Ma liste de blogs

lundi 24 août 2026

Undertaker T05 L'Indien blanc

C’est cette vie que Caleb était venu chercher.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 4 - L'Ombre d'Hippocrate (2017) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Dans une région sauvage dans la région de Tucson, au milieu d’une piste enneigée traversant un massif rocheux, une diligence tirée par quatre chevaux, le feu ayant pris à l’arrière, avec un cavalier qui la suit qui hurle : Apaches ! Il enjoint le cocher Dodson à accélérer, mais ce dernier n’y arrive pas car les chevaux n’en peuvent. Derek hurle un nouvel avertissement, trop tard et en vain : Dodson se trouve décapité par un fil barbelé tendu entre deux rochers. La diligence se couche sur le côté, le feu ravageant toujours l’arrière. Le passager sort par le dessus et aide Sondra à en sortir. Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner, Derek fait demi-tour et se rapproche des deux passagers : il abat Sandra d’une balle dans la tête et il en fait de même pour l’autre passager. Il fait à nouveau demi-tour pour s’éloigner et découvre qu’un Apache se tient devant lui un arc et une flèche à la main. Il charge au galop et reçoit une flèche en plein ventre, chutant à terre. Alors que Salvaje s’approche avec ses hommes, Derek se tire une balle dans la tête.



À Tucson dans la plus riche demeure, Sid Beauchamp s’adresse à Joséphine Barclay : il lui assure que son fils n’a pas souffert. Il en est certain : l’Indien qui les a renseignés a assuré que l’Indien blanc avait été tué net pas une balle de Derek. D’ailleurs, à ce sujet… Derek était condamné, les poumons. C’est pour cette raison que Sid avait pensé à lui pour escorter la diligence, qu’elle arrive ou pas à San Diego. Il lui avait promis une prime pour sa femme, enfin sa veuve… Il sait que c’est dur à entendre, mais si Derek a tiré sur le fils Barclay, c’est qu’il n’a pas eu le choix. La riche propriétaire lui assure qu’elle comprend, elle paiera bien sûr. Il reprend la parole : il la remercie, il ne peut imaginer à quel point cela doit être terrible pour elle, s’il peut faire quoi que ce soit… Elle lui répond : Elle y a pensé, et il y a quelque chose qu’il pourrait faire pour elle : elle veut qu’il récupère le cadavre de son fils pour l’enterrer ici à Tucson. Il essaye de se défendre : C’est impossible ! Il ignore où Caleb Barclay se trouve, les Apaches ont sûrement emporté sa dépouille avec eux, à l’heure qu’il est il doit être dans leur territoire ! Sans compter son état de décomposition ! Elle le reprend : elle a annoncé à toute la ville que les funérailles de Caleb seraient célébrées d’ici une semaine. Elle conclut : Tant que son fils ne sera pas revenu chez elle, son cœur ne pourra se dédier ni à leur amour, ni à leur mariage. À côté de la diligence, Jonas Crow est en train de creuser une tombe dans une terre gelée, pleine de pierres. C’est un peu comme racler un gros caillou avec les dents.


Début du troisième diptyque : le titre met le lecteur sur la voie, les Indiens vont jouer un rôle, peut-être que le personnage principal va s’enfoncer en territoire indien. En territoire Apache même, plus précis encore le récit mentionne les Chiricahuas, un groupe d'Apaches vivant dans le sud-ouest des États-Unis, ayant compté parmi ses membres Cochise et Geronimo. Le lecteur comprend que cette aventure se déroule peu de temps après la précédente, c’est-à-dire en 1865 ou 1866. Même si les auteurs ont choisi avec précision la tribu indienne, ils s’abstiennent de références sur son histoire à cette période particulière. Ils utilisent ce peuple pour évoquer un autre rapport au monde, une autre façon de vivre, des valeurs sociales différentes. Vers la fin de cet album, Salvaje décrit à Jonas Crow ledit mode de vie : Avant les hommes blancs, l’Apache se levait avec le soleil et partait parcourir la terre des esprits sans crainte ni espoir. Et lorsqu’il trouvait un gibier, des herbes ou des fruits à cueillir, il se contentait d’être reconnaissant. À la tombée de la nuit, l’Apache rentrait au camp pour aider les siens avant de retrouver la couche de l’être aimé. Il n’attendait rien, n’avait d’autre souci que d’apprendre du monde et de se préoccuper des siens. Cet Indien inculque ces valeurs traditionnelles à son fils Chato, une éducation qui semble insupportablement dur à Jonas Crow lui-même, pourtant pas un enfant de chœur.



L’horizon d’attente du lecteur repose pour commencer sur les composantes visuelles du genre Western. Les auteurs remplissent cette promesse dès la séquence d’ouverture, avec des formations géologiques montagneuses et un chemin enneigé pour passer un col : texture de roche impeccable, une neige bleu-gris très réussie, une perspective dégagée à des kilomètres avec un ciel orangé comme enflammé, et trois vautours dérangés par le bruit. La sensation d’immersion fonctionne à plein dans ce paysage grandiose faisant honneur aux zones sauvages de l’Amérique. Lorsque Crow se retrouve sur place quelques jours plus tard pour creuser des tombes, la neige a perdu sa teinte bleutée pour être gris-blanc. Crow est recruté par Sid Beauchamp pour rejoindre sa bande et aller chercher un cadavre : nouvelle chevauchée passant au milieu des gorges d’une montagne, avec la roche formant d’élégantes arabesques témoignant des couches de formation, et débouchant sur une zone dégagée nimbée de gris, la vision glaçante d’un cimetière apache. La traversée de ce territoire naturel se poursuit, l’occasion d’autres paysages superbes : un village construit sous un énorme surplomb rocheux, une rivière coulant entre deux falaises et sa cascade, un camp Chiricahua composé d’une douzaine de tepees, des étendues enneigées à perte de vue avec de rares arbres, une falaise à la verticale à escalader à main nue, etc. Un voyage qui emmène le lecteur dans une région aux caractéristiques spécifiques et spectaculaires, imposant ses contraintes aux voyageurs.


Les auteurs ont visiblement pris plaisir à concocter quelques instants visuellement marquants au cours du récit : le fil barbelé tendu à hauteur du cou du cocher, la peinture de guerre en forme de crâne sur le visage de Salvaje, la main écorchée de Jonas à force manier la pelle, Jonas buvant le vin à la bouteille, le visage de Caleb après avoir ôté sa peinture de guerre, Salavje passant à travers la chute d’eau, un gros plan sur un épis de maïs illustrant le propos de Salvaje (Le fermier et sa squaw ont choisi d’être les esclaves du maïs), etc. À nouveau, le lecteur ressent la qualité de la narration visuelle même s’il n’y prête pas attention. Le dessinateur sait donner vie à chaque séquence quelle qu’en soit sa nature, y compris les plus statiques. Le scénariste se montre un dur envers lui avec deux pages d’exposition de la situation, lors d’un long exposé de Sid Beauchamp : Meyer montre les différents gestes de du shérif même s’il reste assis, il montre comment Jonas n’arrive pas à rester en place, et ce qu’il voit à l’extérieur. Les prises de vue et les mises en scène complexes s’avèrent immédiatement lisibles et transmettent avec élégance et conviction l’état d’esprit des personnages lors des conflits psychologiques. À ce titre, plusieurs scènes marquent le lecteur par la justesse des expressions de visage et des gestes : Jonas Crow prenant la décision de mutiler le cadavre de Caleb, le même Jonas se heurtant aux comportements des trois Apaches (Salvaje, Chato, et le vieil homme), Chato tiraillé entre les valeurs inculquées par sa mère et ce qu’offre le couple de fermier), etc. Sans effet spectaculaire ou démonstratif, le dessinateur combine les différents paramètres et personnages lors des scènes d’affrontement avec un naturel confondant, et une habileté extraordinaire, assurant là encore la plausibilité du déroulement des actions.



Le scénariste continue de savamment doser ses ingrédients, entre une nouvelle aventure complète en deux tomes, et la trame de la série. Ainsi, le lecteur peut voir l’impact du départ de Rose Prairie sur le comportement de Jonas Crow, et celui-ci est à nouveau rattrapé par son passé de Lance Strikland et un espoir ténu de s’en débarrasser, sans oublier son métier de croque-mort qui le met à nouveau dans une situation intenable. D’un côté pas de progression significative de sa situation, mais de l’autre une évolution discrète conséquence des situations des tomes précédents. Dans cette première partie de ce nouveau diptyque, les auteurs mettent à nouveau en scène un détenteur de l’autorité (un shérif) qui en use à ses fins personnelles, ayant en plus tout à fait conscience que sa fonction sert les intérêts capitalistes de la société de chemin de fer et de sa propriétaire. Pendant ce temps-là, le personnage principal se trouve confronté à une autre culture, avec des valeurs dont il mesure progressivement l’altérité, à la fois en observant le comportement des Indiens Chiricahuas, à la fois quand Salvaje le dit de manière explicite : l’exposé relatif à la situation Avant les hommes blancs […] apprendre du monde et se préoccuper des siens. À nouveau Jonas Crow se trouve confronté à des valeurs morales qui mettent à mal ses choix de vie. De scène en scène, le vrai caractère de Sid Beauchamp se révèle, et le personnage s’étoffe pour devenir de plus en plus méprisable et dangereux à sa façon insidieuse, moins flamboyante que celle de Jeronimus Quint, mais tout aussi toxique.


Difficile de croire que Jonas Crow pourra se retrouver dans une situation pire que dans le cycle précédent, face à un individu pire que Jeronimus Quint, et pourtant… La narration visuelle immerge le lecteur comme peu d’autres, dans des endroits pleinement réalisés et des situations d’une évidence et d’une plausibilité peu communes. Le méchant de l’histoire révèle très progressivement sa vilenie, qui acquiert une profondeur de plus en plus écœurante. Une nouvelle fois, le métier de croque-mort s’avère extrêmement propice à se retrouver dans des situations d’une dangerosité létale, et face à un système de valeurs complexe et ambivalent.



jeudi 20 août 2026

Berlin 61

Ce que femme veut, Dieu le veut.


Ce tome fait suite à Innovation 67 (paru en 2021) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des sept albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Maison du Peuple 65 (paru en 2024), Otan 66 (paru en 2026), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé La chute du mur, la fin d’une époque, avec un chapitre consacré à Berlin (Une longue décrépitude, Tenir le cap à tout prix, La fin d’un monde), huit citations de grands personnages ayant parlé de Berlin et de son mur (Kurt Schleffer, Lucius D. Clay, Willy Brandt, Walter Ulbricht, Nikita Khrouchtchev, Martin Luther King, et bien sûr John F ; Kennedy), La Caravelle l’épopée d’un avion hors du commun, Regel le plus français des aéroports de Berlin, Les secrets d’un papyrus (en hommage à Jean-François Champollion), Le mur quelle histoire ! (Un mur de prison, Stopper l’hémorragie vers l’ouest, Et à l’ouest ?), Opération Roméo, et une interview de Thierry Denuit sur la belle époque des trains auto-couchettes.


Dans un grand hôtel de Cannes, un soir d’été, de retour d’un concert, une violoniste est en train de prendre sa douche. Un homme avance tranquillement dans le couloir, et il crochète la serrure de sa chambre dans laquelle il pénètre. Puis il entre dans la salle de bain, menaçant la jeune femme avec une arme à feu. Celle-ci bondit en avant, le faisant tomber à la renverse, puis elle saisit un vase et elle l’assomme. Elle prend ses affaires, et sort tranquillement, sa valise dans une main, son violon dans son étui de l’autre.



En septembre 1961, dans la chambre d’hôtel qu’elle partage avec Gérard à Cannes, Kathleen van Overtstaeten est agenouillée sur sa valise pour essayer de la fermer. Elle fait appel à son compagnon qui est en train de se laver les dents. Il s’essuie dans une serviette et il l’aide à fermer la valise. Ils montent dans la Simca 1000 pour gagner la gare ferroviaire. Là leur véhicule est pris en charge dans le cadre de la formule auto-couchettes. Ils vont alors prendre place dans leur wagon-couchette, elle lui demande s’il est certain de devoir déjà recommencer à travailler le samedi, ce à quoi il acquiesce. Il ajoute qu’il est ambitieux et qu’il est certain que monsieur Opdenbosch finira par lui donner la promotion qu’il mérite au sein de la Sabena. Kathleen décide de se rendre aux toilettes. Dans un couloir, elle observe une jeune femme qui éprouve des difficultés à monter sa valise sur le porte-bagage en hauteur. Elle l’aide, et remarque qu’elle est allemande… et musicienne. Kathleen lui dit qu’elle adore la musique classique, elle a beaucoup d’admiration pour les violonistes. L’autre voyageuse est-elle en vacances ?


Cinquième aventure pour Kathleen Van Overstraeten, qui travaille toujours pour la compagnie Sabena, c’est-à-dire Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, la compagnie aérienne nationale belge. Le lecteur retrouve son petit caractère : elle charrie son chéri qui a oublié de mettre le réveil (Est-ce un boulot d’homme ?), puis quand il ferme la valise avec facilité, elle lui dit que quand elle le voit, elle ne se rappelle plus à qui il lui fait penser… Maciste ? Tarzan ? Guy l’éclair. Tant de muscles, ça force l’admiration. Il court donc une fibre féministe dans le récit… Tout est relatif : une fibre féministe pour l’époque, c’est-à-dire que l’héroïne fait preuve d’autonomie et d’indépendance, comme un être humain normal. Elle suit les intuitions de sa curiosité, se montrant faillible, et elle écoute ses émotions. De ce point de vue, il s’agit d’un personnage principal très attachant, faisant preuve d’empathie et de solidarité, de constance et de courage, une vraie héroïne. Son comportement montre qu’elle est consciente des règles implicites qui pèsent sur les femmes dans la société de cette époque, et qu’elle sait comment s’en accommoder pour mener sa vie comme elle l’entend, sans s’y soumettre servilement. Au vu de la qualité du personnage qu’ils ont créé, le lecteur se demande pourquoi les auteurs ouvrent le récit avec une scène de douche sur un personnage féminin.



Une étrange affaire : la disparition d’une violoniste dans un train, à l’occasion d’un signal d’alarme tiré. Un contexte historique très précis et bien documenté : le mur de Berlin, construction dont le lecteur est peut-être familier ou pas du tout, un mur coupant une ville en deux, séparant les familles, établissant une frontière infranchissable. Comme dans les tomes précédents, le lecteur sait qu’il peut avoir une entière confiance dans les auteurs pour la qualité et la rigueur de la reconstitution historique. Pour Berlin même, car ils honorent la promesse du titre : atterrissage à l’aéroport de Berlin Tegel, voyage en taxi pour gagner Vorbergstrasse, Checkpoint Charlie et son point de contrôle, les bords de la rivière Spree, le Rotes Rathaus (hôtel de ville de Berlin), le métro et le tram, un kiosque de journaux, la Stalinallee, la porte de Brandebourg, et bien sûr le mur lui-même avec ses barbelés. La reconstitution visuelle est de toutes les cases, que ce soient dans les tenues vestimentaires, ou dans les accessoires. Le lecteur prend le temps de savourer le train auto-couchettes, les différents modèles de voiture dont la Simca 1000 et une inoubliable BMW Isetta, les monuments bruxellois comme les musées royaux des beaux-arts ou le théâtre royal de la Monnaie ou l’hôtel Métropole place de Brouckère, l’avion Sud-Aviation SE 210 Caravelle (premier avion à réaction court courrier), le buste de Néfertiti, et discrètement une reproduction La Chute d'Icare (1558) de Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569), d’un tableau de James Ensor (1860-1949), ou encore l’affiche du film Breakfast at Tiffany’s (1961, Diamants sur canapé) avec Audrey Hepburn (1929-1993). Etc.


Une narration visuelle tout aussi carrée héritée de la ligne claire : formes détourées par un trait assuré, architectures impeccables, soin apporté à la représentation de chaque élément, démarche descriptive et réaliste. Le lecteur constate que la mise en couleurs présente un aspect tout aussi soigné et au service des dessins, en toute discrétion. Dans ce domaine, il peut apprécier l’effet semi-transparent du rideau de douche, les motifs de papier peint dans les chambres d’hôtel, les halos de lumière aux fenêtres du train auto-couchettes, la lumière iridescente qui passe par une fenêtre de la gare de Schaerbeek, le très beau vert d’un combiné téléphonique, l’habileté avec laquelle les spectateurs ressortent dans la grande salle de la Monnaie, le magnifique rendu du paysage survolé en avion, l’effet grisâtre de la couche nuageuse au-dessus de la Spree, etc. La qualité narrative apparaît dès la première séquence : deux pages dépourvues de texte, où tout le récit est raconté uniquement par les images, compréhension immédiate et impeccable. Le naturel de chaque séquence se ressent à la lecture : un déplacement voiture pendant trois cases, une discussion dans le train entre Kathleen et Gérard, une déambulation dans les salles d’un musée tout en discutant, une vérification de papiers d’identité qui n’en finit pas, une femme menacée par un homme maniant une arme à feu, etc.



Comme dans les autres tomes, les auteurs racontent une aventure, tout en l’ancrant dans un contexte historique très précis, référencé visuellement, et aussi dans les dialogues, par exemple un ballet de Maurice Béjart (1927-2007) ou la mention du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique (ou Concours Reine Élisabeth). En fonction de sa sensibilité, le lecteur appréciera de découvrir une véritable intrigue, sous forme d’une enquête menée par une amatrice, avec ses avancées et ses ratés, ou il pourra rester sur sa faim en ayant préféré que la ville de Berlin bénéficie de plus d’exposition. Dans ce dernier cas, le dossier en fin de tome viendra le contenter avec ses développements sur le contexte politique qui a mené à la construction du Mur, sur l’avion Caravelle, ou encore l’interview portant sur les trains auto-couchettes. Le mécanisme du récit repose sur un plan hasardeux pour réussir à passer à l’Ouest, avec une circonstance particulière venant compliquer l’affaire. Même s’il décroche de l’intrigue en cours de route pour son caractère un peu tortueux, le lecteur sent que son intérêt subsiste : c’est un vrai plaisir de voir la jeune femme progresser de manière organique, avec des erreurs, des impasses, et des individus l’aidant pour différentes raisons. Le scénariste sait faire en sorte qu’elle reste dans un registre plausible, sans intuition soudaine et salvatrice, sans bien se rendre compte de tout ce qui se joue autour d’elle. Le personnage principal fait montre d’un comportement ordinaire dans des circonstances extraordinaires, qu’il s’agisse de la disparition d’Annelore Schmidt, ou du contexte de Berlin.


S’il a déjà lu les autres tomes de la série, le lecteur est conquis d’avance. En effet il retrouve les dessins clairs et concrets, descriptifs et soignés, qu’il a déjà appréciés, la mise en couleurs sophistiquée au service des dessins, et un scénario d’espionnage à hauteur d’individu normal. Il retrouve ou il découvre le contexte de cette ville séparée en deux par un mur, pouvant approfondir cette réalité historique avec le dossier de fin. Il peut aussi bien lire les planches pour l’exotisme des particularités historiques d’une époque et d’un lieu qu’il découvre, que se replonger dans une époque à laquelle il a déjà eu l’occasion de s’intéresser. Un classicisme maîtrisé.



mercredi 19 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T02 Albedo, l'œuvre au blanc

Les planètes sont des globes de pierre et de terre et pourtant elles sont vivantes.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 01: Nigredo, l'œuvre au noir (2017) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée.


Les Chevaliers d’Héliopolis. Neuf alchimistes qui, en confectionnant l’élixir de longue vie, peuvent vivre trois cents siècles. Fuxi, né en 2852 avant J.-C., l’un des premiers rois de Chine, inventeur de l’écriture et des hexagrammes du Yi King. Imhotep, né en 270 avant J.-C., grand prêtre de la cité sacrée d’Héliopolis, en Égypte. Auteur des plus vieux textes scientifiques, et médecine et astronomie. Lao Tseu, né au IVe siècle avant J.-C., le plus grand philosophe de l’Histoire chinoise, a écrit le Tao Te King, œuvre essentielle du taoïsme. Ezequiel, né en 595 avant J.-C. un prophète hébreu, auteur du livre d’Ezequiel, où il fait d’importantes révélations sous forme de visions symboliques. Jean l’apôtre, auteur de l’Apocalypse (Nouveau Testament). Disciple le plus jeune et le plus aimé de Jésus. Nostradamus, né en 1503, médecin et astrologue d’origine juive, auteur de prophéties dans lesquelles il prédit plusieurs catastrophes dans le monde, de 1555 à 3797. Le comte de Saint-Germain, né en 1712, de nationalité inconnue, parlait onze langues à la perfection, portait sur lui de nombreux diamants, dont il se servait comme d’argent, fut conseiller de Louis XV. Fulcanelli, d’âge inconnu, auteur de livre d’alchimie, restaurateur de cathédrales gothiques en France. Tadeo, origine et âge inconnus, maître en arts martiaux. Il pourrait être l’apôtre Judas Thaddée, que les Évangiles présentent comme le frère de Jésus. Ces alchimistes immortels ont fait construire un refuge secret, la Nouvelle Héliopolis, dans les montagnes au nord de l’Espagne.



Asiamar se trouve à l’extérieur de la forteresse : fini sa retraite obligatoire, quarante jours enfermé sans voir personne. De nouveau, il sent la caresse des montagnes et de l’air pur de la révérée Héliopolis. Il est rejoint sur les pentes de la montagne par maître Tadeo, à qui il indique que le parfum de ces pierres lui manquait, elles qui l’ont autrefois lavé des odeurs du château de Versailles, cette luxueuse demeure sans latrines. Le maître lui demande quelle est son arme préférée. L’élève répond qu’il n’en pas. Tadeo explique qu’il existe une arme immatérielle, invisible, plus puissante que toute autre, il va la lui montrer. Enfin, elle, il ne la verra pas, seulement ce qu’elle provoque. Tout en marchant, ils sont arrivés à proximité d’une demi-douzaine de boucs. Tadeo se rapproche encore des animaux, s’arrête et ferme les yeux. Il pousse un cri dévastateur et les boucs tombent raides morts. Il explique : l’onde de choc provoquée par son cri a tué un animal, puis, comme la peste, s’est répandue pour tuer les autres. Asiamar reconnaît qu’il s’agit d’une arme remarquable mais utilisée de façon cruelle, pauvres boucs. La leçon n’est pas finie : Tadeo pousse un autre cri qui leur redonne vie.


Le scénariste sent que le lecteur manque de contexte, et il commence par un trombinoscope d’une page, présentant les neufs chevaliers d’Héliopolis avec un portrait en plan poitrine, leur nom et un court texte les situant chronologiquement. Ce mélange entre personnages historiques et personnages de légende indique au lecteur comment situer le récit : une fiction empruntant à l’Histoire de manière libérale, sans prétention de véracité. Cette façon de faire se trouve confirmée dans ce tome par le traitement réservé à Napoléon Bonaparte (1769-1821) et au général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800). Le principe selon lequel ces neuf individus sont des alchimistes qui ont confectionné un élixir qui leur confère une espérance de vie de trois cents siècles le confirme, si le lecteur avait encore entretenu un doute. L’alchimie se trouve toujours au cœur du récit : après l’œuvre au noir (mort sous l’influence de Saturne), voici l’œuvre au blanc c’est-à-dire purification, lavage sous l’influence de la Lune. Voilà Napoléon Bonaparte à la recherche du processus qui lui permettra d’accéder à la vie éternelle, en Égypte, puis à Nazareth. Lors de cette quête, il acquiert une abeille de Jade, et le lecteur découvre pour quelle raison il se tient souvent avec une main dans son gilet. Le personnage principal subit une nouvelle épreuve transformatrice, et lui-même met à l’œuvre sa propre capacité à se transformer : son hermaphrodisme, un individu alchimique.



Ainsi bien conscient de la nature du récit, avant tout des aventures, le lecteur se laisse entraîner par sa dimension spectaculaire, et par la qualité de sa narration visuelle. Comme dans le tome précédent, le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et le dessinateur se montre à la hauteur de chaque séquence. Une fois passé la planche du trombinoscope, quatre pages dans les montagnes autour de la citadelle des Chevaliers d’Héliopolis. Les couleurs habillent les contours encrés : l’impression donnée par l’herbe plutôt sèche, se mêlant aux roches, chacune avec leur texture particulière. En planche cinq, le vert de la végétation se fait plus consistant alors que les deux personnages sont descendus vers l’entrée d’une grotte, et les roches se font plus massives, les couleurs accompagnant ce passage de la haute montagne à une zone plus basse et plus accueillante. Tout du long de ce second tome, les couleurs vont établir une ambiance par séquence, rehausser les reliefs de chaque surface détourée, apporter des textures et aller jusqu’à la couleur directe pour certains éléments de décors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plutôt subjugué par les pierres de taille à l’intérieur de la citadelle, les teintes dorées de la crypte alchimique, les jaunes plus d’élavés des déserts égyptiens, qui se teintent d’orange puis de rouge lors de l’affrontement de l’armée française contre les Mamelouks, ceux tirant vers le brun dans la chambre intérieure du Sphinx, le vert de gris tirant vers le prasin pour le rayon lumineux s’abattant sur le sommet de la pyramide de Kheops la nuit, ou encore le bleu Tiffany luminescent alors que XVII sort par la fenêtre des appartements de Napoléon Bonaparte de nuit.


Tout du long, le dessinateur a le sens du spectacle : l’onde de choc du cri qui tue, Beto, un énorme gorille doté de conscience, abattant de toutes ses forces sa masse sur la couronne de Marie-Josèphe, archiduchesse d’Autriche et reine de Pologne, Asiamar s’enfonçant dans l’eau vu en contreplongée, l’armada de Bonaparte sur la Méditerranée dans une magnifique illustration en pleine page, une nuée d’abeilles formant un cercle autour de la tête de Napoléon nourrisson, la danse de Nadia, des chevaux galopant dans une mer de sang (après l’exécution de trois mille Mamelouks), une planche constituée de cinq cases de la largeur de la page montrant un voyage à toute allure pour rejoindre la pyramide de Kheops, le sacre de Napoléon Bonaparte en empereur, un affrontement entre XVII et Beto d’un côté, contre une quinzaine de soldats de l’autre. C’est un vrai plaisir de lecture que de voyager ainsi, d’accompagner le très calme et très efficace Asiamar, de voir la détermination quasi obsessionnelle sur le visage et dans les gestes de Napoléon, d’assister à la fureur déchaînée de Beto. Le lecteur met son esprit critique en veille et profite de sa place privilégiée pour ces aventures hautes en couleurs.



Le titre du premier album contenait déjà la trame du récit : la transformation alchimique en quatre étapes : Nigredo, Albedo, Critinitas, Rubedo. Celui-ci se situe dans la droite lignée de cette tétralogie conçue comme un tout. Les aventures d’Asiamar ne prennent leur sens que dans le processus de la transformation. Comme il s’y attendait, le lecteur voit la particularité physique du héros jouer un rôle dans ce deuxième tome. Au-delà des remarques d’ordre politique, cela constitue l’aspect le plus transgressif du récit, bien plus que la dimension fantastique de l’alchimie, ou que les libertés prises avec la réalité historique. Asiamar défie les stéréotypes du genre et de genre, avec le sourire, une certaine assurance de séducteur et un naturel confondant. En toute simplicité évidente, le scénariste met en scène un personnage principal politiquement incorrect au possible, ou au contraire d’un rare niveau d’inclusivité. Le lecteur pourrait même ne pas en prendre conscience, entièrement captivé par les péripéties de l’intrigue et leur rythme. Il lui arrive même de ne pas savoir trop ou donner de la tête. Faut-il prendre au premier degré cette histoire de cri qui tue ? Sans même parler du cri qui redonne la vie ! Mais quel est donc l’objectif de ces neuf chevaliers d’Héliopolis ? Dans un premier temps, Napoléon Bonaparte est montré comme un stratège extraordinaire, comme un conquérant hors pair, sachant galvaniser ses troupes, manipuler les foules conquises, et très adroit à l’épée en duel. Puis la réalité de l’horreur des massacres et celle de la soif de pouvoir apparaissent en pleine lumière, dans toute leur atrocité et leur horreur. Enfin les auteurs réalisent une séquence d’anthologie en deux parties : l’attente de l’arrivée de Letizia Bonaparte (1750-1836) pour le sacre, puis le baiser aussi gratuit que spontané, mais sans consentement, entre Napoléon et…


À l’évidence, les deux créateurs s’amusent : les libertés prises avec la réalité historique, la caractérisation de Napoléon Bonaparte, l’explication de sa main glissée sous son manteau, la transposition du Grand Œuvre appliqué au voyage du héros, la mise en couleurs splendide, la narration visuelle solide et vivante. Parfait. Sans avoir l’air d’y toucher, ils réalisent une évolution de l’archétype du héros d’aventure, transformant radicalement ce qu’il incarne. Formidable.



mardi 18 août 2026

Gunnar le vampire

Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Nicolas Dumontheuil pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent soixante-deux pages de bande dessinée.


1910, quelque part en Bourgogne. Chapitre un : le prêtre et le vampire. Dans un très beau château, Gunnar Gunnarson est train d’ajuster une robe, pendant que son épouse Marthe est en train de coudre. Il lui indique qu’elle devrait faire une pause. Elle lui répond du tac au tac qu’elle se reposera quand elle sera morte ! Elle se reprend et s’excuse : elle sait que ça le froisse quand elle parle comme ça. Il plaisante : froisser est un mot banni ici. Leur logeuse Rose entre dans la pièce, une hache à la main, s’extasie sur les tissus, et Gunnar lui demande si une princesse doit être moderne. Rose demande si elle peut tuer Ferdinand, le coq, celui qui est mauvais. Puis ils parlent de la robe : il explique que le tissu vient d’Inde, c’est du Khadi, tissé et filé à la main, ses fibres sont les plus fines qui soient, un mélange de coton, soie et fils d’or. C’est pour la princesse Hollendorf, une aristocrate prussienne qui vit en Suisse. Gunnar ne l’a jamais vue, il a seulement ses mensurations. Il allumé sa pipe, il continue de discuter avec Rose de choses et d’autres, du fait qu’il habite le château avant même l’époque du grand-père du père de Donatien Donnadieu, le mari de Rose. Ils arrivent dans la bassecour, et elle se met à chercher le coq, parce qu’il grimpe même les pintades, et il les pique au sang. Le vampire répond que ce sont toujours les crapules qui s’imposent, il lui fait remarquer qu’elle sait une excellente recette de coq au vin. Elle ajoute qu’elle va lui faire une sanquette, avec les échalotes et les épices, comme il aime. Enfin il repère Ferdinand.



Sur la route le long de la rivière, devant la première maison de la ville, une file de roulottes progresse régulièrement. La cheffe de la famille tzigane De La Hera tient les rênes d’un cheval, fume sa pipe, et discute avec Mopse Dorkel. Ce dernier répète : le château du Suédois… le fils du chevalier… le fils du Croisé… celui qui est et qui n’est pas…le fils d’Evald le Croisé…Gunnar Gunnarson, den Vampyr… La vieille femme répond simplement : Oui Mopse. Dans la cour du château, le vétérinaire explique à Donatien Donnadieu que son cheval a des vers, ça l’épuise, il a perdu de la masse musculaire, et sa joie de vivre par la même occasion. Il lui préconise d’augmenter ses céréales d’une soupe de rouille et de charbon, et de l’ail, beaucoup. Le propriétaire explique que le cheval doit faire une insémination le lendemain chez Boniface, et qu’il a besoin de cet l’argent pour la toiture, le rendez-vous est pris, Rufus est très attendu. Le vétérinaire répond que c’est impossible, fortement déconseillé, repos absolu. Rose les interrompt, avec sa hache levée, courant derrière le coq sans tête. Gunnar lèche le sang qu’il a encore sur les doigts, et réprimande Belzebuth le chat qui part avec la tête du coq. Rose revient en tenant le coq par les pattes, et Gunnar retrouve le chat, récupère la tête pour la crète qui viendra rehausser le goût de la sanquette.


Un titre qui annonce la qualité du personnage principal, et une magnifique composition de couleur qui vient apporter de la chaleur à cet atelier de couture dans une pièce de château à la hauteur sous plafond remarquable, le vampire baignant dans la lumière du soleil. Le début du récit montre Gunnar parfaitement intégré à la société de la petite ville de Blandeuil-en-Auxois. Ainsi orienté par le titre, l’attention du lecteur peut se porter sur le mythe du vampire, comment l’auteur se l’approprie. La silhouette de Gunnar Gunnarson est très haute, peut-être deux mètres, très élancée, et il apparaît sans âge. Dans le récit, un chapitre est consacré à sa naissance et son histoire : le huitième, intitulé Retrouvailles. Le lecteur fait alors connaissance avec Evald Gunnarson, Croisé suédois, ayant vécu au douzième siècle, et il découvre les circonstances de la naissance de ses jumeaux, Gunnel et Gunnar. À l’occasion de son histoire, puis de celles d’autres vampires (Gunnel, Juette de Huy, Gordon / Brunö von Hollendorf), le lecteur en apprend plus sur ces vampires : comment un individu devient vampire (les dix-neuf vampires d’origine et les convertis), la résistance à la lumière du jour, le fait de croquer du charbon agrémenté d’huile de cachalot bénite, l’absence d’empathie, l’ennui, l’addiction au mal, etc.



Le lecteur constate rapidement que l’auteur a développé une variation personnelle sur le mythe du vampire, qui offre une réelle cohérence, parfois dans les détails. Par exemple, la mortalité des vampires, face aux chasseurs, et face à l’ennui, ce qui sous-entend une forme d’autorégulation. Dans le même temps, la narration met en scène de nombreux personnages : Gunnar est au centre du récit du début à la fin, tout en évoluant dans un environnement riche, développé et très consistant. En fonction de sa familiarité avec cet auteur, le lecteur peut dans un premier temps être décontenancé par son approche graphique rétive à la ligne droite : chaque ligne présente au moins une ondulation, particulièrement apparent dans toutes les constructions. Cela peut donner à la fois un air mal assuré aux traits eux-mêmes, ainsi qu’une sensation humoristique du fait que les finitions semblent manquer de sérieux ou de rigueur. Bien vite une autre impression vient supplanter la première : une implication extraordinaire de l’artiste pour donner à voir chaque lieu, pour donner une vision complète de la ville de Blandeuil-en-Auxois et ses abords, ainsi que chaque intérieur. Il y a d’abord cette illustration en double page avec les maisons et leur architecture, un calvaire avec sa croix, le pavage, la paroisse, etc. Régulièrement, le dessinateur montre les lieux par une vue du ciel en oblique : le château et sa cour avec son puits, les murailles avec leurs douves autour de la partie fortifiée, la ferme de Christian, les maisons de la ville sur le flanc d’une colline (une image en contreplongée), une vue de la campagne alentours avec ses champ (lors d’un vol de nuit du vampire), une vue complète de l’église, l’hallucinante scène de nuit aux côtés de Gunnel haute dans le ciel regardant la frénésie des habitants sur la place du village, etc. À chaque fois, le lecteur constate la cohérence d’un plan à l’autre dans la disposition des habitations.


Les intérieurs bénéficient de la même rigueur avec un niveau de détails extraordinaire dans les objets du quotidien. Le lecteur s’installe avec le curé Jérôme et sa mère à la table de jardin pour savourer un ragoût, et il regarde la table les chaises, le dallage de la terrasse et les poutres de soutènement de l’avancée du toit, l’arbre noueux, les tuiles de toit, le nichoir, la louche manière par la mère, etc. Dans chaque endroit, il prend le temps de jeter un coup d’œil pour découvrir les lieux, que ce soit la chambre dans laquelle la prostituée accueille ses clients, ou l’église et son architecture allant de la nef à la chaire. Le dessinateur applique une approche plus caricaturale pour les visages des personnages : des visages un peu exagérés par des petites déformations comme la longueur du nez ou celle du menton, des expressions faciales et corporelles intenses, etc. Ça fonctionne parfaitement : le lecteur peut choisir n’importe quelle scène et lire la personnalité de chaque protagoniste. Il voit les émotions se succéder chez Eveline Lapointe alors qu’elle essaye de convaincre Gunnar de la mordre : l’entrain de la jeunesse, la conviction avec le sourire, la séduction corporelle, l’énervement proche de la colère, les pleurs alors qu’elle constate qu’aucune de ses stratégies émotionnelles ne fonctionne, etc. Ces accentuations physiques et expressives permettent le glissement insensible qui s’opère pour la représentation des vampires dans leur monstruosité, en particulier pour Gunnel Gunnarson, la jumelle de Gunnar. Sa tête devient impossiblement allongée, affublée d’oreilles pointues, ses amples ailes comme du cuir tanné, ses seins prennent la forme de crochet, ses dents atteignent une longueur impossible, etc. L’artiste parvient à combiner l’exagération comique avec une horreur graphique, aboutissant à un grotesque macabre et répugnant.



Le terme de roman graphique s’applique parfaitement à cette œuvre : un long récit, à la pagination imposante, avec une narration visuelle très riche. Un ancrage dans un lieu et une époque précis (le lecteur reconnaît aisément les toits bourguignons), et un personnage haut en couleurs. Le récit est découpé en deux parties, et douze chapitres en tout avec les titres suivants : Le prêtre et le Vampire, Le cervelas brioché, Juette de Huy, La conférence, Les yeux de géant, Le vampire boiteux, L’âge moderne, Retrouvailles, La goule s’entête, Le jour du saigneur, Le fléau de Dieu, Le féminisme à l’âge de pierre. Le récit fait la part belle aussi bien aux personnages, aux anecdotes de la vie de tous les jours, qu’à des récits annexes comme le renoncement à la fois chrétienne d’Evald Gunnarson, ou l’histoire de Gordon vampire néandertalien. Il développe aussi des histoires personnelles comme celle d’Evelyne Lapointe, jeune femme dont l’objectif est d’être mordue par un vampire, la prostituée Ayşe Gül et son sens du devoir, le curé Jérôme et sa foi inclusive, etc. Il intègre de manière directe ou indirecte des références culturelles : Dom Calmet (1672-1757, bénédictin), Woody Allen (avec la citation : L’éternité c’est long, surtout vers la fin), Richard Wagner (1813-1883, Evald Gunnarson évoquant Le crépuscule des dieux), Charles Dickens (1812-1870), Marcel Aymé (1902-1967, avec les personnages de Delphine & Marinette), Titien (1488-1576, Tiziano Vecellio) avec sa toile Vénus et Adonis (1560). Par certains aspects, le scénariste écrit un roman naturaliste évoquant des moments de la vie de tous les jours comme tuer un coq, l’importance économique des saillies d’un étalon, le décès d’une personne âgée, une intervention en milieu scolaire, la maltraitance enfantine, les manifestations concrètes du colonialisme (avec le chasseur Clovis Bralebas et Billy-Thiam son aide africain), l’importance de l’église à cette époque, etc. C’est également une étude de caractère, plutôt en creux : celui de Gunnar à l’allure aristocratique, luttant contre les penchants naturels des vampires qui sont de faire le mal en utilisant les humains comme des proies à faire souffrir. Gunnar résiste et lutte contre sa nature : il souffre d’une absence d’empathie, sa sœur étant une véritable psychopathe. Par hasard il a découvert que : Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Mazette, quelle œuvre ! Le lecteur succombe d’entrée de jeu au charme de la narration visuelle, avec son caractère espiègle, sa consistance remarquable qui donne vie à cette ville et aux personnages, avec des séquences spectaculaires et d’autres intimes. Il s’attache à ce vampire singulier avec ses caractéristiques propres, aux êtres humains avec leurs motivations personnelles, aux passions qui se cristallisent sur la personne du vampire. Progressivement, il prend conscience du dispositif narratif : une réflexion sur ce qui compte vraiment dans une vie, mis en lumière au regard de la longévité du personnage principal, ce qui relativise les futilités. Son épouse Marthe le lui dit : Seul l’amour éphémère est éternel. Et aussi : C’est d’un grand orgueil que de se croire seul. De la naissance à la mort, et même avant et après, on n’est jamais seul.



lundi 17 août 2026

Printemps, à la Charité

Latrodectus Mactans. Son venin est dix fois plus puissant que celui du serpent à sonnette.


Ce tome est le troisième de la série, après Automne en baie de Somme (2022) et Hiver à l’opéra (2023), qu’il vaut mieux avoir lus avant pour comprendre la situation du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et la couleur directe. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Il comporte soixante-huit planches de bande dessinée. Il se termine par une postface d’une page de l’artiste évoquant sa fascination pour les insectes. En bas de cette page, se trouve la liste des références artistiques utilisées par l’artiste auxquelles il rend hommage dans ses pages : Alfons Mucha, Édouard Cortes, Claude Monet, Jean Béraud, Michel Dupuy, Gustave Caillebotte, Shigeru Mizuki, Édouard Maxence, Alexandre Gruen, Louis Paviot, Gustave Doré, Henri Fantin-Latour.


Blanche Dambreville sort d’une serre du muséum d’histoire naturelle de Paris. Parce que le temps n’est assassin que pour ceux qui le redoutent, les jours avaient glissé en vain sur son visage, se désespérant de n’affecter que quelques fractions de peau aux commissures de ses lèvres et sur le contour de ses yeux bleus. Dans son jardin d’hiver, où les plantes frileuses guettaient la moindre caresse que le soleil printanier daignerait leur accorder, comme une étreinte, elle ne prêtait qu’indifférence aux heures qui s’étiraient à n’en plus finir. Car le jardin de son cœur, lui n’était plus, jadis iridescent et rubéfié par l’amour, il s’asséchait aujourd’hui comme un terrain sombre et ridé sur lequel elle n’avait même plus la force de verser une larme. Loin de son courtil de souffrance, elle préférait regagner le refuge où ses amies recluses dans l’ombre l’attendaient sous les planches vermoulues, prêtes à accueillir celle qui gardait encore le goût des cendres de ce brasier de mai. Celle qui, indifférente aux jours et aux heures puisque le temps n’est assassin que pour ceux qui le redoutent, avait laissé les jours glisser en vain sur son visage.



Dans les couloirs vides du muséum d’histoire naturelle de Paris, Jean Vuillermot marche à très vive allure, comme pour échapper à quelque chose. Il remarque en passant que les casiers des insectes sont vides. Il éprouve la sensation d’être attaqué par une nuée d’entre eux, il se débat avec de grands moulinets, et déséquilibré il bascule dans le vide par-dessus une rampe, une chute fatale. Le lendemain, le commissaire Gayot reçoit l’inspecteur Jules Tissot au commissariat, il estime que l’inspecteur Amaury Broyan est indéfendable. Son collègue essaye de le défendre en donnant les raisons de son comportement parfois erratiques. Le commissaire ne l’entend pas de cette oreille : l’inspecteur Broyan aurait pu être révoqué après l’agression dont il s’est rendu coupable envers le fils Boursault-Choiseul. Quoi qu’il en soit, il croit que Broyan ne se remettra jamais de la mort de sa fille Florine, et il est devenu un fumeur d’opium.


Ça fait plaisir de voir que cette série continue et qu’elle arrivera sûrement à traiter des quatre saisons. Les pages dix et onze bénéficient d’une magnifique illustration en double page, et le dialogue, sous forme de cartouches de textes, racontent un accident horrible, et bien réel : l’incendie du Bazar de la Charité survenu le quatre mai 1897. Il s’agit d’un incendie mortel lors d’une fête de bienfaisance. Il a causé la mort de cent-vingt-cinq personnes dont une majorité de femmes, cent-dix. Les remerciements de l’artiste listent les références d’art pictural pour les amateurs curieux : le parc Monceau, aussi bien le tableau de Gustave Caillebotte (1848-1894) que celui de Louis Paviot (1872-1943), jusqu’à des influences plus récentes comme celle du mangaka Shigeru Mizuki (1922-2015). Si son inclination le pousse dans ce sens, le lecteur peut relever d’autres références historiques, à commencer par Georges Méliès (1961-1938) et ses premières tentatives de studio cinématographique. Il remarque que lorsque l’inspecteur Broyan pose des questions à un témoin potentiel, celui-ci répond avec des détails historiques qui attirent l’attention. En effet, il s’agit bien d’un personnage historique : Robert de Montesquiou (1855-1921), homme de lettres français, modèle du personnage le baron de Charlus dans À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust (1871-1922), fréquentant Sarah Bernhardt (1844-1923). Son attention ainsi attirée, il vérifie pour un autre personnage : Henri de Régnier (1864-1936), écrivain et poète.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir l’univers visuel développé par l’artiste. Il met ses influences au service de la narration, en les amalgamant dans un tout personnel, pour une esthétique et une narration enchanteresse. En plus, il se plie aux exigences propres aux récits d’époque, c’est-à-dire réaliser une reconstitution historique concrète et tangible. C’est un rare plaisir de s’immerger dans des lieux parisiens : les galeries du muséum d’histoire naturelle de Paris et sa galerie de l’évolution, un commissariat, l’atelier de pose de Méliès à Montreuil avec sa toiture vitrée à six mètres du sol, le grand hall du Bazar de la Charité, le parc Monceau magnifiquement sublimé par un glissement vers l’impressionnisme, un quai de Seine à Paris, le luxueux pavillon de Robert de Montesquiou à Versailles, le Pont Neuf dans un hommage très réussi au tableau d’Édouard Cortès (1882-1969), etc. Le lecteur prend également le temps de savourer les tenues vestimentaires : les robes des dames, leurs toilettes pour fête de bienfaisance qui constitueront un facteur aggravant lors de l’incendie (pantalon en dentelle, cerceau métallique, premier jupon, second jupon à volants, troisième jupon et enfin la robe), les costumes des messieurs, les uniformes, les vêtements du quotidien, etc. L’œil du lecteur est également attiré par les détails des décors ou des accessoires : les casiers vitrés de la collection de papillons, les animaux de la galerie de l’évolution, une petite pendulette sur le manteau de cheminée du directeur Montgeron, les motifs du papier peint du salon de l’appartement de Broyan, les colonnades du parc Monceau et rotonde, la cage d’escalier de l’immeuble de Broyan, une colonne Morris, etc.


Le plaisir des yeux se trouve également dans les discrets glissements des cases vers l’impressionnisme, dans la palette de couleurs, dans les mises en pages. Le dessinateur prend visiblement grand plaisir à habiller certaines bordures de cases, avec du lierre, avec le squelette d’un dinosaure, avec les pattes d’une araignée dont le corps se trouve au centre de la double page, etc. Il joue également la structure de la page quand la scène s’y prête : une double page pour l’incendie, une case de la hauteur de la page pour souligner la hauteur de chute de la première victime, une disposition de cases prises entre les pattes de l’araignée pour la première apparition de la veuve blanche, des contours de cases déformés quand Broyan est sonné par un direct à la mâchoire, une autre case de la hauteur de la page pour un hommage à Alfons Mucha, des cases en trapèze pour accentuer le mouvement lors d’une course-poursuite, des dessins entremêlés sans bordure de case pour une étreinte passionnée, une fantasmagorie dans une illustration composite en pleine page montrant les hallucinations délirantes d’un homme venant d’être piqué par une araignée venimeuse, etc. Un enchantement visuel délicieux.



S’il a lu les deux premiers tomes de la série, le lecteur se doute vite de l’identité du coupable, et du motif lié à la maltraitance des femmes. Il prend plaisir à constater que l’histoire personnelle d’Amaury Broyan continue de se développer, et que les traumatismes subis précédemment l’ont marqué durablement, plutôt que d’être oubliés dès les tomes antérieurs refermés. Il apprécie l’élégance avec laquelle le scénariste sait mettre à profit des éléments historiques comme l’incendie du Bazar de la Charité pour construire une intrigue autour, totalement intégrée à la réalité historique. Il remarque que Pelaez a adapté son écriture pour coller à la fois aux valeurs de l’impressionnisme et à la littérature de l’époque. Il note deux ou trois mots de vocabulaire recherchés, par exemple comme Nivéen. Il prend goût aux développement fleuris, ainsi qu’aux extraits qui ouvrent chacun des trois chapitres : un extrait de Une saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud (1854-1891), un poème des Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire (1821-1867), et un extrait des Contemplations (1856) de Victor Hugo (1802-1885). Il sourit à la mention de l’araignée Latrodectus Mactans don le venin est dix fois plus puissant que celui du serpent à sonnette. Il se sent lui aussi gagner par l’ardeur réparatrice de l’étreinte entre Amaury et Blanche. Il ressent une véritable empathie pour la détresse de l’inspecteur s’adonnant à la drogue pour atténuer sa souffrance émotionnelle. De séquence en séquence, le lecteur profite de la diversité des situations et des sujets, de l’élégante maîtrise avec laquelle les hommages picturaux s’intègrent dans le récit, et de leur qualité.


Troisième enquête de l’inspecteur Amaury Broyan, entre crimes commis contre des femmes, détresse personnelle, et femme fatale, dans un Paris sublimé. La séduction des planches fait tomber le lecteur en pamoison, une esthétique sous influence impressionniste en phase parfaite avec la nature du récit, et une élégance extraordinaire. Une intrigue policière qui permet au lecteur de deviner le coupable rapidement, et qui fait se rencontrer deux individus établissant une connexion réparatrice. Formidable.



jeudi 13 août 2026

Une histoire d'adoption…- Hippie papy

Les sentiments, ça ne s’explique pas : ça se vit !


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre qui ne nécessite pas d’avoir lu les autres tomes de la série. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Arno Monin pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatre planches de bande de dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de quatre pages.


Dans une luxueuse demeure de deux étages avec son parc privé, abritant un office notarial, un homme âgé, habillé comme un hippie avec veste en peau de mouton, bandana et pantalon pattes d’éph’, est en train vitupérer tout seul dans le salon. Il évoque le peu de cas que les autres font de son karma, le fait que rien ne l’empêchera d’y retourner, tout comme personne n’était arrivé à l’en dissuader en 1968. Il s’arrête en plein élan, pour se demander à haute voix en quelle année ils sont. Derrière cet homme de quatre-vingt-cinq ans, une femme d’une cinquantaine années en survêtement s’approche et s’adresse à lui, l’appelant Hippie Papy, et lui faisant observer qu’un tel périple à son âge, ce n’est pas raisonnable. Honoré Codicille-Débours répond à sa bru Diane que de toute son existence terrestre, il s’enorgueillit de n’avoir jamais rien fait de raisonnable. Elle lui rétorque qu’elle avait cru remarquer, et elle lui propose de lui chercher un vol aller pour Delhi. Il feint la surprise : L’avion ? Alors qu’il possède le moyen de locomotion le plus fabuleux qui soit : le pouce, et celui-là pas besoin d’en faire le plein, ni d’en changer les plaquettes de freins.



Dans une pièce à côté, le notaire François-René Codicille-Débours, le fils d’Honoré, reçoit une veuve et ses trois filles. Il leur exprime ses condoléances pour le décès inopiné de de leur père et époux. Et il leur demande de quoi il est décédé. Une des filles raconte qu’il s’est immolé par le feu devant l’immeuble d’EDF afin de protester contre l’implantation d’un champ d’éoliennes sur ses meilleures terres. Le notaire reconnaît le fait divers lu dans le journal, et il leur propose, sans plus attendre, de passer à la lecture du testament du défunt Arthur Le Feuillic. Il débute sa lecture, mais se retrouve interrompu par un juron venant du couloir : Pétard de pétard !!! Il sort de son bureau pour s’enquérir de la cause de tout ce ramdam, alors qu’il se trouve avec la famille de la torche humaine de la place Gambetta. Son épouse l’informe c’est son père bien sûr qui est la cause. Elle explique : Honoré a vu, à la télévision, les images du tremblement de terre survenu au Atturkhand, dans le nord de l’Inde. Honoré la reprend : Uttarakhand. Elle poursuit : Du coup, il veut retourner à Kishresh, jouer les Bernard Kouchner de pacotille. Il corrige : Rishikesh !!! Blasé, François-René demande : Un tremblement de terre dans le nord de l’Inde ? Ils n’en ont pas déjà eu un, il y a deux ou trois ans ? Honoré reprend la parole : il était sur place à l’époque, les pauvres gens ! Ils ont à peine fini de tout reconstruire que… C’est pourquoi il se doit d’être à leurs côtés. Il va offrir ses bras aux habitants de Rishikesh. Diane le raille : Ses bras ? Elle n’en voudrait pas comme tuteurs pour ses plants de tomates ! Il met son sac sur le dos et il sort.


Une série sur le thème de l’adoption, avec des configurations de famille recomposée différentes à chaque histoire. Tout commence avec cette invitation dans le quotidien cossu d’une famille blanche, une luxueuse propriété privée sous le toit de laquelle vivent trois générations. Le grand-père Honoré ayant dépassé les quatre-vingt ans, dont le développement semble s’être arrêté dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le voyage en Inde, et tout l’attirail qui va avec : des bracelets de perle à un usage récréatif et régulier de l’herbe qui fait rire. Son fils notaire François-René, aussi compassé que son père est de bonne humeur et expressif, et son épouse Diane, à la silhouette parfaitement entretenue, et ne voyant le monde que par le prisme de l’argent et du rang social. Leur fille Louise qui semble tout à fait normale, avec l’esprit ouvert qui la porte tout naturellement vers les valeurs humanistes de son grand-père débonnaire. Ces personnages baignent dans une jolie lumière qui évoque un doux début d’été. En les regardant, le lecteur se rend compte que l’ambiance du récit sera à la comédie plutôt qu’à la tragédie, un conflit de valeurs évident, bien ancré depuis plusieurs décennies, et qu’aucun personnage n’est plus en mesure de changer. Seul l’avenir de Louise reste à bâtir, et elle fait remarquer qu’elle préfèrerait qu’on lui demande ce qu’elle a envie de faire maintenant, et non plus tard.



Le lecteur se sent accueilli dans cette belle demeure, et dans cette famille. Évidemment, Hippie Papy est éminemment sympathique : un vieil homme un peu excentrique, une belle barbe blanche assortie à sa couronne de cheveux, une fine silhouette fragile, une tenue vestimentaire caricaturale… Ah ben si quand même : des sandales laissant voir des orteils bien soignés, son jean pattes d’éph’, sa veste en peau de mouton, ses fins bracelets à perles, et son bandana assorti à son teeshirt. Il conquiert immédiatement le cœur du lecteur avec ses habitudes baba cool : calme, posé, une réelle franchise dépourvue de méchanceté dans ses propos, un usage régulier d’une drogue récréative, une forme d’ingénuité pouvant masquer une certaine profondeur de pensée. Bien évidemment la jeune Louise est tout aussi sympathique : une grande adolescente ou peut-être une jeune adulte, habillée de manière décontractée sans être apprêtée, avec une attitude attentive vis-à-vis de son grand-père, et des expressions de visage montrant sa capacité critique s’exerçant envers ses parents. Ces derniers incarnent un mode de vie bourgeois assumé, sur lequel l’ouvrage porte un regard critique. François-René, un peu empâté, avec des gestes un peu lents, même s’il joue au tennis (où il perd), et en même temps une forme de sérénité ou de placidité dans ses attitudes qui rend impossible de le détester, il n’est pas si méchant que ça. Le cas de Diane s’éloigne de ce moule : silhouette parfaite, visage souvent méprisant ou excédé par la naïveté des autres ou leur crédulité. Il faut attendre le dernier quart du récit pour voir derrière ce masque, pour que ses expressions et son comportement révèlent sa fragilité. Sans oublier le nom qu’elle a donné à ses chiens : Saisine & Quittance.


Les décors promettent également un séjour accueillant et relaxant. Kiaan Codicile-Débours, en provenance de Montréal, s’extasie devant le jardin : Tabernacle ! Un jardin, ça ?! Une réserve naturelle, oui ! Faut pas être assis sur son steak pour entretenir un parc pareil ! C’est vrai que le parc de la demeure fait rêver par sa verdure, avec une mise en couleurs qui met en valeur ses nuances de verts, le parterre de fleurs devant le perron (traversé par Honoré sans une pensée pour cette décoration horticole), les bosquets bien verts, la belle pelouse tout aussi verte sur laquelle Honoré pratique le yoga dans le plus simple appareil, les cours de tennis propres et nets, les arbres majestueux. Oui, c’est un vrai parc. La demeure elle-même présente des pièces avec une belle hauteur sous plafond, un mobilier de choix, une salle de bain design pour le couple, une cuisine avec tout l’équipement moderne, etc. Honoré a décidé de vivre dans un cabanon dans le jardin : une sorte de maison simple et en même temps très accueillante, un rêve d’enfant. Mine de rien, en toute discrétion, le dessinateur réalise des mises en pages et des prises de vue élaborées. Il s’astreint à des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, avec parfois des cases de la largeur de la page. Même s’il n’y prête pas particulièrement attention, le lecteur sent que les discussions dépassent la simple alternance de champ et contrechamp entre têtes en train de parler. En effet les prises de vue prennent bien soin d’implanter les personnages dans leur environnement, de montrer leurs gestes, et souvent leurs activités.



Le lecteur se laisse entraîner en douceur par cette situation : ce vieil homme plein d’entrain à la vie plus ou moins anticonformiste (il ne vit pas dans le dénuement quand même, on ne peut pas le qualifier de marginal), son fils confortablement installé dans une vie conformiste profitant des avantages matériels de solides revenus, son épouse à la fois condescendante et insécure, et l’irruption d’un élément perturbateur en la personne d’un enfant adopté, ainsi que de l’annonce d’une maladie. Des certitudes confortables vont être remises en cause. Une vague inquiétude née d’incertitudes matérielles va sourdre. Rien de violent, rien de bien grave… Si un petit peu quand même, avec la mort annoncée d’un des membres de la famille, un mode de vie différent en la personne de Kiaan dont la singularité ne se limite pas au parler québécois (Se faire brasser le Canayen, se tirer une bûche, etc.), sans compter la différence essentielle entre le yoga Hatha et le yoga Iyengar. Le lecteur sourit mollement en tombant sur la maxime : On ne choisit pas sa famille. Même réaction devant les propos sur l’importance de la valeur sentimentale d’une possession, par opposition à sa valeur vénale. Pour autant, ces bons sentiments fonctionnent et il oscille entre envie d’y croire, et sa propre expérience de la réalité des relations adultes. Dans le même temps, il constate la justesse de la dynamique de certaines relations : comment François-René peut tenir de son père en ce qui concerne une forme de gentillesse, sauf que la sienne est contrecarrée par le caractère de son épouse. Comment la dureté de celle-ci semble lui servir de masque voire d’armure pour son insécurité matérielle. Le doute qui plane sur les motivations réelles de cet enfant adopté devenu adulte qui se présente juste au bon moment chez son père adoptif, par amour familial ou par intérêt… Sans en avoir l’air, le scénariste met en scène des forces fondamentales et universelles au sein d’une famille, et des motivations profondes chez l’être humain.


Oui, il est tentant de voir du sentimentalisme parfois un peu mièvre dans cette bande dessinée. Un grand-père anticonformiste qui vit confortablement dans l’aisance financière, un fils et son épouse qui profitent de la situation, un enfant adopté devenu adulte qui revient inopinément, des dessins aux couleurs douces et agréables, une maladie d’une terrible banalité. Pour autant, la qualité de la narration visuelle transporte le lecteur pour une immersion remarquable, et le récit fonctionne sur des aspirations et des valeurs dignes et admirables. Le cynisme se trouve incapable de résister à la sincérité et à la gentillesse du propos. Touchant.



mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.