Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?
Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.
Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.
Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?
Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.
Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.
Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.
Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.
On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.































