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mardi 16 juin 2026

Les quatre fleuves

Qu’est-ce qu’un homme, dans la multitude des hommes ?


Ce tome contient une histoire complète, qui peut être lu indépendamment de l’œuvre de l’écrivaine. Son édition originale date de 2000. Le scénario a été écrit par la romancière Fred Vargas, et les dessins ont été réalisés par Edmond Baudoin. Il comprend deux cent dix-huit pages de bande dessinée. Vingt ans plus tard, l’artiste a adapté une nouvelle de l’autrice : Le marchand d’éponges en 2020. La présente histoire met en scène le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ainsi que le lieutenant Adrien Danglard, personnages récurrents de ses romans policiers.


Paris. Fontaine St-Michel. Température estivale, il y a du monde, comme d’habitude. Grégoire Braban attend son ami Vincent. Il ramasse des capsules et des canettes de bière qu’il met dans son sac à dos noir. Grégoire est habillé d’un tee-shirt large et long. D’un pantalon flottant plein de poches et il est chaussé de rollers en ligne. Vincent arrive en moto. Vincent est habillé d’un jean serré, de bottes à bouts ronds, d’un tee-shirt assez moulant et d’un gilet à boutons, non fermé. Il s’approche de Grégoire. Vincent Ogier demande à son ami s’il n’en a pas plein le dos, des fois, de ramasser des capsules. Grégoire répond que c’est pour son père. Vincent rétorque qu’il n’est pas son esclave à son vieux, et que lorsque Grégoire à un rendez-vous avec lui il doit se retenir de ramasser des capsules, tout le quartier le regarde, ils vont se faire repérer. Enfin, il lui demande de l’accompagner : il a repéré une cible, un vieux, il a quelque chose comme deux mille balles dans sa sacoche. Il mange dans le bistrot à côté, comme hier, puis retour chez lui, petite piaule au sixième étage, ascenseur. Mais Vincent le prévient : ce n’est pas un genre de vieux qui tombera en miettes à la première secousse, il a gardé de la résistance, tout en nerfs.



Les deux amis rentrent dans le bistrot et s’assoient à table. Vincent indique à Grégoire de regarder la table du fond, près du portemanteau. La discussion entre les deux amis reprend : ils évoquent le ramassage de capsules de Grégoire pour son père, le fait que les trois autres frères en ramassent également, la question de la paternité des quatre garçons car sa mère a eu quatre gosses. Ce qu’ils savent c’est que quand elle est partie, elle a dit qu’un seul des quatre était de lui. Tout en papotant, les jeunes hommes continuent à regarder le vieil homme en train de se restaurer. Grégoire raconte que des soirs, ils se mettaient tous les cinq devant la glace, et ils s’examinaient. Rien à faire. Parfois, ça penchait pour Guillaume, parfois pour Gratien, ou pour Gauthier, ou pour Grégoire. Le père disait : il y en a marre, qu’ils n’allaient pas se transformer en statue de sel pour savoir lequel a hérité de ses bourses. Le vieux a commencé un dessert. Enfin, le vieil homme se lève, les deux amis lui emboîtent discrètement le pas. Il rentre chez lui, ils le suivent dans l’escalier et ils l’agressent, lui volent sa sacoche. Puis ils se sauvent en courant. Le vieux réussit à descendre derrière eux, et à relever le numéro de la plaque de la moto de Vincent.


Peut-être que le lecteur est venu par curiosité pour voir à quoi peut ressembler le commissaire de sa série de polars préférée, ou peut-être que c’est un amateur invétéré de l’œuvre de Baudoin. Dans les deux cas, il se trouve sous l’emprise de la curiosité de découvrir ce que va donner la rencontre de ces deux créateurs, en espérant que leur forte personnalité respective s’additionne plutôt qu’elles ne se neutralisent. Le bédéaste est connu pour mettre à profit la liberté formelle que permet la bande dessinée, cases ou non, récitatifs ou absence de dialogues. La réponse apparaît dès la première page : une illustration avec un pavé de texte en dessous. Du point de vue formel, le lecteur constate que les auteurs font usage de cette liberté de différentes manières : dialogues rapides sous forme textuelle avec tiret en début de chaque prise de paroles et juste un dessin au milieu d’une page de texte, planches dépourvues de tout mot, d’autres illustrations avec un texte en dessous (par exemple la sacoche vidée sur le sol en dessin, et en dessous la liste de tout ce qu’elle contenait), changement de typographie dans une même page (dispositif souvent utilisé par Baudoin), longs monologues avec juste une tête en train de parler (la tirade de Gratien sur les bruns avec des yeux marrons, ou celle de la vendeuse de journaux sur le recourt à un diseur de bonne aventure), des fac-similés de coupures de journaux, d’autres planches dépourvues de texte, des cases sans bordures, des dessins tirant vers l’expressionnisme, etc.



Ayant vraisemblablement choisi cet album en connaissance de cause, le lecteur s’est préparé à ces formes inhabituelles dans une bande dessinée, et parfois vues comme des repoussoirs rébarbatifs, en particulier les pavés de texte. La première sensation qui s’en dégage le déstabilise : facile à lire, une partie des informations auraient pu passer par le dessin, ce qui aurait induit une pagination beaucoup plus élevée. Dans le même temps, la forte pagination (plus de deux cents pages) fournit la place nécessaire à l’écrivaine pour développer des dialogues incidents, ou des idées connexes : la question de la paternité de Grégoire et de ses frères, la copie de la statue du Bernin en capsules de bières et canettes, le mécanisme de l’enquête policière et la méthode d’Adamsberg (ou son absence de méthode, il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui), l’idée de Gratien sur l’énorme sac mondial de vrac de bruns et les petites barquettes de Blonds-bleus, le fonctionnement de l’emprise de Grand-Père sur la jeune Estelle, le mode opératoire de l’assassin surnommé le Bélier, l’expérience personnelle de la kiosquière avec un diseur de bonne aventure, la manière de distraire un policier en observation, le sort d’une poule rousse (la Cayenne naine, Calamity Jane), la récitation de quelques vers de Britannicus (1669) de Jean Racine (1639-1699), etc. Dans ces moments-là, le lecteur se rend compte qu’il ressent les sensations liées à la lecture d’un livre.


De la même manière, le lecteur retrouve les caractéristiques graphiques si prononcées du bédéaste. Il réalise majoritairement des dessins au pinceau, avec un trait irrégulier souvent gras, et quelques éléments à la plume. Sa sensibilité s’exprime dans le fait qu’i s’attache plus à l’impression que produisent les personnages et les décors, plutôt qu’à une exactitude de nature photographique. À ce titre, l‘illustration de la première planche, Grégoire en très gros plan et derrière lui l’une des deux chimères ailées crachant de l’eau, capture de manière surnaturelle le regard en mouvement du jeune homme (dix-neuf ans), et la texture de la pierre de la chimère. Dans la deuxième planche, le lecteur voit très bien la moto de Vincent, pourtant s’il prête plus d’attention aux traits, ils ne sont pas très réguliers ni très précis, plutôt une esquisse grossière. Dans la planche en vis-à-vis, il en va de même pour la structure de la fontaine de la place Saint-Michel : immédiatement reconnaissable avec la forme d’arc de triomphe, Saint Michel terrassant le démon dans la niche centrale, son bassin, et pourtant il s’agit là aussi plutôt d’une esquisse. Le lecteur amateur de ce bédéaste repère également les glissements expressionnistes : par exemple lors de l’attaque du vieux dans son escalier, avec la déformation des visages sous l’effet de la soudaineté et de la violence, la même déformation quand le vieux envoie son poing dans le visage de Grégoire, les visages qui semblent s’échapper du crâne de Grégoire alors qu’il fait du roller, etc. Le lecteur peut voir le registre visuel glisser parfois vers d’autres territoires, comme le décor en contraste total de noir & blanc dans le salon du commissaire Roland Vinteuil. Il se fait également la réflexion que Jean-Christophe Adamsberg ressemble parfois à Baudoin lui-même.



Il s’agit bien d’un polar : il y a un vol, un meurtre, et un tueur en série, dans un milieu social très particulier. Il y a une enquête policière avec une résolution en bonne et due forme. Les auteurs mettent en scène un jeune adulte vivant d’expédients, ayant détroussé une victime qui a du répondant. Scénariste et bédéaste dressent le portrait de ce jeune homme : inadapté à la société qui ne l’attend pas, avec une personnalité complexe entre soif de liberté et non-conformisme, ayant besoin de bouger pour se sentir bien en pratiquant le roller, en même temps intelligent, avec des réflexions pénétrantes et impressionnable par les adultes plus âgés, manquant d’expérience et de confiance en lui. Il est question d’art, au travers de cette réplique avec des matériaux de récupérations de la gigantesque fontaine des quatre fleuves, édifiée par le Bernin (1598-1680, Gian Lorenzo Bernini) sur la Piazza Navona entre 1648 et 1651 dont l’interprétation est laissée libre au lecteur, et de la tragédie Britannicus. Le policier traque le meurtrier, avec une logique tout en sensibilité et peu conventionnelle, reposant sur ses intuitions. La bande dessinée montre ce qui se passe, ce qui nuit souvent au roman policier, car les dessins rendent visibles les ficelles de l’intrigue. Ainsi cette histoire n’échappe pas à la scène de fin dans laquelle le policier confronte le coupable dans son salon, en exposant ce qu’il a compris, en le confondant, et le meurtrier répond quant à ses motivations et la manière dont il les conçoit. D’un côté, le dispositif de la confrontation dans le salon apparaît comme l’artifice qu’il est ; de l’autre, les auteurs parviennent à le mettre en scène de manière à le rendre littéraire, et à échapper ainsi à une exposition trop mécanique. Pour autant, le lecteur n’adhère pas forcément à la dimension mystique et ésotérique des motivations du criminel. En revanche, il succombe au charme de la réflexion de Gratien sur les conséquences de l’abondance d’individus bruns aux yeux bruns dans la société, à la situation de cette famille tassée en boule au fond du vrac de bruns.


Parfois l’association de deux grandes forces créatrices peut aboutir à leur neutralisation ; ici c’est l’inverse qui se produit. Le lecteur perçoit la sensibilité de chacun des deux auteurs, à la fois la poésie de Fred Vargas, et celle d’Edmond Baudoin qui s’entremêlent avec naturel. Le lecteur plonge dans un polar un peu poisseux, entre emprise et tueur en série, sensation d’un jeune homme totalement dépassé par ce qui lui arrive, et bienveillance du commissaire. Il découvre une bande dessinée qui marie avec succès les caractéristiques d’un roman et celles d’une narration visuelle. Il s’inquiète pour le jeune Grégoire, il se demande si l’absence de méthode d’Adamsberg lui permettra de confondre le Bélier, il prend le temps de savourer les moments inattendus, qu’ils se trouvent dans les dialogues ou dans les dessins. Un tout plus grand que la somme de ses parties.



lundi 15 juin 2026

Fortunes de mer T02 Le Lusitania

Des tonnes d’eau envahissent les cales.


Ce tome est le second dans la série des Fortunes de mer, après La blanche nef (2025) (2025) par Delitte, avec des dessins de Marco Bianchini & Francesco Mercoldi ; il contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, les dessins, et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages comprenant huit chapitres portant comme titre : De packet boat à paquebot, La révolution de la vapeur, Après la vapeur le fer et l’hélice, La fin de la voile, Les titans des mers, Le RMS Lusitania, Bdaboum… la guerre, Deux capitaines pour un drame, Une torpille pour un millier de morts.


Au large de l’Old Head of Kinsale, en mer Celtique en août 1993, un bathyscaphe a plongé et se trouve à quelques mètres de l’épave du Lusitania, couché sur son flanc tribord. À l’intérieur : deux opérateurs, Patrick le pilote et Thomas. Ils préviennent la surface, le navire Northern Horizon, qu’ils sont sur site et qu’ils ont établi le contact. Le pilote se fait des réflexions à haute voix : Le Lusitania, sacrée masse, deux-cent-quarante mètres de long, neuf ponts et de quarante-cinq mille tonnes de déplacement. Il a lu que ce paquebot a été un fleuron au siècle passé, on dit de lui qu’il était le plus moderne, le plus rapide, un palace flottant. Triste fin pour ce géant des mers ! L’autre répond que ce palace flottant n’est plus qu’un macabre tas de ferraille rongé et tordu par la corrosion. La tombe pour on ne sait combien de pauvres âmes… L’ingénieur lui indique qu’il va passer sur le tribord du navire et que Thomas peut commencer à faire tourner les caméras. Son collègue lui demande s’il a bien vu les guirlandes de câbles et de filets, il doit y avoir plus d’un pêcheur qui maudit cette épave pour y avoir perdu son filet. Le pilote n’a pas prêté assez attention à la remarque et le gouvernail se retrouve pris dans lesdits câbles. Il en informe le navire, et le radio répond qu’ils vont envoyer un robot pour comprendre, en attendant il vaudrait mieux éviter de bouger.



Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune exalté serbe assassine l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse Sophie Marie Joséphine Albine. Ce qui n’aurait dû être qu’un fait divers sur fond de querelles régionales va faire sombrer le monde dans un effroyable conflit. Dans un jeu infernal de dominos et au nom d’alliances, en quelques mois la plupart des nations du vieux continent vont mobiliser leur armée et rentrer en guerre. Et puisque plus d’une nation détient un empire colonial, telle la traînée de poudre qui s’embrase, la guerre va s’étendre au-delà des mers et des océans. Dans l’Amérique du président Woodrow Wilson, l’heure n’est pas à la guerre. Fidèle à la doctrine de James Monroe qui condamne toute intervention européenne dans les affaires des Amériques. Tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes, on prône fermement la neutralité. Ainsi, tandis que les campagnes de Belgique, de France, d’Italie ou encore du Moyen-Orient se sont transformés en champs de bataille parsemés de rivières de sang, que les hommes se sont enterrés dans des tranchées, illusoires abris contre les pluies d’obus, que des vaisseaux s’affrontent au large dans d’épiques duels.


Après les vingt-six tomes de la série Les grandes batailles navales, parus de 2017 à 2025, l’auteur Jean-Yves Delitte entame une nouvelle série intitulée Fortunes de mer. Ce deuxième tome n’aurait pas déparé dans la précédente collection : certes il ne s’agit pas d’une bataille à proprement parler puisque ce naufrage oppose un navire civil à un sous-marin militaire. Et encore, le dossier historique en fin de tome explique que : Financé par un prêt de 2,6 millions de livres du gouvernement pour la construction de deux paquebots, qui permet de réquisitionner les navires pour la Royal Navy, le Lusitania rentre en service en septembre 1907. Certains historiens rappellent que le Lusitania avait été qualifié de croiseur auxiliaire, et ils supposent que lors de cette deux-cent-deuxième traversée, le paquebot aurait pu transporter des munitions, enfin les autorités allemandes avaient lancé une mise en garde. En outre, l’attaque du sous-marin U-20 se produit le sept mai 1915, dans le contexte de la Première Mondiale, et la mémoire populaire associera le motif de l’entrée en guerre des États-Unis au naufrage du paquebot. Comme dans la plupart des albums des Grandes batailles navales, les femmes brillent par leur absence, à part quelques passagères, et une fillette avec une poupée dans les bars qui bénéficie d’une case en gros plan.



Le lecteur ne s’attend pas forcément à ce que le récit commence en 1993. Il découvre un dessin en pleine page, magnifique : la silhouette du paquebot couché sur le côté, des espèces de fils qu’il n’identifie pas tout de suite, et dans la partie en bas à droite le bathyscaphe jaune foncé, assez éloigné. La composition est saisissante : la carcasse du navire quasiment dans la diagonale de bas à gauche à en haut à droite de la page, avec un habillage de couleur tout en nuance bleu, soulignant le relief du navire et des fonds marins, apportant des informations comme la rouille et la texture du fond, très impressionnant. Éventuellement le lecteur peut s’interroger sur la réalité de la visibilité à une telle profondeur, en particulier la luminosité. Sur chaque planche, il ressent la démarche naturaliste de la mise en couleurs de l’artiste. S’il s’y arrête un moment, il prend conscience de la science de la composition à l’œuvre. Des tonalités un peu ternes pour rester dans un registre réaliste, sans romantisation. Des dégradés de couleurs habilement modulés pour rehausser le relief des surfaces. Un choix de tonalités différenciées pour l’éclairage artificiel à l’intérieur du sous-marin en plongée. Un travail incroyable pour le rendu de l’eau des océans, avec une utilisation sophistiquée et élégante des possibilités de l’infographie, allant du rendu de type peinture, aux effets de lissage graduel. En contrepoint, le lecteur observe également que le dessinateur utilise aussi bien des ombres chinoises déchiquetées, par exemple pour la carcasse du Lusitania, que des dessins détourant finement de nombreux détails.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure bien sûr une solide reconstitution historique. Il sait qu’il peut faire pleinement confiance à l’artiste pour tout ce qui relève de la marine, dans toutes ses nombreuses composantes. Après l’impression mémorable du Lusitania allongé au fond de l’océan, il prend le temps de regarder le bathyscaphe et ses détails techniques, le navire dont il provient, la première apparition du Lusitania au port dans un dessin en double page splendide, avec un remorqueur au premier plan (portant le nom de Edmond J. Moran, un véritable remorqueur d’époque), plusieurs parties du Lusitania (le pont supérieur avec les canots de sauvetage, l’alignement des quatre cheminées, une partie de la soute et de sa cargaison, l’une des salles à manger des passagers de première classe, les cuisines, une partie de la salle des machines, etc.), et bien sûr l’Unterseeboot U-20. L’artiste soigne tout autant les tenues vestimentaires d’époque, ainsi que les autres environnements. En particulier, il remmène le lecteur dans la ville de New York, à la fois dans un salon luxueux avec les portraits des présidents des États-Unis au mur et de nombreux détails, puis dans une rue de la capitale, avec plan évoquant un dessin en double page dans Santiago de Cuba (2023), offrant la possibilité au lecteur de faire la comparaison.



Comme à son habitude, le scénariste compose son histoire à partir de l’attaque du sous-marin sur le paquebot, en évoquant de nombreuses facettes de ce naufrage historique. Il prend grand soin d’en donner pour argent au lecteur venu pour le paquebot : une première illustration en double page le montrant à quai à New York (pages 12 & 13), une seconde double page le montrant juste après l’explosion de la torpille avec le U-20 au premier plan (pages 30 & 31), une troisième double page alors qu’il commence à gîter (pages 38 & 39), une dernière double page alors que la proue a commencé à s’enfoncer et que la poupe s’est soulevée (pages 42 & 43). Il fournit un ancrage humain pour que le lecteur puisse se projeter avec Patrick & Thomas à bord du bathyscaphe, les matelots Ron & Jimmy avec leur chef Patrick Hendrick (surnommé le bouseux) à bord du Lusitania, et Sigmund portant son gilet de sauvetage à bord du U-20. Il intègre également des informations historiques : la neutralité des États-Unis, la base allemande de Helgoland, déjà visitée dans U-9 (2025) de Delitte & Philippe Adamov, avec Fabio Pezzi. Les circonstances plus précises sur l’absence d’escorte du Lusitania alors qu’il s’approche de l’Angleterre, l’hypothèse d’un chargement de munitions à bord. Sans être tout à fait dans une démarche holistique, il met en scène de nombreux paramètres de cet événement historique, allant des forces contextuelles de la Première Guerre mondiale, au sort d’une fillette avec sa poupée sur un paquebot, jusqu’à l’aventure que fut l’expédition pour dresser le premier état des lieux en 1993.


Au fil des décennies, Jean-Yves Delitte est devenu un maître mettre en scène les batailles navales et les fortunes de mer. Le lecteur savoure d’avance de découvrir le sort du Lusitania sous sa plume, et il est comblé. Le bédéaste s’est totalement investi, assurant lui-même la colorisation, pour évocation qui fait la part belle à la majesté du lévrier des mers, et à des êtres humains pris dans son destin, évoquant aussi bien le contexte historique que la situation des marins. Du grand art.



jeudi 11 juin 2026

Marshal Bass T12 Crépuscule

On fait ce qu’on doit faire, pas ce qu’on veut faire !


Ce tome est le dernier de la série ; il fait suite à Marshal Bass T11: Putain de fric (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins, et Anubis pour les couleurs sous supervision de Kordey. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée La collaboration suivante de ces deux créateurs : Frankenwood (2026).


En avril 1879, dans l’arrière-cour d’une maison, un chien allongé sous un branchage, avec les mouches. En août 1880, un riche propriétaire allongé mort dans une hacienda, la bave aux lèvres, sous le regard de son majordome. En janvier 1881, dans un camp de soldats de l’Union, des soldats donnent un coup pied dans les tabourets sur lesquels les trois pendus prenaient appui, à genoux sur le sol, une femme est en pleurs, les mains attachées dans le dos. Quelque part en Louisiane en juin 1881, après la tombée de la nuit, River Bass, accompagné par Beef, se présente à l‘entrée d’une zone de divertissement pour adultes à ciel ouvert. Rondo, la personne à l’extrémité du ponton l’informe qu’il doit laisser son flingue, pas d’armes de poing non plus, et pas d’Afro-américains fauteurs de troubles. Bass s’emporte et lui explique qu’il est un marshal adjoint des États-Unis. Un homme bien habillé à côté de l’accès le reconnaît comme étant Le River Bass. Rondo se tourne vers Fred White qui explique que c’est le plus célèbre noir de l’histoire. C’est grâce à lui qu’il va devenir shérif à Olive Grove le mois prochain, parce qu’il a ouvert la voie aux gens comme eux. Rondo finit par accepter de laisser passer Bass, mais il doit quand même laisser son arme à l’entrée. Le marshal accepte, tout en conservant son barillet avec les balles. Beef franchit à son tour l’entrée et il est accueilli par une belle jeune femme qui lui annonce que tous les verres sont à cinq cents, les danses aussi. Il répond qu’il n’a qu’une pièce de vingt-cinq cents ; elle constate : trois verres et deux danses, ou deux verres et trois danses.



De son côté, Fred White entame la conversation avec River Bass : il souhaite savoir ce qui l’amène ici. Il répond qu’il cherche un trompettiste du nom de Jack le borgne, est-ce que White le connaît ? Son interlocuteur répond que tout le monde le connaît : le meilleur trompettiste de tout le delta ! Il se demande si Bass va l’arrêter, pour lui les musiciens sont toujours plus près du diable que des anges. Bass a repéré une chope de bière sur une table, il la prend et il la descend d’un trait. Son propriétaire s’adresse à lui avec véhémence, énervé que quelqu’un ait bu sa bière, Fred White s’interpose pour le calmer et lui paye une autre consommation. Beef danse avec Sally, très content. River trouve enfin Jack le trompettiste et l’interpelle par son vrai nom : David. Celui-ci, accompagnée de deux charmantes donzelles, reconnaît immédiatement son père. Bass intime à son fils de retourner auprès de sa mère. Et il faut qu’il dise à Jacob et Josh de revenir aussi. Ensuite, lui, River, pourra chercher une solution pour ramener aussi les filles et…


Quelle tristesse… Ces deux créateurs n’ont pas le droit de faire ça ! Comment peuvent-ils mettre un terme à une série aussi extraordinaire, qui prend tant aux tripes ? À qui peuvent-ils faire croire qu’ils vont pouvoir honorer leur personnage et le reste de la distribution en seulement une cinquantaine de pages ? Et puis c’est quoi ce début ? Trois cases de la largeur de la page avec des mentions de date, des situations éloignées de plusieurs mois, des lieux ou des individus que le lecteur n’est pas bien sûr de reconnaître. Il y aura plusieurs pages de cette nature à intervalle régulier dans ce tome baladant le lecteur : février 1883, août 1884, septembre 1886, mars 1888, janvier 1890, septembre 1891, décembre 1892, mars 1895, mai 1896, juin 1997, décembre 1900, mai 1903, janvier 1910, et autant de lieux différents. Après tout, ce dispositif finira bien par faire sens, déjà pour ces vignettes soigneusement présentées dans un ordre chronologique, et puis… quand même… mais oui… il est possible d’identifier certains personnages. Certaines situations fonctionnent également comme un écho : une pendaison comme celle de River en ouverture de la série, un passage en prison comme pour River dans le tome quatre, une scène dans une maison close… Bon sang ! Ces personnages en page trente-et-un au visage si reconnaissable. Ah ouais, d’accord… À chaque fois, l’illustration correspondante emporte le lecteur dans un endroit spécifique, une ambiance particulière, une situation racontant une histoire à elle toute seule, toute la force narrative d’un conteur visuel hors pair. Un tour de force graphique en une unique case, une unique image emmenant le lecteur dans un récit potentiel.



Soit, les auteurs réussissent la clôture de leur série avec élégance et sophistication en évoquant la trentaine d’années à venir. En prime ils citent des événements marquants des tomes précédents, avec une habileté telle qu’ils reviennent immédiatement en mémoire au lecteur, sans qu’il n’ait besoin d’aller farfouiller dans sa bibliothèque pour relire les passages concernés. C’est vrai aussi que l’artiste continue à réaliser des planches aussi riches que lisibles, aussi descriptives que construites. Donc : River Bass va prendre du bon temps sur une île accessible par un pont de bois, à laquelle sont amarrés deux bateaux avec roue à aubes, des barques, il y a des chevaux qui attendent sagement le retour de leurs propriétaires, deux carioles encore attelées sous la garde de deux individus armés d’un fusil, des tentes et des barnums, deux dizaines de clients, des feux pour un peu de lumière, les arbres, les deux bras de rivière… et tout cela dans une seule case ! Un peu plus tard, il y a cette étonnante construction, une sorte de bâtisse éphémère en foin, haute d’un ou deux étages, un hôtel de fortune pour des vagabonds, et en une case le lecteur l’a immédiatement vue et en a compris le principe et l’intérêt. Il tourne la page et il découvre les individus sans le sou en train d’y dormir. Un endroit assurément insolite, peu probable et pourtant rendu totalement évident.


L’artiste soigne également les détails qu’il s’agisse des décors ou des accessoires. Les auteurs organisent le face-à-face attendu entre grand-père Tom et River (y avait intérêt !) : évidemment il ne se déroule pas comme attendu, et le lecteur se régale à regarder les cages, les bocaux et leurs contenus, les paniers tressés, les cordages, les étagères… et il se rend compte que le dessinateur a pris grand soin que chaque plan soit raccord en termes de localisation spatiale de chaque élément dans les différents points de vue. Comme tout bon western qui se respecte, il comprend une scène de duel où la tension maintient le lecteur sur le rebord de son siège. À nouveau, le dessinateur rend plausible une situation complexe dont la théâtralité artificielle aurait sauté aux yeux si la réalisation avait été de qualité moindre. Chacun de la quinzaine de personnages se comporte de manière plausible y compris en groupe, leurs déplacements se faisant avec le plus grand naturel, pour qu’ils puissent être visibles, jouer leur rôle chacun leur tour et laisser la place centrale à l’affrontement. Du grand art ! L’œil du lecteur est entraîné de l’un à l’autre, individuellement ou en groupe, avec une sortie de scène qu’il n’est pas près d’oublier, grâce à Bathsheba plus maîtresse que jamais. Mais… La fin du tome approche et le lecteur se rend compte que l’une des caractéristiques de la série manque à l’appel, que l’horizon d’attente reste à combler, et… Voilà !!! Le dessin en double page, toujours un moment mémorable à couper le souffle. Le contrat est rempli : le lecteur sourit d’aise, accuse le coup de la force de l’illustration, et se trouve comme figé entre l’envie de faire durer le plaisir pour la savourer plus longtemps, et de tourner vite la page parce que… Quelle est l’issue de ce duel ? Au fond de lui-même, il sait que les auteurs l’ont parfaitement manipulé en instillant un doute insupportable dès la couverture avec ce couvre-chef perforé dans la poussière, et deux douilles vides.



Le scénario brille par son intelligence, avec la même élégance que les dessins. Ce dernier tome, même s’il fait l’impasse sur bien d’autres aventures que le lecteur se serait fait une joie de découvrir, mène à bien l’histoire de River Bass, sur une ligne directrice restée discrète et imperceptible. Oui, River Bass revoit grand-père Tom et ses relations avec les membres de sa famille arrivent à un point satisfaisant. Oui, le scénariste s’amuse à utiliser des une ou deux grosses ficelles, de manière totalement ouverte, comme la résurrection d’un personnage essentiel dans la série, tout comme le dessinateur se fait un vrai plaisir à montrer ce duel final. Oui, River Bass doit encore payer le prix de vouloir faire les choses à sa façon. Il faut toujours que tout soit fait à sa façon, comme lui fait observer son épouse Bathsheba. Oui, le personnage principal continue de porter un jugement sur ceux auxquels il se trouve confronté. D’ailleurs l’un d’eux lui fait observer que : C’est si facile de penser que les autres sont pourris, n’est-ce pas ? Comme dans les tomes précédents, il est question de compromission, de culpabilité, de libre arbitre, de responsabilité, de justice. Un personnage pose la question explicitement : Et si aucun homme en position de pouvoir n’était capable de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Le lecteur se rend compte que cette question est présente dans chacun des tomes de la série, le fil conducteur sous-jacent. Sans retenue aucune, les auteurs assument de répondre à cette question, avec des valeurs morales ! En effet, River Bass aurait dû être le plus corruptible de tous.


Déjà fini ?!? Seulement douze tomes !?! Mais il restait encore tellement d’histoires à raconter. Le lecteur en sort avec sa conviction personnelle : série conclue trop vite, ou douzaine parfaite, le choix lui est laissé. Il entame cet ultime tome un peu chagrin à l’idée que c’est le dernier. Au bout de trois pages, il est à nouveau en immersion totale dans le récit, se laissant manipuler par les auteurs avec délice que ce soit pour la narration visuelle toujours aussi riche et prenante, ou pour le scénario qui le mènera inéluctablement à ce chapeau troué. Un tour de force, tout en élégance, une histoire inoubliable, une série à inscrire au panthéon des westerns, et de la bande dessinée. River Bass n’aura pas souffert pour rien.



mercredi 10 juin 2026

Sang Royal T02 Crime et châtiment

Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?


Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?



Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.


Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…



Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.


Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.



Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.


Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.



mardi 9 juin 2026

La montagne du Tao

Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album.


Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici.



Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture.


La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide.



Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique.


La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur.



S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire.


Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.



lundi 8 juin 2026

Le petit maire

Le maire, c’est la République au village. – Jules Ferry


Ce tome contient une forme d’exposé biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Laurent Turpin pour le récit, par Turpin et Olivier Berlion pour l’adaptation du récit et les dialogues, par Berlion pour le dessin, et par Christian Favrelle pour les couleurs. Il comprend cent-vingt-six planches de bande dessinée. Il commence par une introduction de deux pages de M. Turpin, maire de Sandemont.


La France est le pays d’Europe comptant le plus de communes : 34.964, dont 34.805 en métropole, recensées par l’INSEE. Parmi celles-ci, plus de la moitié (18.582) ont moins de 500 habitants. Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai, en fait partie. Bienvenue chez Laurent… Avec un peu plus de 420 habitants, ce village ch’ti est composé d’anciens ou d’enfants d’anciens du village, qui se connaissent tous. Et de nouveaux venus qui s’intègrent grâce à leurs enfants (écoles et activités comme Halloween, carnaval, père Noël…) et aux diverses festivités qui leur sont proposées (ducasse, fête de la Bière…). Comme la majorité des communes rurales, Saudemont est un village à dominante agricole, ce qui lui garantit une qualité de vue reconnue… Mais peu de ressources financières, à la différence des bourgs industrialisées qui récupèrent des attributions liées aux activités professionnelles présentes ou passées. Saudemont dispose d’un riche patrimoine matériel, notamment un clocher classé monument historique depuis 1928. Mais aussi les fameux Anges de Saudemont, deux statues en bois polychrome datant de la fin du XIIIe siècle et dont les originaux sont désormais au musée des Beaux-Arts d’Arras. Dans une des chapelles du village, des répliques réalisées à l’identique par les ateliers du Louvre sont exposées. Saudemont a aussi un patrimoine vivant avec son élevage de chevaux Trait du Nord (c’est le nom de cette espèce bien particulière). Ces puissants chevaux tractionnaires sont utilisés pour aider au débardage ou à la place des engins motorisés. Succès assuré quand ils sortent pour balader petits et grands, mais aussi le père Noël, dans les rues de Saudemont. Depuis 2022, Saudemont est devenu Village Patrimoine, un label national mettant en avant la richesse patrimoine des communes de moins de 2.500 habitants. Quelques autres villages aux alentours sont également labellisés, grâce à la richesse naturelle que sont leurs nombreux marais pour les uns ou encore le patrimoine mémoriel de la Première Guerre mondiale pour les autres. Voilà, fin de la visite !



Devenir un petit maire. Laurent Turpin est revenu vivre à Saudemont en 2017, dans la maison que sa famille occupe depuis la fin du XIXe siècle, pour se rapprocher de ses parents dont la santé était fragile. Le monument aux morts recense deux de ses aïeux. Et le cimetière pourrait lui servir d’arbre généalogique à lui tout seul. Son grand-père (résistant notoire) a occupé la fonction d’édile municipal de 1956 à sa mort, en 1978. Et son frère, enfant du village, est revenu y vivre dans les années 1980 avec sa mère, jusqu’à leur dernier souffle. Tous les deux… En 2019…


Dans son introduction, le petit maire, explique sa démarche : Ce livre n’est qu’un témoignage personnel (parfois un peu romancé…) ; il manque sûrement beaucoup d’événements que vivent tous les petits maires (ils sont tellement nombreux) au quotidien. L’idée n’était pas de faire un recensement exhaustif des situations vécues, plutôt d’expliquer la fonction de maire rural et de l’illustrer en puisant dans l’éventail de ses actions et de ses responsabilités, parfois subies. Il est aujourd’hui utile de faire connaître et de valoriser ce statut, afin d’expliquer dans quelle mesure l’implication de tous les maires est fondamentale pour le fonctionnement de la démocratie, au-delà des simples discours. […] Les petits maires luttent au quotidien pour apporter à leurs administrés la qualité de vie qu’ils recherchent en vivant depuis des années dans leur village ou en venant s’y installer. Les liens de proximité sont notre fortune humaine, nous ne voulons pas la gaspiller. Alors, nous agissons à tout instant pour donner une réalité au mieux vivre ensemble. Ainsi le maire de Saudemont se présente puis raconte sa propre démarche, son lien avec la commune de Saudemont, de son élection, jusqu’à son interrogation sur se représenter ou non, en six chapitres : Devenir un petit maire, Les premiers pas, Petit maire, matin, midi et soir…, La vie communale, L’action supracommunale, Se représenter ou pas…



Cette bande dessinée se trouve donc à la croisée du reportage, de l’autobiographie et de la vulgarisation, concernant la fonction de maire d’une commune de moins de mille habitants, ce qui conduit l’édile à se qualifier lui-même de petit maire. Toutefois dans l’introduction, il souligne que les problématiques sont les mêmes que celles des grandes villes (mobilité, identité, sécurité, services, vivre-ensemble, etc.), juste avec moins de moyens. Il continue avec un autre propos souvent entendu : Même s’il y a des communes de petite taille, il n’y a pas de petite commune. Et il ajoute : Certes, mais il y a de petits maires, ceux qui ne bénéficient pas d’une administration, d’une ingénierie ou d’une logistique suffisantes pour gérer les affaires, même courantes. Pour réaliser cette narration, il s’est associé avec un bédéaste qui réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste. Les dessins apparaissent légèrement simplifiés, avec une approche naturaliste. Un peu comme le maire, l’artiste sait tout faire, ou en tout cas tout représenter, quel que soit le domaine d’activité évoqué. L’ordinaire d’un commune rurale et le quotidien d’un maire : une chapelle du village, le patrimoine naturel tel qu’un marais, le cimetière, le monument aux morts, des champs, les maisons du la commune, la salle des fêtes, le bureau du maire, une vue aérienne du village, la cuisine, la salle à manger et le jardin du maire, les rues de la ville envahies par une coulée de boue, l’école avec ses salles de classe et sa cour, les bureaux de la préfecture, le parc récemment rénové, l’église, une ducasse, etc.


Les dessins sont rehaussés par un lavis gris venant souligner certains éléments visuels, et par les couleurs bleu et rouge qui viennent encadrer le blanc de la feuille pour les écharpes tricolores et le drapeau français, faisant ainsi discrètement ressortir la dimension républicaine de ce témoignage. Le lecteur ressent vite la qualité de la coordination entre le maire et le bédéaste. Ils ont investi un temps important pour que le résultat soit une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré ou un récitatif avec des images figées. M. le Maire apparaît dans la plupart des planches, ce qui est cohérent avec le fait que toutes les demandes des habitants lui sont directement adressées et qu’il est perçu comme la ressource de proximité immédiatement disponible à toute heure du jour et de la nuit. En plus de montrer les différentes facettes de la ville et des activités du maire, la narration visuelle met en scène les habitants dans leur demande, ainsi que les adjoints et les conseillers, les services de la préfecture. Sans s’en rendre compte, le lecteur bénéficie d’une visite privilégiée du quotidien de la commune, dans toute sa banalité, et également toutes ses particularités.



S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser aux actions d’un maire et à leur diversité, le lecteur se trouve en terrain familier, et il peut apprécier la qualité de la description qui est faite. Au moment de la sortie de cet ouvrage, le maire reste l’élu disposant du taux de confiance le plus élevé chez les citoyens. À l’opposé des grandes affaires faisant la une des journaux, le lecteur suit un élu dans ce que sa charge a de plus concret et de plus quotidien. Les auteurs passent en revue les différents domaines dont il assume la responsabilité avec les conseillers, de l’état civil à la sécurité, en passant par l’accompagnement aussi bien des personnes âgées que des citoyens subissant la fracture numérique. Ils montrent concrètement différentes actions, que ce soit l’identification d’un corps en cas d’accident de la route que l’organisation d’une fête communale, en passant par des moments compliqués comme la réouverture des classes à l’issue du confinement dans le contexte du COVID-19. Au travers des tâches réalisées, se brosse le portrait d’une charge, de convictions et de motivations. L’omni-disponibilité attendue par les citoyens, et considérée comme normale, n’a de sens qu’au regard de ce qui anime l’élu : renforcer les liens et humains et favoriser la transmission civique. Il conclut son témoignage par le bilan de ce qui a été réalisé : c’est extrêmement gratifiant de contribuer au bien-être des gens. Dans ce monde toujours plus individualiste, partager un sourire, un regard bienveillant ou simplement un Bonjour est à chaque fois une victoire qui donne du sens à son engagement. Et puis il est entouré d’une équipe formidable prête à poursuivre cette aventure humaine et citoyenne.


Petit maire : en rien une expression méprisante ou de condescendance, un terme indiquant qu’il s’agit d’un élu dans une petite ville, de moins de mille habitants. Élu et bédéaste ont travaillé main dans la main pour raconter cette fonction depuis la naissance d’un projet chez un citoyen avec des convictions et qui va présenter une liste, jusqu’à l’heure du bilan et à la question de se représenter. Ils racontent à la fois le parcours du maire, et à la fois les missions dont il est responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En fonction de son intérêt pour le sujet, le lecteur découvre cet engagement et ces responsabilités, ou il conforte ses connaissances avec l’exemple du maire de Saudemont, commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. Une belle rencontre avec un maire, l’élu préféré des Français.



jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.