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mercredi 25 février 2026

Homo economicus - Une brève histoire de l'économie

La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes.


Ce tome contient un exposé complet, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Il s’agit de l’adaptation d’un texte de l’économiste Daniel Cohen (1953-2023), originellement intitulé : Une brève histoire de l’économie (paru en 2024). Elle a été réalisée par Aude Massot pour le scénario, les dessins, les couleurs, aidée par Laurence Trouvé pour ces dernières. Il comprend cent-quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec dix conseils pour être heureux, sur deux pages, d’après Bruno Frey, une postface de deux pages, rédigée par Julia Cagé (professeur d’Économie à Sciences Po Paris et lauréate du prix Yrjö-Jahnsson), un index d’une page recensant les termes allant de Agriculture à Valeur-travail, et des remerciements de l’autrice.


Daniel Cohen et sa fille Pauline sont en train de visiter le Louvre. Ils sont tous les deux assis sur un banc, en train de contempler le tableau La Marchande de fruits et légumes (1630), de Louise Moillon (1609-1696). Le professeur ne peut pas s’empêcher de faire remarquer que la croissance économique est la religion du monde moderne. Elle lui demande si ce week-end passé ensemble pourrait se dérouler sans cours d’économie. Il continue quand même : cela fait des années qu’il réfléchit aux moyens de rendre la société plus juste. Elle lui fait remarquer qu’elle a l’impression qu’ils sont face à une fatalité : la croissance économique est la seule perspective de la société. Elle ne voit pas comment ils pourraient s’en défaire, et elle trouve ça un peu désespérant. Il poursuit : Hélas la culture et les problèmes métaphysiques ne sont pas devenus les enjeux majeurs de leur époque. La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes. Alors même qu’elles sont six fois plus riches qu’au siècle dernier. Longtemps le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir. Et longtemps, de la nuit des temps jusqu’à l’invention de l’agriculture (il y a dix mille ans), l’homme s’est alimenté en prenant librement ce que la nature lui offrait



Le brillant anthropologue Claude Lévi-Strauss décrit magnifiquement les sociétés primitives. On sait aujourd’hui que les peuples qualifiés de primitifs, ignorant l’agriculture et l’élevage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage de produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile. Leur petit effectif démographique, leur connaissance prodigieuse des ressources naturelles leur permettent de vivre dans ce que l’on hésiterait sans doute à nommer l’abondance. Ils disposent de plus de loisir qui leur permettent de faire une large place à l’imaginaire, d’interposer entre eux et le monde extérieur, comme des coussins amortisseurs, des croyances, des rêveries, des rites, en un mot toutes ces forces que l’on dirait religieuses et artistiques. Comme dans le jardin d’Éden, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivent dans l’abondance et l’insouciance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous. Cette image idéale des structures sociales d’hier doit toutefois être prise comme un mythe dont il ne faut pas être dupe, mais qui montre l’incroyable flexibilité des humains dans leur manière de penser le monde qu’ils habitent.


Une entreprise ambitieuse et de belle ampleur : réaliser une adaptation en bande dessinée d’un exposé constituant une brève histoire de l’économie. Ambitieux parce que le texte est déjà écrit et complet et qu’il faut trouver comment en faire une bande dessinée qui dépasse le stade de texte illustré avec des images redondantes. De belle ampleur puisqu’en effet l’ouvrage part de la préhistoire pour parvenir jusqu’à l’époque (très) contemporaine (il est question d’intelligence artificielle), avec même une ouverture sur des perspectives constructives pour le proche avenir, ce qui est encore plus ambitieux au vu de l’état de la planète au moment de la rédaction de l’article original. L’adaptatrice reprend un dispositif éprouvé, utilisé dans la majorité des ouvrages vulgarisateur de la collection La petite bédéthèque des savoirs : mettre en scène un avatar de l’auteur, en l’occurrence l’économiste lui-même, qui bénéficie ici d’un interlocuteur pour réagir et relancer la conversation, à savoir sa propre fille. Tout est prêt pour un exposé en neuf chapitres, certains comprenant des sous-chapitres, en particulier ceux consacrés à la mondialisation, et à la révolution numérique.



Dès les premières pages, le lecteur apprécie la fluidité de la narration. Il ressent que l’adaptatrice a su conserver la logique de l’exposé de l’économiste, qu’elle l’a assimilée, et qu’elle l’a retranscrit avec intelligence. Dans l’introduction et le premier chapitre, il constate l’efficacité et la pertinence de l’avatar de Daniel Cohen et l’apport des remarques de celui de sa fille. Il fait l’expérience de la diversité des représentations visuelles. Certes certains passages semblent être l’intégration en l’état du texte de l’exposé, pour autant les dessins dépassent un simple état utilitaire ou fonctionnel, ou même celui de gag ajouté pour conserver artificiellement l’attention du lecteur. L’artiste fait usage de plusieurs modes narratifs. Le lecteur apprécie d’entrée de jeu de pouvoir accompagner ainsi le père et la fille. Cela apparaît comme une évidence de voir l’économiste faire son cours (sa fille a raison sur la nature de sa discussion) libéré des limites d’une salle de classe ou d’un amphithéâtre, pouvant voir ses propos illustrés par une reconstitution historique vivante, ou bien même se retrouver dans le passé à rencontrer d’autres économistes célèbres. Elle fait donc également usage de mises en situation à des époques différentes, aussi bien impersonnelles avec une foule d’anonymes, que des personnages historiques identifiés et nommés. Enfin, elle utilise différentes formes d’infographies, que ce soient des cartes géographiques, ou bien une sorte de jeu de l’oie. Ces différentes approches visuelles se complémentent et leur variété participe à maintenir l’attention du lecteur, et à offrir des points de vue diversifiés.


Suivant les explications données par le père à la fille, le lecteur découvre donc les neuf chapitres : I Genèse, II Prométhée libéré, III Prospérité et dépression, IV L’âge d’or, V Le nouveau capitalisme financier, VI La mondialisation, VII, La révolution numérique, VIII Le krach écologique, IX Le bonheur intérieur brut. Tout commence avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et ce constat qui fait rêver : avant l’agriculture et l’élevage, ces sociétés vivent dans l’abondance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous… Deux à quatre heures par jour !!! L’illustratrice se tient éloignée des images d’Épinal faussement nostalgique d’un passé fantasmé, mettant plutôt à profit les vestiges graphiques de l’époque (art pariétal ou décors de poterie), ou réalisant une forme de reconstitution historique avec des dessins simplifiés et expressifs, et la volonté de donner à voir ce que pouvait être le travail à l’époque. Puis vient la première théorie économique de l’ouvrage : la loi de Malthus, du nom de l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834). À nouveau, l’autrice conçoit des mises en scène imaginative pour exposer le lien entre la population et le volume de production nécessaire, allant d’un globe terrestre assailli de silhouettes humaines, à des cigognes bientôt au chômage.



L’exposé passe alors au processus de l’industrialisation, et fait appel à plusieurs économistes célèbres Adam Smith (1723-1790), Karl Marx (1818-1883), Joseph Schumpeter (1883-1950). Sont forcément cités la main invisible, le capital et le progrès technique. Par la suite, l’adaptatrice met également en scène Milton Friedman (1912-2006), Ben Bernanke (1953-), Jean Monnet (1888-1979), François Perroux (1903-1987), Jean Fourastié, économiste (1907-1990), Alfred Sauty, Bruno Latour (1947-2022). Elle fait appel à eux conformément à l’article originel, et aussi dans une perspective de commentaire et d’explication historique, avec une ressemblance satisfaisante pour que le lecteur les identifie sans difficulté. Bien évidemment, impossible de tenir à l’écart la naissance de l’ultralibéralisme et les chantres du libéralisme économique : le lecteur doit affronter Ronald Reagan (1911-2004) et Margaret Thatcher (1925-2013). Toujours servi par une narration visuelle riche et inventive, l’exposé entre dans l’ère du capitalisme financier, en intégrant le phénomène de transition démographique, passe au stade de la mondialisation, en évoquant les stratégies de production d’un pays pour se positionner par rapport aux autres, et le développement de l’Inde, de la Chine, du Japon.


Ayant survécu à la crise de vingt-neuf, ayant prospéré pendant les trente glorieuses, s’étant accroché à ce qu’il pouvait à l’ère de la mondialisation, voilà le lecteur arrivé au temps présent. S’il entretenait des doutes au début de sa lecture, la suite lui a permis d’acquérir des certitudes quant au placement idéologique des auteurs. Fort de cette compréhension, il peut porter un regard critique sur la présentation de ce qui se joue au temps présent, à l’heure de la révolution numérique. Il peut ainsi distinguer ce qui relève de l’analyse, et ce qui s’inscrit plus dans le jugement de valeur. Il peut être frappé par la pertinence de la prise de recul, par exemple : En termes économiques, on peut dire que la révolution numérique permet d’industrialiser la société postindustrielle. Une expression en apparence contradictoire qui permet de désigner le processus de rationalisation visant à réduire au maximum le coût de l’interaction entre les humains. Tout en confrontant ses convictions ou ses valeurs au point de vue sur la taylorisation de l’affect et sur les risques d’effondrement.


Accessible et passionnant de bout en bout : un tour de force. Un exposé formidable sur les mécanismes économiques à l’œuvre à l’échelle de l’humanité, une vulgarisation qui met à profit les possibilités extraordinaires de la bande dessinée pour remettre en perspective une succession d’analyses et de théories économiques, avec une vision humaniste affichée. Le lecteur en ressort avec une meilleure compréhension de l’histoire de l’économie, de ses théories appuyées sur le contexte économique de leur époque, et une vision plus juste de certains économistes. Qui aurait cru qu’Adam Smith soit l’auteur de la phrase suivante ? Aucune société ne peut prospérer et être heureuse dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable.



mardi 24 février 2026

La peau du lézard

Être bien, c’est souvent peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.


Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.



François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.


Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.



Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.


Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.



Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à sa personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.


Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.



lundi 23 février 2026

Les grandes batailles navales T11 Le Bismarck

L’histoire des affrontements relève parfois de cruelles désillusions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le onzième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant neuf chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Il y a d’abord un traité…, … Et puis une réalité, La guerre totale se fait aussi sur les mers, Un nouveau géant mais au pied d’argile, 1-0 La balle au centre, L’art de viser juste, Un jeu de cache-cache, Et au final le lion dévore l’aigle !, Le crépuscule des dieux.


Berlin, janvier 1991. Suite à l’invasion du Koweït par les forces irakiennes, l’opération Desert Storm, menée par les États-Unis est lancée dans la nuit du 17 janvier 1991. Une guerre suivie en direct à la télévision. En cette journée de janvier, ce sont les images d’un cuirassé qui alterne les bordées de 406mm et lancement de missiles Tomahawk, qui tournent en boucle. C’est le USS Missouri, l’un des derniers cuirassés au monde encore en activité. Affectueusement surnommé Big Mo, le cuirassé, lancé en 1944, déplace plus de 58.000 tonnes. Affalé dans son fauteuil, Ludovic Dekoning est en train de regarder les informations télévisées, pendant que son petit-fils joue à la guerre avec un casque sur la tête, un modèle réduit d’avion dans sa main droite, et celui du Bismarck dans la gauche. Le grand-père reconnaît immédiatement sa maquette, et la reprend des mains du garçon pour la replacer sur son étagère. Les souvenirs remontent.



En mai 1941… Ludovic Dekoning était matelot, technicien de pont à bord du Bismarck. Matelot breveté Ludovic Dekoning ! Il était fier ! Ils étaient quelque part dans les eaux glacées, aux limites de la banquise, entre les terres du Groenland et celles d’Islande. Le Bismarck avait appareillé deux jours plus tôt de Norvège avec le Prinz Eugen, un fier croiseur lourd. Ils avaient reçu la mission d’aller semer la pagaille dans l’Atlantique. Même si l’Europe était à genoux, que leur armée était aux portes de l’Union soviétique et qu’ils occupaient la moitié d’un pays comme la France, la guerre n’était pas finie. On ne sait trop comment, mais les Anglais leur sont rapidement tombés dessus. Au début, ça ne portait pas à conséquence, deux croiseurs qui prenaient garde à ne pas s’approcher d’eux et de leurs canons de 380. Mais le 24 au matin, la partition a changé : le Hood et le Prince of Wales sont entrés dans la danse ! Un croiseur de bataille et un cuirassé, deux titans des mers. Ils n’en menaient pas large… Les deux navires anglais tirent sur le cuirassé allemand qui encaisse les coups. Le Bismarck riposte et coule le HMS The Hood.


Le cuirassé de la mort !!! Hmm, hmm… En reprenant un peu de distance, quelle illustration de couverture !!! Quel navire ! Un cuirassé allemand mis en service le vingt-quatre août 1940, le plus grand navire allemand de la seconde guerre mondiale, deux cent cinquante mètres de long, 41.700 tonnes de déplacement, 50.300 tonnes de port en lourd, plus de deux mille hommes d’équipage, sans parler de ses canons. Il vient de participer à la bataille du détroit du Danemark, il a été pris en chasse et au final il est poursuivi par une trentaine de vaisseaux dont des cuirassés, des croiseurs de batailles, puis deux porte-avions, et des croiseurs lourds. L’horizon d’attente du lecteur est alimenté par ce bâtiment hors norme. L’auteur en a bien conscience : ce navire figure dans plus de trente pages de ce tome. Le lecteur se trouve aussi bien à bord avec le technicien de pont, qu’en pleine mer à contempler la silhouette du cuirassé, que dans les airs au milieu des avions en train de le survoler ou de lui tirer dessus. L’illustrateur s’en donne à cœur joie pour le représenter, soit en totalité en mettant en valeur sa longueur et sa masse, soit depuis le pont ou ses coursives pour donner à voir la masse monstrueuse de ses canons dont 8 de 380mm répartis dans quatre tourelles (A, B, C et D) dénommées Anton, Bruno, Caesar et Dora, le blindage de sa coque, ses gigantesques hélices et ses gouvernails, son fier pavillon, ses canots de sauvetage massifs également, jusqu’à ce qu’il coule à pic.



D’une manière inhabituelle pour cette série, le récit commence à une époque différente de celle de la bataille navale concernée : 1991. Le lecteur comprend bien que cette introduction de deux pages sert à présenter le personnage qui remplit le rôle de point de repère humain dans le récit, un matelot à bord du Bismarck. Il relève également la remarque sur l’un des derniers cuirassés au monde concernant l’USS Missouri. En lisant le dossier historique, le sens de cette remarque prend toute son ampleur, dans le paragraphe intitulé : Le crépuscule des dieux. L’auteur évoque le bombardement du port de Tarente en 1940, le désastre de Pearl Harbor en décembre 1941, les pertes du HMS Prince of Whales et du HMS Repulse, également en décembre 1941, la fin du Tirpitz ou encore des géants japonais Musashi et Yamato. Puis il mentionne les écrits de 1920 de l’Anglais John Fischer, marin émérite, et en 1921, les théories du général américain William Billy Mitchell mal accueillies après qu’il ait déclaré que l’état-major de la marine s’y connaît en aviation autant qu’un cochon en patinage. Delitte conclut par C’est donc les affres de la Seconde Guerre mondiale qui vont imposer une évidence : la suprématie des cuirassés sur les eaux est terminée et les engagements d’artillerie entre vaisseaux de surface appartiennent au passé. Un nouveau roi s’est emparé du trône, il se nomme porte-avions.


Le lecteur retrouve avec plaisir les caractéristiques graphiques de cet illustrateur : traits de contour acérés, visages expressifs et naturels, usages d’aplats de noir aux formes irrégulières et déchiquetées. Tout cela concourt à donner une sensation de réalité un peu râpeuse, transcrivant des conditions de vie dures et âpres, un environnement indifférent à la vie humaine, que ce soient les formes géométriques métalliques du Bismarck, la salle d’opérations du commandement de la marine britannique, on encore l’immensité des flots. Pour ces derniers, le lecteur peut voir l’agitation créée par les obus, par les mouvements des navires et leur étrave, ou bien la mer étale lors de survols par avion, ces dernières situations bénéficiant de deux dessins en double page en attaque nocturne. Il ressent la violence des impacts sur la structure du cuirassé qui essuie les tirs. Il s’est préparé à l’issue finale, et pour autant il sent l’émotion l’étreindre à la vue de ces trois cases contigües de la hauteur de la page. Comme à son habitude dans cette série, la coloriste utilise une palette de couleurs sombres et un peu ternes, qui ajoutent au sérieux du récit : elles n’accablent pas les personnages, tout en induisant qu’il ne peut pas y avoir de moment joyeux. Les seules lueurs orangées qui viennent apporter une touche plus claire correspondent aux éclats des détonations, soulignant ainsi leur violence.



Le lecteur passe ensuite au dossier historique. Comme pour les autres tomes de la série, ce dernier apporte de nombreuses informations de contexte dont l’inclusion dans la bande dessinée l’aurait rendue indigeste. Sont passés en revue le traité de Washington, signé en février 1922 (une tentative pour régulariser le tonnage total des flottes accordé à chaque État, au prorata, en particulier de leur territoire maritime, ainsi que leur déplacement et leur puissance de feu, mais il n’est pas demandé aux différents signataires de démanteler leur flotte dans l’immédiat pour se conformer au traité), la réalité des flottes en présence, l’art de tirer, et le sort des cuirassés. En fonction de ses connaissances préalables, le lecteur peut se retrouver passionné par les conséquences de la modernisation de l’artillerie et les performances grandissantes des canons, et la découverte de leur puissance réelle.


Comme à son habitude, l’auteur met en scène plusieurs points de vue humains très caractérisés de son récit, sans présence féminine. Ainsi le lecteur sait dès les premières pages que Ludovic Dekoning va survivre au coulage du Bismarck, un des rares rescapés d’un équipage de plus de deux milles hommes. Cela induit qu’il considère ses points de vue et ses répliques à l’aune de cette issue, ce qui colore également le positionnement de son camarade prénommé Adolf, entièrement acquis à l’idéologie nazie. Par effet miroir, le lecteur se trouve dans une forme d’opposition assez bizarre aux attaques britanniques, d’un côté parce qu’il connaît déjà le sort de ce cuirassé, de l’autre parce que les alliés deviennent les persécuteurs de marins qui ne font que leur travail, effectuant des attaques en masse sur un unique bâtiment. À nouveau, il n’y a pas de morale à cette bataille : les êtres humains sur ce navire subissent les conséquences des décisions d’autres êtres humains dans des salles d’opérations, les attaques des avions, les blessures causées par le métal déchiqueté, les noyades horribles, etc.


Dans ce tome, l’auteur donne au lecteur ce qu’il attend : la course-poursuite du cuirassé le Bismarck, par les Britanniques. Comme à son habitude, sa narration visuelle est impeccable sur le plan de la reconstitution, avec une ambiance dure et factuelle, mêlant scènes spectaculaires mettant en valeur les navires (et les avions) et dialogues entre hommes très humains. Le lecteur n’est pas près d’oublier la puissance massive du Bismarck, la situation des marins ne pouvant qu’effectuer leurs tâches sur ce bâtiment en pleine mer, et la traque sans merci organisée de main de maître par l’état-major britannique. Une réussite.



jeudi 19 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-4 millions de voix (3)

Comment tous les instituts de sondage ont pu se tromper à ce point ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2014). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par David Hirn et David Nouhaid pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Lundi neuf février 1998, la responsable d’un centre d’accueil pour enfants orphelins fait visiter son établissement à la maire de New York, Jessica Ruppert. Elle a honte de lui montrer leur centre dans cet état …Mais il leur a semblé important de ne rien lui cacher… De lui laisser voir comment ils fonctionnent au quotidien avec les restrictions budgétaires drastiques imposées par le maire précédent Gedeon Sikk. Ruppert demande s’ils ont cette fuite dans le toit depuis longtemps ? La directrice répond : Plus d’un an, madame, elle a fait établir plusieurs devis qu’elle a envoyés à son supérieur aux affaires sociales. Il lui a répondu que c’était au centre d’accueil d’assurer l’ensemble des frais avec le budget de fonctionnement qui leur a été alloué. Mais avec plus de 90.000 dollars de travaux, ils auraient dû sacrifier les médicaments des enfants psychotiques, les prothèses de des accidentés de la route qu’ils accueillent ou encore réduire de façon radicale le chauffage dans tout l’immeuble… Une autre solution aurait été de revoir à la baisse les salaires des éducateurs et des infirmières… qui sont très bien payés, il est vrai. Mais depuis que monsieur Sikk a fermé les unités de soin pour enfants sidéens et qu’il leur a imposé de s’occuper de ces gosses alors que ce n’était pas du tout leur rôle à l’origine… Oui, elle le reconnait… Elle a revu la grille de des salaires à la hausse… Parce qu’il était impératif que leurs rémunérations soient assez motivantes pour convaincre leurs employés de travailler ici… Ce qui n’a pas toujours suffi, malheureu… Elle s’interrompt, la maire ne l’écoute plus.



Dans une chambre, Jessica Ruppert vient de reconnaître Amy assise sur le lit du bas de lits superposés. Elle est surprise de ne pas avoir été informée de la présence de la fillette ici. La directrice explique que quand la télé a révélé dans quelles conditions elle vivait à l’hôpital Bellevue, son juge de tutelle l’a envoyée dans un endroit mieux adapté. Malheureusement pour elle, l’endroit mieux adapté était le présent centre d’accueil. La maire trouve qu’Amy n’a pas l’air dans son état normal. La directrice répond que c’est une enfant très vive, tout le monde a pu s’en rendre compte lors de son apparition aux côtés de la maire. Malgré son handicap, elle pourrait avoir une vie presque normale, mais pour ça, elle aurait besoin de stimulations permanentes afin de ne pas régresser, comme c’est le cas ici… Ruppert s’étonne que le centre n’ait pas assez de personnel qualifié pour lui offrir cela… Elle demande directement à Amy si elle la reconnaît, mais la demoiselle reste muette. La maire souhaite savoir ce qu’on pourrait faire…


C’est toujours la même chose et c’est de la bonne. Tout simplement, le lecteur souhaite savoir ce qu’il va arriver, et passer plus de temps avec les personnages. On peut le dire : Contrat rempli pour les auteurs. Avec un peu plus de détails : Joshua Logan est en prison, il est soutenu par son épouse et par un couple homosexuel, l’un son avocat, l’autre le compagnon de l’avocat et journaliste. Plus ils en découvrent, plus ils se retrouvent dans des impasses, ou face à des témoignages qui incriminent encore plus leur client. La jeune Amy et la maire Jessica Ruppert, dans lesquelles le lecteur s’est investi dans le cycle I, poursuivent leur petit bonhomme de chemin, sans reprendre un premier rôle. Lucy Bulmer, jeune étudiante, et Domenico Coracci, jeune responsable dans le crime organisé, apprennent à se connaître, bien que leurs origines les aient placés dans des positions antagonistes irréconciliables. Place également à la nouvelle sensation politique montante… Ah non, pardon, à un politicien qui semble juste honnête, même s’il a été avocat par le passé, conscient que l’une de ses prises de positions lui a fait perdre la course aux élections de mi-mandat, pour le poste de gouverneur. Et puis il y a l’immarcescible Angelo Frazzy, haut responsable du crime organisé, bien implanté dans la société civile respectable, et soumis à une pression qui finit par l’atteindre.



Une première séquence de trois pages pour expliquer comment Jessica Ruppert en est venue à prendre en charge la jeune Amy. Le coloriste sait mettre en œuvre une palette déprimante, couleurs trop grises, ou lumière trop vive, il ne fait pas bon vivre dans ce centre pour enfants orphelins. Dans la première page, le dessinateur choisit des angles de vue inattendus qui accentuent un environnement insalubre, presque sordide, en aucune manière propice à l’épanouissement d’enfants. Les cases de la deuxième page mettent en avant des couloirs aux murs détériorés par l’humidité, avec une absence d’êtres vivants, puis les tubulures en aciers des lits superposés, des matelas trop minces, à nouveau rien d’accueillant. La troisième page se focalise alors sur Jessica Ruppert et sur Amy, la première semblant littéralement irradier sollicitude et empathie. Le lecteur se rend compte que le discours de la directrice du centre s’inscrit dans un registre factuel, sans misérabilisme, sans hargne. Elle explique comment le budget alloué au centre par la précédente administration municipale la contraint à faire des choix, à privilégier certaines dimensions de l’accueil des enfants, aux dépens d’autres besoins tout aussi vitaux. Une démonstration implacable et accablante d’une organisation systémique faisant porter la culpabilité des manquements sur la directrice, à qui les moyens alloués ne lui permettent pas d’assurer les prestations indispensables. Échec assuré, souffrance des enfants, souffrance des adultes ne pouvant pas assurer leur mission, fonctionnement défaillant banalisé et intégré par ses acteurs.


Dans la séquence suivante, le lecteur retrouve le fil conducteur du cycle : l’avocat Cyrus Chapelle et le journaliste Adam Füreman essayent de reconstituer les faits précédant la tuerie du quatre novembre 1997. Le lecteur sait pertinemment ce qui s’est passé, puisqu’il y a assisté dans le cycle I, et il ne peut pas croire qu’il soit si difficile que ça de les reconstituer a posteriori. L’interrogatoire tout en douceur d’Amy lui déchire le cœur, entre l’enjeu de son témoignage pour Joshua Logan, les questions mal formulées qui aboutissent à des réponses mal interprétées, un gâchis. La narration visuelle est impeccable, entre les gestes vifs de l’enfant, la douceur et la bienveillance de Cyrus Chapelle, la forme de douceur différente exprimée par le visage de Lou Mac Arthur également animé par un souci de vérité, et les violents flashs de souvenirs d’une lumière éclatante. L’artiste a conçu une prise de vues bien construites, donnant vie à cet échange de questions et de réponses, de manière bien plus élaborée qu’une pauvre alternance de champs et de contrechamps. Et en même temps, les auteurs sèment le doute sur la bonne foi du candidat au poste de gouverneur, sur de possibles intentions cachées. Du coup, le lecteur projette des motivations nocives derrière ses manières doucereuses de converser avec Jessica Ruppert, aggravées par une fausse modestie.



Dans la suite, les auteurs se montrent aussi excellents dans les relations interpersonnelles, que la vérité des personnages. Le lecteur garde longtemps à l’esprit la promesse de Lucy Bulmer d’une relation sexuelle avec Domenico Coracci en échange de sa présence à la discussion publique du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’état de New York. Il voit une jeune femme aux convictions morales et politiques chevillées au corps, un jeune adulte particulièrement complexé derrière une façade d’assurance, les sentiments timides de l’un se fracassant contre le comportement pragmatique de l’autre : du grand art. il voit littéralement comment les événements mettent à jour les émotions du jeune homme, et comment celles-ci font évoluer ses convictions issues de son parcours de vie, de son milieu socioculturel. Un tour de force narratif.


Dans un registre tout aussi impressionnant, les auteurs racontent de front la rencontre du candidat Lou Mac Arthur avec le public, son discours exposant au grand jour ses convictions personnelles et ses réponses aux questions du public. À nouveau, un moment de narration visuelle d’une qualité remarquable : montrer un politicien sur une scène derrière un pupitre et le rendre intéressant sur le plan graphique. Le dessinateur le fait avec élégance et rigueur, alors que le discours s’avère dense et long. Le scénariste fait également preuve de son courage, en rédigeant un discours dépassant les lieux communs et les phrases creuses : le candidat évoque ses convictions profondes sur la méthode de gouverner pour le peuple, pour améliorer la vie des gens. Il ne s’agit pas d’une méthode révolutionnaire ou manipulatrice, peut-être un peu simple avec une approche démagogique. La qualité de la narration conduit le lecteur a penser que cet homme politique parle avec son cœur, ou tout du moins avec une vraie sincérité, ce qui place cette séquence bien au-dessus d’un point de passage aussi obligé qu’artificiel. Et l’intrigue reprend le dessus : les résultats de l’élection, la dégradation de la situation de Joshua Logan en prison, l’agression brutale et sadique subie par un personnage, faisant écho à celle perpétrée contre Cyrus Chapelle. Une horreur, que le lecteur ressent profondément.


Une intrigue qui roule toute seule, des personnages qu’il tarde au lecteur de retrouver, une nouvelle élection, et une vérité qui se dérobe toujours plus, au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Chaque séquence constitue une preuve par l’exemple du talent de conteur du dessinateur, rendant chaque scène visuellement intéressante, qu’il s’agisse d’un accident, d’un interrogatoire statique, ou d’un discours tout aussi statique. Un scénariste qui maîtrise le rythme et la structure de son intrigue et qui va plus loin que les lieux communs attendus et insipides sur la politique et les politiciens. Comme Lucy Bulmer, le lecteur veut y croire. Des touches d’humour discrètes et portées par une belle sensibilité, sans oublier une dimension critique ironique. Que s’est-il passé Léo ? Comme tous les instituts de sondage ont-ils pu se tromper à ce point ?



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mardi 17 février 2026

Cintré(e)

Pauvre fou. Car tout ceci n’était qu’illusion. Et faux-semblant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Luc Loyer pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif de l’auteur évoquant le fait que cette histoire s’inspire de faits réels, le sacerdoce des artistes qui déposent chaque jour sur leurs tables à dessin, leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes.


Il y a quelques années, un enterrement. Il fait nuit. Le téléphone sonne. Strident. L’auteur est tiré de son sommeil. Groggy. On lui apprend que sa nièce est décédée. Qu’elle s’est suicidée. On ne sait pas pourquoi. Vingt-deux ans. Elle en avait marre de la vie. Fatiguée. Une histoire d’amour tragique. Sans doute. Il dit qu’il va remonter dans le nord. À Hénin-Beaumont. Qu’il verra son frère. Sa femme. Il dit qu’il sera là très vite. Pour l’enterrement. Il raccroche. Il fait nuit noire. Il pleure. Mais les larmes sont vaines. Le drame s’est joué. Aucun mot, aucun dessin ne pourront décrire le chagrin d’un père. La douleur de son frère. Sa rage aussi. Le voilà donc à sept cents bornes de chez lui, son gros fondement d’obèse sur un banc de messe. Écoutant le remplaçant du prêtre. Oui, le véritable curé n’a pas pu venir. Trop occupé. Manque de personnel… De fait, c’est ce monsieur, une sorte de super catholique, qui fait l’homélie. Touchante d’ailleurs. Des larmes ruissellent sur ses joues… Il fait nuit noire. Et la famille pleure… Spectateurs impuissants de l’épilogue d’un drame qui vient de se jouer. C’est donc au rythme d’une marche funèbre de Mozart, diffusée en deux fois vingt-cinq watts, que débute cette histoire… Et par l’enterrement d’une petite fleur. Et c’est donc à elle que l’auteur dédie cette histoire. Petite fleur. Car sans le savoir, et au-delà de toute sa tristesse, elle venait de bouleverser sa vie.



Liaison fatale. L’auteur sort du kébabier avec une boisson chaude et un sandwich qu’il consomme en marchant dans le froid de l’hiver. Il arrive à son rendez-vous galant, dans un véhicule utilitaire sport, avec une belle blonde. Ils discutent. Elle lui demande d’être réaliste : Rien que la voiture dans laquelle ils se trouvent, elle vaut quasiment des années de son salaire. Son mari à elle est allé l’acheter en Allemagne. Et comme elle n’a pas de besoin d’argent, elle peut accorder du temps à Jean-Luc. Il le reconnaît, mais ce qu’il aimerait c’est pouvoir faire des choses avec elle, avoir des journées… Elle l’interrompt : ils en ont déjà parlé cent fois, elle aussi l’aime ; mais elle ne va pas quitter son mari pour une vie sans lendemain. Elle imagine d’ici la tête des clients de l’agence immobilière qui découvriront que la femme du gérant s’est tirée avec un artiste local qui bosse dans Tourniquet Magazine. Elle le réconforte en lui demandant ne pas faire sa mauvaise tête : il sait qu’elle plaisante. Elle ajoute que lui la fait rêver avec ses histoires, ses dessins. Et puis, eux deux, c’est pas pareil. Elle sait ce qu’il aime, dit-elle en approchant sa main de la fermeture de sa braguette. En réaction, il sort de la voiture, fâché, lui disant que c’est fini.


Quelle étrange couverture avec ce visage de jeune femme exaltée et exultant, à la peau bleue, et le reflet du visage d’un homme exprimant la surprise, avec un titre peu explicite en orange. Le lecteur se plonge dans le texte introductif et il comprend qu’il s’agit d’un ouvrage à haute teneur biographique, les noms et des situations ayant été modifiés pour préserver l’intimité et la dignité des personnes. Il relève également que l’auteur dédie cette histoire à ses amis artistes, qui chaque jour déposent sur leurs tables à dessins leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. À ces auteur(e)s qui n’ont qu’une obsession : réinventer leurs vies ou des vies. Ceux qui couchent leurs états d’âme sur le papier, animés par de purs instincts de survie. Il remarque également que l’artiste opte pour un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification dans les formes humaines, les visages, et qu’il privilégie régulièrement les personnages à l’environnement dans lequel ils évoluent. Pour autant, il prend bien soin de d’installer chaque scène dans son décor en ouverture, il intègre des accessoires du quotidien. Le lecteur remarque que chaque personnage dispose d’une morphologie propre, allant de l’obésité pour le narrateur à la maigreur maladive pour la jeune femme, de tenues vestimentaires en phase avec sa position sociale et son positionnement économique.



Le récit s’ouvre avec une séquence de cinq pages consacrées à une cérémonie d’enterrement, celui de la nièce du narrateur. Ce dernier raconte son récit sans préciser aucun nom : ni celui du personnage principal, ni celui de la jeune femme, ou de son amante ou de son meilleur ami qui est scénariste. Par effet d’assimilation, le lecteur a tôt fait de surnommer le narrateur avec le prénom de l’auteur, de penser à la jeune femme sous le nom de Elle, au meilleur ami en l’appelant par sa fonction Scénariste, etc. L’enterrement s’avère touchant, plus par sa dimension pragmatique que par les émotions associées au deuil. La simplicité ou l’évidence des dessins raconte la scène dans tout ce qu’elle a de concret, avec une belle représentation détaillée de l’architecture de l’église. Le constat relatif à l’absence de prêtre faute de moyens humains apparaît comme une forme de résignation : manque de personnel, remplaçant compétent dans le registre de l’émotion, moins sur le plan pratique (il n’arrive pas à enclencher la musique du premier coup), ce qui fait ressortir une forme de manque de considération pour la défunte, une cérémonie impersonnelle et à coût réduit. Le lecteur y voit un jugement de valeur sur l’importance très relative donnée à l’individu dans la société, aux automatismes sociaux sans considération personnalisée. Il suppose que ce choix de chapitre introductif apporte un éclairage sur ce qui va suivre.


Sans a priori particulier, le lecteur entame cette tranche de vie. Il fait connaissance avec l’avatar de l’auteur : un homme rondouillard, vraisemblablement quadragénaire, même si son âge n’est jamais précisé, en se basant sur le fait qu’il pourrait presque être le père de Elle. Il porte quasiment la même tenue du début à la fin, ce qui est cohérent avec son manque de moyens, des vêtements amples et informes, masquant pour partie son obésité, ou tout du moins l’atténuant, la majorité du temps avec un bonnet sur la tête, et sa barbe qui lui mange ou lui masque la partie inférieure du visage. Ses yeux sont la plupart du temps réduit à deux points, avec un visage expressif. Il se rend à son rendez-vous galant avec la femme du gérant de l’agence immobilière, celle-ci étant pleine de vie, et sûre d’elle, plutôt agréable même si le rendez-vous se déroule mal. Le lecteur suit Jean-Luc dans chaque séquence, rencontrant avec lui d’autres personnages souvent banals et ordinaires, toujours avec une personnalité qui transparaît : le boucher (artiste très particulier), une première responsable éditoriale, une seconde, chacune avec son approche personnelle, la logeuse, le meilleur ami de l’auteur, qui est scénariste et un peu sans-gêne, des réfugiés à Sangatte et des membres d’une association humanitaire, un monsieur qui promène son chien la nuit… Et enfin en page cinquante-et-un, la demoiselle figurant sur la couverture. Une distribution de personnages attachants, émouvants, humains, normaux et uniques.



Mine de rien, le récit emmène le lecteur dans des endroits variés : une église, un parking pour voitures offrant une vue panoramique sur la ville, une boucherie, un appartement de célibataire, les locaux d’une maison d’édition jeunesse, un TGV se rendant à Calais et retour, un camp de migrants à Sangatte et les locaux d’une association préparant deux cents repas deux fois par jour (avec corvée d’épluchage de patates), un fleuriste, un pont propice au suicide, une société de graphisme publicitaire, une autre église, et même une grande terrasse de café, un port de plaisance, et un centre médico-psychologique. Le lecteur se laisse gagner par cette petite vie chiche et tranquille, par cette relation difficile entre un artiste sans succès et une jeune femme avec des problèmes de cafetière (des troubles psychologiques). Il ressent l’attachement un peu protecteur de Jean-Luc pour elle, ainsi que ses tâtonnements bienveillants pour la soutenir, lui offrir un cadre accueillant et structuré. Il est sensible à leur cheminement pour apprendre à se connaître dans cette relation asymétrique.


Ayant lu l’introduction, le lecteur se montre attentif aux éléments qui relèvent du métier d’artiste, de créateur. À l’évidence, les boulots alimentaires de Jean-Luc, sa démarche pour réaliser un roman graphique avec son ami scénariste, et pour essayer d’intéresser un éditeur. La manière dont il met à profit ce talent pour venir en aide à Elle. En périphérie, il voit comment l’ami scénariste se nourrit de nouvelles relations amoureuses, il découvre une sensibilité artistique inattendue chez le boucher à la forme d’expression très personnelle. Il sourit lorsque Jean-Luc donne des conseils à Elle sur la nécessité de se faire payer pour chaque travail. Il se dit que l’histoire du monsieur avec le chien peut s’appliquer à n’importe quel artiste : Un type un jour a voulu s’envoler. Il était persuadé d’avoir inventé une machine volante qui allait changer l’histoire de l’humanité. Il a hésité, testé ses liens, fait une prière. Re-testé ses liens, refait une prière et… Il a bondi dans le vide, tel un ange de carton ! C’était magnifique ! Le lecteur éprouve également un pincement au cœur lorsqu’il s’agit de trouver un éditeur pour publier une bande dessinée, ainsi que le caractère arbitrairement aléatoire de sa réception, de ses interprétations. Puis il repense à la scène introductive, à la motivation intime qu’elle met en lumière chez Jean-Luc, et aussi qu’au final chaque individu vit sa vie à sa manière, soumis aux aléas tout aussi arbitraires de la vie.


Une bande dessinée étrangement placide, évoquant une forme de résignation plus que d’acceptation. Une narration visuelle à base de dessins qui peuvent parfois sembler simpliste, tout en racontant l’histoire avec efficacité et émotions, ce qui constitue une belle réussite. Une tranche de vie banale d’un artiste graphique, faisant son possible pour créer et trouver un compromis satisfaisant sur le plan économique. L’histoire d’une rencontre entre cet homme en surpoids et une jeune femme fofolle (cintrée) parfois imprévisible et souvent ingérable. Une histoire d’amitié totalement personnelle et émouvante. Une bande dessinée peu commune, sans effets de manche, sans tambour, ni trompette. Touchant.



lundi 16 février 2026

Des Lendemains sans nuages

Il faut produire, produire sans cesse, c’est ça la clé du succès.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Fabien Vehlmann pour le scénario, par Ralph Meyer et Bruno Gazzotti pour les dessins, avec une mise en couleurs de Bernard Devillers. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il a été réédité en 2009 dans la collection Signé, de l’éditeur Le Lombard.


La manière dont F.G. Wilson a asservi le monde a été des plus insidieuses. Il ne s’est pas imposé par un coup d’état. Il n’a pas non plus été élu, à vrai dire. Wilson n’est même pas un homme politique. C’est un marchand. Et c’est librement que les citoyens ont choisi d’adhérer au confort technologique qu’il proposait : prothèses biomécaniques, organes synthétiques… Wilson a lui-même déjà 115 ans et pas une ride. Qui refuserait cette forme d’immortalité ? Quand Technolab a lancé l’implant cérébral, une organi-puce optimisant les capacités physiques et mentales, nul n’aurait songé à s’en priver. On les pose maintenant dès la naissance, dans le monde entier. Et quoi de plus naturel que cet implant comporte une clause neuronale interdisant à son porteur de nuire à F.G. Wilson ? Voilà comment il est devenu impossible de contredire ses décisions. Voilà comment les citoyens ont créé un tyran à leur mesure : immortel et omnipotent. Nolan Ska va pourtant tenter de changer le cours de l’histoire. Il est ingénieur. Ses recherches clandestines vont lui permettre d’être le premier homme à remonter le temps.



Nolan Ska se retrouve dans le passé : il doit retrouver Wilson, pas pour le tuer, son implant cérébral le lui interdit. Mais il a soigneusement étudié les archives de Technolab et il a appris que Wilson n’avait pas toujours rêvé d’être marchand. Sa première passion était l’écriture. Il était doué et il aurait pu devenir un écrivain célèbre si un incident imprévisible n’en avait décidé autrement. Le 12 mai, au café Paris, Wilson se fait voler l’unique manuscrit de son premier roman. Sans le sou, découragé par ce vol, il abandonnera l’écriture et sera engagé comme comptable chez Technolab, jeune firme dont il gravira tous les échelons. Nolan Ska est arrivé devant le café en question, juste au bon moment, et il stoppe le voleur, récupérant ainsi le manuscrit, et faisant la connaissance du jeune Wilson. Il l’aide à ramasser les pages éparpillées par terre, et il découvre des phrases bourrées de fautes et sans imagination.


Dès le départ, le récit s’inscrit à mi-chemin dans deux genres littéraires, majoritairement la science-fiction, avec une touche d’anticipation par moment. En surface, il s’agit d’une histoire de voyage dans le temps. Cet aspect est réglé en trois coups de cuillère à pot : en trois cases littéralement. Les dessins montrent un personnage en train de bricoler dans son atelier, vraisemblablement en sous-sol de son pavillon et c’est parti, aucune tentative de techno-charabia, direct dans le cœur du récit. Le lecteur remarque ensuite que Wilson a écrit son premier roman avec un stylo sur des feuilles de papier, et par la suite Ska utilise un ordinateur portable. Visiblement Internet n’est pas encore omniprésent, ni même les téléphones portables dans ce passé du récit, ce qui est cohérent avec le fait que cette bande dessinée date de 2001. Ensuite, les auteurs vont raconter la relation entre l’aspirant écrivain et celui qui devient son mentor et son prête-plume, ainsi que plusieurs histoires que ce dernier écrit pour son protégé. Ainsi le lecteur découvre six nouvelles de science-fiction, écrites par quelqu’un qui vient du futur : La méthode 100% décrivant une prison parfaite, Le big flush racontant une intervention dans les égouts peu de temps avant la mi-temps du Super Bowl, Le jour des morts avec l’unique employé gérant une station spatiale, Un homme pressé mettant en scène un individu au métabolisme augmenté par les médicaments, Le jugement de Salomon sur un enfant génétiquement modifié, Space Conquest II pour une partie décisive de jeux vidéo en ligne.



Le lecteur comprend qu’il plonge dans une bande dessinée à sketchs, sur une trame générale, la transition entre chaque nouvelle se faisant par une courte scène mettant en scène l’évolution de la relation entre F.G. Wilson et son prête-plume, avec l’attente de savoir si l’avenir totalitaire sous le joug de la technologie de Technolab sera évité. Les crédits de l’album ne précisent pas si les deux dessinateurs ont travaillé à quatre mains sur chaque planche, ou s’il y a eu répartition des planches, l’un réalisant celles consacrées à Wilson et Ska, l’autre les histoires dans l’histoire. Quoi qu’il en soit, les planches de ces deux fils narratifs distincts présentent de fortes similarités graphiques, les auteurs ayant choisi de les montrer sur un plan quasi identique. Cette sensation est renforcée par la palette de couleurs utilisée, sans solution de continuité entre les différentes réalités, sans usage de couleurs plus claires ou brillantes pour la fiction dans la fiction par exemple. Cela induit une forme de même niveau d’existence pour les deux, rappelant au lecteur qu’il s’agit de fictions à part égale, sans hiérarchisation entre l’une et l’autre.


La couverture constitue une belle illustration, laissant à penser qu’un jeune homme admire le talent d’écrivain d’un homme plus âgé, imaginant des récits de science-fiction, entre voyage spatial et conquête par une flotte imposante, une sorte d’hommage à l’écriture et à la science-fiction expansionniste des années 1950 et 1960. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail, et une approche réaliste. Les artistes jouent discrètement sur les ombres portées et le délié des traits de contour pour apporter de la souplesse et de la vie dans les dessins. Dans la première scène, le lecteur peut voir une architecture futuriste dans les formes étonnantes des immeubles, un urbanisme faisant la part belle aux larges avenues, et une technologie de science-fiction proche du bricolage pour la machine à remonter le temps. Par la suite, les artistes créent d’autres décors et accessoires typiques de ce genre littéraire avec des touches originales qui les élèvent au-dessus de décors en carton-pâte génériques : la vue d’ensemble de la prison au beau milieu d’une zone désertique, l’aéroglisseur pour se déplacer dans les émissaires des égouts, un navire spatial et une base spatiale, la flotte de conquête dans la dernière histoire, etc.



Au temps présent du récit (enfin dans le passé… C’est-à-dire probablement au tout début des années 2000), les dessinateurs représentent un quotidien banal, pas encore envahi par la technologie d’Internet, sans téléphones portables. Le lecteur peut reconnaître un café parisien. Wilson et Ska sont reçus dans un bureau à l’ancienne chez l’éditeur Metropolis. Au départ et pendant un certain temps, l’écrivain en herbe habite dans un appartement mansardé de type chambre de bonne avec un vieux plancher. Alors qu’il commence à gagner de l’argent, ses finances lui permettent de s’offrir un séjour dans un relais château. La dernière séquence montre une magnifique villa avec piscine le temps d’une page. Il se dégage de ces passages une forme de dénuement matériel associé à l’artiste sans le sou, une sorte de banalité évoquant la mythologie de l’artiste fauché de la fin du dix-neuvième siècle, alors que les écrits (livres et scénarios) de Wilson rencontrent un succès grandissant. Cela peut évoquer un autre postulat : Que se serait-il passé si Adolf Hitler avait poursuivi ses velléités de devenir un artiste peintre ?


D’un côté, l’évolution de l’intrigue en toile de fonds peut sembler très linéaire et prévisible, c’est-à-dire les répercussions du succès grandissant des œuvres du prête-plume. De l’autre côté, chaque nouvelle de science-fiction est divertissante pour elle-même, avec une chute de type justice poétique bien trouvée. Et à chaque fois une scène d’une ou deux pages revient sur la relation entre Wilson et Ska montrant la montée du succès et le sacrifice du prête-plume. En y repensant avec un peu de recul, le lecteur se dit que la notion de prison dont on ne peut s’échapper décrite dans La méthode 100% se transpose directement à la situation de Nolan Ska : il est devenu celui qui écrit à la place de Wilson, une fonction dont il ne peut s’échapper. Il est possible d’établir un parallèle de même nature avec la deuxième nouvelle, Wilson se conduisant comme un enfant gâté vis-à-vis de Ska. Pareil avec la troisième où Ska se trouve condamné à produire toujours plus de récits, jusqu’à ce que la mort vienne le délivrer de ce calvaire, sans que lui-même n’ait conscience de ce processus. Il en va de même avec les nouvelles suivantes qui relèvent autant d’une transposition fictive de ce dont Nolan Ska a pu être témoin ou qu’il a lu dans des livres d’histoire et qui deviennent des récits de science-fiction maintenant qu’il vit dans le passé, que d’histoires avec une chute qui s’applique à sa propre situation. Cela produit un deuxième effet de mise en abîme. Les auteurs mettent en scène un écrivain (Nolan Ska) parlant ainsi de leur propre art, et les histoires dans l’histoire (les nouvelles de science-fiction) constituent une réflexion partielle de la propre situation de cet écrivain fictif, agissant comme un miroir partiel.


De prime abord, une bande dessinée bien faite : une narration visuelle solide qui assume ses références, et une suite d’histoires courtes de science-fiction avec un entracte suivant la vie de l’écrivain qui agit comme prête-plume pour un jeune homme. Le lecteur apprécie pour elles-mêmes les histoires courtes et s’attache à cet étrange duo, espérant que Nolan Ska pourra atteindre son objectif altruiste. Il se rend progressivement compte du jeu de miroir entre le thème de chaque nouvelle et la situation dans laquelle se trouve Ska, et il prend la mesure de la conclusion de ce fil narratif directeur qui se conclut par : L’humanité n’aura que ce qu’elle mérite…