Et le business couche avec tout ce qui rapporte.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Lisa Mandel pour le scénario et par Tanxxx pour les dessins. Il comprend cent-vingt planches de bande dessinée.
De nuit dans une petite ferme isolée dans la campagne française, avec sa cheminée qui fume. Il est tôt le matin et Tatiana prend la cafetière Moka sur la gazinière et sert son époux dans son bol. Il lui pelote les fesses et elle s’assoit sur ses genoux, il lui pelote le sein droit. Elle repousse gentiment sa main, et lui qu’elle va chercher sa veste ; il la reprend : SA veste, on dit une veste. Elle l’accompagne sur le perron du petit pavillon et il lui rappelle de ne pas oublier de réveiller sa fille, elle doit nourrir les bêtes. Et il ajoute qu’elle n’a pas intérêt à le faire à sa place. Elle répond qu’elle est d’accord, et qu’il devrait arrêter de crier, car il fait s’enfuir tous les animals. Tout en s’éloignant, il marmonne : les animAUX. La jeune épouse ukrainienne rentre à l’intérieur mont à l’étage et réveille Marie qui est encore au lit. Elle dit à l’adolescente qu’elle doit se lever, et la jeune femme se redresse et embrasse sa belle-mère, lui fait observer qu’elle est gelée, et l’invite à la rejoindre dans le lit. La jeune épouse se déshabille, rend le baiser, s’allonge, prend un CD et met la musique à fond. À quelque distance de là, fusil en bandoulière, le mari va pour s’allumer une cigarette et constate qu’il n’a pas sa boîte d’allumettes. Il décide de retourner le prendre à la maison.
Le mari arrive rentre et prend les allumettes sur la table à l’entrée, il est assailli par la musique tonitruante, crie pour qu’elles la baissent. Il ne se passe rien, il monte à l’étage et il découvre les deux femmes allongées, la plus jeune faisant une gâterie à la seconde. Toujours avec la musique assourdissante, il prend son fusil et tire. Mais il trébuche et tombe en arrière, sa tête heurtant le bord d‘une étagère, sous le regard horrifié des deux femmes, la balle touchant la main de Marie. L’instant d’après, M. Michaud gît inconscient sur le sol, peut-être mort, et Tatiana coupe la musique. Les deux s’habillent rapidement, prennent l’argent dans la boîte de conserve qui sert de cachette, et s’enfuient à moto à travers bois. Au beau milieu de la forêt, Marie demande à Tatiana d’arrêter la moto, elle a trop mal à la main. La jeune ukrainienne se met à parler dans sa langue natale. L’adolescente exige qu’elle parle en français, puis ajoute gentiment qu’elles vont s’en sortir. L’épouse dit qu’elle ne veut pas aller en prison. Elle est sûre qu’il est mot, il ne bouge plus partout et tout son sang partout. Marie suggère qu’elles pourraient peut-être vendre la mobylette et acheter de faux-papiers. Tatiana estime que même si elles la donnaient, les gens n’en voudraient pas, sans parler du coût des faux papiers. Elle se lève et s’éloigne pour aller se soulager. Marie remonte la fermeture éclair de son blouson, puis se rend compte que sa belle-mère est partie depuis quelque temps. Elle se lève pour aller la rejoindre. Puis elle en entend le bruit de la moto. Elle court, essaye d’arrêter Tatiana mais se fait repousser, et finit abandonnée.
Un style de dessin un peu naïf avec des aplats de noir qui peuvent être massifs et une forme de franchise visuelle sans fard, pour une histoire qui commence avec un accident mortel et qui continue avec une femme qui s’envoie des gorgeons au bar jusqu’à ce que le barman refuse de la servir, qu’elle rentre chez elle et vomisse sur le trottoir après quelques dizaines de mètres. Le charme féminin en prend un coup, ou plutôt il s’exprime très différemment de d’habitude. D’un côté, il y a de la nudité féminine (et masculine) ; de l’autre côté, la mise en scène s’effectue au travers d’un regard débarrassé du regard masculin. Cette lecture génère des sensations très différentes : à l’évidence, ces deux femmes, Marie Michaud et Adrienne, vivent pour elles-mêmes, sans l’injonction sociale de plaire aux hommes. Dans le même temps, leurs vies sont soumises aux diverses contraintes sociales aussi bien économique qu’affective qui s’imposent à elles. Suite à un accident, la première se trouve contrainte de fuir une cellule familiale un peu glauque : une mère biologique sur laquelle le lecteur n’apprendra rien, un père imposant un mode de vie, se montrant violent, ayant cherché une femme sur internet. La seconde a surpris son conjoint au lit avec une amante avec qui il a décidé de vivre ensemble : elle bossait à l‘œil dans sa boutique et vivait dans son appartement, depuis dix ans. Elle s’est retrouvée sans plus rien : plus d’appartement, plus de mec, plus de boulot, obligée de squatter dans l’appartement de sa grand-mère.
Un titre qui ressemble à une étrange alliance de mots, rapprochant le sentiment du beau de l’action de suivre quelqu’un pour le surveiller. Une couverture qui met en avant une femme en jupe en train de se maquiller et son ombre qui ne correspond en rien à sa silhouette, évoquant une femme plus jeune aux allures de garçonne. Le récit s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue du ciel en biais de la ferme. Le dessinateur opte pour un noir & blanc, sans nuance de gris, cette image semble comprendre des spécificités propres aux comix, par exemple des formes simplifiées et du noir très dense. Ainsi l’un des pans du toit apparaît comme un rectangle blanc dépourvu, il en va de même pour a zone en terre devant la maison à un étage. L’artiste joue également avec des perspectives forcées, par exemple dans la troisième planche avec un chemin parfaitement rectiligne finissant sur une ligne d’horizon parfaitement horizontale. Il joue également avec certains éléments du décor : les troncs bien verticaux des arbres formant comme une sorte de rideau, ou de toile de fond sur la scène d’un théâtre. Plus loin dans la chambre d’Adrienne, les murs sont striés de fines lignes parallèles très rapprochées, avec un effet artificiel, pouvant être perçu comme de très fins barreaux. Le lecteur retrouve cette approche géométrique également dans le dallage de la cuisine de la mère d’Adrienne avec un damier de carrés noir & blanc. Il remarque de temps à autre l’usage d’ombres chinoises. Il se rend compte qu’il est particulièrement sensible à aux aplats de noir, parfois massifs, pouvant servir de fond noir à plusieurs cases d’affilée, renvoyant à des maîtres de comics indépendant comme Charles Burns ou Chester Brown, Joe Matt.
L’artiste fait évoluer ses personnages dans des lieux solidement décrits, même s’ils comprennent une forme de naïveté, avec des accessoires très concrets. Par exemple la cafetière de modèle Moka et la gazinière, le modèle de chaîne stéréo, la moto qui s’apparente plutôt à une mobylette, l’aménagement du bar où Adri s’en met une, le motif des draps du lit double d’Adri, le modèle de téléviseur qui passe par la fenêtre, la banquette en cuir d’un autre bar, le petit bibi juché sur le sommet de la tête de la maman d’Adri, la montagne en toc avec un crâne géant servant de décor au film de Dick Demon, les divers sacs d’emplette de deux femmes après une paye bienvenue, etc. De temps à autre, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu avec une vision surprenante, par exemple cette page très réussie de six cases, consacrée à la mue d’une chenille en papillon. Le lecteur sent que les deux principaux personnages gagnent immédiatement sa sympathie par leur réelle humanité, et en particulier leurs défauts. Le dessinateur met en œuvre une direction d’acteurs sans romantisation, avec des expressions de visage qui en disent long sur leur état d’esprit. Tatiana répondant patiemment à son époux qui vient encore de la reprendre sur une faute de français, en lui tournant le dos et en levant les yeux au ciel. L’air ahuri du même mari découvrant sa femme au lit avec sa fille, entre horreur totale devant ce qu’il considère comme un acte contre nature, panique totale quant à ce qu’il doit faire, et recours à son fusil pour mettre fin à cette abomination. Air d’innocence totalement factice de Marie pour donner le change au conducteur du bus, alors qu’elle est persuadée d’avoir tué son père et que ça se lit sur son visage. Moment totalement pathétique d’Adrienne vomissant sur le trottoir et tombant dedans. Nouvel air angélique, cette fois-ci pour Adri essayant de convaincre son ex qu’elle est totalement calme pour entrer dans son appartement. Contentement peu commun d’Adri commandant un second verre aux frais de son frère. Consternation de Marie découvrant dans quel genre de film tourne ledit frère. Concentration décontractée d’Adri maquillant l’engin d’un acteur pour en faire un zombie. Etc.
Une jeune femme tout juste adulte fuyant une mort dont elle estime être coupable, et une femme d’une dizaine d’années de plus, bien paumée, s’accusant de nombreuses erreurs de parcours comme vendre de la drogue devant un lycée, vendre son corps pour se procurer de la drogue, voler les dents en or d’un cadavre, etc. Le lecteur prend plaisir à les voir apprendre à se connaître, sans coup de foudre romantique. La mère d’Adri s’inquiète de la manière dont son fils semble bénéficier de revenus sans travail fixe. Marie s’improvise détective, pas douée, repérée dès sa première filature. Et… Contre toute attente, cela mène chacune des deux femmes à un emploi stable, l’une comme maquilleuse pour films à caractère pornographique, l’autre comme détective privée grâce à son allure garçonne. La scénariste sait doser avec doigté ses ingrédients, entre intrigue premier degré peu plausible, et humour découlant de cette logique. Le lecteur succombe immédiatement à ce mélange de situations politiquement incorrectes, à ces drames catastrophiques mais pouvant être surmontés, à cette malchance qui les conduit vers des situations entre loufoque et risqué, où elles se trouvent entièrement dans leur élément, à une association de talents les amenant à imaginer une offre commerciale peu banale : Pour cinq épilations, une filature gratuite. Le tome se termine sur un autre meurtre et une arrestation qui sonnent comme une morale, celle où l’entraide offre un salut, alors qu’un comportement égoïste mène l’individu à la ruine.
Une couverture et un titre pour le moins peu vendeurs, et peu explicites. Des premières pages qui évoquent immédiatement les comix, des bandes dessinées underground américaine, avec une esthétique très marquée. Une intrigue qui commence par un rapport homosexuel et une mort idiote, pour enchaîner avec une femme bourrée vomissant sur le trottoir. Au moins, cette lecture ne sera pas fade… Une narration visuelle solide avec des personnages bien incarnés, et une touche de (fausse) naïveté dans les décors et les perspectives. Une intrigue bien menée dans laquelle Marie & Adrienne resplendissent de tous leurs défauts, et de leurs imperfections très humaines. Irrésistible.




























