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mardi 5 mai 2026

Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps.


Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste.


Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes.



Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir.


C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini.


Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc.



En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants.


Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé.


La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Peral Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.



mercredi 29 avril 2026

Megalex

Patience, technique adéquate, espoir infini…


Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique.


Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah !



Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex.


Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle.



D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases.


L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels.



Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour.


À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.



mardi 28 avril 2026

Tunnels

Sam ! Regarde ! Elle a 6 étoiles sur son casque !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michaël Salanville pour le scénario, le dessin, la couleur. Il comporte cent soixante-quatre planches de bande dessinée. Ce bédéaste a également réalisé ou participé aux séries Banana Sioule, Hollywood Jan, Lastman, Rocher Rouge.


Sur une aire d’autoroute, sous un beau soleil, dans le sud de la France non loin de la frontière avec l’Italie, le deux août 2023. La famille Sola fait une pause : le père, la mère, la grande adolescente Jolène de quatorze ans, Samantha la préadolescente, et la petite Mila qui voyage encore dans son siège enfant. Samantha est en train de rabrouer un autre enfant qui a poussé la petite Mila dans le toboggan. La maman appelle à la table de piquenique, en appâtant sa fille avec des pains au chocolat. Mila trempe ses doigts dans sa confiture, Jolène mange un chausson aux pommes. Les parents s’informent sur la suite du voyage : la météo annonce de la pluie pour tout le reste du trajet, il reste quatre-cents kilomètres à parcourir. Samantha ironise sur les papas avec leur voiture, le père sur les mamans et les distances de freinage, sur le fait que leur voiture soit équipée de pneus quatre saisons. Jolène joue sur sa console, Samantha prend la mouche et va s’isoler sous le toboggan, le père propose à Samantha de conduire, ce qu’elle décline. Le temps est venu de regagner la voiture, la maman s’assurant que tout le monde est passé aux toilettes. Et la petite famille reprend la route.



Rapidement Samantha demande s’ils sont bientôt arrivés, Mila remarque qu’il y a un géant chameau caché dans le paysage, Jolène joue sur sa console et refuse de jouer au jeu des animaux avec sa sœur. Le père accepte et ils commencent chacun leur tour énoncer un nom d’animal commençant par la lettre M. Très soudainement, leur Volvo se fait doubler par une Porsche circulant à toute allure. La maman porte un jugement de valeur : Une voiture aussi puissante sur des routes limitées à 130km/h… sur une planète à l’agonie… bien ! Samantha s’exclame qu’ils s’apprêtent à passer les 1.000 tunnels de l’Enfer ! Le père rectifie : une dizaine seulement. Le véhicule traverse le premier tunnel et Samantha fait mine qu’elle est un commandant de vaisseau spatial : On est à la dérive dans le vide spatial, on a totalement dépassé les limites de l’univers ! La famille sort du premier tunnel et s’apprête à pénétrer dans le second, la jeune fille reprenant son rôle. Le père s’est assoupi, il se réveille et demande à son épouse qui conduit, si son mal de dos s’est atténué. Ils roulent maintenant sur une petite route, avec un lac magnifique en contrebas dont la couleur de l’eau est sublime. Le papa ne saurait même pas dire si c’est bleu ou vert. Il remarque également que le GPS ne fonctionne plus, et la maman lui fait observer qu’elle n’a pas vu de panneaux depuis un long moment. Ils décident de s’arrêter dans cinq minutes. La Volvo est à nouveau doublée par un bolide, indistinct, émettant un boucan énorme mais pas reconnaissable.


Une couverture très étrange, avec une partie métallisée, une voiture qui semble collée au sol et à l’envers, et les personnages humains qui tombent sous l’effet de la gravité dans une zone qui correspond au ciel. Troublant. La narration commence avec une image en pleine page, des traits de contour très fins rendant l’image immédiatement lisible, des couleurs en aplats, avec quelques ombres portées. Cela donne une sensation d’image très simple, facile à lire, avec la sensation qu’elle présente une faible densité d’informations visuelles. Le lecteur tourne la page et la sensation de surface se confirme avec le choix de représentation des personnages. Des traits de contour toujours aussi fins, des couleurs en aplats, et une façon de dessiner empruntant à la fois au manga et aux bandes dessinées jeunesse. Cette sensibilité graphique se poursuit tout du long de l’ouvrage, dans une réussite remarquable, une apparence totalement intégrée, ayant assimilé ses influences d’origine, sans les singer, pour une expérience de lecture rapide, expressive et particulièrement dynamique. Une partie significative du récit, en termes de pagination, se focalise sur une forme de course de voitures spectaculaire, avec des carambolages brutaux. Les choix esthétiques servent à merveille ces moments de course-poursuite pour le mouvement des véhicules. En même temps, en y regardant de plus près, le lecteur constate que les techniques manga sont intégrées à d’autres, comme le jeu des couleurs pour des explosions d’une violence inouïe.



Le lecteur peut se trouver un peu déstabilisé par la structure narrative. L’auteur commence par installer la normalité de cette famille, en donnant une touche de personnalité à chacun, assez légère : la toute jeune Mila avec ses réactions émotionnelles et basiques, Samantha commençant à être en phase d’opposition et de colère, Jolène déjà plus autonome avec un sens des responsabilités consistant, les parents attentionnés et bienveillants, avec une touche d’homme qui contient ses émotions et fait face avec vaillance aux épreuves, et son épouse plus maternelle tout en étant également dans l’action et le courage. Puis une fois à la sortie du second tunnel en page vingt-cinq, l’action prend le dessus, mâtinée de suspense façon thriller. Le récit alterne entre l’angoisse qui monte dans la voiture chez les parents et les enfants qui ressentent qu’ils ne sont plus dans un environnement normal, ou lors d’un arrêt sur le bas-côté ou dans une station-service, et les moments de violence brusque et spectaculaire quand surgit un ou plusieurs de ces bolides mystérieux. En outre, dès la première page, le lecteur se rend compte que derrière l’évidence des images simplistes en apparence, se trouvent de nombreux détails donnant de la consistance aux lieux et aux personnages, ainsi qu’un art d’une efficacité redoutable de la mise en scène et du découpage. En fait cette première illustration en pleine qui montre une vue de dessus d’une aire d’autoroute et des voies de circulation comprend un nombre impressionnant d’informations. Pour commencer la vue elle-même épate par sa profondeur de champ, et l’intelligence visuelle avec laquelle elle montre la globalité de la zone. Le lecteur se rend compte qu’il peut s’y promener comme s’il circulait en voiture, ou comme piéton, à son choix. Cela va de l’auvent abritant les pompes, au bâtiment avec les commerces, jusqu’au petit village dans le lointain, en passant par le tunnel qui passe en-dessous des voies, et la table occupée par la famille Sola.


Cette capacité quasi surnaturelle à intégrer des détails pertinents et discrets se retrouve tout du long du récit : le modèle du toboggan et du pont suspendu de l’aire de jeux, le modèle de thermos, la tête de Bart Simpson comme porte-clé, l’exactitude des bretelles du siège bébé, l’emballage de la barre Twix, le câble spiralé des casques, les barres de renfort dans l’habitacle des bolides, le modèle de la petite cuillère pour bébé, la figurine de Bugs Bunny, les pinces à linge, les fauteuils de jardin en plastique, etc. Dans le même temps, le dessinateur joue admirablement de la simplification des formes pour donner plus de force à une composition : les lignes horizontales de vitesse de la Porsche parallèles aux lignes de la route, les néons du tunnel, des arbres en ombre chinoise, un bolide mangé par l’ombre devenant une silhouette quasi abstraite, des cases en bichromie (le rouge sur le noir), des arrière-plans réalisés en couleur directe sans trait de contour, des jeux sur les couleurs vives, des onomatopées devenant prépondérantes dans une case, etc. Tout cela participe au dynamisme de la narration visuelle, à son impact, à l’incroyable puissance des bolides à chaque apparition, et à la brutalité des collisions. Cela fonctionne tout aussi bien pour l’épilogue, qui constitue un chapitre à part entière, une forme de retrouvailles dix ans plus tard dans une petite maison à la campagne, une émotion irrésistible.



L’élégance de la narration visuelle emporte le lecteur. Il comprend en tournant la page après la séquence des tunnels qu’il vient d’assister au passage d’un monde dans un autre, sans s’en rendre compte, et pourtant s’il revient une page en arrière, l’artiste le lui a clairement montré sans solution de continuité. Il se retrouve tout aussi angoissé que les membres de la famille par la soudaineté des passages des bolides, par le langage incompréhensible de leurs pilotes, par ce léger décalage avec la réalité normale. Il se tient sur le bord de son siège pour savoir si la famille va s’en sortir, tellement la narration visuelle emporte tout sur son passage. Dans le même temps, il a conscience d’une forme de familiarité, car le scénario est très linéaire : cette famille se retrouve sur une sorte de circuit automobile dans une course aux règles implicites, à conduire à fond comme… dans un jeu vidéo, une version plus réaliste de Mario Kart. Et d’ailleurs, c’est Jolène qui s’en sort bien pour la conduite dans cet environnement, elle qui jouait sur sa console sur la banquette arrière. De ce point de vue, la fin arrive sans surprise, pour le retour vers la normale, ce qui aurait rendu la bande dessinée très divertissante en même temps que vite oubliable… si elle s’arrêtait là. L’épilogue et la dédicace finale viennent apporter une consistance supplémentaire tirant le récit vers le drame avec une sensibilité poignante. La dédicace finale de l’auteur : Aux parents qui doivent vivre sans jamais leur(s) enfant(s). Aux parents qui ne les verront jamais revenir. Aux enfants qui pleurent. Quand l’heure du départ sera venue, emportez le bonheur et laissez-nous l’ennui.


Un récit à toute berzingue : une famille, le couple et leurs trois filles se retrouvent sur un circuit automobile de type jeu vidéo où la moindre erreur envoie valdinguer dans le décor avec perte et fracas. Une narration visuelle d’un dynamisme qui emporte tout, d’une facilité de lecture totale, tout en comprenant une densité d’informations insoupçonnable au premier regard. Une histoire rapide et linéaire, d’une efficacité formidable, qui acquiert une profondeur dramatique émouvante avec l’épilogue. Enthousiasmant et émouvant.



lundi 27 avril 2026

Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée.


Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités.



Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances.


Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité.



Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc.


Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation.



L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table.


Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche.


Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.



jeudi 23 avril 2026

Sang-de-Lune T06 Lise et le boucher

… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.


Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.


Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…



Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.


Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.


Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.


Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.


En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.