Quint préfère les otages à la confiance.
Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 3 - L'Ogre de Sutter Camp (2017) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit de la première partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.
Sutter Camp en 1864, un camp militaire de campagne, avec ses tentes, ses soldats… Et ses blessés. Dans l’une des tentes, une dizaine de soldats regardent en direction de l’unique maison en bois, très affectés par les cris qui s’en élèvent. L’un d’eux, le bras en écharpe, s’indigne avec véhémence : ils ne peuvent pas laisser ce répugnant individu continuer, ils sont des soldats ! L’un d’entre eux se lève, sort et marche d’un pas décidé vers la maison, s’aidant d’une cane de fortune, alors que les cris continuent de se faire entendre. Il appelle d’une voix forte le responsable : Quint ! Ce dernier sort sur le perron accompagné par son marabout apprivoisé Barks. Alors qu’il est sous la menace du revolver du lieutenant Lance Strikland, il se met à parler d’une voix calme et enjouée. Il constate que tout ça dépasse un peu le lieutenant, et il lui explique qu’il avance dans ses recherches, ce qu’il trouve aujourd’hui sauvera son vis-à-vis demain. Bien sûr, les cris d’une femme, c’est toujours difficile à supporter, eh bien, Strikland n’a qu’à se dire que c’est une sudiste. Il conclut : si le lieutenant le tue, elle meurt et avec elle, tous les petits camarades soldats qui ne bénéficieront plus de ses talents. Et puis sans lui, Strikland perdra sa jambe au mieux. Au pire… Quint rentre tranquillement dans la maison, la femme hurle de le tuer, les cris reprennent, Strikland s’éloigne.
Quelques années plus tard, au temps présent du récit, Jonas Crow est en train de creuser une tombe en pleine forêt, pour le colonel Charley Warwick. Madame Lin s’en étonne : il a fait mourir le colonel avec désespoir, et maintenant il creuse sa tombe, elle ne comprend pas. Il répond en lui demandant si elle a déjà vu un clébard avec bout de cadavre de son copain dans la gueule Elle répond que non, et il rétorque que c’est pour ça qu’elle ne comprend pas. Il lui tend une liasse de billets, qu’il a trouvée sur le cadavre : elle a fait sa part de boulot, c’est pour elle. Elle prend la liasse et la range dans sa veste, en ajoutant que le travail n’est pas fini du tout : il le sera quand Quint sera mort et Miss Rose libre. Il estime qu’il devait essayer de l’éloigner, il lui demande de seller un cheval, car le corbillard les ralentirait, et qu’ils risquent de recroiser les marshals. Elle répond que ce n’est pas le vrai danger : le vrai risque quand on chasse un monstre, c’est de devenir comme lui. Plus loin, Jeronimus Quint fait tranquillement avancer sa cariole sur un chemin de terre, alors que Rose Prairie se tord de douleur à l’arrière, allongée à même le sol. Il lui tend une bouteille de sa panacée pour calmer la douleur. Elle lui demande s’il l’opérera. Il répond que oui… ou qu’il la découpera morceau par morceau.
Les auteurs jouent habilement avec le fait que le lecteur n’est pas encore complètement sûr que les éléments récurrents de la série soient figés, en particulier la distribution des personnages, mis à part celui qui donne son nom au titre de la série. Du coup il ne peut pas tenir pour acquis la survie des autres. Il s’inquiète bien sûr pour Rose Prairie qui joue le rôle de faible femme, victime et d’otage enlevée par le méchant. D’un côté, le lecteur se dit que ce dispositif narratif relève du cliché assignant le rôle de demoiselle en détresse à la gent féminine, et de sauveur à l’homme. De l’autre côté, Miss Lin sait manier le fusil et sait se faire obéir dudit homme quand elle le veut. En outre, le premier cycle a établi que la vie de Jonas Crow lui a appris à survivre dans des circonstances périlleuses face à des dangers physiques, ce qui n’est pas le cas de Miss Prairie, et elle a fait preuve d’autres formes de ressources. Dans le même ordre d’idées, la course-poursuite continue entre Crow et Quint d’un côté, et la menace des marshals en chasse pour capturer Crow en arrière-plan, selon la même dynamique que celle du premier cycle. Toutefois la mécanique du récit présente assez de différences significatives pour éviter la sensation de copier-coller. En revanche, Quint lui-même fait observer à Crow qu’il y a une répétition dans le fait que le second se retrouve à la merci du premier, ainsi que Rose.
Dans ces situations récurrentes, le lecteur se retrouve fasciné par le docteur Jeronimus Quint, quasiment sous son emprise, à l’instar des personnages. Il se retrouve impressionné par cet homme à la forte stature, au solide appétit quelles que soient les circonstances (y compris avec un individu allongé sur la même table et un couteau dans le ventre), son calme en toutes circonstances y compris quand il est sous la menace d’un revolver tenu par quelqu’un qui sait s’en servir, et souvent le sourire aux lèvres. Il dort paisiblement même en étant à la merci d’une captive. Et il sourit pratiquement tout le temps, semblant apprécier la vie et ses circonstances, et le pouvoir qu’il exerce sur ses prochains. Le dessinateur sait en faire un individu formidable avec ses chemises blanches, son nœud papillon, son gilet, sa barbe rousse, et son sourire si naturel, lui donnant un air débonnaire, quelle que soit l’horreur qu’il est en train de commettre, quelle que soit la forme que prend son sadisme et sa cruauté. Il apparaît comme une force de la nature : un être solide, dont le comportement présente une cohérence sans faille, avec des gestes assurés et posés… et parfois très vifs, ce que les dessins montrent très bien et de manière plausible et convaincante. Par comparaison, le lecteur voit Jonas Crow s’agiter en proie à ses émotions, sembler faible et cruel à sa manière, pas du tout à son avantage. En effet, Rose Prairie se retrouve cantonnée au rôle de demoiselle en détresse, et là aussi les dessins convainquent le lecteur de ce comportement : une jeune femme solide et résolue, ne faisant pas la fois face à la violence physique et la manipulation psychologique. À son grand plaisir, le rôle de Miss Lin évolue et là encore le dessinateur sait montrer ces aspects de sa personnalité, que ce soit en tenant tête à Jonas Crow, ou en faisant face à elle seule aux marshals, des moments apportant une grande satisfaction.
Après trois tomes, la qualité de la narration visuelle est devenue implicite pour le lecteur, au point qu’elle pourrait en devenir invisible. Ce qui est normal d’un côté, qu’elle s’efface au profit de la narration, et en même temps un phénomène d’invisibilisation de l’artiste. Alors que ce dernier trouve à chaque fois l’équilibre parfait dans ses compositions pour donner à voir les conventions visuelles du western, et leur apporter des éléments spécifiques au récit, pour éviter les clichés. La première illustration s’étend sur une double page établissant le lieu : le campement militaire fait de tentes : une vue épatante en élévation avec une dimension panoramique sur la gauche pour donner une idée du nombre de tentes, et la maison dont le porche est éclairé à droite. Régulièrement le lecteur sent sa vitesse de lecture ralentir insensiblement devant une image qui mérite plus d’attention : trois maisons au bord d’une rivière vues depuis un point en hauteur, un bateau avec une roue à aube naviguant entre deux falaises couvertes de mousse d’un vert inattendu, un dessin en ombre chinoise montrant les débris s’éparpiller dans l’eau en vue de dessous, le cheval de Jonas Crow se cabrant effrayé par un coup de fusil, une simple attelle sommaire à un poignet, l’affrontement retour entre le vautour Jed et le marabout Barks, etc. Les séquences découpées en plusieurs cases coulent de source, avec également de très beaux effets émotionnels ou d’action.
Quoi qu’il en soit, le lecteur est pris par le suspense et il s’inquiète de savoir ce que lui réserve ce tome, les souffrances qui attendent les héros face à ce monstre si sûr de lui, et à juste titre. Outre cette intrigue irrésistible, il voit à plusieurs reprises que se pose un dilemme moral pas si basique que ça. Les tortures infligées par Quint sur ses cobayes non consentants sont inexcusables, et le place clairement dans le camp des méchants. Toutefois le comportement même de Jonas Crow qui utilise ses armes à feu avec libéralité et des conséquences allant de blessures bénignes à des blessures graves et incapacitantes, finit par faire dire à Lin que Crow blesse de nombreuses personnes et ne soigne personne, alors que Quint en sauve neuf et tue la dixième. Quint lui-même utilise cet argument avec une conviction qui finit par faire douter, à faire relativiser ses crimes. Dérageant. L’autre trame narrative réside dans les caractères des personnages. Le lecteur en apprend plus sur Jonas Crow, sur Rose Prairie et sur Miss Lin : il apprend à mieux les connaître, et cela change le jugement qu’il porte sur eux, sur leurs actes et sur leurs motivations. Les auteurs mettent les actes au regard de l’intentionnalité des personnages et de leurs valeurs, établissant ainsi un contrepoint à l’aspect purement factuel des exactions de Quint comparées à celles de Crow.
Bien sûr, les auteurs se montrent des conteurs hors pair, tant sur la structure de l’intrigue que sur l’excellence de la narration graphique. Le lecteur dévore ce récit, un plaisir de haute qualité au premier degré. L’amateur de Western se trouve fort aise de voir son avis conforté sur la maîtrise des conventions de ce genre par ces deux créateurs. Le lecteur se trouve déstabilisé par la question morale qui court tout le long de ce deuxième diptyque, sur le pouvoir du médecin de donner la vie, ou au moins de sauver des vies, opposé à celui de donner la mort qu’il pourrait également utiliser, ne serait-ce le serment d’Hippocrate qu’il a prêté. Cela conduit le lecteur à s’interroger sur le besoin de serments de ce type dans d’autres domaines d’activité, par exemple ceux qui ont un impact significatif et destructeur sur la planète et l’environnement.





























