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jeudi 19 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-2 visions pour un pays (4)

Comment prouver quelque chose qui, par définition, n’a jamais existé ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-2 visions pour un pays (4) (2016). Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par David Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, ainsi que les quatre premiers tomes du présent cycle.


La foule commence à s’amasser devant le palais de Justice de New York pour le jour d’ouverture du procès de Joshua Logan, accusé d’avoir tué cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997. Dans sa cellule, il s’habille pour ce moment crucial, en présence de son avocat Cyrus Chapelle. Une fois tous les jurés installés, ainsi que les membres de la presse, le juge et les assesseurs, le procureur Garvey commence son intervention : Voici les faits tels qu’ils ont été établis par la police criminelle de New York après trois ans et demi d’enquête. Le nuit du 9 septembre 1997, le quartier du Queens dans lequel la famille Logan réside depuis quinze ans a été victime d’une descente de casseurs. Ces casseurs ont procédé, sans raisons apparentes, à des déprédations diverses, avant de s’en prendre physiquement au fils de l’accusé, le jeune Timothy Logan âgé de neuf ans. Afin de protéger son fils, monsieur Logan s’est interposé entre l’enfant et ses agresseurs. Ancien sergent des Forces Spéciales, il a réussi à maîtriser à mains nues plusieurs des voyous, avant de participer à l’assassinat de l’un d’entre eux : Joseph Ritchie, âgé de dix-huit ans. Le soir même, monsieur Logan a été arrêté par une patrouille de police puis conduit au commissariat afin d’être interrogé sur les événements de la nuit.



Dès le lendemain, Joshua Logan a été libéré grâce à l’intervention de l’avocate Karen Eden, fondatrice de l’association radicale prônant le droit à l’autodéfense : Le pouvoir des innocents. Durant les semaines qui ont suivi, monsieur Logan a participé à plusieurs réunions du Pouvoir des innocents, alors qu’un groupe de vigiles commençait à se structurer dans son quartier sous l’égide de l’association. Au sein de cette structure, il a rapidement développé un sentiment d’inquiétude et de haine à l’encontre de la candidate démocrate à l’élection municipale : madame Jessica Ruppert. En effet, les idées humanistes de la politicienne, sa politique de main tendue en direction des déshérités et des délinquants, étaient au cœur des inquiétudes des dirigeants et des voisins affiliés au Pouvoir des innocents. Tout va basculer pour monsieur Logan dans la nuit du 18 octobre. Ce soir-là, son fils Timothy trouve la mort lors d’une fusillade, impliquant des membres de l’association Le pouvoir des innocents et le lieutenant de police Samuel Ritchie, père de Joseph Ritchie, le voyou qu’il a tué quelques semaines plus tôt. Le lieutenant Ritchie s’était introduit dans le quartier des Logan. On suppose qu’il était venu se venger des assassins de son fils et qu’il a été surpris par le groupe de vigiles, alors en patrouille.


Là, le lecteur se tient sur le bord de son siège, prêt à tout pour enfin assister au procès du pauvre Joshua Logan. Il s’est fait une raison : peu de chance que le pauvre homme soit entendu, que ses paroles soient reçues comme honnêtes… Mais quand même ! Une part du lecteur espère toujours… Cela reste l’un des thèmes majeurs de ce cycle : le rétablissement de la vérité. Dans quelle mesure le travail de l’avocat de l’accusé peut mener à faire reconnaître les faits ? Ou au moins à installer l’ombre d’un doute ? Lors de sa plaidoirie finale, Chapelle s’interroge : Lui comme les jurés le savent tous, et de façon tout à fait certaine, ce qui était arrivé sur la propriété de Steven Providence. C’était plus qu’une évidence… Les télés, les journaux, les radios, tout le monde racontait la même chose à ce sujet depuis des mois. Ça ne pouvait être que la vérité. Et c’est là que ça l’a frappé. Était-ce vraiment lui qui pensait Joshua Logan coupable ? Ou bien étaient-ce les médias et la police, qui à force de rabâcher le même discours, ont fini par le convaincre que leur vérité était la vérité ? Est-ce qu’il n’y avait pas d’autres hypothèses possibles pour expliquer ce drame ? Mais alors, quoi ?? Le lecteur se reprend à espérer, car des faits incohérents ont été mis en avant. Il s’interroge sur ce qui a pu conduire à une telle configuration pour ce procès.



Un tome de procès : bonne chance aux artistes pour rendre vivant, cet exercice de style très contraint de personnes en train de parler, assis pour les témoins et le juge ou debout pour le procureur et l’avocat de la défense, ainsi que des personnes en train d‘écouter sans rien dire. Bien sûr, le scénariste a fait en sorte d’entrecouper les différents passages au tribunal avec le développement d’autres fils de l’intrigue qui permettent de sortir de la salle d’audience. Il fait débuter la longue intervention du procureur dans les cartouches, alors que les dessins montrent des moments précédant cette intervention. Quoi qu’il en soit, les deux artistes, Hirn assurant le découpage et Nouhaud réalisant les dessins proprement dit, conçoivent des plans de prises de vue bien construits, amenant une forme de mouvement, et le lecteur trouve de l’intérêt à prendre le temps de regarder les différents personnages. Il observe les postures du procureur, accusant avec une calme certitude. Il apprécie l’attitude plus bienveillante de l’avocat de la défense. Il remarque les différences de posture chez les témoins, assis dans la chaise pour leur déposition. Il voit les visages fermés de circonstance de la plupart des gens présents dans la salle, ainsi que des jurés avec des exceptions passagères. Il examine comment le juge incarne la justice par son comportement sévère et dur. Il ressent l’émotion de Xuan-Mai pouvant enfin exprimer en public ce qu’elle a vécu, les confidences qu’elle a reçues de Steven Providence, l’énormité de ce qu’elle raconte. Il se rend compte que les auteurs ont retenu le dispositif de la parole, sans séquence de type retour dans le passé, sans dessiner ce qui est relaté, pour bien transcrire l’effet de ces propos pour des personnes qui n’étaient pas présentes, ou qui n’ont pas lu le cycle I.


L’autre versant de la narration visuelle apparaît tout aussi remarquable et mémorable. Une magnifique vue du dessus avec une pluie tombante, au-dessus des marches du tribunal avec les parapluies, les colonnes impressionnantes de ce palais, la scène domestique du couple formé par Lucy Bulmer et Domenico Coracci dans le salon avec le mur en briques apparentes, le déploiement d’une équipe policière d’intervention dans la rue, les détenues de la prison Bellevue en train de suivre la retransmission du procès dans le calme total, Jessica Rupper qui dépose sa fille adoptive Amy à l’école, etc. Les artistes excellent également dans les scènes d’action : la police fracassant la porte d’entrée de l’appartement de Coracci et leur neutralisation du suspect, la tentative d’assassinat en prison, et l’incroyable opération policière pour appréhender l’insaisissable Angelo Frazzy dans son penthouse, cette dernière constituant une leçon de tension visuelle en quatre pages. Sans oublier l’opération finale où une équipe clandestine investit… Mieux vaut ne pas en dire plus. En contraposée de ces moments d’action, le lecteur se ressent avec acuité les émotions fragiles de Xuan-Mai Logan alors qu’elle termine sa dernière journée de travail comme téléopératrice, sans pouvoir le dire à aucun de ses collègues : indicible, touchant et poignant, un moment d’un incroyable sensibilité.



En fonction de son état d’esprit, le lecteur aura anticipé l’issue du procès, et peut-être la catastrophe finale s’il fait attention aux dates. Il retrouve le thème du rétablissement de la vérité avec un pincement au cœur, ce qui l’amène à s’interroger sur ce qui se joue. Il a bien noté l’analyse de Cyrus Chapelle sur l’incidence de la version communément admise véhiculée aussi bien par les autorités officielles (la police à l’issue de son enquête), que par les médias qui la relaient et l’imposent comme certitude. Il comprend bien que le scénariste choisit ce que l’accusation va mettre en avant, et ce que l’avocat de la défense aura pu découvrir en plus ou non, et que certaines hypothèses soient écartées de manière arbitraire (celle de l’utilisateur du deltaplane). Il voit bien également que ce choix narratif se trouve en phase avec une forme de théorie du complot pour la catastrophe finale, et le rôle que Frazzy joue. Pour autant, le questionnement sur la reconstitution d’un enchaînement de faits conserve toute sa puissance : est-ce possible ? Personne ne peut dire ce qui se passait dans la tête de l’un ou l’autre. Personne n’est en mesure d’affirmer quelle était la motivation de tel individu, et sa force. La démarche consiste à s’assurer des faits, et essayer d’en mesurer la plausibilité, l’enchaînement logique possible et probable : une tâche pour laquelle il est impossible d’arriver à une certitude à cent pour cent. Le lecteur referme ce dernier tome, avec comme seule consolation que le troisième cycle l’attend. Son esprit revient au titre de la série : il se demande si son sens n’est qu’ironique, ou même cruel. Quel est le pouvoir détenu par les innocents ?


Dernier tome du second cycle : suspense assurée, décuplé par une narration visuelle de très haut niveau, et une structure maline. Le lecteur se trouve pris de la première à la dernière page, souffrant avec les personnages du début à la fin, espérant tout en sachant au fond de lui-même vers quel type de conclusion se dirige ce cycle. Accablant.



mercredi 18 mars 2026

La saga d'Alandor

Il faut sept religieuses vibratiles pour alimenter son énergie.


Ce tome constitue l’intégrale de ladite sage, regroupant le premier tome Le dieu jaloux (1984) et le second L’Ange carnivore (1991), une histoire presque complète. L’édition originale de ce recueil date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Silvio Cadelo pour les dessins et les couleurs. Le premier livre comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée, le second également. L’intégrale comporte une carte répertoriant les différents continents et zones de ce monde : zone nord Teut, continent Uron et le palais du roi, continent Aouralis avec le marais sacré, continent Uslman, continent Inghing, la ville sacrée du Sumo X, le refuge secret des chevaliers du Saint-Axe, les ruines du temple des Géants, et quelques peuples et individus comme l’abbesse de Maldiccia, les fanatiques inghins adorateurs de Br-Tse le médiateur suprême, les habitants d’Usliman adorant le prophète Ram’Aldar. Elle se termine avec un cahier graphique reproduisant les demi-pages encrées des prémices du tome trois.


Lorsque Karnar (la planète prodige créée, pour de divines raisons, sous forme d’une pyramide parfaite irradiant des ondes lumineuses qui baignaient les cent cinquante-trois autres planètes du système trisolaire) explosa en quatre misérables fragments, des milliards de millions d’êtres pensants, à travers toute la Galaxie, éclatèrent en sanglots. Cette plainte immense, figea, le temps d’une courte seconde, la rotation des trois soleils sur leur axe. Immobilisation fatale qui devait inaugurer l’Ère Obscure au cours de laquelle les quatre règnes naturels, le minéral, le végétal, l’animal et l’ectoplasmique, devinrent tout à la fois voraces, faibles et infidèles.



La faute en incombait aux Géants : ceux-ci eurent le front de désobéir à Aour, l’Entité Divine qui, dans un cri d’amour infini, façonna la planète-pyramide pour en faire le centre de spiritualité de la Galaxie ! Ils souhaitèrent dominer la Puissance Négative, cette face cachée et ténébreuse de tout Dieu ! Ils éveillèrent l’Andragorus ! Vanité, suffisance, prétentions insensées ! Ils furent réduits en fumée. Leurs cendres volèrent vers le firmament en même temps que ces quatre cailloux que sont aujourd’hui les îles-continents maudites de Karnar : Urok, la Sophistiquée, avec sa zone brumeuse au Septentrion (Teut) et son midi tempéré (Naria)… Aouralis, la Sublime, la plus sainte d’entre toutes, puisque tous les Dieux y naquirent, et dont la terre atteinte de purulence s’était transformée en marais putréfiés… Uslimane, la Profonde, immense étendue de sable hérissée de cactus et brûlée par les vents… Inghing, l’Énigmatique, vaste roc uniquement peuplé de montagnes de glace. Certains racontent qu’Aour, après cette hécatombe, emprisonna l’Andragorus dans un cristal géant, avant de l’immerger sous les eaux des marais d’Aouralis. D’autres encore prétendent qu’il gît au fond d’un puits. Mais tous s’accordent à dire que cette abomination attend qu’à nouveau d’autres fous téméraires – la folie des êtres de raison ne connaissant pas de limite – le retrouvent et le libérant, lui offrant ainsi l’opportunité de pervertir un peu plus la Matière Universelle issue du cri d’amour de Dieu.


Houlà là ! Ça commence fort avec un page de texte, puis des races extraterrestres dans une sorte de ballon dirigeable, puis une autre page de texte, puis retour au ballon dirigeable avec le titre de la première épitre : L’Andragorus. Puis une autre page de bande dessinée, suivie par une page occupée aux trois quarts par la suite du texte, et une bande de cases. Etc. La dernière page de texte se situe en planche huit. Le scénariste développe tout un monde avec des noms aux consonances bizarres et imprononçables, le dessinateur s’en donne à cœur joie avec des apparences grotesques pour ces races exotiques, toutes basées sur une morphologie humanoïde à la base, c’est plus pratique pour la cohabitation. Il est possible que le lecteur souffre un peu avec les couleurs, en particulier les déclinaisons de rose bonbon déjà sucé, jurant sur le jaune vif et le bleu Cœruleum. Ça s’arrange dans la deuxième moitié avec des formes plus abouties, des cases donnant une sensation moins surchargée, et une technologie qui a évolué pour les couleurs, offrant la possibilité de plus nuances à l’artiste, qui se restreint (un peu), tout en n’ayant rien perdu de son inventivité dans les formes extraterrestres et grotesques, avec une imagination intense et perturbante, même si les décors se raréfient un peu.



Il est possible que le lecteur se trouve captivé par la richesse de cet univers imaginé par le scénariste, auquel l’artiste donne une apparence des plus particulières, qu’il soit fasciné par cette guerre entre plusieurs factions à la recherche d’une sorte d’artefact qui assurera un pouvoir absolu à celui qui le maîtrisera. Cela peut également requérir un effort significatif pour tout retenir, pour s’investir assez pour donner de la consistance et ajouter un peu de sens à tout cette situation imaginaire complexe. Cependant, très vite, il se trouve également fasciné par les visuels. Il y a d’abord ces apparences qui semblent relever de difformités tératologiques impossibles : torse beaucoup trop large, crânes trop allongés, couleur de peau impossible (Ce jaune !), appendice nasal trop aplati, trois seins au lieu de deux, deux tibias par jambe en-dessous de la rotule ce qui donne quatre pieds et un seul bras pour cette race-là, sorte d’appendice partant du milieu du front, le catalogue des difformités semble sans fin. La faune présente elle aussi des particularités morphologiques impossibles, entre monstruosité et divagations physiques entre naïveté et poésie. Un festival graphique dans les deux tomes, avec un trait plus élégant et plus léger dans le deuxième ajoutant une touche d’onirisme.


Régulièrement, l’artiste laisse également son imagination prendre les rênes pour les accessoires et les environnements. En vrac : des armures massives, un dieu enchâssé dans un cristal, des sabres d’une longueur trop importante pour être facilement maniables, des tenues d’apparat psychédéliques, des armes pas toujours facilement compréhensibles dans leur destination, des roches cristallines aux formes tordues, etc. Le dessinateur prend bien soin d’établir les caractéristiques de chaque lieu en début de séquence, sans forcément les représenter systématiquement par la suite, jouant sur les couleurs pour des effets spéciaux. Là encore il fait preuve d’une imagination très personnelle, où il est possible de détecter l’influence de certains artistes de science-fiction de l’époque, complétement assimilées et intégrées. Parmi ces lieux hautement exotiques : la porte de la Ghéassa l’Abime de l’Éternel Châtiment et sa chapelle centrale, la chaîne rocheuse permettant d’accéder à Maldiccia la cité-état capitale religieuse du continent d’Urok, la crypte des visions (une salle d’un noir impénétrable), des champs en fleurs dont l’apparence de texture évoque du pollen, le pont-levis du château de pierres lépreuses d’Aria-His ainsi que sa salle de banquet pour les noces d’Alandor et Vanessa, ses souterrains, le ghetto des malades atteints de la main-péché, la salle du conseil du royaume, la forêt pétrifiée, le temple du monastère des navigateurs du Saint-Axe, etc.



Le lecteur peut aussi approcher cette histoire sur un plan plus mythologique ou métaphorique, sans s’agripper aux appellations des différentes factions, comme s’il s’agissait plus d’un récit conceptuel que factuel. S’il est familier de l’œuvre du scénariste, il trouve rapidement ses repères. Un personnage principal destiné à devenir le héros en surmontant des obstacles qui le marquent dans sa chair. Ça ne rate pas : Alandor ne tarde pas à contracter une maladie des plus répugnantes, faisant de lui un réprouvé : ses noces sont annulées sur le champ et il est banni de son propre royaume. Ayant bénéficié d’une aide extérieure pour guérir, il décide de guérir les autres et pour cela il doit développer sa foi en subissant des épreuves. La première est d’être enterré pendant trois jours (terre), la seconde l’oblige à marcher sur le feu (feu), et la troisième à sauter dans le vide (air). Le lecteur identifie tout de suite cette confrontation à trois des quatre éléments (il manque l’eau), concept développé à l’Antiquité. Il ne lui faut pas attendre longtemps pour que quelques pages plus loin Alandor doive sauter dans l’eau, le quatrième élément. Il relève également le titre des dix épitres assurant la fonction de chapitrage : L’Andragorus, Le règne le pouvoir et la gloire, L’hérésie de la main-péché, La voie de la dissolution, L’attentat sacrilège, L’âme et le feu, L’ermite, L’initiation, Temps d’écroulement, le cœur couronné. Le scénariste use d’un vocabulaire religieux, et également mystique, des thèmes qu’il chérit. Les épreuves physiques revêtent alors un sens ésotérique, dans la mythologie très personnelle de l’auteur. Le héros progresse sur le chemin de la spiritualité, alors que les autres factions sont aveuglées par leurs croyances, incapables d’évoluer, de s’adapter à la réalité. Son cheminement spirituel fait de lui le sauveur.


Plonger dans la première partie de la carrière de bédéaste d’Alejandro Jodorowsky peut s’avérer intimidant : des récits baroques dont l’intelligibilité a pu s’émousser avec les décennies passées. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut appréhender ce qu’il va trouver dans cette série interrompue après le deuxième tome. En effet l’expérience est au rendez-vous, tout d’abord visuelle du fait de la forte personnalité graphique de Silvio Cadelo, peut-être encore un peu brut pour le premier tome, proprement enchanteresse pour le second. L’intrigue peut sembler très linéaire et relever d’une formule souvent utilisée par le scénariste. Toutefois, s’il se laisse porter par le charme brut et poétique de la narration, le lecteur se laisse gagner par la séduction très particulière de cette quête spirituelle haute en couleurs. Particulier.



mardi 17 mars 2026

Calypso

Sa voix protégeait ceux qui l’écoutaient.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai), pour le scénario et les dessins, d’après une idée originale de François Mattille. Il comprend cent pages de bande dessinée en noir & blanc.


Une sirène ondulant entre deux eaux. Des vagues. Une brume de chaleur au-dessus de la mer. Des nuages flottant dans le ciel. Des cristaux de neige en train de tomber. Des flocons de neige qui volètent. Dans le lointain, un beau sommet enneigé. Sur le flanc d’une montagne opposé à un village sur une autre montagne, un chantier d’extraction de petite ampleur avec les ouvriers qui font une courte pause. L’un d’eux demande à Gus quelle est l’heure. L’intéressé répond 16h13, il a bon à une minute près car il est 16h14. Un autre collègue lui dit qu’il devrait s’engager dans un cirque, ce à quoi il répond qu’il est né avec une horloge dans la tête. Il leur reste encore trois quarts d’heure de travail. Soudain un étai cède, Gus a juste le temps de pousser son ami Pepe hors de la galerie, et ils s’en tirent tous les deux de justesse, sous les yeux médusés du reste de l’équipe. Le soir venu, l’équipe de mineurs a regagné le village et ils boivent un coup ensemble au café. Pepe évoque son projet : encore une dizaine de saisons et il aura assez d’économies pour ouvrir un restaurant à fondue sur la plage du côté de Barcelona. À l’initiative de l’un d’eux, les regards se tournent vers l’écran de télévision : il s’agit d’une rediffusion du film Calypso, avec Georgia Gould dans le rôle de la sirène.



Les commentaires commencent sur le mode admiratif, puis deviennent de nature grivoise, un mineur indiquant qu’il aurait bien suivi l’actrice au fond de l’océan, un autre ajoutant faisant observer que l’ennui c’est qu’il n’était pas tout seul. Un autre surenchérit : Tout Hollywood lui est passé dessus, il n’y a pas de miracle pour réussir dans le cinéma, i faut coucher. Cela met Gus hors de lui : il se retourne et décoche un crochet du droit dans la mâchoire de celui qui vient de faire cette remarque. Sur l’écran, la sirène continue d’onduler gracieusement sous l’eau. Les autres aident le mineur à terre à se révéler, pendant que Gus crie qu’il a simplement dit que maintenant qu’elle a quitté ce monde, faut arrêter de déblatérer des saloperies sur Georgia Gould, pare que Georgia Gould c’était une pure, elle, cent fois plus pure que chacun d’eux. Puis il s’agenouille et s’excuse auprès de Marcel, celui-ci acceptant de bonne grâce, estimant qu’ils ont tous un peu les nerfs aujourd’hui avec l’éboulement. Gus sort, et les autres plaisantent sur le fait qu’il ait pu connaitre l’actrice, qu’elle était folle de lui, mais que lui hésitait avec Marilyn Monroe, et qu’Ava Gardner se traînait à ses pieds. Finalement le soir, dans leur dortoir partagé, il raconte qu’elle et lui se retrouvaient dans le petit train qui descendait à l’école, départ 6h47. Elle venait du village voisin, elle s’appelle en réalité Georgette Schwitzgebel.


Cette bande dessinée se lit comme une évidence : l’œil assimile immédiatement les dessins, les dialogues sont concis, les événements se déroulent avec limpidité. Le lecteur éprouve tout de suite une forme de sympathie pour Gus, un peu bourru, un peu sous le coup de retrouver son amour de jeunesse dont la gloire l’a emporté loin de lui, et faisant preuve de bon sens au bon moment, les expériences de la vie lui ayant mis du plomb dans la tête. Il apparaît tranquille et plutôt bien veillant avec sa ligne de cheveux qui a reculé haut sur son crâne, ses joues toujours mal rasées, et les plis de sa peau attestant de son âge. Pepe semble être dans la même tranche d’âge que lui avec cette même forme de comportement posé qui vient avec les années, et de camaraderie évidente. Les paysages apparaissent plus vrais que nature : le lecteur sait que l’auteur aime les régions montagneuses de la Suisse, et cela se voit dans le naturel avec lequel il représente cette région, une zone montagneuse surplombant le lac Léman, les montagnes, les pentes herbues, l’évocation des plantes et des arbres, le petit village de montagne, le magnifique chalet qui abrite la clinique dans laquelle séjourne Georgette Schwitzbegel. Chaque élément est à sa place, que ce soit la disposition générale ou les détails. L’urbanisme et l’architecture de montagne pour le village, la prédominance du bois comme matériau dans le restaurant, les rambardes, les fromages bien alignés sur les étagères dans la fromagerie, etc.



Le titre évoque une nymphe qui a retenu Ulysse pendant sept ans auprès d’elle. Le lecteur peut y voir la dénomination assez logique de cette actrice qui a interprété une sirène, comme également une métaphore de ce qui l’a retenue loin de son pays et de son amour d’enfance. Il se fait la réflexion que sa représentation sur la couverture semble assez androgyne, âgée également, plus de soixante ans, ce qui se confirme à la lecture, Georgette devant avoir un tout petit peu plus que cet âge. Le lecteur fait d’abord sa connaissance au travers des images du film apparaissant sur l’écran de télévision, un peu floues. Elle apparaît enfin en planche vingt-huit en tout point semblable à l’image de la couverture, avec ces lunettes noires dont elle ne se départit à aucun moment du récit. Elle porte elle aussi les marques de l’âge, ayant conservé une fine silhouette, et portant quelques bracelets en guise de bijoux. Le lecteur observe les autres personnages : ils présentent tous une allure normale, avec une direction d’acteur dans un registre naturaliste, et des tenues vestimentaires banales, peut-être exception faite des motifs de la robe de Georgia Gould. Il note également que le récit se déroule avant l’avènement des téléphones portables.


Le lecteur se prépare sereinement à apprécier un séjour tranquille dans les montagnes suisses. Son horizon d’attente est comblé avec une première case de la largeur de la page, un simple trait encré, la silhouette de pins en ombre chinoise, une ou deux taches pour évoquer une zone rocheuse affleurante, et hop ! un beau paysage de montagne. Une illustration en double page, planches quatre & cinq : très beau paysage de montagne avec les chalets disposés le long d’une route sinueuse. Une locomotive et trois wagons qui montent tranquillement sur une voie ferrée, passant entre deux zones de prairie, et les arbres en arrière-plan. La découverte du chalet à trois étages abritant la clinique Edelweiss. L’artiste épate par la perfection irréelle du placement des masses de noir et leur contour, entre image descriptive et effet impressionniste. En planche trente-sept en voyant une zone de blanc au milieu de deux noires, l’effet de la cascade produit une sensation d’humidité peu commune. Le lecteur se dit qu’il louerait bien, lui aussi, une des caravanes à l’écart pour y passer une semaine de vacances dans cet endroit tranquille. La traversée du lac Léman lui fait tout autant envie, avec cette grande étendue d’eau, d’un calme apaisant. Puis il se retrouve dans une banlieue étatsunienne tout aussi plausible et représentée avec la même science du dosage et des formes un peu lâches de prime abord, très précisément délimitées pour produire l’effet recherché.



Gus, Gustave Muveran de son vrai nom, retrouve son amour d’adolescence, Georgette Schwitzgebel. Il souhaite ranimer l’amitié et l’amour qui les a liés près d’un demi-siècle auparavant. Ça tombe bien, elle-même ne dirait pas non à effectuer un voyage à New York, mais il faut qu’elle échappe à son tuteur légal. Ha bon, finalement le scénario se dirigerait vers une forme d’aventure… Fort heureusement le bon sens prévaut, et Gus a bien l’intention d’éviter de se laisser embarquer dans un plan romanesque nécessitant de faire fi de la sagesse acquise de l’expérience… À moins que… Enfin, en tout cas, il ne peut pas laisser tomber Georgette. Le scénariste joue avec les attentes du lecteur, testant les limites de sa suspension d’incrédulité consentie. Un tout petit peu plus ? Pourquoi pas ? Dans le même temps, le lecteur ressent que ce lien affectif a résisté aux décennies passées, et qu’il existe une véritable envie de faire plaisir. Il se laisse donc embarquer dans cette comédie romantique, assez particulière, entre deux sexagénaires, ayant eu des parcours de vie très différents.


L’auteur se tient à l’écart de tout sentiment à l’eau de rose, ou pleurnichard. La séquence d’ouverture atteste également que le récit charrie des éléments propices à un autre niveau de lecture. La sirène et son nom évoquant un retour empêché, les images du cycle de l’eau qui emmène de l’océan à aux montagnes et à leur neige, une image de la notion d’interdépendance universelle. Les contraires qui s’attirent entre Georgia et Gus, ou encore ce projet décalé d’ouvrir un restaurant de fondues à Barcelone, ou peut-être des spécialités espagnoles à Lausanne ou Genève ? La possibilité qu’un individu mal intentionné se conduise comme un prédateur vis-à-vis de l’argent de Georgia Gould ? Ou n’est-ce que dans l’imagination de l’actrice et de Gus ? Le fait que rien ne s’arrête jamais, avec la découverte de l’existence d’une nouvelle génération, et peut-être deux. Une forme de destin qui évite l’arrestation à Gus, à moins que ce ne soit l’influence d’une défunte dans le monde des vivants ? L’auteur semble s’amuser à sous-entendre que la vie de ses personnages est sous forte influence, sous l’emprise de forces arbitraires facétieuses, celle de leur créateur par exemple.


Une femme a tourné dans un film portant le titre de Calypso, qui a fait rêver d’innombrables spectateurs et spectatrices, et qui continue d’en faire rêver de nouveaux. Avec ce rôle, elle a exercé une influence la vie de millions de personnes. Aujourd’hui, elle profite de sa retraite dans une clinique reculée, où la retrouve son premier amour. Cosey met à profit sa science de la narration visuelle avec des dessins puissamment évocateurs, tout en racontant l’histoire avec une évidence et une simplicité remarquables. Le lecteur sent qu’il oscille entre la comédie romantique et une réflexion sous-jacente sur le caractère arbitraire de la vie, et l’espoir toujours présent, rarement là où on l’attend. Étonnant.



lundi 16 mars 2026

La Caverne du souvenir

Il y a trois unités immenses : l’espace, le temps, la vie. Car aucune d’entre elles n’a de commencement ni de fin.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985, avec une réédition en 2015 dans la collection Signé. Il a été réalisé par Andreas (Andreas Martens) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


Prologue. Il n’y a pas de dieu, sinon la vie, Barddas. À la nuit tombée, une voiture d’un modèle du début du vingtième siècle, roule à vive allure, tous phares allumés. Le conducteur, Cythraul, rumine ses pensées : Un meurtre. Il se dit que c’est étrange, il devrait se sentir coupable, mais non, rien. Il est persuadé qu’il a eu raison de le faire. Pour le moment, il lui faut trouver un lit pour la nuit, la police ne pensera jamais à le chercher ici. Il revient à l’instant présent : il a détecté quelque chose devant lui. Les phares une femme à cheval, suivi par un autre cavalier barbu et plus âgé. La dame interpelle le conducteur, lui souhaitant le bonsoir et observant qu’il semble chercher quelque chose. Il explique qu’avec tout ce brouillard il s’est égaré et s’il pouvait trouver un gîte pour la nuit… Elle répond qu’il est presque au bord de la mer ici, un peu plus loin sur la route, il tombera sur une maison, les gens accepteront de le loger, elle en est sûr. Il l a remercie. L’autre cavalier note le drôle de paquet sur le siège passager ; le conducteur répond vivement que cela ne le regarde pas.



Cythraul continue sa route et pousse la porte de ladite maison, car les habitants l’ont laissé ouverte. À l’intérieur, la table est mise, le feu brûle dans l’âtre, et un couple avec un enfant tourne leur attention vers le voyageur. Ce dernier s’excuse s’il leur a fait peur, et explique qu’il s’est égaré. Le maître de céans explique leur effroi, car c’est la nuit de Samain. Son épouse invite Cythraul à s’assoir. Le mari reprend ses explications : C’est la nuit de Samain, on prépare à manger et on ouvre la porte d’entrée pour les morts qui reviennent cette nuit-là, et il invite leur hôte à donner son nom. L’invité répond : De Ville, Jean de Ville, et il leur demande s’ils auraient le journal du jour. Il se réjouit en son for intérieur de la réponse négative. Il leur demande qui étaient les trois personnes qu’il a rencontrées sur la route, drôle d’idée d’ailleurs de faire du cheval en pleine nuit. Le petit garçon lui demande ce qu’il a dans son paquet. La maîtresse de maison intervient lui demandant de laisser le monsieur manger en paix, et lui demande poliment ce qu’il est venu faire dans la région. Ce qui déclenche une réponse évasive : rien de spécial. Le mari reprend la parole : s’il veut visiter la côte, on se raconte une histoire qui pourrait l’intéresser. Cythraul ayant manifesté un minimum de curiosité, il commence : Il y a presque deux millénaires, paraît-il, vivait près d’ici un vieux druide infiniment riche… Après sa mort, on le conduisit à sa tombe au milieu de son trésor. Il fallut les habitants de tout un village pour porter or et pierres précieuses. Tout le monde avait les yeux bandés, afin que personne ne sache où furent enterrés le vieux sage et ses richesses. Seul, le prince Koadmoc’Han, le disciple le plus fidèle du druide, fut jugé capable de résister à toute tentation. Aussi le chargea-t-on de guider le long cortège vers la grotte que le druide lui-même avait choisie comme dernière demeure.


Étrange, bizarre, déconcertant, déstabilisant, pas très clair… Voilà les premières sensations sous lesquelles tombe le lecteur. Une histoire qui se situe visiblement dans le passé, celui des aventures du début du vingtième siècle, avec le modèle de la voiture, l’aménagement de la maison et son feu de cheminée, la tenue vestimentaire de Cythraul, le lieu de répétition des acteurs, cette cassette ouvragée, etc. Mais aussi cette remarque incompréhensible : les dessins montrent clairement que l’automobiliste croise deux cavaliers, et il parle de trois personnes à ses hôtes, pourquoi ? Rien dans le dialogue ne vient justifier ou expliquer cette incohérence, ou permettre de savoir qu’il pourrait s’agir d’un mensonge intentionnel. Et puis le mari se met à raconter l’histoire d’un vieux druide infiniment riche et de son enterrement, évoquant un trésor perdu et caché. D’ailleurs l’illustration de la page portant le titre (en planche huit) montre Cythraul à bord d’un canot sur une mer démontée devant une falaise, comme s’il s’agissait d’un récit d’aventures. Les deux cavaliers refont une apparition, semblant toujours provenir du moyen-âge. Et que faire de l’existence de ce monde intérieur, sous l’enveloppe terrestre ? D’une version aménagée de l’histoire de Baldr ? Ou encore de ces citations attribuées à Triade, sans explication sur la signification de ce mot ?



La narration visuelle apparaît tout aussi déroutante, surtout pour un lecteur n’ayant jamais lu une œuvre de cet artiste. La composition de l’illustration de couverture impressionne d’entrée de jeu : le tampon au motif celtique à demi effacé, la courbure et le gigantisme de la vague, la longueur de l’écharpe tendue par le vent, ainsi que les pans du manteau… Et en y regardant de plus près la longueur du nez du personnage. En effet en découvrant le visage de Cythraul, il est frappé par sa forme allongée de manière appuyée, la longueur exagérée de son nez très effilé, la dimension de ses sourcils, la taille trop grande de ses verres de lunettes. À bien y regarder, d’autres personnages présentent des caractéristiques de visage également appuyées : le long nez du druide, le menton en galoche de Baldr, la lèvre supérieure trop large de la druidesse, etc. Le lecteur peut ainsi relever d’autres formes d’accentuations graphiques qui sont la marque de fabrique de ce bédéaste : la voiture du voyageur entre véhicule authentique et vieux tacot, la brillance anormalement intense du feu dans l’âtre, la hauteur du mât pour un si petit esquif, la taille des onomatopées de bruit dans les cases de la planche onze, la longueur des cheveux filasses d’une sorcière, la grosseur du nez d’un druide, etc.


Rapidement, le lecteur découvre le jeu de l’artiste avec le découpage des planches. Cela commence dès la première : sept cases de la largeur de la page, dont deux très fines. Pendant les cinq planches suivantes, le découpage présente une forme plus classique : des cases rectangulaires disposées en bande, avec des tailles variées. Puis la planche sept se compose de deux bandes : la première compte sept cases très étroites, la second une unique case. Cette dernière semble constituée de plusieurs petites formes géométriques, triangles et trapèzes de dimension différente. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’une unique illustration, une vue de dessus de la chambre d’un vieillard, les gouttières en blanc correspondant aux poutres qui bloquent ainsi la vue du lecteur de ces portions. Au fil des pages suivantes, les compositions comprennent à nouveau des cases de la largeur de la page, et aussi des cases de la hauteur de la page, des cases en insert sur une illustration plus grande, des cases avec un cadre pour bordure indiquant qu’il s’agit d’une scène du passé, et… arrive l’histoire de Baldr des planches vingt-quatre à vingt-huit. Un découpage différent par planche, avec des cases en biais, des cases concentriques, d’une grande maîtrise formelle, avec un plan de prises de vue adapté à ce formalisme. Une leçon de narration visuelle.



Peut-être chahuté par cette inventivité, totalement maîtrisée et dépourvue d’un tâtonnement expérimental, le lecteur prend conscience qu’il lui faut également accorder un peu d’attention à l’intrigue du fait de sa structure. Tout commence au début du vingtième siècle, dans ce qui semble être le temps présent du récit, avec ce voyageur qui a du mal à s’admettre qu’il est un meurtrier et qui cache la nature de l’objet qu’il transporte. Puis en planche cinq voici cette histoire d’enterrement d’un riche druide, et d’un trésor caché. La septième planche qui semble déconnectée également de l’intrigue principale avec un vieil homme sur son lit de mort. La découverte et l’exploration modeste d’un inframonde, au temps présent du récit.  L’évocation de la répétition d’une troupe de théâtre composé de trois comédiens évoquant une pièce consacrée à Baldr, fils d’Odin de Frigg. Les cinq pages racontant la légende de cet Æsir. Le lecteur sent bien qu’il y a un jeu de correspondances, et même d’identifications entre les personnages d’une époque à une autre, jouant entre une forme d’aventure réaliste pour ce meurtrier découvrant un monde fantastique, les deux cavaliers (ou trois ?), et même une mise en perspective plus profonde dans le passé, avec le conte sur les quatre druides leur attribut et leur cité (Morfesa & la pierre de Fal & la ville de Falias, Esras & la lance de Lug & Gorias, Uiscias & l’épée Nuasu & Finsias, Semias & le chaudron Sagsad & Murias), et une ouverture sur la mythologie nordique avec Baldr.


Le lecteur arrive à la dernière scène et celle-ci semble établir quelle est la réalité qui prévaut et dont découlent les autres. La dernière page est constituée d’une illustration en pleine planche, avec un cartouche en bas comportant une biographie recensant quatre ouvrages : Les traditions celtiques (R. Ambelain, 1977), Bretagne terre sacrée (S. le Scouëzec, 1977), The druids (S. Piggott, 1978), Celtic art (G. Bain, 1977). Cela donne une autre importance aux différentes citations attribuées à Triade qui rythment le récit. Pour exemple, En trois choses un homme ressemblera à un démon : En mettant des pièges sur la route, En craignant un petit enfant, En se plaisant au mal. Après s’être renseigné, il est possible que cette triade fasse référence aux Triades galloises, c’est-à-dire un recueil de fragments de culture galloise ancienne. Effectivement ces citations fonctionnent sur le chiffre trois : en trois choses un homme ressemblera à un démon, les trois principales propriétés de la connaissance (sensibilité, compréhension, activité), trois alternatives pour l’homme, trois unités immenses. Au travers de ce va et vient dans les niveaux de réalités, de façon de raconter le monde, de le comprendre, le lecteur peut y retrouver ses propres convictions, être plutôt terre à terre, ou convaincu d’une forme de destin qui tue dans l’œuf l’idée même de liberté de l’individu, ou autre. Il prend ainsi conscience de ce que sa perception dit de lui-même.


Un conte étrange, d’une autre époque, quasi intemporel. Une narration visuelle usant de la liberté de l’exagération, ce qui accentue la sensation de conte, et jouant sur les formes et les structures de la composition aussi bien visuellement par le découpage que dans l’agencement du récit. Un effet tout d’abord totalement déroutant, donnant la sensation de plusieurs fils narratifs contigus, jouissant d’une trop grande indépendance. Une compréhension qui se fait jour progressivement des liens entre ces différentes représentations de la réalité, ces différentes manières de l’appréhender, très révélatrices de la disposition d’esprit du lecteur.



jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.



mercredi 11 mars 2026

Virgile

La solitude est une maladie de naissance. Alors autant s’y habituer depuis le début !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Lucy Mazel pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-deux pages de bande dessinée.


En avril 2015, la foule d’une manifestation avance tranquillement dans les rues avec des banderoles, en scandant : Veryon démission ! Parmi eux, Virgile Dujardin et Solène tiennent chacun le montant d’une banderole avec le slogan : Vivre vieux, vivre mieux ! Tout à trac, elle annonce à son compagnon qu’elle le quitte. Elle ajoute qu’elle va refaire sa vie avec un autre homme, ça fait bientôt deux ans qu’ils se connaissent. Virgile a peine à y croire, elle va bientôt avoir soixante ans. Elle rétorque que raison de plus : pour refaire sa vie, il faut d’abord la défaire, on ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. Il lui demande bêtement ce que vont dire les gens. La voisine, la boulangère, ses collègues au boulot, les gens quoi !?! Elle pense qu’ils diront des choses méchantes, des choses gentilles, ils diront ce que les gens disent quand ils ne comprennent rien à la vie. Il lui demande : Et les filles ? Elle lui annonce que Camille et Manon sont déjà au courant depuis longtemps. Il lui demande comment il s’appelle ; elle lui répond Étienne. Elle termine en indiquant qu’elle viendra le lendemain à la Raquette pour y chercher ses affaires, et en lui demandant de tâcher d’être heureux.



En octobre 2021, Virgile est allongé immobile dans un lit d’hôpital, contemplant les dalles du faux plafond, un animal en peluche dans le creux de son bras droit. Il se demande Pourquoi il faut que sa cervelle lui balance toujours le même souvenir pourrave ? Ça valait bien la peine de garder intacts ses neurotransmetteurs ! Comme s’il avait passé la totalité de sa chienne de vie à la verticale dans cette fichue manif à se faire largueur par la femme de sa vie !?! Que lui importe, de toute façon, sa carte Vermeil !?! D’ici à ce qu’il remonte dans un train, il en aura coulé du glucose dans ses perfusions ! Pourquoi faut-il que les bonbons de la jeunesse deviennent les caries de la vieillesse ? Son esprit le ramène à la manifestation alors qu’il est resté seul avec la banderole : il s’en veut de sa question idiote sur ce que vont dire les gens. Il l’a vue s’éloigner, remontant la foule des manifestants à contre-courant, comme un poisson qu’on a remis dans l’eau, elle nage. Comme un poisson un peu étourdi au début, qui n’y croit pas vraiment, qui n’y croit pas encore, elle nageait… Des choses méchantes ? Des choses gentilles ? Lui non plus, tout à coup, il ne comprenait plus rien à la vie. Le 24 août 2006, Pluton a cessé – officiellement – d’être une planète de notre système solaire. Ainsi en avaient décidé les 2.500 experts de l’UAI, l’Union Astronomique Internationale, réunie à Prague pour statuer du sort de ce petit objet constitué de roche, de glace et de méthane : Pluton. Désormais Pluton n’était plus qu’un vulgaire corps céleste situé à six milliards de kilomètres du soleil… Le 1er avril 2015, il cessait - officieusement du moins – d’être le mari de Solène. Ainsi en avait décidé la principale intéressée, réunie avec elle-même, pour statuer du sort de ce petit être constitué d’os, de sang et de sentiments : lui.


Un grand gaillard d’environ soixante ans, allongé impuissant dans son lit d’hôpital, Pas hémi-, pas para-, pas quadri-, tétraplégique ! Comme quoi, pour un handicap comme pour un appel téléphonique international, c’est le préfixe qui fait toute la différence ! Voilà comment il explique sa situation. Virgile Dujardin a la répartie facile, et l’humour taquin. Le lecteur sent bien que le scénariste place des bons mots avec précision, et il les savoure quoi qu’il en soit. Qu’il s’agisse d’un vraie-fausse maxime populaire : On ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. D’une réflexion de vieux sage : Pourquoi faut-il que les bonbons de notre jeunesse deviennent les caries de notre vieillesse ? D’une pure invention dans le registre absurde, par exemple Comme l’a si bien dit le grand philosophe Virgilus Magnus : Les cerises ne tombent jamais loin du poirier. Les rapports entre les membres de la famille de Virgile et entre ses amis s’avèrent touchants, sonnent justes dans leur mise en scène, même s’il est possible de voir les dispositifs narratifs propres à la bande dessinée. Le lecteur ressent la vitalité de Cécile, encore jeune enfant, tout comme l’amertume des regrets chez certains, et la bienveillance honnête de tous.



L’expérience de lecture va s’avérer très différente si le lecteur capte la nature du carton d’invitation de la page quinze. Le scénariste utilise avec une grande habileté le réordonnancement temporel pour parvenir à cet effet d’incertitude. Cela fonctionne d’autant mieux que ce même dispositif est également utilisé pour différer certaines informations et ainsi générer une forme de suspense, en particulier sur les circonstances qui ont conduit à rendre Virgile tétraplégique. Si la signification du carton d’invitation lui a échappé à la première lecture, il peut refeuilleter le volume avec la connaissance du dénouement, en ayant une boîte de mouchoirs à proximité. Zidrou crée des personnages immédiatement sympathiques et touchants, même Virgile malgré son caractère un peu abrasif ou la tante Camille et sa personnalité un peu triste. Le lecteur n’arrive même pas à en vouloir à Solène d’avoir quitté son mari : elle l’a fait de manière naturelle, sans acrimonie ou agressivité, choisissant de mener une autre vie qui lui semble plus lui convenir. Il note également comment l’auteur utilise de petites touches discrètes pour faire ressortir la différence d’âge entre les trois filles de Manon : Céline la plus jeune et ses réactions spontanées, Éline plus réservée, Victoire déjà fortement investie dans la pratique du basket, et s’en servant comme une forme d’outil de médiation pour interagir avec les autres. Le lecteur est tout autant touché par la sollicitude de l’infirmière Soumaya, par la gentille attention de la voisine Mme Yifrine, par l’amitié de longue date entre Virgile et P’tit Louis.


Houlà ! L’histoire d’une personne tétraplégique dans sa chambre d’hôpital ?!? Pas sûr que ce soit visuellement très intéressant… Tout commence par une manifestation dans les rues d’Aurillac, ce qui ouvre l’espace. Le contraste est parfait avec les deux cases en pages sept qui constitue un plan fixe sur les dalles de faux-plafond et les deux tubes au néon, puis les deux autres cases en dessous, également un plan fixe, comme si Virgile était regardé par lesdites dalles. Le lecteur peut faire confiance au scénariste pour structurer son récit en prenant en compte la dimension visuelle de la bande dessinée, en intégrant des moments variés comme cette réflexion sur Pluton avec une case représentant les différentes orbites des planètes du système solaire, un voyage en voiture pour se rendre à l’hôpital, des courses dans un supermarché, la scène de sauvetage du chaton dans l’arbre, un voyage en train, etc. La variété est bien assurée. Pour les scènes de chambre d’hôpital, l’artiste conçoit des plans de prise de vue qui montrent aussi bien la situation statique du handicapé, que les mouvements des visiteurs autour de lui, ou les tâches du personnel soignant, y compris la toilette.



Le lecteur ressent les ambiances de chaque séquence, prenant progressivement conscience de l’emploi d’une palette de couleurs spécifique, en fonction des lieux, en particulier le choix inattendu, peut-être même audacieux d’un rose soutenu pour la chambre d’hôpital… et ça fonctionne très bien. L’artiste apporte une vraie personnalité à chaque protagoniste, des airs de familles entre certains individus, des comportements normaux et banals, avec parfois l’émotion qui prend le dessus, que ce soient les regrets, la tristesse, ou parfois l’exaspération (Manon avec son ex-mari Julien). Elle a le sens de l’accessoire ou de l’aménagement juste, que ce soit le matériel médical, les cadeaux apportés par les visiteurs, la magnifique terrasse donnant sur la piscine de Julien et son épouse. Elle reproduit parfaitement l’effet de la chute de Will E. Coyote à la poursuite de Bip Bip. Elle exagère discrètement les traits de visage, pour souligner la personnalité de chacun, les rendant d’autant plus humains. Le lecteur se dit que le récit aurait eu un effet très différent s’il avait été illustré par un autre dessinateur.


Coincé dans son lit d’hôpital, privé de mobilité, assisté pour tous les gestes du quotidien qui sont réalisés par le personnel soignant, Virgile Dujardin se retourne sur sa vie, ce qu’il a fait ou accomplit, se confrontant à une version jeune de lui-même qui ne le ménage pas. Cette façon de penser se retrouve également dans des pages consacrées au parcours de vie d’un autre personnage : une illustration en pleine page, et des cartouches de texte synthétisant une vie, pour Soumaya (petite ado junkie devenue infirmière), pour Jefferson Walts (joueur de basket qui n’a jamais connu la gloire), P’tit Louis (autre joueur de basket, veuf sans enfant, acceptant que : La solitude est une maladie de naissance, alors autant s’habituer depuis le début), Camille Dujardin (fille de Virgile, professeure et célibataire), Solène (l’ex épouse de Virgile), et même Qadar (le chaton coincé dans l’arbre). Cet état d’esprit tourné vers le bilan exhale surtout de la bienveillance, un regard sur des trajectoires de vie banales et ordinaires, sans jugement de valeur, pétrie d’une sensation de regret plus ou moins vive, à la pensée de ce qui aurait pu être, sans pour autant invalider ce qui a été vécu. Une sensation très poignante, indicatrice d’une acceptation qui n’a pas pu être conduite à son terme.


Une image de couverture qui laisse planer le doute sur la nature du récit. Le lecteur tombe tout de suite sous le charme des dessins, des partis pris de couleur, de la normalité des personnages et de leur gentillesse profonde, de la réalité des environnements dans lesquels ils évoluent, de la chambre d’hôpital à l’(ex-planète) Pluton (!), de la sollicitude évidente dans leurs attitudes. Il se laisse gagner par une forme bien particulière de nostalgie, celle très proche des regrets quand il s’agit de se retourner, de constater à quoi on a consacré sa vie, et de tout ce qu’on n’a pas fait, abandonné au profit d’autre chose, ou par manque d’occasion. Poignant. Enfin, cette bande dessinée aborde une question essentielle dans toute société, polémique propice à la confrontation idéologique, avec douceur et avec un avis qui coule de source au regard du récit. À réfléchir.



mardi 10 mars 2026

Un flip coca !

Pourquoi vouloir toujours tout savoir ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète).


Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène.



Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde…


Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant.


Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif : Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun.



Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur.


La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent.


Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.