À nouveau, la force des symboles l’arrêta !
Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable, le scénariste se montrant très prévenant au bénéfice des néophytes. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Eduard Torrents pour les dessins, et Bertrand Denoulet pour les couleurs. Il comporte quatre-vingt-quatre planches de bande dessinée. Le scénariste indique ses sources d’inspiration : l’un des trois contes de Gustave Flaubert (1821-1880) pour Hérodias, la tragédie Salomé (1891) d’Oscar Wilde (1854-1900), les écritures saintes et Histoire des Juifs (93/94) de Flavius Josèphe (37/38-100), et mentionne également l’opéra Salomé (1905) de Richard Strauss (1864-1949). Il ajoute que Salomé parle aussi d’un territoire sous occupation ennemie (empire romain), un territoire marqué du sceau des tragédies, celles-ci se jouant encore à l’époque contemporaine, un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, un territoire qui résume les fragilités humaines… et ses égarements. Il effectue ensuite un bref résumé de la situation géopolitique à l’heure du récit : sous le règne d’Auguste, sous le règne de Tibère, sous le règne de Caligula.
La citadelle de Machærous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Il y avait à l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le tétrarque Hérode Antipas s’accouda à la balustrade de sa terrasse et regarda… Au bout d’un moment, il reconnut ce qu’il craignait de voir… Le camp d’Arétas, émir des Arabes dont il avait répudié la fille… Arétas qui voulait venger l’humiliation subie par celle-ci ! Arétas qui, depuis, livrait une guerre d’extermination à Antipas. Oui, le tétrarque était inquiet. Rome se faisait attendre et chaque jour confirmait un peu plus sa faiblesse devant les forces venues du sud de la mer Morte.
Dans la tente servant de salle de commandement, Arétas interroge un prisonnier : Moadi, l’un des serviteurs du tétrarque. Il écoute les rares informations dont dispose Moadi, et il décide de lui laisser la vie sauve, ordonnant qu’il retourne auprès du tétrarque, afin qu’il espionne pour eux. Dans le palais, le bourreau Mannaeï vient informer Hérode Antipas qu’ils ont réussi à lui mettre la main dessus : Iaokanann, celui que certains appellent le Baptiste. Répondant à une question, il raconte que le Baptiste ne s’est pas rendu : il a été arrêté alors qu’il était occupé à dresser la foule contre le tétrarque. Il était en train de demander à la foule combien de temps encore ils subiraient le joug du tétrarque, ce débauché qui se vautre dans l’inceste, qui couche avec sa nièce, la femme de son frère. La foule a tenté de s’interposer, lui était comme enragé, luttant contre les soldats de toutes ses forces. Il s’en est fallu de peu qu’ils ne soient submergés par la multitude. Il est maintenant enfermé dans une des geôles sous terre, il s’est calmé, il ne cesse de répéter des mots étranges, auxquels Mannaeï ne comprend rien. Hérodias pénètre dans la pièce et explique que la personne dont parle Iaokanann est un moins que rien, le fils d’un charpentier qui se prétend le sauveur et qui parle d’un royaume nouveau, promis à tous.
Le bandeau de cette BD précise bien qu’elle a été écrite par l’auteur de la série Murena : caution historique assurée. De fait dans son introduction, il apporte des précisons historiques sur certains personnages du récit : Hérode Antipas, Hérodias, Jean le Baptiste, Lucius Vitellius, Salomé et les conditions de sa mort décrites dans une lettre d’Hérode à Pilate, et la légende qui veut que seule sa tête surnageât du lac gelé, figée dans la mort. Au cours du récit, le lecteur découvre des développements réalisés de manière singulière. Par exemple, il est question de la traque menée par Publius Vitellius contre Arétas à la demande du tétrarque : le récit prend alors la tangente pour raconter de manière synthétique ce qu’il advint de cette poursuite dans les années postérieures au récit, puis il revient au temps présent du récit. Ce dispositif est également utilisé pour dire ce qu’il advint de Hérodias après le récit en pages vingt-six à vingt-huit, et ce qu’il advint d’Aulus Vitellius, en l’occurrence son court règne d’empereur d’avril à décembre 69, l’année des quatre Césars. Ces sauts dans le temps pour évoquer le sort de ces personnages gravent dans le marbre que leur destin est déjà écrit dans l’Histoire, qu’il est immuable. Tout du long du récit, le lecteur perçoit l’érudition du scénariste, et le matériel de référence utilisé par l’artiste.
Dans son introduction, le scénariste mentionne, entre autres, le fait que le récit parle aussi d’un territoire dans lequel repose les os de nombreuses croyances. S’il lit les introductions, le lecteur sent que ça va faire beaucoup pour une histoire en quatre-vingt et quelques pages. L’auteur dispense des informations historiques dans des cartouches de texte comprenant également une part émotionnelle sur les drames en train de se jouer, en quantité raisonnable. Il remercie aussi le dessinateur qui a amplifié son imaginaire avec grand talent. Comme dans toute bande dessinée à caractère historique, il a fort à faire, ne serait-ce que de porter la reconstitution d’une époque lointaine et de lieux spécifiques. Il s’investit pleinement pour donner à voir la citadelle sur le pic de basalte, la terrasse avec son dallage brillant, les tentes du campement d’Arétas, les zones semi-désertiques alentours quand Hérodias se rend à Galaad en char, les formidables murailles de la citadelle quand la légion de Vitellius les longe à leur arrivée, de nombreuses pièces du palais et des souterrains et ses cuisines, la villa de Lucullus, le sénat romain, le désert traversé par Zamann et ses hommes, le temple de Jérusalem, les appartements de Salomé, etc. Et bien sûr les tenues vestimentaires d’époque, les accessoires divers et variés, sans oublier les armes, etc. Le lecteur peut supposer que le scénariste y aura jeté un coup d’œil, voire aura donné des informations pour consolider les représentations au plus près de la véracité historique connue.
En fonction des séquences, le lecteur éprouve parfois la sensation que le scénariste a livré un document clé en main, avec régulièrement des textes qui semblent se suffire à eux-mêmes. Par exemple, lors de la danse des sept voiles, les cartouches de texte semblent s’autosuffire, même si visuellement Salomé rayonne de beauté. Pour autant, l’apport du dessinateur va bien au-delà de la reconstitution historique proprement dite : il donne à voir les personnages, chacun disposant d’une apparence spécifique. En les observant, le lecteur peut constater le pouvoir de séduction d’Hérodias, le caractère d’enfant gâté d’Aulus Vitellius, ou encore la raison pour laquelle Hérodias estime que son époux se laisse parfois aller à une forme de mollesse. En outre, il sait concevoir des mises en scène et des prises de vue pour les situations complexes, donnant à nouveau à voir bien plus que le décor et les personnages. Lorsque Arétas et ses hommes se tiennent autour du prisonnier, leur répartition et leur attitude respective indique clairement qui détient le pouvoir et qui sert en attendant les décisions du roi. L’arrivée de la légion de Vitellius impressionne par son nombre et par la matérialisation de l’effet produit par l’afflux d’un tel nombre de soldats aux portes de la citadelle. À deux ou trois moments, l’artiste semble hésiter sur l’aménagement concret d’un lieu, par exemple pour le lieu d’emprisonnement de Iaohanann trop générique, ou pour la pièce qui abrite la cache d’armes dont le lecteur se demande comment il sera possible d’en sortir les catapultes. Puis il se retrouve à nouveau totalement convaincu dans des moments complexes comme le dessin en pleine page pour le début du banquet, ou le moment où Vitellius comprend que l’effigie de César sur les boucliers constitue un sacrilège pour les autochtones.
En fonction de sa connaissance de ce récit, le lecteur retrouve les éléments qu’il attend : la danse, le sort de Jean Baptiste, ou il plonge dans un récit bien construit qui lui donne les éléments de contexte lui permettant de découvrir une version de ce drame. Les auteurs savent nourrir les personnages qui disposent tous d’une ou plusieurs motivations personnelles. En intégrant un développement sur ce que certains d’entre eux vont devenir, il leur donne un destin inéluctable. Hérode Antipas apparaît comme un individu trop sensible à la beauté féminine, Hérodias comme une intrigante servant loyalement les intérêts de son époux, le proconsul Vitellius comme un militaire professionnel et compétant, son fils comme un privilégié s’adonnant au péché de gourmandise, Jean Baptiste comme un croyant intransigeant, et Salomé comme une séductrice. Le tome se termine avec l’image qui a attisé l’imagination du scénariste, comme un écho en forme de justice poétique. S’il a déjà eu l’occasion de lire cette histoire racontée par d’autres créateurs, le lecteur peut ressentir un petit manque. Les auteurs évoquent un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, sans y donner suite. Tout en choisissant l’axe de la passion amoureuse, de la séduction et de la possession, la narration reste dans un registre très premier degré, sans la fougue émotionnelle d’un opéra (fut-il de papier), sans jouer sur les symboles ou les métaphores, alors que le récit s’y prête particulièrement.
Le récit d’une tragédie : les auteurs font preuve d’un fort investissement en termes de reconstitution historique, que ce soit le scénariste avec la trajectoire de vie des différents personnages, ou le dessinateur pour les lieux, les tenues et les accessoires. Ils racontent avec rigueur les éléments célèbres de la légende Salomé, et donnent vie à leurs personnages avec des émotions et des motivations. La tragédie est inéluctable et cruelle, peut-être un peu trop pragmatique au regard des passions et des cultures.




























