Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ?
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée.
Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités.
Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances.
Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité.
Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc.
Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation.
L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table.
Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche.
Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.
































