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mardi 20 octobre 2026

Rêver la rivière

La danse, comme un espoir.


Ce tome contient une histoire complète, qui gagne en saveur quand le lecteur est un peu familier des auteurs, et a connaissance de leur relation. Son édition originale date de 2026. Il prend la forme d’un dialogue entre Aude Mermilliod et Edmond Baudoin qui réalisent le scénario, les dessins et les couleurs, chacun à leur tour, ou ensemble sur les mêmes pages. Il compte cent-quatre-vingt-douze planches de bande dessinée.


Aude raconte : C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire. Ou plutôt, Edmond et Aude, ils essayent de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. Dans quelques pages, Edmond va raconter qu’ils sont lui et elle dans un train, et qu’il lui y montre les débuts de ce même livre. C’est encore l’une de ses salades niçoises dont il a le secret. Ce livre ne démarre pas dans un train. Il démarre dans l’humus. Celui abritait les graines d’où naissaient autrefois les forêts primaires. Il démarre alors dans le frémissement des feuilles de l’arbre – qu’elle espère encore debout – d’où proviendra le papier sur lequel sera imprimé le livre. Il démarre dans les ombres, et finira peut-être comme Edmond l’avait prédit un jour : Faire des livres, c’est primordial pour que l’humanité future comprenne celle du passé. Mais s’il faut faire du feu, ils pourront brûler ses livres, ça lui va aussi. Ce livre démarre dans l’eau qui perle sur les parois de la caverne qui a abrité le premier rire humain. Il démarre peut-être dans un cri : Celui du bébé qui naît, de la mère qui fait naître. Ce livre les a attendus Edmond et elle. En voilà les premiers sons.



Toujours dans le train, c’est au tour d’Edmond de s’exprimer : une fois de plus un train, une fois de plus des dédicaces. C’est le bonheur des salins, des festivals, se retrouver. Aude lui demande sur quoi il travaille actuellement. Il lui répond que s’il lui dit qu’il est question des femmes et des hommes, ça ne va pas l’étonner. Il continue : elle sait qu’il bricole dans l’empirisme, jamais de plan. Pour l’instant, il lui semble que c’est un livre qui cherche à se faire. Il a du petit bois et quelques bûches. C’est comme quand on allume un feu dans une cheminée. Souvent il faut plusieurs allumettes. Rajouter du papier, tout recommencer avant que ça démarre. Ensuite au contraire on doit faire attention de ne pas mettre le feu à la maison. Elle lui demande s’il peut lui montrer ce qu’il a fait. Il répond par l’affirmative : une planche pleine de couleurs, il est assis sur un banc, et il regarde les enfants jouer autour de la fontaine de la place du village. Une femme âgée vient s’assoir à ses côtés pour papoter, lui demander comme il va, où est sa vérité. Il lui répond qu’elle est belle, que sa vérité à lui se contredit tout le temps, sauf en ce qui concerne la beauté des femmes. Elle regarde également les enfants jouer, elle les connaît, sauf le petit blond, elle peut lui dire le nom de leurs parents. Elle s’étonne qu’il soit sans ses pinceaux et son carnet de dessin. Il explique qu’actuellement ce qui se passe dans le monde le perturbe, Trump, Musk, Poutine, Netanyahou, c’est l’horreur, comment faire avec ça ? Il continue : la montée des eaux, le virus aviaire, la disparition des insectes, les terres empoisonnées, l’intelligence artificielle, c’est beaucoup et pas très inspirant. Sauf si on veut écrire sur la misère que cet ensemble va produire. Ce n’est pas son cas.


C’est presque trop beau pour être vrai : une collaboration, en couleurs, entre un maître unique de la bande dessinée, et une bédéaste avec sa propre voix personnelle. C’est presque trop intime, entre le questionnement sur la façon dont se constitue une bande dessinée, et une mise à nue de la relation amoureuse entre les deux auteurs, débutée en 2006, alors qu’Aude avait vingt-quatre ans, et Edmond quarante de plus, la volonté de se confronter à des interrogations difficiles et essentielles, qui remettent en question la dynamique de leur relation, avec un regard de quinze ans plus tard et le recul qui vient avec. C’est également un dialogue visuel : s’il est familier de ces deux créateurs, le lecteur recherche la patte de l’un dans un trait, dans un contour, dans l’approche de la mise en couleurs, pas toujours sûr de lui. Il peut identifier les traits de pinceau si bruts à l’apparence d’esquisse de Baudoin, ainsi que les dessins plus agréables à l’œil, aux contours plus lissés et aux couleurs plus riches de Mermilliod. Il identifie également qui parle avec facilité : les grosses lettres en capitale du premier, l’écriture en minuscule plus petite et d’une certaine manière plus policée de l’autre.



Un long dialogue entre deux bédéastes, un début à la fois concret et métaphorique : un voyage en train pour se rendre à un festival BD, un voyage à deux, et elle déclenche brutalement le signal d’alarme, ils sortent tous les deux à l’extérieur en pleine nature. Ils vont prendre des chemins de traverse, le paysage va se déformer au gré de leur réflexion pour prendre devenir impressionniste, expressionniste, métaphorique, accompagnant leur flux de pensées, les fluctuations de leur état d’esprit. À ce titre la dizaine de pages d’ouverture révèle une composition élégante et sophistiquée, de réponses et d’intrication, avec une métaphore qui se dévoile progressivement. Alors qu’Aude donne le contexte de ce projet de BD, le lecteur découvre d’abord une page majoritairement blanche, avec un paysage montagneux en rouge et vert pales qui occupe le cinquième du bas de la page. Il y voit la notion du banc de la page, vierge qui va accueillir les dessins, la création. Puis quatre pages sont consacrées à une biche, un cerf et d’autres biches, certainement à proximité du passage de la voie ferrée, empruntée par le train des auteurs, la couleur rouge semblant annoncer une mort violente proche. C’est au tour de Baudoin de dessiner des planches : le cerf et les biches deviennent bleus, mais le rouge est rappelé dans une peinture rupestre de deux cerfs, l’artiste évoquant visuellement le caractère intemporel du dessin au travers de l’art pariétal. En tournant la page, le lecteur voit ce que les dessins l’avaient fait anticiper : un chasseur ayant un cerf en mire. Une ouverture magistrale : alors que les cartouches de texte et les dialogues semblent nombrilistes sur la BD en train de se faire, le dialogue se noue dans les dessins, annonçant à la fois la cruauté de l’homme, mais peut-être aussi la volonté des auteurs de traquer leurs pensées sauvages et de les confronter.


Aidé par les caractéristiques des dessins et par la calligraphie d’écriture, le lecteur reconnaît inconsciemment qui parle, sans plus d’effort à faire, il remarque qu’Aude se représente sous des contours doux, sans âge bien marqué, même si elle le donne dans les dialogues. Elle explique en cours de récit qu’elle a longtemps réfléchi à la manière de se dessiner pour éviter toute forme d’appropriation par le regard masculin. Alors qu’Edmond l’a habillée d’une jupe rouge et d’un haut assorti, elle reprend la même tenue quand vient son tour de dessiner, et s’interroge sur ces fringues bizarres dont il l’a affublée, et elle se change. Tout du long de ses planches, elle fait preuve d’une inventivité et d’une liberté remarquable : qu’elle arrête la balle du chasseur dans un plan fixe avec des cases de la largeur de la page, qu’elle se représente dans plusieurs moments d’un mouvement au sein d’une même case, qu’elle descende de la bande supérieure pour passer dans la bande juste en dessous afin de rejoindre une jeune mère à Gaza, qu’elle se représente en train de danser sur une page sans bordure. S’il est habitué de son œuvre, le lecteur en attend tout autant, et même plus de Baudoin, et il comble ses attentes. Afin d’assurer une continuité visuelle avec les planches de la co-autrice, il met ses planches en couleurs, avec une sensibilité plus impressionniste que celle d’Aude. Il met lui aussi à profit la grande liberté graphique de ce médium : magnifiques portraits d’arbres (une de ses marques de fabrique) déformant également un tronc jusqu’à l’abstraction (page quarante-trois), des paysages enchanteurs en pleine planche, un passage à la plume en noir & blanc, les extraordinaires vues de la rivière l’Espignole et de ses berges, un très beau motif de tapis (repris plusieurs dizaines de pages plus loin par Aude), une page de danse donnant son interprétation de celle d’Aude. Un enchantement visuel de tous les instants, un dialogue visuel sensible et intelligent.



Dans le début de ce dialogue, Edmond déclare que : Être vrai, c’est une affaire personnelle. Dans un passage, Aude indique que : Depuis le début de ce livre, elle a honte et elle a peur. […] Elle a mal au ventre quand elle pense à la sortie de ce livre, à ce qu’on va dire d’elle, de ses contradictions. Elle le voit, ce journalise, qui va être tenté de la réduire à cette relation sexuelle. D’un côté, le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un ouvrage réfléchi, d’une exposition de soi mise en scène, analysée avec le recul des années passées ; de l’autre il est profondément touché par l’honnêteté qui s’en dégage, la démarche volontaire d’aborder des sujets dérangeants, inconfortables. Ainsi elle va examiner le comportement de son coauteur quand il a accepté une relation sexuelle avec elle avec une différence d’âge de quarante ans, sans éluder son comportement à elle. De son côté, il va revenir sur son admiration pour Henry Grouès (1912-2007) quand il a réalisé la bande dessinée biographique L'abbé Pierre, un homme engagé (1994), et son propre comportement à lui quand elle est venue le trouver. Aude évoque également l’importance de plusieurs autrices : Mona Chollet avec Sorcières: La puissance invaincue des femmes (2018), Estelle Zhong Mengual avec Apprendre à voir (2021), Natacha Appanah avec La nuit au cœur (2025). Certaines œuvres de Baudoin sont évoquées de manière explicite ou implicite : L’Espignole (2006), Les essuie-glaces (2006), Les fleurs de cimetière (2021). Aude parle de la réception d’une de ses bandes dessinées précédentes : Éclore (2024), ainsi que du mode de composition littéraire de son coauteur : comme une Salade Niçoise (1999). Leur franchise et leur honnêteté a pour effet d’impliquer le lecteur aussi bien dans les sujets très personnels comme la gestation de la présente bande dessinée, l’évolution de leur relation amoureuse, que des sujets comme la colère de l’autrice contre les effets concrets du patriarcat, le choix très solitaire d’avorter, l’impossibilité pour lui de jamais connaître et expérimenter le fait d’être mère, dépassant ainsi un dispositif de thérapie personnelle, ou de thérapie de couple, pour sonder en profondeur une relation amoureuse peut-être viciée dans son origine, leur rapport au monde, leurs aspirations, leurs valeurs morales respectives, une co-construction complexe intergénérationnelle, une humanité profonde exhalée dans chaque page.


Une œuvre qui pourrait sembler nombriliste de prime abord, entre le décorticage d’une relation amoureuse, et la gestation de la présente bande dessinée. Une volonté d’être vrai dans un dialogue entre deux créateurs, réalisant des pages formidables, se répondant l’un l’autre, dans une coordination visuelle discrète et élégante. Une narration visuelle d’une grande liberté tirant profit d’un savoir-faire sophistiqué, une liberté de chaque planche, glissant d’un registre à un autre avec une fluidité extraordinaire. Des questionnements effectués avec une franchise totale, magnifiée par une composition habile. Une plongée en humanité touchante et belle.



lundi 19 octobre 2026

Ekhö monde miroir T01 New York

Le passage de la Terre à Ekhö est méticuleusement réglementé.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, par Alessandro Barbucci pour les dessins, et par Nolwenn Lebreton pour les couleurs. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages en deux phrases chacun : le monde d’Ekhö, Fourmille Gratule, Yuri Podrov, Grace Lumumba, Sigisbert de Motafiume, et les Preshauns.


Il y a toujours une impression d’irréalité dans un vol long-courrier. La douceur de survoler une mer de nuages moelleux, le ronronnement tranquille des réacteurs… et Fourmille Gratule, les ronronnements tranquilles, ça l’endort. L’hôtesse de l’air effectue un message : ils vont bientôt commencer leur descente vers New York JFK. Elle demande aux passagers de remonter leur tablette et de vérifier que leur ceinture est attachée. La passagère ouvre un œil et découvre une sorte de petit écureuil anthropoïde en train de remonter l’allée en sa direction, dans l’indifférence de tous les autres passagers. Il s’adresse à elle après s’être assurée de son identité. Il se présente en s’inclinant : Sigisbert de Motafiume, pour son service. Elle s’adresse à son voisin qui enlève ses écouteurs de ses oreilles : elle souhaite savoir s’il voit le petit personnage. Il répond qu’il n’y a personne là où elle pointe le doigt. Le clerc reprend la parole, et il explique que personne d’autre qu’elle ne peut le voir ni l’entendre, en effet ce qu’il a à lui dire ne s’adresse qu’à elle seule. Il continue : il représente l’office notarial Motafiume et Motafiume. C’est au sujet de la succession de sa tante Odelalie Gratule. Il semblerait que Fourmille soit la seule héritière qualifiée… Il a besoin de sa réponse maintenant. Accepte-t-elle ou non l’héritage de sa tante Odelalie ? La jeune femme n’y comprend rien, sa tante est morte depuis vingt ans. L’hôtesse de l’air lui demande si tout va bien. Finalement, Elle accepte l’héritage de sa tante.



Soudain un orage se déchaîne autour de l’avion, un éclair s’abat sur la carlingue, les trous d’air secouent les passagers dans tous les sens. Gratule agrippe le bras de son voisin, et elle finit par perdre connaissance. Elle reprend conscience après quelques instants… et elle se demande où elle est. Son voisin lui demande si elle pourrait lâcher son bras, parce que là ça fait super mal. Elle reste un moment abasourdie, comme sonnée, à répondre mécaniquement. L’avion n’est plus qu’une nacelle de cuir et de bois, toutes sortes de créatures étranges faisant partie des passagers, et tout le monde à l’exception de son voisin trouve ça normal. En effet la nacelle se trouve sur le dos d’une énorme créature quadripède aux ailes de cuir. La jeune femme finit par dire qu’elle croit qu’ils se sont écrasés et qu’ils sont morts. Ils aperçoivent alors la statue de la Liberté par le hublot, une sorte d’écureuil anthropoïde géant ayant pris la place de la jeune femme. L’hôtesse dont l’uniforme a bien changé, fait une annonce dans un mégaphone : Atterrissage dans une minute ! Tout le monde en position ! Toute le monde se recroqueville en plaçant ses mains sur la tête. Gratule et son voisin estiment plus prudent de les imiter. Le choc est rude !


Ce scénariste acquiert sa renommée avec la création de la série Lanfeust de Troy avec Didier Tarquin au milieu des années 1990, puis de nombreuses séries dérivées dont Trolls de Troy, et de nombreuses autres indépendantes comme Danthrakon avec Olivier Boiscommun ou Chimère(s) 1887 avec Melanÿn. Quant à lui, le dessinateur a conçu ou illustré des séries comme W.I.T.C.H. avec Barbara Canepa, Sky-Doll également avec Canepa, Monster Allergy avec toujours avec Canepa. Autant dire que l’horizon d’attente du lecteur est à la fois cadré, et à la fois très élevé. Côté scénariste : un monde de Fantasy, ici qualifié de Light Fantasy par les spécialistes, avec un héros valeureux, une héroïne avec des courbes affriolantes, des situations fantastiques et merveilleuses, et un ton humoristique rehaussé par une touche sexy totalement assumée au premier degré. Le lecteur retrouve également les tons dorés et ocres souvent présents dans les séries de cet auteur. Le dessinateur apporte sa capacité à représenter des personnages de manière sympathique avec une discrète touche d’exagération comique, apportant beaucoup d’entrain à la tonalité du récit. Comme à son habitude, il s’en donne à cœur joie pour créer des costumes baroques et des monstres agressifs.



Le ton du récit est donné dès la couverture avec les trois personnages. La jeune femme présente une silhouette très accorte : joli minois, grosse poitrine mise en en avant par un bustier qui semble être une ou deux tailles trop justes, pantalon moulant mettant en valeur la courbure de son fessier, et la finesse de ses pieds, ainsi que ses grands yeux en amande. Pour le coup, la couverture n’est pas mensongère, et le dessinateur s’en tient à ces caractéristiques physiques, en les mettant plus ou moins en avant en fonction des séquences. Au début du récit, la chevelure blonde a gagné en volume, la taille en finesse, et il suffit d’attendre la page onze, pour qu’un chauffeur de taxi indélicat et se doutant bien que ses deux passagers ne disposent pas de la monnaie locale, se permette d’abaisser un peu le bustier pour mettre à l’air un téton. Par la suite, Gratule rencontre Yumma, une jeune femme dont les courbes sont peut-être encore plus arrondies et dont la vraie passion est l’art toute nue (sic). Quelques pages plus loin, la patronne (et le lecteur) assiste au spectacle de cette artiste noire avec la blanche Yummy, qui fait honneur à leurs fessiers rebondis et à leurs généreuses poitrines. Par comparaison, le dessinateur en laisse un peu plus à l’imagination pour Yuri Podroc, le deuxième personnage, même si sa largeur d’épaule semble respectable, et ses biceps se gonflent de temps à autre pour attester d’un tour de bras respectable. Il apparaît également qu’il dépasse sa compagne en infortune d’une bonne tête.


S’il n’est pas allergique à ces caractéristiques et qu’il les accepte comme une convention narrative propre au genre Arleston, le lecteur prend grand plaisir dans l’inventivité de l’artiste pour les autres composantes visuelles du récit. Les monstres, troisième personnage, ou les créatures : les écureuils anthropomorphes sont fort agréables à l’œil, avec leurs tenues Fantasy, de mignonnes créatures à fourrure avec un air plus ou moins intelligent, oui c’est de Sigisbert dont on parle. La page de présentation des personnages évente la surprise : ils ont besoin de boire du thé à heures fixes sinon ils peuvent se transformer en redoutables monstres incontrôlables. Le lecteur patiente tranquillement jusqu’à découvrir cette forme monstrueuse, assez classique avec de grosses griffes, une gueule pleine de dents acérées, et une grâce réelle dans leurs déplacements. De la même manière, il guette les bestioles diverses et variées de ce monde étrange : la grosse créature faisant office d’avion avec ses dents qui ne rentrent pas dans sa bouche, les anonymes de passage, et une mention spéciale pour cette itération du métro de New York. En outre, le scénariste donne pas mal de travail à l’artiste, avec de nombreux changements de lieux, et des pages contenant jusqu’à dix cases… Barbucci se montrant investi tout du long pour donner à voir les qualités baroques des personnages, et les bizarreries des environnements, pour le plus grand plaisir des yeux.



Le lecteur constate que le récit avance rapidement et sans temps mort : l’incident dans l’avion, l’arrivée à l’aéroport et la curiosité insistante d’un policier, le voyage en taxi, l’arrivée à l’office notarial Motafiume et Motafiume, le trajet jusqu’à l’agence Gratule pour Fourmille et le statut de personne à la rue pour Yuri. Il ressent la structure du récit comme autant de chapitres à la suite : le spectacle dans le cabaret, le rabattage de monstres dans Central Park, l’arrestation de la coupable du meurtre d’Odelalie Gratule… et, parce qu’il fallait bien l’établir, la double nature des Preshauns qui n’a pas de lien direct avec le mystère de la mort de la tante. À la lecture, cela peut engendrer une sensation étrange, des enchaînements logiques sur un trame solide, et aussi des points de passage pour établir les particularités de ce monde appelé Ekhö, en prenant quand même soin de ne pas oublier qu’il y a cette histoire de tante, mais finalement sans grande importance, si ce n’est pour l’héritage et parce que c’est l’événement déclencheur du passage dans ce monde. Le lecteur se rend également compte que les deux personnages principaux ne risquent pas grand-chose. Ils sont bien partis pour être les héros récurrents d’une série, ils parviennent à assurer leur subsistance dans un monde étranger, avec une source de revenus qui tombe toute cuite pour Fourmille, et dont Yuri profitera également rapidement. Sans oublier deux individus au caractère opposé, mais que les circonstances rapprochent. L’assassinat de la tante constitue une intrigue (très) secondaire, quasiment aussi vite résolue qu’elle est apparue, et sans réelle conséquence. Le lecteur sourit bien volontiers à l’humour bon enfant, dont le côté le plus subversif (ou conformiste) est de jouer sur la sexualisation de l’héroïne.


La couverture promet un récit de Fantasy avec une belle héroïne et des grosses bestioles, dans un monde déformé. Le récit tient exactement cette promesse : la découverte d’Ekhö, le caractère assuré de Fourmille Gratule, le rôle de faire-valoir pour Yuri Podrov. En créateurs aguerris, les auteurs en donnent plus au lecteur : une narration visuelle riche et inventive, agréable à l’œil, une histoire qui mêle découverte de ce nouveau monde et une rapide enquête sur un assassinat. Un divertissement très sympathique et agréable.



jeudi 15 octobre 2026

Ommegang 1930

Les livres d’histoire regorgent de condamnés qui n’avaient rien à se reprocher.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scenario, par Thomas Liéra pour les dessins, et par Cerise pour les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se clôt avec un dossier de sept pages écrit par le scénariste, agrémenté de photographies, intitulé : Aux origines de l’Ommegang. Il est constitué de plusieurs parties : Selon la tradition, La renaissance de l’Ommegang, L’Ommegang comme si vous y étiez, Le plus beau théâtre du monde la Grand-Place, L’Ommegang en chiffres, et une rencontre sous forme d’interview avec Paul Le Grand responsable de l’entreprise organisant cet événement annuel.


En 1930, à Bruxelles, dans son bureau, Albert Marinus termine de contrôler le dessin d’un costume. En lui-même, il fait le point : depuis le temps qu’il rêve de ce moment, après tellement d’obstacles, il touche enfin au but. Désormais, il valide les derniers costumes. Bruxelles, 1930, la renaissance de l’Ommegang, une célébration qui promet d’être la plus belle, la plus forte, la plus impressionnante…À présent, plus rien ne peut empêcher son rêve de devenir réalité. Mais dans la vie rien n’est jamais totalement sûr. Il fait un faux mouvement avec son coude, et l’encrier se renverse sur le dessin qu’il vient de valider. Dans l’atelier où sont confectionnés et stockés les costumes pour la fête, le comte de Mirode termine l’essayage de son habit de Charles Quint, et il s’y trouve un peu à l’étroit. Il sort de la cabine et appelle madame Pioli, la costumière, pour lui dire que la veste est un petit peu trop petite. Pas de réponse. Il entend un pas vif dans l’escalier. Soudain un homme surgit devant lui et lui décoche un carreau d’arbalète en plein cœur.



Quelques instants plus tard, Paul de Groot et Daniel de Moor découvrent le cadavre, resté devant la cabine d’essayage. Arrive inopinément un journaliste, Stan Stanislas du Patriote belge. De Moor déclare qu’il est hors de question qu’il réalise un article sur le défunt, il ne faut pas faire de vagues. Ils ont déjà eu assez de peine à réaliser leur projet, il s’agit de ne pas effrayer leurs généreux contributeurs, le public, la ville, le centenaire… et monsieur Marinus ! Stanislas déclare qu’il ne faut rien dire à la police non plus. Il leur demande de lui laisser retrouver le coupable. De Groot se dit que si le corps est soigneusement conservé, ils pourront toujours prétendre un malaise de monsieur le comte qui a dû être remplacé au dernier moment. Ils décident de conserver le cadavre dans une glacière dans la cave. Puis ils entendent des gémissements : ils vont libérer la coutière qui était ligotée et bâillonnée. Elle n’a pas vu l’agresseur tellement il a été rapide. Une heure plus tard, au cœur de l’îlot sacré, les trois hommes sont attablés au restaurant de Baudewijn van Kele pour déguster une blanquette de veau avec un super Haecht. Ils se mettent d’accord pour faire croire que le comte a été appelé en Allemagne pour affaires, surtout pas un mot à Marinus ni au bourgmestre Max, cette célébration doit être le point d’orgue mémorable des célébrations du centenaire.


S’il est attentif, le lecteur repère le logo de l’organisation Ommegang Brussels Event sur la couverture. Le tome s’ouvre avec un texte rédigé par Paul Le grand, le président de ladite association, expliquant la nature de cette reconstitution historique, sa spécificité (l’engagement de chaque figurant), le fait qu’elle constitue un emblème vivant de l’héritage belge, sa reconnaissance au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’UNESCO en 2019, et le fait que cette bande dessinée est née de rencontres, de passions partagées, et de la volonté inébranlable d’hommes et de femmes qui ont des rêves en commun. Il loue la qualité de roman policier de l’intrigue et la qualité de la reconstitution de la richesse architecturale ainsi que du détail des costumes d’époque. Cette bande dessinée est référencée sur le site Internet de l’association. Le scénariste a cocréé une série publiée par le même éditeur dont chaque tome met en valeur des éléments historiques et culturels belges, avec pour héroïne Kathleen van Overstraeten, dessinée par Baudoin Deville, se déroulant dans les années 1940 à 1960. Ainsi qu’une seconde dessinée par Olivier Wozniak se déroulant dans la première décennie du vingtième siècle, avec comme personnage principal le commissaire Hendrikus Ansor. L’artiste a dessiné une séries sur le XV de France avec Philippe Glogowski, et une autre sur le Tour de France avec Didier Ocula.



S’il est habitué aux productions de l’éditeur Anspach mettant en valeur l’histoire et la culture belge, le lecteur ressent que l’approche du dessinateur présente ici quelques différences, ce qui induit des sensations différentes. Il réalise des traits de contours parfois plus fins, réalise des contours ayant été moins polis, et dessine des visages un peu plus frustes, ou plutôt avec des expressions qui peuvent donner l’impression d’être un peu moins bien jouées, ou alors avec un zeste persistant d’humour. Cela peut provoquer une forme de décalage dans la lecture, comme un soupçon de théâtralité. Pour autant, la promesse contenue dans l’introduction est bien tenue. L’investissement et l’implication du dessinateur dans la reconstitution historique se voit à chaque page. Cela commence avec les tenues vestimentaires du temps présent du récit, c’est-à-dire 1930 en Belgique. Puis, viennent ceux du quatorzième siècle pour la légende de 1348, y compris les tenues d’apparat de Charles Quint (1500-1558), Philippe II (1527-1598), Marie-Reine de Hongrie (1528-1603) et Éléonore reine de France (1498-1558). Avant la conclusion du récit, le lecteur assiste à l’Ommegang de 1930, avec les costumes de Charles Quint et de l’infant Philippe, puis ceux des corporations, de la gilde des arbalétriers, des échassiers, etc. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur représente les différents lieux de Bruxelles : la Grand-Place, la place de Brouckère, la taverne du Paon, la galerie Bortier, le théâtre royal de la Monnaie, la prison de Saint-Gilles, etc.


S’il arrive à se départir de cette sensation de léger décalage, le lecteur plonge dans un récit entre enquête et promotion de cette fête belge et bruxelloise. Il apprécie la forme classique et traditionnelle de l’ouvrage : des cases disposées en bande, avec une bordure noire. Une volonté apparente de l’artiste de donner à voir des moments singuliers : une vue en élévation oblique des portants où sont accrochés les costumes, l’incroyable minutie pour représenter les façades des immeubles de la Grand-Place dans chaque case se déroulant dans ce lieu, la vue sur les toits de Bruxelles depuis l’appartement du journaliste, la décoration intérieure de la taverne du Paon, le stand de tir à l’arbalète, l’entraînement des chevaux dans le manège, les enluminures du vieil ouvrage Légendes de l’histoire de la Belgique, l’hésitation de Stanislas pour savoir s’il débranche le fil vert ou le fil rouge de la machine infernale, et les réunions des conjurés. Ces dernières font immédiatement penser à un hommage à celles de la société secrète dans Les cigares du Pharaon, la quatrième des aventures de Tintin. La narration s’avère très consistante et bien fournie, permettant au lecteur de se projeter à cette époque à Bruxelles, et elle donne à voir les préparatifs de cette fête.



La séquence d’ouverture laisse également le lecteur un peu dubitatif : un personnage assassiné sous yeux, à l’arbalète… et trois hommes adultes décident de cacher le cadavre dans une glacière dans la cave… sans se poser la question de comment ça va se passer lorsqu’ils avertiront les autorités et la famille de son décès, deux semaines après !!! Le lecteur se dit que cette bande dessinée est destinée à un public de grands enfants ou de jeunes adolescents, ou tout public. En fonction de sa familiarité avec ce genre de récit policier, il peut anticiper la révélation de l’identité d’une partie des coupables. Outre les informations relatives à la procession lustrale de l’Ommegang, le scénariste intègre également des éléments relevant de l’histoire de le Belgique, que ce soit la visite de Charles Quint et de l’infant Philippe, ou du fait que 1930 marque les cent ans d’existence du pays, voir par exemple Les rois des Belges (2025) de Jean-Philippe Thivet, Arnaud de la Croix et Vincent Cifuentes. En cours de récit, il met également en avant quelques spécificités culturelles belges comme la gueuze, la caricole, la place Brouckère, le waterzooi, le bloempanch, les Gilles de Marchienne, etc. À plusieurs reprises, le journaliste évoque son goût pour les romans, policiers. Dans la galerie Bortier, il se rend chez un libraire et ils évoquent les œuvres de Arthur Conan Doyle (1859-1930), Agatha Christie (1890-1976), Maurice Leblanc (1864-1941), Stanislas André Steeman (1908-1970), ainsi bien sûr que le détective Hercule Poirot qu’ils estiment être bien peu belge. Toujours est-il que le récit se termine par une explication didactique effectuée par le journaliste pour confondre les coupables. Le dossier de fin vient consolider les informations sur l’Ommegang, depuis son origine historique à sa reconnaissance et son déroulement, répétant des informations déjà contenues dans le récit. Il développe le déroulement de ce spectacle à l’époque contemporaine, avec les chiffres afférents : 3 kilomètres de cortège, 2 heures de spectacle, 1.400 figurants, 50.000 spectateurs, 40 chevaux, 38 groupes passeurs d’histoire, 2.000 costumes, sans oublier les chars et les géants…


Cette bande dessinée est l’occasion de découvrir un cortège historique et une fête populaire inscrits sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2019, au travers d’une enquête policière. Le dessinateur a effectué de solides recherches pour effectuer ses reconstitutions aussi bien en 1930 qu’en 1348, et il met un point d’honneur à représenter chaque costume et chaque lieu historique avec minutie. Le scénariste intègre les éléments de l’association de l’Ommegang aux informations historiques, avec un journaliste à la recherche d’indices pour comprendre ce qui motive les actes de sabotage, et qui peut bien les avoir commis. Sympathique.



mercredi 14 octobre 2026

Les Mémés T04 Fleurs de pavés

Ah mais moi j’étais ok pour profiter de la vie ! C’est elle qui voulait pas !


Ce tome fait suite à Les Mémés T03 Fraîcheur de vivre (2023) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et cinquante-et-un gags en une page, et un en deux pages.


Petite poire : Huguette est en train de mettre ses bouteilles en verre dans la colonne sur le trottoir. Une autre vieille dame arrive du côté opposé sans se rendre compte de sa présence et elle met également une bouteille dans la colonne. Huguette s’amuse à crier dans l’ouverture de son côté : Alors la mère Bourel… on picole ?! L’autre s’en trouve mortifiée et tombe à genoux demandant au Seigneur de la pardonner parce qu’elle a péché… c’était juste une petite poire pour digérer. Janes Austen : Huguette, Lucette, Paulette et une copine sont en terrasse, et la première lit une citation de Jane Austen sur son portable : Nos cicatrices nous font savoir que notre passé était réel. Elles s’extasient, sauf la dernière qui ajoute qu’il n’y a pas que les cicatrices… il y a les hémorroïdes aussi. iPHone : Huguette et madame Boulin sont assises sur un banc dans un parc. Soudain, la sonnerie du téléphone portable retentit avec un volume tonitruant. Elle décroche et s’en suit un dialogue où la voix de la correspondante est également à plein volume, et madame Boulin répond en parlant très fort. Puis elle vante les mérites de son téléphone à Hughette : dernier iPhone, 1.163€ TTC, son THX. Son interlocutrice est encore sous le choc du boucan.



Séries télé : Les quatre amies sont en terrasse et la copine demande au trio si elles auraient une série télé à lui conseiller. Elles se lancent dans une liste diversifiée : Game of Thrones, Breaking Bac, Squid Game, Z Nation, Mindhunter, Emily in Paris, Monster, Tulsa King, Walking Dead, chacune indiquant si elle est allée au bout ou non. L’autre précise sa demande pour le genre : genre pour digérer tranquille avant la sieste. Réponse unanime : Derrick ! Saison douze, un must ! Vie éternelle : Huguette rencontre la mère Bourel dans les allées du supermarché et elle récapitule ce que l’autre vient de lui dire : Elle meurt, elle monte au ciel, elle rentre au paradis, et là PAF ! Vie éternelle garantie ! C’est ça ?! Réponse de l’autre : Ah nan, nan ! La vie éternelle, c’est que pour les fonctionnaires ! Prière : Huguette est rentrée dans une église, et elle se tient à côtés de madame Bourel qui est en train de prier. Elle lui fait des confidences et lui pose des questions : Est-ce que le type sur la croix de bois, c’est bien Jésus ? Elle n’a jamais lu la Bible… par contre elle a vu le film. Elle ironise sur le fait qu’il devait nettement moins bien marcher sur l’eau avec les pieds troués, et glousse de son humour. Puis elle lui demande si elle est en communication avec Dieu. Elle fouille dans son sac et sort son téléphone pour chercher du réseau : elle capte que dalle !


Énorme plaisir que de retrouver ces trois vieilles dames, ayant atteint un âge canonique qui leur permet de s’affranchir de certaines convenances sociales pour se montrer plus directes, de disposer d’un recul sur la vie avec sept ou huit décennies ben remplies, et très conscientes de vivre leurs dernières années, ce qui leur donne d’autant plus de valeur, quand bien même le corps est fatigué. Comme dans les tomes précédents, l’auteur fait montre d’un sens extraordinaire de l’équilibre et du dosage, entre transgression et respect. En page dix-neuf, le lecteur découvre un gag sur la base d’une unique illustration : Huguette couchée dans son lit en plein jour, sous les couvertures, en train de téléphoner. Le lecteur ressent qu’il a pénétré dans son intimité : des vêtements sur le sol ou sur un montant du lit (y compris ses collants et sa culotte), ses charentaises au pied du lit. En même temps, il s’agit d’un moment banal, sans connotation particulière, si ce n’est cette possibilité qui peut faire rêver les actifs : rester au lit à loisir. Page trente-cinq, les trois amies se tiennent sur un pont au-dessus du périphérique parisien, regardant un corbillard dans la circulation dense. Paulette ironise en demandant ce que la pauvre madame Marchandont va leur dire en arrivant au Paradis : Désolée d’être à la bourre, ça bouchonnait grave sur le périph ? Une situation à l’opposé de la précédente, en extérieur avec la circulation automobile, l’apparence des trois dames toujours aussi grotesque avec leur gros nez, une blague sur la mort, sans être morbide ou dégradante.



Le lecteur déguste chaque gag. Il remarque que l’artiste en a réalisé dix sous la forme d’une grande et unique illustration, avec des situations variées : dans une allée d’un supermarché, dans une allée d’un marché découvert, dans la chambre d’Huguette, une discussion sur un trottoir, devant une pierre tombale au cimetière, sur un pont au-dessus du périphérique, dans la rue sous une pluie torrentielle, chez le coiffeur, à un arrêt de bus (Saint-Fargeau) par une grise journée d’hiver, chez le boucher. Sous des dehors de dessins un peu lâches et exécutés en une fois, à chaque fois, le dessinateur montre un endroit concret et tangible avec de nombreux éléments tangibles, comme la façade de l’immeuble derrière ledit arrêt de bus, ou la forme des pierres tombales et le caveau en arrière-plan. Il choisit l’angle de vue en fonction de la nature de la scène, par exemple la vue en élévation des allées du marché découvert et les différents étals des commerçants, où le lecteur peut identifier le fripier et le maraîcher par exemple. Le gag devant la sépulture est muet, avec uniquement les inscriptions portées sur la stèle, l’effet comique provenant de l’attitude des trois mémés. Aussi, l’auteur réalise cinq gags muets. Un en douze cases alors que Huguette et Lucette rendent visite à Paulette après être passées chez le fleuriste puis au cimetière : narration visuelle impeccable, compréhension immédiate. Le suivant en quatre cases de la largeur de la page, en plan fixe. Un autre en dix cases où Huguette se rend dans un fitness club : impossible de résister à l’effet comique visuel des bodybuildés. Un autre en six cases et en plan fixe : un palier d’escalier bien raide.


Les quarante-deux autres gags sont racontés sous la forme de cases sans bordure, disposées en bande. Le lecteur note que le bédéaste met à profit la mise en page construite sur des cases de la largeur de la page, dix-huit au total dans ce tome, avec un nombre de cases allant de trois à six, à chaque fois il s’agit d’un plan fixe. À nouveau, les lieux présentent de la variété : sur le trottoir au pied d’une colonne à verre, à la terrasse d’un café, assise sur un banc dans un square, au comptoir du café, sur le divan du psy, assises sur banc dans la rue, ou lors d’une rencontre sur le trottoir, avec des éléments visuels concrets et réalistes. La représentation de ces mémés est toujours aussi truculente et caricaturale : leur nez exagérément long, plaçant cette série dans le registre des BD dite gros nez, leur silhouette déformée, tassée et élargie du bassin, seule Lucette ayant gardé sa haute stature. La gravité a gagné et tout s’est affaissé. Leurs yeux sont réduits à des ronds, ceux de leurs verres de lunettes. Leur posture porte la marque d’un manque de tonicité corporelle : elles sont souvent avachies, ou prenant appui sur leur caddie. Le dessinateur n’hésite pas à en rajouter par ci par là, à nouveau avec un sens du dosage parfait : les cheveux violets de Paulette, les cheveux bleus de madame Boulin, le teint cadavérique d’une autre mémé, ou même violacé ou encore verdâtre, leurs couvre-chefs d’un autre âge… et parfois une fantaisie comme cette teinture violette avec des pics hérissés.



Au fil des gags, l’auteur aborde de nombreux sujets comme l’alcoolisme, la religion, les séries télés, la surdité, la solitude, les disparus, et la mort inéluctable. Les effets comiques proviennent également de rapprochements incongrus et du choc de la modernité. Avec la condescendance (bienveillante bien sûr) que lui confère sa (relative) jeunesse, le lecteur se moque gentiment de ces pauvres femmes âgées, pas toujours à l’aise avec les réseaux sociaux ou encore avec le concept de Cloud, déformé en Claoud par Huguette. Encore que… Elles utilisent leur portable de manière tout à fait normale, et ce sont la futilité et la vanité de la vie virtuelle qui sont mise en lumière au regard de la fin proche et inéluctable. L’auteur pousse la transgression plus loin que le simple choc du High Tech contre l’âge avancé : une autre mémé vend ses culottes sales sur Internet, les déclarant fiscalement comme œuvre d’art, car chacune est une pièce unique. Dans le même ordre d’idée, assises sur un banc, les trois dames vénérables regardent es jardiniers intervenir pour entretenir la pelouse du parc et… le flux d’association d’idées faisant son chemin, Huguette se demande si ses copines se rasent encore la foufoune. Certains gags comportent une dimension à caractère social et même contestataire. La comparaison du condamné au bracelet électronique, et l’horizon de déplacement des mémés. Celle qui a décidé de devenir chroniqueuse chez Hanouna, parce qu’elle n’est pas moins idiote qu’eux. Ou encore l’inclusivité inattendue à partir de l’observation de la position de la lunette des WC. Et même une forme de guerre des graffitis, en transformant les sexes masculins en quelque chose de plus féminin.


Cette série conserve toute sa force transgressive : trois dames vénérables d’un âge très avancé, ayant gagné le droit à leur franc-parler, confrontées à l’usure de leur corps, et à la modernité… toujours habitées par l’envie de vivre. La narration visuelle marie caricature physique et environnements très concrets, avec une affection et un respect évidents pour ces êtres humains. Les gags sont aussi bien aux dépends de ces mémés, que du comportement des gens qu’elles croisent. Formidable.



mardi 13 octobre 2026

La baleine bibliothèque

Qui n’a jamais vu sourire une baleine ignore tout de l’humour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Judith Vanistendael pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-sept planches de bande dessinée.


Un petit navire de pêche navigue sur une grande mer calme sous un beau ciel parsemé de nuages. La mer, comme le cœur de l’homme, est remplie de secrets. Mais l’homme, quand son cœur déborde, peut prendre la plume, et, sur la plage d’une page, jeter ceux qui lui pèsent trop. On apprend à raconter des histoires comme on apprend à nager. Pour ne pas se noyer. La mer, elle, n’a jamais appris à écrire. Alors, elle se noie, la mer. Mais il n’y a personne pour se jeter à l’eau. Personne pour la sauver… Personne pour lui faire la respiration artificielle… Personne, non plus, pour la porter en terre, la mer. La mer qui s’est noyée. Sans en avoir conscience, le modeste bateau passe au-dessus de coraux et d’un petit banc de poissons qui descend tranquillement. Au fond, tout au fond de l’océan, vivait une baleine âgée de cent mille ans. Les petits poissons – et même les plus grands – aimaient à lui rendre visite. Car c’était une baleine vraiment extraordinaire ! Derrière son sourire se cachait la plus grande bibliothèque des mers. Des livres par milliers, bien rangés dans l’ordre de l’alphabet. De Ah ! Ah ! le mangeur de rires, à Zzzix le moustique électrique. Les petits poissons s’y plongeaient avec délectation. Et parfois, après s’être longuement fait prier… l’énorme baleine chaussait ses lunettes et leur lisait une histoire.



Après cette lecture enrichissante et bienveillante, le banc de poissons remonte vers la surface. Dans leur évolution, ils se retrouvent pris dans la masse d’un filet, seuls une dizaine d’entre eux réussissent à éviter d’être capturés. En ce temps-là, le métier du postier conduisait souvent au milieu du vaste océan : il était facteur auprès de la Poste maritime. On l’ignore souvent mais la Poste possède aussi un service de livraison du courrier en haute mer. La Poste terrestre est bien connue de tous. Du facteur à bicyclette, aux facteurs en camionnette, en passant par celui sur ses gambettes, la Poste terrestre fait partie du quotidien du commun des épistoliers. La Poste aérienne est célèbre. Saint-Exupéry, Guillaumet, Mermoz… ces noms résonnent encore dans l’inconscient collectif. Des Andes à l’Afrique, ces pilotes ont gravé de leurs ailes la légende de l’Aéropostale. La Poste maritime, par contre, est injustement méconnue. Pourtant son histoire est, elle aussi, riche en héroïques faits d’âmes ! Ce matin-là, le postier est en train de prendre son petit-déjeuner sur sa terrasse, il assiste au retour du bateau de pêche et au débarquement de sa prise. Il continue de penser aux héros de la Poste maritime : Ainsi Sénéchal Briscard qui, seul et armé de son seul tampon réglementaire, défendait le courrier dont il avait la charge contre un plein navire de pirates armés jusqu’au chicots ! Le pauvre connu le pire déshonneur qui soit pour un facteur… voir son courrier jeté aux requins !


Une très belle illustration de couverture : dans sa petite barque, avec son chat, cet homme en train de lire sûrement un roman à une immense baleine, sous un beau ciel étoilé. Cela ressemble à un conte pour enfant, une façon de rendre hommage au pouvoir de la lecture et à sa capacité de parler à des individus très différents. L’illustration est douce, avec un bel effet pour rendre la surface ondulante de la mer, et une importance donnée au blanc dans la masse de la tête du cétacé. À l’intérieur, les illustrations et les cases appartiennent à ce même registre : une représentation simplifiée de la réalité par des aquarelles et des traits de pinceau pour des formes plus précises, quelques traits de contour. Ce mode de représentation donne des images douces et agréables à l’œil, une forme de simplification pour les éléments du réels et une représentation poétique des éléments fantastiques, que ce soit la baleine elle-même, en particulier quand elle a chaussé ses lunettes de lecture, ou pour la bibliothèque en son sein. Le scénariste adopte lui aussi un mode particulier, de narration, par la bouche de ce postier maritime qui raconte son histoire, avec son métier dans une branche des services postaux inventée pour l’occasion. Le lecteur découvre le récit par le biais des textes d’un narrateur omniscient, des observations du pêcheur, et de quelques brefs dialogues, entre lui et la baleine, entre lui et son épouse.



Oui, le lecteur peut aborder cette bande dessinée comme un ouvrage pour enfant, et apprécier les dessins comme des belles images pleines de douceur, faciles à assimiler et porteuses d’une poésie enfantine. L’artiste sait y faire, pour la dimension merveilleuse de cette bibliothèque à l’intérieur de la baleine, comme pour des cases épatantes. L’évocation visuelle de ladite bibliothèque commence dès la page cinq avec quelques poissons du banc lisant un livre tenu par deux tentacules d’une pieuvre, avec une poisson globe à leurs côtés. Deux autres poissons, comme assis, lisent de manière autonome en tenant chacun un ouvrage dans leurs nageoires. Et la pieuvre en lit un autre avec deux autres de ses tentacules et ses lunettes sur le nez. Il ne viendrait pas un instant à l’esprit du lecteur de s’interroger sur la présence ou l’effet de l’eau de mer sur le papier. Il lui faut patienter jusqu’à une illustration en double page, cinquante-deux et cinquante-trois, pour avoir enfin un aperçu de cet endroit merveilleux, où cette fois-ci le postier marche dans quelques centimètres d’eau, ayant fort judicieusement chaussé des bottes pour sa sortie en mer. Régulièrement, le lecteur prend conscience de la magie visuelle à laquelle il assiste : quelques coups de pinceaux, un peu d’aquarelle. Il a ainsi devant lui des traits et des couleurs qui forment une portion de la tête de la baleine et son œil, dans un camaïeu de bleu. Quelques pages plus loin, l’artiste parvient à inverser l’ordre de lecture dans l’esprit du lecteur en lui faisant considérer une succession de trois cases de la hauteur de la page dans une lecture de bas en haut. En page trente-neuf, elle représente quatre fois le postier sur sa barque dans la même case, en train de monter et descendre au gré des vagues. En page cinquante-quatre, trois cases en hauteur alors que le Postier pénètre dans la gueule de la baleine, éclairée de l’intérieur pour une forme allongée verticalement avec une sensation très étrange. En page cinquante-cinq, une grosse tache blanche devant une grosse tache rouge, les cases précédentes permettant de savoir qu’il s’agit du ventre arrondi de l’épouse du postier dans un pull rouge, et le chat blanc devant.


Il s’agit bien d’une bande dessinée avec des cases et des actions représentées sur plusieurs cases pour une narration sympathique et tout public. Le lecteur apprécie la séquence durant laquelle le postier prend son petit déjeuner, tout en racontant les hauts faits de postiers maritimes ayant inscrit leur nom dans l’histoire de ce métier. Il regarde les décorations aux murs, puis il observe le postier en train de se préparer en revêtant son ciré, ses bottes, en mettant le courrier dans le sac étanche muni de flotteurs, puis allant dire au revoir à son épouse. Les scènes de mer sont également superbes avec l’effet de l’aquarelle pour rendre compte de la surface changeante de l’eau. Ce mode de représentation assure la coexistence cohérente des éléments de la vie de tous les jours et des éléments fantastiques. Il se retrouve pris par surprise lorsque le récit intègre des moments plus adultes comme le couple prenant son bain ensemble dans la même baignoire, et qu’ils en sortent dans le plus simple appareil. Ou lorsqu’il assiste à l’accouchement dans la salle d’opération, et voit le bébé sortir du ventre de la mère. Et ces images terrifiantes quand l’eau de l’océan se teinte de sang, en énorme quantité.



Pour autant, il s’agit bien d’un conte, avec quelques scènes qui méritent d’être expliquées et commentées aux lecteurs les plus jeunes, avec une fin et une sorte de morale, ou plutôt de prière. Le postier demande à ceux qui l’ont lu, si un jour en se promenant sur la grève ils trouvent un livre rapporté par la marée, de le ramasser, de conduire sa barque au milieu de l’océan et de le lire aux petits poissons… Parce que lui aussi déteste les histoires qui finissent mal. Au fil de ce conte, d’autres thèmes sous-jacents transparaissent. La baleine explique qu’elle ne sort que la nuit pour éviter les chasseurs, et le massacre de la chasse à la baleine est une chose bien réelle. Le début du récit s’ouvre avec un texte qui prête une sorte d’existence spirituelle à l’océan, qui n’a jamais appris à écrire, et il n’y a personne pour le sauver. Avec un peu de recul, le lecteur y entend comme un appel à préserver ce milieu naturel, qui ne dispose pas de moyens pour s’exprimer, ou se défendre par lui-même. Alors que son épouse accouche, le postier doit faire un choix lourd de conséquence. Le récit ne laisse place à aucun doute sur le fait qu’il ait fait le bon choix, malgré les conséquences désastreuses, un jugement de valeur sur la priorité à donner à la naissance de son enfant sur tout le reste. Cela contribue à nourrir un autre thème du récit, celui de l’amour, des livres bien sûr, et aussi entre personnes, un sentiment librement consenti qui aide à grandir.


Un conte tout public, celui d’un postier maritime se liant d’amitié avec une baleine qui abrite une gigantesque bibliothèque dans son corps. Une narration visuelle douce et accessible, sympathique et chargée d’émotion. Un conte comprenant également de terribles épreuves, le postier maritime s’engageant à assurer la perpétuation des actions positives de la baleine. Touchant.



lundi 12 octobre 2026

Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine

L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas !


Ce tome met en scène plusieurs témoignages évoquant des relations amoureuses en Israël et en Palestine. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Salomé Parent-Rachdi pour le scénario, par Zac Deloupy pour les dessins et les couleurs, avec l’aide pour ces dernières de Makma. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte d’une page comme préface, intitulé : Transgresser le conflit, rédigée par Vincent Lemire, historien, auteur de Histoire de Jérusalem (2022), avec Christophe Gaultier. Il promet qu’en refermant ce livre, on aura gagné en intelligence, en empathie et en nuance, et compris que le sexe et l’amour ne se laissent pas facilement enfermer dans les barbelés du conflit ou dans les carcans de la tradition religieuse. Il se termine avec un épilogue de deux pages. Les auteurs ont demandé aux personnages qui le souhaitaient de leur raconter comment ils ont vécu les atrocités commises le sept octobre 2023 par le Hamas, mais aussi les déplacements de population, les bombardements et les actions meurtrières commencées juste après dans la bande de Gaza. Parce que la tristesse ou le désespoir étaient parfois trop grands, tous n’ont pas voulu leur répondre.


Le 7 octobre, le destin d’Israël et de la Palestine bascule dans une nouvelle ère sanglante. Il est 6h30 ce matin-là lorsque des milliers de combattants du Hamas ouvrent 29 brèches dans les barrières censément ultrasécurisées qui les séparent d’Israël. Pendant plusieurs heures, les membres du mouvement islamiste tuent près de mille deux cents personnes et en kidnappent deux cent cinquante autres, de tous âges et de tous sexes. Pour les Juifs du monde entier, cette journée est un nouveau Pogrom. En représailles, l’aviation israélienne bombarde l’enclave dès le soir même, et le 27 octobre, une opération terrestre commence. Ce récit a été réalisé avant ces événements. Beaucoup d’endroits représentés ont été détruits depuis.



Lana, trente-quatre ans, résidant à Tel-Aviv. À vingt-neuf ans, sa meilleure amie – qui est juive – l’a inscrite sur un site de rencontre… sans préciser qu’elle était arabe. En Israël, il y a des Juifs qui viennent du monde entier, donc ce n’est pas du tout bizarre de dire d’où l’on vient. Les Palestiniens d’Israël, ou les Arabes d’Israël, représentent environ 20% de la population israélienne. Ils vivent majoritairement dans le nord du pays et à Jaffa, au sud de Tel-Aviv. Tout le monde précise ses origines. C’est comme ça. Les gens sont obsédés par ça. Le jeu, c’est que la copine gérait tout pour Lana. Elle fixait un lieu et une heure de rendez-vous, et Lana n’avait plus qu’à s’asseoir en face de la personne. Elle est blonde aux yeux bleus. Les mecs essaient tous de deviner d’où elle vient. Elle parle parfaitement hébreu, mais on lui dit qu’elle a un accent. C’est là qu’elle a commencé à dissimuler son identité : à chaque rendez-vous, elle essayait de tenir le plus longtemps possible. Ça fonctionnait très bien. Elle a fait ça parce qu’elle en avait marre du racisme ambient.


Le récit s’ouvre avec la mise en scène des deux auteurs, lui à sa table à dessin, elle se rendant aux bureaux de l’éditeur. Ils évoquent le fait que leur ouvrage témoigne d’un monde différent, avant le sept octobre 2023, un monde pour partie détruit, littéralement pour ce qui est de certains endroits représentés. En conversant par téléphone, ils conviennent que leur prise de position a été de faire cette bande dessinée, qu’elle peut faire du bien, et que malgré l’horreur des derniers mois les gens vont continuer à s’aimer et à vivre des histoires. Après cette introduction de trois pages, vient une carte posée sur une table permettant de situer Gaza, Israël et la Cisjordanie, ainsi que les villes où se déroulent les rencontres : Tel-Aviv-Jaffa, Ramallah, Naplouse, Jérusalem, Gaza. Le récit de Lana, trente-quatre ans, commence : elle raconte son histoire à la scénariste, toutes les deux assises sur le sable de la plage, puis ensuite au cours d’une conversation vidéo par ordinateur. La narration se présente sous forme de dessins de nature réaliste, avec un degré de simplification pour les personnages. Le lecteur peut d’abord voir les deux jeunes femmes au milieu des gens sur la plage, puis la mise en situation de Lana alors qu’elle raconte son histoire, d’abord en rendez-vous dans un café, puis dans la chambre de son appartement. Elle raconte ses rendez-vous, ses partis pris, une relation. La relation sexuelle est évoquée, comme un élément parmi d’autres, sans représentation voyeuriste.



Dès la première page, le lecteur se retrouve en peine immersion devant une bouche de métro parisien où Salomé s’apprête à descendre. Cela se fait sans esbroufe, juste une reproduction de ce lieu avec une église dont aperçoit la partie supérieure derrière le mur, la plaque Métro au-dessus du panneau avec le plan, le vendeur de boissons chaudes, les vêtements du quotidien pour une journée hivernale, et le détail concret qui dénote un sens de l’observation et une attention à l’aménagement de l’espace public, par exemple la bande podotactile avant les escaliers pour avertir les malvoyants. Le lecteur a inconsciemment assimilé qu’il peut se fier à la justesse de la représentation des lieux. Plus encore, chaque endroit est habité, traversé, utilisé par les personnages qu’il s’agisse de ceux rencontrés ou des anonymes dans les rues ou les cafés. En fonction de la sa familiarité avec les villes israéliennes ou palestiniennes, cela joue de manière différente sur le lecteur : il peut reconnaître certains endroits, comme il peut découvrir la réalité moderne de ces pays. Une plage en front de mer devant des immeubles de grande hauteur à Tel-Aviv, un quartier animé à Jaffa, une autoroute menant à Jérusalem, un quartier de cafés de cette même ville, Har Naf son quartier le plus anglo-saxon, Méa Shéarim le plus emblématique des quartiers ultraorthodoxes de Jérusalem, Qualndia le checkpoint entre cette ville et Ramallah, des rues de cette ville, des rues de Naplouse, le checkpoint d’Erez pour entrer à Gaza et plusieurs quartiers de cette ville. Puis retour à Jérusalem, dans le quartier chrétien de la vieille ville, encore Tel-Aviv et Jaffa. À l’époque de la réalisation de cette BD, ces lieux regorgent d’une vie civile, très similaire à celle occidentale.


Au fil des rencontres, le lecteur fait la connaissance avec des personnes soit juives, soit musulmanes, soit athées, toutes différentes les unes des autres, dans des situations de vie particulières, ce que le dessinateur montre à chaque fois, que ce soit par leur morphologie, ou par leur appartement, leur intérieur. Ainsi le lecteur peut voir Lana avec son amant dans la chambre à coucher le temps de trois cases, la docteure Simha dans son cabinet de consultation, Avi à une terrasse de café et aussi au Mikveh (le bain traditionnel qui sert aux ablutions dans le judaïsme) puis conduisant un scooter pour traverser Méa Shéraim, Fathiya rendant visite à son mari en prison, Rami conduisant son taxi à Gaza, Jean-Marc dans sa cuisine préparant sa challah (pain de Shabbat), Zoya Cherkassky en train de peindre dans son atelier à Tel-Aviv, Samira Saraya et ses prises de bec avec sa copine, etc. À chaque fois, il éprouve l’impression d’un naturalisme organique, sans artifice romantique ou dramatique. S’il y est sensible, il constate également que l’artiste singularise parfois un anonyme en le représentant de manière plus colorée que les autres, par exemple avec des traits de contour rouge ou des couleurs plus vives dans la forme détourée, une sorte de portrait mettant en valeur une personne pour son apparence ou pour le caractère qui s’en dégage, comme si l’œil du lecteur était attiré par cette personne, par son allure.



Une introduction de trois pages dans laquelle les auteurs se mettent en scène, puis une suite de quatorze rencontres, où Salomé est représentée écoutant ses interlocuteurs. Ainsi, le lecteur garde à l’esprit le point de vue depuis lequel ces propos sont relatés : celui de la scénariste, avec sa propre histoire personnelle et ses propres opinions. À chaque fois, la séquence s’ouvre avec le prénom, et parfois le nom, de l’interlocuteur ou du couple, son âge, et la ville dans laquelle se déroule la rencontre. À quelques reprises, les auteurs évoquent le trajet à accomplir en une ou deux pages, en particulier lorsqu’il s’agit de franchir la frontière. La situation de chaque personne est clairement établie, chacune étant différente par son histoire personnelle, par sa nationalité et sa culture, par son lieu de résidence, par son orientation sexuelle, et évidemment par son rapport à la religion, ou plutôt aux religions. Ainsi Lana est âgée de trente-quatre ans, palestinienne, et elle se rend à des rendez-vous organisés par une copine. Puis vient un couple : Lucy Aharish (trente-neuf ans) journaliste arabe et Tsahi Halevi (quarante-cinq ans) acteur juif. Par la suite, Salomé rencontre Avi (vingt-huit ans) homosexuel dont les parents sont des ultraorthodoxes américains ayant immigré en Israël, Fathiya (trente-neuf ans) musulmane dont le mari est détenu en prison pour avoir organisé plusieurs attentats-suicides en Israël pendant la seconde intifada. Ou encore Jean-Marc (quarante-neuf ans) né en Suisse, juif, vivant à Jérusalem en relation avec Einat (quarante-deux ans) laïque pour un projet de coparentalité. Les auteurs savent rendre compte de la diversité des situations, de la singularité de chacune, rendre chaque interlocuteur vivant et présent, humain et sympathique… ainsi que de la présence et de l’incidence des religions, des communautés, des familles, des interdits explicites et implicites, des attentes des parents, de l’opinion publique… Tanya Habjouqa l’exprime à propos des territoires occupés : L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas ! Les gens n’ont pas la place de s’exprimer. Le plus terrible, c’est pour les jeunes. Le lecteur éprouve la sensation qu’au vu nombre de contraintes pesant sur chaque personne, cette évolution s’applique à tous. Dans plusieurs histoires, les conflits armées font également sentir leur poids. Le mari de Fathiya en prison, et la méthode rocambolesque pour concevoir un enfant impliquant un paquet de gaufrettes. Rami tombant amoureux (quarante-deux ans, vivant à Gaza) tombant progressivement amoureux de Sabah qu’il a rencontrée alors que la maison de sa famille venait d’être détruite.


Un titre composite, annonçant un reportage en Israël et Palestine. Un dispositif qui s’avère très riche : quatorze rencontres avec des personnes d’horizon très différents, évoquant leurs amours et les contraintes sociales globales et particulières pesant dessus, ces amours comprenant des relations sexuelles (celles-ci ne faisant pas l’objet de développement, ni visuel ni pendant l’interview). La narration visuelle s’avère d’une rare justesse et richesse, que ce soit pour la description des lieux ou des occupations variées. Les auteurs ont l’art et la manière de présenter le parcours de vie et les aspirations de chacun avec naturel et empathie. Chaque histoire met en évidence une ou plusieurs facettes des obstacles à surmonter, sociétaux, religieux, administratifs, moraux, avec tact et respect. Au-delà de la situation en terre promise, le lecteur en vient à considérer les contraintes existant dans son propre milieu.



jeudi 8 octobre 2026

Miss Tattoo T02 La chèvre et le tigre

Le chasseur n’est rien sans un bon rabatteur !


Ce tome fait suite à Miss Tattoo T1 L’héritière (2025) qu’il faut avoir lu avant car il d’agit d’un diptyque. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les crayonnés, et par Elisabetta Barletta pour les dessins et les couleurs ont été réalisées par Damien Callixte. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal Miss Tattoo. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 de la série Caroline Baldwin de Taymans.


Aéroport de Denver, un groupe de trois personnes récupère ses bagages, ils portent tous des lunettes noires. Alors qu’ils se concentrent sur le portable de l’un d’eux, un individu passe discrètement derrière eux, portant son pardessus sur le bras, Gary Scott, agent du FBI. Il sort discrètement à l’extérieur et rejoint son véhicule. À l’intérieur, une jeune Thaïlandaise est menottée au volant. Il lui confirme que le tuyau de l’oncle Khan était bon. Il lui annonce qu’il la détache si elle promet de ne pas faire de bêtises : ils ne seront pas trop de deux pour les sortir de ce guêpier. Elle demande combien ils sont. Gary Scott répond : trois, et ils sont là pour faire le ménage, des services spéciaux. Il en a reconnu un, il va falloir brusquer un peu les choses. Il lui demande de démarrer. Dans un diner, Vanina Lao demande à l’inspecteur Philips de la police de New York s’il y a un problème. Il lui montre son téléphone : il s’affiche une image de deux personnes en train de faire l’amour, envoyée par Gary Scott. Tous les deux sont surpris : c’est une première, mais plus rien ne les étonne.



C’est au tour du shérif Harry Wood de pénétrer dans le diner, et il rejoint Lao et Philips, ce dernier lui montrant la photographie. Le shérif comprend immédiatement ce dont il s’agit : ce cliché ne date pas d’hier, la gamine c’est Suzane Miller, elle est morte dans le suicide collectif de la secte, elle était encore mineure au moment de son décès. Le type, c’est Bill Grant, le patron de la plus grande chaîne de montage automobile de Denver. Intouchable ! Vanina estime qu’une petite visite à ce Bill Grant s’impose. Wood n’a aucune envie de s’attirer les foudres de ce type à quelques mois de la retraite, il est intouchable, tous les politiciens sont à sa botte. Quelques temps plus tard, en golfette, Lao et Philips rejoignent Grant sur le parcours où il vient de donner un vigoureux coup de club. L’inspecteur présente sa plaque et demande au golfeur s’il se souvient de la photographie incriminante. Ce dernier répond grossièrement qu’ils s’en aillent, et qu’ils disent à Duck qu’il aille au diable, il n’a que faire de leurs intimidations, et il va appeler la sécurité. Soudain, un coup de feu retentit et Philips est touché en plein torse. Il s’écroule par terre, inconscient, ou peut-être pire. Dans les bois, l’agent spécial s’apprête à l’achever avec son fusil à lunette quand il est pris pour cible à son tour. Sa collègue décide de décrocher. La jeune Thaïlandaise avance à découvert et menace Grant de son revolver, lui intimant de mettre à plat ventre, puis elles s’enfuient avec Lao.


Avec ce tome, le lecteur comprend qu’il s’agit d’un diptyque et qu’il va découvrir la fin de l’histoire. L’ambiance reste la même : une intrigue entre polar et espionnage, avec à la fois des policiers, des agents du FBI, des politiques à haut niveau et le suicide collectif des membres d’une secte dont certaines conditions restent à éclaircir. Il s’agit également de la fin de la première aventure d’une nouvelle héroïne du scénariste, basée sur une personne réelle qu’il a rencontrée. Comme dans le tome un, il reste un lien avec Caroline Badlwin : les photographies compromettantes lui avaient été envoyées, et elle apparaît le temps d’une brève case, rappelant que Vanina est son héritière. L’implication de Taymans reste entière dans cette deuxième partie puisqu’il en assure le storyboard, c’est-à-dire le découpage préliminaire des pages, même s’il n’en assure pas la mise en couleurs. Le lecteur familier de la série Caroline Baldwin en retrouve donc les sensations : le goût pour les paysages urbains comme naturels : les quatre cases de la largeur de la page pour l’aéroport, le plaisir des paysages qui défilent alors que Scott traverse une interminable forêt américaine en voiture. Progressivement, le lecteur se rend compte que le récit comporte de nombreux personnages, chacun bénéficiant d’une apparence singulière sans être exagérée, bien maîtrisée par la dessinatrice. Cela se ressent dans le fait que le personnage qui donne son nom à la série n’apparaît que dans vingt pages, moins de la moitié.



La dessinatrice reprend les codes visuels du premier tome, déjà définis par le bédéaste créateur de la série. Elle représente les personnages, entre réalisme et conventions visuelles. Bien sûr les agents gouvernementaux portent des lunettes de soleil et ils ne sourient jamais. Il en va d’ailleurs de même pour la Thaïlandaise porte-flingue pour le compte d’oncle Lao. Et bien sûr l’agente blonde portent des talons même quand elle court pour rattraper Vanina, ou quand elle bat en retraite dans les bois. En revanche, la Thaïlandaise porte des bottes déjà plus adaptées à sa profession. Comme dans le tome un, le gouverneur se prélasse sur un transat au bord de sa piscine, où s’ébattent trois jeunes femmes en monokini très révélateur. Pour autant, les autres personnages féminins sont traités plus normalement, que ce soit Vanina elle-même en jupe et débardeur avec des talons raisonnables, ou bien la serveuse du Diner avec uniforme tout fait normal, l’employée à l’accueil de l’hôpital de Denver, l’infirmière dans sa blouse très sage, et la vice-présidente dans son tailleur taupe (ressemblant toujours à Kamala Harris). De même la dessinatrice continue de reproduire de manière satisfaisante la ressemblance du gouverneur Duck avec Donald Trump. Les postures des personnages correspondent bien à des adultes plutôt qu’à des adolescents surexcités, que ce soit pendant les scènes de dialogues, ou au cours des scènes d’action.


En effet, la dessinatrice suit les visuels préétablis par l’artiste de la série Caroline Baldwin. Dès que la Thaïlandaise emmène Vanina dans le quatre-quatre pour s’enfoncer dans les forêts du Colorado, le lecteur retrouve les paysages en panoramique, la profondeur de champ des zones sauvages américaines, les routes qui semblent sans fin où l’on ne croise jamais personne, une nature à l’état sauvage qui réduit l’empreinte de l’homme à une dimension négligeable, les zones de forêts et de chemins qui sont crédibles dans leur topographie, etc. Il en va de même pour la mise en scène des séquences d’actions : le coup de feu soudain qui retentit sur le parcours de golf et les agents en embuscade dans un bosquet, l’assaut donné au ranch abandonné et les revers de fortune des attaqués et des attaquants, ou encore la course-poursuite dans les couloirs de l’hôpital qui se termine par une personne percutée par une voiture. Là encore, la dessinatrice respecte le ton de la série : des moments d’affrontement physique, des morts, sans romantisation, sans voyeurisme ou délectation de la souffrance, juste la soudaineté brutale… et la réaction de Vanina Lao qui atteste qu’elle n’est pas aguerrie comme l’était Caroline Baldwin. La narration visuelle raconte une bonne série d’action, dans un registre réaliste et plutôt raisonnable.



Le scénariste continue de jouer avec des éléments d’actualité de l’époque et une intrigue originale. Le lecteur a donc aisément identifié la source d’inspiration de ce gouverneur à la mèche improbable, même s’il ne semble jamais avoir été la star d’une émission de téléréalité. De même, la ressemblance de la vice-présidente avec Harris relève de l’évidence, et les allusions au piètre état de santé du président font penser à celui de Joe Biden. Les photographies compromettantes agissent comme écho de certaines facettes des crimes commis par Jeffrey Epstein. La séquence qui clôture ce tome agit comme une sorte de catharsis, résolvant un cas particulier, sans éventualité d’une évolution systémique. En fonction de sa familiarité avec les personnages, le lecteur éprouve une forme de plaisir à les revoir et à en apprendre plus sur eux. Il compatit avec Vanina Lao quand elle comprend que Scott s’est servi d’elle sans vergogne, pour essayer de résoudre une affaire… et pas n’importe laquelle. En effet celle-ci est liée au début de la carrière professionnelle de Gary Scott : cela contribue ainsi à développer le personnage, avec cet échec initial… sans le rendre plus sympathique pour autant. Le lecteur estime rétrospectivement que Caroline n’a pas tant de chance que ça de tomber sur lui. Il s’était également attaché au shérif Harry Wood, un vrai professionnel, impliqué dans son travail, et voyant enfin une retraite bien méritée devenir une proche réalité. Or cet homme s’est lui aussi retrouvé dans des circonstances où le système a été plus fort que lui, où le pouvoir de l’argent l’a contraint à réaliser des actions compromettantes, sans qu’il ne dispose de moyens d’action pour influer sur le cours des événements. En filigrane, court la soif de pouvoir, le pouvoir de l’argent et les puissants qui l’utilise pour arriver à leurs fins, en se sachant au-dessus des lois et inatteignables.


Les auteurs réalisent la deuxième partie de leur polar, avec une narration visuelle solide, et une intrigue nourrie par la corruption d’une partie des élites, semblant presque timide au regard de la réalité, de politiques brutales et d’enrichissements personnels hors de contrôle. Sur cette trame d’enquête à hauts risques, la pauvre Vanina Lao semble dépassée, manipulée et traquée, établissant ainsi ses différences avec Caroline Baldwin… à laquelle le scénariste semble faire ses derniers adieux le temps d’une case… jusqu’au prochain tome en 2026 : Jours de mousson avec Romain Didier et Karla Lazo.