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mardi 22 septembre 2026

Les rêveurs lunaires : Quatre génies qui ont changé l'Histoire

Rien de bon ne se construit sur la peur !


Ce tome est de nature majoritairement biographique, portant sur trois scientifiques du vingtième siècle et un militaire de carrière, avec le point de vue de son scénariste. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cent soixante-seize pages de bande dessinée. Il se termine par une postface de dix pages, un texte rédigé par le scénariste en février 2015, agrémenté d’une ou deux illustrations par page. Ces deux auteurs ont à nouveau collaboré pour une autre bande dessinée : Ballade pour un bébé robot parue en 2018.


Les deux auteurs sont assis autour d’une table dans une cuisine, peut-être celle de la maison du bédéaste. Ce dernier présente une photographie à son invité, celle d’une classe en école élémentaire, où il s’est dessiné un bonnet d’âne sur la tête, il était nul en classe et surtout en maths. Cédric suppose qu’il n’était pas nul en dessin. Edmond répond qu’en dessin, il se débrouillait, mais de là à imaginer que Cédric, grand mathématicien médiatisé, viendrait lui proposer de faire un livre avec lui. La mère de Baudoin aurait été fière, elle lui aurait cuisiné des raviolis pour le remercier. Son hôte lui suggère d’arrêter de raconter des bêtises, et de lui montrer son village, et la rivière, celle qu’Edmond décrit dans ses œuvres comme sa source vitale. Ils vont se promener sur la place de Villars-sur-Var, celle de Couma Acò, de Piero. Cédric porte un costume trois-pièces, Lavallière, son araignée au revers de sa veste. Une vieille dame se lève du banc de pierre et vient à sa rencontre, elle lui fait observer qu’il a les lacets défaits. Edmond l’emmène voir l’Espignole.



De retour chez le bédéaste, le mathématicien lui déclare qu’il doit lui raconter l’histoire de Turing. Les êtres humains chassent, dansent et parlent depuis plus d’un million d’années, peut-être. Mais l’entraide et la violence ont façonné les sociétés humaines avant même qu’il y ait des mots pour les dire. Avec les siècles et les millénaires, les sociétés devinrent de plus en plus vastes, de plus en plus construites ; l’entraide et la violence toujours mieux organisées. Les dimensions individuelles et collectives comptaient de plus en plus. L’idée née dans un cerveau était démultipliée et réalisée par toute une communauté. Des habitudes se prenaient, des conventions s’installaient, des cultures se créaient, influencées par les environnements et les accidents de l’histoire. Construite à tâtons, la science, œuvre collective de longue haleine, a fait des miracles, révélé des lois du monde invisible et permis de les exploiter. Peu à peu, les armées se sont organisées, de plus en plus sophistiquées, au service d’identités culturelles toujours plus précises et uniformisantes. Des millions d’hommes en vinrent à agir à l’unisson ou à s’opposer. C’est beau de construire une culture, il est important d’avoir une armée pour la défendre. Mais tout principe, quel qu’il soit, devient horrible quand on le pousse à bout. C’est ainsi qu’en 1945 après J.-C., l’histoire de l’humanité atteignit son paroxysme d’inhumanité, avec la découverte de crimes de guerre inimaginables – les camps de la mort allemands, les expériences de l’unité japonaise 731, les atrocités de la NKVD russe, les tortures réalisées à l’échelle industrielle sur les captifs – et l’utilisation d’armes inouïes – deux bombes atomiques.


Hé ben ça alors : qui aurait pu prédire la rencontre entre ce normalien spécialiste de l’analyse mathématique (lauréat de la médaille Fields en 2010, ayant travaillé dans les domaines de de la physique statistique, de l'optimisation et de la géométrie riemannienne) et de ce bédéaste humaniste prolifique. Familier de l’un ou de l’autre, le lecteur détecte immédiatement ce que l’un et l’autre apportent : une compréhension scientifique des travaux des trois savants évoqués, une narration visuelle courageuse et expressive. Cette collaboration se remarque jusque dans l’usage des virgules dans les phylactères, très précis, très différent de celui de Baudoin qui n’en fait pas grand usage quand il écrit seul. Dans la postface, le scientifique explique qu’il a initié le projet et contacté le bédéaste. Il évoque les bandes dessinées de Calvo, Tezuka, Spiegelman, Roca, Tardi… qui ont raconté la seconde guerre mondiale. Il s’était fait la remarque que peu de BD la racontent du point de vue de ceux dont dépendent la technologie et les outils de la guerre, ceux qui réfléchissent à théoriser les nouvelles procédures, les nouveaux codes, les nouveaux instruments. Il estime que leur regard est précieux parce que : Ces personnes sont en situation de responsabilité mais disposant aussi d’un certain recul par rapport aux événements. Et aussi parce que : les états d’hommes de ces êtres humains racontent une histoire universelle et toujours très actuelle, celle du savant, du chercheur, du réformateur en temps de crise. Où est son devoir ? Son identité ? Sa responsabilité ? Son souhait ?



De fait en entamant le récit, le lecteur constate bien que Baudoin est aux commandes de la narration visuelle, avec son mode de dessin si personnel, majoritairement avec des traits réalisés au pinceau, parfois des passages à l’encre, une capacité d’intégrer dans un registre expressif des éléments impressionnistes ou expressionnistes, des métaphores visuelles, et dans ce cas précis énormément d’informations visuelles concrètes. Il sent également que le récit est dirigé par le mathématicien, au travers de quatre biographies abordées dans le contexte de la seconde guerre mondiale, et sous l’angle de l’apport de chacune de ces quatre figures historiques à la guerre. En effet l’apport de Villani est déterminant pour les notions scientifiques. En particulier quand Heisenberg réfléchit assis à son bureau avec des feuilles et un crayon, à la manière dont les alliés ont pu concevoir une bombe atomique. Ou quand Turing évoque le problème de la décision (Entscheidungsproblem) énoncé par David Hilbert (1862-1943), puis les prolongements qu’il donne aux travaux de Kurt Gödel (1906-1978), ou encore ses travaux à Bletchley Park. Puis les explications de Leo Szilad sur sa découverte de la réaction en chaîne, et ensuite les étapes de réalisation de la première bombe atomique. En outre, dans la postface, le scénariste indique qu’il a effectué de solides recherches pour écrire ce récit.


D’un autre côté, le récit commence avec deux pages mettant en scène les auteurs. Cette introduction pourrait trouver sa place dans la majeure partie des œuvres du bédéaste : un hommage à sa région natale, avec des paysages naturels, et bien sûr des arbres. Dans le même temps, les dessins humanisent les auteurs, et attirent l’attention du lecteur sur le point de vue du récit, c’est-à-dire précisément l’identité desdits auteurs. Lors du passage d’un personnage historique à l’autre, le lecteur va ainsi retrouver les deux hommes en train de discuter, ainsi que quelques échanges dans chacun des quatre chapitres biographiques. À ces occasions, le lecteur retrouve la capacité quasi surnaturelle, née de plusieurs décennies de pratique, de l’artiste à réaliser des représentations d’êtres humains, pouvant paraître approximatives ou esquissées en surface, dégageant une sensation de vie et de personnalité incroyable. Cette force d’expression se retrouve également dans les représentations des quatre hommes célèbres, l’artiste leur apportant un souffle de vie, qui rend compte de leur vie intérieure, quand bien même le déroulement de la scène montre un individu statique discourant pour lui-même, c’est-à-dire énonçant ses réflexions ou ses mémoires.



Du fait de la nature biographique de l’ouvrage, le dessinateur se retrouve à réaliser des reconstitutions historiques, à la fois par les tenues vestimentaires, les lieux célèbres, ou encore les situations qui ont donné lieu à des photographies ou des films qui sont passés dans la mémoire collective. À nouveau, Baudoin se plie à cette exigence, avec rigueur, et le souci de l’authenticité. Il en fait de même lorsqu’il s’agit de mettre en image des processus industriels (différentes étapes de la fabrication de la bombe, des appareils scientifiques, de laboratoire, des équations mathématiques ou de physiques). Passant du chapitre consacré à Heisenberg, à celui consacré à Turing, le lecteur constate également que l’artiste a conçu un rendu visuel différent pour chacun des quatre rêveurs lunaires. Il s’en rend compte dès le deuxième, détectant des influences pouvant évoquer les comics, en particulier Jack Kirby (1917-1994) et Steve Ditko (1927-2018). Le passage au troisième scientifique saute également aux yeux puisque le dessinateur passe du pinceau à la plume. S’il y est sensible, le lecteur voit que le dessinateur met à profit les possibilités illimités de la bande dessinée pour nourrir la narration visuelle : de l’art pariétal au schéma technique, de la représentation la plus précise à l’impressionnisme, des rapprochements visuels (les rayures du pyjama de Turing devenant les zébrures de zèbres), d’une présentation des dix commandements de Szilad sur des tablettes d’argiles (évoquant les tables de la loi) à des segments terminés par un petit cercle pour évoquer schématiquement les réseaux sur les circuits imprimés, ou encore des facsimilés de notes manuscrites, ou des courriers officiels tapés à la machine à écrire.


Dans la postface, le scénariste explicite sa démarche, les raisons qui l’ont fait choisir ces scientifiques, la réalité des transformations du monde que leurs découvertes ont générées, etc. Le lecteur retrouve de manière sous-jacente ces intentions dans le cours des biographies. Les auteurs prennent soin de rappeler régulièrement qui parle, c’est-à-dire eux-mêmes, afin que le lecteur garde à l’esprit que ces morceaux de biographie sont racontés avec un point de vue, le leur. La narration de l’ouvrage présente une réelle densité d’informations et de questionnements. Les auteurs abordent leur sujet par plusieurs facettes : des éléments de contexte historique, des éléments biographiques, des éléments scientifiques, des éléments politiques, et des éléments intimes. Chacun des quatre hommes célèbres parlent avec le recul des années écoulées, et le regard qu’ils peuvent porter sur le passé, avec la connaissance de ce qui est advenu après leurs découvertes ou leurs actions. Il n’y a donc pas de fausse modestie pour leurs accomplissements, pour les recherches en physique quantique et en physique nucléaire du prix Nobel Werner Heisenberg (1901-1976), pour le rôle majeur en cryptanalyse à Bletchley Park de Alan Turing (1912-1954), pour la conceptualisation de la réaction en chaîne et la participation au projet Manhattan de Leo Szilard (1898-1964), et pour le succès de la stratégie lors de la bataille d’Angleterre de Hugh Dowding (1882-1970). Chacun raconte sa perception et sa compréhension de son travail dans les bouleversements historiques des projets ou des actions auxquels ils ont participé. Le lecteur découvre également des pans de leur vie personnelle, que ce soit la sensation d’inefficacité et de catastrophe évitée pour Heisenberg (la prise de retard du programme de bombe nucléaire allemand), la criminalisation de la sexualité de Turing qui a toujours gardé le secret sur Enigma, la vie de Juif errant de Szilard, l’absence de reconnaissance par l’armée et de l’État pour Dowding.


La biographie partielle de Heisenberg, Turing, Szilard et Dowding, c’est déjà prometteur. L’alliance d’un mathématicien médaillé Fields et d’un bédéaste à la sensibilité humaniste unique, c’est encore plus. La lecture se présente tout d’abord comme un format évoquant un texte prêt à l’emploi illustré au mieux. Puis elle révèle toute sa richesse, aussi bien visuelle que sensible, et thématique, aussi bien scientifique qu’intime, ainsi sa création collaborative entre les deux auteurs. Les ressemblances et les différences du parcours de chacun de ces individus remarquables se répondent d’un chapitre à l’autre, avec le recul apporté par leur positionnement vers la fin de leur vie, l’ampleur des événements historiques au cours desquels leurs actions ont été déterminantes, le positionnement personnel à cette époque, et la perspective que donnent les années écoulées depuis. Extraordinaire.



lundi 21 septembre 2026

Undertaker T07 Mister Prairie

Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.



Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.


Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.



D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.


Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, pas encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Strikland. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.


Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.



jeudi 17 septembre 2026

Ostende 1905

Flattez moi encore, c’est mon péché mignon.


Ce tome comprend une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Cerise pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Ostende ? la reine des plages… la plage des rois ! Il est constitué de plusieurs parties intitulées : Ostende 1905 (Une maison en ville, Monument royal, Léopold II-sur-Mer, Traces royales, Autres projets côtiers), L’ambitieuse baronne de Vaughan (Amour et ambition, Un roi généreux, La fin du règne, Le roi est mort, vive le roi !), Les deux fils cachés du roi, Ensor ?, Une vie à l’ostendaise.


En mer du Nord, en 1905, non loin de la côte d’Ostende, un pêcheur rame vigoureusement et il rejoint deux hommes qui l’attendent avec de l’eau à mi-cuisse. Ils récupèrent la caisse pleine de poissons. Le même soir, dans une chambre luxueuse du Royal Palace à Ostende, monsieur Mansur, l’émissaire du Shah de Perse, se tient debout en robe de chambre, alors qu’une belle jeune femme nue est dans son lit, en train de fumer une cigarette. Il lui indique qu’il fait couler leur bain, avec l’huile de rose de son pays. Il se déclare très impressionnée par la volupté de la professionnelle, puis il se défait de sa robe et l’invite à le rejoindre prestement dans le bain car il n’a pas l’habitude d’attendre, certaines têtes ont été tranchées pour moins que cela à Ispahan. Il rentre dans la baignoire, et un coup est frappé à la porte. La dame se lève pour aller ouvrir.



Le lendemain, le jour se lève sur le chalet royal d’Ostende. Gustaaf est en train d’épousseter les bustes quand il est interpellé par monsieur Armand, l’informant qu’il y a de l’agitation à la guérite, qu’il aille voir ce qui s’y passe. L’employé fait tout le chemin jusqu’aux grilles : là le garde l’informe que des individus ont déversé une caisse de poissons devant l’entrée, avec des tracts. Le commissaire Henrikus Ansor est arrivé sur place et il commente : Pas n’importe quels poissons… des maquereaux. Il ramasse un tract et le lit : De quoi déguster pour la mère maquerelle du Roi, Blanche la poissonnière. Ansor et Gustaff sont rejoint par monsieur Armand, une discussion s’engage, en particulier le statut réel de cette Blanche Delacroix. Puis le policier Anthème van Meerbe arrive et informe le commissaire qu’il doit se rendre au Royal Palace tout de suite. Ansor s’exécute. Ouvert depuis 1899 et propriété de la Compagnie Internationale des Grands Hôtels, le Royal Palace accueille une clientèle des plus huppées. Ansor se présente à l’accueil où il est reçu par monsieur Leblanc, le directeur. Ce dernier le mène jusqu’à la chambre de l’émissaire en lui faisant des recommandations : il compte sur la discrétion du fonctionnaire police, il en va du prestige de son établissement, ils ne veulent pas de scandale. Arrivé devant la baignoire du crime où se trouve encore le cadavre, il ajoute : Pour la réputation de l’hôtel, c’est terrible, que vont penser les clients ? Ansor rétorque qu’il dirait que c’est encore pire pour le monsieur dans la baignoire.


En 2018, le scénariste a réalisé le premier album de la série ayant pour héroïne Kathleen van Overstraeten : Sourire 58 avec Baudoin Deville et Bérengere Marquebreucq, qui rencontre un grand succès. Cela lui permet de réaliser un premier tome avec un autre personnage principal, tout en mettant en valeur des éléments culturels belges, à une autre époque, au tout début du vingtième siècle, avec un autre dessinateur. Le lecteur fait ainsi connaissance avec le commissaire Hendrikus Ansor, pas Ensor comme le peintre. Il s’agit d’un détective belge, ce qui peut évoquer un autre détective de la même nationalité, d’autant plus que le mystère se résout lors d’une discussion en face à face explicitant ce qui s’est passé : Hercule Poirot, sauf qu’ici le personnage principal fait partie de la police. Le dessinateur lui donne une allure très formelle, avec son canotier, son costume trois pièces, sa cravate, sa montre à gousset. Le lecteur devine qu’il est un peu empâté, et d’ailleurs le récit établit qu’il aime bien la chair, qu’il a un bon coup de fourchette. En outre, il n’est pas célibataire : son enquête l’amène à rencontrer son fils Théo en train de coller des affiches, plus tard il rentre chez lui et le lecteur fait connaissance avec Joséphine Ansor son épouse. Il sera également question de Nelle, sa fille illégitime. Enfin, le lecteur le suit dans son enquête et il peut le voir donner des ordres à ses subalternes et rendre compte à Léopold II.



S’il est familier de la série mettant en scène Kathleen, le lecteur note tout de suite la différence visuelle. Le dessinateur a choisi une approche moins réaliste, pour des représentations plus simplifiées dans les contours, plus ligne claire d’une certaine manière. Ainsi les visages sont dessinés de manière plus directe. Par exemple, celui du roi peut présenter juste deux courts segments horizontaux ou discrètement inclinés pour les yeux, deux arcs pour les sourcils, et une barbe blanche délimitée par un trait de contour, sans aucun trait pour évoquer les poils dans la zone blanc immaculé. Autre exemple, la bouche d’Ansor se trouve souvent entièrement masquée par la moustache. Ou encore les coiffures élaborées de ces dames, bourgeoises comme cocottes, donnant la sensation d’une masse rigidifiée et compacte. D’une certaine manière, ces caractéristiques de représentation font penser à une lecture tout public, de sept à soixante-dix-sept ans. Dans la même approche, les éléments de décors, meubles, accessoires, façades sont détourés par des traits nets et solides. Le lecteur sent la forte influence du style propre à Hergé, avec toutefois une propension à mettre plus de détails dans les cases, ce qui les rend un peu plus encombrées par comparaison avec leur illustre modèle. D’un autre côté, ces choix de composition servent parfaitement les intentions du scénariste, en particulier pour ce concerne les marques de belgitude.


Le titre annonce que la ville d’Ostende constitue un personnage à part entière, et à une époque bien précise : 1905. En effet, la balade vaut le détour, et les promenades tiennent leurs promesses. Dès la planche deux, une magnifique vue du chalet royal d’Ostende, dans une case de la largeur de la page, qui en occupe les deux tiers de la hauteur. Dans la page en vis-à-vis, une petite case montre la grille du chalet avec le bâtiment à quelques centaines de mètres en arrière-plan. En planche cinq, à nouveau une case de la largeur de la page et de la moitié de la hauteur, avec une vue extérieure générale du Royal Palace. Dans les planches huit à dix, une petite balade à pied dans les rues de la ville permet d’observer les façades des maisons. Page suivante, la représentation du pont reliant la propriété royale à la villa Van Den Borght à Laeken. Puis le lecteur peut se repaître du bâtiment de la gare d’Ostende, puis celui du casino Kursaal. D’autres rues d’Ostende, le champ de courses hippiques, la jetée de nuit, les dunes, etc. Le dessinateur apporte le même soin à représenter les intérieurs de ces lieux, avec les aménagements, les mobiliers, la décoration, etc. En fait, l’apparence tout public des dessins peut fausser la première impression du lecteur, lui laissant penser à une reconstitution historique allégée, voire convenue, alors qu’elle s’avère très solide et très riche, à chaque page. Cette consistance des lieux et des environnements rejaillit sur les personnages qui en deviennent également complexes et adultes dans leurs comportements et dans leurs prises de position… tout en conservant une forme de légèreté… Cela peut s’avérer assez surprenant. Par exemple, quand Ansor se trouve face au roi, cela relève à la fois de la farce comique (le pauvre commissaire dépassé par les événements), et en même temps du drame (le professionnalisme du policier foulé au pied par les exigences léonines du roi).



Comme pour la série Kathleen, le scénariste raconte une histoire policière au premier degré, une enquête sur un meurtre, se déroulant dans un milieu social, culturel et historique précis, pour en révéler certaines facettes, c’est-à-dire un polar en bonne et due forme. Le commissaire recherche des indices, procède à des interrogatoires, envoie ses inspecteurs sur le terrain, patauge, se trompe, analyse les informations avec sa connaissance de cette époque. Le scénariste participe lui aussi à la reconstitution historique, en plus de celle visuelle consistante et solidement documentée du dessinateur. À l’évidence, le récit respecte l’histoire personnelle de Léopold II (1835-1909), sa relation avec Blanche Delacroix (1883-1948), le décès du prince Léopold, le développement d’Ostende comme station balnéaire, et aussi la visite de Mozaffareddine Chah (1853-1907), le résident James Ensor (1860-1949, artiste peintre, graveur et anarchiste belge). Plus que respecter le contexte historique, l’intrigue en découle, y est indissolublement liée, serait fondamentalement différente si elle se déroulait ailleurs ou à une autre époque. Le récit relie également des particularités comme les spécialités de cette ville balnéaire (en particulier le goût d’Ansor pour les crevettes), et la collection de masques de James Ensor par rapport à Ansor, car il estime que son travail consiste bien à démasquer les individus.


Dans un premier temps, le lecteur comprend bien l’opportunité pour le scénariste de proposer une nouvelle série se déroulant en Belgique avec un nouveau personnage pour mettre en valeur les artefacts historiques de la belgitude du début du vingtième siècle. Il peut entretenir quelques réserves sur les caractéristiques graphiques tout public du dessinateur. Très vite, il ressent la richesse des dessins, la solidité remarquable de la reconstitution visuelle. Puis celle tout aussi consistante de l’évocation de Léopold II et de son amante, de l’urbanisme d’Ostende et de son artiste résident James Ensor. L’intrigue policière suit une trame classique et tout aussi solide, avec des révélations finales évoquant le mode opératoire de Hercule Poirot. Classique et éprouvé, nourri par les lieux et le contexte historique et culturel.






mercredi 16 septembre 2026

Les chevaliers d'Héliopolis T04 Citrinitas, l'œuvre au jaune

Ni un homme, ni une femme, juste un fou de plus parmi les fous…


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 03: Rubedo, l'Œuvre au rouge (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-trois planches de bande dessinée.


À Londres en 1888, dans un pub au sein d’un quartier populaire, une prostituée dit à ses amis qu’elle paye sa tournée, car cette nuit est sa nuit, elle va revenir dans une heure, un client généreux l’attend. Une autre professionnelle lui recommande d’être prudente, et de ne pas y aller seule, un autre lui dit qu’elle pourrait demander à Chulo de l’accompagner, une dernière ajoute que son client, c’est peut-être l’éventreur. Elle répond qu’il n’y a pas à s’inquiéter, son client est une cliente. Elle sort du Red Owl et se rend à son rendez-vous. Dans une zone déserte, elle retrouve une jeune femme masquée et l’enlace. La cliente sort discrètement un scalpel et lui tranche la gorge d’un geste vif et précis. Puis elle l’éventre et récupère une partie de ses viscères. Le lendemain, les crieurs de journaux annonce : Jack l’Éventreur a assassiné une autre prostituée ! Comme d’habitude, il lui a arraché les ovaires !!



Ailleurs, dans la chaîne de montagnes des Pyrénées espagnoles, où se trouve la nouvelle Héliopolis, Fulcanelli présente une petite fiole métallique à Asiamar en lui commentant : L’huile pure réalisée à partir de la couronne de Marie-Josèphe est enfin prête, ces trente gouttes sont un élixir de longue vie. Chaque goutte, c’est mille années de vie. Mais il ne peut en boire qu’une à la fois. S’il en avale plus d’une, son corps explosera. Fulcanelli lui demande s’il veut mettre sa vie en jeu. Asiamar répond que bien sûr qu’il veut, il a cent-dix ans et plus grand-chose à perdre. C’est au tour de Tadeo de s’adresser à lui : Au sommet de la montagne sacrée, Asiamar boira l’élixir alchimique. XVII répond qu’il craint ne plus avoir la force de l’escalader. Son interlocuteur le rassure : il n’a plus à prouver sa force, c’est Beto qui va le hisser jusqu’en haut. Il a déjà accompagné certains d’entre eux. Il lui dira comment accomplir le rituel de Citrinitas, l’œuvre au jaune. Le grand gorille doté de conscience s’élance avec Asiamar accroché à son dos, et il atteint rapidement le sommet. Il installe le jeune chevalier au centre d’un tracé labyrinthique en forme de cercle, en lui répétant que s’il veut vivre ses premières mille années, il doit accomplir le rituel Citrinas. Il énonce les consignes : Mettre une seule goutte sur sa langue, sans l’avaler. S’il avale la goutte avant, son corps se désintègrera… Il sera seul pour lutter contre lui-même. À son soleil intérieur, il lui faut ajouter la puissance du soleil extérieur, et pour cela, vaincre son ouragan ardent, et s’immerger en lui. Il arrivera en son centre et là, il passera vingt-deux jours à absorber cette inimaginable chaleur. S’il résiste à tout cela, alors seulement, il pourra avaler la goutte sacrée… et son corps flétri rajeunira. Le corps astral d’Asiamar se trouve attiré par une énorme boule de feu.


Dernier tome de cette tétralogie, l’horizon d’attente du lecteur comprend une résolution de l’intrigue principale en bonne et due forme, et de préférence l’aboutissement également des intrigues secondaires. En effet, le récit aboutit à une résolution claire, d’une certaine envergure, ouvrant vers un futur à construire, les chevaliers d’Héliopolis pouvant potentiellement apporter leur pierre à l’édifice, voire conduire l’humanité sur le chemin de la progression spirituelle collective et personnelle, en l’accompagnant dans un processus de transformation alchimique, en passant par les quatre étapes Nigredo, Albedo, Rubedo et Citrinitas, dans cet ordre un peu anticonformiste. Le dessinateur et le coloriste continuent à faire des merveilles, un enchantement visuel, avec le souffle du grand spectacle et de l’élan romantique de la jeunesse. Toujours très en verve, le scénariste continue d’introduire de nouveaux éléments, pas forcément attendus, comme le célèbre tueur en série œuvrant à Londres en 1888, ou en revenant dans le passé alors qu’un chevalier d’Héliopolis rencontre Louis XV (1710-1774), puis la reine de France Marie-Caroline-Sophie-Félicité Leszczynska (1703-1768). En cohérence avec les tomes précédents, il s’empare de l’Histoire pour mieux la plier aux besoins de son scénario, avec entrain et sans remords, que ce soient les détails des mutilations monstrueuses perpétrées par Jack l’éventreur, ou la descendance de la reine de France.



De manière tout aussi cohérente, le dessinateur poursuit dans sa veine réaliste et détaillée, descriptive avec de belles ambiances lumineuses. Cela commence par des tons entre ocre et sépia pour le pub, puis des très belles nuances de bleus dans le terrain de vague de nuit. Le haut de la page suivante met en avant la grisaille londonienne rendue encore plus cafardeuse par l’annonce d’une nouvelle victime de l’éventreur, et sans transition, sur la même page, c’est l’air pur d’une chaîne montagneuse avec des nuages cotonneux, avant de basculer vers un ciel plus brun au sommet de la montagne, permettant de glisser naturellement vers les oranges bruns du soleil et le bleu plus pâle et plus froid du corps astral. En fonction de ses goût personnels, le lecteur se sentira plus touché par le bleu gris de la première rencontre, également nocturne, entre Asiamar et Vénus, la nuée de corbeaux dont le corps noir est enveloppé de flammes, les teintes verdâtres de l’asile de Bedlam, des verts plus sombres pour le laboratoire industriel de Vénus, ou encore la teinte mordorée quand… Oups ! Non, pas un tel divulgâcheur… À nouveau, le dessinateur se donne sans retenue pour donner à voir toutes les péripéties du récit, des éléments quasi gore (le coup de scalpel tranchant net le cou et la jugulaire, les mains de l’éventreur fouaillant l’abdomen ouvert de sa victime pour en extraire…), le combat acrobatique entre Asiamar et Vénus dans des échafaudages, une scène incroyable où les mains de Vénus façonnent un matériau primordial pour en faire une silhouette féminine, un acte de création déconcertant, ou encore cette scène finale dans cette teinte mordorée où… Oups ! À nouveau un faux pas qui se serait avéré un commentaire trop révélateur…


Quel que soit son degré de surprise à découvrir que le récit se nourrisse de la légende de Jack l’Éventreur, le lecteur se trouve à nouveau projeté dans ce monde, dans ces lieux si concrets, si palpables. Il prend le temps d’observer la table grossière en bois du pub, les deux bougies posées sur de simples coupelles, le sol en pierre, les carreaux de verre épais et ne laissant passer qu’une partie de la lumière, le tonneau près du comptoir, etc. À nouveau, en fonction de ses préférences, il va prendre son temps pour plus détailler la tenue de Jack l’Éventreur, la texture de la roche dans les Pyrénées espagnoles, le bouillonnement de l’énergie du soleil, les mouvements de la fourrure de gorille de Beto, la minutie du détail des éléments de Tower Bridge en construction, la beauté du jardin devant le petit Trianon, les câbles et les tuyauteries des éprouvettes de gestation à taille humaine, les débris de Londres sous les bombes en 1941, ou la forme du vaisseau spatial (Oups ! le morceau est lâché…). Le bédéaste fait preuve d’un investissement de chaque séquence, chaque planche, concevant une prise de vues et un découpage spécifique à chaque action ou chaque discussion, afin de mette aussi bien en valeur l’enchaînement logique des mouvements lors d’un affrontement physique, que les gestes machinaux lors d’une conversation et ceux plus révélateurs.



Donc, le scénariste pilote son intrigue de manière à arriver à une résolution apportant la satisfaction de l’aboutissement. Mais quand même… En cours de route, le lecteur en vient à ressentir des émotions contradictoires. Avec un peu de recul, phagocyter les crimes de Jack l’Éventreur s’avère totalement en phase avec le reste de la série, qui a déjà intégré des éléments comme la couronne de Marie-Josèphe, la main de Napoléon Bonaparte sous son gilet, ou encore la retraite de Russie, un tigre, la guillotine, etc. Toutefois à une deux reprises, il se dit que le ton de la narration dépare du tout. Il y a la révélation énorme sur la véritable nature de Fuxi qui pousse le bouchon vraiment très loin, qui constitue une sorte d’accélération de l’intrigue jusqu’à des ellipses monumentales et des cases qui donnent la sensation d’une présentation condensée qui aurait dû faire l’objet de plusieurs pages. Même sensation de déphasage avec la révélation de ce que les Chevaliers d’Héliopolis ont fait subir à Vénus Blavatsky (un hommage à Helena Blavastki, 1831-1891, une occultiste, cofondatrice de la Société théosophique et théoricienne de la théosophie) : une abjection peut-être pire qu’un viol. Dans le fil du récit, cet aveu ne passe pas : trop sadique, trop en décalage avec le reste… Même un lecteur indulgent éprouve des difficultés à accepter que cet acte ignominieux soit raccord avec la politique pratiquée sur Sirius. C’est comme si la série avait été raccourcie d’un tome ou deux et que le scénariste avait dû condenser son intrigue au point qu’elle en perde sa cohérence faute de pouvoir étoffer certains choix. De fait, cette narration accélérée a pour effet de cantonner les femmes à un rôle purement décoratif, et de faire-valoir pour les chevaliers d’Héliopolis. Un comble quand dans le tome précédent, le caractère hermaphrodite d’Asiamar semblait constituer l’évolution logique du processus de transformation alchimique. Et d’ailleurs où est passé Napoléon Bonaparte ?


Un dernier tome à la narration visuelle toujours aussi solide et enchanteresse, substantielle, inventive et pleine d’entrain. Une intrigue qui continue de se nourrir d’éléments historiques arrangés à la sauce du scénariste. Traditionnellement la troisième phase du Grand Œuvre alchimique que le scénariste a ici placée en dernier : la transmutation solaire et de l'épuration, affiner et de recombiner les éléments épurés… Alors qu’il s’était tenu à l’écart de ses excès sadiques habituels, le scénariste en met en scène un (les éventrations et mutilations) et en évoque un second ignoble, tout en surenchérissant dans les rebondissements improbables. Pour conclure sur la formation d’une équipe de surhumains (presque une équipé de superhéros)… dont les aventures ne seront jamais contées. Le lecteur en ressort avec le sourire aux lèvres devant une telle accumulation virant au kitsch, et le regret que cette conclusion détonne par rapport aux trois précédents tomes.



mardi 15 septembre 2026

L'appel de la montagne

Le trio est épuisé mais soulagé. Ils n’ont qu’un mot à la bouche : MERCI !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Mona Leu Leu pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trente-deux planches de bande dessinée.


Dans une maison de montagne, au creux de la vallée, dans le silence de la nuit, un petit groupe de trois jeunes gens sortent dehors pour entamer une randonnée, l’ascension de l’Aiguille. Au dehors tout est calme, sans bruit, sans vie, dans teintes bleutées de la lumière reflétée par la neige. Après de longs préparatifs et un suivi attentif de la météo, tout est prêt et le trio s’élance. Ils ont revêtu des vêtements chauds adaptés à la randonné, portent leur sac à dos, et ils ont chacun ajusté une lampe frontale sur leur tête, enserrant leur bonnet ou leur casquette. La météo a annoncé qu’aujourd’hui il fera grand beau ! Idéal pour atteindre cette fameuse Aiguille que ces montagnards ont tant de fois observée depuis leur hameau. Ils marchent tranquillement le long du chemin qui s’élève sur le flanc de la montagne en serpentant, en papotant de temps à autre, un sourire de contentement aux lèvres. Progressivement ils prennent petit à petit de l’altitude et le hameau finit par apparaître en contrebas, un peu plus petit. Sans qu’ils s’en aperçoivent, une chouette les survole plusieurs mètres de hauteur dans le ciel. Après quelques temps, les premières lueurs de l’aube apparaissent alors que la lune termine sa journée. Des fleurs deviennent apparentes de part et d’autre du chemin. Un papillon passe silencieusement d’un côté. La lumière naissante fait apparaître le sol du chemin que la neige ne recouvre pas. La forêt se réveille au rythme des papillons, des crocus et des centaurées.



Du haut de son nid, une chouette chevêchette s’apprête à se coucher. Elle observe ces trois amis qui s’enfoncent progressivement dans la forêt, leur pas feutrés se dessinent dans la neige aux lueurs bleutées. Les trois marcheurs traversent une forêt, sur un chemin qui continuent de monter, la pente se faisant maintenant sentir. Enveloppés par les odeurs de bouleaux et d’érables, ils avancent silencieusement afin de préserver la quiétude des lieux. Malgré leur discrétion, ils sont repérés par un nouveau compagnon, un renard, un brin peureux. Il se tient à une vingtaine de mètres, un peu plus haut sur le chemin et il les regarde. Puis, à la vue du trio, le renard prend la fuite et remonte à la travers la forêt, disparaissant entre les pins. Il court, il saute sur les talus enneigés et se faufile entre les arbres dont les parfums se mélangent à la fraîcheur du matin. Soudain une autre odeur attire son attention… Le renard a ralenti l’allure, puis il s’arrête et observe. Il vient de repérer sa proie qu’il guette avec passion. À quelques mètres de lui, se tient un lièvre. Une course effrénée à flanc de montagne débute entre le renard affamé et le lièvre apeuré cherchant son terrier. Mais en quelques bonds, ici et là, le lièvre s’échappe… et le renard perd de vue sa proie. Il est temps pour lui de rentrer avant de devenir lui-même gibier.


Une image de couverture singulière : de zones irrégulières de différentes nuances de bleu, comme appliquées à grand coups de pinceau, et plus étonnant des taches orangées et jaunes. Même si cette alliance de couleurs peut le déconcerter, le lecteur saisit immédiatement ce dont il s’agit grâce au titre (L’appel de la montagne), à la présence de trois petites silhouettes encordées (il peut même distinguer leurs piolets et leurs sacs à dos), et celle d’un rapace planant haut dans le ciel. Si la curiosité lui prend, il déplie la bande dessinée, et il découvre que l’illustration de couverture s’étale sur la première et la quatrième de couverture pour former un magnifique paysage de chaîne de montagnes, avec également des touches de jaune et d’orange sur la partie gauche, donnant une impression inégalable de grand espace, de jeux de lumière sur la neige, de surfaces rendues douces par la couche de neige, d’arrêtes rocheuses acérées et escarpées. Le bleu du ciel dépourvu de nuage accentue encore cette sensation d’espace sans fin et de grand air pur, un délice à contempler. De fait, le récit emmène le lecteur en balade, sportive au vu du dénivelé, avec trois jeunes randonneurs bien préparés, enchantés et motivés à l’idée de faire l’ascension de cette aiguille qui fait partie de leur paysage quotidien, dont les qualités sont vantées par les gens du coin, qui a toujours dominé leur horizon, et qu’ils vont découvrir grâce à leur effort physique, dans le respect de la nature.



L’enchantement de la narration visuelle opère sa magie à chaque planche, avec ses couleurs inattendues et ses formes simplifiées, parfois proches de l’icône. Quels que soient son âge et sa façon d’apprécier les images, le lecteur sent qu’il est sous leur charme. Dans les deux premières planches, les premiers rayons du jour commencent à poindre, modifiant progressivement la perception des couleurs, dans la luminosité rehaussée par leur réflexion sur la couche de neige. Tout commence avec des nuances de bleu, d’abord sombre, et puis quelques surfaces d’un bleu plus clair. Le lecteur ne prête pas immédiatement attention aux teintes violettes, n’y voyant qu’une façon de faire ressortir quelques pousses végétales. Dans les deux pages suivantes, le dessinateur introduit des violets plus soutenus pour certains troncs de bouleaux et d’érables, avec des formes vertes pour leur feuillage, ce qui a pour double effet d’évoquer le passage de la nuit au jour, et également de mettre en évidence la variété des arbres pour qui sait les regarder. S’il est vraiment attentif, le lecteur détecte également la présence de la chouette chevêchette évoquée dans le texte. Quelques pages plus loin, le dessinateur a conçu une illustration en double page, au fil de laquelle il a représenté le renard à cinq reprises dans autant d’endroits différents, essayant de rattraper un lièvre… en vain. La majeure partie de la scène se déroule sur fond blanc, avec quelques traces gris bleuté pour les marques de pattes, quelques zones bleu foncé violet pour les rochers affleurants, quelques troncs d’arbres en haut à gauche, et s’il est attentif, le lecteur se rend compte qu’il y a la silhouette des trois marcheurs en haut à droite. Le contraste est saisissant avec la vue du ciel en plongée sur les cimes des chaînes de montagne. Encore plus avec l’illustration en double page montrant le flanc de montagne après l’avalanche : plus une seule zone de blanc. Il y a également bien sûr les deux tons d’orange lorsque les marcheurs sont à l’intérieur de leur tente.


Le lecteur prend également rapidement conscience de l’habileté avec laquelle le dessinateur fait usage de formes simplifiées, de formes géométriques, jusqu’à des représentations proches de la simplification conceptuelle ou iconique en 2D. Sur la même page, il découvre un papillon avec un motif visuel sophistiqué sur ses ailes, et un tronc d’arbre comme aplati en deux dimensions, presqu’un rectangle avec comme des zébrures de blanc sur fond violet pour évoquer les irrégularités de l’écorce. Dans la double page suivante, c’est le feuillage d’un arbuste qui ressemble à un simple découpage aux formes arrondies, dans une feuille de papier violette. Alors que le renard court dans la forêt, les arbres forment comme un rideau de raies verticales alternant des teintes de bleu, de violet, de jaune. Et tout finit sur une double page représentant les flancs enneigés de la montagne, avec à nouveau ces touches de couleurs quasi conceptuelles. Ce mode de représentation génère à la fois des impressions sensorielles, essentiellement visuelles dans l’esprit du lecteur, et une sensation d’irréalité, pouvant être associée à celle d’un conte, mais aussi à cet effet de coupure en évoluant dans un environnement si différent du quotidien urbain ou du train-train civilisé.



Dans la mesure où le public cible de cette œuvre se situe chez les enfants, l’histoire suit une trame simple et linéaire, commençant par une balade en montagne, avec une avalanche survenant avec l’atteinte du sommet de l’Aiguille. Les trois marcheurs restent sans nom. Le récit est dépourvu de dialogue. Seules deux annonces sont prononcées par le biais d’un téléphone portable. L’histoire est racontée par la voix impersonnelle d’un narrateur omniscient. Ce mode narratif permet d’attirer l’attention du lecteur par le biais du choix des adjectifs qualificatifs et de ce qui est commenté. Ainsi il s’agit de longs préparatifs, d’une fameuse Aiguille, de pas feutrés, d’un renard peureux, d’un majestueux rapace, d’un assourdissant vacarme, etc. Le texte s’attache aussi bien à la forêt, à la neige, qu’à la faune (papillon, chouette chevêchette, renard, lièvre, marmotte), qu’à l’évolution des conditions météorologiques et à la montagne. Le lecteur sent que l’autrice évoque en sous-texte la faune, la flore, la beauté de l’environnement, la préparation et la connaissance du milieu, l’effort physique et… l’imprévu. L’âge des marcheurs n’est jamais précisé : grands adolescents ou jeunes adultes peut-être. Ils ne paniquent pas lors de l’avalanche, et ils font preuve de solidarité. Ils se conduisent comme des individus responsables et conscients de leurs limites, faisant appel au secours, sans acte de bravoure inconsidéré et voué à l’échec, acceptant et sachant qu’ils ne font pas le poids face aux forces de la nature.


Un petit tour en montagne, une promenade de santé… plus que ça une ascension sur un sentier facile qui grimpe vraiment, en haute montagne. Une balade étonnamment colorée, dans les deux sens du terme : des couleurs révélant les différentes formes de flore, et un choix de palette jouant sur les impressions créées. Une faune classique de ce type de région, et toujours aussi enchanteresse à côtoyer en vrai. Une narration facile à la fois sur le plan visuel, à la fois pour la linéarité de l’intrigue. Un réel charme, celui du grand air, celui du dépaysement, celui du calme et de la sérénité. Une vraie catastrophe, une avalanche, et des réactions à taille humaine. Une belle histoire.



lundi 14 septembre 2026

Mathis et la forêt des possibles

Quoi qu’il arrive, de toute façon, on n’est jamais la même chose qu’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jiri Benovsky pour le texte et les images. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé Pour aller plus loin. Celui-ci commence par deux pages de texte, portant le titre de : Je suis une longue suite de personnes différentes, dans lequel l’auteur explicite ses intentions, ainsi que les références philosophiques qu’il a utilisées. Les six pages suivantes composent un chapitre intitulé : L’intelligence artificielle et l’importance de l’effort, avec des parties intitulées Simple comme une IA, Sommes-nous inutiles ?, L’art et la valeur, Work un, progress, Les IA et l’homo sapiens, Respect et éthique. En vis-à-vis de la première planche de la bande dessinée, un texte précise : Les images ont été produites par l’auteur à partir de l’outil en ligne Midjourney qui fait appel à l’intelligence artificielle (IA), puis ont fait l’objet d’un travail de recréation en tant qu’œuvres originales exclusives.


Personne ne sait depuis combien de temps la Forêt existe. Qui la connaît sait ses mystères. Qui ne la connaît pas ne peut que s’y perdre. Qui l’a fréquentée n’en dira mot. Certains secrets ne sont pas bons à dire. On dirait que les arbres écoutent et comprennent ce qu’on dit. La Forêt est millénaire. Les humains l’ont désertée au profit des villes en béton. Dans la quiétude de l’absence des hommes, la forêt prend conscience d’elle-même. Son esprit émerge, grandit. Elle s’éveille. Blagueuse, insoumise, elle permet l’existence de toutes sortes de créatures, petites et grandes, que l’œil humain ne peut apercevoir.



Mathis habite une maison perdue au milieu de la forêt. Il est assis devant sa table de travail car il a des devoirs à faire. Il n’y a pas d’école à des heures de vol de corbeau, mais ses parents pratiquent l’école à la maison : ça ne veut pas dire pas de devoirs. Ça veut dire : École tout le temps ! Ce matin, ses parents sont partis travailler au lever du soleil. Pour tout dire, c’est toujours sa mère qui lui donne les devoirs à faire le matin. Son père, lui, il dit seulement : Oui bien sûr, chérie. Ce qui le préoccupe, ce ne sont pas ses devoirs. C’est la Forêt. Ses parents en sont les gardiens. La Forêt a besoin d’eux. Que l’on s’occupe d’elle. Depuis quelques mois, ils sont inquiets. Ils n’en parlent pas à la maison, mais Mathis n’est pas sourd et aveugle : quelques départs de feux dont on ignore l’origine, quelques points d’eau asséchés. Des choses se passent. Lui, il n’aime pas les maths ni la grammaire. Ce qu’il aime c’est la géographie et les sciences de la Terre. Il adore les cartes. Il en a toute une collection. Il promène ses doigts dessus et son index devient un engin volant qui le transporte au-delà des frontières de la forêt. Il visite des villes, il se promène au bord de la mer, il fait l’ascension de montagnes enneigées. Ça fait rêver. Heureusement, Loïc, la petite souris, et Richard, l’araignée, sont là. Ensemble, ils arrivent à finir les devoirs plus vite pour ensuite aller jouer.


Voilà un album très particulier : un conte pour enfants, un auteur qui annonce d’entrée de jeu que les illustrations ont été réalisées par une intelligence artificielle, et un copieux dossier final qui s’adresse aux adultes. Qu’il ait pris connaissance ou non du mode de réalisation des illustrations, le lecteur découvre des images qui mélangent des éléments photoréalistes par endroit, une mise en couleurs d’une richesse impossible dans ses effets spéciaux (effets irisés, effets estompés, halos de lumière dorée intense, textures pouvant atteindre une complexité folle, peau humaine aux dégradés lissés impossibles), composition d’une image à couper le souffle et en même temps dégageant une sensation composite. L’usage de l’infographie et de ses innombrables possibilités saute au visage du lecteur. D’un autre côté, s’il envisage cet ouvrage comme des illustrations mises bout à bout, cela constitue une forme acceptable qui fait sens pour un conte. En fonction de son degré d’exigence et de sa sensibilité, le lecteur peut également mettre le doigt sur d’autres spécificités, sur lesquelles l’auteur attire également son attention dans le dossier de fin : difficulté de maintenir une cohérence visuelle dans l’apparence de Mathis d’une case à l’autre, beaucoup de plans de prise de vue de face, lorsqu’un personnage est présent il est quasiment systématiquement le seul dans une case donnée. Le lecteur garde à l’esprit que ces illustrations ont été réalisées avec la limitation des outils disponibles à l’époque de la réalisation de la BD, en 2023.



Indépendamment de leur mode de réalisation, les images rayonnent d’une sensation de féérie du début jusqu’à la fin. Dès la première, le lecteur est sensible à la luminosité. Il y a cette clarté qui réussit à passer par les interstices entre la frondaison des arbres. Il y a ces rais de lumière qui touchent le sol éclairant des feuilles, de la mousse, de l’herbe. Et puis la maison apparaît éclairée de l’intérieur d’une lumière d’une qualité différente, orangée, évoquant une source artificielle. Tout du long du récit, l’état d’esprit du lecteur va se retrouver sous l’influence de ces lumières variées : les petites bulles roses autour d’un carnivore, les jaunes autour d’une sorte de tronc d’arbre, celle qui traverse des vitraux brouillant leurs motifs, celle de type feuille d’or pour les lucioles, qui deviennent des points vert chartreuse alors qu’elles s’égaillent dans la forêt, le fin contour blanc déchiqueté autour d’une masse sombre dessinant un visage dans le ciel, les splendides taches bleues constellant le corps de la démone salamandre, les flammèches vives et acérées d’un feu de forêt, le rouge-rose plus vrai que nature des quasi fraises, l’effet d’écume d’un tourbillon, etc. À chaque page tournée, le miroitement des couleurs produit un effet quasi hypnotique sur le lecteur.


Ce même effet se produit avec les ce qui est représenté dans les illustrations, c’est un festival de féérie. La maison dans les bois semblant avoir été construite à partir du fût d’un immense arbre, avec même trois arbrisseaux poussant sur son toit, cette bibliothèque au nombre d’ouvrages semblant infini dans une pièce trop grande pour pouvoir être contenu dans la cabane vue de l’extérieur deux pages avant. Il est possible de passer plusieurs minutes à détailler les rayonnages pour apprécier la variété des tranches des livres, et essayer d’identifier les autres objets se trouvant ça et là sur les rayons. Puis ce sont les reprographies de cartes à l’ancienne, avec un trait de plume d’une précision parfaite.la cage à lucioles faites de fines branches d’arbres, la maquette d’un galion pirate à la conception fantastique, au niveau de détails exquis, etc. L’auteur a également pris soin de mettre en œuvre un bestiaire fantastique à la fois étrange et doux : les espèces de champignons avec un œil sur leur chapeau, une forme de tronc d’arbre avec un œil et une bouche, ainsi que des lumières à l’intérieur, quelque chose évoquant un escargot avec une coquille aux motifs délicatement nacrés et un œil énorme, un renardeau à la fourrure fantastiquement douce, une grenouille rose trop mignonne, etc. Le lecteur prend conscience de la quantité de détails incroyablement élevée pour la flore également, l’auteur sachant varier de la précision photographique pour des feuilles à de simples silhouettes découpées dans la lumière. La rétine du lecteur est à la fête à chaque page. Comme il le précise dans le dossier de fin, l’auteur a réalisé un vrai travail de composition de pages pour obtenir une narration séquentielle, réussissant à compenser les limites du logiciel utilisé, que ce soit sur la cohérence des représentations d’un même personnage ou d’un même lieu d’une case à l’autre, ou sur la prédominance des cadrages de face.



Pour le jeune lecteur, le récit s’attache à un garçon vivant dans un endroit merveilleux, une maison intégrée à une forêt féérique, une situation où il se retrouve tout seul à choisir ce qu’il souhaite faire, avec la possibilité de désobéir, pour un temps assez long, plus de vingt-quatre heures. Il va faire une bêtise, être la proie d’une colère irrépressible, et s’aventurer dans la forêt pour demander l’aide de la démone salamandre puis du vieux Lenny. Il est possible que leurs conseils et explications apparaissent fantastiques au jeune lecteur, voire absconses, et que le mode d’expression du Vieux Lenny en haïkus soit difficile à appréhender. Dans les premiers propos de la salamandre, le lecteur adulte identifie la célèbre maxime d’Héraclite (-544 à -480) reformulée par Platon : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Dans le dossier final, l’auteur explicite les autres concepts philosophiques mis à profit dans le cours du récit, ainsi que les philosophes correspondants : Dharmakirti (600-660), David Kellog Lewis (1941-2001), David Parfit (1942-2017), Theodore Sider. En particulier, il développe la notion de perdurantisme (la version de David Lewis) et celles irréconciliables de présentéisme et d’éternalisme. Ces explications viennent enrichir et prolonger le conte, menant jusqu’à la théorie de la relativité.


Dans les six dernières pages, l’auteur passe en revue différents aspects du recours à l’intelligence artificielle générative d’images pour réaliser une bande dessinée. Le lecteur garde à l’esprit que l’ouvrage a été réalisé en 2023, alors que ces technologies étaient encore dans leur phase initiale de développement, et que les questions éthiques et morales allaient atteindre le grand public deux ou trois ans plus tard. Il évoque déjà le risque d’obsolescence ou plutôt d’inutilité qui menace l’être humain alors que les intelligences produisent beaucoup plus vite dans des domaines qui étaient jusqu’alors considérés comme relevant de l’intelligence humaine. Il considère que cette facilité d’usage et rapidité de production menace la possibilité pour l’individu de vivre une expérience optimale, c’est-à-dire une expérience fortement immersive au cours de laquelle l’être humain est en train de penser exclusivement à ce qu’il fait. Il fait observer qu’en ce qu’il concerne il a pu vivre une expérience optimale en composant sa bande dessinée, à partir d’images réalisées par IA. Il aborde enfin la question du respect et de l’éthique, c’est-à-dire que les IA sont entrainées à partir d’œuvre réalisées par des humains, foulant au pied la notion de propriété intellectuelle et des rémunérations associées. D’un point de philosophique, il rappelle que Rien ne vient de rien, évoquant Parménide, reconnaissant que la frontière entre inspiration et plagiat peut être ténue, tout en estimant que toute personne s’inspire toujours de ce qui a été fait avant.


Une expérience de lecture pour le moins singulière. L’auteur tire profit des possibilités de l’intelligence artificielle pour générer des images d’une grande densité d’informations visuelles à partir de ses commandes, pour bâtir une bande dessinée, en prenant soin d’établir une narration visuelle, ce qui lui demande de s’adapter aux limitations de l’outil qu’il utilise (en particulier les problématiques de cohérence). Le jeune lecteur découvre un conte merveilleux aux visuels enchanteurs, aux leçons risquant de rester absconses. Le lecteur adulte plonge dans une bande dessinée dont il perçoit la nature d’illustrations très élaborées, et la présence sous-jacente de concepts philosophiques sophistiqués. Il prend grand plaisir à lire le dossier final que ce soit pour l’explicitation desdits concepts philosophies, ou pour les questionnements de l’auteur sur l’usage de l’outil IA pour réaliser une bande dessinée. Intéressant et déstabilisant.