mardi 31 mars 2020

Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 12 : Le Roi du Nord (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2007 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.

Caroline Baldwin est installée dans la maison ayant appartenue à son grand-père, au bord d'un lac. Le facteur se présente, apportant un colis pour Robert Louis. Baldwin lui indique qu'il s'agit de son grand-père et qu'il est décédé depuis plus de 5 ans. Il lui remet le colis, lui fait signer le bon de remise et s'en va. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin descend d'un avion dans l'aéroport le plus septentrional du Québec. Répondant à sa question, un employé lui indique qu'elle a de la chance : le bus pour Ivulvik part dans une heure. Il n'y en a qu'un tous les trois jours. Caroline Baldwin monte dans le bus où elle est accueillie par Martha la conductrice qui lui demande si elle vient pour le déménagement : le village doit être déconstruit et reconstruit 200 kilomètres plus au sud. Caroline Baldwin se rend compte qu'elle est la seule voyageuse. Martha lui indique qu'elle peut s'installer confortablement car le voyage dure douze heures, si tout va bien. Caroline s'assoupit. Plusieurs décennies en arrière, Roseline Trembleur donne des cours à l'école où se rend Anna, la fille de Robert Louis. Un jour, alors qu'elle joue dans la prairie avec un copain, ils s'approchent d'une grange et Anna surprend son père dans les bras de Roseline Trembleur. Le lendemain tout le village cancane, évoquant les relations entre une blanche et un indien. L'épouse de Robert le met en demeure de choisir entre elle et sa maîtresse Roseline.

Le bus fait un arrêt sur la route : Martha et Caroline en descendent pour aller manger au Bear Bar. Remontée dans le bus, Caroline Baldwin relit la dédicace de Roseline à Robert, dans son livre intitulé Une nation en sursis, 50 ans chez les Inuits. Arrivées à Ivulvik, Martha et Roseline vont prendre chacune une chambre à l'établissement Arctic Bar, car il n'y a pas d'hôtel. Le jour même, Caroline Baldwin se rend chez Roseline Trembleur pour lui annoncer qu'elle a reçu le livre mais que son grand-père est décédé. Roseline évoque en une phrase sa relation avec Robert Louis, la demande de mutation qu'elle a fait il y a 50 ans suite à la découverte de leur relation, et son arrivée dans ce village éloigné de tout. Le soir, Martha et Caroline mangent ensemble à l'Arctic Bar et Caroline répond qu'elle ne repart pas le lendemain, qu'elle souhaite rester au village et qu'elle ne repartira que lors du prochain aller-retour de Martha. Elle s'endort en relisant le livre de Roseline Trembleur. Le lendemain matin, le patron de l'établissement lui annonce que c'est le jour où doivent arriver les équipes chargées de déménager le village. Nanouk (un jeune homme) propose à Caroline Baldwin de faire le tour du village. Il l'emmène devant une maison inclinée, ayant commencé à glisser vers l'océan. Il évoque l'effet du réchauffement climatique sur le permafrost.


Quel plaisir de retrouver Caroline Baldwin dans une nouvelle aventure. Le lecteur appréciant la série se fait une joie de retrouver cette jeune femme au caractère bien trempé, animée par un sens de la justice, évoluant dans des environnements que l'auteur prend plaisir à représenter. Cette fois-ci, André Taymans emmène son lecteur à Ivulvik, ou plutôt à Ivujivik, un village nordique du Nunavik, au Québec, et même le village le plus Nord du Québec, un village d'environ 400 habitants. Enfin, pas tout à fait parce que ce village Ivulvik ne correspond pas à celui d'Ivuljik dans la mesure où il est accessible en car alors qu'Ivuljik ne l'est pas, et qu'il est rongé par la mer alors qu'Ivuljik ne l'est pas. L'auteur a donc préféré inventer un village fictif plutôt que de proposer une balade touristique dans un qui existe vraiment. Cela ne diminue en rien le plaisir du lecteur de prendre le temps d'admirer chaque lieu : la grève au bord de laquelle se trouve la maison du grand-père Robert Louis, avec le bateau échoué et celui sur étais, la longue route enneigée empruntée par le car de Martha, les construction simples qui constituent les maisons à un étage du village d'Ivulvik, la maison qui a à demi basculé dans l'océan avec les cordages pour la retenir, l'école au toit rouge avec sa cloche, en bord de mer, les étendues enneigées sur lesquelles se déroule la course-poursuite en motoneige, les intérieurs sobres des maisons du village. L'artiste est passé maître dans l'art de montrer les caractéristiques d'un lieu de manière naturelle, sans donner l'impression de passer en mode guide touristique pour une présentation artificielle. Le lecteur voit les personnages évoluer normalement dans le village, en fonction de ses caractéristiques, plutôt que dans un décor de carton-pâte, sans épaisseur ni profondeur.

Un nouveau tome, c'est aussi le plaisir de retrouver la personne Carline Baldwin, avec son caractère et ses habitudes. Le lecteur peut comprendre qu'elle n'apparaisse pas en petite tenue dans ce tome car les températures ne s'y prêtent pas. De même, elle n'a pas d'aventure amoureuse, et son traitement médical n'est pas évoqué. Par contre elle ne refuse pas un verre d'alcool, et elle a toujours ce caractère bien trempé et parfois un peu impulsif : décider de partir au bout du Canada pour un simple livre, rêvasser pendant les trajets ou le soir dans sa chambre, avoir le contact facile avec les gens qu'elle rencontre, mais sans se laisser mener par le bout du nez. Le lecteur observe les expressions sur le visage de Caroline et peut se faire une bonne idée de son état d'esprit : agréablement surprise par ce qu'elle découvre dans la lettre adressée à son grand-père, songeuse, directe et franche, curieuse et attentive, concentrée pour observer ce qui l'entoure, les faits et gestes des individus, focalisée sur un objectif pour découvrir ce qu'on lui cache, entêtée quand elle refuse de se rendre à des arguments qu'elle juge fallacieux. Avec des traits simples, le dessinateur rend ses personnages expressifs, sans forcer le trait. Les autres protagonistes sont tous singuliers : le facteur âgé avec sa moustache et sa casquette, la conductrice de bus en surpoids, le propriétaire du bar avec son bouc bien taillé, Roseline Trembleur et ses cheveux blancs, et il est impossible de ne pas sourire en revoyant le grand-père de Caroline. En creux, Taymans peuple sa bande dessinée d'individus normaux et banals, mais pas fades ou interchangeables.


Caroline Baldwin se retrouve donc dans ce petit village où tout le monde se connaît, et qui s'apprête à un vivre un bouleversement extraordinaire : être déplacé. Cela donne lieu à quelques remarques dans différentes conversations, ainsi qu'à une tension entre les habitants et les ouvriers. Les dessins montrent les énormes engins de chantier, mais finalement l'auteur ne développe pas cet événement. Planche 14, l'auteur montre une maison qui a à demi basculé dans l'océan. Puis planche 15, Nanouk explique les effets du réchauffement climatique : le permafrost se dégèle, entraînant l'effondrement progressif dans la mer, cela commence avec les habitations situées au bord de l'eau. Le lecteur voit dans ces remarques l'expression d'une sensibilité écologique. André Taymans a inclus une autre observation sur l'écologie (la pêche intensive) avec une dimension économique, constatant la complexité d'une réalité qui touche aussi bien les pêcheurs que les habitants du village.

L'enquête comprend donc une dimension locale qui fait qu'elle est spécifique à l'endroit, et non pas générique indépendamment de la géographie ou des individus. L'implication de Caroline Baldwin se fait naturellement par un ancien amour de son grand-père, et la progression de l'enquête repose sur des rencontres, des discussions et un peu d'observation, le scénariste misant sur le naturalisme plutôt que sur les scènes d'action spectaculaires. Cela ne veut pas dire pour autant que le lecteur assiste à une enquête menée par Miss Marple, majoritairement depuis son fauteuil. Outre le voyage en bus sous la neige, le lecteur voit Caroline Baldwin aller espionner de nuit, s'enfuir en motoneige, poursuivie par d'autres motoneiges. Il se demande ce qu'elle a vraiment découvert et quelle est la nature du crime. La découverte fait sens, avec un motif original et des circonstances spécifiques à la région, à son isolement. Enfin, André Taymans explicite la nature du grand marcheur évoqué dans le titre.

Le lecteur accompagne avec plaisir Caroline Baldwin dans le grand nord canadien pour une enquête plus posée que d'habitude, lui permettant de découvrir un village en passe d'être déménagé, de regarder autour de lui les installations, et les habitants. Il voit le monde en train de changer du fait du réchauffement climatique, des habitants résignés à l'obligation de déménager, des secrets qui pèsent sur la communauté, une jeune femme faillible (elle se laisse enfermer) qui ne lâchera pas le morceau tant qu'elle n'aura pas découvert la vérité, qui fait face à des personnes avec plus d'années qu'elle, sans s'en laisser conter. La résolution fait apparaître qu'il n'y a pas de bonne de solution, qu'une communauté doit s'organiser pour perdurer, tout en supportant le poids de la culpabilité cachée. Le lecteur en ressort avec un goût de trop peu, ces thèmes n'étant pas très développés.


vendredi 27 mars 2020

Jessica Blandy, tome 13 : Lettre à Jessica

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 12 : Comme un trou dans la tête (1996) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1997, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.

Dans un appartement anonyme d'un immeuble à San Francisco, Gus Bomby est en train d'écrire une lettre à Jessica Blandy, assis à une table. Il raconte ce qui s'est passé quelque part dans une région désertique proche de San Francisco, au premier étage d'un bâtiment industriel désert, l'ancien dépôt du père Jonas. Il prenait un bain à l'étage, et Larry Oldar patientait au rez-de-chaussée. Un groupe de trois tueurs est arrivé. Deux d'entre eux ont criblé Larry Oldar de balles, pendant que le troisième montait s'occuper de Gus Bomby. Ce dernier a réussi à prendre le tueur par surprise et à le tuer. Puis il est descendu pour savoir ce que devenait Larry Oldar et a vu les 2 tueurs accueillir un assassin appelé Konobo qui a tiré une balle dans l'œil droit de Larry. L'espace d'un instant, Gus Bomby a pu voir le visage de Konobo, assassin professionnel dont personne ne connaît l'identité. Bomby remonte rapidement à l'étage et abat un poursuivant. Il parvient à l'escalier extérieur et abat un deuxième poursuivant. Il atteint sa voiture et appuie sur le champignon, réussissant à échapper de justesse à Konobo. La lettre est bien parvenue à Jessica Blandy qui la lit sur une plage. Elle décide d'accepter de contacter Gus Bomby selon les termes de sa lettre et se rend à son bureau. Elle y parvient alors qu'il est encore la proie des flammes. Fort heureusement, Pearl, la secrétaire de Gus Bomby, n'était pas dans les locaux, Gus non plus. Par contre, elle croise l'inspecteur Robby dans la foule : il s'étonne de la voir là, soupçonnant qu'elle sait quelque chose.

Jessica Blandy décide de suivre la seule piste mentionnée dans la lettre de Gus Bomby : se rendre à l'ancien dépôt du père Jonas. Sur place, elle découvre les traces de sang, et se fait surprendre par l'inspecteur Robby lui aussi sur place. Sachant qu'il ne tirera aucune information de Jessica Blandy, il lui explique que Gus Bomby travaillait pour le parrain Perez Oldar et qu'il était chargé d'assurer la protection de son fils Larry, avec les résultats que l'on sait. Dans sa luxueuse villa, Perez Oldar est en train de donner ses consignes à 5 de ses hommes pour qu'ils retrouvent Gus Bomby et l'abattent en ramenant la preuve de sa mort. Puis il se rend chez le parrain Cervino avec d'autres hommes de main et son second Osmond. Ils ont une discussion tendue au cours de laquelle Cervino reconnaît être celui qui a passé un contrat sur Larry Oldar, et qu'il a employé les services de Konodo. Perez Oldar abat lui-même Cervino. Jessica Blandy est en train de jouer au boulingrin quand quelqu'un vient la trouver sur le terrain pour lui dire qu'elle est attendue dans les tribunes. Elle s'y rend et reconnaît Pearl, la secrétaire de Gus Bomby. Elle lui explique que Konobo est aux trousses de Gus Bomby, et qu'il veut se livrer à la police.


Renaud et Jean Dufaux ont produit 24 albums de Jessica Blandy entre 1987 et 2006, ce qui induit la question de se renouveler pour ne pas se répéter, mais aussi sans trahir les fondamentaux de la série. Le lecteur retrouve bien Jessica Blandy quelque part sur la côte ouest des États-Unis, mêlée à une série meurtres. L'entame du récit reprend à la fois le principe d'un texte écrit (par le passé des flux de pensées, ici pour le coup littéralement écrit puisqu'il s'agit d'une lettre de Gus Bomby) et d'une situation déjà en cours. Jean Dufaux remet en scène des personnages semi-récurrents : le détective privé Gus Bomby apparu pour la première fois dans le tome 1, l'inspecteur Robby lui aussi présent par intermittence depuis le premier tome. Cette fois-ci ce sont les magouilles de Bomby qui entraînent Jessica dans une série d'assassinats. Comme à leur habitude, Dufaux & Renaud choisissent des lieux à l'écart des routes touristiques. De ce point de vue, le principe d'un dépôt abandonné en plein désert fonctionne bien, emmenant le lecteur hors des sentiers battus. Les dessins précis montrent bien la bâtisse avec ses murs de brique rouge, le grand ciel ouvert avec rien alentours, les grands espaces intérieurs poussiéreux et désaffectés, avec des escaliers mécaniques fonctionnels, et un équipement de luxe (une baignoire à l'étage). L'affrontement contre les hommes de main contraint Gus Bomby de passer de pièce en pièce, et Renaud a agencé les pièces entre elles, de manière logique et plausible.

La description de cette partie des États-Unis se poursuit dans les rues de San Francisco, avec les bureaux de Gus Bomby en train de brûler, dans un immeuble très banal. Les décors deviennent plus intéressants avec la superbe villa de Perez Oldar et sa piscine, l'intérieur de la villa de don Cervino et sa grande baie vitrée, Renaud se montrant toujours aussi investi dans la dimension architecturale des dessins. La suite sort plus de l'ordinaire de la série puisque le lecteur met les pieds sur un terrain de boulingrin, avec des joueurs effectivement habillés en blanc, mais des boules pas tout à fait conformes à la réalité et un cochonnet trop gros. Il faut croire que Renaud ne disposait de documents de référence assez précis. Dans la planche 15, le lecteur a le plaisir d'avoir une vue du ciel de la villa que Jessica Blandy s'était faite construire dans le tome 7 Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant... (1992). À nouveau, Renaud soigne la dimension architecturale de la construction. Il s'agit d'un clin d'œil à une histoire passée pour les lecteurs fidèles, mais qui ne constitue en rien un élément indispensable à l'intrigue. Planche 18, le lecteur monte à bord d'un trolleybus typique de San Francisco, et en planche 21 il a une belle vue sur l'une des rues en pente de la ville. Un petit pique-nique en bordure d'océan vient compléter son plaisir de pouvoir se promener dans cette région des États-Unis. Renaud est un dessinateur étonnant dans le sens où il ne cherche pas à faire admirer son travail, par exemple dans de grandes cases. Ainsi, planche 39, il réalise une vue du ciel magnifique de la route côtière, avec une crique et l'océan d'un côté, la falaise boisée de l'autre, comme ça juste en passant, mais avec un réalisme tel que le cerveau du lecteur se met à penser à mettre les pieds dans l'eau, ou à se promener sur la plage.


Les personnages disposent d'autant de caractère que les décors. Le lecteur peut voir le corps un peu décharné et sec de Gus Bomby dans la baignoire, ainsi que son visage effilé. L'inspecteur Robby n'a pas perdu son surpoids (ni sa manie de parler de lui à la troisième personne du singulier). En le regardant avec sa chemise à manche longue, ses bretelles et son galurin, le lecteur peut quasiment sentir son odeur de sueur (Renaud a d'ailleurs représenté les auréoles de sueur au niveau des aisselles dans la planche 28). Les figurants ont également droit à des visages et des morphologies différentes que ce soient les badauds regardant l'incendie en planche 7, ou les enfants et les parents à la fête foraine dans la planche 14. Jessica Blandy est toujours aussi belle : un corps parfait, des cheveux coupés courts et un visage qui ne sourit quasiment jamais. Cette fois-ci, elle rencontre une femme qui lui plaît, ce qui donne lieu à deux scènes dénudées. Il s'agit de rapports consentis entre adulte, et la nudité apparaît normale et pas forcée. Un peu plus loin, Jessica a été poussée dans une piscine tout habillée et elle en ressort avec sa petit robe blanche trempée et à moitié transparente pour une case que le lecteur n'est pas près d'oublier.

Il y a quand même un personnage qui ressort comme étant moins naturaliste que les autres : Konobo. À part pour la séquence introductive, il apparaît vêtu d'un long imperméable, d'une écharpe rouge qui lui cache le bas du visage, de grosses lunettes de soleil pour masquer le haut du visage et d'un chapeau à large bord, dissimulant ainsi efficacement son identité. Cet aspect théâtral semble forcé et attire l'attention sur le fait que les trois tueurs de la première séquence ont vu son vrai visage. D'un autre côté, Jean Dufaux a évité la répétition en créant ce tueur professionnel insaisissable, devenu une légende du fait de sa précision et de son anonymat. En cela, il s'écarte du principe présent dans les tomes précédents : celui d'un assassin tuant sous l'effet d'un déséquilibre mental, d'une forme de folie le rendant toxique pour la société. Ici, il s'agit d'un professionnel et lorsque son identité est révélée, le scénariste donne des motivations très pragmatiques. Il a construit son récit comme une enquête, beaucoup plus traditionnelle dans son déroulement et sa conclusion que celle du tome précédent reposant sur la synchronicité et l'absence de sens. L'histoire n'en est pas moins intéressante, mais, sur ce point, elle s'écarte du schéma habituel des histoires de la série. Cela s'accompagne d'une diminution du mal-être de Jessica, mais pas d'une disparition. En s'adressant à son amante, elle constate qu'elle a parfois l'impression qu'un vide se crée autour d'elle que ses amis s'éloignent, rejoignent l'ombre, la laissant seule, sans écho, sans illusions. Parfois, quand elle se sent fatiguée ou découragée, comme maintenant, elle a envie de les rejoindre, de se reposer à l'ombre elle aussi. Ne plus penser est devenu un luxe.


Jean Dufaux et Renaud continuent de mettre Jessica Blandy au centre de meurtres et à la faire participer à l'enquête, cette fois-ci plutôt de bonne grâce. Renaud est toujours aussi impressionnant dans sa représentation des environnements de cette partie des États-Unis, tout en discrétion, mais toujours aussi précis et rigoureux (à l'exception des boules du boulingrin). Le scénariste diminue le niveau de déviance mentale, pour une enquête plus classique sur un assassin professionnel, pas complètement crédible. Il est probable qu'un lecteur découvrant la série avec ce tome ne serait pas entièrement satisfait, contrairement à un lecteur de longue date comblé de pouvoir retrouver cette héroïne, et prêt à consentir un peu plus de suspension d'incrédulité pour apprécier les éléments nouveaux.


mardi 17 mars 2020

Au tribunal des couples

Cette bande dessinée fait partie de la collection Sociorama qui associe un auteur de bande dessinée à une étude sociologique, au travers d'une fiction. Cette bande dessinée est en noir & blanc, et compte 157 pages de BD, sa première publication datant de 2020. Il s'agit d'une transposition de l'ouvrage Au tribunal des couples: Enquête sur des affaires familiales (2013) établi par Collectif Onze. Baptiste Virot avait déjà adapté une autre étude sociologique dans la même collection : Turbulences (2016) d'Anne Lambert.

Au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, la greffière Malika Sherkat fait entrer madame & monsieur Chambon dans le bureau de la juge Chantal Latieri pour leur audience. La juge est assise dans un confortable fauteuil en cuir, et la greffière sur une chaise Ikea, modèle Långfällz. L'audience a pour objet une fixation de pension alimentaire suite à la reprise d'activité de monsieur. Madame a préparé elle-même le budget de toutes les dépenses ; les sorties de l'école, en famille, les vêtements, les chaussures, etc. La juge demande au monsieur qu'elle est sa situation professionnelle. Il répond qu'il est en formation et qu'il touche 1080€ par mois. Il devrait être titularisé dans quelques mois, mais il n'a pas apporté ses fiches de salaire. Il évoque son hébergement gratuit et ses crédits gelés, mais qu'il a dû recommencer à payer depuis trois mois, ainsi que le montant total de ses dettes. Il explique qu'il paye déjà des trucs pour ses enfants. Il commence à hausser le ton, à arguer du fait que son ex vit avec quelqu'un. La juge fait un signe pour revenir à une conversation normale et explique que la CAF ayant constaté qu'il a retrouvé du travail, elle ne va plus verser l'allocation de soutien familial, que la demande de madame est normale. Le monsieur s'emporte à nouveau tout en disant que bien sûr il va payer. Audience suivante : une autre audience de conciliation où il est question de la marque et du modèle de voiture de monsieur et de la possibilité qu'il s'occupe des enfants le weekend.

Audience de conciliation suivante : un jeune couple (18 ans chacun) est d'accord sur tout. Audience suivante : un monsieur demande à voir sa fille qu'il a laissé à sa femme il y a de cela 15 ans. Son avocate explique qu'il y a 15 ans, il n'avait que 19 ans et qu'il manquait de sens des responsabilités, de l'engagement. Madame explique qu'elle a dû réaménager sa vie entière et que monsieur l'a quittée alors qu'elle était encore enceinte. La juge indique qu'elle demande une enquête sociale et que la prochaine audience aura lieu dans quatre mois. Le père indique qu'il n'est pas sûr qu'il puisse se libérer. Malika les fait sortir tous les quatre, les ex-époux et leur avocat respectif, referme la porte, et elle et la juge pousse un gros soupir. Malika va ranger les dossiers bien classés. Elles sortent ensemble du bâtiment et papotent. La juge ramène les dossiers à la maison, ramenant un peu de leurs malheurs avec elle. Malika rentre chez elle s'occuper de fille Nina qu'elle récupère chez la nourrice. Son mari Marc est gendarme mobile et rentre chez lui ce soir après 10 jours d'absence. Malika monte dans sa voiture, se rend chez la nourrice juste à temps, récupère sa fille, lui fait à manger, la lave et la couche. Marc rentre alors que Malika est déjà couchée et endormie. Les audiences recommencent dès le lendemain matin à 09h30 à un rythme toujours aussi soutenu.


En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme exerçant le métier de greffière, mariée à un gendarme mobile, avec une fille. Le lecteur est tout d'abord étonné par le style de dessins : détourage basique d'un trait fin sans variation d'épaisseur, anatomie parfois approximative, décors squelettiques quand ils sont présents, mais bonne expressivité des visages, une impression de dessins fonctionnels, tout juste professionnels. Mais, ça n'empêche pas les personnages d'être très vivants et les situations d'être claires et compréhensibles. Ensuite, il apprécie que le récit commence direct par une audience de conciliation, puis une deuxième, puis une troisième. Au moins la promesse du titre est tenue d'entrée de jeu, avec une ambiance plus reportage sur le vif que fiction. Le juge est une femme, la greffière également. La première audience met en évidence que la mère s'occupe des enfants et que le père n'a pas la fibre paternelle, et pas très envie de participer financièrement avec son faible salaire. Le deuxième entretien est très court : 2 pages au cours desquelles le père apparaît à nouveau comme réticent à assumer sa responsabilité financière. La troisième audience est réglée en 2 tiers de page, sans problème, sans conflit. La suivante dure 5 pages et le père a à nouveau le mauvais rôle, ayant abandonné la mère alors qu'elle était encore enceinte. Ce n'est qu'à la page 23 que la partie fiction prend le dessus, avec la réaction de la juge et de la greffière une fois l'ex-couple et les avocats sortis.

Le lecteur voit la silhouette simple de Malika avec les épaules tombantes, un petit tourbillon au-dessus de la tête, les 2 yeux tout ronds et la bouche un court trait horizontal. Si la représentation reste très simple, l'émotion est bien rendue. La page d'après, la juge se renverse dans son fauteuil et exhale un petit nuage, matérialisation d'un énorme soupir de soulagement. Page 30, Malika est avachie, tassée dans son canapé, comme sous le poids de la fatigue de la journée de travail. Page 36, une masse de 100kg s'abat sur son crâne lorsque la juge lui annonce qu'elle a obtenu sa mutation, dispositif visuel utilisé dans le manga City Hunter. Page 47, Malika est assise dans son canapé avec un tourbillon plus gros au-dessus de sa tête, marquant sa déstabilisation après une conversation téléphonique avec son mari. Pages 68 & 69, le lecteur observe un monsieur avec la mine fatiguée, les sourcils tombants, mal rasé, et parfois le regard buté, en cohérence avec son état dépressif. Page 81, Baptiste Virot force un peu la perspective pour montrer Malika allant de l'avant dans le couloir d'un pas vif et décidé. Finalement ces dessins en apparence simplistes et trop dépouillés rendent très bien compte de l'état l'esprit des différents personnages, avec parfois une petite touche comique très discrète qui évite de plomber la narration de ces situations très tendues. Le lecteur peut conserver un sentiment de manque, mais il sourit de bon cœur en voyant un dessin où Malika Sherkat écrase Stéphane Morin, le juge qui a remplacé Chantal Latieri, avec un rouleau compresseur, page 114. Il compatit avec lui quand il se trouve face à une mère intarissable et très posée page 64 à 66. Il est impressionné par la manière dont les dessins rendent compte de l'impression ressentie par la mère sous le feu des questions inquisitrices du juge en page 102.


Dès la première audience, le lecteur se sent impliqué dans les personnes qui viennent exposer une partie de leur vie privée. Comme le dit à la juge Chantal Latieri quand elles déjeunent ensemble, les affaires familiales, ça prend aux tripes. Elles sont obligées de mettre un peu de leur personne dedans parce qu'en face c'est des gens comme elles avec des problèmes de couple. Un peu avant, Malika a indiqué que ça la rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. Il est également question de la répartition des gardes d'enfants entre mère et père, le temps d'une case. Le lecteur comprend bien qu'une fiction ne peut pas aborder tous les aspects des divorces de parents avec enfants, même en 157 pages. À plusieurs reprises, une information est glissée dans le cours naturel de la conversation, comme par exemple nombre de dossiers à traiter dans une demi-journée d'audience. Dans le même temps, le lecteur aperçoit Malika Sherkat dans sa vie privée, sa relation de couple épisodique du fait que son mari soit souvent en mission. Cette dimension du récit apporte un contrepoint aux constats d'échec évoqués en audience et étoffe la personnalité de Malika. Pour autant l'adaptateur ne la transforme pas en une caisse de résonance des émotions, ou en pasionaria. Elle est avant tout une personne professionnelle et compétente, inquiète de voir arriver un juge en début de carrière, pas forcément investi comme pouvait l'être la précédente.

En ressortant de ce tome, le lecteur se dit que le terme d'enquête sociologique est peut-être un peu fort, et qu'il a plutôt bénéficié d'une introduction, d'une découverte aux audiences de conciliation de couple en procédure de divorce et de révision de pension alimentaire. Il part peut-être avec un fort préjugé contre la partie graphique, qui disparaît progressivement au fur et à mesure de sa lecture. Il constate que toutes les audiences mettent en évidence un désintérêt partiel ou total du père pour ses enfants, et pour la situation financière de la mère. Il aurait aimé qu'il y ait un exemple de l'inverse pour être plus en phase avec la réalité des chiffres. Passée cette réserve, il se dit que l'auteur s'abstient de porter des jugements trop tranchés sur les uns et sur les autres, et qu'il s'attache régulièrement à mettre en évidence la complexité des dossiers, et l'impact des décisions sur les vies humaines, la responsabilité qui accompagne la construction d'un jugement et de son rendu. Le lecteur peut estimer que le constat global manque de nuances, mais il a été totalement absorbé par le processus de conciliation et par la capacité de Baptiste Virot à rendre compte de la tension affective, de la charge émotionnelle, des conséquences pour la vie des uns et des autres, sans jamais mettre en scène les enfants.



mardi 10 mars 2020

Dick Hérisson, tome 7 : Le Tombeau d'Absalom

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 6 : Frères de cendres (1994) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 1996. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 50 planches de bande dessinée.

À Arles, la femme de ménage entre dans le musée Réattu (10 route du Grand Prieuré). Arrivée dans une des salles d'exposition, elle pousse un cri interminable. La police arrive sur les lieux quelques temps plus tard et le commissaire Caragnoux examine le cadavre découvert par la femme de ménage, avec 2 de ses hommes. Dick Hérisson & Jérôme Doutendieu arrivent eux aussi dans le musée. La victime a eu le crâne fendu en deux comme un melon, d'un coup de hache, comme la scène biblique représentée sur le tableau sur le mur. Il y a même des traces de sang sur le tableau. Henri Mortaille, le conservateur, vient se présenter au commissaire Caragnoux, estimant qu'il n'aurait jamais dû exposer le tableau. Il s'agit d'une œuvre réalisée par le peintre italien Arminius Valdo. Le commissaire, le détective et le journaliste sortent et dans la rue, Caragoux leur montre le papier qui a été retrouvé dans les poches de la victime. Il y est mentionné trois endroits où se trouve une œuvre de Valdo : une au musée de Réattu à Arles, une au Musée des Beaux-Arts à Nîmes, et une chez un collectionneur Léonid van der Houten à Nice. Hérisson & Doutendieu décident de se rendre au musée de Nîmes. Ils font le tour des salles d'exposition et finissent par trouver la place du tableau Martyre de Saint-Sébastien, d'Arminius Valdo (1502-1568), mais le tableau n'est pas accroché. Ils vont trouver le conservateur et exige de savoir ce qu'il est advenu du tableau. Il les emmène à l'atelier de restauration et ils découvrent Borniolles mort, transpercé de flèches.

Suite à cette découverte macabre, Hérisson décide d'appeler monsieur van der Houten et il lui explique qu'il n'est pas fou mais qu'il faut qu'il s'éloigne immédiatement de son tableau de Valdo. Effectivement le collectionneur le prend pour un fou, mais son corps est retrouvé décapité par la femme de ménage le lendemain. Dick Hérisson & Jérôme Doutendieu décident de rendre visite à Henri Mortaille pour qu'il leur en dise plus sur ce peintre italien. Il retrace la vie mouvementée d'un artiste accusé d'hérésie à la fin de sa vie, mort en maudissant ceux qui approcheraient de ses tableaux, dont les œuvres et les biens ont été confisqués par l'état. Hérisson lui demande s'il croit vraiment à la malédiction de Valdo. Il répond qu'il n'y croit pas mais que trois personnes ont déjà été retrouvées assassinées à côté d'un de ses tableaux. Dick Hérisson se dit qu'il faut contacter au plus vite les autres possesseurs d'une de ses toiles. Henri Mortaille accepte d'insérer un article dans la presse annonçant que le musée Réattu va organiser une rétrospective de l'artiste. Quelques jours plus tard, un antiquaire de Tréguier (dans les Côtes-d'Armor) se fait connaître. Hérisson & Doutendieu décident d'aller le voir. Ils arrivent alors que l'antiquaire vient juste de vendre le tableau.


Le tome précédent racontait une enquête dans laquelle Hérisson & Doutendieu avaient toujours un train de retard avec une fin très noire. Ce tome commence comme d'habitude à Arles avec une série de meurtres atroces avec une mise en scène macabre. Dans la première page, le lecteur peut admirer une partie des quais de la ville avec le Rhône au premier plan dans une case de la largeur de la page qui transmet l'impression de longueur à la fois pour le fleuve et pour le musée Réattu. Le lecteur peut compter sur l'artiste pour montrer des éléments urbains et architecturaux fidèles à la réalité : l'intérieur et l'extérieur du musée Réattu, pareil pour le musée des Beaux-Arts de Nîmes, la gare, l'église et les rues de Tréguier (chef-lieu de canton du département des Côtes-d'Armor), le splendide manoir de la famille Kercroix avec son cellier, son caveau et la crypte souterraine, ou encore un vieil hôtel désolé au bord de l'océan. L'artiste est passé maître dans l'art de reproduire fidèlement ces bâtiments, de les détourer avec un trait modulé qui rend compte des irrégularités des contours, avec de courts traits à l'intérieur figurant la texture des matériaux de construction et de finition, faisant montre d'un savoir-faire digne d'EP Jacobs et de Jacques Martin. Le lecteur voyage ainsi dans des lieux où il peut laisser son regard s'imprégner des détails, s'y projeter.

Comme à son habitude, Didier Savard reprend les artifices des romans policiers du début du vingtième siècle avec des assassinats dont la mise en scène sensationnelle, macabre et sordide laisse supposer qu'ils sont l'œuvre d'un esprit dérangé : un crâne éclaté par une hache, un individu décapité, un corps fiché dans un pilier en bois à l'aide de flèches, un homme mort noyé surpris par une marée galopante. Il ne s'agit pas d'une bande dessinée gore pour autant, car les dessins ne montrent pas les blessures et les plaies en gros plan. Au contraire, Savard recouvre le premier corps d'une bâche, le second est montré en plan large dans son atelier, l'œil du lecteur étant plus attiré par les nombreux outils du restaurateur, le dessin du troisième ne montre pas la tête tranchée, ni même le cou sectionné. Il attire plutôt l'attention du lecteur sur la mise en scène en montrant les tableaux dont s'inspire le crime : le martyre de Saint Sébastien, Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste. Cet élément rehausse le caractère sensationnel des meurtres, propre à marquer les esprits. Planche 9, Hérisson & Doutendieu sont assis dans le bureau du conservateur adjoint Henri Mortaille et l'écoutent raconter l'histoire du peintre fictif Aminius Valdo (1502-1568), l'auteur développant l'aspect historique de son récit avec cet artiste ayant vécu au temps de la Réforme. Le lecteur se laisse entraîner avec plaisir dans cette enquête évoquant celles de Harry Dickson (un détective américain recréé par Jean Ray, de son vrai nom Raymond Jean Marie De Kremer, 1887-1964).


Le lecteur apprécie également que Didier Savard ne reste pas dans l'hommage basique, reprenant un personnage en lui changeant juste de nom. À nouveau dans ce tome, Dick Hérisson est un archétype de détective privé sans beaucoup d'autre personnalité que d'être posé, capable de passer à l'action et de faire des déductions. Il en va de même pour Jérôme Doutendieu. L'auteur ne dit rien sur leur vie privée, sur leurs convictions, sur la manière dont s'est développée leur amitié. Il leur a imaginé une apparence facile à mémoriser. Ils changent de vêtements en fonction du temps et du moment de la journée, mais ils ne font pas l'objet d'une étude de caractère, et ils n'évoluent pas d'une enquête à la suivante. Après coup, le lecteur se rend compte qu'il ne peut pas non plus les qualifier de héros d'action car finalement ils ne tirent pas de coup de feu, ils ne se battent pas, ils ne courent même pas. Si les deux personnages principaux restent assez monolithiques, les personnages spécifiques au récit ont une apparence plus marquée, parfois teintée d'une touche légère de caricature. Henri Mortaille est un petit monsieur dont le visage porte la marque de l'inquiétude permanente. Mathilde est une belle jeune femme, bien habillée, sans ostentation, s'étonnant avec élégance, un peu en retrait, laissant les hommes mener les discussions et les actions. Savard les anime d'émotion sans les ridiculiser, les rendant plausibles et concrets.

Alors que l'enquête progresse, le lecteur apprécie l'humour discret de Didier Savard. Planche 16, Mathilde Kercroix écorche le nom de Doutendieu, comme pouvait le faire Bianca Castafiore avec celui d'Archibald Haddock. Elle l'appelle Espérendieu, ce qui confirme la référence au personnage de Robert Espérandieu dans Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Jacques Tardi. L'inspecteur Caragnoux indique à Doutendieu qu'il espère bien que le journaliste ne donnera pas dans le titre racoleur et sensationnaliste (genre : les tableaux qui tuent) et les circonstances font qu'il le fait. Quelques expressions de visage prêtent également à sourire : un policier peu commode (planche 34), des usagers d'une bibliothèque agacés par la voix trop forte de Doutendieu (planche 36), le criminel confronté à l'absence de trésor (planche 42). L'enquête se déroule de manière fort agréable, Didier Savard alliant avec élégance les moments incongrus et inquiétants (les cadavres, la voiture recouverte par les flots, l'hôtel déserté), avec de très beaux paysages (la chaussée pavée à demi immergée par les flots, la promenade dans l'immense parc du manoir des Kercroix, la marche sur la lande rocheuse pour rejoindre l'hôtel, la découverte du caveau sous le mausolée).

Ce tome propose une nouvelle aventure du détective Dick Hérisson et de son ami journaliste Jérôme Doutendieu, archétypes de héros enquêteurs confrontés à des crimes commis selon un mode opératoire à sensation. Didier Savard est un auteur complet, emmenant son lecteur dans des endroits réels et superbement montrés, pour une enquête bien fournie qui repose sur les mystères plus que sur l'action. Un récit de genre qui en maîtrise toutes les conventions et qui rend hommage à ses inspirations de manière intelligente sans être servile.


mercredi 4 mars 2020

Le vrai sexe de la vraie vie T01

Ce tome est un recueil de 13 histoires courtes. Sa première édition date de 2016 et contient environ 200 pages de bande dessinée. Il a entièrement été réalisé par Cy (Cyrielle Evrard), scénarios, dessins, couleurs. Il commence par une courte introduction d'une page de Clémence (Clemity Jane) sur le nombre infini de sexualités, et il comprend 3 fiches Point Cul.

(1) Une femme et son mari sont dans un château pour une fête costumée libertine. Ils prennent du plaisir avec différents partenaires, indépendamment l'un de l'autre. La première fiche point cul parle des différents modes de protection et du dépistage. (2) Un mec et sa copine sont vautrés sur le canapé entre de regarder un film à caractère pornographique avec 3 acteurs dans une baignoire. Elle lui demande s'il a envie de faire un plan à trois : il acquiesce et suggère de proposer à un de ses copains. (3) Deux jeunes hommes mangent attablés dans un café, en devisant gaiement. En repartant, l'un prend la main de l'autre et ils rentrent chez le premier en s'amusant des réactions effarouchées devant leur couple homosexuel, avant de passer au lit. (4) Un couple est tranquillement en train de bronzer à la plage et ils décident d'aller se baigner. Elle prend son temps pour entrer dans l'eau froide et il finit par l'entraîner entièrement sous l'eau. Il propose de se faire pardonner. (5) Deux copines sont en train de papoter au bar, quand arrive un de leurs copains accompagné par Thomas, un collègue de travail qui est en fauteuil roulant. Au moment de se séparer, Marion indique à Thomas que ça lui a fait très plaisir de le rencontrer et il lui propose de prendre un dernier verre ensemble. Fiche point cul sur le sexe et le handicap.

(6) Une femme rentre chez elle et retrouve son mari en train de se masturber devant l'ordinateur. Elle lui propose qu'ils se masturbent ensemble. (7) Un groupe de cinq copains prend l'apéro sur le canapé chez l'un d'entre d'eux. Ils se racontent des histoires de partie de jambe en l'air qui ont raté, comme celle dont le partenaire s'est trompé entre le tube de lubrifiant et celui du gel hydroalcoolique. (8) Deux copines sont au camping mais la tente ne fournit par une intimité suffisante pour assurer la tranquillité de leurs ébats. Il leur tarde de passer à la prochaine étape de leurs vacances, dans un vrai hôtel. (9) Un mari regarde sa femme enceinte sous la douche et il leur vient des envies. (10) Une jeune femme repère une belle jeune femme à la terrasse d'un café. (11) Une jeune femme va s'acheter son premier sex-toy. (12) Des copines sortent en boîte et l'une d'elle repart au bras d'un jeune homme. (13) Une jeune femme vierge a son premier rapport sexuel avec un jeune homme.


L'autrice a commencé à se faire connaître lors de sa collaboration avec le site Mademoizelle.com, en réalisant des dessins sur son quotidien et des sujets d'actualité, puis en tenant la rubrique Les dessins de Cy(prine), sur la variété des sexualités. Ce tome est sa première bande dessinée, et le résumé des histoires parlent de lui-même : montrer la diversité des sexualités. Il s'agit d'un ouvrage qui mérite le qualificatif de pornographique car l'acte sexuel y est représenté de manière graphique : masturbation masculine et féminine jusqu'à la jouissance, pénétrations en gros plan, caresses, fellations, cunnilingus, des accouplements hétérosexuel et homosexuel, une demi-douzaine de positions différentes pour faire l'amour. Cy ne fait pas semblant et représente les organes génitaux, au repos, et en état d'excitation, pour les hommes et pour les femmes. Elle détoure les organes (et les autres éléments) à l'aide d'un trait fin, assez souple, cassant par quelques endroits. Elle ne recherche pas un effet photographique, mais plus une description légère sans hypocrisie. Cela fait de cette bande dessinée un ouvrage pour lecteurs avertis, pour adultes consentants.

Pour autant, il n'est pas possible de réduire ces histoires à la dimension pornographique, car l'autrice sait donner un soupçon de personnalité à chaque partenaire, ou plutôt faire ressortir leurs émotions. Il ne s'agit donc pas d'une fiction mettant en avant la performance, les positions acrobatiques ou les marathons. La première histoire semble pourtant partir dans cette direction : un couple libertin participe à une fête échangiste dans un château. La fin vient juste montrer qu'il s'agit d'êtres humains normaux avec une vie et des enfants à aller récupérer chez leur grand-mère. Les dessins sont sympathiques, un peu dépouillés (moins que ceux de Bastien Vivès), les positions sont classiques et tout le monde prend du bon temps et du plaisir. Vient ensuite la première fiche sur 2 pages : des explications basiques sur la protection et le dépistage, claires et pratiques, sans jugement de valeur autre que celui de la santé. La deuxième histoire reflète plus la tonalité des suivantes. Madame propose à son mec un plan à trois : un fantasme le plus souvent masculin, véhiculant des relents nauséabonds de domination, de performance, du corps de la femme ravalé à un état d'objet. Or dans cette histoire de 9 pages rien de tout ça. Tout part d'un consentement mutuel entre amoureux : l'envie d'essayer. Le troisième larron n'est pas un d'individu lubrique prêt à profiter d'une bonne aubaine, mais un jeune homme poli et prévenant. Les 3 individus sont dans le salon à papoter et se demandent comment commencer. Les dessins montrent la femme allongée sur le lit, les hommes se déshabillant, les caresses attentives, le désir qui monte et…



… et tout s'arrête parce que les participants ne s'y retrouvent pas. Le récit est à l'opposé de l'enchaînement de positions acrobatiques, d'une virilité dominante et d'une femme acrobate. Le lecteur peut voir des individus normaux, se comporter en respectant les autres, en recourant à la communication, avec une tendresse sous-jacente. Les pages ne se transforment pas en manuel technique ou en reportage sensationnaliste, mais montrent des gestes banals, évidents. Aucun des partenaires n'est ravalé à l'état d'objet, n'est utilisé par un autre, à l'opposé du chacun pour soi. La troisième histoire se déroule de manière tout aussi naturelle : les 2 amoureux se retrouve au lit et s'en suivent 10 pages de rapports sexuels, avec un rythme posé, quelques paroles échangées pour s'assurer que tout va bien, et une attention évidente au plaisir de l'autre. Il ne s'agit pas du fantasme d'une autrice imaginant un rapport homosexuel masculin : il s'agit juste de montrer un déroulement possible d'un rapport entre adultes consentants qui y prennent plaisir. Le lecteur s'y sent impliqué par l'enjeu pour les personnages, par l'aventure que cela constitue pour eux, par la façon dont ils s'y prennent.

L'enjeu du récit n'est pas de voir des plans rapprochés, mais de voir si leur projet va aboutir et comment ils vont le prendre sur le plan émotionnel. La tension érotique est bien présente, mais sans que le récit ne devienne juste un support d'excitation sexuel pour le plaisir solitaire de la lectrice ou du lecteur. Le lecteur éprouve exactement les mêmes sensations avec le récit suivant sur l'union d'une jeune femme et d'un jeune homme en fauteuil roulant. Il voit comment les partenaires s'assurent simplement de leur consentement mutuel, et de la manière de s'y prendre de la personne handicapée. À nouveau les dessins montrent les choses simplement et avec évidence, y compris dans les aspects pratiques.



Au bout de quelques histoires, le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve pas de sensation de répétition : il s'agit à chaque fois de situations différentes vécues par des êtres humains différents, avec un déroulement différent du fait de leur personnalité. Il se rend également compte qu'il n'éprouve pas une forte sensation de voyeur à regarder d'autres personnes s'ébattre. Elle est un peu présente car il observe l'intimité d'individus pour lesquels il ressent une empathie réelle, mais sans se sentir de trop. Cy parvient à cet effet paradoxal par des histoires courtes qui comprennent une dimension sous-jacente de nature pédagogique. Il n'y a pas de jugement porté sur les pratiques, tout se passe bien même quand l'acte ne va pas jusqu'à son terme. Comme énoncé dans l'introduction, elle montre une pluralité de sexualité, sans critique, sans jeu psychologique malsain, sans perversité, sans exigence impérative, sans volonté de nuire, sans risque ou mise en danger. Les fiches sont explicatives, à nouveau sans jugement de valeur, ayant pour objectif d'informer le lecteur pour qu'il puisse être autonome. Le lecteur se rend compte qu'il sort de sa lecture avec le sourire, et il se rappelle effectivement que le visage des personnages exprime la gentillesse, la prévenance, le contentement naturel. En fait, s'il devait trouver un défaut à cet ouvrage, le lecteur se dirait que ce serait la facilité avec laquelle les gens se retrouvent au lit. Pour tous, la sexualité semble aller de soi, sans question, et trouver un partenaire est l'affaire d'une discussion ou d'un sourire échangé : il n'en faut pas plus. D'un autre côté, c'est cohérent avec l'intention de l'ouvrage qui est de montrer des exemples positifs et variés, ce qui est déjà incroyablement ambitieux.

Le titre de l'ouvrage n'a pas été choisi au hasard et annonce un programme ambitieux. Cy ne fait pas semblant et le lecteur accompagne, ou plutôt observe des partenaires aller au lit et faire des galipettes dans chacun des histoires. Il en ressort le sourire aux lèvres d'avoir ainsi profité d'exemples de recherche mutuelle d'un plaisir partagé, par des êtres humains normaux, sous réserve qu'il ne soit pas réfractaire à la représentation graphique des rapports sexuels, des organes et des pénétrations.


samedi 29 février 2020

Animal lecteur - tome 4 - Le jour le pilon

Ce tome fait suite à Animal lecteur - tome 3 - On peut pas tout lire ! (2012) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. Il s'agit donc du quatrième tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2013, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. Ce tome comprend 92 strips.

Le personnage récurrent de ces strips est le Libraire. Son nom a été prononcé dans le tome précédent : Bernard Doux, libraire à BD Boutik. Il travaille souvent seul, parfois avec un employé ou avec un stagiaire. Il reçoit régulièrement de nouveaux arrivages, et il doit gérer le retour des invendus. Un auteur s'enfonce dans la déprime à chaque fois que quelqu'un utilise un mot ou une image évoquant la destruction ce qui lui fait penser à la mise en pilon de son ouvrage. Bernard Doux pense au recyclage des livres, ce qui lui fait penser à son propre recyclage professionnel. 2 lecteurs évoquent la carrière déclinante d'un bédéaste vendant de moins en moins au fur et à mesure des années qui passent. Mission impossible : faire rentrer 7 mètres cubes de nouveautés dans un espace de vente pouvant en contenir 5. Un espace culturel MegaMaga ouvre à un kilomètre de BD Boutik. Bernard Doux fait des cauchemars en pensant à MegaMaga. Un client vient demander au libraire un tome qu'il n'a pas et indique qu'il va aller le chercher chez MegaMaga. Le libraire envoie son stagiaire en mission d'espionnage chez MegaMaga. Déguisé en babacool, le libraire se rend lui-même chez MegaMaga, deux fois de suite avec un déguisement différent. Un chef de rayon de MegaMaga commence à soupçonner un client d’être le libraire déguisé. Bernard Doux va flâner chez MegaMaga et il est acclamé comme étant le millième client.


Alors que le libraire flâne chez MegaMaga, un client pense que c'est sa nouvelle librairie. Le libraire pense qu'un client qui vient d'entrer est un espion diligenté par MegaMaga. Un client fait écrouler une pyramide de BD chez BD Boutik. Un garçon vient demander à acheter le nouveau Tintin qui est en vitrine. Un client vient demander une BD sur un thème qui le préoccupe beaucoup et le libraire bafouille. Un dessinateur a une idée ; le libraire a un client. Le libraire compare son métier à celui de fleuriste. Le libraire reçoit 4 clients successifs qui viennent acheter une BD pour quelqu'un d'autre. Le libraire repense à la durée de vie des magazines de bande dessinée dans les kiosques et la compare à celle des albums en librairies. Un monsieur entre dans la librairie et se rend compte qu'il s'est trompé : il n'y a pas de livres. Le libraire déplace des piles et des cartons toute la journée.

Ce recueil de gags peut aussi bien se lire sur l'impulsion du moment, sans avoir lu les précédents, ou après en avoir lu des parus plus tard, que dans l'ordre numérique des albums. Le lecteur qui en a déjà lu d'autres voit revenir des thèmes récurrents comme la surproduction de bandes dessinées, le poids des albums à mettre en place, la brièveté d'exposition en magasin, et la part de marché importante des mangas. Les auteurs savent se renouveler, à la fois sur le plan visuel et sur le gag. En page 6, Libon affuble le libraire d'une tenue de Superman. En page 25, le lecteur assiste à une pantomime en 5 cases, une véritable chorégraphie de la mise en place. En page 35, les auteurs se livrent à une comparaison visuelle du métier avec le triathlon. En page 39, le libraire revêt 3 cosplays différents pour fourguer sa marchandise. En page 58, on retrouve le libraire sur la plage, pour évoquer la saisonnalité des ventes. En page 62, c'est la caisse du magasin qui est soumise aux cadences infernales et Libon en montre les conséquences. Ou encore en page 74, le lecteur assiste au ballet du libraire avec son diable pour déplacer les cartons de nouveautés. Si les thèmes sont récurrents, les auteurs savent trouver des variations tant comiques que visuelles pour éviter la sensation de répétition.


Le premier plaisir est donc de retrouver ces caractéristiques du métier de libraire, qui donnent son identité à la série, avec des dessins dont l'exagération comique fait mouche, et qui ne conservent que l'essentiel, ainsi que le libraire toujours aussi affable. Le deuxième plaisir est de se sentir chez soi entre geeks, ou alors d'avoir l'impression d'explorer un peu ce monde d'initiés qui peut être celui de la bande dessinée. Sergio Salma intègre des références à l'industrie de la bande dessinée, mais aussi à ses créateurs. Le lecteur peut les relever dans les propos échangés, ou dans une image : un livre sur Tintin, une apparition d'Osamu Tezuka, une édition originale de Tintin au pays de Soviets, la mention de la série Niklos Koda (de Jean Dufaux & Olivier Grenson), des cosplays d'Astérix, Lucien (la série de Frank Margerin), les Nombrils, Reiser, Superman, des prédictions sur les carrières de Joann Sfar, Marjane Satrapi, les circonstances de la création des Schtroumpfs de Peyo, la part de marché représentée par Zep, Van Hamme, Arleston et Cauvin. Sur le plan visuel, seuls les cosplays sont représentés, afin de ne pas aller au-devant de problèmes de droit de propriété intellectuelle.

Si ce n'est pas son premier tome, le lecteur est également sensible au développement dans une nouvelle direction de thèmes déjà visités, et à l'apparition de nouveaux thèmes. Sergio Salma revient sur l'importance des mangas en France en termes de part de marché, en prenant un peu de recul. Il relève que personne n'avait prévu ce phénomène. Du coup, l'humour naît surtout de l'expression de visages d'individus assurant que les mangas ne sont qu'un effet de mode qui sera vite oublié. Il n'est amené à dessiner un japonais que dans une case en page 30 : Osamu Tezuka lui-même, pour un gag très réussi qui prouve que la réussite des mangas n'est pas due à un hasard. Comme l'indique le titre retenu, les auteurs développent le thème de la durée de vie d'un ouvrage en évoquant sa destruction, sa mise au pilon. Libon montre une machine infernale dotée de deux cylindres rotatifs hérissés de pics, un véritable cauchemar pour l'auteur. Le scénariste développe une demi-douzaine de gags sur l'implantation d'un supermarché culturel à un kilomètre de distance de la librairie BD Boutik. Cela donne lieu à de beaux gags visuels, avec les mines angoissées ou défaites du visage du libraire, mais aussi avec l'impression d'une immense surface de vente, et avec les déguisements improbables mis en œuvre par Bernard Doux et son stagiaire. Il faut voir la tête de rasta et de son chien pour y croire, et il est impossible de résister à l'effet comique.


Comme dans les tomes précédents, Sergio Salma écrit plusieurs gags qui reposent à 90% sur l'humour visuel, laissant Libon mettre en œuvre l'effet comique. Outre le chien et son maître rasta, ou le ballet de mise en place et de retrait des nouveautés, le lecteur peut voir un client tenter de prendre une BD en bas d'un pile, voir le lien sonore qui unit l'idée du dessinateur et l'arrivée d'un client, regarder un client désemparé quant à la manière de tenir une BD, observer l'insomnie de Johannes Gutenberg (1400-1468), regarder un téléphone sonner (une page d'adaptation en BD de la série télé Inspecteur Derrick), ou encore les différentes vitrines des commerces qui se sont succédés à l'emplacement avant l'implantation de BD Boutik. Un bon nombre de gags sont basés sur des dialogues ou un soliloque de Bernard Doux, ce qui n'empêche pas de profiter d'une réelle variété visuelle.

L'humour de Libon & Salma est remarquable en ce qu'il n'est pas agressif, ou dirigé contre des individus, mais plutôt sur des comportements plus ou moins décalés ou parfois idiots dans lesquels le lecteur peut reconnaître ses propres moments les moins glorieux. En creux affleurent également des éléments sociétaux. La destruction des invendus et la valse toujours plus rapide des nouveautés qui chassent celles de la semaine dernière reflètent la société de consommation dans sa phase de surabondance, ainsi qu'une société basée sur le flux continuel de nouveautés. Cela renvoie à la fois à la consommation de ressources en continue (comme les matières premières), mais aussi à des techniques marketing performantes et toujours plus efficaces, où l'être humain est devenu lui aussi une ressource devant toujours produire d'avantage et plus vite. Il n'est pas encore question de la paupérisation des auteurs, mais le libraire présente (page 55) déjà un camembert montrant les proportions du prix d'un ouvrage, qui reviennent à chacun des acteurs du métier du livre. Le contraste est saisissant avec la fausse reconstitution historique de l'arrivée d'une nouveauté en boutique en janvier 1927 (page 93). Cette même page pointe également le complexe dont souffre la bande dessinée, par rapport aux autres productions culturelle, à commencer par le livre. Libon & Salma le rappellent avec le gag du monsieur qui repart parce qu'il n'y a pas de livre dans la librairie BD Boutik. L'implantation du supermarché culturel évoque à la fois la désertification des centres villes et la concurrence déséquilibrée entre le commerçant de quartier et l'hypermarché. Les auteurs évoquent la gêne du commerçant servant un individu aux convictions nauséabondes : un facho venu faire le plein de BD sur le troisième Reich. Ils questionnent également le lectorat autrement, avec le principe de BD-cadeau : la BD serait plus achetée pour offrir à quelqu'un que pour lire par l'acheteur.

Ce quatrième tome de gags verticaux en 1 page est aussi bon que les trois premiers et le lecteur y trouve la même chose : un libraire sympathique et parfois bizarre, des clients de tout horizon, des blagues visuelles et des gags avec une chute, des thèmes déjà abordés et de nouveaux thèmes. Il ressort de sa lecture avec le sourire, avec le plaisir ineffable que les auteurs s'adressent au connaisseur de BD qui est en lui, et avec un constat sur les forces économiques et sociales qui façonnent le marché.


mardi 18 février 2020

Jessica Blandy, tome 12 : Comme un trou dans la tête

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 11 : Troubles au paradis (1995) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1996, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.

Dans une maison de San Francisco, Marc Watts est assis sur le canapé en train de regarder la fin de Les Forbans de la nuit (1950) de Jules Dassin, avec Gene Tierney et Richard Widmark à la télé, et de penser combien le silence lui permet de se reposer. Il décide d'aller manger un peu : il prend un reste de saumon dans le frigo. Il passe par la salle de bain pour redresser son nœud de cravate, et jette un coup d'œil rapide à la jeune fille nue à la gorge tranchée dans la baignoire. Al, chauffeur de taxi, est en train de déchiffrer les lettres sur le tableau d'un ophtalmologiste. Mick lui indique qu'il ne voit vraiment plus bien et que de nouveaux verres ne seront pas suffisants pour qu'il conduise en toute sécurité. Al lui explique qu'il n'a pas le choix, qu'il lui faut pouvoir travailler encore 6 mois pour pouvoir rembourser les médicaments de sa femme. Jessica Blandy profite de sa plage privative et de sa superbe villa, en compagnie de Kim (Kimberley Lattua). Cette dernière lui indique qu'elle a rencontré quelqu'un, Émile Sausek, dont elle est vraiment amoureuse, au point de ne pas avoir encore couché avec lui. Marc Watts est entré chez lui et sort de son garage ; sa voisine madame Peabody se plaint du comportement de son chien qui harcèle Mitzi son petit Shih-tzu. Watts la laisse dire, s'excuse et promet de mieux s'occuper de son chien. En son for intérieur, il pense que le lendemain, il ira avec son chien chez le vétérinaire et qu'on n'en parlera pus.

Le soir, Jessica Blandy mange avec son agent littéraire et évoque le sujet de son prochain livre : une biographie de son père. L'agent n'est pas très enthousiaste sur le sujet, ne voyant pas l'intérêt de raconter la vie de Josuah Blandy. À titre de comparaison, il évoque la série de meurtres de jeunes femmes, en supputant que le tueur possède peut-être lui aussi un style, un ton unique. Marc Watts est en train de prendre un apéritif au Daiquiri Motel, en attendant son rendez-vous, un certain monsieur Hobbs pour lui vendre L'univers des oiseaux en six volumes. Il observe les autres clients, dont un couple : Kim et Émile. Leur vue provoque en lui un inconfort qu'il doit faire cesser le plus rapidement possible. Kim prend congé d'Émile pour aller se changer dans la chambre. Watts la suit et la surprend. Il lui tranche la gorge avec un coupe-papier effilé. Émile est retenu quelques temps dans la salle de restaurant parce que sa carte bleue ne passe pas. Pendant la nuit, Jessica rêve de Kim : elle est sur une plage, Kim est un peu plus loin en train de gravir une dune. Elle lui montre sa main guérie et elle continue à monter jusqu'à disparaître. Le lendemain, Jessica Blandy est appelée au commissariat par l'inspecteur Robby, pour reconnaître le corps.


Arrivé au douzième album, le lecteur se demande quel type de polar Jean Dufaux et Renaud vont développer. Ils commencent très fort avec un individu très calme et très posé (Marc Watts), mais visiblement pas bien dans sa tête puisqu'il vient de tuer une femme dans la baignoire de son appartement. Le lecteur admire la coordination entre les 2 auteurs dès la première page : le texte du flux de pensée de Marc Watts, accompagnant une première case montrant un pont célèbre de San Francisco (le lecteur sait où se déroule l'histoire), une case pour la façade de la maison de la victime, 2 cases pour présenter Marc Watts, calme et posé (avant que le lecteur ne sache ce qu'il a fait), une case pour la cuisine de la victime avec un niveau de détail offrant une description consistante (modèle de réfrigérateur, placards, éclairage, évier avec égouttoir et vaisselles en train de sécher, torchon accroché à un crochet, cuisinière avec la bouilloire, condiments, en une seule case). Renaud Denauw montre chaque lieu avec un point de vue privilégié pour le lecteur, qu'il s'agisse d'un endroit banal ou d'un lieu remarquable. Dans la première catégorie, le lecteur s'assoit un peu en retrait derrière Al alors qu'il déchiffre les lettres sur le tableau de l'ophtalmologiste. Il se tient sur l'accès au parking de Marc Watts, aux côtés de madame Peabody. Il bénéficie d'une petite contreplongée dans le bureau fonctionnel de l'inspecteur Robby pour admirer les gambettes de Jessica. Il regarde une jeune femme et Rocky Albarro sur un banc. Il regarde un garagiste signer le contrat d'achat d'une encyclopédie en 6 volumes intitulée L'univers des oiseaux migrateurs.

L'artiste invite également le lecteur à profiter de paysages sortant de l'ordinaire. Cela commence par une très belle vue du ciel de la demeure de Jessica Blandy, avec sa terrasse et sa plage. La terrasse du restaurant du Daiquiri Motel bénéficie d'une vue sur la mer, et de tables tranquilles et espacées. Jessica Blandy et Émile Sausek vont se recueillir au funérarium, devant la plaque de Kimberley Lattua (1966-1996) avec un très beau rendu du marbre. Planche 26, Jessica Blandy invite Émile Sausek à s'asseoir sur un talus herbeux en surplomb avec une superbe vue de la baie. Quelques pages plus loin, le lecteur admire l'architecture de la façade de la maison des Watts. Avec ces différents exemples, le lecteur sait que le scénariste a conçu son récit de manière que l'artiste ait des endroits diversifiés à représenter, à ce que chaque scène s'inscrive dans un environnement spécifique qui conditionne une partie du comportement des personnages, de manière implicite, le lecteur pouvant se projeter dans ces endroits, et penser ou non à l'effet qu'ils produisent sur les êtres humains. L'histoire en devient naturaliste, avec des êtres humains réalistes et banals dans leur apparence et leurs activités de tous les jours. Le lecteur jurerait qu'il pourrait être invité au barbecue dans le jardin, ou s'allonger sur un transat à la plage.


Cette normalité de la vie quotidienne imprègne les scènes sortant de l'ordinaire (à commencer par les meurtres), leur infusant une plausibilité totale. Ainsi le lecteur croit sans peine au coupe-papier tranchant, ou au corps laissé sur une voie ferrée. Le lecteur reconnaît ce moment désagréable et maladroit quand il faut répondre à une voisine qui se plaint du chien, ou la discussion pétrie de non-dit entre l'autrice et son agent qui ne dit pas franchement que son idée ne se vendra pas et que Jessica devrait répondre aux goûts du public. À nouveau, dessinateur et scénariste se complètent harmonieusement pour montrer l'état d'esprit de chaque personnage, sans avoir recours à des bulles de pensée ou des dialogues artificiellement explicatifs, ou un langage corporel exagéré. Le lecteur se retrouve à côtoyer des individus observés par des conteurs très attentifs. L'identité du meurtrier est donc révélée dès la deuxième page, et l'intérêt du récit se déplace vers les avancées de l'enquête de Jessica Blandy et Émile Sausek. Jean Dufaux a recours, une unique fois, à un indicateur bien pratique pour Émile Sausek, mais il n'abuse pas de cet artifice narratif. En parallèle, il montre l'avancée de l'enquête de l'inspecteur Robby, gérant ainsi plusieurs pistes complémentaires. Pendant ce temps-là, le tueur continue à frapper au gré de ses pulsions.

En fonction de ses attentes, le lecteur risque d'être fortement décontenancé, et peut-être déçu par le choix du scénariste concernant la résolution de son intrigue. Implicitement, le lecteur s'attend à ce qu'un ou deux enquêteurs réussissent à démasquer le coupable et qu'il y ait une résolution claire. Effectivement, cette dernière survient et l'histoire est bouclée en bonne et due forme. Effectivement, les enquêteurs parviennent à une intime conviction. Néanmoins, le dénouement ne correspond pas à ce qu'attendait le lecteur. Il est en droit de se sentir floué par le recours à des coïncidences bien pratiques, ou de très grosses ficelles. Il se souvient alors d'une discussion entre Jessica Blandy et Émile Sausek au cours de laquelle elle fait remarquer que le hasard, les coïncidences servent parfois un bon dénouement. Ce n'est pas la première fois que Dufaux s'exprime par la bouche de Jessica. Dans le tome précédent, il évoquait sa vocation d'écrivain ayant été générée par sa peur des mots, de ce qu'ils cachent, la seule façon de les apprivoiser, étant de les écrire, de leur donner un autre sens, le sien. Quoi qu'il en soit, c'est le schéma narratif qu'il a choisi de mettre en œuvre, une prise de risque par rapport aux habitudes du genre. Cela n'enlève rien au thème de fond du récit : le retour du comportement déviant, de l'écart par rapport à la normalité. Marc Watts dit à une interlocutrice qu'on se trompe toujours en parlant des fous. Le lecteur est le témoin de son comportement, de ses actes meurtriers, de son obsession avec le poisson comme nourriture, mais aussi de sa vie de père de famille aimant et attentif, de ses réelles compétences professionnelles, de son apparence des plus normales. Ses crimes échappent à toute explication : sa folie n'est pas explicable d'un point de vue rationnel. Quelque chose ne fonctionne pas bien dans son cerveau, de manière arbitraire. La mort de ses victimes s'est produite de manière tout aussi arbitraire. L'existence est soumise aux caprices du hasard, sans rime, ni raison.

Le lecteur retrouve tout ce qu'il peut attendre d'un tome de cette série : des crimes sordides, un tueur détraqué, des lieux typiquement américains montrés avec grand soin, des individus normaux se conduisant comme des adultes, une enquête avec une part de hasard et de chance. Il peut aussi compter sur Jean Dufaux pour tenter une structure de roman policier originale. En fonction de ses attentes, le lecteur peut estimer que le scénariste s'est laissé aller à la facilité avec des coïncidences bien pratiques, ou que ces coïncidences sont une autre forme du hasard qui a conduit le cerveau de Marc Watts à ne pas fonctionner normalement.