Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?
Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.
Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?
Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.
Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…
Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.
Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.
Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.
Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.


































