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mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



jeudi 5 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2)

On peut dire qu’Amy était une aberration de l’administration Sikk !


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-508 statues souriante (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Samedi quatre septembre 1999. Sur l’un des quais de l’Hudson à New York, de nuit, Domenico Coracci s’emploie à faire rouler une voiture jusqu’à l’extrémité de la jetée pour la faire couler, tout en se mettant à l’abri pour ne pas être entraîné. Il réalise sa mission avec succès, pendant qu’Angelo Frazzy téléphone à la candidate Meredith Bambrick. Ce chef mafieux explique à la candidate républicaine au poste de gouverneur de l’État de New York, qu’il voulait lui souhaiter une excellente nuit, qu’elle peut dormir sur ses deux oreilles, car ses derniers ennuis sont en train de se dissoudre dans l’eau de l’Hudson. Il continue son monologue : Inutile de le remercier, il ne l’a pas fait pour elle ; mais parce qu’il est hors de question pour leurs amis de foirer une autre élection alors qu’ils ont toutes les chances de l’emporter. Maintenant, il faut qu’elle l’écoute : Est-ce que sa famille est auprès d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle les regarde : ses trois garçons et ce pauvre abruti d’Alvin qui n’a jamais compris qu’elle l’a épousé seulement pour donner le change. Elle doit les regarder avec toute l’affection dont elle a appris à être capable, et ne plus les lâcher de ses yeux pendant les trois mois qui viennent. Il veut que ses électeurs continuent de voir en eux la famille idéale. Il finit par une menace explicite : si elle retourne voir une de ses amantes, un malheureux accident viendra mettre fin à son existence dorée avant qu’elle n’ait vu se lever l’aube du XXIe siècle.



Le lendemain matin, Adam Füreman est en train de conduire sur une des autoroutes urbaines de New York, tout en téléphonant à son compagnon hospitalisé, l’avocat Cyrus Chapelle. Il lui explique qu’il est hors de question qu’il lui amène ses dossiers, et qu’il doit se reposer. Le poste de télévision de sa chambre annonce qu’un sondage, réalisé après les déclarations déroutantes de Lou Mac Arthur, révèle un recul de quinze points des intentions de vote en sa faveur. Dans l’entretemps, Füreman est arrivé à sa destination : le centre pénitencier de Rykers Island. Dans la chambre, une personne a pris la télécommande des mains de Chapelle pour éteindre la télévision : l’infirmière Angela Twist se présente à l’avocat. Ce dernier explique qu’il ne souhaite pas la rencontrer pour l’interroger, car le témoignage de l’infirmière leur pose problème. En effet, même s’il peut épargner à M. Logan de longues années de prison, il induit que son client a bien tué ces pauvres gens. Or M. Logan est innocent, c’est ce que ce procès doit leur permettre de démontrer !


À l’issue du premier tome de ce deuxième cycle, le lecteur était déjà fortement investi dans l’intrigue avec une envie irrépressible de savoir comment les événements allaient tourner pour le pauvre Joshua Logan, et aussi de découvrir ce que venait faire la destruction du donjon de dominatrice de Carol Ann Stone, installé dans une ancienne zone industrielle. Il se doute que la scène d’introduction est directement liée à ce mystère : les auteurs continuent de mettre en scène Angelo Frazzy, responsable d’une organisation criminelle de premier plan à New York, et personnage irrémédiablement du côté des méchants. Plusieurs séquences déroulent ce fil : une nouvelle élection se prépare, celle de gouverneur de l’État de New York, et le crime organisé a la ferme intention de se remplumer à cette occasion en soutenant son candidat, à savoir Meredith Bambrick, que Frazzy fait chanter. Le lecteur assiste impuissant à ces manœuvres de chantage, d’intimidation, d’usage de la violence en bande organisée pour imposer sa volonté par la force, et autres horreurs. L’artiste réalise des mises en scènes et des illustrations très factuelles, avec une légère saveur de film de gangster, assez élégante et bien dosée pour ne pas tomber dans la caricature. La morgue de Frazzy quand il appelle Bambrick, le manque d’assurance de Coracci, ses difficultés à faire face aux imprévus et autres grains de sable, l’atroce efficacité du gang auquel Frazzy fait appel pour faire rentrer dans le rang des travailleurs clandestins, etc.



Par automatisme, l’attention du lecteur se focalise sur le toujours charismatique Joshua Logan, même s’il se trouve plus empêché que jamais, incarcéré, accusé du meurtre de cinq cent-huit personnes, dont le célèbre boxeur Steven Providence, cher au cœur de tous les Newyorkais. Mais voilà, il s’est livré à la police, il a placé son destin entre les mains des juges, et de son avocat Cyrus Chapelle. Ce dernier a été roué de coups au point de finir à l’hôpital car il cochait vraiment trop de cases : afro-américain, homosexuel et défenseur du pire criminel de l’histoire des États-Unis, ou moins dans le top dix. À nouveau, le lecteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il ne reste à ce personnage que des entretiens avec son avocat, Ha ben non, celui-ci est cloué dans un lit d’hôpital, donc avec le compagnon de Cyrus, qui n’est même pas avocat mais journaliste. À eux trois, Joshua, Cyrus et Adam, ils se partagent vingt pages, moins de la moitié de ce tome. Alors même que ces passages s’apparentent à des discussions, des questions, l’un ou l’autre personnage qui raconte, la narration visuelle offre des mises en scènes variées. L’osmose entre scénariste et dessinateur a atteint un niveau similaire à celui d’un auteur complet. Les dessins montrent les personnages en action, pendant que les questions-réponses apportent des renseignements supplémentaires, des commentaires, ou bien les personnages sont en train de faire autre chose en même temps (comme conduire en téléphonant, ou pousser un fauteuil roulant dans les couloirs d’un hôpital), ou encore plus classique sous la forme d’un retour dans le temps. Tout en en apprenant plus sur la manière dont les autres personnages essayent de comprendre ce qui s’est passé le quatre novembre 1997, le lecteur voit passer le flux de véhicules sur une énorme autoroute urbaine, puis passe le point de contrôle à l’entrée du centre pénitencier de Rykers Island, pousse le fauteuil roulant de Cyrus Chapelle, pénètre dans le parloir de la prison, assiste à un cambriolage qui a mal tourné en 1965, et s’interroge sur le fonctionnement des contrôles d’accès de l’hôpital.


Pendant ce temps-là, à l’extérieur, les autres personnages s’activent. Le lecteur se trouve fort aise de découvrir la scène introductive qui vient éclairer cette histoire de dominatrice. Angelo Frazzy reste un individu méprisable, sa vilenie ne fait aucun doute… encore que les auteurs seraient bien capables d’avoir des révélations sous le coude qui changeraient complètement le regard du lecteur sur cet homme. En attendant, Frazzy se trouve complètement libre de ses mouvements, d’orchestrer des crimes et des exécutions comme bon lui semble sans se salir les mains. Comme dans le premier cycle, les élections à venir recouvrent des enjeux et dépendent de mécanismes invisibles aux yeux du grand public. En la découvrant dans son salon vaste et luxueux, le lecteur éprouve immédiatement de la commisération pour Meredith Bambrick, victime d’un chantage mené par le crime organisé, et dont la vie est une mascarade pour cacher ses orientations sexuelles profondes. En trois cases, le dessinateur a établi sa respectabilité de façade dans la haute société.



Puis viennent deux autres personnages : un homme et deux femmes. Une première gothique, avec la langue bien pendue, et une verve insolente des plus réjouissante. Lucy Bulmer enchante tout de suite le lecteur avec sa mèche de cheveux roses, sa tenue de Lolita, bas résille compris, et son discours en faveur des enfants pauvres. Il la découvre dans une grande artère de New York, en train de tracter pour le candidat démocrate, ce qui la place de facto dans le camp des bons, ou tout du moins sur un piédestal moral. Son capital sympathie augmente encore, alors qu’elle tourne en dérision un jeune adulte de son âge jouant les gros durs, et à nouveau encore lorsqu’elle comprend que l’individu qu’elle a tourné en dérision est un vrai criminel dangereux. Ce dernier, Domenico Coracci, est immédiatement à la fois répugnant et sympathique. Le lecteur peut le voir abuser de sa position dominante, et en même temps lire une forme d’inquiétude sur son visage. D’un côté, il accomplit les sales besognes pour le parrain ; de l’autre le contrôle de la situation lui échappe régulièrement, jusqu’à ce qu’il se fasse même gazer à la bombe lacrymogène par une donzelle. À nouveau la complémentarité des deux créateurs fonctionne à merveille, la réaction de Domenico à la promesse d’une partie de jambes en l’air faite par Lucy est aussi drôle que touchante, et laisse supposer qu’il est encore vierge. Sa sœur Dalia Coracci se comporte également comme un personnage immédiatement attachant : que ce soit sa corpulence, le mimétisme vestimentaire avec Lucy, ou ses réactions passant de l’effroi en découvrant la présence de son frère, à la rapidité de la mise en œuvre d’une stratégie d’amadouement éprouvée.


Le lecteur fait également connaissance avec Ashok Kusain, un travailleur immigré clandestin dans un atelier de confection. Les auteurs développent ainsi leur thème de l’état social dans un autre axe. Ils mettent en scène les conditions de travail précaires et tayloristes, l’absence de toute couverture sociale, la dépendance totale à un employeur lui-même soumis à des pressions rendues insupportables par le caractère illégal des conditions d’emplois, les actes de prédation du crime organisé, et l’impossibilité de se tourner vers la police. Le lecteur observe le sort s’acharner sur Kusain, en établissant automatiquement le parallèle avec Joshua Logan. La situation de ce dernier se révèle tellement inextricable qu’Adam Füreman, le compagnon de Cyrus Chapelle, en vient à lui dire que : Ou bien Logan leur raconte mensonges sur mensonges depuis qu’ils ont repris son dossier et il doit conseiller à Cyrus de se retirer de cette affaire… Ou bien Logan leur dit la vérité sur sa vie et alors, il y a quelque part un dieu qui le déteste comme rarement un dieu a détesté un être humain. Dans les deux cas, Füreman a peur qu’ils ne puissent plus grand-chose pour lui !!! En filigrane, le thème de la réalité des faits continue de se développer : le lecteur a assisté à leur enchaînement dans le cycle I, et il constate à quel point il est difficile de donner un sens à cet écheveau après coup, sans y avoir assisté, sans pouvoir avoir la certitude de la fiabilité des déclarations des uns et des autres.


Ce deuxième tome du deuxième cycle comble l’horizon d’attente du lecteur, tant sur le plan de l’intrigue que sur la qualité de la narration visuelle. Dessinateur et scénariste racontent comme s’ils n’étaient qu’un seul créateur, ayant conscience qu’il s’agit d’un art visuel. Le lecteur le ressent dans le langage corporel des personnages, dans la variété des situations, dans la répartition des informations entre cases et texte. Le questionnement sur la reconstitution d’une succession complexe de faits passés continue de mettre en lumière les obstacles innombrables à surmonter pour accéder à une vérité consolidée. Le questionnement politique sur la solidarité institutionnelle dans une société se poursuit avec la situation d’un immigrant illégal travaillant dans un atelier de confection. Formidable.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



lundi 2 février 2026

Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie.


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins.


Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers.



Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer.


Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue.



Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ?


Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines.



Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur.


Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.



jeudi 29 janvier 2026

Santiag T05 Le retour

Ce qui rampe relève la tête à présent.


Ce tome fait suite à Santiag, tome 4 : De l'autre côté du rio (1995) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit du dernier tome d’une pentalogie et de la conclusion finale du récit. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011. Cette pentalogie a été rééditée en intégrale, celle-ci comprend un nouvel épilogue de douze pages, réalisé en 2007.


Dans son lit, Tossie est réveillé par le bruit de moteur d’une voiture. Elle demande : Papa ? Elle voit des lucioles entrer par la fenêtre ouverte, émettant une douce lueur verte. Sa mère Santilla est sortie sur la véranda pour voir, mais un individu la surprend par derrière en lui plaquant la main sur la bouche et en lui intimant de ne pas crier. Dans le bar d’un motel de la région, une femme, Aki, s’est approchée du comptoir et indique au barman qu’elle cherche quelqu’un. Celui-ci répond que tout le monde cherche quelqu’un, c’est quand on le trouve que les ennuis commencent. Répondant à sa question, elle lui décrit la personne qu’elle cherche : grand, mince, blond, cheveux courts, assez réservé. Un jeune homme accoudé au comptoir se tourne vers elle et commence à tenter une maladroite phrase d’approche. Elle prend l’initiative et l’invite dans sa chambre. Quelques minutes après, un Amérindien s’approche à son tour du comptoir et demande le numéro de chambre d’Aki. Cette dernière a accéléré le rythme pour passer à l’acte direct, toutefois elle s’arrête en entendant un bruit dans le couloir. Elle arrête son mouvement de va-et-vient, se relève et se rhabille. Clou-Noir ouvre la porte et fait feu, abattant le jeune cowboy, et constatant la disparition d’Aki, sortie par la fenêtre, et fuyant avec une moto qu’elle vient de voler.


Dans une autre petite bourgade, Chamaro est également réveillé par le bruit d’un moteur. Il se lève, met son bandeau sur son œil mort et sort à l’extérieur. Il a du mal à croire son œil valide : Santiag se tient bien vivant à quelques mètres de lui. Dans une zone naturelle, le shérif et son adjoint interroge un le propriétaire qui les a alertés. L’adjoint confirme : un troisième cadavre sous l’appentis, même traitement que les deux autres. Le cœur rongé, cuir chevelu et cheveux arrachés. Le civil commente : méthodes indiennes, il y a quelque part quelqu’un qui doit se promener avec des scalps accrochés à la ceinture. Le shérif n’est pas convaincu : ce serait trop simple, quoi qu’il en soit il faudra prévenir la commission judiciaire du conseil tribal. L’adjoint se demande s’il peut s’agir d’un porteur de peaux. Le shérif explique qu’un porteur de peau recommencera, encore et encore, jusqu’à ce que son esprit le laisse en paix. Il ajoute : et il ne porte pas de scalps à sa ceinture, il est bien trop malin pour ça, il fait partie du paysage.



Le titre annonce explicitement ce à quoi le lecteur s’attend, c’est-à-dire le retour de Santiag. Il s’agit bien évidemment de la continuation et de la résolution de l’intrigue avec les mêmes caractéristiques que les quatre premiers tomes. L’horizon d’attente du lecteur est comblé : les auteurs tiennent les promesses implicites. Santiag prend le devant de la scène et devient pleinement un acteur du récit. Les intrigues secondaires sont menées à leur terme : le sort d’Aki, le retour de l’agent Jones, la mission de buveur d’âmes, le rôle du mystérieux individu qui traque Santiag après avoir retrouvé sa photographie. Les personnages secondaires ont également droit à une forme de résolution ou d’aboutissement : le policier amérindien Chamaro, l’agent Jones et même Orlando. Le lecteur se rend compte que le scénariste parvient à mener à bien les intrigues secondaires, dont certaines qu’il avait pu oublier en route : une nouvelle vague d’assassinats ritualisés, le jugement du gardien de la nuit et l’exécution de sa sentence, le devenir des points de passage… Ça fait beaucoup. C’est un vrai plaisir de retrouver les dessins propres sur eux, descriptifs avec un détourage au trait fin, précis et assuré, l’implication de l’artiste dans la représentation des décors, dans les accessoires, et l’ampleur des paysages naturels. L’artiste a encore gagné en maîtrise de la mise en couleurs : naturaliste sans ostentation, transcrivant l’ambiance lumineuse, s’approchant de l’impressionnisme pour les textures et les effets du milieu naturel.


Comme à son habitude, le dessinateur transmet son enthousiasme et son plaisir dans chacune de ses planches. Il a pris le temps d’effectuer des recherches pour représenter cette région des États-Unis : la magnifique terrasse de la maison de Santilla et sa décoration intérieure faite de bric et broc, les enseignes lumineuses massives du motel, le bar fréquenté par les rednecks à casquette et les rednecks à Stetson, une petite bourgade avec ses rues en terre, le désert avec les montagnes rocheuses, le contraste total avec l’environnement bétonné et aseptisé de la ville moderne, la route de terre qui dessert une caravane isolée au milieu des herbes rares, le retour dans l’école abandonnée de la ville désertée déjà visitée lors de la première séquence du premier tome, jusqu’à l’écho de la clé de contact dans le Neumann, le marché découvert populaire avec ses toiles de tente, etc. Le lecteur ressent tout autant l’investissement de Renaud dans la mise en couleurs : l’éclairage violet artificiel et d’un goût douteux dans les couloirs du motel, les magnifiques lueurs du coucher de soleil dans le village où réside Chamaro, les nuances bleutées en fin de journée au pied des montagnes, les couleurs orangées reflétant la nature de la terre au même endroit en pleine journée, les teintes plus grises dans le quartier des affaires de la ville très urbaine, la multitude de couleurs des vêtements des curieux dans le marché découvert, le ciel cramoisi strié de noir lors des retrouvailles entre Santilla et Santiag dans des cases de la largeur de la page, etc.


Comme à son habitude également, l’artiste réalise une narration visuelle très claire et évidente, racontant l’histoire de manière à ce que le lecteur puisse voir et comprendre ce qui se passe au premier coup d’œil, une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise de son art. L’incidence de la lumière artificielle des néons, l’horizon bouché par les immeubles, les cases de la largeur de la page pour accentuer l’effet panoramique des grands espaces sauvages, la reprise de l’image de la clé de contact dans le Neumann, l’assurance d’Aki dans son short riquiqui et son crop-top moulant, la vue de dessus pour souligner la compacité de la foule au marché, quelques plans fixes de trois cases pour fixer l’attention sur un instant ou un geste, cette case de largeur de la page pour les mains en train de frapper sur la peau de huit tambours alignés, les murs de briques qui enferment les personnages, etc. La narration visuelle ancre et fonde le récit, alors que celui-ci semble papillonner en particulier pour mener à bien chaque fils narratif, rassasiant plus ou moins le lecteur. Par exemple, le personnage de Sandy, un homme qui veut savoir comment Santiag peut encore être en vie sur une photographie prise après sa mort : d’un côté il est évident que cette promesse de vie éternelle est irrésistible, de l’autre il se trouve réduit à l’état d’artifice narratif pour prendre Santilla en otage. De la même manière, la nouvelle référence à la série Les enfants de la Salamandre reste lettre morte pour celui qui ne l’a pas lue. Le lecteur prend plaisir à voir les différents fils narratifs s’entremêler et se dénouer, autour du personnage principal et de la seconde chance qui lui est donnée. Les deux personnages qui en profitent sont ceux qui manifestent une empathie pour les autres, même si le comportement d’Aki reste immoral.


L’intégrale comprend également une histoire courte de douze pages, réalisée en 2007. Elle se déroule durant la période où Santilla est veuve, habitant seule avec sa fille Tossie. Un fils d’une riche famille de propriétaires lui propose de l’épouser, en lui faisant comprendre que la réponse ne peut être que positive, qu’un refus entraînerait des conséquences désastreuses pour elle. Le lecteur commence par constater la progression remarquable du dessinateur, à la fois sur le plan des détails et de la finesse des trais, à la fois sur la mise en couleurs plus organique, et toujours aussi sophistiquée. Santilla bénéficie d’une aide inattendue pour se sortir de ce mauvais pas, où ce prétendant ignore la notion même de consentement. La chute du récit retombe sur le thème principal de la série : même mort, Santiag fait sentir sa présence, une métaphore sur le fait que les vivants ressentent les effets de l’existence et des actions d’une personne, bien après la fin de sa vie. Santilla se retrouve agressée de manière effroyable parce qu’elle est veuve, et donc considérée comme une cible par un ignoble prédateur, et sauvée par voie de conséquence du passé de son mari.


Ce dernier tome vient clore les différentes intrigue, principale et secondaire de manière satisfaisante, avec une narration visuelle d’une grande rigueur et d’une belle richesse. Le lecteur éprouve la sensation qu’un ou deux fils narratifs semblent se terminer de manière précipitée, et que la série a perdu quelques degrés dans sa dimension métaphorique. L’histoire courte supplémentaire est à la fois classique, superbe et elle retrouve l’esprit initial de la série.