Podrov, Grace Lumumba, Sigisbert de Motafiume, et les Preshauns.


Il y a toujours une impression d’irréalité dans un vol long-courrier. La douceur de survoler une mer de nuages moelleux, le ronronnement tranquille des réacteurs… et Fourmille Gratule, les ronronnements tranquilles, ça l’endort. L’hôtesse de l’air effectue un message : ils vont bientôt commencer leur descente vers New York JFK. Elle demande aux passagers de remonter leur tablette et de vérifier que leur ceinture est attachée. La passagère ouvre un œil et découvre une sorte de petit écureuil anthropoïde en train de remonter l’allée en sa direction, dans l’indifférence de tous les autres passagers. Il s’adresse à elle après s’être assurée de son identité. Il se présente en s’inclinant : Sigisbert de Motafiume, pour son service. Elle s’adresse à son voisin qui enlève ses écouteurs de ses oreilles : elle souhaite savoir s’il voit le petit personnage. Il répond qu’il n’y a personne là où elle pointe le doigt. Le clerc reprend la parole, et il explique que personne d’autre qu’elle ne peut le voir ni l’entendre, en effet ce qu’il a à lui dire ne s’adresse qu’à elle seule. Il continue : il représente l’office notarial Motafiume et Motafiume. C’est au sujet de la succession de sa tante Odelalie Gratule. Il semblerait que Fourmille soit la seule héritière qualifiée… Il a besoin de sa réponse maintenant. Accepte-t-elle ou non l’héritage de sa tante Odelalie ? La jeune femme n’y comprend rien, sa tante est morte depuis vingt ans. L’hôtesse de l’air lui demande si tout va bien. Finalement, Elle accepte l’héritage de sa tante.



Soudain un orage se déchaîne autour de l’avion, un éclair s’abat sur la carlingue, les trous d’air secouent les passagers dans tous les sens. Gratule agrippe le bras de son voisin, et elle finit par perdre connaissance. Elle reprend conscience après quelques instants… et elle se demande où elle est. Son voisin lui demande si elle pourrait lâcher son bras, parce que là ça fait super mal. Elle reste un moment abasourdie, comme sonnée, à répondre mécaniquement. L’avion n’est plus qu’une nacelle de cuir et de bois, toutes sortes de créatures étranges faisant partie des passagers, et tout le monde à l’exception de son voisin trouve ça normal. En effet la nacelle se trouve sur le dos d’une énorme créature quadripède aux ailes de cuir. La jeune femme finit par dire qu’elle croit qu’ils se sont écrasés et qu’ils sont morts. Ils aperçoivent alors la statue de la Liberté par le hublot, une sorte d’écureuil anthropoïde géant ayant pris la place de la jeune femme. L’hôtesse dont l’uniforme a bien changé, fait une annonce dans un mégaphone : Atterrissage dans une minute ! Tout le monde en position ! Toute le monde se recroqueville en plaçant ses mains sur la tête. Gratule et son voisin estiment plus prudent de les imiter. Le choc est rude !


Ce scénariste acquiert sa renommée avec la création de la série Lanfeust de Troy avec Didier Tarquin au milieu des années 1990, puis de nombreuses séries dérivées dont Trolls de Troy, et de nombreuses autres indépendantes comme Danthrakon avec Olivier Boiscommun ou Chimère(s) 1887 avec Melanÿn. Quant à lui, le dessinateur a conçu ou illustré des séries comme W.I.T.C.H. avec Barbara Canepa, Sky-Doll également avec Canepa, Monster Allergy avec toujours avec Canepa. Autant dire que l’horizon d’attente du lecteur est à la fois cadré, et à la fois très élevé. Côté scénariste : un monde de Fantasy, ici qualifié de Light Fantasy par les spécialistes, avec un héros valeureux, une héroïne avec des courbes affriolantes, des situations fantastiques et merveilleuses, et un ton humoristique rehaussé par une touche sexy totalement assumée au premier degré. Le lecteur retrouve également les tons dorés et ocres souvent présents dans les séries de cet auteur. Le dessinateur apporte sa capacité à représenter des personnages de manière sympathique avec une discrète touche d’exagération comique, apportant beaucoup d’entrain à la tonalité du récit. Comme à son habitude, il s’en donne à cœur joie pour créer des costumes baroques et des monstres agressifs.



Le ton du récit est donné dès la couverture avec les trois personnages. La jeune femme présente une silhouette très accorte : joli minois, grosse poitrine mise en en avant par un bustier qui semble être une ou deux tailles trop justes, pantalon moulant mettant en valeur la courbure de son fessier, et la finesse de ses pieds, ainsi que ses grands yeux en amande. Pour le coup, la couverture n’est pas mensongère, et le dessinateur s’en tient à ces caractéristiques physiques, en les mettant plus ou moins en avant en fonction des séquences. Au début du récit, la chevelure blonde a gagné en volume, la taille en finesse, et il suffit d’attendre la page onze, pour qu’un chauffeur de taxi indélicat et se doutant bien que ses deux passagers ne disposent pas de la monnaie locale, se permette d’abaisser un peu le bustier pour mettre à l’air un téton. Par la suite, Gratule rencontre Yumma, une jeune femme dont les courbes sont peut-être encore plus arrondies et dont la vraie passion est l’art toute nue (sic). Quelques pages plus loin, la patronne (et le lecteur) assiste au spectacle de cette artiste noire avec la blanche Yummy, qui fait honneur à leurs fessiers rebondis et à leurs généreuses poitrines. Par comparaison, le dessinateur en laisse un peu plus à l’imagination pour Yuri Podroc, le deuxième personnage, même si sa largeur d’épaule semble respectable, et ses biceps se gonflent de temps à autre pour attester d’un tour de bras respectable. Il apparaît également qu’il dépasse sa compagne en infortune d’une bonne tête.


S’il n’est pas allergique à ces caractéristiques et qu’il les accepte comme une convention narrative propre au genre Arleston, le lecteur prend grand plaisir dans l’inventivité de l’artiste pour les autres composantes visuelles du récit. Les monstres, troisième personnage, ou les créatures : les écureuils anthropomorphes sont fort agréables à l’œil, avec leurs tenues Fantasy, de mignonnes créatures à fourrure avec un air plus ou moins intelligent, oui c’est de Sigisbert dont on parle. La page de présentation des personnages évente la surprise : ils ont besoin de boire du thé à heures fixes sinon ils peuvent se transformer en redoutables monstres incontrôlables. Le lecteur patiente tranquillement jusqu’à découvrir cette forme monstrueuse, assez classique avec de grosses griffes, une gueule pleine de dents acérées, et une grâce réelle dans leurs déplacements. De la même manière, il guette les bestioles diverses et variées de ce monde étrange : la grosse créature faisant office d’avion avec ses dents qui ne rentrent pas dans sa bouche, les anonymes de passage, et une mention spéciale pour cette itération du métro de New York. En outre, le scénariste donne pas mal de travail à l’artiste, avec de nombreux changements de lieux, et des pages contenant jusqu’à dix cases… Barbucci se montrant investi tout du long pour donner à voir les qualités baroques des personnages, et les bizarreries des environnements, pour le plus grand plaisir des yeux.



Le lecteur constate que le récit avance rapidement et sans temps mort : l’incident dans l’avion, l’arrivée à l’aéroport et la curiosité insistante d’un policier, le voyage en taxi, l’arrivée à l’office notarial Motafiume et Motafiume, le trajet jusqu’à l’agence Gratule pour Fourmille et le statut de personne à la rue pour Yuri. Il ressent la structure du récit comme autant de chapitres à la suite : le spectacle dans le cabaret, le rabattage de monstres dans Central Park, l’arrestation de la coupable du meurtre d’Odelalie Gratule… et, parce qu’il fallait bien l’établir, la double nature des Preshauns qui n’a pas de lien direct avec le mystère de la mort de la tante. À la lecture, cela peut engendrer une sensation étrange, des enchaînements logiques sur un trame solide, et aussi des points de passage pour établir les particularités de ce monde appelé Ekhö, en prenant quand même soin de ne pas oublier qu’il y a cette histoire de tante, mais finalement sans grande importance, si ce n’est pour l’héritage et parce que c’est l’événement déclencheur du passage dans ce monde. Le lecteur se rend également compte que les deux personnages principaux ne risquent pas grand-chose. Ils sont bien partis pour être les héros récurrents d’une série, ils parviennent à assurer leur subsistance dans un monde étranger, avec une source de revenus qui tombe toute cuite pour Fourmille, et dont Yuri profitera également rapidement. Sans oublier deux individus au caractère opposé, mais que les circonstances rapprochent. L’assassinat de la tante constitue une intrigue (très) secondaire, quasiment aussi vite résolue qu’elle est apparue, et sans réelle conséquence. Le lecteur sourit bien volontiers à l’humour bon enfant, dont le côté le plus subversif (ou conformiste) est de jouer sur la sexualisation de l’héroïne.


La couverture promet un récit de Fantasy avec une belle héroïne et des grosses bestioles, dans un monde déformé. Le récit tient exactement cette promesse : la découverte d’Ekhö, le caractère assuré de Fourmille Gratule, le rôle de faire-valoir pour Yuri Podrov. En créateurs aguerris, les auteurs en donnent plus au lecteur : une narration visuelle riche et inventive, agréable à l’œil, une histoire qui mêle découverte de ce nouveau monde et une rapide enquête sur un assassinat. Un divertissement très sympathique et agréable.