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mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



lundi 2 février 2026

Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie.


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins.


Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers.



Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer.


Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue.



Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ?


Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines.



Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur.


Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.



jeudi 29 janvier 2026

Santiag T05 Le retour

Ce qui rampe relève la tête à présent.


Ce tome fait suite à Santiag, tome 4 : De l'autre côté du rio (1995) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit du dernier tome d’une pentalogie et de la conclusion finale du récit. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011. Cette pentalogie a été rééditée en intégrale, celle-ci comprend un nouvel épilogue de douze pages, réalisé en 2007.


Dans son lit, Tossie est réveillé par le bruit de moteur d’une voiture. Elle demande : Papa ? Elle voit des lucioles entrer par la fenêtre ouverte, émettant une douce lueur verte. Sa mère Santilla est sortie sur la véranda pour voir, mais un individu la surprend par derrière en lui plaquant la main sur la bouche et en lui intimant de ne pas crier. Dans le bar d’un motel de la région, une femme, Aki, s’est approchée du comptoir et indique au barman qu’elle cherche quelqu’un. Celui-ci répond que tout le monde cherche quelqu’un, c’est quand on le trouve que les ennuis commencent. Répondant à sa question, elle lui décrit la personne qu’elle cherche : grand, mince, blond, cheveux courts, assez réservé. Un jeune homme accoudé au comptoir se tourne vers elle et commence à tenter une maladroite phrase d’approche. Elle prend l’initiative et l’invite dans sa chambre. Quelques minutes après, un Amérindien s’approche à son tour du comptoir et demande le numéro de chambre d’Aki. Cette dernière a accéléré le rythme pour passer à l’acte direct, toutefois elle s’arrête en entendant un bruit dans le couloir. Elle arrête son mouvement de va-et-vient, se relève et se rhabille. Clou-Noir ouvre la porte et fait feu, abattant le jeune cowboy, et constatant la disparition d’Aki, sortie par la fenêtre, et fuyant avec une moto qu’elle vient de voler.


Dans une autre petite bourgade, Chamaro est également réveillé par le bruit d’un moteur. Il se lève, met son bandeau sur son œil mort et sort à l’extérieur. Il a du mal à croire son œil valide : Santiag se tient bien vivant à quelques mètres de lui. Dans une zone naturelle, le shérif et son adjoint interroge un le propriétaire qui les a alertés. L’adjoint confirme : un troisième cadavre sous l’appentis, même traitement que les deux autres. Le cœur rongé, cuir chevelu et cheveux arrachés. Le civil commente : méthodes indiennes, il y a quelque part quelqu’un qui doit se promener avec des scalps accrochés à la ceinture. Le shérif n’est pas convaincu : ce serait trop simple, quoi qu’il en soit il faudra prévenir la commission judiciaire du conseil tribal. L’adjoint se demande s’il peut s’agir d’un porteur de peaux. Le shérif explique qu’un porteur de peau recommencera, encore et encore, jusqu’à ce que son esprit le laisse en paix. Il ajoute : et il ne porte pas de scalps à sa ceinture, il est bien trop malin pour ça, il fait partie du paysage.



Le titre annonce explicitement ce à quoi le lecteur s’attend, c’est-à-dire le retour de Santiag. Il s’agit bien évidemment de la continuation et de la résolution de l’intrigue avec les mêmes caractéristiques que les quatre premiers tomes. L’horizon d’attente du lecteur est comblé : les auteurs tiennent les promesses implicites. Santiag prend le devant de la scène et devient pleinement un acteur du récit. Les intrigues secondaires sont menées à leur terme : le sort d’Aki, le retour de l’agent Jones, la mission de buveur d’âmes, le rôle du mystérieux individu qui traque Santiag après avoir retrouvé sa photographie. Les personnages secondaires ont également droit à une forme de résolution ou d’aboutissement : le policier amérindien Chamaro, l’agent Jones et même Orlando. Le lecteur se rend compte que le scénariste parvient à mener à bien les intrigues secondaires, dont certaines qu’il avait pu oublier en route : une nouvelle vague d’assassinats ritualisés, le jugement du gardien de la nuit et l’exécution de sa sentence, le devenir des points de passage… Ça fait beaucoup. C’est un vrai plaisir de retrouver les dessins propres sur eux, descriptifs avec un détourage au trait fin, précis et assuré, l’implication de l’artiste dans la représentation des décors, dans les accessoires, et l’ampleur des paysages naturels. L’artiste a encore gagné en maîtrise de la mise en couleurs : naturaliste sans ostentation, transcrivant l’ambiance lumineuse, s’approchant de l’impressionnisme pour les textures et les effets du milieu naturel.


Comme à son habitude, le dessinateur transmet son enthousiasme et son plaisir dans chacune de ses planches. Il a pris le temps d’effectuer des recherches pour représenter cette région des États-Unis : la magnifique terrasse de la maison de Santilla et sa décoration intérieure faite de bric et broc, les enseignes lumineuses massives du motel, le bar fréquenté par les rednecks à casquette et les rednecks à Stetson, une petite bourgade avec ses rues en terre, le désert avec les montagnes rocheuses, le contraste total avec l’environnement bétonné et aseptisé de la ville moderne, la route de terre qui dessert une caravane isolée au milieu des herbes rares, le retour dans l’école abandonnée de la ville désertée déjà visitée lors de la première séquence du premier tome, jusqu’à l’écho de la clé de contact dans le Neumann, le marché découvert populaire avec ses toiles de tente, etc. Le lecteur ressent tout autant l’investissement de Renaud dans la mise en couleurs : l’éclairage violet artificiel et d’un goût douteux dans les couloirs du motel, les magnifiques lueurs du coucher de soleil dans le village où réside Chamaro, les nuances bleutées en fin de journée au pied des montagnes, les couleurs orangées reflétant la nature de la terre au même endroit en pleine journée, les teintes plus grises dans le quartier des affaires de la ville très urbaine, la multitude de couleurs des vêtements des curieux dans le marché découvert, le ciel cramoisi strié de noir lors des retrouvailles entre Santilla et Santiag dans des cases de la largeur de la page, etc.


Comme à son habitude également, l’artiste réalise une narration visuelle très claire et évidente, racontant l’histoire de manière à ce que le lecteur puisse voir et comprendre ce qui se passe au premier coup d’œil, une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise de son art. L’incidence de la lumière artificielle des néons, l’horizon bouché par les immeubles, les cases de la largeur de la page pour accentuer l’effet panoramique des grands espaces sauvages, la reprise de l’image de la clé de contact dans le Neumann, l’assurance d’Aki dans son short riquiqui et son crop-top moulant, la vue de dessus pour souligner la compacité de la foule au marché, quelques plans fixes de trois cases pour fixer l’attention sur un instant ou un geste, cette case de largeur de la page pour les mains en train de frapper sur la peau de huit tambours alignés, les murs de briques qui enferment les personnages, etc. La narration visuelle ancre et fonde le récit, alors que celui-ci semble papillonner en particulier pour mener à bien chaque fils narratif, rassasiant plus ou moins le lecteur. Par exemple, le personnage de Sandy, un homme qui veut savoir comment Santiag peut encore être en vie sur une photographie prise après sa mort : d’un côté il est évident que cette promesse de vie éternelle est irrésistible, de l’autre il se trouve réduit à l’état d’artifice narratif pour prendre Santilla en otage. De la même manière, la nouvelle référence à la série Les enfants de la Salamandre reste lettre morte pour celui qui ne l’a pas lue. Le lecteur prend plaisir à voir les différents fils narratifs s’entremêler et se dénouer, autour du personnage principal et de la seconde chance qui lui est donnée. Les deux personnages qui en profitent sont ceux qui manifestent une empathie pour les autres, même si le comportement d’Aki reste immoral.


L’intégrale comprend également une histoire courte de douze pages, réalisée en 2007. Elle se déroule durant la période où Santilla est veuve, habitant seule avec sa fille Tossie. Un fils d’une riche famille de propriétaires lui propose de l’épouser, en lui faisant comprendre que la réponse ne peut être que positive, qu’un refus entraînerait des conséquences désastreuses pour elle. Le lecteur commence par constater la progression remarquable du dessinateur, à la fois sur le plan des détails et de la finesse des trais, à la fois sur la mise en couleurs plus organique, et toujours aussi sophistiquée. Santilla bénéficie d’une aide inattendue pour se sortir de ce mauvais pas, où ce prétendant ignore la notion même de consentement. La chute du récit retombe sur le thème principal de la série : même mort, Santiag fait sentir sa présence, une métaphore sur le fait que les vivants ressentent les effets de l’existence et des actions d’une personne, bien après la fin de sa vie. Santilla se retrouve agressée de manière effroyable parce qu’elle est veuve, et donc considérée comme une cible par un ignoble prédateur, et sauvée par voie de conséquence du passé de son mari.


Ce dernier tome vient clore les différentes intrigue, principale et secondaire de manière satisfaisante, avec une narration visuelle d’une grande rigueur et d’une belle richesse. Le lecteur éprouve la sensation qu’un ou deux fils narratifs semblent se terminer de manière précipitée, et que la série a perdu quelques degrés dans sa dimension métaphorique. L’histoire courte supplémentaire est à la fois classique, superbe et elle retrouve l’esprit initial de la série.



mercredi 28 janvier 2026

Périmée

En quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence.


Il s’agit d’une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Ce tome a été réalisé par Céline Gandner pour le scénario et par Joël Alessandra pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée. Il commence par un texte d’une page dans lequel la scénariste remercie les personnes qui l’ont encouragée et accompagnée dans la réalisation de cet ouvrage. Il se termine avec un extrait d’un article du Monde, rédigé par Mathilde Damgé et paru le vingt-neuf juin 2021, sur une décision relative à la conservation de ses gamètes pour réaliser une PMA ultérieurement, ainsi qu’une mise à jour par la scénariste sur la PMA et les nouveaux droits pour les enfants nés d’une PMA, où elle précise que cette bande dessinée a été écrite en mars 2020.


Épigénétique : Du grec ancien épi Au-dessus de et de Génétique est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence ADN. En résumé en quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence. Céline écoute une émission de RTL une intervention du docteur Michel Cymes. Il parle d’épigénétique : on a tous un patrimoine génétique mais on peut avoir de l’influence sur la toute-puissance de l’ADN. Prenons un exemple : une personne est sur le point de faire un dessert, la génétique, c’est sa recette. L’épigénétique : c’est le maître d’œuvre, donc vous. Il va choisir et définir la cuisson, l’ordre des ingrédients, la proportion, etc. Il est possible d’optimiser la génétique à travers son alimentation, le sport, le sommeil, les relations sociales, le plaisir… Les gènes nous en remercient !



Juliette effectue une balade en bord de mer, constatant que la vie est si imprévisible parfois. Sur France Inter, Édouard Philippe reprend le mot d’Emmanuel Macron disant que la France est en guerre. Le premier Ministre annonce que dès aujourd’hui douze heures, la France sera totalement confinée avec des mesures de sanctions pour les contrevenants. Le journaliste annonce 148 décès et 6.633 personnes contaminées. Quand Juliette est arrivée dans ce village proche d’Honfleur il y a une semaine, il y avait moins de soixante décès, c’est la petite grippette. Elle avait besoin de se retirer quelques jours. Ce fût, à sa grande joie, des semaines. Deux semaines plus tôt à Paris, elle faisait le constat que : C’est fini, elle est périmée. Et pas une larme. Sur la plage, elle se dit qu’elle ne ressent plus rien, un pas après l’autre, son corps est aussi lourd qu’une pierre. Endolori. Un boulet. Et toujours pas une larme. C’est donc cela la sidération ? Le trois mars 2020, elle avait reçu un courriel de la clinique De Tambre, lui disant que le laboratoire de génétique les avait informés que l’embryon n’était pas transférable, et ajoutant que le docteur lui expliquerait le lendemain en profondeur, et qu’ils enverraient le rapport dès que possible.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par plusieurs aspects. Pour commencer, l’introduction se trouve dans le texte de quatrième de couverture dont la lecture permet d’établir la situation de la narratrice en début de récit : Après le non-aboutissement d’un projet bébé avec son ami homo, l’héroïne se lance, à quarante-quatre ans, sur une PMA IAD en Belgique (don de sperme anonyme par insémination). Bien que son profil biologique soit ultra favorable pour son âge, elle vivra cinq inséminations sans suite. Juliette continue malgré tout d’espérer et tente une PMA à Madrid. Ensuite il s’agit d’un narratif à la première personne, intime, donnant la sensation que c’est la scénariste qui parle elle-même. Au travers de ses réflexions exposées dans les cartouches, Juliette (et pas Céline) expose aussi bien son état d’esprit sur sa volonté et son projet d’enfant, que les informations qu’elle assimile au fur et à mesure de ses recherches, sur l’épigénétique et sur les fonctions de la grossesse qui sont beaucoup plus importantes qu’un simple portage. Le lecteur peut se trouver déconcerté par les circonstances dans lesquelles ces réflexions se produisent : le premier confinement décrété lors de l’épidémie de la COVID-19. Cela induit la forme même de la narration : de longues promenades sur la plage, très peu d’autres personnages, l’importance donnée aux émissions de radio et aux lectures. Par la force des choses, une sorte de parallèle s’installe entre l’annonce du décompte des décès et le projet de vie.



Le récit est focalisé sur le personnage de Juliette, sur son projet bébé (comme elle le nomme), sur ses démarches et une forme d’apprentissage. Le dessinateur est ainsi amené à la représenter dans soixante-huit pages, dont trente-deux sont une illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette fréquence dans la représentation du personnage principal, souvent en gros plan confine à l’obsession, ou au contraire participe au fait d’en faire le point central, de rendre visible qu’il s’agit d’une démarche personnelle qui lui est spécifique, et qu’il s’agit de son point de vue, fatalement et légitimement autocentré. Comme le montre la couverture (il s’agit d’un dessin en pleine page figurant dans la bande dessinée), Juliette est une belle femme, svelte et souple (on assiste à une de ses séances de yoga en solo devant la mer), sans marque de l’âge, le récit précisant qu’elle a quarante-quatre ans, et le texte de la quatrième couverture évoquant plutôt quarante-six ans. Le dessinateur se tient à l’écart de tout voyeurisme, la montrant dans des poses naturelles, qui en disent un peu sur l’état d’esprit et les habitudes de cette femme. Elle s’habille de manière simple : jean et sweatshirt blanc ou vert, avec des baskets et un imperméable qui semble assez chaud. À une occasion, elle porte un chemisier, et elle revêt un legging avec une brassière de sport assortie. Une femme avenante et prenant soin d’elle, sans sexualisation particulière


Le dessinateur relève le défi d’apporter un intérêt visuel autre qu’un portrait de femme à cette réflexion et cette tranche de vie. Il commence par reprendre les images associées à la captation de l’émission de radio de Michel Cymes, en particulier le logo de la station de radio et la couleur rouge du décor. La deuxième planche montre une vague déferlant sur le sable, dans un dessin en pleine page. Le lecteur apprécie ces balades en bord de mer et la solitude qui s’en dégage, ainsi que le calme : les bosquets en arrière-plan, les longues étendues de sable à marée basse, l’écume des vagues proches du rivage et la mer étale au lointain, un tanker qui passe, l’ombre chinoise des installations portuaires indistinctes, les palissades en bois de guingois, quelques oiseaux dans le ciel, la silhouette du pont de Tancarville, de gros blocs de rochers formant une digue, les dalles du trottoir le long de la plage avec des réverbères caractéristiques, pour finir sur une illustration en pleine page de l’horizon dans une succession de bandes horizontales. Il retranscrit tout aussi bien les éléments pragmatiques du quotidien : l’examen devant la glace de la salle de bain, les agendas où figurent les nombreux rendez-vous pour le processus de fécondation in vitro (FIV), les accessoires du petit-déjeuner, la dégustation de verres de vin accompagnant des coquilles Saint-Jacques, la préparation d’un repas à deux, la lecture d’articles papier ou dématérialisées, etc. La banalité et l’unicité d’un quotidien.



Juliette continue d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent pour son projet de bébé, tout en se heurtant à l’échec d’une nouvelle tentative de FIV. Elle écoute Cymes évoquer le concept d’épigénétique et elle se renseigne sur le sujet, en même temps qu’elle apprend la possibilité du double don (féconder les ovocytes d'une donneuse avec le sperme d'un donneur), alors qu’en arrière-plan les informations donnent régulièrement les chiffres des malades de la COVID-19, ainsi que des décès. D’un côté, l’autrice évoque les possibilités offertes par la science et la technologie ; de l’autre Juliette s’interroge sur son projet, sur ses motivations, sur la manière dont les autres la jugeront. Elle se pose également des questions sur ce qu’elle pourra dire au futur potentiel enfant sur sa conception, sur la façon de conceptualiser l’identité de ses parents, entre deux donneurs anonymes et elle qui l’aura porté dans son ventre pendant la grossesse, sur l’éventualité d’une rencontre amoureuse ultérieure et la possibilité pour ce potentiel compagnon d’accepter ce fœtus dans son ventre comme son enfant à venir, d’envisager d’être son père et le sens de ce terme dans de telles conditions. Par la force des choses, la démarche inhabituelle de cette femme et sa détermination amènent le lecteur à se confronter à ses propres convictions quant à la parentalité. Il se remémore ses propres choix, sa propre démarche, sa relation avec ses enfants s’il en a : sa motivation à devenir parent (tout naturellement, ou de manière réfléchie), la forme de responsabilité qu’il éprouve vis-à-vis d’eux, et ce que cet enfant a apporté à ses parents. D’un côté, le récit se focalise entièrement sur Juliette et sa volonté d’être mère, de l’autre cela génère par effet miroir, une réflexion chez le lecteur. Ce dernier ressent que ce récit crée une sensation étrange : les auteurs ont réussi à faire exister Juliette de manière très intense, dépassant les lieux communs et une présentation respectant les règles implicites de la politesse et de la bienséance, pour toucher une intimité sincère et profonde, faisant sortir le lecteur de sa zone de confort.


Une femme souhaite avoir un enfant, par elle-même, bien qu’elle ait dépassé la quarantaine, contre la une forme de normalité sociale implicite. Les auteurs en brossent un portrait intime de manière incidente, avec des illustrations majoritairement focalisées sur Juliette, sa conviction intime qui se heurtent à la normalité sociale et la question de ce que ce potentiel enfant aura d’elle s’il est conçu à partir d’un processus de procréation médicalement assistée de type double don. Cette femme se retrouve encore plus acculée dans ses derniers retranchements par le contexte du confinement et de l’annonce régulière des morts de la pandémie. Un récit tout en douceur, et en même temps radical par son dispositif narratif. Questionnements.



mardi 27 janvier 2026

Les sentiers cimentés

Le gris est entré à l’intérieur des hommes.


Ce tome constitue un recueil de plusieurs histoires courtes d’un même auteur. Son édition originale date de 1981. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les dessins, avec des scénarios de Baudoin, Dominique Diani, Michel Gaudo, et Arthur Rimbaud. Il comprend neuf récit de deux à sept pages, pour un total de quarante-quatre pages.


Ville, cinq pages, d’après Arthur Rimbaud. Un jeune homme considère la ville autour de lui ; il est un éphémère et point trop mécontent. Autour de lui d’immenses cheminées d’usine, et des individus en robe noire indistincte également rasés. Citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici on ne signalerait les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue seront réduites à leur plus simple expression. Enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme de sa fenêtre, il voit des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon – leur ombre des bois, leur nuit d’été – des Erinnyes nouvelles devant son cottage qui est sa patrie et tout son cœur puisque tout ici ressemble à ceci. La mort sans pleurs, leur active fille et servante, un amour désespéré, et un joli crime piaulant dans la boue de la rue.


Éducation, texte de Dominique Diani, six pages. À la campagne, une vielle femme est adossée à un muret de pierre devant sa modeste maison, et un adolescent est assis dans l’herbe devant elle, l’écoutant. Il aimait parler avec elle, elle vivait seule. Elle avait peut-être cent ans, un regard jeune. Et ses paroles faisaient rêver. Il lui demande comment c’était l’amour. Elle le lui décrit : L’amour, c’est… C’est la mer qui caresse et qui enveloppe. La mer qui doucement l’envahit toute. Et soudain, violemment, elle est la mer. Ses vagues dans son ventre et dans sa tête. Ciel et terre roulant en vagues que rien ne peut arrêter, rien ni personne. Aucun de ces obstacles que les hommes tirent des fonds de leur bonne conscience. Mais au loin apparaissent des silhouettes toutes de noir vêtu. Elles se rapprochent et s’en prennent à la vieille qu’elles commencent à rouer de coups avec des bâtons. – Rencontre, trois pages : Une jeune femme se promène entre des rangées de hauts arbres. Dans la lumière finissante, l’odeur des arbres envahit l’air tiède : elle s’avance. La nuit gagne sur le jour et sa silhouette gracile est nimbée de l’or du soir. Belle, elle est belle. Les lignes des arbres se perdent derrière elle. L’ombre effaçant le jour, il sort du parc et il la rencontre de nouveau dans la foule. Elle parle à un jeune homme barbu, le narrateur sent monter en lui une bouffée de jalousie. Elle a mis son pull et la nuit tombant enfin, ils se quittent, ce qui rend sa joie au narrateur.



Pour être précis, il s’agit de la deuxième bande dessinée de l’auteur, après le recueil de récits de science-fiction Civilisation, publié par l’éditeur Glénat en 1981. À nouveau, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Pour cinq d’entre elles, le bédéaste collabore avec un scénariste : Dominique Diani pour le récit Éducation, Michel Gaudo pour trois histoires (La balle au bond, Georges Pourcellier, Charon le nocher), et avec Arthur Rimbaud (1854-1891), ou du moins il s’en inspire pour le premier récit. Au travers de ces neuf histoires, il raconte des sortes de fables, avec une touche poétique, onirique, fantastique, morbide, répressive, normalisatrice, et même mythologique. Le lecteur familier de l’auteur décèle dans ces premières œuvres, l’humanisme qui court tout au long de ses créations, la fascination et le respect pour les femmes et leur mystère, le plaisir du milieu naturel et le caractère oppressant de la ville et du béton. Il remarque plusieurs expressions d’une sensibilité Hippie : défiance vis-à-vis de la police et l’autorité, états de conscience alternatifs à défaut d’être chimiquement altérés, envie de liberté et de rapports humains plus authentiques, retour à la nature ou tout du moins connexion avec elle. Dans cette phase initiale de sa carrière, l’artiste utilise plus volontiers la plume que le pinceau. Cela donne une sensation plus griffée dans ses dessins, avec des aplats de noir présentant des irrégularités, une approche plus descriptive que par la suite, plus appliquée et moins déliée.


Le lecteur peut appréhender de se plonger dans des œuvres de jeunesse, quand bien même il s’agit d’un de ses créateurs préférés : les sensations seront différentes de celles engendrées par ses œuvres ultérieures des années, des décennies plus tard. En effet, les dessins présentent une apparence moins organique, plus sèche, plus acérée, parfois un peu maladroite. Le lecteur peut parfois s’interroger sur une proportion anatomique ou sur la taille d’un élément en comparaison avec celle d’un autre avec lequel il est en rapport dans la même case. Dans le même temps, il se trouve vite impressionné par l’inventivité visuelle déjà déployée par un artiste dont l’originalité transparaît. Dès la première planche : le jeu sur le contraste entre le personnage fortement encré et les zones laissées blanches dans chaque case, puis le jeu géométrique avec les canalisations et tuyaux de fort diamètre. Dans la deuxième histoire, il joue avec la masse noire des robes des villageois, et les cases aérées et claires où évolue la vieille femme redevenue jeune. Dans Rencontre, il met à profit l’expressivité du visage de la jeune femme. Dans Une vie inutile, il réalise une magnifique illustration : un homme pêchant un poisson à main nue dans un cours d’eau impétueux. Dans nombreuses d’entre elles, il joue avec les hachures courtes et sèches pour réaliser des fonds de case expressionnistes.


En passant à Immigration, le lecteur découvre une histoire en deux pages, seize cases, trois courtes bulles : poignante. Dans la deuxième planche de La maladie, la dernière case relève d’une composition quasi abstraite, les façades des immeubles ayant été comme surexposées pour aboutir à un assemblage géométrique de triangles, de rectangles et de segments, contrastant totalement avec les traits plus souples pour l’herbe qui ondule, ou l’entrelacs de traits fins pour la complexité des houppiers des arbres, et les courbes d’un corps féminin dénudé. Alors même qu’il n’a pas encore adopté le pinceau ou acquis cette élégance extraordinaire dans la représentation des environnements naturels et dans l’expressivité de la personnalité des êtres humains, l’artiste fait déjà preuve de sa propre personnalité graphique, faisant apparaître ses influences, à savoir d’autres bédéastes de l’époque, et son originalité dans sa capacité à mettre à profit ces techniques en noir & blanc pour exprimer son monde intérieur. Le lecteur ressent à la fois l’oppression de la concentration urbaine, et le plaisir des milieux naturels, ainsi que la complexité de la relation à l’autre, et la sensation de l’oppression générée par la foule indistincte.


Tout seul ou avec un scénariste, le créateur réalise de courtes histoires, avec une fin bien claire, abordant des sujets divers. Au cours de ces neuf récits, il fait ressentir l’anonymat insupportable et angoissant de l’individu face à la foule urbaine, la répression normative que la société fait peser sur l’individu, l’élan amoureux pour une inconnue qui n’est pas libre, la question fondamentale sur le sens de la vie ou la raison de l’existence. Puis il met en scène une veuve qui s’émancipe, l’ordre bourgeois qui finit par triompher, un pilote d’avion militaire face à la mort, un étranger interpellant un habitant dans une ville, la grisaille omniprésente à l’œuvre dans la ville. Le lecteur sent bien l’influence des préoccupations soixante-huitardes : le thème de la vie urbaine qui aliène l’individu, qui rend les uns étrangers aux autres, qui oppresse et opprime l’individu. Dans le même temps, le récit mettant en scène des individus nommés Georges Pourcellier de génération en génération évoque le fait que dans une bonne famille, les membres de la famille se conforment aux diktats de la bonne éducation, et que les quelques excentriques sont confinés à des épiphénomènes bien vite oubliés avec le retour à la normale, ou dans le droit chemin de la génération suivante.


Une partie de ces récits mettent en scène personnage féminin, dans un rôle secondaire. L’auteur met à chaque fois en scène un jeu de séduction, explicite ou implicite, sans être forcément amoureux. Dans le premier récit, il est possible d’interpréter la dernière case comme une femme tenant un couteau ensanglanté, le texte évoquant : Un joli crime piaulant dans la boue de la rue, une image de femme fatale. Dans la seconde, la vieille femme semble accueillir avec plaisir la compagnie d’un jeune homme, puis évoquer sa folle jeunesse à elle, et la répression qu’elle a subie, tout en tournant en dérision l’impulsion du jeune homme à se voir en sauveur comme un chevalier sur sa monture. L’histoire suivante surprend par ce jeune acceptant que la jeune femme qui le fascine et qu’il a abordée, ne soit pas libre. Vient une veuve qui s’épanouit après le décès de son mari, en profitant de la vie, des femmes servant de muse. Et enfin une femme gagnée par la grisaille, pour le plus grand chagrin de son compagnon. Déjà cet auteur se démarque totalement des autres bédéastes de l’époque et des suivantes par la singularité de son rapport aux femmes, basé sur le respect et le consentement, de manière authentiquement naturelle.


De courts récits mêlant poésie et fantastique, avec une fibre sociale et rebelle. Une collection fascinante à la fois par ses dessins déjà très personnels, par le positionnement de l’auteur et de ses collaborateurs dans leur époque, par sa sensibilité humaniste en développement et par son rapport singulier aux femmes. Séduisant.



lundi 26 janvier 2026

La Bataille de Sinope

Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois.


Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion.


Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse.



Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris.


Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence.



Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans.


En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréments (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat.



L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte.


Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs.


Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.



jeudi 22 janvier 2026

Le pouvoir des innocents Cycle II Car l'enfer est ici T01 508 statues souriantes

La haine n’est pas le meilleur ciment pour bâtir un monde qui se veut meilleur.


Ce tome est le premier du second cycle d’une série qui en compte trois. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, cinq tomes parus de 1992 à 2002.


Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997, une cérémonie de recueillement se tient devant leurs tombes. À cette occasion, la maire de New York, Jessica Ruppert, dépose une rose au pied du monument consacré à Consuela Farez, Isaac Romero et Martha Coolidge, puis une autre au pied de la statue de Steven Providence. À l’occasion de ces hommages, Larry Olsen reçoit mademoiselle Twist, infirmière à l’hôpital Bellevue à New York. Il commence par un éditorial introductif : Bien des choses ont été dites sur l’attentat du 4 novembre dernier. Son ampleur inédite ! Son horreur absolue ! La façon méticuleuse dont il a été organisé et mené à bien ! Il continue : Cependant, rares ont été les témoignages sur l’homme que les enquêteurs considèrent toujours comme suspect dans cette affaire. Le présentateur veut parler de l’ancien soldat des Forces spéciales de la Marine américaine : le sergent Joshua Patrick Logan. Il se tourne vers son invitée, lui demande de se présenter, puis il rappelle que, le dix-huit octobre 1997, soit très exactement dix-sept jours avant les événements, elle a vu arriver Logan dans son service. Il lui demande, sans trahir le sacro-saint secret médical, de lui dire dans quel état il était. Elle prend la parole pour répondre : Il était dans un profond état de choc, incapable de la moindre réaction physique ou intellectuelle. Elle continue : Il venait de vivre un événement personnel, particulièrement traumatisant, c’était la mort de son petit garçon.



Au même instant, messieurs Bishop et Lee demandent à l’employé de la réception de l’hôtel, leur clé pour la chambre double qu’ils ont réservée. Alors que le jeune homme cherche la clé, Bishop prend un appareil photographique jetable sur le comptoir et demande à ce qu’il soit rajouté sur sa note. L’entretien télévisé continue : Olsen demande à son invitée ce qu’elle a pensé en apprenant qu’on avait retrouvé les empreintes de Logan sur le lieu de l’attentat du quatre novembre 1997. Elle répond que cela ne l’a pas vraiment surprise, que c’est une évolution assez classique chez une personne en état de choc. Elle développe : Du jour au lendemain, elle peut sortir de sa prostration et reprendre une vie qui semble normale à tout le monde… sauf que son comportement est tout sauf normal, la personne n’agit plus que de façon mécanique, en réponse aux conditionnements sociaux et professionnels qu’elle a reçus. Olsen souhaite savoir si cela veut dire que la personne se met en pilotage automatique, qu’elle agit comme une sorte de robot. Ce à quoi mademoiselle Twist acquiesce.


Indépendamment des aléas d’édition des cycles II & III, le lecteur apprécie de pouvoir découvrir ce qu’il s’est passé après les révélations du dernier tome du premier cycle, les résultats de l’élection du maire de New York, et évidemment ce qu’il va arriver aux personnages encore en vie. Comme dans le premier cycle, tout commence avec Joshua Logan… jute après la commémoration avec la nouvelle maire. Décidément, ce personnage défie ce que le lecteur attend de lui. Une fois de plus, le voilà contrarié dans ses intentions, empêché dans la mise à profit de ses capacités, stoppé net dans tout espoir d’accéder au rôle de héros. Le lecteur ne peut qu’être ému en le retrouvant, impressionné par son courage de se livrer à la police, tout en ressentant une pointe d’irritation en songeant aux conséquences d’un tel acte… Et ça ne rate pas : rien ne se passe comme il l’espérait. Parti pour faire triompher la vérité au péril de sa vie, sacrifiant un bonheur marital inespéré, préparé à payer chèrement ses révélations y compris dans sa chair, il se trouve dépossédé de sa démarche. Les dessins montrent un homme ayant passé la quarantaine, bien conservé, digne en toute circonstance, attentionné avec son épouse. Il apparaît durant seize pages, et régulièrement en noir & blanc avec des nuances de gris, par écran de télévision interposé, sans expression sur le visage. Encore une fois, il semble être ravalé au rôle de figurant dans sa propre vie, de victime impuissante.



Le lecteur remarque que le rendu des dessins et des couleurs a évolué au cours des neuf ans écoulés entre le tome cinq de la saison Un et celui-ci. La mise en couleurs est la première chose qui lui saute aux yeux : les aplats ont été délaissés au profit d’un rendu évoquant la peinture, dans un registre réaliste, avec de discrètes touches expressionnistes. Ainsi dans la séquence d’ouverture, le feuillage des arbres lui-même prend une teinte grisâtre à l’unisson de celle de la pierre des statues commémoratives des cinq cent huit. Par la suite, le lecteur peut relever d’autres effets de couleurs participant à l’installation d’une ambiance : le motif géométrique de carrés sur la moquette du lobby de l’hôtel, le vert eau de la salle de bain, les brillantes tâches de couleurs pour les enseignes lumineuses, l’ambiance entre violet et rose de la boîte de nuit Prince of New York, la teinte grisâtre noyant tout un immense plateau en open-space, le magnifique rose du tablier d’Adam Füreman pour son barbecue contrastant avec le beau vert de la pelouse du pavillon, les couleurs un peu ternies de l’appartement de la très âgée madame Beauvais, la blancheur blafarde de la salle d’urgence et de réanimation de l’hôpital, etc. le lecteur se sent immergé dans un monde dense et intense.


Le lecteur s’adapte rapidement à l’évolution de l’apparence des dessins par rapport au premier cycle. La narration visuelle a conservé ce naturel très fluide : chaque scène apparaît évidente, baignant dans des environnements concrets et crédibles. Le monument hommage aux 508 semble avoir trouvé tout naturellement sa place dans un grand espace vert, peut-être Central Park. Bishop & Lee descendent dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus normal et banal, tout en présentant quelques spécificités comme le motif des moquettes ou les écrans de caméras de contrôle, une chambre on ne peut plus fonctionnelle. Le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour prendre le temps de s’imprégner de la sensation multicolore des enseignes lumineuses. Il apprécie la taille gigantesque de la salle principale de la boîte de nuit, sa hauteur sous plafond, la foule compacte. Il se dit qu’il s'assoirait sur ce banc à l’ombre du feuillage d’un arbre, au côté de Xuan-Mai et de l’avocat maître Cyrus Chapelle. Et pourquoi pas s’inviter au barbecue dans le jardin de ce dernier, ou prendre un petit gâteau avec le thé dans l’appartement newyorkais de madame Beauvais. Autant de plans de prise de vue sonnant juste, mettant en scène des êtres humains normaux. Ce qui fait ressortir avec d’autant plus de force les moments brutaux, ou sortant de la normalité.



L’intrigue semble emmener le lecteur sur un chemin tout tracé : Joshua Logan va rétablir la vérité sur cet attentat, les conséquences irrémédiables s’abattront sur la nouvelle maire, et enfin il sera révélé comme le héros qu’il mérite d’être… Et bien sûr que non. Joshua Logan continue d’être d’empêché, son destin ne devant pas s’accomplir. Ce tome comprend trois chapitres : Vendredi 8 mai 1998 (quatorze pages), Lundi 3 août 1998 (quinze pages), Vendredi 3 septembre 1999 (dix-neuf pages). Le premier se termine avec le retour du personnage clairement moralement corrompu, sans espoir de rédemption, s’en sortant toujours. Le second chapitre introduit donc l’avocat, maître Cyrus Chapelle ainsi que son compagnon Adam Füreman journaliste avec son joli tablier. Les auteurs prennent la peine de les faire exister au-delà d’un simple artifice narratif d’avocat. Dans le troisième chapitre, ils lâchent une révélation sur le passé de Logan, et de manière tout aussi inopinée ils montrent que Frazzy ne s’est pas rangé des voitures agissant toujours comme un prédateur de la pire espèce. Le lecteur sent que ce deuxième cycle sera tout aussi consistant que le premier avec une intrigue différente. Ils continuent de mettre en œuvre des clins d’œil à la culture américaine, comme cet intervieweur avec de belles bretelles, en hommage à Larry King (1933-2021).


Dans le même temps, le traitement du témoignage de Joshua Logan sur la réalité du déroulement des événements de la nuit du quatre novembre 1997 sort des clichés d’une révélation sensationnelle, pour une approche plus réaliste. À l’évidence, le jugement populaire a déjà été rendu sur ce meurtrier de plus cinq cents êtres humains, dont la personnalité favorite des newyorkais : le boxeur Steven Providence. Le lecteur se rappelle que cette série dépasse le simple divertissement, avec une structure sophistiquée et un commentaire sur une ou deux facettes de la société. Ici, la réception des révélations de Logan se heurte à ladite opinion publique, ainsi qu’à leur énormité, au passé dépressif du sujet, et peut-être d’autres choses encore à découvrir dans son histoire personnelle. Or le lecteur a assisté aux événements de l’intérieur et il sait ce qu’il en est de la vérité… À moins bien sûr que les auteurs ne l’aient mené en bateau. D’un autre côté, le doute est bien normal, voire salutaire, pour accueillir de telles déclarations : quelle fiabilité accorder à ce vétéran souffrant de syndrome de stress post traumatique ? Qu’est-ce que son histoire personnelle dit sur ses convictions intimes ? Quelles pourraient être ses motivations ? Et d’ailleurs son épouse elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Du coup, comment vérifier les faits ? Comment reconstruire la succession des événements ? Hé bien tout cela n’a rien d’une évidence, car après tout la tentation de la théorie du complot est toute proche…


Après le résultat des élections à la fin du premier cycle, la suite semblait toute tracée : Jessica Ruppert met sa politique en œuvre et ses convictions à l’épreuve de la réalité, et Joshua Logan se fait oublier dans l’intérêt commun. Le dessinateur a conservé toute la fluidité et le naturel de sa narration visuelle, tout en adoptant un détourage plus sophistiqué et moins appliqué, bénéficiant d’un metteur en couleurs mariant naturalisme et touches discrètes d’expressionnisme. L’intrigue s’étoffe rapidement, rappelant que Joshua Logan est condamné à être une victime de multiples façons, et abordant le questionnement sur les témoignages et la possibilité de rétablir les faits. Un complot advenu aux répercussions implacables.