samedi 16 janvier 2021

Van Gogh: Fragments d'une vie en peintures

Je vois beaucoup de choses nouvelles et magnifiques.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2016. Elle a été réalisée par Danijel Žeželj. Elle comporte 15 chapitres, avec un lieu et un mois. Il comprend également 2 pages d'éléments biographiques, revenant sur chacune des 15 dates.


Chapitre I : Londres, juillet 1873. Au milieu d'une rue de Londres, dans un quartier industriel, avec les cheminées qui fument, une charrette avec un cheval, une brouette poussée par un homme, des badauds. Vincent van Gogh marche dans la rue en regardant les façades noircies des façades de petits immeubles. Il avance en marchant sur les pavés de la chaussée, et en jetant un regard alentour. Il s'arrête soudainement en découvrant des pieds qui se balancent dans le vide dans une ruelle. Il finit par voir qu'il s'agit d'un mannequin. Un groupe de jeunes gens se moque de lui en voyant sa réaction. Van Gogh poursuit son chemin, la tête passe, puis il se met à courir. Il arrive devant un grand hangar et y pénètre. Un nœud coulant au bout d'une corde se balance. Dans une lettre adressée à Caroline et Willem van Stockum-Haanebek, il évoque son installation à Londres, et son travail pour la branche de l'entreprise par laquelle il est employé, installée dans un simple entrepôt. Cela lui laisse du temps pour travailler, pour se promener dans la ville et admirer les maisons avec leur jardin devant, ainsi que les parcs splendides avec une richesse florale telle qu'il n'en a jamais vu.



Chapitre II : Ramsgate, avril 1876. Un maître d'école est en train de faire classe à une vingtaine d'enfants, pour une leçon de calcul. Vincent van Gogh se promène sur la plage de cette ville de la côte Nord-Est du comté de Kent. Il y a de hautes falaises derrière lui. Il observe des enfants en train d'observer quelque chose sur le sable. Il s'approche du petit groupe et découvre le squelette d'un poisson, entièrement nettoyé. Il a la vision de ce squelette gigantesque dressé dans le ciel, une hallucination très palpable. Dans le même temps, il écrit une lettre à son frère Theo dans laquelle il évoque son arrivée, l'internat qu'il voit de sa fenêtre, sa promenade sur le bord de la plage le soir même de son arrivée, et il joint quelques algues à sa lettre, les maisons en brique, le port et la couleur de la mer. Dans les expériences et lettres suivantes, il est question d'une promenade dans les champs, de l'impression laissée par un incendie, d'une après-midi mélancolique dans sa chambre, de sa relation avec Clasina Maria Hoornik, de ses interrogations esthétiques sur le noir & blanc, sur les couleurs, d'une séance de peinture avec une modèle à Anvers, de son retour à Paris, de son ressenti que les maladies sont des moyens de transport célestes, des hauts et des bas de sa relation avec Paul Gauguin, de son nouveau séjour à l'hôpital à Arles, etc.


En découvrant cet ouvrage, le lecteur est tout d'abord impressionné par ses dimensions : 26cm*37cm, soit plus grand qu'un format franco-belge, pour une reproduction à l'échelle 1 des planches originales de l'artiste. Ensuite la couverture arrête le regard avec ses couleurs évoquant celles de van Gogh pour une partie de sa série de tableaux sur les tournesols, ainsi que pour ces fleurs entre description fidèle et impressionnisme. Il découvre ensuite la forme de l'ouvrage : 15 courts chapitres 5 de 4 pages, 8 de 6 pages, 2 de 8 pages. Chaque séquence est en noir & blanc, commence avec une page de titre : numéro du chapitre, lieu et date en caractères blancs sur fond noir, et se termine avec une lettre de Vincent van Gogh écrite à ce moment-là. En fonction de sa curiosité, de son envie, le lecteur peut soit enchaîner les séquences en BD, ou lire les lettres après chaque séquence, ou aller consulter le court paragraphe de notes sur ladite séquence, en fin d'ouvrage. Il commence par le premier chapitre à Londres en juillet 1873. Il n'est pas bien certain que la dimension descriptive des dessins représente avec exactitude la réalité historique de ce quartier de Londres, que ce soit pour la largeur des voies, la faible densité de fréquentation, les façades d'immeuble, ou même les tenues vestimentaires. Il se dit que l'intention de l'auteur ne doit pas être d'effectuer une reconstitution historique minutieuse, encore moins maniaque, mais de retranscrire les sensations du peintre, la manière dont il a ressenti les choses à ce moment de sa vie, ses impressions psychiques.



Le lecteur est tout de suite frappé par le parti pris très contrasté entre noir et blanc, comme des coups de pinceau tracés à l'encre de Chine la plus impénétrable possible. La première page du premier chapitre correspond à une illustration en pleine page, le blanc immaculé de la chaussée répond au blanc immaculé du ciel, et contraste totalement avec le noir profond de la fumée des cheminées d'usine, de celui des bâtiments, des individus. Dans la première case de la page suivante, l'artiste utilise la même technique, tout au long de l'ouvrage, mais réussit cette fois une impression quasi photographique dans la représentation de la façade des bâtiments de la rue, comme si le contraste avait été poussé à fond, tout en conservant l'effet réel des détails. Il s'opère ensuite un glissement progressif : le contraste est encore accentué mais laissant plus de place aux surfaces noires qu'aux surfaces blanches, sous-entendant une montée de l'inquiétude ou de la déstabilisation de Vincent, de manière quasi expressionniste. C'est encore renforcé dans la troisième page, avec les trainées apparentes des coups de pinceaux, et une distanciation partielle d'avec une représentation purement réaliste. L'effet est saisissant et le lecteur ressent l'effet déstabilisateur qu'a le mannequin de chiffon pendu sur van Gogh. La dernière case appartient à un autre registre : une corde pendant du haut de la case sans qu'il soit possible de deviner à quoi elle est attachée, avec ce nœud coulant à un mètre au-dessus de la tête de van Gogh, en pleine lumière, les ténèbres recouvrant les bords droit et gauche de cette case de la largeur de la page. Le lecteur est plongé dans une expérience sensorielle et spirituelle, à laquelle il participe inconsciemment, mais automatiquement. En effet tous les chapitres sont dépourvus de mot, aucun phylactère, aucun cartouche, amenant le lecteur à découvrir le récit visuellement, avant toute utilisation d'un langage écrit. Enfin, il découvre la courte lettre correspondant à cette phase de la vie du peintre, puis il peut se rendre en fin d'ouvrage pour avoir d'autres éléments de contexte dans un court paragraphe.


Après avoir découvert ce premier chapitre, le lecteur a facilement compris le principe de cette œuvre : passer en revue quinze moments de la vie de Vincent van Gogh (1853-1890), en partant d'une de ses lettres, et en proposant une interprétation de ce qu'il a pu ressentir lors de ce séjour. Danijel Žeželj est un bédaste aguerri qui a commencé sa carrière au début des années 1990, avec Le rythme du cœur (1993) qui avait bénéficié d'une introduction de Fredrico Fellini (1920-1993). Il a régulièrement réalisé des bandes dessinées depuis, soit avec des scénaristes (souvent des comics), soit tout seul, dont une version muette extraordinaire du conte du Chaperon Rouge en 2015. Qu'il soit familier de cet auteur ou non, le lecteur reste bouche bée devant de nombreuses planches, souvent des dessins en pleine page : cette vue étonnante de la dimension industrielle de Londres, le gigantesque squelette de poisson dressé dans le ciel, la noirceur des flammes de l'incendie au-dessus des mines, Vincent recroquevillé par terre dans sa chambre, un navire marchand échoué sur une plage, van Gogh semblant tomber du ciel en perdant ses chaussures, van Gogh en train de peindre semblant enraciné dans la terre qui le nourrit, un chien à la fourrure trempée sous la pluie, un magnifique taureau sous le soleil, la vision fugitive d'un cerf dans une clairière, etc. Chaque séquence apporte son lot d'enchantement, une interprétation de la vie intérieure du peintre, mais aussi une façon de voir les intentions et les émotions de l'individu qui transforment la perception de la réalité.



Bien sûr, cette lecture est différente en fonction de sa familiarité avec la vie du peintre, avec son œuvre, s'il identifie tel détail qu'il connaît déjà, ou s'il le découvre. Dans les tous les cas, cette bande dessinée s'avère une expérience narrative hors du commun, riche en émotions, en impressions, en ressentis, en expérience de la réalité. Bien sûr, il est facile de reconnaitre l'automutilation de l'oreille, ou encore la chambre dans la Maison jaune d'Arles. Bien sûr, on peut ne pas adhérer à la vision que Danijel Zezelj donne de la vie intérieure de van Gogh, mais elle est très cohérente, et convaincante. D'ailleurs personne ne peut dire ce qui passait par la tête du peintre à ces moments-là, ce qui rend l'interprétation de l'auteur aussi valide qu'une autre. D'un autre côté, c'est une approche cohérente avec son instabilité mentale, une façon d'évoquer le fait que ses peintures montrent la réalité d'une manière différente de celle perçue par le commun des mortels, d'évoquer ses préoccupations. Le lecteur fait l'expérience de la force créatrice qui peut s'emparer du peintre, de son regard qui s'attache à des éléments singuliers jugés banals par le commun des mortels, à sa sensibilité aux éléments naturels (paysages ou faune), à la distance qui le sépare des personnes qu'il peut être amené à côtoyer. L'auteur sait faire partager l'impression d'une démarche créatrice exceptionnelle, engendrée par un individu spécial, en décalage avec les valeurs et les pensées qui définissent la normalité de la société dans laquelle il vit.


En découvrant le format de cet ouvrage, et sa composition, le lecteur constate qu'il sort physiquement de l'ordinaire. En lisant le premier chapitre, il a la confirmation de l'originalité de l'approche : des chapitres courts en noir & blanc, dépourvus de mots, complétés par une lettre du peintre. Il découvre en fin d'ouvrage que l'auteur complète chaque séquence par un court paragraphe développant son contexte. Le titre annonce des fragments d'une vie : la promesse est tenue par des mises en situation en noir & blanc très contrasté, des images saisissantes, pour une proposition des visions intérieures de Vincent van Gogh. Le résultat est personnel, d'une grande force évocatrice, faisant partager les états d'esprit d'un individu habité par la force de la création d'une vision singulière.



mercredi 6 janvier 2021

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B - Tome 2 : Mon retour en France

Tu verras qu'on dira que tout ceci n'a jamais existé…


Ce tome fait suite à Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B (2012) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, même si celui-ci constitue la suite de la biographie. Ce tome est le deuxième d'une série de 3 dans laquelle l'auteur met en bande dessinée les souvenirs de son père René Tardi. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2014. Elle a été réalisée par Jacques Tardi pour le scénario et les dessins, les couleurs ayant été réalisées par Jean-Luc Ruault. Le tome commence par une préface de 5 pages rédigée par J. Tardi, détaillant le processus de reconstitution du trajet de retour de son père à partir de ses carnets, illustré par des photographies d'époque, d'une postface de Dominique Grange évoquant le parcours de son propre père, et d'un article d'une page sur le mystérieux pélican en bois, et il se termine par une carte sur 2 pages permettant de visualiser l'itinéraire de R. Tardi à travers l'Allemagne pendant ces 4 mois de marche forcée.


Le 29 janvier 1945, l'ordre est donné aux soldats évacuer le Stalag II-B, situé à deux kilomètres à l'Est du village d'Hammerstein en Poméranie. Les soldats font marcher les prisonniers pour s'éloigner de l'Armée Rouge qui progresse, dans le vent, la neige et la nuit, le tout par -30°. Malgré les coups de crosses et de gummis, les prisonniers fatigués et affamés n'avancent pas plus vite, d'autant qu'ils doivent porter l'équipement des soldats allemands. La marche est pénible et éprouvante. La colonne de prisonniers rattrape une charrette de la Wehrmacht, conduite par un civil, car les civils fuient aussi, terrifiés par la réputation des russes : pilleurs, violeurs, brutes sanguinaires et massacreurs. René Tardi et ses compagnons négocient d'attacher leur petit traîneau où ils ont entassé leurs affaires, à la charrette contre un paquet de Lucky Strike. Quelques centaines de mètres plus loin, la charrette verse dans le fossé, et ils reprennent leur traîneau, laissant le civil se débrouiller tout seul.



Après avoir marché toute la nuit, la colonne fait une courte halte à l'abri du mur d'une usine, avant de repartir. Les prisonniers de guerre souffrent du froid car ils portent les mêmes vêtements que ceux qu'ils avaient quand ils ont été faits prisonniers, René Tardi ayant accumulé plusieurs couches pour mieux résister au froid. À 17h00, la nuit tombe. René, Roger et quelques autres décident de se laisser distancer. Une fois en queue de peloton, ils quittent la colonne, et s'enfoncent dans les bois, toujours avec le petit traineau surchargé. La forêt est lugubre, et le sous-bois est marécageux. Parfois la glace cède et ils s'enfoncent jusqu'aux genoux dans l'eau glacée. À cinq heures du matin, ils atteignent une ferme et établissent le contact avec des travailleurs forcés polonais qui travaillent dans cette exploitation agricole. Ils arrivent à troquer un canard et un poulet contre quelques paquets de clopes. Dans la journée suivante, ils voient passer des traîneaux russes propulsés par des hélices : des soldats russes faisant des raids d'intimidation, ce qui indique que le front se rapproche. Les fuyards comprennent qu'ils doivent s'éloigner au plus vite de la zone de combats, qu'il leur faut déguerpir. Après 22 kilomètres de marche, ils parviennent à Raddatz, un patelin, où ils tombent sur un grand nombre de prisonniers de guerre au repos. Ils s'y intègrent et trouvent de la place dans une grange ouverte à tous les vents et surpeuplées.


Le premier tome était éprouvant : pas du fait d'une narration visuelle trop explicite, ou de commentaires trop chargés de souffrances du narrateur, mais par l'accumulation d'horreurs, à la fois inhumaines et systématiquement remises en contexte avec une prise de recul les rendant encore plus atroces. À la fin du premier tome, les prisonniers de guerre quittent le camp et la fin de la guerre est proche. Mais le chemin pour rejoindre la France s'avère encore très long, très éprouvant, et tout aussi inhumain. L'auteur a retracé ces quatre mois à partir des carnets de note de son père, indiquant chaque fois qu'il y a une imprécision ou une incohérence. Les soldats allemands font voyager leurs prisonniers à pied du 30 janvier 1945 au 05 mai 1945. René Tardi retrouve son foyer en France le 26 mai 1945. Le groupe de prisonniers de guerre dont il fait partie chemine en territoire allemand, avec le front russe qui se rapproche par l'Est. Ils sont trop faibles pour avoir un espoir de tuer leurs geôliers, sans se faire tous abattre par leurs armes à feu. La fuite (quitter la colonne de prisonniers) est possible mais ils deviennent alors des ennemis désarmés et affaiblis en territoire allemands, susceptibles d'être abattus sans sommation. Comme dans le premier tome, l'auteur évoque toutes les maltraitances endurées par son père : malnutrition, froid, absence de soins médicaux, rage de dents, poux et autres parasites, coups de crosse, etc. Comme dans le premier tome, son père l'exprime avec une forme de détachement, presque d'ironie en tout cas un recul détaché de la souffrance. Pour autant l'accumulation produit toujours son effet sur le lecteur.



L'auteur a repris exactement le même mode narratif : chaque page se compose de 3 cases de la largeur de la page, de même dimension, avec une mise en couleurs à base de gris, avec une légère touche de marron, donnant la sensation d'un quotidien très gris, morose et pesant, sans grand changement d'un jour sur l'autre. Cette dernière caractéristique reflète non pas les lieux puisque la colonne de prisonniers de guerre se déplace, mais l'état d'esprit résigné, et la souffrance qui ne les quitte pas. Chaque case comprend un phylactère (le plus souvent rattaché à René), assez copieux commentant la scène ou donnant des informations sur l'avancée de l'armée russe, les nouvelles défaites des allemands, ou des éléments de contexte sur les Lebensborn, les Einsatzgruppen, le pilonnage de Dresde, etc. Comme dans le premier tome, le lecteur se rend compte qu'il consacre la plus grosse partie de son attention à la lecture de ces phylactères, très denses en informations. Ces textes composent une reconstitution historique très riche, et très documentée. En fonction du lieu où leur marche les emmène, le père ou le fils vont décrire ou expliquer ce que sont les Lebensborn (des foyers et des crèches, mais aussi des lieux de rencontre plus ou moins furtive où des femmes considérées comme aryennes pouvaient concevoir des enfants avec des SS inconnus) ou les exterminations perpétrées par les Einsatzgruppen (élimination en masse des cadres polonais, des handicapés, des Juifs et des Tziganes) et leur problématique pour gagner de la place dans les fosses communes. L'effet cumulatif de ces horreurs est également assommant et horrifique : une litanie de barbaries inhumaines sans limite, infligées de manière méthodique. Ces textes ne sont pas pesants du fait de l'ironie sous-jacente de René Tardi dirigée contre tous les militaires et dirigeants de tout poil, mais glaçants quand il fait une allusion en passant au négationnisme, alors que la colonne a marché devant le camp de concentration de Bergen-Belsen.


La complémentarité entre textes et dessins fonctionne comme dans le premier tome. Le lecteur peut éprouver l'impression de ne finalement prêter attention qu'aux textes, jetant à peine un coup d'œil à ces dessins ternes et ces silhouettes aux contours rapidement tracés. Mais à chaque fois qu'il change de page, il ressent l'effet des cases : il sait où se trouve René Tardi. Il a eu un aperçu de la réalité de ce qu'il vit et endure à ce moment-là de la marche forcée, ou des conditions de détention lors des haltes. Il ne s'agit pas d'un détail supplémentaire, mais d'une réalité qui est rappelée à chaque case, qui est incarnée. Impossible d'ignorer les cadavres de prisonniers de guerre au bord du chemin, ou l'exécution sommaire de prisonniers de camp de concentration emmenés en colonne sur la route, ou les pendus, etc. Si l'envie lui en prend, le lecteur se rend également compte que ces dessins à l'apparence fruste recèlent un niveau de détails étonnant. L'artiste représente les bâtiments avec un savoir-faire extraordinaire, qu'il s'agisse d'une grange, ou des façades dans une rue. La reconstitution historique est tout aussi soignée qu'il s'agisse des uniformes ou des armes, des véhicules militaires. Tout participe à rendre concret les faits historiques, ainsi que les lieux traversés par la colonne de prisonniers de guerre.


Le média de la bande dessinée est particulièrement adapté pour raconter des histoires et le lecteur éprouve une certaine impatience de voir René Tardi retrouver sa famille, après les épreuves inimaginables subies pendant sa détention au stalag II-B. La fin de la guerre approche. Tout va rentrer dans l'ordre. En consacrant un tome complet (124 pages de bande dessinée) au retour, Jacques Tardi montre qu'il ne s'agit pas d'une histoire, mais d'une biographie. La vie de son père a ceci de particulier qu'il n'a pas fait partie de prisonniers libérés : la sortie du camp s'est faite sous la contrainte des soldats allemands. Les prisonniers continuent de mourir sous les coups, les privations, l'absence de soin, les exécutions sommaires, dans un pays ravagé par la guerre, avec l'espoir en voyant les avions britanniques passer au-dessus, mais aussi la crainte d'être bombardés. La densité et la précision de la reconstitution historique font œuvre de témoignage, à la fois pour René Tardi, à la fois pour l'inhumanité de la guerre pour les prisonniers, pour les civils, et même (mais par ricochet) pour les soldats.



mardi 29 décembre 2020

Animal lecteur - tome 6 - Un best-seller sinon rien

J'achète pas, j'attends l'intégrale.

Ce tome fait suite à Animal lecteur - tome 5 - C'était mieux avant (2014) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. Il s'agit donc du sixième tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2016, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. Ce tome comprend 92 strips.


Dans son magasin BD Boutik, le libraire Bernard Ledoux est en train de monter une pile avec les exemplaires du dernier Blake & Mortimer en se disant qu'il n'aurait jamais imaginé que cette série allait sauver le chiffre d'affaires de son magasin. Il est très surpris par l'arrivée de l'objet promotionnel associé. Pour répondre à la demande d'un jeune client, le libraire recherche sur son logiciel s'il existe une version chti de Titeuf. Bernard discute avec un client âgé, abonné au Journal de Spirou depuis le premier numéro en avril 1938. En 1938, deux héros emblématiques sont apparus : Spirou et Superman. Entre deux clients, le libraire s'imagine en marionnette de Guignol, frappé par le gourdin de la crise. Monsieur Ducolrède est un monsieur sérieux, avec un métier sérieux dans une société sérieuse, abonné à un journal sérieux. Mais pendant les vacances le journal sérieux se lâche en offrant à ses lecteurs un supplément BD. Bernard Ledoux réfléchit au paradoxe du décalage entre la période de l'été propice aux lectures plaisir, et à l'absence de nouveauté pendant cette même période. Un client demande si Raoul Cauvin c'est bien : le libraire se lance dans un passage en revue de toutes ses séries.



Au vingt-et-unième siècle, toute la planète est accaparée par internet. Toute ? Non une seule librairie résiste encore et toujours à l'envahisseur. Début décembre, le libraire a mis en place un grand stock de Fouette Man, dans l'ombre de Saint Nicolas, parce que les méchants ça se vend bien. Pour ses bonnes résolutions, Bernard Ledoux a décidé de mieux maîtriser ses émotions face aux demandes impossibles des clients, à commencer par savoir s'il livre. Le libraire se voit bien en Astérix résistant à l'envahisseur César qui représente la crise. Bernard est tout fou devant son poste de télévision à regarder un match de foot, à la grande surprise de son fils. Il imagine ensuite où va arriver Lucky Luke à force de s'en aller vers l'ouest à la fin de chacun de des albums. Il se lance ensuite dans le moyen de distinguer Boule de Bill, de savoir qui est le chien et qui est l'enfant. L'employé du libraire reçoit un appel de son patron, mais ça coupe tout de suite. Deux enfants regardent la vitrine de BD Boutik, en notant l'influence de la télé sur la BD. Bernard Ledoux est en train de pointer du doigt les défauts d'amazon par rapport au contact direct avec un libraire quand le facteur vient lui apporter un colis. Une fois n'est pas coutume : le libraire va acheter un livre dans une librairie spécialisée et il demande des renseignements à son collègue. Un client est en train de regarder les différentes BD dans les bacs, et le libraire ne sait pas trop s'il doit proposer son aide pour le guider, ou respecter le fait qu'il fait du lèche-vitrine par lui-même.


Après la surprise du format traditionnel du tome précédent, les auteurs reviennent au format habituel de leur série : un demi A4 avec des gags en format vertical. Le libraire est toujours aussi sympathique et motivé pour exercer sa profession qui avoisine le sacerdoce. De temps à autre, il ne parvient pas à conserver son flegme et il s'énerve du comportement d'un client, d'une exigence idiote, du volume de BD à déplacer chaque semaine. Son apparence est toujours aussi sympathique avec l'exagération caricaturale du dessinateur : gros nez très allongé, lunettes basses avec les yeux regardant par au-dessus, bras très épais avec le coude presque pas marqué, gros doigts, visage très expressif, tenue inchangeable avec un jean, un tee-shirt jaune, une chemise rouge à manche courte toujours ouverte. Les autres personnages sont également croqués avec une belle expressivité : le jeune employé avec les cheveux qui lui cachent les yeux (seul personnage récurrent), le fiston portrait craché de son père, le frère du libraire en costume-cravate, et les clients variés de 7 à 77 ans, plus ou moins intéressés, plus ou moins exigeants (souvent plus que moins).



Outre le format très particulier, l'horizon d'attente du lecteur comprend des références BD, des piles de cartons de BD à déplacer chaque semaine, des observations sur l'industrie de la BD, et des gags visuels. Salma & Libon ne déçoivent pas. Oui, c'est vrai que voir citer des séries BD connues ou moins connues permet d'établir que Bernard Ledoux est un libraire spécialisé, et ça crée une connivence avec le lecteur de BD. En outre ces références sont accessibles à la plupart des lecteurs : Blake & Mortimer, Spirou, Superman, Lucky Luke, Marsupilami. Il est même vraisemblable que le lecteur occasionnel se reconnaîtra dans le gag sur la difficulté de se souvenir qui est Boule et qui est Bill (page 17). Il appréciera également l'opposition ou plutôt le rapprochement entre la souris de Walt Disney (Mickey) et celle d'Art Spiegelman (Maus). Le degré de connivence augmente d'un cran quand le libraire est confronté à un client qui en sait réellement plus que lui, ou quand est évoqué la signification du mot Spirou en wallon. Le scénariste développe un gag autour de la diversité des œuvres de Raoul Cauvin, auteur qu'il admire, en citant ses principales séries : Les femmes en blanc, les tuniques bleues, Cédric, Les psys, Pierre Tombal. Le ballet des cartons de nouveautés et d'invendus reprend avec 6 gags : pages 9, 38, 49, 54, 59, 67, ce qui ne fait pas beaucoup sur un total de 92. À chaque fois, Salma trouve un autre angle pour considérer cette tâche inéluctable : la reprise des nouveautés en septembre en décalage avec la disponibilité des lecteurs en été, les périodes de creux (janvier, avril, juillet, octobre) permettant d'affiner les retours d'invendus, la force physique acquise avec la pratique de l'exercice de port de cartons de BD, l'incrédulité du livreur de voir que le libraire parvient à caser les nouveautés chaque semaine, l'énergie nécessaire pour faire face à 500 nouveautés par mois, la solution trouvée pour gérer les nouveautés qui ne trouvent pas leur place dans l'espace de la librairie.


Étant un maillon de la chaîne du livre (très beau gag visuel dans un dessin en pleine page, p.77), le libraire subit en direct le mode de fonctionnement de cette industrie et les contraintes qui s'imposent à lui, parfois en dépit du bon sens. Ainsi, les gags ont pour objet ou abordent de manière indirecte la concurrence de la vente en ligne avec la disponibilité presque infinie de tous les titres, la déclinaison d'un personnage en une véritable franchise multimédia donnant à son tour à d'autres versions BD du même personnage, le volume hallucinant de nouveautés annuelles (environ 5.000 BD par an, tout genre confondu), les produits dérivés comme les figurines ou les objets de collection, les différentes versions d'un BD (basique, augmentée, noir & blanc), la recherche de petits plus produits pour le client, le paradoxe du tome 1 d'une nouvelle série (les lecteurs ayant tendance à attendre le tome 2 pour être sûrs que la suite paraîtra bien), la part financière qui revient à un auteur sur la vente d'une BD… En arrière-plan, le libraire doit suivre ou accompagner d'autres évolutions plus profondes de la société comme les efforts pour moins consommer d'énergie, ou l'évolution à la baisse des revenus qui incite au licenciement des employés. Impossible de résister à la comparaison du libraire et de sa librairie, à un petit village irréductible résistant contre la dématérialisation.



Le lecteur retrouve donc tout ce qu'il attend de la série, les auteurs sachant regarder d'autres facettes de thèmes déjà abordés, et se pencher sur de nouveaux. Les auteurs réalisent aussi bien des gags racontés en plan fixe, généralement sur le libraire, qu'avec une prise de vue qui évolue d'une case à l'autre, Libon prenant soin de rappeler discrètement ou dans le détail, le décor en arrière-plan. Chaque gag fonctionne grâce à la dimension comique de l'expressivité exagérée des personnages. De temps à autre, un gag repose plus sur la narration visuelle : la loupe sur la librairie comme la loupe sur le village gaulois d'Astérix, Lucky Luke s'éloignant vers e soleil couchant, le libraire hurlant dans une pièce insonorisé pour évacuer sa frustration, le libraire enchaîné à un carton plein, la scène d'action irrésistible du libraire changeant le rouleau de sa caisse en étant chronométré par son employé, et bien sûr monsieur et madame couché au lit, l'un lisant Mickey, l'autre Maus, sans aucun mot ou texte. De temps à autre, le lecteur prend conscience d'une prise de recul encore plus importante que ce soit l'être humain dépassé par la quantité de produits à sa disposition (le libraire se fait aider par son fils pour se faire une idée sur les mangas, il tente l'oreillette pour être guidé en temps réel sur les conseils à délivrer aux clients), ou le cumul des années qui fait que l'enthousiasme enfantin cède progressivement la place aux critiques systématiques chez les adultes, ou encore le concept très intelligent de l'Udersatz.


S'il a lu les tomes précédents, le lecteur revient pour avoir plus de la même chose, mais avec des gags neufs. Il est comblé : Libon est en très grande forme pour animer ses personnages d'une vitalité humoristique, et l'inspiration de Sergio Salma ne se tarit pas.



vendredi 25 décembre 2020

Jessica Blandy, Tome 18 : Le contrat Jessica

Le meilleur et le pire de l'homme : une langue.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 17 : Je suis un tueur (2000) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 6 - Magnum Jessica Blandy intégrale T6 qui contient les tomes 18 à 20.


Une équipe de trois tueurs se trouve dans un grand hôtel de d'une station balnéaire au Mexique, sur la côte Pacifique. Le responsable appelle leur commanditaire Ernest Zoloco pour indiquer que Jessica Blandy n'est pas dans sa chambre, mais qu'ils vont aller la buter sur la plage. Ils trouvent rapidement une jeune femme allongée sur le ventre, avec un sombrero lui cachant la tête, avec sa clé de chambre à ses côtés, correspondant à la chambre de Jessica. Ils l'abattent en lui tirant chacun une balle dans la tête. L'un d'eux retourne le cadavre et ils découvrent une chevelure rousse : erreur de cible. Le responsable appelle Ernest Zoloco et admet leur erreur. Ils vont continuer leurs recherches. Ernest Zoloco est lui-même sur la plage, en costume, accoudé à un petit bar de plage, sans personne. Il y est abordé par une magnifique jeune femme en maillot vert. Ils papotent un peu et elle lui propose d'aller sur la corniche pour une vue magnifique. Il accepte. La discussion se poursuit au sommet d'une falaise, elle se termine mal pour la jeune femme.


Pendant ce temps-là, Jessica Blandy est au volant de sa voiture et elle arrive dans une ville de moyenne importance au Mexique. Elle va dans un bar pour prendre une bière. Le téléphone sonne, et c'est pour elle : Salina lui donne rendez-vous à l'église de Santa Prisca. Sur place, elle soliloque devant une statue du Christ, puis elle sort. Elle est suivie par un homme qu'elle n'a aucune difficulté à repérer. Elle parvient à passer derrière sans qu'il ne s'en aperçoive et elle le menace avec son pistolet. Il joue les innocents. Salina arrive sur ces entrefaites et assomme l'homme. Puis elle salue Jessica et lui demande ce qu'elle lui veut. Celle-ci explique qu'un contrat a été passé sur sa tête par un inspecteur de la police américaine. Elle a besoin de trouver une planque. De son côté, Gus Bomby est planqué tranquillement chez lui, quand il voit arriver une équipe de 5 tueurs en costume. Il parvient à se sortir de cette mauvaise situation, sans tirer une seule balle. Une fois chez elle, Salina écoute la version longue de l'histoire de Jessica Blandy. Une fois l'explication terminée, Salina a une proposition à faire à Jessica pour la planque, et elle lui annonce le prix à payer.



Finalement non, pas de retour de Razza dans ce nouveau tome, mais une histoire qui met en avant un personnage secondaire des plus désagréables : Robby. Le lecteur apprend enfin son vrai nom : Eugene Palma Robinson. Cet inspecteur de police était présent dès le premier tome de la série, avec un comportement qui l'avait rendu détestable d'entrée de jeu. Sans tambour ni trompette, sans signe annonciateur, Jean Dufaux décide de faire basculer la situation de Robby : il passe de flic vraisemblablement pourri, ses trafics n'ayant jamais fait l'objet de l'intrigue d'un album, à individu aux abois. En parallèle, Jessica Blandy est en cavale essayant de ne pas se faire avoir par les tueurs à ses trousses. Comme à son habitude, elle est au cœur des événements, mais sans avoir un rôle d'héroïne qui résoudrait les problèmes à la force de sa volonté et de ses capacités physiques ou intellectuelle, sans être ni un artifice narratif miracle, ni une potiche. Renaud est égal à lui-même, descriptif et précis, pour des planches sages et posées, malgré les enjeux mortels, et les jeux de contrainte et de pression malsains. Le lecteur découvre donc cette situation in media res, et le scénariste lui apprend progressivement ce qui s'est passé précédemment pour en arriver là.


Indépendamment de l'intrigue, le lecteur sait qu'il va prendre plaisir à découvrir des lieux singuliers, représentés avec précision. Arrivé au dix-huitième album, il s'agit d'une collaboration bien huilée entre artiste et scénariste, et selon toute vraisemblance, ce dernier fait en sorte de jouer sur ce point fort du premier. Le lecteur en a la confirmation dès la première page avec cette case singulière montrant les balcons des chambres d'hôtel par une magnifique vue en plongée sur sa cour intérieure. Ensuite Renaud s'attache plus aux arbres de la plage qu'à la texture du sable qu'il préfère représenter avec la couleur. Les formations rocheuses en bordure d'océan sont déchiquetées et réalistes, l'eau de l'océan étant vivante grâce à la couleur. En planche 3, le lecteur découvre une autre vue d'ensemble splendide : la vision en légère élévation de la ville où arrive Jessica Blandy. En repensant aux différents lieux visités, il prend conscience de leur variété, de l'effet de diversité géographique, et de décalage parfois d'une simple case. Ainsi il va prendre un verre dans un petit bar mexicain, il se recueille devant une effigie du Christ dans une église. Il profite du calme avant le déchaînement de violence dans le salon de Gus Bomby. Il regarde un car traverser une zone désertique. Il admire la luxueuse villa d'Osmond Portland sous plusieurs facettes : son ponton, son kiosque au toit de chaume, ses volumes spacieux et propices à la circulation de l'air dans cette région chaude, la baraque en planches mal jointives où Ernest Zoloco reçoit Portland, etc. Il est pris par surprise avec cette simple case de 5 tueurs avançant dans un champ de blé (planche 9). Renaud & Dufaux ne cherchent pas à épater le lecteur en le baladant d'un endroit magnifique à un autre : le passage par un endroit, par un lieu arrive de manière organique dans l'intrigue, et l'artiste ne se lance pas dans des cases démonstratives pour attirer l'attention. Il réalise des cases pour raconter l'histoire, investissant du temps du talent pour montrer le lieu avec un regard attentif aux détails qui en font son identité, à l'opposé d'une enfilade de lieux génériques.



L'investissement pour que les lieux soient si consistants a une incidence sur les personnages : à aucun moment le lecteur n'éprouve la sensation de voir des acteurs jouant leur rôle sur une scène de théâtre. Chaque protagoniste interagit avec le lieu où il se trouve, se livre à une occupation particulière en utilisant les accessoires de manière organique. Dans un autre endroit, les choses se dérouleraient autrement. En outre, chaque personnage dispose d'une apparence physique unique, se déclinant en postures spécifiques. Le lecteur voit par lui-même que la corpulence de Robby fait qu'il évite les gestes brusques, que la maladie d'Osmond Portland fait qu'il se montre précautionneux dans ses gestes, que Jessica Blandy entretient un rapport d'assurance vis-à-vis de son apparence. Comme souvent dans une de ses aventures, elle se retrouve nue face à un homme ou plusieurs. Sa confiance en elle et son naturel font que le lecteur ressent qu'elle impose sa nudité à son interlocuteur qui en ressent une gêne, à l'opposé d'une victime à la merci d'un individu exerçant une forme de sadisme ou de cruauté mentale pour assurer sa domination. Jessica n'apparaît pas dans toutes les planches, le récit n'est pas raconté de son seul point de vue, ce qui n'obère en rien sa force de caractère, sa présence rayonnante.


Le scénariste prend le lecteur au dépourvu avec ce basculement imprévu de la situation de Robby, un individu détestable apparaissant de manière chronique dans la série. Jessica Blandy continue d'être le point d'ancrage pour le lecteur, toujours aussi belle et forte. Dufaux bâtit son intrigue sur la dynamique d'une course-poursuite, moteur toujours efficace pour insuffler un rythme dans le récit. Il met en œuvre des personnages secondaires apparus de manière encore plus sporadique dans la série, personnages qui ne parleront vraisemblablement qu'au lecteur assidu : le tout jeune adolescent Rafaele, et sa tutrice officieuse Victoria. Il est également fait référence à Kim, une amie décédée de Jessica, apparue pour la première fois dans le tome 1 (1987). Salina était déjà apparue dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990). D'un côté la fonction de Victoria et Rafaele est assez basique (otages potentiels) pour que tous les lecteurs puissent la saisir ; de l'autre cela a plus d'impact pour ceux connaissant leur lien avec l'héroïne. Le scénariste a conçu une intrigue avec une belle mécanique, dont le déroulement se fait de manière linéaire. Même si le caractère de chaque personnage n'est pas très développé, le lecteur perçoit que l'histoire se serait passée autrement si cela avait été d'autres personnages. Ce n'est pas donc une intrigue générique plaquée sur les personnages qui aurait très bien pu se dérouler à l'identique, indépendamment des protagonistes. Le thème sous-jacent de la série reste mineur dans ce tome : les comportements déviants ne sont pas au cœur du récit. Toutefois, le scénariste en intègre au début avec le meurtre gratuit commis par Zoloco, pour bien montrer qu'on ne plaisante pas avec lui. En revanche, le thème de la contrainte par la violence court tout le long de cette histoire, thème également inhérent à la série.


Les auteurs surprennent le lecteur avec cette nouvelle aventure de leur personnage. Jessica Blandy n'est pas confrontée à un nouveau tueur à l'esprit dérangé : elle doit se sortir d'un contrat sur sa tête, passé par un personnage récurrent de la série. Le scénariste met à profit plusieurs éléments et personnages des tomes précédents pour un thriller bien construit. Lui et Renaud savent donner vie aux personnages par leurs actions, leurs expressions, leurs décisions. Le récit est d'autant plus savoureux qu'il se déroule dans des lieux particuliers, réalistes et uniques dans lesquels le lecteur se projette avec plaisir.



samedi 19 décembre 2020

Guirlanda

Ne choisis pas ton chemin, suis-le !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2016. Elle a été réalisée par Lorenzo Mattotti pour les dessins à la plume, Mattotti et Jerry Kramsky pour le scénario, et Kramsky pour le texte. Avant la page de titre, le lecteur découvre 10 dessins en pleine page dont rien n'indique s'ils font partie de l'histoire. Après les 372 pages de bande dessinée, il découvre 4 autres dessins en pleine page dont il sait après la lecture qu'il s'agit de dessins réalisés à l'occasion de cette histoire, mais n'entrant pas dans sa narration.


Un guir présente son peuple : des êtres pacifiques qui aiment contempler, avec l'étonnement d'éternels enfants, les magies de leur territoire. Les guirs sont endormis et ils rêvent tous le même rêve qui finit par s'envoler par-dessus les différents paysages comme des monts, un marais et des volcans d'herbe. La même nuit, le tricorne à longue cape fait ses adieux à tous les paysages qu'il avait survolés. En bordure de l'iris de son œil droit, on distingue un arbre dénudé sur lequel une sorte d'oiseau vient se poser. Cela réveille l'arbre qui marche qui finit rongé par les créatures du fleuve. La branche qui faisait office de tête pour l'arbre qui marche se détache de son corps et est emportée par le courant. Elle passe devant un singe de la pluie en train de compter les gouttes pour savoir si son futur sera pair ou impair. La créature sur sa tête tenant le parapluie en papier tombe en arrière et est emporté par le vent, tenant toujours le parapluie. Il finit par être avalé tout cru par un oiseau. Le parapluie en papier arrive entre les mains d'Hyppolite. Ce dernier est le fils de Zachary, le chaman du village. Hyppolite a passé une nuit sans dormir, et donc sans rêver car ça fait sept jours qu'il est sans nouvelle de sa femme Cochenille.



Hyppolite considère le parapluie en papier d'un air songeur, sans savoir s'il s'agit d'un bon ou d'un mauvais présage. Deux autres guirs passent non loin de là et le mâle lui adresse des paroles réconfortantes concernant Cochenille. Ils lui indiquent également qu'ils se rendent à la crevasse, car Zachary a dit qu'aujourd'hui les esprits des fumées apparaîtront, leur montreront leur futur. Alors qu'il songe à y aller, il se rend compte qu'il s'était assis sur un œuf de zirbec, qu'il l'a couvé et que celui-ci se fendille. Il essaye d'attraper le zirbec qui en sort, mais celui-ci se jette à l'eau avant. Hyppolite a trébuché sur une branche d'arbre, et il la jette à l'eau. Au loin, il voit passer l'oiseau du destin. Il se retourne et constate que les fumées s'élèvent déjà : il se met à courir pour ne pas être en retard pour les apparitions. Il s'installe et les fumées se mettent à monter prenant des formes à moitié découpées, évoquant des créatures à demi reconnaissables, les branches d'un arbuste très dense, sur lesquelles apparaissent ensuite des feuilles, une nuée de poissons générés par l'explosion de l'arbrisseau, un tourbillon qui se transforme en fleur qui évoque vaguement un crustacé, etc.


S'il a fait connaissance de ce créateur avec ses bandes dessinées en couleurs, le lecteur peut se demander si le plaisir visuel sera bien au rendez-vous avec uniquement des dessins en noir & blanc réalisés à la plume. Il commence par découvrir les 10 dessins en pleine page : des esquisses naïves un peu griffées, présentant des personnages arrondis dans des paysages naturels, des situations compréhensibles mais ne racontant pas une histoire. Il se retrouve en terrain plus familier avec le début de l'histoire : un personnage arrondi, nu mais aux attributs sexuels presque effacés (donc quasiment innocent), lève un rideau sur un paysage nocturne, une plaine vallonnée avec des guirs (ces individus anthropoïdes avec des soies au niveau du menton, pas de cheveux, pas de poils) allongés endormis, et le vent qui souffle. Ils sont donc tous en train d'effectuer le même rêve et le vent l'emporte littéralement avec des fleurs allongées. Le lecteur est vite emporté dans cet ailleurs quasiment dépourvu de constructions humaines ou autre, pas loin d'être un paradis originel dans lequel la nature subvient aux besoins de ses habitants. Il découvre avec plaisir cette plaine vallonnée, ces montagnes en pain de sucre bien arrondies au sommet, cette rivière qui s'écoule tranquillement, cette gorge le long de laquelle Hyppolite et son compagnon de route glisse comme sur un toboggan, une chute d'eau majestueuse, des cavernes spacieuses, etc. La végétation est tout aussi accueillante et agréable : par exemple un énorme nénuphar dont la fleur s'ouvre pour former un lit agréable, des arbres aux formes arrondis offrant une ombre délassante, d'immenses herbes le long du fleuve faisant comme un rideau protégeant les voyageurs sur le nénuphar géant. Ces paysages constituent autant de lieux à habiter ou à traverser, rendus agréables à l'œil par leurs rondeurs, inoffensifs car faciles à appréhender.



Les guirs sont immédiatement sympathiques : avec ces contours arrondis aussi, et des expressions de visage ouvertes, souvent souriante. Il n'y que lorsqu'ils sont manipulés par Lent des Pince qu'il sont moins avenants, et encore : même quand ils ont un comportement agressif leur visage semble exprimer un doute, comme s'ils n'étaient pas convaincus de leurs actions. Il n'y a pas que des guirs : Lorenzo Mattotti crée également d'étranges animaux qui ont quasiment tous le don de la parole, un singe de la pluie avec un visage humain, le zirbec quadrupède allongé avec un poil hérissé et une sorte de bec, Museau Fripé une sorte de loutre avec une queue très touffue, l'oiseau du destin volatile de grande envergure avec des ailes ovales, Lents des Pinces croisement entre une limace et un trilobite, une centaure à la poitrine tombante, des baleines d'air en pleine migration, un escargot géant qui vogue sur l'eau, etc. L'imagination visuelle de l'artiste ne connaît pas de limite et peuple ce monde de créatures à demi familières, aux formes fantasmagoriques. Leur apparence ne les rend pas inquiétantes, à part une ou deux le temps de quelques cases. Lents de Pinces se montre menaçant par ses propos inquiétants et belliqueux. Le personnage qui évoque une méchante reine se montre méchant en mangeant un compagnon de route d'Hyppolite et en lui promettant un sort pire encore.


Le lecteur se rend compte qu'il saisit rapidement la nature de l'intrigue : Hyppolite souhaite savoir ce qu'il est advenu de son épouse, mais pour la rejoindre, il transgresse un interdit sans faire exprès ce qui a pour conséquence l'anéantissement de la moitié de son peuple et il doit accomplir une quête pour s'amender. Pendant ce temps-là, Cochenille, Albine et Zachary ne reste pas inactifs. Certes cette histoire est tout public, mais son ampleur et son mode narratif ne les rendent pas forcément accessibles aux plus jeunes. Dès la page 18, les auteurs mettent en œuvre une association ou un rapprochement d'images pour un effet onirique : un travelling avant se rapprochant de l'œil d'un oiseau majestueux (le tricorne à longue cape) jusqu'à ce que son iris donne l'impression qu'un arbre nu soit planté à sa surface. Un oiseau vient l'y chercher, l'arbre se révèle être la tête d'une créature anthropoïde et le devenir de cette branche/tête finit par ramener le récit à Hyppolite, par association d'événements arbitraires, mais dont la succession présente une cohérence narrative. Dans la séquence des fumées (pages 38 à 50), les guirs et le lecteur assistent à une succession de transformations de formes proches les unes des autres, la trame narrative reposant sur ces rapprochements entre formes fantasmagoriques. À plusieurs reprises, la narration repose entièrement sur ces évolutions visuelles dans des pages dépourvues de mots, laissant le lecteur établir un lien de cause à effet, ou identifier des schémas logiques. Cela produit un glissement visuel de la narration, navigant entre le descriptif, le conceptuel, le métaphorique et l'abstrait. Le lecteur reconnait bien là un effet habituel des bandes dessinées de Mattotti : des cases qui extraites de la page sont un dessin abstrait sans rien de reconnaissable, et qui ne prennent sens qu'en les considérant avec les images précédentes et suivantes, dans la succession de cases.



Le lecteur se laisse donc porter par ces aventures étonnantes, empreintes de naïveté, mais pas exemptes de drames. Il se produit de nombreuses morts, une séparation d'Hyppolite d'avec sa femme et sa fille, des ruptures de tabous culturels et sociaux, des comportements cruels. Il est question de manipulation de foules, de colère arbitraire, d'exil, de descente dans le royaume des morts. Cette dernière péripétie allie un travail de deuil sous un angle léger, avec une représentation naïve du monde des morts, sans aucune dimension religieuse. Le lecteur y retrouve la touche d'onirisme présente dans les 14 pages (p. 37 à 50) de visions des esprits des fumées, celles vues par Hyppolite (pages 124 à 127). Il est épaté par l'inventivité visuelle, par le jeu de développer une forme pour la transformer en autre chose : des traces de sang qui deviennent les rides faites dans l'eau au passage du nid flottant de Cochenille et Albine (p. 218), les troncs d'arbres d'une forêt dense qui deviennent les barreaux de la cage d'Hyppolite (p. 230), et tant d'autres. Pour autant Mattotti met en œuvre une composition de page très régulière sur la trame de quatre cases de la même taille par page, disposées en deux bandes de deux cases. En fonction de la scène, il peut regrouper les 2 cases du haut en 1 seule, ou les 2 du bas en 1, ou les 2 à la fois. Les envolées au fil de l'imagination se déroulent donc dans un cadre rigoureux qui n'obère en rien l'imagination. S'il dispose des références citées dans la dédicace d'ouverture, le lecteur reconnaît effectivement l'inspiration tutélaire de la Finlandaise suédophone Tove Jansson (1914-2001) et de sa création les Moomin / Moumines (1945-1970, une famille de gentils trolls ressemblant à des hippopotames), celle de Moebius (Jean Giraud, 938-2012) pour des mondes extraordinaires, et la liberté de Fred (1931-2013, l'auteur de la série Philémon).



Dans le même temps, ces aventures légères, imaginaires et pleines d'entrain trouvent leurs racines dans un monde très concret. Le lecteur en prend conscience au détour d'un page ou d'une réflexion. Il peut s'en rendre compte en contemplant 4 cases de la largeur de la page (pages 268 & 269) en constatant qu'il vient de voir passer les quatre saisons. Il peut reconnaître des propos beaucoup trop familiers et populistes dans le discours de Lent des Pinces, incitant à la suspicion et à la violence contre un ennemi qu'il pointe du doigt. Il remarque aussi que le récit peut passer de l'absurde ou du surréaliste (compter les gouttes de pluie pour savoir si le futur sera pair ou impair, Zacharie qui interprète des fumées qu'il n'a pas vues), à des petites phrases relevant du bon sens ou d'une prise de recul sur les événements. Quelques exemples de ces dernières. De temps en temps, on se souvient que j'existe. Le voyage va être long, profite du paysage. Quand le monde s'anime il nous suffit de garder l'esprit solide. Ne choisis pas ton chemin, suis-le !


En découvrant cette nouvelle œuvre de Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky, le lecteur se retrouve déconcerté : ce n'est pas une bande dessinée en couleurs, les dessins semblent tout public, mais le format (couverture en carton gris, forte pagination) semble plutôt à destination des adultes. L'histoire met en scène des personnages naïfs, et certaines péripéties arrivent au gré de la fantaisie de l'artiste par association de formes dessinées. Les textes sont concis, formulés dans un langage simple et poétique, mais porteurs de notions adultes. En interview, le dessinateur a expliqué qu'il s'agit d'une œuvre réalisée sur plusieurs années, avec effectivement une inspiration portée pour partie par l'association d'idées entre des formes visuelles proches. Le tout se lit comme un conte, léger, très agréable, nourri par une inventivité sans entrave, ce qui en fait une œuvre très originale et riche, libérée de tout formatage mercantile, une œuvre d'auteurs



mercredi 9 décembre 2020

L'Homme gribouillé

Oui, on dirait que la vérité est utile parfois.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris, dont la première édition date de 2018. Elle a été réalisée par Serge Lehman pour le scénario, et Frederik Peeters les dessins et les nuances de gris.


En 2015, il pleut sans cesse sur Paris en cet hiver. Betty Couvreur est allée boire un verre dans un bar pour se détendre, et un homme l'aborde : il commence à la draguer. Elle se retrouve vite importunée et l'énervement monte. Après avoir contemplé l'idée de faire mine, elle finit son verre d'un coup, prend son téléphone et écrit un message : lâche-moi où je t'éclate ! Elle rentre à pied chez sa mère, bien protégée de la pluie dans ses bottes et son imperméable. Elle remarque une grenouille dans un coin et s'arrête pour l'observer, pensant à un prince charmant. Elle parvient en bas de l'immeuble, monte et rentre dans l'appartement. Elle croise fille Clara qui lui fait une bise et reprend son activité sur son téléphone, puis sa mère Maud qui lui fait aussi la bise. Il est temps de passer à table car visiblement Betty a déjà pris son apéritif. Elles dînent à quatre : Betty, sa fille Clara, sa mère Maud, et Jasmine une amie de Maud. À la fin du repas, Betty s'en grille une. Puis Jasmine l'emmène en voiture voir le magicien Paul. Celui-ci est disponible : il descend de chez lui comme s'il allait promener son chien. Ce dernier monte sur le siège passager de la voiture de Jasmine, Paul monte à l'arrière et endort Betty pour la détendre, avec des gestes des mains. Elle perd conscience, éprouve l'impression de voir un squelette d'homme oiseau bondir vers elle. Elle se réveille d'un coup et elle a recouvré l'usage de sa voix. Elle remercie Paul qui rentre chez lui, et Jasmine raccompagne Betty chez elle en voiture, toujours sous la pluie qui n'a pas cessé de tomber.


Betty rentre chez elle, se met dans une tenue plus décontractée et se fume un petit joint. Le chat Baël vient dans la cuisine en miaulant avec insistance et en faisant le dos rond : il veut être nourri. C'est le chat des voisins dont elle s'occupe pendant leur absence. Il ne manifeste aucun signe de reconnaissance et se montre même agressif vis-à-vis d'elle. Dehors la pluie continue de tomber. Clara a dormi chez sa grand-mère en attendant que sa mère fasse faire des travaux dans sa chambre. Le lendemain, elle est réveillée par un coup de sonnette. Elle va ouvrir : Max Corbeau, un individu étrange se tient sur le pas de la porte, avec un feutre mou, un masque blanc à long nez sur le visage, et un manteau avec un col de plumes. Il demande si Maud est là. Il explique qu'il avait rendez-vous avec elle au square René Le Gall et qu'elle n'est pas venue. Clara lui demande de rester sur le pas de la porte et elle va réveiller sa grand-mère. Celle-ci ne réagit pas : elle est sans connaissance. Max Corbeau en a profité pour entrer dans l'appartement et fouille dans les commodes à la recherche d'un paquet que devait lui apporter Maud. Clara appelle Jasmine pour savoir quoi faire. Max Corbeau s'en prend à elle et la somme de lui apporter le paquet le vendredi suivant au square René Le Gall. Il finit par partir en laissant 2 plumes et une note avec le rendez-vous.



Le début de cette histoire installe un sentiment d'étrangeté avec cette pluie incessante, et visiblement très intense, puisque des stations de métro sont inondés, et il faut un agent municipal pour aider à évacuer l'eau de la voirie (page 78). Ce sentiment d'étrangeté est renforcé par une multitude de détails : la grenouille en plein Paris, l'extinction de voix de Betty, la méthode de guérison par le magicien Paul, les 2 dessins en pleine page d'un squelette d'homme oiseau, l'irruption de Max Corbeau avec son étrange accoutrement, le coma soudain de Maud Couvreur. Le sentiment d'étrangeté est encore accru par le dessin très pragmatique et descriptif : c'est vraiment comme ça. L'artiste montre les choses comme étant normales : une vraie grenouille sur une borne trempée, de l'eau que les bouches d'égout n'avalent pas assez vite, un monsieur sans gêne qui profite d'une porte ouverte, etc. Il allie un trait qui semble un peu lâché, un peu sur le vif, avec une densité de description très impressionnante. Par exemple, la page 34 comprend deux cases. La première montre l'étage supérieur d'un immeuble haussmannien dans Paris, avec une conformité avec la réalité : la forme des fenêtres, l'étroit balcon qui court tout du long avec sa rambarde en fer forgé, les encorbellements et les embellissements. La seconde montre Clara endormie sur son lit, la couette à moitié enroulée, les peluches, les posters, le livre par terre, la batte de baseball posée contre le lit, le téléphone portable avec les écouteurs à l'extrémité du lit, etc. Dans les 2 cases, le lecteur peut faire le choix d'y jeter un simple coup d'œil pour en retirer l'information globale, ou il peut s'attarder sur ce qui est représenté pour en savourer tous les détails.


Frederik Peeters s'avère aussi impressionnant pour insuffler de la vie dans les personnages, que pour représenter les moments ordinaires, et les événements extraordinaires. Comme pour les décors, le dessinateur donne l'impression de croquer rapidement ses personnages à grand traits pour les coiffures, les traits du visage, les vêtements, avec quelques touches de noir pour quelques plis, quelques ombres, et des zones de gris pour rehausser les reliefs, rendre compte de l'ambiance lumineuse. Le lecteur apprécie l'expressivité de chaque individu, une direction d'acteurs naturaliste, sans exagération dramatique ou autre, sans tomber dans la fadeur. Il remarque l'aisance avec laquelle un individu apparaît comme étrange : les longs doigts (6 à chaque main) de Pierre Inféri, la posture un peu voûtée de Max Corbeau, la retenue rigide de Salomon Lévy, etc. Il n'est pas près d'oublier les mains baladeuses d'Inféri, la nonchalance du responsable de la station-service, ou encore la désinvolture de Gwendolyne son employée de haute taille. Il se rend compte du degré de coordination entre scénariste et dessinateur lors des scènes de dialogue : ils ne se contentent jamais d'une alternance de champ et de contrechamp, les personnages ayant toujours une activité, le cadrage s'adaptant également au rythme de la conversation, aux émotions. Lorsqu'on y prête attention, c'est très impressionnant car même quand les interlocuteurs sont statiques, assis autour d'une table, la narration visuelle apporte des informations supplémentaires, et pas uniquement sur leurs états d'esprit successifs.



En tant que chef décorateur, l'artiste en impose tout autant. Lors des différentes scènes se déroulant à Paris, les décors en montrent les éléments caractéristiques de manière organique dans les décors, les arrière-plans, les aménagements : les façades des immeubles parisiens, l'agencement des pièces de l'appartement de Maud Couvreur et son ameublement, un pont reconnaissable au-dessus de la Seine, plusieurs vues des toits parisiens dont une avec la butte Montmartre (page 55), les escaliers d'une des entrée du square René Le Gall dans le treizième arrondissement de Paris, la Fondation Louis Vuitton, ou encore les alentours de la petite commune de La Roche-Maugris, hameau du Doubs, à 5km de Montbéliard, dans le Doubs en région Bourgogne-Franche-Comté. À chaque fois, le lecteur peut se projeter dans le lieu, éprouver la sensation qu'il existe au-delà des bordures de la case, aussi bien dans le bureau étroit de Betty aux éditions du Saule, que dans la crypte du couvent Sainte Odile. Il est tout autant sous le charme de la fluidité de la narration lors des séquences d'action : l'aquaplanage de la voiture de Betty, les 8 pages d'affrontement physique dans le square René Le Gall, ou encore les 24 pages de combat dans et aux alentours du couvent Sainte Odile. S'il a encore un doute, il lui suffit de relire les pages 132 à 141, dépourvues de tout texte, pour prendre conscience de la dextérité de Peeters à raconter l'histoire par les dessins.


Le lecteur se retrouve donc entièrement embarqué dans cette enquête, avec de nombreux éléments étranges mais pas impossibles et cet individu bizarrement accoutré et menaçant qu'est Max Corbeau. Il relève les phénomènes étranges au fur et à mesure des séquences : la pluie incessante, la grenouille, le magicien, l'homme corbeau et les 2 plumes qu'il laisse à chacune de ses apparitions, le dessin de l'homme gribouillé, deux visions oniriques de Betty, une mention cryptique au Bureau des Traversants, l'homme aux six doigts et ses oiseaux mécaniques, le comportement agressif des animaux vis-à-vis de Betty, la mention de Philippe un inspecteur de police ami de Betty, une affaire qui se déroule durant la seconde guerre mondiale, etc. Il ressent vaguement les événements qui font penser à un conte, ou à une histoire fantastique : le temps détraqué, certains comportements des animaux. Mais dans le même temps, le récit est nourri par des situations très concrètes qui vont d'un pneu crevé à une histoire de famille, et un AVC. Mis à part Max Corbeau, tous les autres éléments relèvent de la réalité plausible. Par ailleurs, passé un bref moment d'incrédulité, Betty Couvreur et sa fille Clara ne s'émeuvent pas plus que ça des éléments fantastiques, les acceptant en l'état, sans s'offusquer de l'existence dudit fantastique. Du coup, le lecteur en fait de même, ce qui l'amène à ne pas trop se préoccuper des phénomènes étranges qui s'accumulent. Pris comme ça, le récit perd e son intensité dramatique malgré la narration visuelle élégante et virtuose : après tout prenons les choses comme elles viennent sans trop d'étonnement puisque tout est possible.



Il est aussi possible de considérer autrement cette accumulation de phénomènes étranges. Sans chercher à les interpréter, ni à leur donner une valeur en fonction de la réaction de Betty Couvreur, ou de son absence de réaction, le lecteur considère leur nature, et les champs auxquels ils appartiennent. Le scénariste nourrit son récit d'éléments romanesques empruntés pour quelques-uns aux mythes et légendes (ce parfum de conte, une référence en passant à Prométhée se faisant dévorer le foie par un aigle) et pour d'autres aux conventions de genres littéraires comme le polar ou la saga familiale. Le lecteur se voit en train de relever chaque élément étrange pour lui donner un sens, dès la pluie incessante et la grenouille. Betty Couvreur appelle à plusieurs reprises un inspecteur de police de sa connaissance (prénommé Philippe) qui ne répond pas à ses coups de fil. Le scénariste est-il en train de préparer l'arrivée providentielle et inattendue de Philippe dans une séquence à venir ? La raison pour laquelle il ne répond pas est-elle liée à l'homme corbeau ou au Bureau des Traversants ? Il est impossible résister à la tentation d'identifier des schémas, de faire des hypothèses sur des liens de cause à effet, de tenter d'anticiper un rebondissement de l'intrigue. Alors le mystère et l'étrangeté deviennent plus important que l'intrigue en elle-même, car elle est racontée avec verve et conviction. Il est également possible d'envisager le récit sous l'angle de la mise en abîme. Maud et Clara ont le don de raconter et de captiver leur auditoire, mais Betty perd régulièrement l'usage de la parole. Difficile de se retenir d'y voir des avatars des créateurs-auteurs de cette bande dessinée, Lehman ayant indiqué qu'il avait aussi connu une période de plusieurs années durant lesquelles il avait cessé d'écrire (de s'exprimer = il avait perdu sa voix d'auteur) faute d'inspiration. Il est également très tentant de considérer les 3 générations de Couvreur (Maud, Betty, Clara) comme une cellule familiale vivant sans présence masculine.


Dès la première page, le lecteur est happé dans le récit aux côtés de Betty Couvreur par des dessins très expressifs, très vivants, très détaillés tout en fournissant une lecture rapide. Il est aux aguets dans cette enquête se déroulant dans un environnement où surviennent des phénomènes plausibles mais inhabituels. Il se laisse porter par la richesse de la narration tant visuelle que pour l'intrigue. Son ressenti final dépend fortement de la manière dont il considère le récit, sous un seul angle de vue pour l'intrigue, pour le fantastique, pour l'histoire de famille, ou sous l'ensemble de ces angles de vue.



jeudi 3 décembre 2020

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B

J'étais en colère.

Ce tome est le premier d'une série de 3 dans laquelle l'auteur met en bande dessinée les souvenirs de son père René Tardi. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2012. Elle a été réalisée par Jacques Tardi pour le scénario et les dessins, les couleurs ayant été réalisées par Rachel Tardi. Le tome commence par une introduction de 4 pages rédigée par Dominique Grange, la fille de Jean Grange lui-même vétéran de la guerre de 39-45, et qui deviendra l'ami de René Tardi après la guerre. Elle évoque son grand-père vétéran de la guerre de 14-18, et sa condescendance pour le militaire que fut son fils honteusement défait au combat à ses yeux. Elle conclut sur le devoir de mémoire nécessaire pour les prisonniers de guerre qui peuplèrent des années durant les quelque 120 camps, disséminés à travers l'Allemagne et la Pologne. Suit une introduction de 4 pages rédigée par Jacques Tardi évoquant le fait qu'il avait demandé à son père d'écrire toutes ses anecdotes de prisonnier de guerre qui l'a fait 40 ans après les faits, et remerciant les personnes qui l'ont aidé dans ce projet.


Le jeune Jacques Tardi tout juste adolescent marche au milieu d'une large avenue, avec des voitures défoncées, des carcasses de char (pas des tanks), une fumée noire noircissant le ciel dans le lointain : il se trouve dans les souvenirs de son père. Celui-ci commence à raconter son histoire : nos chefs magnifiques nous avaient donné l'ordre de découvrir l'ennemi et de le détruire. Ça au moins, c'était du limpide même pour les plus limités d'entre nous ! C'était de l'avoine pour les bovins : C'était du militaire ! René revient quelques années en arrière : l'année de ses 18 ans, Adolf Hitler arrive au pouvoir. Il évoque rapidement les conditions très contraignantes de la première guerre mondiale, pour les allemands, sa mère Dame de la Poste, son père cordonnier vétéran de la guerre de 14-18, sa propre inscription à la préparation militaire où il obtient son brevet de conducteur de char, sa rencontre avec Henriette, pupille de la nation (père mort pour la France lors de l'offensive de la Somme le 17 novembre 1916). Puis il s'engage dans l'armée. Ses souvenirs d'un affrontement pendant la guerre entre son char et 2 chars allemands reprennent le dessus. Il explique qu'on appelle ça des chars et pas des tanks, il explique également la différence entre ceux équipés d'une mitrailleuse (les chars femelles) et ceux équipés d'un canon (les chars mâles).



René Tardi finit par indiquer à son fils que son combat entre son char et les deux chars allemands ne s'est pas exactement passé comme ça. Il reprend son histoire chronologiquement : son incorporation au 504e régiment de chars de combat à Valence en 1935, et ses classes pour devenir caporal. Puis il se marie le 07 septembre 1937, et le couple emménage à 300 mètres de la caserne. Le petit Jacques s'étonne que son père ait si volontiers accepté les ordres dans une structure militaire, car ça ne lui ressemble pas. René revient sur le Traité de Versailles de 1919 qui avait installé, en Allemagne, tous les éléments favorables à l'avènement d'un sauveur national, d'humiliation en inflation, de chômage en amertume. Il passe ensuite aux accords de Munich de 1938, l'invasion de ce qui reste de la Tchécoslovaquie, puis l'invasion de la Pologne, et enfin la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne. La drôle de guerre se passe, et enfin la compagnie de René Tardi se met en marche : le train part dans la nuit avec 50 chars et le matériel d'accompagnement.


Les deux introductions explicitent clairement la nature du récit : les souvenirs du père de l'auteur, mis en image par son fils, le besoin d'accomplir un devoir de mémoire pour les 1.600.000 soldats capturés envoyés en Allemagne, sur un total de 1.800.000 soldats capturés. La nature du récit dicte sa forme : chaque page se compose de 3 cases de la largeur de la page, chacune occupant environ un tiers de la page. Il y a généralement un seul phylactère assez copieux dans lequel René Tardi raconte sa vie quotidienne en s'adressant à son fils, incorporant son avis ou son ressenti sur ce dont il parle. De temps à autre, Jacques enfant intervient pour poser une question, ou pour se moquer d'une situation ou d'un avis. René et les autres prisonniers militaires arrivent au Stalag II B en page 80. Les auteurs commencent donc par resituer le contexte de la seconde guerre mondiale, du point de vue du sous-officier qu'est René, mais aussi de manière un peu plus large avec la mention de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, du Traité de Versailles, de la préparation insuffisante de la France pour juguler les volontés expansionnistes de l'Allemagne, que ce soit au niveau du gouvernement, au niveau militaire. Ils continuent ensuite avec les premiers jours de guerre de René commandant son char qui ne comporte comme équipage, qu'un mécanicien, jusqu'à ce qu'il soit fait prisonnier et emmené jusqu'au camp.



Le récit consacre ensuite un peu plus de 100 pages aux 4 ans et 8 mois passés au camp de prisonniers. Les auteurs rentrent dans le détail du quotidien : les poux, les colis, la mafia de la Poste, le curé et les messes, les rafles de travailleurs, les colis de la Croix Rouge, les porteurs de pommes de terre, la collecte des excréments, les sportifs, les posten, les joueurs de cartes, les radios pour capter la BBC, la politique du maréchal Pétain, les accords de Vichy, la bouffe toujours la bouffe, les poêles occupés, le manque de savon, le typhus, la prison, l'infirmerie, l'évolution de la guerre, les collaborationnistes, la faim, les clopes, le travail obligatoire, etc. Du début jusqu'à la fin, le lecteur n'éprouve aucune sensation d'ennui : le père et le fils évoquent concrètement les aspects pragmatiques du quotidien, dormir (en trouvant un casier où s'allonger), manger (jamais assez), se laver (en essayant de dégoter du savon), aller aux toilettes, la promiscuité, la résistance passive contre les soldats du camp, les coups et les brimades, et bien sûr le marché noir organisé par les prisonniers. De plus, René Tardi se porte volontaire pour aller travailler dans une exploitation agricole, ce qui le fait changer de lieu, d'occupation, et de d'organisation carcérale pendant quelques temps. En outre, ils intègrent le fait que les prisonniers ont réussi à disposer de radios, et qu'ils se tiennent informés de l'évolution de la guerre, et qu'ils perçoivent en quoi les défaites des allemands augmentent la dureté de leur traitement, et dans le même temps amènent des prisonniers de nationalité différente au Stalag II B.


Le lecteur se rend vite compte qu'il commence chaque case en lisant le texte, ne jetant qu'un coup d'œil distrait au dessin. Il est sous le charme de la personnalité de René Tardi qui transparaît dans ses jugements de valeur, et dans ses tournures de phrase incorporant quelques mots d'argot. Il apprécie la question de Jacques pour obtenir une phrase d'explication sur un terme technique ou contextuel come pupille de la nation, cinquième colonne, Noël Roquevert (1892-1973, acteur), AOF & AEF, bouteillon, charbon de Belloc, gummi, kréoline, la relève. Il se rend compte que la violence des traitements, la déshumanisation, les privations sont exposées, mais avec une réserve et une pudeur toutes masculines qui n'étalent pas au grand jour la souffrance physique et psychologique, ce qui rend la lecture finalement agréable car René Tardi semble tout supporter sans se plaindre (à part pour la faim), et en gardant un espoir que tout cela connaîtra une fin, sans subir l'angoisse de la mort. Ce qui n'empêche pas qu'il constate le décès de ceux physiquement plus faibles, des camarades ayant eu un mot de trop ou un regard malencontreux, des polonais race honnie par les allemands, des soldats sénégalais, des russes, etc. Du coup, il finit par se demander ce que lui apporte les images.



Après tout, les dessins ne sont que descriptifs, mais c'est déjà leur première qualité. Chaque case constitue une reconstitution historique d'une grande qualité donnant à voir les uniformes, les chars, les uniformes des soldats des différentes armées, les barraques de prisonniers, les châlits, la boue, la promiscuité, les effroyables conditions sanitaires, etc. Par exemple, le père explique le rituel de la distribution du pain chaque soir, en indiquant : il fallait respecter la distribution du pain, c’était une véritable cérémonie, une messe un pataquès extrêmement sérieux. Le dessin montre un groupe de 5 prisonniers se livrant au rituel de peser chaque tranche pour s'assurer que chacun ait exactement la même part : le souvenir s'incarne, avec l'extraordinaire capacité de l'artiste à donner vie à des individus avec des bouilles expressives. Le second effet direct des dessins est de rappeler au lecteur à chaque case la réalité du lieu : le camp d'emprisonnement, l'intérieur des barraques, les toilettes, la soupe, les barbelés, la boue, les conditions climatiques, le rituel de l'appel et du comptage, etc. Jacques Tardi réussit à faire en sorte que chaque case, chaque séquence soient visuellement différentes, tout en rappelant régulièrement la présence des barbelés, des conditions de vie, en montrant les prisonniers se côtoyer. Il met tout son savoir-faire de bédéaste au service des souvenirs de son père, laissant le texte de ce dernier au premier plan, conduisant la narration jusqu'à faire paraître les dessins presque superfétatoires. Cependant, il s'agit bien d'une bande dessinée, et les informations visuelles viennent en complément du texte pour faire exister chaque personne, chaque lieu, sans jamais se retrouver redondantes avec ce que disent les mots.


Ce tome constitue une expérience de lecture singulière : une bande dessinée où les dessins semblent superflus, des mémoires de 1.680 jours d'un prisonnier de guerre, durs sans être pesants, une reconstitution historique minutieuse sans être pédante, une immersion dans un quotidien impossible à imaginer. À la lecture, il devient évident que le fils Jacques a effectué un travail extraordinaire de narration, rendu invisible pour être fidèle à la parole de père René. Il s'agit d'un récit dense, cru sans être vulgaire, terrifiant sans être déprimant, un devoir de mémoire très vivant, rendu savoureux par la personnalité de René Tardi qui ne se considère pas comme une victime passive et qui pointe du doigt les coupables de cette défaite de la France, les comportements mesquins et odieux des collaborationnistes qu'ils soient dans la France occupée, à Vichy, ou dans le camp Stalag II B. Le tome 2 retrace le retour en France de René Tardi, et le tome 3 sa vie après la guerre.