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jeudi 13 août 2026

Une histoire d'adoption…- Hippie papy

Les sentiments, ça ne s’explique pas : ça se vit !


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre qui ne nécessite pas d’avoir lu les autres tomes de la série. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Arno Monin pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatre planches de bande de dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de quatre pages.


Dans une luxueuse demeure de deux étages avec son parc privé, abritant un office notarial, un homme âgé, habillé comme un hippie avec veste en peau de mouton, bandana et pantalon pattes d’éph’, est en train vitupérer tout seul dans le salon. Il évoque le peu de cas que les autres font de son karma, le fait que rien ne l’empêchera d’y retourner, tout comme personne n’était arrivé à l’en dissuader en 1968. Il s’arrête en plein élan, pour se demander à haute voix en quelle année ils sont. Derrière cet homme de quatre-vingt-cinq ans, une femme d’une cinquantaine années en survêtement s’approche et s’adresse à lui, l’appelant Hippie Papy, et lui faisant observer qu’un tel périple à son âge, ce n’est pas raisonnable. Honoré Codicille-Débours répond à sa bru Diane que de toute son existence terrestre, il s’enorgueillit de n’avoir jamais rien fait de raisonnable. Elle lui rétorque qu’elle avait cru remarquer, et elle lui propose de lui chercher un vol aller pour Delhi. Il feint la surprise : L’avion ? Alors qu’il possède le moyen de locomotion le plus fabuleux qui soit : le pouce, et celui-là pas besoin d’en faire le plein, ni d’en changer les plaquettes de freins.



Dans une pièce à côté, le notaire François-René Codicille-Débours, le fils d’Honoré, reçoit une veuve et ses trois filles. Il leur exprime ses condoléances pour le décès inopiné de de leur père et époux. Et il leur demande de quoi il est décédé. Une des filles raconte qu’il s’est immolé par le feu devant l’immeuble d’EDF afin de protester contre l’implantation d’un champ d’éoliennes sur ses meilleures terres. Le notaire reconnaît le fait divers lu dans le journal, et il leur propose, sans plus attendre, de passer à la lecture du testament du défunt Arthur Le Feuillic. Il débute sa lecture, mais se retrouve interrompu par un juron venant du couloir : Pétard de pétard !!! Il sort de son bureau pour s’enquérir de la cause de tout ce ramdam, alors qu’il se trouve avec la famille de la torche humaine de la place Gambetta. Son épouse l’informe c’est son père bien sûr qui est la cause. Elle explique : Honoré a vu, à la télévision, les images du tremblement de terre survenu au Atturkhand, dans le nord de l’Inde. Honoré la reprend : Uttarakhand. Elle poursuit : Du coup, il veut retourner à Kishresh, jouer les Bernard Kouchner de pacotille. Il corrige : Rishikesh !!! Blasé, François-René demande : Un tremblement de terre dans le nord de l’Inde ? Ils n’en ont pas déjà eu un, il y a deux ou trois ans ? Honoré reprend la parole : il était sur place à l’époque, les pauvres gens ! Ils ont à peine fini de tout reconstruire que… C’est pourquoi il se doit d’être à leurs côtés. Il va offrir ses bras aux habitants de Rishikesh. Diane le raille : Ses bras ? Elle n’en voudrait pas comme tuteurs pour ses plants de tomates ! Il met son sac sur le dos et il sort.


Une série sur le thème de l’adoption, avec des configurations de famille recomposée différentes à chaque histoire. Tout commence avec cette invitation dans le quotidien cossu d’une famille blanche, une luxueuse propriété privée sous le toit de laquelle vivent trois générations. Le grand-père Honoré ayant dépassé les quatre-vingt ans, dont le développement semble s’être arrêté dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le voyage en Inde, et tout l’attirail qui va avec : des bracelets de perle à un usage récréatif et régulier de l’herbe qui fait rire. Son fils notaire François-René, aussi compassé que son père est de bonne humeur et expressif, et son épouse Diane, à la silhouette parfaitement entretenue, et ne voyant le monde que par le prisme de l’argent et du rang social. Leur fille Louise qui semble tout à fait normale, avec l’esprit ouvert qui la porte tout naturellement vers les valeurs humanistes de son grand-père débonnaire. Ces personnages baignent dans une jolie lumière qui évoque un doux début d’été. En les regardant, le lecteur se rend compte que l’ambiance du récit sera à la comédie plutôt qu’à la tragédie, un conflit de valeurs évident, bien ancré depuis plusieurs décennies, et qu’aucun personnage n’est plus en mesure de changer. Seul l’avenir de Louise reste à bâtir, et elle fait remarquer qu’elle préfèrerait qu’on lui demande ce qu’elle a envie de faire maintenant, et non plus tard.



Le lecteur se sent accueilli dans cette belle demeure, et dans cette famille. Évidemment, Hippie Papy est éminemment sympathique : un vieil homme un peu excentrique, une belle barbe blanche assortie à sa couronne de cheveux, une fine silhouette fragile, une tenue vestimentaire caricaturale… Ah ben si quand même : des sandales laissant voir des orteils bien soignés, son jean pattes d’éph’, sa veste en peau de mouton, ses fins bracelets à perles, et son bandana assorti à son teeshirt. Il conquiert immédiatement le cœur du lecteur avec ses habitudes baba cool : calme, posé, une réelle franchise dépourvue de méchanceté dans ses propos, un usage régulier d’une drogue récréative, une forme d’ingénuité pouvant masquer une certaine profondeur de pensée. Bien évidemment la jeune Louise est tout aussi sympathique : une grande adolescente ou peut-être une jeune adulte, habillée de manière décontractée sans être apprêtée, avec une attitude attentive vis-à-vis de son grand-père, et des expressions de visage montrant sa capacité critique s’exerçant envers ses parents. Ces derniers incarnent un mode de vie bourgeois assumé, sur lequel l’ouvrage porte un regard critique. François-René, un peu empâté, avec des gestes un peu lents, même s’il joue au tennis (où il perd), et en même temps une forme de sérénité ou de placidité dans ses attitudes qui rend impossible de le détester, il n’est pas si méchant que ça. Le cas de Diane s’éloigne de ce moule : silhouette parfaite, visage souvent méprisant ou excédé par la naïveté des autres ou leur crédulité. Il faut attendre le dernier quart du récit pour voir derrière ce masque, pour que ses expressions et son comportement révèlent sa fragilité. Sans oublier le nom qu’elle a donné à ses chiens : Saisine & Quittance.


Les décors promettent également un séjour accueillant et relaxant. Kiaan Codicile-Débours, en provenance de Montréal, s’extasie devant le jardin : Tabernacle ! Un jardin, ça ?! Une réserve naturelle, oui ! Faut pas être assis sur son steak pour entretenir un parc pareil ! C’est vrai que le parc de la demeure fait rêver par sa verdure, avec une mise en couleurs qui met en valeur ses nuances de verts, le parterre de fleurs devant le perron (traversé par Honoré sans une pensée pour cette décoration horticole), les bosquets bien verts, la belle pelouse tout aussi verte sur laquelle Honoré pratique le yoga dans le plus simple appareil, les cours de tennis propres et nets, les arbres majestueux. Oui, c’est un vrai parc. La demeure elle-même présente des pièces avec une belle hauteur sous plafond, un mobilier de choix, une salle de bain design pour le couple, une cuisine avec tout l’équipement moderne, etc. Honoré a décidé de vivre dans un cabanon dans le jardin : une sorte de maison simple et en même temps très accueillante, un rêve d’enfant. Mine de rien, en toute discrétion, le dessinateur réalise des mises en pages et des prises de vue élaborées. Il s’astreint à des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, avec parfois des cases de la largeur de la page. Même s’il n’y prête pas particulièrement attention, le lecteur sent que les discussions dépassent la simple alternance de champ et contrechamp entre têtes en train de parler. En effet les prises de vue prennent bien soin d’implanter les personnages dans leur environnement, de montrer leurs gestes, et souvent leurs activités.



Le lecteur se laisse entraîner en douceur par cette situation : ce vieil homme plein d’entrain à la vie plus ou moins anticonformiste (il ne vit pas dans le dénuement quand même, on ne peut pas le qualifier de marginal), son fils confortablement installé dans une vie conformiste profitant des avantages matériels de solides revenus, son épouse à la fois condescendante et insécure, et l’irruption d’un élément perturbateur en la personne d’un enfant adopté, ainsi que de l’annonce d’une maladie. Des certitudes confortables vont être remises en cause. Une vague inquiétude née d’incertitudes matérielles va sourdre. Rien de violent, rien de bien grave… Si un petit peu quand même, avec la mort annoncée d’un des membres de la famille, un mode de vie différent en la personne de Kiaan dont la singularité ne se limite pas au parler québécois (Se faire brasser le Canayen, se tirer une bûche, etc.), sans compter la différence essentielle entre le yoga Hatha et le yoga Iyengar. Le lecteur sourit mollement en tombant sur la maxime : On ne choisit pas sa famille. Même réaction devant les propos sur l’importance de la valeur sentimentale d’une possession, par opposition à sa valeur vénale. Pour autant, ces bons sentiments fonctionnent et il oscille entre envie d’y croire, et sa propre expérience de la réalité des relations adultes. Dans le même temps, il constate la justesse de la dynamique de certaines relations : comment François-René peut tenir de son père en ce qui concerne une forme de gentillesse, sauf que la sienne est contrecarrée par le caractère de son épouse. Comment la dureté de celle-ci semble lui servir de masque voire d’armure pour son insécurité matérielle. Le doute qui plane sur les motivations réelles de cet enfant adopté devenu adulte qui se présente juste au bon moment chez son père adoptif, par amour familial ou par intérêt… Sans en avoir l’air, le scénariste met en scène des forces fondamentales et universelles au sein d’une famille, et des motivations profondes chez l’être humain.


Oui, il est tentant de voir du sentimentalisme parfois un peu mièvre dans cette bande dessinée. Un grand-père anticonformiste qui vit confortablement dans l’aisance financière, un fils et son épouse qui profitent de la situation, un enfant adopté devenu adulte qui revient inopinément, des dessins aux couleurs douces et agréables, une maladie d’une terrible banalité. Pour autant, la qualité de la narration visuelle transporte le lecteur pour une immersion remarquable, et le récit fonctionne sur des aspirations et des valeurs dignes et admirables. Le cynisme se trouve incapable de résister à la sincérité et à la gentillesse du propos. Touchant.



mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.



mardi 11 août 2026

Le vertige

Accepter de laisser partir. D’être simplement renvoyé à soi-même.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Frédéric Debomy pour le scénario et par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend vingt-neuf pages de bande dessinée. Debomy est un auteur de bande dessinée dont une avec Baudoin (Taches de Jazz, 2008), un auteur de plusieurs ouvrages sur la Birmanie, un journaliste pour Mediapart.


Frédéric Debomy se trouve en train de déjeuner chez Edmond. Il comprend qu’il est venu voir le bédéaste avec un scénario, et que ce dernier veut lui faire son portrait. Son interlocuteur répond qu’il n’a plus assez temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction. Frédéric ne sait pas s’il veut se mettre à nu. Pas seulement par pudeur : est-ce que tout livrer de lui permettrait vraiment de le connaître ? En imaginant qu’il confesse n’avoir pas toujours été à l’aise sexuellement : qu’est-ce que cela apprendrait à Edmond ? Ce dernier répond qu’il a raison, le nombril du journaliste ne l’intéresse pas, mais il y a en lui comme en chacun de l’universel. C’est ça un portrait. Frédéric lui demande : Est-ce qu’on doit penser que ce qui nous définit, c’est seulement ce qui relève de la vie personnelle ? Peut-être que pour parler de lui, on ferait aussi bien de reproduire l’un de ses articles. Baudoin acquiesce. Un article initialement publié sur le site de Mediapart publié le trois juin 2009 est repris intégralement, intitulé : L’engagement durable de Bouygues au Turkménistan. Il commence ainsi : Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française ?



Frédéric reconnaît que cela peut paraître prétentieux de prétendre parler de soi au travers d’un texte militant. Edmond lui demande : Pourquoi, pour que sa vie soit intéressante à ses yeux, il a fallu à Frédéric s’engager dans le militantisme ? Ça, c’est important pour Baudoin. Les auteurs reproduisent alors un autre article du journaliste : Zoya Phan est une jeune femme karen (l’une des minorités nationales de Birmanie). Fille d’un leader politique de l’Union nationale Karen (KNU), elle travaille aujourd’hui pour Burma Campaign UK qui soutient le mouvement démocratique birman au Royaume-Uni. Zoya est née dans l’État karen. Après l’attaque de son village par l’armée birmane, elle fuit vers la Thaïlande et atterrit dans un camp de réfugiés. Elle a raconté cela dans son livre Little Daughter. Zoya y décrit la vie difficile des Karen. Son éditeur voulait qu’elle centre son récit sur la seule dimension personnelle de cette histoire : elle s’est battue pour en élargir le champ. Frédéric fait remarquer qu’Edmond dit qu’il fait toujours un autoportrait en faisant un portrait, le bédéaste n’a donc pas besoin du journaliste, qu’est-ce qu’il cherche ? Edmond répond qu’il cherche ce qui dans l’autre est lui. Son interlocuteur lui dit que si Edmond est prêt à entendre une autre voix que la sienne, il peut lui dire quelque chose du regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même.


Voilà une œuvre singulière… celles de Baudoin, ne le sont-elles pas toutes ? Dès la seconde page, la forme de la bande dessinée est remise en question par l’inclusion de cet article du journaliste qui prend les deux tiers inférieurs de la seconde planche, avec un portrait en gros plan de son auteur, puis dans les deux tiers de la troisième planche, avec un autre portrait singulier dudit auteur. Le lecteur tourne la page et découvre un entrefilet reproduit également, occupant un quart de la page avec un portrait en plan américain de Zoya Phan, un mégaphone à la main. La tête de Baudoin apparaît encore de dos dans la première case de la cinquième planche, puis plus du tout pour le reste de l’ouvrage. Ayant établi sa profession de journaliste, ainsi que la nature de ses écrits par deux articles, Frédéric évoque ensuite différentes phases de vie essentiellement au travers de ses relations avec les autres, en particulier des femmes. Il commence par une discussion avec Rachel, tous les deux assis sur un banc, lui déprimé elle désemparée, puis sa rencontre en 2001 avec Nadia au New Morning, avec sa cousine Marion, évoquant plusieurs moments avec elles sans s’astreindre à l’ordre chronologique. Il raconte avec plus de détails un autre moment marquant dans sa vie : l’enterrement de son grand-père en 2009.



Le lecteur comprend que les deux auteurs ont construit une forme de portrait sur mesure pour son sujet, à la fois à partir des moments choisis par Frédéric lui-même pour leurs caractéristiques qui permettent de dresser son portrait, à la fois par la forme visuelle toujours aussi libre et sophistiquée du bédéaste. En effet dès la première page, le journaliste indique qu’il avait comme projet comme une fiction, ce que l’autre refuse. Puis il renverse pour partie la proposition en rappelant que pour Baudoin tout portrait constitue un autoportrait. Le lecteur se rend vite compte que le journaliste structure son portrait comme il l‘entend, et que l’artiste le restitue visuellement avec sa propre personnalité. Le lecteur peut le constater à chaque page. Pour commencer deux cases de la largeur de la page, les deux personnages attablés, Debomy face au lecteur, Baudoin de dos, ce qui établit clairement le centre d’intérêt du récit. Puis l’intégration in extenso d’un article de presse en petit caractère dans une police informatisée qui tranche avec l’écriture manuscrite de l’artiste. En outre, le lecteur remarque que la barbe du journaliste est constituée de petites silhouettes en fil de fer. En page sept, une grande case qui occupe les trois cinquièmes inférieurs de la planche, muette, deux personnes assises sur banc l’une penchée en avant dont la posture exprime une détresse émotionnelle, la seconde avec juste une main posée dans son dos dans un geste très parlant de réconfort. Puis la page suivante, une case avec le même banc vide, un écho de la case dans la page précédente. Par la suite, l’amateur de Baudoin retrouve toute sa liberté visuelle : une falaise qui se fond en une chevelure, des compositions expressionnistes, deux pages de dessins au crayon, des paragraphes de texte accompagnant une ou deux illustrations, etc.


S’il s’agit de son premier contact avec l’art de ce bédéaste, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé : des traits de pinceaux un peu épais et irréguliers, des visages parfois un peu déformés, des bâtiments qui peuvent être de guingois, des formes noires irrégulières et massives aux bords parfois estompés dans un effet expressionniste, des zones de texte qui peuvent devenir massives, une focalisation sur certains visages, des pages consacrées à un seul dessin, un très gros plan sur un unique visage. Paradoxalement, il éprouve la sensation d’absorber également de nombreuses informations visuelles. Certaines très concrètes comme les bouteilles et les assiettes sur la table, la forme du banc dans le parc, des façades à Venise, des ustensiles dans la cuisine de Rachel & Frédéric, etc. À d’autres moments des impressions et des sensations : des silhouettes de musiciens de jazz dans une sorte de croquis, la silhouette d’un chien qui donne à la fois l’impression d’avoir une jambe de trop à la fois d’être incroyablement vivant, la communion émotionnelle lors de la cérémonie funèbre dans l’église, des souvenirs fragiles parce que dessinés au crayon. Et ces visages si uniques et universels, si personnels et si parlants.



Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se retrouve fasciné par le tout plus grand que la somme des parties. Le journaliste joue le jeu : il se raconte de manière personnelle pour que le bédéaste brosse son portrait. Il mène la danse avec son choix de moments : des instants de relation avec une femme, l’enterrement de son grand-père et la dignité de sa grand-mère. De son côté, l’artiste donne à voir ces instants avec son propre langage pictural qui n’appartient qu’à lui, qui lui est absolument personnel, chaque dessin constituant une interprétation. Debomy se définit d’abord par son journalisme engagé, puis des relations amoureuses. Son personnage dit à sa compagne qu’il a l’impression qu’ils se construisent ensemble. Il évoque ensuite sa façon de vivre et de ressentir la mise en scène propre à un enterrement : Est-ce que l’émotion qu’il ressent est liée à la dimension de la mise en scène de la cérémonie ? Quelle est la part qui revient vraiment au fait d’avoir perdu son grand-père ? Une émotion convenue ? Sa cousine Marion lui fait observer que c’est normal qu’il ne ressente rien, il s’est toujours tenu à l’écart. Il s’interroge ensuite sur sa capacité à se comprendre lui-même, à ce qu’il peut avoir à dire. Pour terminer par un hommage à sa grand-mère et sa compagne Rachel. Le lecteur ressent toute la sincérité et l’empathie de Baudoin dans ses dessins, l’extraordinaire cohérence émotionnelle de ce qu’il raconte en image, comme si cette bande dessinée était le fruit d’un unique créateur. Nul doute que la réalisation de cette bande dessinée a été le fruit d’un processus d’échanges et de discussions entre les deux, occasionnant un dialogue fonctionnant sur l’empathie et la sympathie, un échange aboutissant en effet à un portrait singulier, et un autoportrait en creux.


Les collaborations de Baudoin s’avèrent toujours incroyables. Il y conserve toute sa personnalité qui s’exprime dans la narration visuelle, et dans le même celle du co-auteur s’exprime à égalité, avec la même profondeur. Partant d’un objectif commun, faire le portrait du journaliste, les deux auteurs réalisent une œuvre qui l’atteint, qui met en lumière toute la singularité de sa personnalité, sachant communiquer son essence humaine, ce que l’expérience de la vie peut avoir d’universel. À la fin de la dernière planche, le lecteur quitte deux créateurs avec lesquels il est devenu intime.



lundi 10 août 2026

Undertaker T04 L'ombre d'Hippocrate

Quint préfère les otages à la confiance.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 3 - L'Ogre de Sutter Camp (2017) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit de la première partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Sutter Camp en 1864, un camp militaire de campagne, avec ses tentes, ses soldats… Et ses blessés. Dans l’une des tentes, une dizaine de soldats regardent en direction de l’unique maison en bois, très affectés par les cris qui s’en élèvent. L’un d’eux, le bras en écharpe, s’indigne avec véhémence : ils ne peuvent pas laisser ce répugnant individu continuer, ils sont des soldats ! L’un d’entre eux se lève, sort et marche d’un pas décidé vers la maison, s’aidant d’une cane de fortune, alors que les cris continuent de se faire entendre. Il appelle d’une voix forte le responsable : Quint ! Ce dernier sort sur le perron accompagné par son marabout apprivoisé Barks. Alors qu’il est sous la menace du revolver du lieutenant Lance Strikland, il se met à parler d’une voix calme et enjouée. Il constate que tout ça dépasse un peu le lieutenant, et il lui explique qu’il avance dans ses recherches, ce qu’il trouve aujourd’hui sauvera son vis-à-vis demain. Bien sûr, les cris d’une femme, c’est toujours difficile à supporter, eh bien, Strikland n’a qu’à se dire que c’est une sudiste. Il conclut : si le lieutenant le tue, elle meurt et avec elle, tous les petits camarades soldats qui ne bénéficieront plus de ses talents. Et puis sans lui, Strikland perdra sa jambe au mieux. Au pire… Quint rentre tranquillement dans la maison, la femme hurle de le tuer, les cris reprennent, Strikland s’éloigne.



Quelques années plus tard, au temps présent du récit, Jonas Crow est en train de creuser une tombe en pleine forêt, pour le colonel Charley Warwick. Madame Lin s’en étonne : il a fait mourir le colonel avec désespoir, et maintenant il creuse sa tombe, elle ne comprend pas. Il répond en lui demandant si elle a déjà vu un clébard avec bout de cadavre de son copain dans la gueule Elle répond que non, et il rétorque que c’est pour ça qu’elle ne comprend pas. Il lui tend une liasse de billets, qu’il a trouvée sur le cadavre : elle a fait sa part de boulot, c’est pour elle. Elle prend la liasse et la range dans sa veste, en ajoutant que le travail n’est pas fini du tout : il le sera quand Quint sera mort et Miss Rose libre. Il estime qu’il devait essayer de l’éloigner, il lui demande de seller un cheval, car le corbillard les ralentirait, et qu’ils risquent de recroiser les marshals. Elle répond que ce n’est pas le vrai danger : le vrai risque quand on chasse un monstre, c’est de devenir comme lui. Plus loin, Jeronimus Quint fait tranquillement avancer sa cariole sur un chemin de terre, alors que Rose Prairie se tord de douleur à l’arrière, allongée à même le sol. Il lui tend une bouteille de sa panacée pour calmer la douleur. Elle lui demande s’il l’opérera. Il répond que oui… ou qu’il la découpera morceau par morceau.


Les auteurs jouent habilement avec le fait que le lecteur n’est pas encore complètement sûr que les éléments récurrents de la série soient figés, en particulier la distribution des personnages, mis à part celui qui donne son nom au titre de la série. Du coup il ne peut pas tenir pour acquis la survie des autres. Il s’inquiète bien sûr pour Rose Prairie qui joue le rôle de faible femme, victime et d’otage enlevée par le méchant. D’un côté, le lecteur se dit que ce dispositif narratif relève du cliché assignant le rôle de demoiselle en détresse à la gent féminine, et de sauveur à l’homme. De l’autre côté, Miss Lin sait manier le fusil et sait se faire obéir dudit homme quand elle le veut. En outre, le premier cycle a établi que la vie de Jonas Crow lui a appris à survivre dans des circonstances périlleuses face à des dangers physiques, ce qui n’est pas le cas de Miss Prairie, et elle a fait preuve d’autres formes de ressources. Dans le même ordre d’idées, la course-poursuite continue entre Crow et Quint d’un côté, et la menace des marshals en chasse pour capturer Crow en arrière-plan, selon la même dynamique que celle du premier cycle. Toutefois la mécanique du récit présente assez de différences significatives pour éviter la sensation de copier-coller. En revanche, Quint lui-même fait observer à Crow qu’il y a une répétition dans le fait que le second se retrouve à la merci du premier, ainsi que Rose.



Dans ces situations récurrentes, le lecteur se retrouve fasciné par le docteur Jeronimus Quint, quasiment sous son emprise, à l’instar des personnages. Il se retrouve impressionné par cet homme à la forte stature, au solide appétit quelles que soient les circonstances (y compris avec un individu allongé sur la même table et un couteau dans le ventre), son calme en toutes circonstances y compris quand il est sous la menace d’un revolver tenu par quelqu’un qui sait s’en servir, et souvent le sourire aux lèvres. Il dort paisiblement même en étant à la merci d’une captive. Et il sourit pratiquement tout le temps, semblant apprécier la vie et ses circonstances, et le pouvoir qu’il exerce sur ses prochains. Le dessinateur sait en faire un individu formidable avec ses chemises blanches, son nœud papillon, son gilet, sa barbe rousse, et son sourire si naturel, lui donnant un air débonnaire, quelle que soit l’horreur qu’il est en train de commettre, quelle que soit la forme que prend son sadisme et sa cruauté. Il apparaît comme une force de la nature : un être solide, dont le comportement présente une cohérence sans faille, avec des gestes assurés et posés… et parfois très vifs, ce que les dessins montrent très bien et de manière plausible et convaincante. Par comparaison, le lecteur voit Jonas Crow s’agiter en proie à ses émotions, sembler faible et cruel à sa manière, pas du tout à son avantage. En effet, Rose Prairie se retrouve cantonnée au rôle de demoiselle en détresse, et là aussi les dessins convainquent le lecteur de ce comportement : une jeune femme solide et résolue, ne faisant pas la fois face à la violence physique et la manipulation psychologique. À son grand plaisir, le rôle de Miss Lin évolue et là encore le dessinateur sait montrer ces aspects de sa personnalité, que ce soit en tenant tête à Jonas Crow, ou en faisant face à elle seule aux marshals, des moments apportant une grande satisfaction.


Après trois tomes, la qualité de la narration visuelle est devenue implicite pour le lecteur, au point qu’elle pourrait en devenir invisible. Ce qui est normal d’un côté, qu’elle s’efface au profit de la narration, et en même temps un phénomène d’invisibilisation de l’artiste. Alors que ce dernier trouve à chaque fois l’équilibre parfait dans ses compositions pour donner à voir les conventions visuelles du western, et leur apporter des éléments spécifiques au récit, pour éviter les clichés. La première illustration s’étend sur une double page établissant le lieu : le campement militaire fait de tentes : une vue épatante en élévation avec une dimension panoramique sur la gauche pour donner une idée du nombre de tentes, et la maison dont le porche est éclairé à droite. Régulièrement le lecteur sent sa vitesse de lecture ralentir insensiblement devant une image qui mérite plus d’attention : trois maisons au bord d’une rivière vues depuis un point en hauteur, un bateau avec une roue à aube naviguant entre deux falaises couvertes de mousse d’un vert inattendu, un dessin en ombre chinoise montrant les débris s’éparpiller dans l’eau en vue de dessous, le cheval de Jonas Crow se cabrant effrayé par un coup de fusil, une simple attelle sommaire à un poignet, l’affrontement retour entre le vautour Jed et le marabout Barks, etc. Les séquences découpées en plusieurs cases coulent de source, avec également de très beaux effets émotionnels ou d’action.



Quoi qu’il en soit, le lecteur est pris par le suspense et il s’inquiète de savoir ce que lui réserve ce tome, les souffrances qui attendent les héros face à ce monstre si sûr de lui, et à juste titre. Outre cette intrigue irrésistible, il voit à plusieurs reprises que se pose un dilemme moral pas si basique que ça. Les tortures infligées par Quint sur ses cobayes non consentants sont inexcusables, et le place clairement dans le camp des méchants. Toutefois le comportement même de Jonas Crow qui utilise ses armes à feu avec libéralité et des conséquences allant de blessures bénignes à des blessures graves et incapacitantes, finit par faire dire à Lin que Crow blesse de nombreuses personnes et ne soigne personne, alors que Quint en sauve neuf et tue la dixième. Quint lui-même utilise cet argument avec une conviction qui finit par faire douter, à faire relativiser ses crimes. Dérageant. L’autre trame narrative réside dans les caractères des personnages. Le lecteur en apprend plus sur Jonas Crow, sur Rose Prairie et sur Miss Lin : il apprend à mieux les connaître, et cela change le jugement qu’il porte sur eux, sur leurs actes et sur leurs motivations. Les auteurs mettent les actes au regard de l’intentionnalité des personnages et de leurs valeurs, établissant ainsi un contrepoint à l’aspect purement factuel des exactions de Quint comparées à celles de Crow.


Bien sûr, les auteurs se montrent des conteurs hors pair, tant sur la structure de l’intrigue que sur l’excellence de la narration graphique. Le lecteur dévore ce récit, un plaisir de haute qualité au premier degré. L’amateur de Western se trouve fort aise de voir son avis conforté sur la maîtrise des conventions de ce genre par ces deux créateurs. Le lecteur se trouve déstabilisé par la question morale qui court tout le long de ce deuxième diptyque, sur le pouvoir du médecin de donner la vie, ou au moins de sauver des vies, opposé à celui de donner la mort qu’il pourrait également utiliser, ne serait-ce le serment d’Hippocrate qu’il a prêté. Cela conduit le lecteur à s’interroger sur le besoin de serments de ce type dans d’autres domaines d’activité, par exemple ceux qui ont un impact significatif et destructeur sur la planète et l’environnement.



jeudi 6 août 2026

Léonard T57 Génialement vôtre

Il dit comme ça qu’en chaque génie, il y a un imbécile qui sommeille !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 56 - Éclair de génie (2025), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2026. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt gags d'une à six pages, pour un total de quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


L’essayer c’est l’adopter, six pages : la petite famille est réunie dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Un robot ayant revêtu une toque et tablier blanc finit de préparer des pancakes devant les fourneaux puis il les amène à table où la gouvernante Mathurine remercie Léonard de lui avoir offert Crêpeshow 2.0 pour la Sainte-Bonniche, dame patronnesse des femmes de ménage. Il lui répond de remercier plutôt sa petite Mozzarella, cette petite féministe en herbe l’a tanné des semaines durant pour qu’il mette au point ce robot à l’attention de la gouvernante. La petite fille ajoute en partant : Les robots aux fourneaux, les femmes au bistrot ! Léonard la salue en la regardant partir, puis il se précipite pour monter les marches quatre à quatre, taper à pied joint dans la porte de la chambre et hurler : Debout disciple !!!! Ce dernier lui montre du doigt le panneau qu’il a accroché au-dessus de son lit : En grève ! Puis il s’explique : Le SDSSJ, le syndicat des disciples servant la science dans la joie (dont il est le seul et unique membre), a décidé d’entamer une grève sauvage à durée Il-li-mi-té ! Léonard sort son tromblon de sa barbe et explose le panneau, ce qui occasionne de sérieux dommages corporels au disciple. Puis il lui annonce l’objectif du jour : Mozzarella est à l’école et comme c’est le jour de son anniversaire, ils vont en profiter pour lui préparer une surprise !



Grand corps cramable, une page : Basile est dans un lit d’hôpital, littéralement entouré de bandelettes, et en train d’être ausculté par un médecin. Léonard entre dans la chambre d’hôpital, portant un paquet recouvert d’un tissu. Il enjoint Disciple de se réjouir, son petit accident de travail d’hier ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir dont ils riront tous deux d’ici quelques années. Souffrant, Basile répond qu’avec le corps brûlé au troisième degré, il n’est pas sûr de pouvoir se réjouir avant un bon bout de temps. Léonard admet que sa friteuse XXL pour foires et restaurants de collectivité présentait encore quelques menus désagréments… Aussi a-t-il inventé la friteuse sans huile ! C’est le taux de cholestérol de disciple qui va lui dire merci ! Il demande au docteur d’aller chercher quelques pommes de terre et il en révèlera le grand secret ! Cette friteuse, en réalité, fonctionne à l’air chaud ! L’intérieur est composé d’une cuve spéciale qui permet à l’air chaud de tourbillonner à la vitesse de 700km/h afin de créer une cuisson homogène. Elle donne des frites croustillantes, légères, avec un goût inaltéré ! Démonstration !


C’est toujours un plaisir que de retrouver ces personnages, au caractère si expressif. Bien sûr, Léonard se tape la part du lion : son allure immédiatement identifiable, avec sa robe violette, sa longue barbe blanche, ses sourcils assortis, et ses expressions de visage qui indiquent bien que ce pauvre disciple va encore trinquer. Dès la première page, un regard caméra avec les sourcils en V et un regard mauvais. Tout naturellement, le lecteur guette ces changements d’état d’esprit : les sourcils levés et la posture arquée pour l’étonnement qui dépasse l’entendement, le sourire du plaisir de trouver une idée (de génie), le chapeau qui se soulève au-dessus de la tête du fait de l’excitation, et très régulièrement le regard énervé dirigé contre son disciple. Le registre émotionnel de celui-ci offre une palette plus large. Bien sûr lui aussi est sujet à la colère, en partie contre les injustices auxquelles il est soumis, la peur parfois, mais aussi une joie d’enfant avec un visage irrésistible, le regard vide qu’il sait si bien faire, ou encore ces vives réactions à la douleur dont les occasions ne manquent pas. Toute la galerie de personnages présente cette vie émotionnelle si parlante et engageante pour tous les lecteurs, aussi bien les jeunes que les adultes : Mozzarella et ses réactions directes, les frères Schippatore et leur fausse rouerie, le flegme de Raoul Chatigré (mais au fait où est Bernadette ?), la placidité de Mathurine, etc.



Outre son attachement aux personnages, le lecteur vient pour sa dose de rire, en sachant que ses sources seront protéiformes. Il s’amuse des mimiques très réussies des personnages, et de leur comportement avec les exagérations attendues. Comme à leur habitude, le duo de créateurs ne fait pas semblant de martyriser le disciple : un choix qu’ils assument, celui d’une violence parodique et irréelle à des fins comiques. Cela commence avec les morceaux du panonceau indiquant En grève, qui sont fichés dans la tête du disciple, ses bras, son torse, avec Léonard lui enjoignant de se recoudre lui-même. Par la suite, viennent les blessures habituelles en bricolant avec des instruments contondants et tranchants, ou même en allant chercher des matériaux hétéroclites. Dès la troisième planche il est écrasé par une enclume XXL, inventé par le génie spécialement pour lui. Sur la même planche, sa tête a été carbonisée et transformée en passoire suite à une décharge de tromblon tirée à bout portant. Et il est aplati comme une crêpe par un rouleau compresseur qui lui passe sur le corps. Cette violence est rendue comique par sa démesure, par l’absence de toute séquelle chez le disciple, tant physique que psychologique, et par ce qu’elle dit sur l’emportement colérique de Léonard. En fait, les actes de violence qui peinent le plus le lecteur sont le coup de tromblon déchiquetant l’oreiller du disciple, et le sommeil de ce dernier réduit à néant par la succession de réveil imposés par les prières des vigiles, des laudes, de la prime, de la tierce, de la sexte, des vêpres et de la none. Ses poches violacées sous les yeux constituent un triste spectacle.


Comme dans tous les tomes, le scénariste s’en donne à cœur joie avec des inventions allant de l’éphéméride avec sa blague quotidienne au réchauffement climatique, en passant par la friteuse Air Fryer. Il sait varier les localisations : la maison de Léonard bien sûr, de la cuisine à la chambre de Basile en passant par l’atelier, le chemin pour revenir de l’école où va Mozzarella, d’autres rues de la ville alors que Anastasio & Atanasio Schippatore exercent le métier de ferrailleur à leur manière et récupèrent tout le métal qui traîne ou pas, le hangar et le toit de la demeure de Léonard, un cabinet de psychanalyste, un abbaye construite de la main de Basile en un temps record (moyennant quelques blessures), une plage pleine de déchets (sans même parler des touristes), un champ de bataille, et même le grenier de la demeure de Léonard. Comme d’habitude également, il y a ces détails visuels irrésistibles dans les cases, et même en dehors. Chaque récit se termine avec Raoul Chatigré faisant le pitre en dessous de la dernière case en bas à droite. D’ailleurs, le lecteur guette également chacune de ses apparitions dans un gag, et ses remarques taquines ou sarcastiques, écrites dans une taille de police un peu plus petite. Il regarde attentivement chaque case, car l’artiste apporte parfois un petit plus discret, ce dès la première page avec les portraits accroché sur le mur de l’escalier, où le lecteur identifie Tryphon Tournesol et Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac.



Le scénariste s’amuse également à choisir des inventions improbables majoritairement anachroniques, et certainement pas imputables à Léonard de Vinci (1452-1519). Pour chaque gag, il concocte une véritable histoire, plutôt qu’une succession de vignettes cocasses. Selon l’intrigue, l’invention sert l’intrigue comme le rouleau compresseur ou les pétards. Ou bien il peut s’agir de la déclinaison d’une invention revenant chroniquement comme un robot spécialisé : le robot Crêpeshow 2.0, un robot pour éplucher les oignons, ou encore un robot nettoyeur de plage. Le scénariste choisit également des inventions dans l’air du temps dont le décalage temporel renvoie une forme de commentaire. Par exemple, Léonard est très content de lui d’avoir pensé à inventer un appareil de cuisson permettant de faire des frites sans huile (un Air Fryer), le résultat est catastrophique parce que trop performant, ce qui renvoie l’appareil à la condition de gadget à la mode. Il s’amuse avec le clonage le temps d’une page. Mozzarella lui fait la leçon sur l’usage systématique de la voiture (la Léomobile), y compris sur des trajets courts, lui faisant remarquer que : Le progrès, ce n’est pas toujours pour le mieux. Zidrou s’amuse aussi à tourner en dérision le génie de Léonard, que ce soit quand il ne se rappelle plus quelle invention il était en train de réaliser, ou qu’un appareil lui révèle qu’il a le plus bas QI de la maisonnée devant les autres, ou encore ce cimetière des inventions ratées.


Mais comment font-ils ? Chaque album de ce duo, Turk & Zidrou, est une vraie perle. La qualité des dessins se maintient à son haut niveau : l’expressivité des personnages, leur comique de gestes et de postures, le rythme impeccable de la mise en scène, la diversité des lieux, le souci du détail, les petits plus visuels apparaissant régulièrement, etc. Avec ce onzième album, les gags sont devenus tellement naturels, que le lecteur novice pourrait croire que le scénariste est le co-créateur de la série. Merveilleux.



mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.