Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juliette Brocal pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt planches de bande dessinée.
Dans la grande abbaye de Réol, la jeune Iodis, treize ans, est en habit de novice, présentée à son éminence, lors d’une cérémonie dans la grande église. Celui-ci demande comment il se trouve qu’elle ne soit pas encore entrée en initiation. La responsable l’informe qu’elle le sera l’année prochaine, et qu’elle étudie d’ores et déjà la grammaire avec les doctes, elle démontre une aisance remarquable avec la langue. Le cardinal Palamède d’Aurance demande une démonstration. Docile, Iodis réalise une divination et en exprime le résultat à haute voix : Ce matin, les ambassadeurs longitans sont arrivés avec dix cavaliers. À la basilique de grande Madone, le cardinal a adressé une harangue pour la Saint Sàvi. Elle continue : Ensuite, à la seizième heure, il les a menés dans la seconde chambre, ils sont restés jusqu’à vêpres sonnées. Le soir, il a rejoint sa majesté le prince, et ils ont soupé des tourtes. Le cardinal est impressionné : la syntaxe est un peu paresseuse, mais l’intonation est remarquable. Il ne s’attendait pas à inculquer grand-chose à cette enfant-là. La sœur lui fait observer que c’est le sang de l’éminence qui parle. Il ordonne que Iodis entre en initiation rapidement. La sœur acquiesce.
Dix ans plus tard, dans la Cité-État de Masséa, une longue procession funéraire s’avance vers la basilique. Parmi elle, des religieux portent le lourd cercueil du cardinal Palamède d’Aurance. Devant la foule assemblée, le nouveau cardinal prend la parole, avec le souffle court, prononçant un discours haché : Ils sont réunis ce jour… pour rendre hommage à son éminence… le cardinal Palamède d’Aurance… seigneur de la très noble maison princière de Masséa… haut prélat de leur sainte Église… et magistrat…Hum… de la chambre méridienne. Après de grands services rendus… à la grande principauté… son parlement… et ses monarques… Son âme est retournée au divin… et à la très sainte madone… mère, et… Ahem… Mère et souveraine, hum, de tous. Pair de sang des Aurentides… comme des Malamaure et de Casteldoble… Vainqueur des hérésies d’Oranie et de Garona… À un balcon en étage, les novices se moquent de son élocution : C’est rude de faire dire un palmarès aussi long à un bonhomme qui le souffle aussi court. Avec son éminence, il y a de quoi tenir jusqu’aux vêpres, etc. Césaire fait remarquer à Iodis que le défunt est son portrait tout craché. Cette dernière décide de s’esquiver, et elle saute par-dessus la rambarde, bientôt suivie par son ami qui prend l’escalier. Ils décident d’aller manger un gâteau assis sur un quai du port. Césaire raconte qu’il a pu parler de sa thèse au bibliothécaire du collège des doctes : avec un peu de chance il aura une permission pour sortir voir les archives le mois prochain.
Une couverture très attirante : deux jeunes personnages (le lecteur apprend en cours d’histoire qu’il s’agit de deux jeunes femmes au début de leur vingtaine), une grande peinture en arrière-plan d’un chevalier terrassant un serpent (avec bel effet de jaune soutenu pour les yeux de ce dernier) et se devinent des portraits plus petits en arrière-plan dans le tiers inférieur de l’illustration. Un prologue rapide de trois pages établissant l’environnement du récit, une forme de haut moyen-âge dans un milieu religieux, une Église organisée avec une hiérarchie formalisée, et l’usage d’une langue enseignée dans cet ordre qui permet d’effectuer des divinations sur le passé ou sur le temps présent. La première partie, intitulée Iodis, s’ouvre avec un magnifique dessin occupant les deux tiers supérieurs de la page : la basilique vue de l’extérieur avec la procession qui commence à y pénétrer. Le lecteur apprécie immédiatement la finesse des traits, la délicatesse des formes détourées, la solidité des couleurs qui leur donnent de la consistance, l’habile dosage entre les éléments familiers et les détails particuliers, ce qui le place entre un monde qu’il connaît et des spécificités qui attestent de sa nature fictionnelle, en cohérence avec la pratique de la divination. Le lecteur apprécie la luminosité et les détails qui établissent un climat de nature méditerranéen. Alors que le récit progresse, il constate l’investissement de l’autrice pour concevoir et réaliser un monde concret et tangible avec une cohérence interne irréprochable.
En entamant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de sa forte pagination, sans toutefois savoir à l’avance, comment l’histoire sera racontée et quel en sera l’enjeu. L’introduction compte trois pages : elle expose rapidement la situation du personnage principal, c’est-à-dire une adolescente issue d’une union non reconnue, placée dans l’institution de l’Église, avec toutefois une marque physique, une tâche lie de vin, qui ne laisse aucun doute quant à l’identité de son père. Passage de dix années, et le premier chapitre la montre étudiante, avec un avenir dépendant entièrement d’être choisie par les abbés pour pouvoir devenir doctorante. Le récit la montre avec son ami Césaire, et en compétition avec Halcyon, une jeune femme de son âge, ne se mêlant pas au groupe d’étudiants, et parfois surprise en discussion avec l’abbesse. La narration visuelle montre cette situation de manière prosaïque et descriptive : les discussions entre amis, les études pour apprendre la grammaire et l’hagiographie (les deux points faibles d’Iodis), les différents lieux de l’abbaye, de la bibliothèque au port, en passant par l’atelier de peinture, la grande salle d’honneur, l’église, avec les tenues religieuses, les statues des saints, la belle architecture des bâtiments, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que l’autrice prend son temps, ou qu’elle l’installe dans un roman avec une dimension naturaliste qui prend corps grâce à ces moments du quotidien. Quoi qu’il en soit, il se trouve immergé dans ce monde, dans son quotidien, sans d’autre indice sur le fil directeur de l’intrigue que le choix de la doctorante dans quelques jours.
Le lecteur se laisse alors porter par la narration, et profite de ce séjour dans un endroit si pleinement réalisé. Il observe les tenues vestimentaires, entre celle unisexe des étudiants constituée d’une robe vert olive, de collants et d’un bonnet, sans oublier la coupe de cheveux courts, celle des religieux blanche et plus longue, avec un couvre-chef plus sophistiqué et rouge, l’amure des chevaliers-pèlerins, les habits plus luxueux du prince-électeur Sàvi IX, de la princesse Séfia sa sœur jumelle, et des princes Léodric, Théodore, Fréonand, Cléonore et Héliopore, et les habits plus simples des paysans et de pécheurs de Sainte-Madone. Il observe les accessoires du quotidien comme les paniers à vendange, les tonneaux, les bouteilles de vin avec leur panier en osier tressé, les lourds tomes de la bibliothèque et les parchemins, les statuettes à l’effigie des saints et les simples bougies, les lanternes de verre, les bassines pour laver le linge, les nasses pour la pêche des homards et des cigales de mer, etc. L’artiste conçoit des prises de vue et des directions d’acteur adaptées à la nature de la scène : entre les réactions émotionnelles forts compréhensibles d’Iodis à l’injustice des circonstances, le comportement moins expressif de Halcyon, celui très maîtrisé des religieuses et des religieux, les discussions se faisant tout naturellement pendant les occupations banales, les moments plus dramatiques tels que la découverte du saccage du retable avec la châsse brisée de la relique, ou les magnifiques pages de divination à la frontière de l’onirisme.
Le lecteur s’adapte au rythme empreint de quotidien du récit, attentif à toutes ses composantes, qu’il s’agisse des particularités des rites religieux, de ce qu’il apprend lors des activités quotidiennes, des enjeux de financement de l’abbaye, des soupçons qu’Iodis entretient sur ce qu’elle perçoit comme les manigances de Halcyon, et l’enquête sur la disparition du frère peintre Marius. Il découvre que le récit se compose de la courte introduction, d’un chapitre consacré à Iodis, d’un autre à Halcyon, et d’un troisième à la fête de la Sainte Hermente. Il sent la curiosité le gagner sur les dissimulations de Halcyon, réelles ou imaginées par Iodis. Il sourit quand un des autres étudiants lui fait remarque qu’elle est un peu fâchée de s’être fait détrônée et qu’elle voit des rapports là où il n’y en a pas. Il prend bonne note de l’avertissement proféré par un autre : Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence. Il relève des jugements de valeurs portant sur d’autres facettes de la vie, comme Parfois on est mieux les uns sans les autres, c’est tout, ou L’élève est le reflet du maître. Alors qu’Iodis finit par comprendre les raisons des comportements de Halcyon qu’elle juge suspecte, et qu’elles doivent prendre une décision sur leur avenir, il prend conscience de ce que lui a raconté l’histoire. Sous ses yeux, il a pu voir comment l’une et l’autre de ces jeunes femmes s’adaptent et s’accommodent plus ou moins bien des règles de l’abbaye, et l’ordre social dans lequel elles évoluent. Chacune à sa manière vient d’une situation familiale en décalage avec ces règles et cet ordre. Habilement et élégamment, l’autrice met en scène l’effet qu’ils produisent sur elles, leur manière de réagir consciemment et inconsciemment, ce qui révèle des facettes de leur caractère et de leur personnalité profonde.
Langue de vipère, la langue des vipères, il y a des nuances entre ces deux formulations. Deux jeunes femmes ont la possibilité d’accéder aux études de doctorant dans la langue de l’Église, celle qui permet de faire des divinations. Les circonstances les ont mises en compétition l’une contre l’autre, et il se produit une disparition mystérieuse d’un des frères de l’abbaye. Une narration visuelle solide, aux couleurs ensoleillées, qui donne à voir cette vie d’étudiantes, le milieu religieux dans lequel elles évoluent, leurs efforts et leur curiosité bien naturelle, leurs motivations. Entre enquête et préparation d’un concours, un véritable roman qui plonge le lecteur dans un monde très abouti, qui fait vivre ces deux personnages avec élégance et habileté, montrant comment se forment leurs choix, en fonction de leur personnalité et des circonstances. Très belle réussite.


































