Les planètes sont des globes de pierre et de terre et pourtant elles sont vivantes.
Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 01: Nigredo, l'œuvre au noir (2017) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée.
Les Chevaliers d’Héliopolis. Neuf alchimistes qui, en confectionnant l’élixir de longue vie, peuvent vivre trois cents siècles. Fuxi, né en 2852 avant J.-C., l’un des premiers rois de Chine, inventeur de l’écriture et des hexagrammes du Yi King. Imhotep, né en 270 avant J.-C., grand prêtre de la cité sacrée d’Héliopolis, en Égypte. Auteur des plus vieux textes scientifiques, et médecine et astronomie. Lao Tseu, né au IVe siècle avant J.-C., le plus grand philosophe de l’Histoire chinoise, a écrit le Tao Te King, œuvre essentielle du taoïsme. Ezequiel, né en 595 avant J.-C. un prophète hébreu, auteur du livre d’Ezequiel, où il fait d’importantes révélations sous forme de visions symboliques. Jean l’apôtre, auteur de l’Apocalypse (Nouveau Testament). Disciple le plus jeune et le plus aimé de Jésus. Nostradamus, né en 1503, médecin et astrologue d’origine juive, auteur de prophéties dans lesquelles il prédit plusieurs catastrophes dans le monde, de 1555 à 3797. Le comte de Saint-Germain, né en 1712, de nationalité inconnue, parlait onze langues à la perfection, portait sur lui de nombreux diamants, dont il se servait comme d’argent, fut conseiller de Louis XV. Fulcanelli, d’âge inconnu, auteur de livre d’alchimie, restaurateur de cathédrales gothiques en France. Tadeo, origine et âge inconnus, maître en arts martiaux. Il pourrait être l’apôtre Judas Thaddée, que les Évangiles présentent comme le frère de Jésus. Ces alchimistes immortels ont fait construire un refuge secret, la Nouvelle Héliopolis, dans les montagnes au nord de l’Espagne.
Asiamar se trouve à l’extérieur de la forteresse : fini sa retraite obligatoire, quarante jours enfermé sans voir personne. De nouveau, il sent la caresse des montagnes et de l’air pur de la révérée Héliopolis. Il est rejoint sur les pentes de la montagne par maître Tadeo, à qui il indique que le parfum de ces pierres lui manquait, elles qui l’ont autrefois lavé des odeurs du château de Versailles, cette luxueuse demeure sans latrines. Le maître lui demande quelle est son arme préférée. L’élève répond qu’il n’en pas. Tadeo explique qu’il existe une arme immatérielle, invisible, plus puissante que toute autre, il va la lui montrer. Enfin, elle, il ne la verra pas, seulement ce qu’elle provoque. Tout en marchant, ils sont arrivés à proximité d’une demi-douzaine de boucs. Tadeo se rapproche encore des animaux, s’arrête et ferme les yeux. Il pousse un cri dévastateur et les boucs tombent raides morts. Il explique : l’onde de choc provoquée par son cri a tué un animal, puis, comme la peste, s’est répandue pour tuer les autres. Asiamar reconnaît qu’il s’agit d’une arme remarquable mais utilisée de façon cruelle, pauvres boucs. La leçon n’est pas finie : Tadeo pousse un autre cri qui leur redonne vie.
Le scénariste sent que le lecteur manque de contexte, et il commence par un trombinoscope d’une page, présentant les neufs chevaliers d’Héliopolis avec un portrait en plan poitrine, leur nom et un court texte les situant chronologiquement. Ce mélange entre personnages historiques et personnages de légende indique au lecteur comment situer le récit : une fiction empruntant à l’Histoire de manière libérale, sans prétention de véracité. Cette façon de faire se trouve confirmée dans ce tome par le traitement réservé à Napoléon Bonaparte (1769-1821) et au général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800). Le principe selon lequel ces neuf individus sont des alchimistes qui ont confectionné un élixir qui leur confère une espérance de vie de trois cents siècles le confirme, si le lecteur avait encore entretenu un doute. L’alchimie se trouve toujours au cœur du récit : après l’œuvre au noir (mort sous l’influence de Saturne), voici l’œuvre au blanc c’est-à-dire purification, lavage sous l’influence de la Lune. Voilà Napoléon Bonaparte à la recherche du processus qui lui permettra d’accéder à la vie éternelle, en Égypte, puis à Nazareth. Lors de cette quête, il acquiert une abeille de Jade, et le lecteur découvre pour quelle raison il se tient souvent avec une main dans son gilet. Le personnage principal subit une nouvelle épreuve transformatrice, et lui-même met à l’œuvre sa propre capacité à se transformer : son hermaphrodisme, un individu alchimique.
Ainsi bien conscient de la nature du récit, avant tout des aventures, le lecteur se laisse entraîner par sa dimension spectaculaire, et par la qualité de sa narration visuelle. Comme dans le tome précédent, le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et le dessinateur se montre à la hauteur de chaque séquence. Une fois passé la planche du trombinoscope, quatre pages dans les montagnes autour de la citadelle des Chevaliers d’Héliopolis. Les couleurs habillent les contours encrés : l’impression donnée par l’herbe plutôt sèche, se mêlant aux roches, chacune avec leur texture particulière. En planche cinq, le vert de la végétation se fait plus consistant alors que les deux personnages sont descendus vers l’entrée d’une grotte, et les roches se font plus massives, les couleurs accompagnant ce passage de la haute montagne à une zone plus basse et plus accueillante. Tout du long de ce second tome, les couleurs vont établir une ambiance par séquence, rehausser les reliefs de chaque surface détourée, apporter des textures et aller jusqu’à la couleur directe pour certains éléments de décors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plutôt subjugué par les pierres de taille à l’intérieur de la citadelle, les teintes dorées de la crypte alchimique, les jaunes plus d’élavés des déserts égyptiens, qui se teintent d’orange puis de rouge lors de l’affrontement de l’armée française contre les Mamelouks, ceux tirant vers le brun dans la chambre intérieure du Sphinx, le vert de gris tirant vers le prasin pour le rayon lumineux s’abattant sur le sommet de la pyramide de Kheops la nuit, ou encore le bleu Tiffany luminescent alors que XVII sort par la fenêtre des appartements de Napoléon Bonaparte de nuit.
Tout du long, le dessinateur a le sens du spectacle : l’onde de choc du cri qui tue, Beto, un énorme gorille doté de conscience, abattant de toutes ses forces sa masse sur la couronne de Marie-Josèphe, archiduchesse d’Autriche et reine de Pologne, Asiamar s’enfonçant dans l’eau vu en contreplongée, l’armada de Bonaparte sur la Méditerranée dans une magnifique illustration en pleine page, une nuée d’abeilles formant un cercle autour de la tête de Napoléon nourrisson, la danse de Nadia, des chevaux galopant dans une mer de sang (après l’exécution de trois mille Mamelouks), une planche constituée de cinq cases de la largeur de la page montrant un voyage à toute allure pour rejoindre la pyramide de Kheops, le sacre de Napoléon Bonaparte en empereur, un affrontement entre XVII et Beto d’un côté, contre une quinzaine de soldats de l’autre. C’est un vrai plaisir de lecture que de voyager ainsi, d’accompagner le très calme et très efficace Asiamar, de voir la détermination quasi obsessionnelle sur le visage et dans les gestes de Napoléon, d’assister à la fureur déchaînée de Beto. Le lecteur met son esprit critique en veille et profite de sa place privilégiée pour ces aventures hautes en couleurs.
Le titre du premier album contenait déjà la trame du récit : la transformation alchimique en quatre étapes : Nigredo, Albedo, Critinitas, Rubedo. Celui-ci se situe dans la droite lignée de cette tétralogie conçue comme un tout. Les aventures d’Asiamar ne prennent leur sens que dans le processus de la transformation. Comme il s’y attendait, le lecteur voit la particularité physique du héros jouer un rôle dans ce deuxième tome. Au-delà des remarques d’ordre politique, cela constitue l’aspect le plus transgressif du récit, bien plus que la dimension fantastique de l’alchimie, ou que les libertés prises avec la réalité historique. Asiamar défie les stéréotypes du genre et de genre, avec le sourire, une certaine assurance de séducteur et un naturel confondant. En toute simplicité évidente, le scénariste met en scène un personnage principal politiquement incorrect au possible, ou au contraire d’un rare niveau d’inclusivité. Le lecteur pourrait même ne pas en prendre conscience, entièrement captivé par les péripéties de l’intrigue et leur rythme. Il lui arrive même de ne pas savoir trop ou donner de la tête. Faut-il prendre au premier degré cette histoire de cri qui tue ? Sans même parler du cri qui redonne la vie ! Mais quel est donc l’objectif de ces neuf chevaliers d’Héliopolis ? Dans un premier temps, Napoléon Bonaparte est montré comme un stratège extraordinaire, comme un conquérant hors pair, sachant galvaniser ses troupes, manipuler les foules conquises, et très adroit à l’épée en duel. Puis la réalité de l’horreur des massacres et celle de la soif de pouvoir apparaissent en pleine lumière, dans toute leur atrocité et leur horreur. Enfin les auteurs réalisent une séquence d’anthologie en deux parties : l’attente de l’arrivée de Letizia Bonaparte (1750-1836) pour le sacre, puis le baiser aussi gratuit que spontané, mais sans consentement, entre Napoléon et…
À l’évidence, les deux créateurs s’amusent : les libertés prises avec la réalité historique, la caractérisation de Napoléon Bonaparte, l’explication de sa main glissée sous son manteau, la transposition du Grand Œuvre appliqué au voyage du héros, la mise en couleurs splendide, la narration visuelle solide et vivante. Parfait. Sans avoir l’air d’y toucher, ils réalisent une évolution de l’archétype du héros d’aventure, transformant radicalement ce qu’il incarne. Formidable.


































