Fantastique voyage
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Matthias Picard pour le scénario, les dessins, et les effets spéciaux, pas tout à fait les couleurs. Cet auteur a également réalisé deux tomes des aventures de Jim Curious : Voyage au cœur de l’océan paru 2012, Voyage au travers de la jungle paru en 2019. La narration de ces trois ouvrages est réalisée en 3D selon le procédé des anaglyphes. En outre, en fin d’histoire, l’auteur remercie la commune de Pont du Fossé (Hautes Alpes) qui l’a accueilli en résidence de création en septembre et octobre 2020 et qui a vu naître ses premières expérimentations en photo sur les sentiers du Champsaur. Il remercie également, entre autres, le Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence de lui avoir offert un accès libre à ses collections de minéraux et coquillages.
Le lecteur commence par chausser les lunettes fournies dans l’ouvrage, avec un filtre rouge pour l’œil gauche et un filtre bleu pour l’œil droit. L’aventure commence alors en 3D. Une sorte de trait noir tendu en oblique au-dessus de l’eau. La proue d’une pirogue. Un être filiforme évoquant une silhouette humanoïde debout sur la pirogue : il tient ce qui s’avère être une corde entre les mains. JeanJambe tire sur la corde pour faire avancer son petit esquif sur l’eau calme et étale. Après plusieurs instants de ce labeur physique, il arrive en vue d’un petit îlot rocheux. Le voyageur continue de tirer sur la corde et ainsi la proue de sa pirogue vient se caler contre le rocher. Toujours en tirant sur la corde, il met un pied contre cette paroi et cela lui permet de prendre pied sur l’îlot : la corde provient du sommet. Arrivé en haut, il découvre que la corde plonge dans ce qui ressemble à un cratère, ce qui l’invite à un fantastique voyage au centre de la Terre ! Il commence sa descente.
La descente s’avère ardue et physique : JeanJambe descend dans une cheminée rocheuse, l’obligeant à négocier des surplombs. Lentement mais sûrement, il s’aide de la corde et des aspérités pour descendre à la quasi verticale. Enfin il atteint un plancher faiblement incliné, et il reprend la station debout pour marcher. Il prend le bâton qu’il portait sur le dos pour s’en servir comme appui pour la marche, avec ses solides chaussures de marche. La corde continue de courir au sol : il n’y a qu’à la suivre. Il fait attention à de ne pas buter sur les petites excroissances rocheuses. Il regarde avec curiosité les stalactites et les stalagmites. Il note la présence d’un petit mammifère la tête en bas : il y a plusieurs chauves-souris accrochées au plafond rocheux. JeanJambe s’amuse à donner un coup de bâton sur le plafond : cela provoque un envol massif des chauves-souris qui sont en fait très nombreuses. Il en lâche son bâton, et le ramasse très vite pour faire de grands moulinets afin de se protéger.
Il faut quelques pages pour que le lecteur comprenne la nature du récit. Tout commence avec ces lunettes œil rouge & œil bleu. En fait il est possible de lire cette histoire sans chausser ces lunettes et suivre le voyage du personnage jusqu’à son terme, en regardant des images un peu troubles, comme si elles étaient composées de trois couches mal superposées. Page après page, JeanJambe avance sans coup férir, d’un pas régulier, avec de nombreux moments merveilleux, avec quelques passages nécessitant un véritable effort physique (ne serait-ce que la descente de corde), quelques situations tendues (l’envol des chauves-souris) et quelques moment oniriques (le moment de vol accroché à son parapluie). De temps à autre, le regard du personnage ou sa posture marque l’étonnement ou la curiosité. Et voilà. Il arrive au terme de son périple sain et sauf. Le récit a été conté sans aucun mot, à l’exception de deux très courtes phrases dans la dernière page. Le personnage est de type fil de fer un tout petit peu amélioré : des yeux sous forme de deux ronds blancs avec de ronds noirs plus petits à l’intérieur, un gros nez ce qui en fait un personnage enfantin à l’allure gentille, deux grandes oreilles (peut-être de lapin). Autre caractéristique physique le rendant très particulier : l’absence de tronc, les bras et les jambes sont comme reliés à un cou assez épais. Et ses chaussures de marche. D’ailleurs ses jambes sont vraiment très longues, lui permettant de réaliser quelques acrobaties, évoquant parfois celles des acteurs comiques des films muets comme Buster Keaton (1895-1966). Il s’avère plutôt souple, en bonne forme physique et peut-être un peu plus costaud que ne le laissent supposer ses membres filiformes.
Le lecteur chausse ses lunettes 3D et la magie opère… tout d’abord en douceur. Il distingue ce trait noir épais sur un fond granuleux pas très distinct. Dès la deuxième case, les informations visuelles se complètent : la proue de la pirogue, cet épais trait noir et donc la surface de l’eau, très calme. Dans cette première planche, il distingue dans chaque case entre trois et quatre plans : celui devant le personnage, celui du personnage rendu un peu plan du fait que JeanJambe lui-même semble être en 2D, puis celui juste derrière et lui, et un autre un peu flou qui constitue l’arrière-plan. Il se produit un effet saisissant de sensation de profondeur dans les images. L’artiste en joue admirablement bien : dans la quatrième planche, le lecteur est placé en dessous du personnage, déjà en bas de la cheminée rocheuse, et il voit se découper la silhouette du personnage, avec le ciel haut derrière lui. Tout du long du voyage, l’effet de profondeur fonctionne parfaitement avec des constructions différentes. Lors de la descente dans la cheminée, une partie des parois rocheuses se trouve devant, puis vient le plan du personnage, et en arrière la paroi de fond. Avec l’envol des nombreuses chauves-souris, le dessinateur parvient à créer ce qui semble être une dizaine de plans intermédiaires, grâce à un jeu sur leur taille et sur le placement des rochers éloignés à différentes distances. Quelques pages plus loin, la silhouette du personnage est représentée à plusieurs reprises dans un dessin en pleine page. Face au lecteur, il descend un escalier formé de marches taillées dans la roche, étant représenté à trois niveaux différents, un magnifique effet de perspective. Le lecteur s’habitue à la semi-obscurité, et il retrouve pris par surprise quand JeanJambe avance au milieu de cristaux lumineux, l’effet 3D fonctionnant tout aussi bien dans ces planches beaucoup plus claires. Beaucoup plus tard, il croise un petit groupe de lapins, de simples taches blanches avec des points noirs pour les yeux : à nouveau, ils ressortent très bien dans ces espaces en trois dimensions.
Totalement saisi par l’effet ludique de la représentation en trois dimensions, le lecteur profite des sensations que cela lui procure, prêtant ainsi moins d’attention au récit lui-même. Après quelques pages passées à goûter aux effets de volume, il finit par se faire la réflexion que le personnage avance, guidé par cette corde, jouant le rôle de fil d’Ariane, et qu’il ne se passe rien. Enfin, c’est-à-dire que le personnage progresse, les décors changent… et il continue de marcher. L’esprit du lecteur vagabonde quelque peu, tout en absorbant de manière plus ou moins consciente d’autres particularités visuelles. La première, patente, réside dans un effet 2D : un peu comme un jeu de plateformes en 2D, avec le personnage qui avance dans un décor qui défile, avec par exemple un léger goût de Rayman. À intervalles réguliers, le dessinateur change pour une vue de face ou de dos, produisant cet effet de perspective qui fonctionne également parfaitement avec la profondeur de champ de l’anaglyphe. Dans le même temps, il se produit un autre phénomène : celui de l’évolution progressive de la nature des arrière-plans. Leur texture commence par celle de cailloux très classiques, avec quelques dépressions et reliefs. Puis viennent les stalactites et stalagmites évoquant des concrétions calcaires de grottes. Apparaissent quelques formes faisant penser à des champignons avec des points luminescents. Vient ensuite la progression dans la vallée de cristaux. Puis des formes stratifiées. D’autres évoquant des clous, des nodules, et du sable… jusqu’à la surprise finale. Finalement le bref texte de la quatrième de couverture touche juste en faisant le parallèle avec le Voyage au centre de la Terre (1864) de Jules Verne (1828-1905).
Au bout de quelques pages, le lecteur accepte la nature du récit : une promenade ou une balade dans des environnements minéraux. Après tout, le spectacle est agréable, en 3D, les efforts du personnage sont méritants, et le petit goût de jeux vidéo ajoute au charme. En effet en consultant les remerciements, le lecteur comprend que l’auteur a pioché dans la collection de minéraux et de coquillages du Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence : c’est une belle manière de les mettre en valeur, avec une touche poétique générée par le silence (l’absence de phylactères et de cartouche) et par l’étrangeté. Une vraie découverte exotique. Un voyage qui met en valeur des milieux naturels regardés avec un point de vue décalé, une technique photographique et des anaglyphes qui fonctionnent de bout en bout, ainsi que la sensation de l’effort physique et des bienfaits de la marche assez sportive pour passer les obstacles. À de rares moments, une faune sauvage se manifeste, sans agressivité ni danger. Rapidement le lecteur goûte à ces sensations. Quel que soit son âge, il sent l’émerveillement le gagner, ce créateur parvient ainsi à réenchanter le monde, même pour un adulte blasé. Et la fin fait sens, comme une métaphore de l’auteur guidant son personnage.
Un personnage filiforme en 2D qui se balade dans des paysages abrupts en 3D, pendant soixante-cinq pages : voilà un récit qui sort de l’ordinaire, de bien des façons. Ce personnage sommaire apparaît tout de suite sympathique au lecteur, malgré son absence de caractérisation, si ce n’est sa curiosité et sa détermination à parvenir jusqu’au bout de cette corde qui traverse tous les lieux. La technique de l’anaglyphe fonctionne à la perfection, avec la seule réserve de lire dans un endroit bien éclairé. Le lecteur ressent la même sensation que lors d’une randonnée : laisser son esprit vagabonder, se montrer consciemment curieux pour les paysages, ou juste ressentir leurs caractéristiques de manière globale sans rien intellectualiser. Il en ressort avec la sensation d’avoir pris un grand bol d’air frais (oui, même si la balade se déroule sous terre), de s’être changé les idées, d’avoir traversé des environnements inédits. Dépaysant et en trois dimensions.

































