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jeudi 15 octobre 2026

Ommegang 1930

Les livres d’histoire regorgent de condamnés qui n’avaient rien à se reprocher.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scenario, par Thomas Liéra pour les dessins, et par Cerise pour les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se clôt avec un dossier de sept pages écrit par le scénariste, agrémenté de photographies, intitulé : Aux origines de l’Ommegang. Il est constitué de plusieurs parties : Selon la tradition, La renaissance de l’Ommegang, L’Ommegang comme si vous y étiez, Le plus beau théâtre du monde la Grand-Place, L’Ommegang en chiffres, et une rencontre sous forme d’interview avec Paul Le Grand responsable de l’entreprise organisant cet événement annuel.


En 1930, à Bruxelles, dans son bureau, Albert Marinus termine de contrôler le dessin d’un costume. En lui-même, il fait le point : depuis le temps qu’il rêve de ce moment, après tellement d’obstacles, il touche enfin au but. Désormais, il valide les derniers costumes. Bruxelles, 1930, la renaissance de l’Ommegang, une célébration qui promet d’être la plus belle, la plus forte, la plus impressionnante…À présent, plus rien ne peut empêcher son rêve de devenir réalité. Mais dans la vie rien n’est jamais totalement sûr. Il fait un faux mouvement avec son coude, et l’encrier se renverse sur le dessin qu’il vient de valider. Dans l’atelier où sont confectionnés et stockés les costumes pour la fête, le comte de Mirode termine l’essayage de son habit de Charles Quint, et il s’y trouve un peu à l’étroit. Il sort de la cabine et appelle madame Pioli, la costumière, pour lui dire que la veste est un petit peu trop petite. Pas de réponse. Il entend un pas vif dans l’escalier. Soudain un homme surgit devant lui et lui décoche un carreau d’arbalète en plein cœur.



Quelques instants plus tard, Paul de Groot et Daniel de Moor découvrent le cadavre, resté devant la cabine d’essayage. Arrive inopinément un journaliste, Stan Stanislas du Patriote belge. De Moor déclare qu’il est hors de question qu’il réalise un article sur le défunt, il ne faut pas faire de vagues. Ils ont déjà eu assez de peine à réaliser leur projet, il s’agit de ne pas effrayer leurs généreux contributeurs, le public, la ville, le centenaire… et monsieur Marinus ! Stanislas déclare qu’il ne faut rien dire à la police non plus. Il leur demande de lui laisser retrouver le coupable. De Groot se dit que si le corps est soigneusement conservé, ils pourront toujours prétendre un malaise de monsieur le comte qui a dû être remplacé au dernier moment. Ils décident de conserver le cadavre dans une glacière dans la cave. Puis ils entendent des gémissements : ils vont libérer la coutière qui était ligotée et bâillonnée. Elle n’a pas vu l’agresseur tellement il a été rapide. Une heure plus tard, au cœur de l’îlot sacré, les trois hommes sont attablés au restaurant de Baudewijn van Kele pour déguster une blanquette de veau avec un super Haecht. Ils se mettent d’accord pour faire croire que le comte a été appelé en Allemagne pour affaires, surtout pas un mot à Marinus ni au bourgmestre Max, cette célébration doit être le point d’orgue mémorable des célébrations du centenaire.


S’il est attentif, le lecteur repère le logo de l’organisation Ommegang Brussels Event sur la couverture. Le tome s’ouvre avec un texte rédigé par Paul Le grand, le président de ladite association, expliquant la nature de cette reconstitution historique, sa spécificité (l’engagement de chaque figurant), le fait qu’elle constitue un emblème vivant de l’héritage belge, sa reconnaissance au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’UNESCO en 2019, et le fait que cette bande dessinée est née de rencontres, de passions partagées, et de la volonté inébranlable d’hommes et de femmes qui ont des rêves en commun. Il loue la qualité de roman policier de l’intrigue et la qualité de la reconstitution de la richesse architecturale ainsi que du détail des costumes d’époque. Cette bande dessinée est référencée sur le site Internet de l’association. Le scénariste a cocréé une série publiée par le même éditeur dont chaque tome met en valeur des éléments historiques et culturels belges, avec pour héroïne Kathleen van Overstraeten, dessinée par Baudoin Deville, se déroulant dans les années 1940 à 1960. Ainsi qu’une seconde dessinée par Olivier Wozniak se déroulant dans la première décennie du vingtième siècle, avec comme personnage principal le commissaire Hendrikus Ansor. L’artiste a dessiné une séries sur le XV de France avec Philippe Glogowski, et une autre sur le Tour de France avec Didier Ocula.



S’il est habitué aux productions de l’éditeur Anspach mettant en valeur l’histoire et la culture belge, le lecteur ressent que l’approche du dessinateur présente ici quelques différences, ce qui induit des sensations différentes. Il réalise des traits de contours parfois plus fins, réalise des contours ayant été moins polis, et dessine des visages un peu plus frustes, ou plutôt avec des expressions qui peuvent donner l’impression d’être un peu moins bien jouées, ou alors avec un zeste persistant d’humour. Cela peut provoquer une forme de décalage dans la lecture, comme un soupçon de théâtralité. Pour autant, la promesse contenue dans l’introduction est bien tenue. L’investissement et l’implication du dessinateur dans la reconstitution historique se voit à chaque page. Cela commence avec les tenues vestimentaires du temps présent du récit, c’est-à-dire 1930 en Belgique. Puis, viennent ceux du quatorzième siècle pour la légende de 1348, y compris les tenues d’apparat de Charles Quint (1500-1558), Philippe II (1527-1598), Marie-Reine de Hongrie (1528-1603) et Éléonore reine de France (1498-1558). Avant la conclusion du récit, le lecteur assiste à l’Ommegang de 1930, avec les costumes de Charles Quint et de l’infant Philippe, puis ceux des corporations, de la gilde des arbalétriers, des échassiers, etc. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur représente les différents lieux de Bruxelles : la Grand-Place, la place de Brouckère, la taverne du Paon, la galerie Bortier, le théâtre royal de la Monnaie, la prison de Saint-Gilles, etc.


S’il arrive à se départir de cette sensation de léger décalage, le lecteur plonge dans un récit entre enquête et promotion de cette fête belge et bruxelloise. Il apprécie la forme classique et traditionnelle de l’ouvrage : des cases disposées en bande, avec une bordure noire. Une volonté apparente de l’artiste de donner à voir des moments singuliers : une vue en élévation oblique des portants où sont accrochés les costumes, l’incroyable minutie pour représenter les façades des immeubles de la Grand-Place dans chaque case se déroulant dans ce lieu, la vue sur les toits de Bruxelles depuis l’appartement du journaliste, la décoration intérieure de la taverne du Paon, le stand de tir à l’arbalète, l’entraînement des chevaux dans le manège, les enluminures du vieil ouvrage Légendes de l’histoire de la Belgique, l’hésitation de Stanislas pour savoir s’il débranche le fil vert ou le fil rouge de la machine infernale, et les réunions des conjurés. Ces dernières font immédiatement penser à un hommage à celles de la société secrète dans Les cigares du Pharaon, la quatrième des aventures de Tintin. La narration s’avère très consistante et bien fournie, permettant au lecteur de se projeter à cette époque à Bruxelles, et elle donne à voir les préparatifs de cette fête.



La séquence d’ouverture laisse également le lecteur un peu dubitatif : un personnage assassiné sous yeux, à l’arbalète… et trois hommes adultes décident de cacher le cadavre dans une glacière dans la cave… sans se poser la question de comment ça va se passer lorsqu’ils avertiront les autorités et la famille de son décès, deux semaines après !!! Le lecteur se dit que cette bande dessinée est destinée à un public de grands enfants ou de jeunes adolescents, ou tout public. En fonction de sa familiarité avec ce genre de récit policier, il peut anticiper la révélation de l’identité d’une partie des coupables. Outre les informations relatives à la procession lustrale de l’Ommegang, le scénariste intègre également des éléments relevant de l’histoire de le Belgique, que ce soit la visite de Charles Quint et de l’infant Philippe, ou du fait que 1930 marque les cent ans d’existence du pays, voir par exemple Les rois des Belges (2025) de Jean-Philippe Thivet, Arnaud de la Croix et Vincent Cifuentes. En cours de récit, il met également en avant quelques spécificités culturelles belges comme la gueuze, la caricole, la place Brouckère, le waterzooi, le bloempanch, les Gilles de Marchienne, etc. À plusieurs reprises, le journaliste évoque son goût pour les romans, policiers. Dans la galerie Bortier, il se rend chez un libraire et ils évoquent les œuvres de Arthur Conan Doyle (1859-1930), Agatha Christie (1890-1976), Maurice Leblanc (1864-1941), Stanislas André Steeman (1908-1970), ainsi bien sûr que le détective Hercule Poirot qu’ils estiment être bien peu belge. Toujours est-il que le récit se termine par une explication didactique effectuée par le journaliste pour confondre les coupables. Le dossier de fin vient consolider les informations sur l’Ommegang, depuis son origine historique à sa reconnaissance et son déroulement, répétant des informations déjà contenues dans le récit. Il développe le déroulement de ce spectacle à l’époque contemporaine, avec les chiffres afférents : 3 kilomètres de cortège, 2 heures de spectacle, 1.400 figurants, 50.000 spectateurs, 40 chevaux, 38 groupes passeurs d’histoire, 2.000 costumes, sans oublier les chars et les géants…


Cette bande dessinée est l’occasion de découvrir un cortège historique et une fête populaire inscrits sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2019, au travers d’une enquête policière. Le dessinateur a effectué de solides recherches pour effectuer ses reconstitutions aussi bien en 1930 qu’en 1348, et il met un point d’honneur à représenter chaque costume et chaque lieu historique avec minutie. Le scénariste intègre les éléments de l’association de l’Ommegang aux informations historiques, avec un journaliste à la recherche d’indices pour comprendre ce qui motive les actes de sabotage, et qui peut bien les avoir commis. Sympathique.



mercredi 14 octobre 2026

Les Mémés T04 Fleurs de pavés

Ah mais moi j’étais ok pour profiter de la vie ! C’est elle qui voulait pas !


Ce tome fait suite à Les Mémés T03 Fraîcheur de vivre (2023) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et cinquante-et-un gags en une page, et un en deux pages.


Petite poire : Huguette est en train de mettre ses bouteilles en verre dans la colonne sur le trottoir. Une autre vieille dame arrive du côté opposé sans se rendre compte de sa présence et elle met également une bouteille dans la colonne. Huguette s’amuse à crier dans l’ouverture de son côté : Alors la mère Bourel… on picole ?! L’autre s’en trouve mortifiée et tombe à genoux demandant au Seigneur de la pardonner parce qu’elle a péché… c’était juste une petite poire pour digérer. Janes Austen : Huguette, Lucette, Paulette et une copine sont en terrasse, et la première lit une citation de Jane Austen sur son portable : Nos cicatrices nous font savoir que notre passé était réel. Elles s’extasient, sauf la dernière qui ajoute qu’il n’y a pas que les cicatrices… il y a les hémorroïdes aussi. iPHone : Huguette et madame Boulin sont assises sur un banc dans un parc. Soudain, la sonnerie du téléphone portable retentit avec un volume tonitruant. Elle décroche et s’en suit un dialogue où la voix de la correspondante est également à plein volume, et madame Boulin répond en parlant très fort. Puis elle vante les mérites de son téléphone à Hughette : dernier iPhone, 1.163€ TTC, son THX. Son interlocutrice est encore sous le choc du boucan.



Séries télé : Les quatre amies sont en terrasse et la copine demande au trio si elles auraient une série télé à lui conseiller. Elles se lancent dans une liste diversifiée : Game of Thrones, Breaking Bac, Squid Game, Z Nation, Mindhunter, Emily in Paris, Monster, Tulsa King, Walking Dead, chacune indiquant si elle est allée au bout ou non. L’autre précise sa demande pour le genre : genre pour digérer tranquille avant la sieste. Réponse unanime : Derrick ! Saison douze, un must ! Vie éternelle : Huguette rencontre la mère Bourel dans les allées du supermarché et elle récapitule ce que l’autre vient de lui dire : Elle meurt, elle monte au ciel, elle rentre au paradis, et là PAF ! Vie éternelle garantie ! C’est ça ?! Réponse de l’autre : Ah nan, nan ! La vie éternelle, c’est que pour les fonctionnaires ! Prière : Huguette est rentrée dans une église, et elle se tient à côtés de madame Bourel qui est en train de prier. Elle lui fait des confidences et lui pose des questions : Est-ce que le type sur la croix de bois, c’est bien Jésus ? Elle n’a jamais lu la Bible… par contre elle a vu le film. Elle ironise sur le fait qu’il devait nettement moins bien marcher sur l’eau avec les pieds troués, et glousse de son humour. Puis elle lui demande si elle est en communication avec Dieu. Elle fouille dans son sac et sort son téléphone pour chercher du réseau : elle capte que dalle !


Énorme plaisir que de retrouver ces trois vieilles dames, ayant atteint un âge canonique qui leur permet de s’affranchir de certaines convenances sociales pour se montrer plus directes, de disposer d’un recul sur la vie avec sept ou huit décennies ben remplies, et très conscientes de vivre leurs dernières années, ce qui leur donne d’autant plus de valeur, quand bien même le corps est fatigué. Comme dans les tomes précédents, l’auteur fait montre d’un sens extraordinaire de l’équilibre et du dosage, entre transgression et respect. En page dix-neuf, le lecteur découvre un gag sur la base d’une unique illustration : Huguette couchée dans son lit en plein jour, sous les couvertures, en train de téléphoner. Le lecteur ressent qu’il a pénétré dans son intimité : des vêtements sur le sol ou sur un montant du lit (y compris ses collants et sa culotte), ses charentaises au pied du lit. En même temps, il s’agit d’un moment banal, sans connotation particulière, si ce n’est cette possibilité qui peut faire rêver les actifs : rester au lit à loisir. Page trente-cinq, les trois amies se tiennent sur un pont au-dessus du périphérique parisien, regardant un corbillard dans la circulation dense. Paulette ironise en demandant ce que la pauvre madame Marchandont va leur dire en arrivant au Paradis : Désolée d’être à la bourre, ça bouchonnait grave sur le périph ? Une situation à l’opposé de la précédente, en extérieur avec la circulation automobile, l’apparence des trois dames toujours aussi grotesque avec leur gros nez, une blague sur la mort, sans être morbide ou dégradante.



Le lecteur déguste chaque gag. Il remarque que l’artiste en a réalisé dix sous la forme d’une grande et unique illustration, avec des situations variées : dans une allée d’un supermarché, dans une allée d’un marché découvert, dans la chambre d’Huguette, une discussion sur un trottoir, devant une pierre tombale au cimetière, sur un pont au-dessus du périphérique, dans la rue sous une pluie torrentielle, chez le coiffeur, à un arrêt de bus (Saint-Fargeau) par une grise journée d’hiver, chez le boucher. Sous des dehors de dessins un peu lâches et exécutés en une fois, à chaque fois, le dessinateur montre un endroit concret et tangible avec de nombreux éléments tangibles, comme la façade de l’immeuble derrière ledit arrêt de bus, ou la forme des pierres tombales et le caveau en arrière-plan. Il choisit l’angle de vue en fonction de la nature de la scène, par exemple la vue en élévation des allées du marché découvert et les différents étals des commerçants, où le lecteur peut identifier le fripier et le maraîcher par exemple. Le gag devant la sépulture est muet, avec uniquement les inscriptions portées sur la stèle, l’effet comique provenant de l’attitude des trois mémés. Aussi, l’auteur réalise cinq gags muets. Un en douze cases alors que Huguette et Lucette rendent visite à Paulette après être passées chez le fleuriste puis au cimetière : narration visuelle impeccable, compréhension immédiate. Le suivant en quatre cases de la largeur de la page, en plan fixe. Un autre en dix cases où Huguette se rend dans un fitness club : impossible de résister à l’effet comique visuel des bodybuildés. Un autre en six cases et en plan fixe : un palier d’escalier bien raide.


Les quarante-deux autres gags sont racontés sous la forme de cases sans bordure, disposées en bande. Le lecteur note que le bédéaste met à profit la mise en page construite sur des cases de la largeur de la page, dix-huit au total dans ce tome, avec un nombre de cases allant de trois à six, à chaque fois il s’agit d’un plan fixe. À nouveau, les lieux présentent de la variété : sur le trottoir au pied d’une colonne à verre, à la terrasse d’un café, assise sur un banc dans un square, au comptoir du café, sur le divan du psy, assises sur banc dans la rue, ou lors d’une rencontre sur le trottoir, avec des éléments visuels concrets et réalistes. La représentation de ces mémés est toujours aussi truculente et caricaturale : leur nez exagérément long, plaçant cette série dans le registre des BD dite gros nez, leur silhouette déformée, tassée et élargie du bassin, seule Lucette ayant gardé sa haute stature. La gravité a gagné et tout s’est affaissé. Leurs yeux sont réduits à des ronds, ceux de leurs verres de lunettes. Leur posture porte la marque d’un manque de tonicité corporelle : elles sont souvent avachies, ou prenant appui sur leur caddie. Le dessinateur n’hésite pas à en rajouter par ci par là, à nouveau avec un sens du dosage parfait : les cheveux violets de Paulette, les cheveux bleus de madame Boulin, le teint cadavérique d’une autre mémé, ou même violacé ou encore verdâtre, leurs couvre-chefs d’un autre âge… et parfois une fantaisie comme cette teinture violette avec des pics hérissés.



Au fil des gags, l’auteur aborde de nombreux sujets comme l’alcoolisme, la religion, les séries télés, la surdité, la solitude, les disparus, et la mort inéluctable. Les effets comiques proviennent également de rapprochements incongrus et du choc de la modernité. Avec la condescendance (bienveillante bien sûr) que lui confère sa (relative) jeunesse, le lecteur se moque gentiment de ces pauvres femmes âgées, pas toujours à l’aise avec les réseaux sociaux ou encore avec le concept de Cloud, déformé en Claoud par Huguette. Encore que… Elles utilisent leur portable de manière tout à fait normale, et ce sont la futilité et la vanité de la vie virtuelle qui sont mise en lumière au regard de la fin proche et inéluctable. L’auteur pousse la transgression plus loin que le simple choc du High Tech contre l’âge avancé : une autre mémé vend ses culottes sales sur Internet, les déclarant fiscalement comme œuvre d’art, car chacune est une pièce unique. Dans le même ordre d’idée, assises sur un banc, les trois dames vénérables regardent es jardiniers intervenir pour entretenir la pelouse du parc et… le flux d’association d’idées faisant son chemin, Huguette se demande si ses copines se rasent encore la foufoune. Certains gags comportent une dimension à caractère social et même contestataire. La comparaison du condamné au bracelet électronique, et l’horizon de déplacement des mémés. Celle qui a décidé de devenir chroniqueuse chez Hanouna, parce qu’elle n’est pas moins idiote qu’eux. Ou encore l’inclusivité inattendue à partir de l’observation de la position de la lunette des WC. Et même une forme de guerre des graffitis, en transformant les sexes masculins en quelque chose de plus féminin.


Cette série conserve toute sa force transgressive : trois dames vénérables d’un âge très avancé, ayant gagné le droit à leur franc-parler, confrontées à l’usure de leur corps, et à la modernité… toujours habitées par l’envie de vivre. La narration visuelle marie caricature physique et environnements très concrets, avec une affection et un respect évidents pour ces êtres humains. Les gags sont aussi bien aux dépends de ces mémés, que du comportement des gens qu’elles croisent. Formidable.



mardi 13 octobre 2026

La baleine bibliothèque

Qui n’a jamais vu sourire une baleine ignore tout de l’humour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Judith Vanistendael pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-sept planches de bande dessinée.


Un petit navire de pêche navigue sur une grande mer calme sous un beau ciel parsemé de nuages. La mer, comme le cœur de l’homme, est remplie de secrets. Mais l’homme, quand son cœur déborde, peut prendre la plume, et, sur la plage d’une page, jeter ceux qui lui pèsent trop. On apprend à raconter des histoires comme on apprend à nager. Pour ne pas se noyer. La mer, elle, n’a jamais appris à écrire. Alors, elle se noie, la mer. Mais il n’y a personne pour se jeter à l’eau. Personne pour la sauver… Personne pour lui faire la respiration artificielle… Personne, non plus, pour la porter en terre, la mer. La mer qui s’est noyée. Sans en avoir conscience, le modeste bateau passe au-dessus de coraux et d’un petit banc de poissons qui descend tranquillement. Au fond, tout au fond de l’océan, vivait une baleine âgée de cent mille ans. Les petits poissons – et même les plus grands – aimaient à lui rendre visite. Car c’était une baleine vraiment extraordinaire ! Derrière son sourire se cachait la plus grande bibliothèque des mers. Des livres par milliers, bien rangés dans l’ordre de l’alphabet. De Ah ! Ah ! le mangeur de rires, à Zzzix le moustique électrique. Les petits poissons s’y plongeaient avec délectation. Et parfois, après s’être longuement fait prier… l’énorme baleine chaussait ses lunettes et leur lisait une histoire.



Après cette lecture enrichissante et bienveillante, le banc de poissons remonte vers la surface. Dans leur évolution, ils se retrouvent pris dans la masse d’un filet, seuls une dizaine d’entre eux réussissent à éviter d’être capturés. En ce temps-là, le métier du postier conduisait souvent au milieu du vaste océan : il était facteur auprès de la Poste maritime. On l’ignore souvent mais la Poste possède aussi un service de livraison du courrier en haute mer. La Poste terrestre est bien connue de tous. Du facteur à bicyclette, aux facteurs en camionnette, en passant par celui sur ses gambettes, la Poste terrestre fait partie du quotidien du commun des épistoliers. La Poste aérienne est célèbre. Saint-Exupéry, Guillaumet, Mermoz… ces noms résonnent encore dans l’inconscient collectif. Des Andes à l’Afrique, ces pilotes ont gravé de leurs ailes la légende de l’Aéropostale. La Poste maritime, par contre, est injustement méconnue. Pourtant son histoire est, elle aussi, riche en héroïques faits d’âmes ! Ce matin-là, le postier est en train de prendre son petit-déjeuner sur sa terrasse, il assiste au retour du bateau de pêche et au débarquement de sa prise. Il continue de penser aux héros de la Poste maritime : Ainsi Sénéchal Briscard qui, seul et armé de son seul tampon réglementaire, défendait le courrier dont il avait la charge contre un plein navire de pirates armés jusqu’au chicots ! Le pauvre connu le pire déshonneur qui soit pour un facteur… voir son courrier jeté aux requins !


Une très belle illustration de couverture : dans sa petite barque, avec son chat, cet homme en train de lire sûrement un roman à une immense baleine, sous un beau ciel étoilé. Cela ressemble à un conte pour enfant, une façon de rendre hommage au pouvoir de la lecture et à sa capacité de parler à des individus très différents. L’illustration est douce, avec un bel effet pour rendre la surface ondulante de la mer, et une importance donnée au blanc dans la masse de la tête du cétacé. À l’intérieur, les illustrations et les cases appartiennent à ce même registre : une représentation simplifiée de la réalité par des aquarelles et des traits de pinceau pour des formes plus précises, quelques traits de contour. Ce mode de représentation donne des images douces et agréables à l’œil, une forme de simplification pour les éléments du réels et une représentation poétique des éléments fantastiques, que ce soit la baleine elle-même, en particulier quand elle a chaussé ses lunettes de lecture, ou pour la bibliothèque en son sein. Le scénariste adopte lui aussi un mode particulier, de narration, par la bouche de ce postier maritime qui raconte son histoire, avec son métier dans une branche des services postaux inventée pour l’occasion. Le lecteur découvre le récit par le biais des textes d’un narrateur omniscient, des observations du pêcheur, et de quelques brefs dialogues, entre lui et la baleine, entre lui et son épouse.



Oui, le lecteur peut aborder cette bande dessinée comme un ouvrage pour enfant, et apprécier les dessins comme des belles images pleines de douceur, faciles à assimiler et porteuses d’une poésie enfantine. L’artiste sait y faire, pour la dimension merveilleuse de cette bibliothèque à l’intérieur de la baleine, comme pour des cases épatantes. L’évocation visuelle de ladite bibliothèque commence dès la page cinq avec quelques poissons du banc lisant un livre tenu par deux tentacules d’une pieuvre, avec une poisson globe à leurs côtés. Deux autres poissons, comme assis, lisent de manière autonome en tenant chacun un ouvrage dans leurs nageoires. Et la pieuvre en lit un autre avec deux autres de ses tentacules et ses lunettes sur le nez. Il ne viendrait pas un instant à l’esprit du lecteur de s’interroger sur la présence ou l’effet de l’eau de mer sur le papier. Il lui faut patienter jusqu’à une illustration en double page, cinquante-deux et cinquante-trois, pour avoir enfin un aperçu de cet endroit merveilleux, où cette fois-ci le postier marche dans quelques centimètres d’eau, ayant fort judicieusement chaussé des bottes pour sa sortie en mer. Régulièrement, le lecteur prend conscience de la magie visuelle à laquelle il assiste : quelques coups de pinceaux, un peu d’aquarelle. Il a ainsi devant lui des traits et des couleurs qui forment une portion de la tête de la baleine et son œil, dans un camaïeu de bleu. Quelques pages plus loin, l’artiste parvient à inverser l’ordre de lecture dans l’esprit du lecteur en lui faisant considérer une succession de trois cases de la hauteur de la page dans une lecture de bas en haut. En page trente-neuf, elle représente quatre fois le postier sur sa barque dans la même case, en train de monter et descendre au gré des vagues. En page cinquante-quatre, trois cases en hauteur alors que le Postier pénètre dans la gueule de la baleine, éclairée de l’intérieur pour une forme allongée verticalement avec une sensation très étrange. En page cinquante-cinq, une grosse tache blanche devant une grosse tache rouge, les cases précédentes permettant de savoir qu’il s’agit du ventre arrondi de l’épouse du postier dans un pull rouge, et le chat blanc devant.


Il s’agit bien d’une bande dessinée avec des cases et des actions représentées sur plusieurs cases pour une narration sympathique et tout public. Le lecteur apprécie la séquence durant laquelle le postier prend son petit déjeuner, tout en racontant les hauts faits de postiers maritimes ayant inscrit leur nom dans l’histoire de ce métier. Il regarde les décorations aux murs, puis il observe le postier en train de se préparer en revêtant son ciré, ses bottes, en mettant le courrier dans le sac étanche muni de flotteurs, puis allant dire au revoir à son épouse. Les scènes de mer sont également superbes avec l’effet de l’aquarelle pour rendre compte de la surface changeante de l’eau. Ce mode de représentation assure la coexistence cohérente des éléments de la vie de tous les jours et des éléments fantastiques. Il se retrouve pris par surprise lorsque le récit intègre des moments plus adultes comme le couple prenant son bain ensemble dans la même baignoire, et qu’ils en sortent dans le plus simple appareil. Ou lorsqu’il assiste à l’accouchement dans la salle d’opération, et voit le bébé sortir du ventre de la mère. Et ces images terrifiantes quand l’eau de l’océan se teinte de sang, en énorme quantité.



Pour autant, il s’agit bien d’un conte, avec quelques scènes qui méritent d’être expliquées et commentées aux lecteurs les plus jeunes, avec une fin et une sorte de morale, ou plutôt de prière. Le postier demande à ceux qui l’ont lu, si un jour en se promenant sur la grève ils trouvent un livre rapporté par la marée, de le ramasser, de conduire sa barque au milieu de l’océan et de le lire aux petits poissons… Parce que lui aussi déteste les histoires qui finissent mal. Au fil de ce conte, d’autres thèmes sous-jacents transparaissent. La baleine explique qu’elle ne sort que la nuit pour éviter les chasseurs, et le massacre de la chasse à la baleine est une chose bien réelle. Le début du récit s’ouvre avec un texte qui prête une sorte d’existence spirituelle à l’océan, qui n’a jamais appris à écrire, et il n’y a personne pour le sauver. Avec un peu de recul, le lecteur y entend comme un appel à préserver ce milieu naturel, qui ne dispose pas de moyens pour s’exprimer, ou se défendre par lui-même. Alors que son épouse accouche, le postier doit faire un choix lourd de conséquence. Le récit ne laisse place à aucun doute sur le fait qu’il ait fait le bon choix, malgré les conséquences désastreuses, un jugement de valeur sur la priorité à donner à la naissance de son enfant sur tout le reste. Cela contribue à nourrir un autre thème du récit, celui de l’amour, des livres bien sûr, et aussi entre personnes, un sentiment librement consenti qui aide à grandir.


Un conte tout public, celui d’un postier maritime se liant d’amitié avec une baleine qui abrite une gigantesque bibliothèque dans son corps. Une narration visuelle douce et accessible, sympathique et chargée d’émotion. Un conte comprenant également de terribles épreuves, le postier maritime s’engageant à assurer la perpétuation des actions positives de la baleine. Touchant.



lundi 12 octobre 2026

Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine

L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas !


Ce tome met en scène plusieurs témoignages évoquant des relations amoureuses en Israël et en Palestine. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Salomé Parent-Rachdi pour le scénario, par Zac Deloupy pour les dessins et les couleurs, avec l’aide pour ces dernières de Makma. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte d’une page comme préface, intitulé : Transgresser le conflit, rédigée par Vincent Lemire, historien, auteur de Histoire de Jérusalem (2022), avec Christophe Gaultier. Il promet qu’en refermant ce livre, on aura gagné en intelligence, en empathie et en nuance, et compris que le sexe et l’amour ne se laissent pas facilement enfermer dans les barbelés du conflit ou dans les carcans de la tradition religieuse. Il se termine avec un épilogue de deux pages. Les auteurs ont demandé aux personnages qui le souhaitaient de leur raconter comment ils ont vécu les atrocités commises le sept octobre 2023 par le Hamas, mais aussi les déplacements de population, les bombardements et les actions meurtrières commencées juste après dans la bande de Gaza. Parce que la tristesse ou le désespoir étaient parfois trop grands, tous n’ont pas voulu leur répondre.


Le 7 octobre, le destin d’Israël et de la Palestine bascule dans une nouvelle ère sanglante. Il est 6h30 ce matin-là lorsque des milliers de combattants du Hamas ouvrent 29 brèches dans les barrières censément ultrasécurisées qui les séparent d’Israël. Pendant plusieurs heures, les membres du mouvement islamiste tuent près de mille deux cents personnes et en kidnappent deux cent cinquante autres, de tous âges et de tous sexes. Pour les Juifs du monde entier, cette journée est un nouveau Pogrom. En représailles, l’aviation israélienne bombarde l’enclave dès le soir même, et le 27 octobre, une opération terrestre commence. Ce récit a été réalisé avant ces événements. Beaucoup d’endroits représentés ont été détruits depuis.



Lana, trente-quatre ans, résidant à Tel-Aviv. À vingt-neuf ans, sa meilleure amie – qui est juive – l’a inscrite sur un site de rencontre… sans préciser qu’elle était arabe. En Israël, il y a des Juifs qui viennent du monde entier, donc ce n’est pas du tout bizarre de dire d’où l’on vient. Les Palestiniens d’Israël, ou les Arabes d’Israël, représentent environ 20% de la population israélienne. Ils vivent majoritairement dans le nord du pays et à Jaffa, au sud de Tel-Aviv. Tout le monde précise ses origines. C’est comme ça. Les gens sont obsédés par ça. Le jeu, c’est que la copine gérait tout pour Lana. Elle fixait un lieu et une heure de rendez-vous, et Lana n’avait plus qu’à s’asseoir en face de la personne. Elle est blonde aux yeux bleus. Les mecs essaient tous de deviner d’où elle vient. Elle parle parfaitement hébreu, mais on lui dit qu’elle a un accent. C’est là qu’elle a commencé à dissimuler son identité : à chaque rendez-vous, elle essayait de tenir le plus longtemps possible. Ça fonctionnait très bien. Elle a fait ça parce qu’elle en avait marre du racisme ambient.


Le récit s’ouvre avec la mise en scène des deux auteurs, lui à sa table à dessin, elle se rendant aux bureaux de l’éditeur. Ils évoquent le fait que leur ouvrage témoigne d’un monde différent, avant le sept octobre 2023, un monde pour partie détruit, littéralement pour ce qui est de certains endroits représentés. En conversant par téléphone, ils conviennent que leur prise de position a été de faire cette bande dessinée, qu’elle peut faire du bien, et que malgré l’horreur des derniers mois les gens vont continuer à s’aimer et à vivre des histoires. Après cette introduction de trois pages, vient une carte posée sur une table permettant de situer Gaza, Israël et la Cisjordanie, ainsi que les villes où se déroulent les rencontres : Tel-Aviv-Jaffa, Ramallah, Naplouse, Jérusalem, Gaza. Le récit de Lana, trente-quatre ans, commence : elle raconte son histoire à la scénariste, toutes les deux assises sur le sable de la plage, puis ensuite au cours d’une conversation vidéo par ordinateur. La narration se présente sous forme de dessins de nature réaliste, avec un degré de simplification pour les personnages. Le lecteur peut d’abord voir les deux jeunes femmes au milieu des gens sur la plage, puis la mise en situation de Lana alors qu’elle raconte son histoire, d’abord en rendez-vous dans un café, puis dans la chambre de son appartement. Elle raconte ses rendez-vous, ses partis pris, une relation. La relation sexuelle est évoquée, comme un élément parmi d’autres, sans représentation voyeuriste.



Dès la première page, le lecteur se retrouve en peine immersion devant une bouche de métro parisien où Salomé s’apprête à descendre. Cela se fait sans esbroufe, juste une reproduction de ce lieu avec une église dont aperçoit la partie supérieure derrière le mur, la plaque Métro au-dessus du panneau avec le plan, le vendeur de boissons chaudes, les vêtements du quotidien pour une journée hivernale, et le détail concret qui dénote un sens de l’observation et une attention à l’aménagement de l’espace public, par exemple la bande podotactile avant les escaliers pour avertir les malvoyants. Le lecteur a inconsciemment assimilé qu’il peut se fier à la justesse de la représentation des lieux. Plus encore, chaque endroit est habité, traversé, utilisé par les personnages qu’il s’agisse de ceux rencontrés ou des anonymes dans les rues ou les cafés. En fonction de la sa familiarité avec les villes israéliennes ou palestiniennes, cela joue de manière différente sur le lecteur : il peut reconnaître certains endroits, comme il peut découvrir la réalité moderne de ces pays. Une plage en front de mer devant des immeubles de grande hauteur à Tel-Aviv, un quartier animé à Jaffa, une autoroute menant à Jérusalem, un quartier de cafés de cette même ville, Har Naf son quartier le plus anglo-saxon, Méa Shéarim le plus emblématique des quartiers ultraorthodoxes de Jérusalem, Qualndia le checkpoint entre cette ville et Ramallah, des rues de cette ville, des rues de Naplouse, le checkpoint d’Erez pour entrer à Gaza et plusieurs quartiers de cette ville. Puis retour à Jérusalem, dans le quartier chrétien de la vieille ville, encore Tel-Aviv et Jaffa. À l’époque de la réalisation de cette BD, ces lieux regorgent d’une vie civile, très similaire à celle occidentale.


Au fil des rencontres, le lecteur fait la connaissance avec des personnes soit juives, soit musulmanes, soit athées, toutes différentes les unes des autres, dans des situations de vie particulières, ce que le dessinateur montre à chaque fois, que ce soit par leur morphologie, ou par leur appartement, leur intérieur. Ainsi le lecteur peut voir Lana avec son amant dans la chambre à coucher le temps de trois cases, la docteure Simha dans son cabinet de consultation, Avi à une terrasse de café et aussi au Mikveh (le bain traditionnel qui sert aux ablutions dans le judaïsme) puis conduisant un scooter pour traverser Méa Shéraim, Fathiya rendant visite à son mari en prison, Rami conduisant son taxi à Gaza, Jean-Marc dans sa cuisine préparant sa challah (pain de Shabbat), Zoya Cherkassky en train de peindre dans son atelier à Tel-Aviv, Samira Saraya et ses prises de bec avec sa copine, etc. À chaque fois, il éprouve l’impression d’un naturalisme organique, sans artifice romantique ou dramatique. S’il y est sensible, il constate également que l’artiste singularise parfois un anonyme en le représentant de manière plus colorée que les autres, par exemple avec des traits de contour rouge ou des couleurs plus vives dans la forme détourée, une sorte de portrait mettant en valeur une personne pour son apparence ou pour le caractère qui s’en dégage, comme si l’œil du lecteur était attiré par cette personne, par son allure.



Une introduction de trois pages dans laquelle les auteurs se mettent en scène, puis une suite de quatorze rencontres, où Salomé est représentée écoutant ses interlocuteurs. Ainsi, le lecteur garde à l’esprit le point de vue depuis lequel ces propos sont relatés : celui de la scénariste, avec sa propre histoire personnelle et ses propres opinions. À chaque fois, la séquence s’ouvre avec le prénom, et parfois le nom, de l’interlocuteur ou du couple, son âge, et la ville dans laquelle se déroule la rencontre. À quelques reprises, les auteurs évoquent le trajet à accomplir en une ou deux pages, en particulier lorsqu’il s’agit de franchir la frontière. La situation de chaque personne est clairement établie, chacune étant différente par son histoire personnelle, par sa nationalité et sa culture, par son lieu de résidence, par son orientation sexuelle, et évidemment par son rapport à la religion, ou plutôt aux religions. Ainsi Lana est âgée de trente-quatre ans, palestinienne, et elle se rend à des rendez-vous organisés par une copine. Puis vient un couple : Lucy Aharish (trente-neuf ans) journaliste arabe et Tsahi Halevi (quarante-cinq ans) acteur juif. Par la suite, Salomé rencontre Avi (vingt-huit ans) homosexuel dont les parents sont des ultraorthodoxes américains ayant immigré en Israël, Fathiya (trente-neuf ans) musulmane dont le mari est détenu en prison pour avoir organisé plusieurs attentats-suicides en Israël pendant la seconde intifada. Ou encore Jean-Marc (quarante-neuf ans) né en Suisse, juif, vivant à Jérusalem en relation avec Einat (quarante-deux ans) laïque pour un projet de coparentalité. Les auteurs savent rendre compte de la diversité des situations, de la singularité de chacune, rendre chaque interlocuteur vivant et présent, humain et sympathique… ainsi que de la présence et de l’incidence des religions, des communautés, des familles, des interdits explicites et implicites, des attentes des parents, de l’opinion publique… Tanya Habjouqa l’exprime à propos des territoires occupés : L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas ! Les gens n’ont pas la place de s’exprimer. Le plus terrible, c’est pour les jeunes. Le lecteur éprouve la sensation qu’au vu nombre de contraintes pesant sur chaque personne, cette évolution s’applique à tous. Dans plusieurs histoires, les conflits armées font également sentir leur poids. Le mari de Fathiya en prison, et la méthode rocambolesque pour concevoir un enfant impliquant un paquet de gaufrettes. Rami tombant amoureux (quarante-deux ans, vivant à Gaza) tombant progressivement amoureux de Sabah qu’il a rencontrée alors que la maison de sa famille venait d’être détruite.


Un titre composite, annonçant un reportage en Israël et Palestine. Un dispositif qui s’avère très riche : quatorze rencontres avec des personnes d’horizon très différents, évoquant leurs amours et les contraintes sociales globales et particulières pesant dessus, ces amours comprenant des relations sexuelles (celles-ci ne faisant pas l’objet de développement, ni visuel ni pendant l’interview). La narration visuelle s’avère d’une rare justesse et richesse, que ce soit pour la description des lieux ou des occupations variées. Les auteurs ont l’art et la manière de présenter le parcours de vie et les aspirations de chacun avec naturel et empathie. Chaque histoire met en évidence une ou plusieurs facettes des obstacles à surmonter, sociétaux, religieux, administratifs, moraux, avec tact et respect. Au-delà de la situation en terre promise, le lecteur en vient à considérer les contraintes existant dans son propre milieu.



jeudi 8 octobre 2026

Miss Tattoo T02 La chèvre et le tigre

Le chasseur n’est rien sans un bon rabatteur !


Ce tome fait suite à Miss Tattoo T1 L’héritière (2025) qu’il faut avoir lu avant car il d’agit d’un diptyque. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les crayonnés, et par Elisabetta Barletta pour les dessins et les couleurs ont été réalisées par Damien Callixte. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal Miss Tattoo. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 de la série Caroline Baldwin de Taymans.


Aéroport de Denver, un groupe de trois personnes récupère ses bagages, ils portent tous des lunettes noires. Alors qu’ils se concentrent sur le portable de l’un d’eux, un individu passe discrètement derrière eux, portant son pardessus sur le bras, Gary Scott, agent du FBI. Il sort discrètement à l’extérieur et rejoint son véhicule. À l’intérieur, une jeune Thaïlandaise est menottée au volant. Il lui confirme que le tuyau de l’oncle Khan était bon. Il lui annonce qu’il la détache si elle promet de ne pas faire de bêtises : ils ne seront pas trop de deux pour les sortir de ce guêpier. Elle demande combien ils sont. Gary Scott répond : trois, et ils sont là pour faire le ménage, des services spéciaux. Il en a reconnu un, il va falloir brusquer un peu les choses. Il lui demande de démarrer. Dans un diner, Vanina Lao demande à l’inspecteur Philips de la police de New York s’il y a un problème. Il lui montre son téléphone : il s’affiche une image de deux personnes en train de faire l’amour, envoyée par Gary Scott. Tous les deux sont surpris : c’est une première, mais plus rien ne les étonne.



C’est au tour du shérif Harry Wood de pénétrer dans le diner, et il rejoint Lao et Philips, ce dernier lui montrant la photographie. Le shérif comprend immédiatement ce dont il s’agit : ce cliché ne date pas d’hier, la gamine c’est Suzane Miller, elle est morte dans le suicide collectif de la secte, elle était encore mineure au moment de son décès. Le type, c’est Bill Grant, le patron de la plus grande chaîne de montage automobile de Denver. Intouchable ! Vanina estime qu’une petite visite à ce Bill Grant s’impose. Wood n’a aucune envie de s’attirer les foudres de ce type à quelques mois de la retraite, il est intouchable, tous les politiciens sont à sa botte. Quelques temps plus tard, en golfette, Lao et Philips rejoignent Grant sur le parcours où il vient de donner un vigoureux coup de club. L’inspecteur présente sa plaque et demande au golfeur s’il se souvient de la photographie incriminante. Ce dernier répond grossièrement qu’ils s’en aillent, et qu’ils disent à Duck qu’il aille au diable, il n’a que faire de leurs intimidations, et il va appeler la sécurité. Soudain, un coup de feu retentit et Philips est touché en plein torse. Il s’écroule par terre, inconscient, ou peut-être pire. Dans les bois, l’agent spécial s’apprête à l’achever avec son fusil à lunette quand il est pris pour cible à son tour. Sa collègue décide de décrocher. La jeune Thaïlandaise avance à découvert et menace Grant de son revolver, lui intimant de mettre à plat ventre, puis elles s’enfuient avec Lao.


Avec ce tome, le lecteur comprend qu’il s’agit d’un diptyque et qu’il va découvrir la fin de l’histoire. L’ambiance reste la même : une intrigue entre polar et espionnage, avec à la fois des policiers, des agents du FBI, des politiques à haut niveau et le suicide collectif des membres d’une secte dont certaines conditions restent à éclaircir. Il s’agit également de la fin de la première aventure d’une nouvelle héroïne du scénariste, basée sur une personne réelle qu’il a rencontrée. Comme dans le tome un, il reste un lien avec Caroline Badlwin : les photographies compromettantes lui avaient été envoyées, et elle apparaît le temps d’une brève case, rappelant que Vanina est son héritière. L’implication de Taymans reste entière dans cette deuxième partie puisqu’il en assure le storyboard, c’est-à-dire le découpage préliminaire des pages, même s’il n’en assure pas la mise en couleurs. Le lecteur familier de la série Caroline Baldwin en retrouve donc les sensations : le goût pour les paysages urbains comme naturels : les quatre cases de la largeur de la page pour l’aéroport, le plaisir des paysages qui défilent alors que Scott traverse une interminable forêt américaine en voiture. Progressivement, le lecteur se rend compte que le récit comporte de nombreux personnages, chacun bénéficiant d’une apparence singulière sans être exagérée, bien maîtrisée par la dessinatrice. Cela se ressent dans le fait que le personnage qui donne son nom à la série n’apparaît que dans vingt pages, moins de la moitié.



La dessinatrice reprend les codes visuels du premier tome, déjà définis par le bédéaste créateur de la série. Elle représente les personnages, entre réalisme et conventions visuelles. Bien sûr les agents gouvernementaux portent des lunettes de soleil et ils ne sourient jamais. Il en va d’ailleurs de même pour la Thaïlandaise porte-flingue pour le compte d’oncle Lao. Et bien sûr l’agente blonde portent des talons même quand elle court pour rattraper Vanina, ou quand elle bat en retraite dans les bois. En revanche, la Thaïlandaise porte des bottes déjà plus adaptées à sa profession. Comme dans le tome un, le gouverneur se prélasse sur un transat au bord de sa piscine, où s’ébattent trois jeunes femmes en monokini très révélateur. Pour autant, les autres personnages féminins sont traités plus normalement, que ce soit Vanina elle-même en jupe et débardeur avec des talons raisonnables, ou bien la serveuse du Diner avec uniforme tout fait normal, l’employée à l’accueil de l’hôpital de Denver, l’infirmière dans sa blouse très sage, et la vice-présidente dans son tailleur taupe (ressemblant toujours à Kamala Harris). De même la dessinatrice continue de reproduire de manière satisfaisante la ressemblance du gouverneur Duck avec Donald Trump. Les postures des personnages correspondent bien à des adultes plutôt qu’à des adolescents surexcités, que ce soit pendant les scènes de dialogues, ou au cours des scènes d’action.


En effet, la dessinatrice suit les visuels préétablis par l’artiste de la série Caroline Baldwin. Dès que la Thaïlandaise emmène Vanina dans le quatre-quatre pour s’enfoncer dans les forêts du Colorado, le lecteur retrouve les paysages en panoramique, la profondeur de champ des zones sauvages américaines, les routes qui semblent sans fin où l’on ne croise jamais personne, une nature à l’état sauvage qui réduit l’empreinte de l’homme à une dimension négligeable, les zones de forêts et de chemins qui sont crédibles dans leur topographie, etc. Il en va de même pour la mise en scène des séquences d’actions : le coup de feu soudain qui retentit sur le parcours de golf et les agents en embuscade dans un bosquet, l’assaut donné au ranch abandonné et les revers de fortune des attaqués et des attaquants, ou encore la course-poursuite dans les couloirs de l’hôpital qui se termine par une personne percutée par une voiture. Là encore, la dessinatrice respecte le ton de la série : des moments d’affrontement physique, des morts, sans romantisation, sans voyeurisme ou délectation de la souffrance, juste la soudaineté brutale… et la réaction de Vanina Lao qui atteste qu’elle n’est pas aguerrie comme l’était Caroline Baldwin. La narration visuelle raconte une bonne série d’action, dans un registre réaliste et plutôt raisonnable.



Le scénariste continue de jouer avec des éléments d’actualité de l’époque et une intrigue originale. Le lecteur a donc aisément identifié la source d’inspiration de ce gouverneur à la mèche improbable, même s’il ne semble jamais avoir été la star d’une émission de téléréalité. De même, la ressemblance de la vice-présidente avec Harris relève de l’évidence, et les allusions au piètre état de santé du président font penser à celui de Joe Biden. Les photographies compromettantes agissent comme écho de certaines facettes des crimes commis par Jeffrey Epstein. La séquence qui clôture ce tome agit comme une sorte de catharsis, résolvant un cas particulier, sans éventualité d’une évolution systémique. En fonction de sa familiarité avec les personnages, le lecteur éprouve une forme de plaisir à les revoir et à en apprendre plus sur eux. Il compatit avec Vanina Lao quand elle comprend que Scott s’est servi d’elle sans vergogne, pour essayer de résoudre une affaire… et pas n’importe laquelle. En effet celle-ci est liée au début de la carrière professionnelle de Gary Scott : cela contribue ainsi à développer le personnage, avec cet échec initial… sans le rendre plus sympathique pour autant. Le lecteur estime rétrospectivement que Caroline n’a pas tant de chance que ça de tomber sur lui. Il s’était également attaché au shérif Harry Wood, un vrai professionnel, impliqué dans son travail, et voyant enfin une retraite bien méritée devenir une proche réalité. Or cet homme s’est lui aussi retrouvé dans des circonstances où le système a été plus fort que lui, où le pouvoir de l’argent l’a contraint à réaliser des actions compromettantes, sans qu’il ne dispose de moyens d’action pour influer sur le cours des événements. En filigrane, court la soif de pouvoir, le pouvoir de l’argent et les puissants qui l’utilise pour arriver à leurs fins, en se sachant au-dessus des lois et inatteignables.


Les auteurs réalisent la deuxième partie de leur polar, avec une narration visuelle solide, et une intrigue nourrie par la corruption d’une partie des élites, semblant presque timide au regard de la réalité, de politiques brutales et d’enrichissements personnels hors de contrôle. Sur cette trame d’enquête à hauts risques, la pauvre Vanina Lao semble dépassée, manipulée et traquée, établissant ainsi ses différences avec Caroline Baldwin… à laquelle le scénariste semble faire ses derniers adieux le temps d’une case… jusqu’au prochain tome en 2026 : Jours de mousson avec Romain Didier et Karla Lazo.



mercredi 7 octobre 2026

Si je t'écris…

Sinon, avec ses pouvoirs, elle te change en crabe ! Ou pire… en surimi !!


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour l’histoire originale et le scénario, et par Denis Bodart pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-huit planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de sept pages comprenant des crayonnés.


Une petite famille arrive à leur maison de location, proche de la mer. Les enfants sont ravis. Le père sort les bagages du coffre, la mère leur demande d’attendre au moins qu’elle ouvre la porte. Elle leur rappelle de faire attention, de ne rien casser ; les enfants en sont déjà à choisir le lit que chacun prend. Louis, le père, est resté dehors à regarder la mer. Sa femme ressort de la maison et va lui parler. Elle lui dit qu’elle sait que revenir ici après toutes ces années lui rappelle plein de souvenirs. Elle continue : Mais si elle croit qu’il est là avec elle, alors qu’en fait il est ailleurs, elle préfère encore qu’il ne soit vraiment pas là. Elle lui prend les bagages des mains, et lui recommande de surtout prendre son temps. Il s’éloigne et va marcher sur la plage, passant au milieu des vacanciers, pour se diriger vers un endroit bien précis. Louis s’arrête alors qu’une falaise se dresse à quelques dizaines de mètres de lui, avec une maison en ruine, haut perchée dessus. Dans sa tête, il entend des bribes de phrases.



Il y a une vingtaine d’années, alors qu’il était encore enfant, Louis jouait sur la plage avec un avion cerf-volant, et il s’était arrêté au même endroit en découvrant cette maison au sommet de la falaise. Il est rejoint par deux de ses copains en maillot de bain, qui lui demandent ce qu’il est en train de faire. Voyant ce qu’il regarde, ils lui expliquent que la vieille qui habite là-haut est une sorcière, et même que tous les soirs elle va au cimetière pour faire des trucs sur les tombes. Ouais ! elle parle avec les morts, elle communique avec eux et tout et tout !! Contre elle, y a que les crucifix, l’eau bénite et tous les trucs de curé ! Sinon avec ses pouvoirs, elle change son interlocuteur en crabe ! Ou pire… en surimi !! Finalement, Louis retourne en arrière avec ses copains pour aller creuser un trou et enterrer celui qui va faire le mort. Ils ont décidé que ce sera Louis, mais celui-ci ne trouve rien de drôle et s’en va en courant pour rentrer dans la maison de vacances, où l’attendent son père José, son tonton Marcel et sa tante. Ces derniers sont en train de préparer le gâteau d’anniversaire. L’oncle a acheté des bougies : elles étaient en promo, du coup il en a acheté deux paquets de vingt-quatre, des belles rouges avec les bobèches assorties, ça faisait plus cher que s’il en avait pris douze, mais il s’est dit que ça servirait toujours, futé non ? Pendant ce temps, le père s’impatiente en ne trouvant pas les allumettes. Chemin faisant, Louis ralentit le pas, car il sait que la surprise l’attend… En effet, alors qu’il monte les marches menant à l’entrée, les trois adultes sont sur le perron, son père avec le gâteau entre les mains et ils chantent : Bon anniversaire !


Une couverture qui renvoie direct à la période des grandes vacances quand on était enfant, enfin pour ceux dont les parents les emmenaient en bord de mer. Une illustration très ouverte, avec un beau ciel rehaussé par des nuages cotonneux, des mouettes en liberté, et un enfant visiblement en arrêt devant cette maison haut perchée sur une falaise. La première page fait entrer de plein pied dans cette ambiance si particulière, avec l’arrivée dans la petite maison de location, l’enthousiasme impatient des enfants, la logistique assurée par les parents, et les belles couleurs de l’été, la luminosité réconfortante, le bleu du ciel dans un horizon dégagé, la promenade le long de bord de l’eau en passant au milieu des vacanciers. Jusqu’à l’arrivée devant la falaise présente sur la couverture, ce qui provoque immédiatement des réminiscences de l’enfance du Papa. Le lecteur constate également que les caractéristiques visuelles sur la couverture se retrouvent à l’identique dans les pages intérieures. Il s’agit d’un mélange déconcertant, entre ce qui s’apparente à des traits de croquis ou d’esquisse, et une rare justesse dans les éléments représentés. S’il s’attache à la falaise, le lecteur observe que les formes sont grossièrement taillées, et que la mise en couleurs vient apporter la sensation relief et d’ombrage. Dans le même temps, il constate que la maison présente une architecture détaillée, et il identifie immédiatement le jouet que tient l’enfant, ainsi que les restes d’un filet de pêche avec ses flotteurs.



Cette façon de tracer certains éléments avec des traits un peu bruts se retrouvent tout du long du récit : des petits traits secs marquant des plis de peau, d’autres traits très fin comme pour figurer une joue mal rasée, ou une ombre portée irrégulière, l’ombre elle-même de Louis adulte projetant une zone grisée au sol avec de grands traits au crayon gras à l’intérieur, les traces du reflux sur le bord de la plage avec ces même traits de crayon gras, les formes très vagues de fumée à l’extrémité de la cigarette de José le père de Louis, le fort impact des gouttes de pluie sur le rebord d’une terrasse, etc. Tout cela donne une sensation de dessin réalisé sur le vif, un reportage en temps réel dans une cellule familiale sans chichi. Ce mode de représentation fait des merveilles lors de la tempête, pour montrer sa force naturelle. Dans le même temps, l’artiste réalise une mise en couleurs qui semble toute simple en surface, naturaliste, tout en prenant en compte l’ambiance lumineuse. S’il s’y attarde un moment, le lecteur se rend compte que les compositions de couleurs présentent les mêmes caractéristiques que les dessins : rapide et grossière par endroit, et en fait sophistiquée avec des touches de couleurs donner du volume, des dégradés d’une rare discrétion pour souligner un relief ou un changement progressif de luminosité, et une approche plus impressionniste que naturaliste, en particulier lors des séquences nocturnes. Dans le même temps, le dessinateur effectue un travail d’une intelligence incroyable sur le choix des accessoires, que ce soit l’avion cerf-volant ou les modèles de voiture, en cohérence avec la période mise en scène, qu’il est possible de dater grâce à un article de Salut les copains, et un de Podium, qui évoquent le mariage à venir de Sheila & Ringo qui aura lieu en février 1973. Le lecteur en déduit que le récit se déroule à l’été 1972.


Au fil des planches, le lecteur éprouve la sensation que cette bande dessinée a été réalisée par un unique créateur, plutôt que l’association de deux. La balade sur la plage dégage une sensation organique, avec la bizarrerie de Louis short et teeshirt, avec ses sandales au pied, alors que tout le monde est en maillot de bain. Il en va de même pour les interactions des garçons entre esprit de groupe et intolérance vis-à-vis de celui qui ne souhaite pas participer. La petite cellule familiale fonctionne également de manière normale et banale, entre José le père, Marcel le tonton et la tata. Le lecteur se laisse gagner par l’ambiance de vacances, et il prend le temps de regarder les passants et les autres vacanciers. Il fait la queue sans impatience dans la boulangerie, en faisant preuve de tolérance vis-à-vis de cet Allemand qui demande si la baguette est bien française. Il sourit en voyant le joli couple de jeunes adultes se tenant la taille en marchant dans la rue, ou encore les adultes plus âgés ayant pris de l’embonpoint et se livrant au farniente sur la plage. L’apparence de la sorcière le remplit tout autant d’aise avec sa chevelure folle, son nez qui ne peut pas passer inaperçu et la décoration un peu lourde de sa maison. Mine de rien, la narration visuelle s’’avère riche et d’une justesse extraordinaire.



Une vingtaine d’années après, Louis devenu adulte, marié et père de famille, se retrouve sur cette plage qui l’a tant marquée. La séquence d’ouverture touche le lecteur au cœur, par la compréhension dont fait preuve son épouse : son empathie qui lui permet de comprendre que son mari doit faire la paix avec un souvenir irrésolu, par lui-même. La vision de la demeure de la sorcière, même si elle tombe en ruine, produit son effet madeleine de Proust, et les souvenirs remontent à la surface, cet été de 1972. En peu de mots, le scénariste sait établir le personnage du père, de la tante et de l’oncle, leur relation familiale apaisée et compréhensive, ainsi que l’existence d’un conflit intérieur chez le jeune Louis. Le lecteur perçoit bien son malaise : la colère rentrée qu’il ne maîtrise pas toujours, et en même temps la véritable affection qu’il porte à son père, la distance créée par la différence d’âge entre lui et son oncle et sa tante, et en même temps leur affection pour lui. Avec un soupçon de perspicacité, le lecteur se doute bien de l’absence qui mine ce jeune garçon, sans pouvoir mesurer l’intensité de sa douleur. Le récit est raconté comme une aventure de Louis, entre épreuve initiatique, décision de braver les interdits, et confection d’un plan pour mettre en œuvre une action de la dernière chance. Les auteurs savent rendre Louis touchant, même si le lecteur ne dispose pas des toutes les informations pour comprendre sa détermination inflexible. Fidèle à lui-même, le scénariste apporte une résolution reposant sur la compréhension, la compassion et l’empathie.


Une petite histoire d’un homme qui revient sur les lieux d’un été au cours duquel il a réalisé des actions qui l’ont marqué à vie. Une narration visuelle qui ne paye pas de mine en surface, qui s’avère d’une justesse épatante à la lecture, à la fois pour son équilibre entre dessins sur le vif et faire passer aussi bien les états d’esprit avec naturel, et reconstituer une époque et une ambiance de vacances. Une remontée de souvenirs chargée d’émotions qui submergent le personnage, la survenance d’une détermination implacable pour saisir une occasion unique de pouvoir apaiser une douleur insupportable. Un processus de catharsis inabouti, et très touchant.



mardi 6 octobre 2026

Ballade pour un bébé robot

C’est du chaos que naît la grandeur.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il compte deux cent trente-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire, paru en 2015.


Prologue. La planète n’avait pas vraiment de temps. Quelque part dans l’univers lointain, on l’appelait HIX 719563c. Stable sur son orbite, climat tempéré, atmosphère tempérée. Elle fut frappée par les myriades de graines microscopiques, et les rayonnements électromagnétiques qui les accompagnaient. Une dose infime de matière, un éclair bourré d’informations. La première phase du plan de colonisation fut longue, très longue. Par diffusion dans le sol, par réactions chimiques, à distance. Il s’agissait de mettre en place un réseau, des réseaux, des zones de synergie entre graines. Des forces coordonnées purent se constituer, des programmes s’exécuter, des informations se transmettre, puis se reproduire, se généraliser et envahir peu à peu l’espace. Puis apparurent des bourgeonnements et des unités autonomes, parcourues de circuits électroniques, se reproduisant sans cesse et se complexifiant peu à peu, expérimentant de nouvelles combinaisons, formant des masses critiques et grouillantes de matière organisée, agitée de courants et de mouvements, soumise à des règles de compétition interne et de sélections draconiennes. Quand un seul fut atteint, des réactions chimiques de grande ampleur se mirent en place puis s’emballèrent, transformant l’atmosphère et les océans au cours des siècles. Puis les unités autonomes se regroupèrent, s’assemblèrent, se combinèrent, se structurèrent selon un rythme de plus en plus effréné.



Des organismes apparurent, à la fois organiques et minéraux, et commencèrent à bouger, agir, nager, se battre, se déchirer, se protéger. Ils se mirent à vivre et mourir, à se reproduire, toujours soumis à des règles de sélection d’une violence inouïe. Il fallait aussi vivre un plan dont les règles globales avaient été édictées et encodées bien loin. Les formes se diversifièrent et plus, et comme cela avait été édicté apparurent des êtres que l’on aurait qualifiés d’humanoïdes. Leur intelligence se développa, se perfectionna, portée par des circuits électroneuronaux que le hasard se chargea d’optimiser. Des langages de communication électroniques de plus en plus sophistiqués apparurent jusqu’à ce que les êtres ainsi créés puissent s’organiser en bandes, s’affronter et s’aider, réfléchir, éprouver des émotions, créer ; et aussi, prendre connaissance des instructions qui avaient été encodées dans leur origine même. Nous les appellerons les Robots. Façonnés à l’image d’une créature lointaine, enfants de la volonté et du hasard tout à la fois. Ils partirent à l’assaut des coins les plus reculés de la planète, mirent en place des structures politiques et sociales, des technologies, des coutumes, que personne n’avait planifiées. Ils écrivirent de mémorables pages d’histoire dont ils étaient les seuls témoins, conscients cependant de leur devoir de maîtriser leur terre, New Earth, et de tout mettre en place pour accueillir ceux qui y viendraient en jour. Et jusqu’à ce jour, ils se sentiraient désespérément seuls.


La première collaboration de ces deux créateurs constituait un projet de nature biographique portant sur Werner Heisenberg (1901-1976), Alan Turing (1912-1954), Leo Szilard (1898-1964), et Hugh Dowding (1882-1970). Ici, il s’agit d’une œuvre de fiction, un véritable roman, dense, dans le genre littéraire de la science-fiction, avec des vrais morceaux de science, dans le domaine des mathématiques pour être précis. Le plaisir de lecture et la compréhension de l’œuvre dépendent pour partie de la familiarité du lecteur avec certains mathématiciens et certains concepts, ou de sa curiosité pour aller se renseigner plus avant. Certains apparaissent de manière explicites : la lemniscate de Jacques Bernoulli (1654-1705) est présentée par un personnage. Un autre raconte par le détail l’erreur dans la mesure de la longueur du méridien terrestre par Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804). De manière inattendue, le dessinateur parvient à intégrer des illustrations donnant à voir une autre facette de ce que raconte le texte, Baudoin se prêtant de bonne grâce à l’exercice d’inclure des éléments graphiques scientifiques.



D’autres notions requièrent d’être déjà familier, ou de se montrer attentif. L’exposé sur la vie des parents d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), qualifié du plus grand mathématicien du monde, sans plus de détails sur ses accomplissements. Ou encore, en passant, le lecteur relève le terme de Paradoxe de Banach-Tarski. Soit il passe sans plus y prêter attention, soit il se dit que cette appellation semble trop réelle pour avoir été inventée, et il est alors parti pour une exploration nécessitant de solides bases en mathématiques : un théorème, démontré en 1924 par Stefan Banach et Alfred Tarski, qui affirme qu'il est possible de découper une boule de l'espace usuel R^3 en un nombre fini de morceaux et de réassembler ces morceaux pour former deux boules identiques à la première, à un déplacement près. Le récit comprend également des références culturelles, à commencer par celle à la chanteuse Béatrice Tekielski, dite Mama Béa (née en 1948) et à son album Pour un bébé robot paru en 1978, ainsi qu’à la chanson donnant son titre à cette BD, et dont les paroles sont lues par les deux principaux robots (ou personnages). Sont également mentionnés Henri Tachan, Gribouille, Jean Guidoni, Jacques Brel, Juliette Noureddine, Leny Escudero, Catherine Ribeiro. Ou encore cette évocation un peu trop concise pour être pleinement accessible au commun des mortels, du jeu de la vie, un jeu de simulation cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970. Le lecteur sent bien que le récit est porté par les connaissances et les compétences mathématiques du normalien. Dans son introduction, il précise que même la mise en scène de la chanteuse Mama Béa provient de l’amour que son père portait à ses albums et à ses chansons.


Dans le même temps, cet album est également du pur Baudoin. Au fil des séquences, le lecteur acquiert la conviction que la narration visuelle n’aurait pas pu être réalisée par un autre bédéaste, ou que le sens même s’en serait trouvé significativement différent. Le lecteur familier de l’artiste reconnaît immédiatement son usage délié et du pinceau, les parties de dessins réhaussées à l’encre. Il remarque que l’artiste a recours à d’autres techniques comme l’estompage ou les zones de noir profond et épais, et même parfois des formes qui semblent comme esquissées au crayon. Il constate à quel point le récit et le texte poussent le dessinateur dans ses retranchements et le font sortir de sa zone de confort : illustrer la genèse d’une vie artificielle et basée sur le silicium plutôt que le carbone, représenter des équations mathématiques et des circuits imprimés. Imaginer l’apparence des robots, de leur civilisation, d’autres vies extraterrestres, de modes de communication qui ne passent pas par la parole, de tout un monde virtuel à base d’algorithmes et d’échanges de données. Certes, ce bédéaste avait réalisé quelques bandes dessinées de science-fiction au début de sa carrière, toutefois le présent défi prend une ampleur d’une ambition démesurée. Dans son introduction, le Normalien évoque deux ans de travail, et le lecteur ressent qu’il s’agit bien d’une collaboration, et que Villani a pu suggérer des possibilités visuelles pour certains passages, en particulier le processus entièrement dématérialisé, et donc conceptuel, de vote et d’intégration de l’élu dans le Système. Dans d’autres passages, il peut reconnaître la sensibilité artistique du dessinateur (par exemple Aristide Briant par Toulouse Lautrec), ou de son histoire personnelle.



Un temps d’adaptation est vraisemblablement nécessaire au lecteur pour la densité du texte très écrit pouvant faire penser parfois à la science-fiction des années 1970, ou les dessins entre BD de SF de la même époque, compositions baroques et trip étrange. En même temps, ces deux créateurs sont en phase, et le tout est supérieur à la somme des parties. Le lecteur identifie aisément les deux principaux personnages, les robots North 2 et Quang 1, le fait qu’il s’agit d’une enquête de type policière sur un mouvement de rébellion ayant pour objectif de saboter une élection à venir. Les dessins communiquent parfaitement la sensation étrange d’une civilisation artificielle bien que de forme humanoïde. L’enquête part avec un indice semblant incompréhensible aux robots (la référence à une chanson de Mama Béa), et un nombre pioché dans le cerveau électronique d’un révolutionnaire. Le récit s’avère aussi riche sur le plan des références et des idées, que visuellement. Mais que vient y faire Betty Boop (personnage créé en 1930 par Max Fleischer & Grim Natwick), ou plutôt que symbolise-t-elle ? Qu’est-ce qui vaut à Yahya Ould Hamidoune (1947-2011) d’être mentionné dans le récit ? Petit à petit la nature du complot apparaît, ainsi que le grain de sable métaphorique qui génère un besoin de révolution dans une société aussi connectée et avancée. Les auteurs sont en très grande forme, utilisant ce genre littéraire pour parler de ce qui leur tient à cœur, pour sonder le fonctionnement d’une société. Ils évoquent aussi bien ce qui fait la grandeur culturelle de la France (en particulier le principe de Liberté), que le mode de fonctionnement du Système qui gouverne cette société de robots. S’il en est familier, le lecteur se rend compte que Villani a transposé le principe de fonctionnement d’un grand modèle de langage (LLM, une intelligence artificielle itérative) de manière intelligente et pertinente à un mode décisionnel de gouvernance. Ces deux créateurs se sont bien trouvés, faisant preuve l’un autant que l’autre d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une implication peu commune. L’enjeu du récit fait penser à une phrase de Milan Kundera (1929-2023), dans La valse des adieux (1976) : Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre.


Une association entre un mathématicien de très haut niveau et un bédéaste accompli et humaniste qui contient en elle la promesse d’une œuvre ambitieuse. Un début de lecture qui peut faire penser à un récit de science-fiction des années 1970, avec un texte dense et des illustrations flirtant avec le psychédélisme. Au fur et à mesure qu’il s’adapte à cette narration particulière, le lecteur se trouve emporté par la solidité du monde créé, sa cohérence et son intelligence, et par la poésie des images à la fois inattendue et évidente. Au travers d’une enquête policière sur une conjuration menaçant l’ordre de cette société, les auteurs rendent aussi bien hommage à des mathématiciens qu’à une chanteuse française des années 1970, en montrant clairement comment fonctionne ladite société de robots, et l’implication de sa perfection évolutive. Du grand art, de la vraie science-fiction intelligente et sensible, et par effet d’image inversée, un regard mature sur la société humaine.