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mercredi 20 mai 2026

Eyes without a face

Ils arrivent quand les fameux contrats ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Marie Baudet pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-sept planches de bande dessinée. Cette autrice a également réalisé L’amour, après (2023) avec Baptiste Sornin, et Criticopolis (2026).


Le Balto, un bar de village faisant face à une boutique de location de skis, tous deux noyés dans la brume au milieu des montagnes. Dans le bar, à la radio, Billy Idol, le morceau Eyes without a face. Un homme moustachu nettoie la tireuse à bière tandis qu’une main tenant un verre de scotch vide vient taper sur le comptoir. Le client aux lunettes de soleil indique qu’il souhaite le double. Cela ne provoque aucune réaction de la part des quelques habitués présents. Puis dehors devant le bar, assis dans sa voiture, porte ouverte, l’homme dit au téléphone à sa mère, qu’il est pris dans les embouteillages et aura du retard, qu’ils peuvent commencer sans lui. Ensuite Sylvain Fardot envoie un message à son agent Jean-Louis disant que suite à l’éviction il a besoin de faire un break. Il reprend alors la conduite sur une route de moyenne montagne, traversant une forêt de sapins, avec les monts enneigés dans la perspective. Dans leur maison, la mère et le père sont installés sur le canapé en train de regarder la télé, pendant que leur fille fait des étirements derrière, avec sa propre fille en train de jouer avec des cubes. Tout en caressant son chien, la mère annonce à sa fille que Sylvain arrive, qu’il a eu des bouchons à Lourdes apparemment. Stéphanie Fardot rétorque du tac au tac qu’il est toujours à faire son intéressant : gna gna gna il vit à Paris, Gna gna gna son burnout, Gna gna gna, ses graines de chia, déjà petit il avait fait exprès d’être gaucher. Ses parents lui demandent de se taire et de les laisser regarder leur jeu. Elle continue : s’il lui refait le coup de l’éducation positive, elle lui en colle une.



Sylvain Fardot entre dans la pièce avec une valise à la main droite et un sac dans l’autre. Sa mère l’accueille avec le surnom de Bichon maltais, sa sœur en pointant du doigt qu’il fait son intéressant. Sa mère observe qu’il fait une drôle de tête. Il explique que la production a fait mourir son personnage dans un crash d’avion au triangle des Bermudes. Il ajoute qu’il croit que cette fois-ci, il est vraiment viré de la série pour de bon. Il répond à sa mère qu’il a pris trois comprimés d’Euphytose pour se calmer. Sa mère demande au père d’apporter le Xanax pour leur fils, et elle le réconforte en lui disant qu’elle va lui faire un bon chocolat chaud. Quelques temps plus tard, il est affalé sur le canapé avec un paquet de gâteaux à portée de main, et le Télé Poche qui titre : Sylvain Fardot, évincé de la série Un si beau bonheur. Sa sœur est en train de passer l’aspirateur et elle lui demande de bouger. Il se lève agacé en lui disant qu’il la laisse faire ses petites affaires. Elle lui rétorque qu’avec ce genre de remarques, il est gonflé d’aller parler de charge mentale sur les plateaux TV. Il lui rappelle qu’elle sait très bien que depuis son burnout d’il y a deux ans, il a des séquelles, il est en incapacité motrice de faire le ménage.


Le lecteur identifie sans peine la référence du titre : la chanson Eyes without a face, écrite et interprété par Billy Idol, coécrite par Steve Stevens, extraite de l’album Rebel Yell sorti en 1984, inspirée par le film Les yeux sans visage (1960) réalisé par Georges Franju (1912-1987). S’il a lu le précédent album de la bédéaste, il retrouve ce parti pris qui peut déconcerter au début : dessiner des visages dépourvus de traits, c’est-à-dire sans bouche, sans nez, et sans yeux, finalement le contraire du titre de la chanson, plutôt des visages sans yeux. En fonction de sa sensibilité propre, il peut trouver que cet artifice met les personnages à distance, puisque leur visage n’exprime rien, faute de traits. Ou au contraire que ce mode de représentation rend visible le fait qu’on ne sait jamais vraiment ce que pense autrui. Parmi les présupposés de l’existence qu’il n’est pas possible de vérifier, se trouve celui qui veut que dans l’esprit de chaque être humain se déroule une vie intérieure similaire à la sienne, que chaque individu fonctionne sur le principe de pensées personnelles, de mécanismes de réflexion, de mémoire, de sensations et d’émotions. Que ces principes sont universels à l’échelle de l’humanité, avec des degrés plus ou moins prononcés pour l’un ou l’autre en fonction de sa biologie et de son histoire personnelle, tout en étant bel et bien présent, au cœur du fonctionnement de chaque esprit.



Deuxième caractéristique prononcée de ce récit : la rapidité de sa lecture. Il se passe peu de choses, les événements relèvent d’une grande banalité, il y a peu de personnages, et sa dynamique repose sur la crise personnelle de cet acteur qui n’a plus d’emploi après la mort du personnage qu’il incarnait dans une série. D’un côté, le lecteur ressent un minimum de compassion pour la détresse de cet individu ; de l’autre côté il se donne des airs qui le rendent imbuvable. La scénariste joue avec le présupposé classique qui veut que le personnage principal soit le héros du récit, pas forcément un individu courageux ou costaud ou méritoire, mais une personne qui inspire la sympathie d’une manière ou d’une autre. Or le lecteur le regarde agir, comment il se comporte, et… Dans la première séquence, celle dans le bar, les dessins transcrivent la sensation de décalage : cet individu avec ses lunettes de soleil et son long manteau avec col en moumoute, par rapport à des petits rien comme le torchon blanc avec des bandes rouges, les pulls de montagne, les réclames sans âge, le magnétophone à cassette pour diffuser la musique, les habitués en train de taper le carton. Il y a un décalage. Sylvain semble dramatiser la situation en tapant son verre sur le comptoir, en répétant par trois fois un juron à haute voix, en se retournant pour jeter un coup d’œil à la salle. Le lecteur hésite entre un mal-être intense, et une façon maladroite d’essayer d’attirer l’attention. Le dessin en pleine page dans lequel Sylvain s’encadre dans la porte d’entrée et marque une pause, entretient le doute, en comparaison avec la banalité peut-être affligeante, en tout cas authentique, du comportement des parents, des personnes âgées, et de sa sœur. La mention de trois comprimés d’Euphytose établit clairement le degré de déprime, avec une dérision patente.


La dessinatrice sait ainsi donner des informations claires par le comportement et le langage corporel des personnages, à commencer par Sylvain. Son allure mollassonne, sa propension à rechercher et retrouver des sensations douillettes comme se vautrer dans le canapé, se mettre sous la couette pour manger des Chocapic dans un bol à son nom en regardant le clip de la chanson, se promener sans hâte dans un chemin de forêt, regarder par la fenêtre pour laisser son regard se perdre, contempler le lent mouvement des bulles dans une lampe à lave, s’enfermer dans la salle de bains, se remettre sous la couette, etc. À la vue de ces comportements, le lecteur ressent toute la déprime qui l’habite. La narration visuelle raconte également les réactions des personnes qu’il côtoie, et montre les différents environnements. En surface, les dessins semblent doux, simplifiés, superficiels, un peu comme vu par les yeux d’un personnage anesthésié par sa déprime. Toutefois, le lecteur ressent les bienfaits du dépaysement, de la balade : l’arrêt dans un troquet banal où on est sûr de ce qu’on y trouvera, la sensation des grands sapins et de la balade en montagne, la présence immuable des sommets enneigés, le sanctuaire inviolable de la salle de bains, le caractère impersonnel et fonctionnel des allées d’un supermarché, etc. L’artiste sait rendre avec force et conviction la familiarité de ces lieux, leur caractère pérenne et rassurant.



D’un côté, le lecteur ne parvient pas à réprimer son investissement émotionnel initial dans le personnage principal, un pur réflexe pavlovien généré par les habitudes de la bande dessinée. De l’autre côté… Ce petit regard en arrière dans la salle du bistrot… Ce moment de pose dans l’embrasure de la porte de la maison de ses parents… Ces lunettes de soleil en permanence… Cette nouvelle coiffure à la Billy Idol, ce futal en cuir, ces conversations maniérées et artificielles avec son agent, sa boucle d’oreille, etc. Et même ce patronyme : Fardot… Pour Fardeau ? Sylvain est un acteur, c’est son métier, comme une seconde peau. Il accuse le coup de la suppression de son personnage dans la série télé, de son licenciement, et il cherche une suite, à créer le prochain épisode de sa vie. Les deux premiers couplets de la chanson de Billy Idol semblent décrire sa situation dans la vie à ce moment : sans plus d’espoir, un mauvais rêve de plus pourrait le faire chuter, il est facile de tromper, de taquiner, difficile de se libérer, il a passé tellement de temps à croire à tous ces mensonges, pour faire perdurer le rêve, maintenant, ça le rend triste, ça le met en colère contre la vérité pour avoir aimé ce qu’il était. L’autrice semble sans pitié envers Sylvain : un être humain en manque de reconnaissance par les autres, cherchant à retrouver sa place sous les lumières du spectacle, à bénéficier d’un autre quart d’heure de gloire, à se faire remarquer par n’importe quel artifice à sa portée… pourvu que ce ne soit pas trop fatiguant, plutôt dans l’apparence que dans l’effort, comme en atteste son projet de livre abandonné après l’écriture de quatre phrases. Certes, la souffrance de l’acteur est bien réelle, mais son degré de fainéantise, son manque de gratitude pour sa famille, son objectif unique d’être reconnu ou remarqué, tout va dans le même sens, celui du jugement que l’autrice porte sur lui. Et puis, il surjoue très mal son propre rôle, avec une théâtralité de pacotille, une forme égocentrisme qui neutralise toute empathie, qui le rend aveugle à la situation d’autrui, comme si les autres n’étaient pour lui que de mauvais acteurs dans sa propre vie, à peine des figurants bon marché le tirant vers le bas, vers leur insignifiance.


Des dessins très faciles à lire, des pages qui se tournent rapidement, une forme de vacuité dans l’intrigue, et un personnage au comportement irritant particulièrement égocentré, autant de caractéristiques de surface qui font que le lecteur ressort avec un sentiment peut-être mitigé. Dans le même temps, une justesse et une sensibilité parfaites pour dresser le portrait de cet acteur dont le personnage vient de mourir dans la série télé. Une banalité des lieux à la plausibilité peu commune, tout en conservant leur caractère et les sensations qu’ils procurent, un personnage énigmatique avec ses lunettes de soleil et son absence de traits du visage, et en même temps un comportement et des attitudes des plus éloquents. Le lecteur ressent pleinement son état émotionnel, son objectif et sa manière bien à lui pour y arriver en tant que partisan du moindre effort. Le lecteur reconnaît bien cette tentation d’estimer que le monde lui doit quelque chose, une forme de reconnaissance de son mérite d’exister, de ses qualités. Familier.



mardi 19 mai 2026

Salade niçoise

La vie est donc seulement cela ?


Ce tome est une anthologie regroupant plusieurs histoires courtes réalisées pour le magazine Morning de l’éditeur japonais Kodansha. Son édition originale française date de 1999. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend deux cent cinquante-six planches de bande dessinée en noir & blanc. Il débute avec une courte introduction de l’auteur dans laquelle il donne la recette de la vraie salade niçoise.


La promenade des Anglais, trente-deux pages. Manu passe la soirée dans un boîte avec des potes. Une fille magnifique entre, et passe devant eux, accompagnée par plusieurs garçons, plus de gardes du corps qu’un président. Le regard de Manu se fixe elle et attrape son regard : elle ne semble pas le voir. Elle danse sur la piste avec plusieurs mecs, dont un qui la pelote ostensiblement. Manu s’en grille une, toujours assis. Elle embrasse un de ses partenaires. Les potes s’en vont, Manu reste et continue de la regarder. Elle embrasse un autre mec. Elle flirte avec plusieurs. Manu s’approche et lui demande s’il peut s’asseoir, elle lui répond par un unique Non, définitif. Plus tard, il la retrouve seule sur la plage. - La baie des Anges, trente-deux pages. Sur son petit bateau de pêche, Tony finit sa bouteille, et la jette vide à la mer. Il amarre son bateau et il se dirige vers son café habituel, le Wagram. Il y retrouve les habitués et le patron lui propose un petit blanc comme d’habitude. Il refuse et demande un verre d’eau. Un consommateur lui demande s’il est malade. Il répond que malade il ne sait pas, mais ce matin en mer il a été sauvé par de la poiscaille. Alors il boit à leur santé. Un autre le raille : jusqu’ici il voyait des éléphants roses, maintenant il voit des poissons rouges, rien de plus normal. Tony répond que c’étaient des dauphins et il raconte son histoire.



Coco Beach, vingt-quatre pages. Paris en 1918, dans une petite salle de concert, la jeune Gloria interprète sa chanson fétiche. À la fin du gala, le guitariste la félicite et lui promet qu’elle sera une grande vedette, il en est sûr, une très grande. Gloria pense qu’elle veut être la plus grande. Elle aimait bien le guitariste, qui en plus lui faisait bien l’amour. Mais aimer qu’est-ce que ça veut dire ? Ainsi pensait Gloria. Après le guitariste, elle connut un pianiste célèbre qui lui conseilla de laisser pousser ses cheveux. Puis un imprésario qui ne croyait pas en son talent. Il la fit beaucoup travailler. New York en 1960, Gloria est au sommet. – Le port, trente-deux pages. Dans une salle de jeux mal éclairée, Yves vient encore de perdre la partie. Son adversaire lui dit qu’il semble qu’il a assez perdu ce soir. Il ajoute qu’il a des dettes, beaucoup. Yves répond qu’il peut dix mille tout de suite. L’autre lui répond qu’il doit vingt. Puis il accepte de lui faire crédit. Jusqu’à demain soir ici à neuf heures. La partie reprend et Yves perd encore. Il finit par quitter la table et sortir. Il va se promener sur le port de nuit, pour mater les bateaux. Il croise Manu en train de rêvasser. Yves lui confie qu’il y a deux minutes il voulait piquer un bateau pour se barrer très loin d’ici.


Un recueil de nouvelles d’Edmond Baudoin, produites dans le cadre d’une collaboration avec l’éditeur japonais Kodansha. L’auteur s’était rendu au Japon avec d’autres bédéastes français et y avait effectué un court séjour, à la suite duquel il a réalisé trois livres pour ce public, dont deux qui ont été adaptés et publiés en français, d’abord Le voyage en 1996, puis celui-ci. Dns l’introduction, l’auteur effectue une analogie avec la salade niçoise qui lui donne son titre : au Japon on ne connaît pas la ville de Nice, mais on connaît la salade. Il ajoute dans la recette que rien n’est cuit dans cette salade à part l’œuf. Alors il n’est peut-être pas possible d’interpréter cette métaphore de manière complète, en particulier de déterminer ce qui s’apparente à l’œuf dans ces histoires, en revanche il est possible de ressentir la crudité de certains de ses ingrédients. Baudoin n’a en rien adapté sa façon de dessiner pour la publication en manga. En effet, il situe chacune de ses histoires à Nice en totalité, sauf pour la seconde (Coco Beach) où l’histoire du personnage principal commence à Paris et passe par New York. Chaque histoire se suffit à elle-même avec à chaque fois une conclusion en bonne et due forme (sauf peut-être pour Quartiers Nord), souvent une forme de chute teintée de justice poétique, pas forcément morale. L’auteur intègre à chaque histoire le personnage fictif de Manu, soit en personnage principal, soit en témoin ou catalyseur, qui évoque Edmond par certains côtés, mais qui n’est pas lui.



Le lecteur peut partir avec l’a priori que le bédéaste ait aménagé sa narration visuelle pour l’adapter au support de publication japonais : cela ne lui saute pas aux yeux, ni en feuilletant rapidement au préalable, ni à la lecture. Après coup, il déclarera que : à l’issue de cette collaboration il a su travailler plus rapidement et mettre moins de texte, pour exprimer les émotions des personnages davantage avec le dessin. Un lecteur familier des œuvres précédents de l’auteur pourra éventuellement apprécier cette diminution des récitatifs. Toujours est-il qu’il retrouve cette attention portée aux êtres humains, cette empathie et cette bienveillance, à une exception près, et ces dessins aux formes si caractéristiques. Il retrouve ces dessins réalisés au pinceau avec des traits sciemment irréguliers pour qu’ils expriment plus de nuances et d’inattendu y compris pour l’artiste lui-même. Il remarque quelques éléments réalisés à la plume, en particulier ce couple d’extraterrestres, et quelques autres éléments. Un petit temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire au lecteur de passage : le dessinateur marie une approche descriptive avec une approche expressionniste pour les personnages, un choix artistique qu’il développe depuis le début de sa carrière. Au fil de ces neuf nouvelles, il crée des êtres humains mémorables, plus vrais que nature, ou en tout cas expressifs à la première image : une jeune femme gracile et peut-être allumeuse ou facile, un pêcheur buriné par plusieurs décennies de sorties en mer, une vieille femme désabusée et fatiguée de vivre, un garçon innocent et une fillette délurée, une femme dont la beauté semble sortir d’un tableau d’Amedeo Modigliani (1884-1920), un homme d’une violence à la cruauté insoutenable, un bassiste de jazz sur le retour, une très belle jeune femme énigmatique.


En filigrane, le lecteur perçoit différents endroits de Nice : l’auteur ne propose pas une balade touristique dans les lieux les plus connus de la ville. Il met en scène des personnages dans des endroits qu’il semble de toute évidence avoir fréquentés, qu’ils habitent de manière naturelle et organique. La promenade des Anglais, différentes plages dont celle des Ponchettes, le port de pêche, des petits immeubles dans des quartiers populaires, le jardin d’une belle demeure abandonnée, le port de plaisance, les quartiers Nord, le café Le Wagram. Pour d’autres lieux, il en restitue plutôt l’ambiance que des éléments concrets d’aménagement, de décoration ou de disposition spatiale. Par exemple la séparation entre les danseurs et les observateurs dans la boîte de nuit, l’exiguïté du club de jazz, les personnes entre les tables du café Le Wagram… Et l’horreur sans nom de la cave d’une HLM des quartiers Nord. Il joue admirablement bien de la densité des aplats de noir aux formes torturées : un grand écart entre la petite pièce de la partie de cartes envahie de noir, et la luminosité pleine de blancs de la plage en journée ou du jardin de la maison abandonnée sous le soleil. Il combine avec un don quasi surnaturel la direction d’acteurs et les prises de vue pour conserver les distances sociales admises de proxémie, ou au contraire les tasser dans la sphère dans la sphère personnelle ou la sphère intime pour des moments amoureux ou au contraire d’une violence insoutenable.



D’aimables nouvelles évoquant des thèmes personnels et intimes tels que l’attirance de Manu pour une femme et une autre, et encore une autre : le lecteur reconnaît bien là l’une des facettes de la personnalité de l’auteur, et un thème présent dans la quasi-intégralité de ses œuvres. Le questionnement sur le temps qui passe et l’état d’esprit des personnes âgées, même une qui a aussi bien vécue que Gloria avec sa carrière internationale couronnée de succès. L’émerveillement de l’enfance et la capacité du garçon à s’inventer des mondes, avec l’innocence très crue de la fillette qui sait comment faire pour qu’un zizi devienne dur. La fascination pour un artiste réputé : Baudoin avait déjà évoqué son admiration pour les créations d’Alberto Giacometti (1901-1966) dans La diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, et il consacrera une bande dessinée à Salvador Dali en 2012, ici il évoque son amour pour les femmes représentées par Modigliani. Il met en scène la tentation d’en finir avec la vie, que ce soit une question d’âge avancé, ou de vie bouchée, avec tact, et toujours la même conviction : il y a toujours d’autres expériences à vivre.


Des nouvelles horribles. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur ressent pleinement les états d’esprit et les émotions des personnages, une expérience d’empathie d’une justesse peu commune. Il s’en trouve donc d’autant plus estomaqué lorsque la violence, la cruauté et l’absence d’empathie aboutissent à un comportement monstrueux, faisant suffoquer le lecteur par son intensité et son abjection. Dans la nouvelle Le port, un homme se retrouve dans une situation intenable et se fait agresser au couteau… et il riposte avec une sauvagerie inouïe. Le lecteur comprend très bien sa réaction, les coups de pinceaux se font rageurs pour exprimer toute la violence de l’émotion, tout en laissant voir un ou deux détails grotesques et morbides : une épreuve visuelle douloureuse. La septième nouvelle comporte un viol en réunion d’une brutalité insoutenable, la violence inhumaine étant à nouveau exprimée dans des coups de pinceaux rageurs, des visages déformés, un agresseur que son absence d’empathie rend littéralement monstrueux. Une horreur totale. Le lecteur sent que l’auteur a tenté l’expérience de ressentir la rage immonde qui peut saisir un individu se livrant à un tel acte, et qu’il s’est dégouté de lui-même en le faisant, tellement sa personnalité lui crie que c’est contre nature. Une souffrance indicible, rendue plus cruelle par la forme de dissociation vécue par la victime. Terrifiant et traumatisant.


Un recueil de neuf nouvelles réalisées pour un magazine japonais et retravaillées pour une publication française. Edmond Baudoin laisse de côté l’autofiction, du moins en apparence, pour mettre en scène un personnage fictif appelé Manu évoluant à Nice. Sa virtuosité graphique s’exprime dans toute sa plénitude, à la fois dans le souffle de vie qui anime chaque personnage, à la fois dans l’évocation de Nice en arrière-plan dans chaque récit, et dans les émotions, les relations, les ressentis. Il est possible que le lecteur ait du mal à soutenir les deux nouvelles dans lesquelles s’exprime une violence atroce, alors que l’auteur effectue un effort impensable pour essayer de comprendre un être humain accomplissant un tel acte, malheureusement récurrent dans la société. Sincère et honnête. Formidable et effrayant.



lundi 18 mai 2026

Les grandes batailles navales T17 Leyte

Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive.


Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire.


Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine.



Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord.


C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Shōji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais.


Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables.



Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze.


Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.



jeudi 14 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4)

Faut faire plus que ça. Rétablir la vérité sur ce qui s’est passé aujourd’hui.


Ce tome est le quatrième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


La clé tourne dans la serrure de la cellule de Joshua Logan : les policiers sont venus le chercher, car c’est l’heure de son transfert au tribunal. À l’ouest de Washington dans une zone naturelle, les marcheurs se sont arrêtés pour faire une halte et se laver dans un cours d’eau, dans deux zones distinctes non mixtes. Le bain des hommes est filmé par l’éditorialiste numérique The Spyder. Dans l’eau, Domenico Coracci est très fier de lui : il vient d’attraper un poisson, un tout petit de quelques centimètres. La journaliste effectue des commentaires taquins au profit de ses abonnés, remarquant que même en zoomant à mort, ce poisson est riquiqui. Il se tourne vers elle, un peu agacé par le fait qu’elle a toujours les mots qui font plaisir. Lucy Bulmer explique qu’elle filme dans la zone réservée aux hommes, car si elle ne filme que les zones réservées aux femmes, le FBI et les espions du net vont finir par comprendre qu’elle en est une aussi. Ils continuent à s’envoyer de gentilles piques, et elle finit par partir. L’inspecteur Coltrane a suivi la scène et il s’approche de Domenico qui est sorti de l’eau. Il fait une remarque : les gens disent que Coracci et madame Bulmer sont sortis ensemble il y a quelques années. Son interlocuteur n’opposant pas un démenti, Coltrane explique que si c’est vrai, il aimerait lui poser deux ou trois questions.



Le directeur de la prison a décidé que Colin Strongstone va voyager dans le même fourgon pénitentiaire que Logan. Il est escorté par l’un des gardes et lui fait le retour de ce que Logan lui a raconté, c’est-à-dire qu’il leur a menti sur lui et ce qu’il pense pendant des années, et là Logan s’apprête à déballer sa vérité devant un juge et dans un livre. Strongstone ne comprend pas pourquoi il devrait l’aider en témoignant en sa faveur. Le gardien lui dit de faire comme il le sent. Il n’a qu’à dire au juge que son projet de réinsertion est fantastique ou c’est nul, au point où ils en sont ils s’en cognent. Il continue : l’important c’est que Strongstone soit avec lui et qu’il continue d’ouvrir grands ses yeux et ses oreilles. Il veut qu’il lui rapporte tout ce que lui et son avocat vont dire et faire. Le jeune homme monte dans le fourgon et s’y assoit. Au bord du fleuve, Coltrane explique sa situation à Coracci. Avec son chien Sindhu, il est chargé de la protection d’Amy Ruppert, la fille de la secrétaire d’État, et la jeune fille s’attache de plus en plus à lui, il le sent. Il n’y a rien eu de concret, mais il le voit bien… À sa façon de le regarder, de lui sourire. Et c’est un problème : il est son garde du corps, ce n’est pas très éthique de jouer à ça avec elle… Et puis Amy est différente ! Son esprit est celui d’une enfant de douze ans…


Aaargh !!! Les auteurs tiennent le petit cœur du lecteur dans leurs mains habiles et ils en font ce qu’ils veulent. Avant-dernier tome d’une série de trois cycles de cinq, les enjeux tiennent le lecteur sur le bord de son siège. Une fois encore Joshua Logan se retrouve dans une position qui pourrait conduire au rétablissement de la vérité… Bon d’accord, cette fois-ci le lecteur n’y croit plus… Quoi que… Non ? Si ? Aaargh ! Les auteurs font vraiment trop bien leur boulot. Concernant les autres personnages, ça fait plaisir de voir Domenico Coracci et Lucy Bulmer retrouver leur connivence… Mais elle est mariée, au fait… Et la pauvre Amy Ruppert, fragile du fait de son retard de développement cognitif, va-t-elle être dévastée en comprenant que sa relation avec l’inspecteur Coltrane est impossible ? Bon, le sort de Jessica Ruppert semblait clair à l’issue du précédent tome, et… le lecteur se rend compte qu'il obtient ce qu’il souhaitait au cours du second cycle, c’est-à-dire d’en apprendre plus sur cette politicienne atypique. Sans même parler des autres personnages qui ont progressivement gagné leur place dans le cœur du lecteur, Cyrus Chapelle & Adam Füreman, le chien Sindhu… Et le lecteur aurait bien aimé que l’imposant directeur de la banque centrale de Chine, l’honorable Miao Xiang, soit de retour. L’artiste a l’art et la manière de les représenter, d’en faire des êtres humains à la fois banals et plausibles, et uniques et vivants, avec une direction d’acteur naturaliste et normale.



Les auteurs entremêlent plusieurs fils narratifs : celui des marcheurs pour protester comptant en leur sein Domenico Coracci, Lucy Bulmer, Amy Ruppert et l’inspecteur Coltrane, celui de l’avocat se rendant au procès, celui de Jessica Ruppert, et bien sûr celui de Joshua Logan. Cette construction chorale s’avère sophistiquée, avec un ou deux retours en arrière sur le passé de la secrétaire d’État, et deux points de jonction entre deux fils narratifs. Dès la première page, le lecteur peut faire l’expérience de la connivence entre l’artiste et le scénariste, avec ces deux moitiés de page très visuelles : le long couloir mal éclairé devant la cellule de Logan, la baignade détendue à l’air libre sous un beau soleil. Régulièrement, il sent ses yeux ralentir insensiblement pour profiter d’une case ou d’un environnement particulier : le carrelage en damier de la salle de bains de Chapelle dans une prise de vue du dessus, l’injection d’un produit anesthésiant avec une seringue dans le cou d’une victime prise par surprise, un tir au bazooka depuis un toit dans Washington, un face à face sur un pont entre la shérif et les forces de l’ordre, et les marcheurs de l’autre, les marcheurs qui continuent d’avancer dans un épais nuage de gaz lacrymogène (et les yeux bien rouges après coup), un témoignage dans une grande salle d’audience, de cieux teintés de rose alors que le soleil se couche, la neutralisation nocturne d’un shérif et de son équipe, une intrusion dans une demeure luxueuse, etc. Il ressent également que l’artiste rehausse discrètement un moment ou un détail par la couleur, outre celles du ciel en fonction du moment de la journée : l’éclairage un peu rose de la salle de bain, le vert vif du liquide dans la seringue, la monture bien rouge des lunettes de la shérif, le blanc intense de la flamme d’un chalumeau pour menacer une prisonnière, le jaune du taxi newyorkais et de la chemise de son chauffeur ressortant sur les teintes sépia de la séquence, jaune repris ensuite pour le teeshirt de Meryl Ruppert et pour un combiné de téléphone filaire, les reflets dorés des couloirs du palais de justice, le rose d’un drap, le violet des néons d’un café, le rouge et le bleu des feux à éclats des voitures de police, etc.


Bien sûr, les qualités visuelles narratives sont toujours à leur haut niveau. Le dessinateur travaille chaque mise en scène et chaque prise de vue pour que le lecteur puisse comprendre aisément chaque situation et chaque action, pour qu’il puisse s’y projeter. Il se sent un observateur privilégié des retrouvailles entre Lucy et Domenico sans ressentir de voyeurisme, lors de cette forme de batifolage dans l’eau qui leur arrive jusqu’à la taille.il voit toute la violence de l’agression soudaine à la seringue. Il remarque comment le bédéaste sait gérer les plans rapprochés sur certains détails pour rendre l’action compréhensible, par exemple le petit explosif sur la serrure du fourgon pénitentiaire. L’incroyable séquence où Logan doit lire un texte face caméra, ce qu’il fait avec soumission, et un des hommes cagoulés doit lui rappeler qu’il doit adopter la posture du leader charismatique d’un mouvement héroïque de résistance qui porte son nom. L’avancée des marcheurs face au gaz lacrymogène impose le respect par leur détermination et leur capacité à affronter cette souffrance physique sans fléchir. Impossible de résister à l’incrédulité de Colin Strongstone qui doit s’affubler d’un anneau dans le nez et d’un autre à travers la lèvre pour passer inaperçu. L’attaque des voitures de police pour les neutraliser, et celle du supermarché donnent l’impression d’y être et de ressentir la tension et l’inquiétude.



L’intrigue est imparable dans son déroulement, implacable pour les personnages et pour le lecteur. Vite le tome suivant… et en même temps difficile de croire et d’accepter qu’il ne reste plus qu’un unique tome. La question de la vérité reste au cœur des enjeux de l’histoire, avec l’évidence que tout le monde a son propre intérêt à instrumentaliser les faits, à établir sa propre version, à matraquer une post vérité qui occulte complètement les faits et même les doutes qui sont totalement inaudibles dans les deux sens du terme : à la fois invisibilisés par les versions officielles, à la fois tellement contraires à celles-ci qu’ils apparaissent comme des affabulations. En conséquence de quoi, les actions de Joshua Logan et de Jessica Ruppert semblent vouées à l’échec avant même d’avoir commencé. Par comparaison, Amy, Domenico et Coltrane ont entrepris une action qui engendre des réactions, et qui semble progresser vers un objectif clair. Comme si la précédente génération était engluée dans la stase du passé, et que la jeune génération peut encore agir et avoir un effet sur le monde. À nouveau, le lecteur garde en tête le titre de la série, et regarde les personnages en se demandant lesquels peuvent être qualifiés d’innocent et quel est leur pouvoir en ce bas monde.


Arrivé à ce stade de la série, le lecteur ne se pose plus de questions. Il veut en connaître le dénouement, tout en redoutant ce qui peut arriver à des personnages qui lui sont devenus familiers, et certains très chers. Il sait qu’il va retrouver une narration élégante et efficace : c’est bien le cas, il ne peut pas lâcher ce tome en cours de route. L’intrigue met en danger les personnages de manière différente et pleine de suspense. La dimension visuelle fait preuve d’une maîtrise narrative remarquable, avec des moments mémorables. Irrésistible et impitoyable.



mercredi 13 mai 2026

Le monde d'Alef-Thau

Le destin des ombres est de se transformer en lumière !


Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures d’Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.


Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.



Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.


Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.



Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.


La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.



En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu (Ignégalo), la terre (
Terrakan), l’air (Aéronto) et l’eau (Aquason), explicitement nommés.


Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.


Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.



mardi 12 mai 2026

Sœurs des vagues

Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.


La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.



Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.


Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.



Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.


Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.



En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.


Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.



lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.