Jarnicoton !
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hughes Micol, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix planches de bande dessinée. Il commence par un court paragraphe introductif dans lequel l’éditeur Sébastien Gnaedig explique que : À l’origine de cette histoire, il y a une invitation. Celle de Fabrice Douar, éditeur au musée du Louvre, et créateur de la collection Cartes blanches à des autrices et des auteurs de bandes dessinées, à Hughes Micol, auteur enthousiaste à l’idée de visiter le musée et ses zones réservées. Ensemble, ils ont sillonné les allées, les traverses, les réserves à la recherche de l’inspiration. Une première piste d’histoire a été élaborée, qu’Hughes Micol voulait virulente face à la marchandisation à l’œuvre dans ces grandes structures culturelles. L’idée n’a pas convaincu. Et puis, la direction a changé et avec elle, les priorités se sont déplacées. Et Fabrice avec elles… Dans cette nouvelle configuration, Hughes s’est senti libre de partir lui aussi dans une tout autre direction… dans un futur lointain, très lointain… d’autres galaxies… il en a rapporté le récit suivant.
Il fut un temps où le chaos déployait sa nappe d’ombre dans toute la galaxie. Puis l’algorithme définitif mit fin au désordre et débuta la suprême gouvernance du Canon. Bientôt tous : humanoïdes augmentés, Cyanoïdes de Ganijia, Tétratologiens de Rasik, Kushmates de Turue, insectoïdes de Parthiba… interconnectés dans une même conscience. Actifs, productifs, performatifs. Alignés dans l’ordre du Canon. Au cœur de l’innovation perpétuelle en marche vers l’ultime croissance. Blend City – Galaxie nord-ouest. Siège du Canon. Population d’environ 350 millions. Une majorité d’humanoïdes augmentés et d’humains assistés par ordinateur, entoure une petite poignée de réfractaires. Autrement appelés : agrestes.
Dans cette immense mégalopole, l’androïde Tin-E_103 entraine une demi-douzaine de personnes au jogging. Il leur donne la cadence, il leur donne des conseils sur la respiration, inspirer par le nez en comptant jusqu’à deux et expirer en comptant jusqu’à deux, et finir en étirant ses ischios jambiers. À la fin de la séance, il leur donne rendez-vous le lendemain à quinze heures à la piscine fluviale. Puis il retourne à son casier de Technicien-Instructeur-N ormalisé-E_103. Dans la tour du pouvoir, le technicien Caliban rend compte à Canon : Les réfractaires ont été localisés, il s’agit de trois insuffisants, ils ont pris possession de l’artefact, l’Appareil va lancer deux opérateurs à leur poursuite, cela devrait aller vite. Au même instant deux individus équipés d’une combinaison leur permettant de voler se rapprochent des cibles, elles sont en mouvement. La durée avant le contact est estimée à neuf minutes. Au moment prévu, ils établissent un contact visuel. Les trois petits bougres se hâtent pour essayer de s’échapper et ils parviennent aux installations sur le fleuve. Au cours d’une dispute sur quoi faire de l’artefact, celui-ci tombe à l’eau. Ils parviennent à se cacher et à échapper aux deux policiers.
Au début du récit, le lecteur est dans l’expectative ne sachant pas trop sur quel pied danser : à l’évidence un récit de science-fiction, une planète qui n’est pas nommée, des races extraterrestres, des êtres humains augmentés, une dictature totalitaire et omniprésente, des androïdes, plus tard des vaisseaux spatiaux, une intelligence artificielle régissant la société, et un élément disruptif, en l’occurrence un buste sculpté d’une grande beauté. En ayant le paragraphe introductif de l’éditeur, il sait aussi qu’il y a un lien, peut-être très lâche avec le musée du Louvre. Une narration visuelle très riche en détail, en couleurs, en textures, une science-fiction visuelle parfois baroque dans son mélange des inspirations et des références. Des clins d’œil à d’autres œuvres. La première planche présente un petit goût de Philippe Druillet avec une image imposante en arrière-plan, quatre cercles en insert dont un contenant du texte, un symbole peut-être ésotérique avec l’œil de l’intelligence artificielle dans une pyramide. Les trois petits bougres qui peuvent aussi bien faire penser aux pieds nickelés (Croquignol, Filochard, Ribouldingue) qu’aux trois Stooges (Moe, Larry, Curly). Le passage par une base spatiale évoquant la cantina de Chalmun à Mos Eisley sur Tatooine, ou encore la traîtrise d’un personnage évoquant la trahison de Lando Calrissian, baron administrateur de la Cité des Nuages de Bespin. Il s’agit de simples hommages, intégrés de manière organique dans l’intrigue.
L’aventure et le spectacle sont au rendez-vous dès la première planche, et ils offrent un divertissement de qualité au lecteur. L’auteur complet ne lésine pas, avec un investissement impressionnant dans la narration visuelle. Tout commence avec cette vue du ciel de Blend City : une mégalopole avec ses innombrables immeubles aux formes diverses et variées. Puis une petite séance jogging permettant d’en apprécier l’architecture sous d’autres angles, de se rapprocher des bâtiments d’un quartier, de voir passer quelques petits aéronefs dans le ciel, l’équivalent de voitures volantes, la large voie piétonne passant au-dessus des immeubles, le métro aérien avec son design futuriste et son carénage transparent. Puis survient la traque des trois petits bougres qui emmène le lecteur dans d’autres quartier de la ville en nocturne : sur les quais, sur une sorte de quartier flottant. Retour sur les quais, de jour cette fois, avec une étrange structure cubique pouvant faire penser au réseau d’Urbicande par certains aspects. Tout du long du récit, le lecteur se trouve immergé dans des environnements concrets et pleinement réalisés, présentant un mélange de science-fiction, d’anticipation et de familiarité dans des prises de vue les mettant en valeur : deux policiers brisant une verrière de toit pour pénétrer dans un appartement, une double page mettant en valeur les étranges races et humains augmentés par une vue du dessus en biais, la fuite de la cité dans aéronef traversant de gigantesques tunnels évoquant un dédale de matières organiques, une ceinture d’astéroïdes autour d’une planète, un passage en outre-espace (une variante de l’hyper-espace) dans un dessin en double page superbe avec des effets de distorsion évoquant la déformation de l’espace-temps, la visite d’un musée dont la somptuosité des salles et leurs dorures font penser à Versailles, le Louvre conservé sous un immense champ de force en forme de pyramide, ou encore cette assimilation en vitesse accélérée de nombreuses œuvres jusqu’à une planche comptant soixante-et-onze cases avec de nombreuses œuvres d’art aisément identifiables. Quel voyage spectaculaire !
Le lecteur ressent également le naturel de la fluidité de la narration visuelle, y compris dans des scènes complexes : le déroulement du jogging, le mépris des pilotes de navettes face à Pépé Oldungur dans la cantina, le vol autonome de Caliban dans les ailes du Louvre, etc. Il réussit avec la même maîtrise et la même élégance les moments de dialogue, par exemple une terrible scène d’intimidation ou deux policiers montrent à quel point un revendeur de matériels recyclés se trouve à leur merci, alors qu’ils s’en prennent à sa marchandise en toute impunité. L’artiste utilise de nombreuses techniques en les intégrant de manière organique, au point que le lecteur ait la sensation de dessins encrés et peints, alors même que certaines pages sont le fruit d’une réalisation plus sophistiquée. Il se rend compte que tout lui paraît naturel, y compris les éléments les plus incongrus ou improbables : la tête géante de l’intelligence artificielle, l’architecture du bâtiment qui l’abrite, le costume d’Elvis période Las Vegas porté par un extraterrestre à la peau verte, la perruque du juge, les ailes de chauve-souris de Caliban, etc. C’est un festival d’inventivité baroque, de plans de prise de vue à la construction sophistiquée et évidente, de direction d’acteurs adaptée, pour des aventures échevelées.
Le lecteur comprend que le personnage principal est cet androïde à la batterie défectueuse : Tin-E_103… que son ami Alain appelle Tin… ce qui fait immédiatement tilt. En cours de route, l’acronyme TIN est explicité : Technicien Instructeur Normalisé. Soit. Quand Alain l’appelle Tin, cela provoque immédiatement un rapprochement dans l’esprit du lecteur : la moitié de Tintin. Voilà que cet innocent se retrouve avec une œuvre d’art sur les bras, un artefact proscrit dans cette société, une anomalie pour Canon l’intelligence artificielle, pour qui tout doit être répertorié, normalisé et utilitaire. Canon explicite les menaces qu’une telle sculpture fait peser sur sa société : Parce qu’un groupe d’agrestes réfractaires est en train d’accumuler des ouvrages anciens pour les réunir dans un sanctuaire. Loin de son autorité. Première menace. Ces réalisations ont un lien transcendant avec la matière. Elle est la puissance numérique. La matière doit rester triviale et utilitaire. Seconde menace. Leur ambition est de faire histoire. Le passé est une fiction qui s’oppose à la permanence de Canon. Troisième menace. Plus grave, ces objets possèdent un mystère qui défie sa norme. Quatrième menace. Avant de les détruire, elle veut assimiler ces objets pour les intégrer à sa data base afin d’en absorber la substance. Avec cette dernière phrase, le lecteur détecte une critique explicite des entreprises qui nourrissent leur IA avec des créations culturelles, sans aucun égard pour les artistes. Autre thème : quand les policiers arrêtent le recycleur, ils indiquent que : Les objets inemployables doivent être détruits, le recyclage est un commerce néfaste qui nuit à la production nominale, ce qui impacte la demande effective, et par conséquent fait baisser la demande et les débouchés. Avec pour effet la création d’une boucle de rétroaction qui entraîne une récession liée à une situation déflationniste. Et puis il y a cet homme simplement appelé Alain qui explique la fonction de l’art à Tin. Alain, comme le philosophe ? Émile-Auguste Chartier (1868-1951), philosophe français, peut-être. Il explique la notion de Mimésis : Apprécier les représentations est une attitude très humaine, on commence par imiter pour apprendre. La beauté, ici, ce n’est pas le sujet mais la façon de représenter le sujet. C’est une véritable création. Une œuvre d’art sert à être admiré. C’est la recherche d’un idéal. Un prolongement du vivant à travers un matériau transformé. Une émotion, une puissance.
Futuropolis publie un récit de science-fiction : en effet avec toutes les conventions de genre qui forment l’horizon d’attente afférent, que le bédéaste met en œuvre avec talent et inventivité, entre autres dans des courses-poursuites haletantes. Un buste sculpté en guise de McGuffin ? Bien plus que cela : une réflexion sur la place de l’art dans l’humanité, et aussi une crique de son déclassement au statut de marchandise et de produit servant à nourrir des intelligences artificielles littéralement sans âme. Une aventure spectaculaire tout public avec une âme et une déclaration d’amour aux musées. Formidable.




























