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mardi 1 septembre 2026

Au temps pour elle

Là, elle va prendre une grosse claque, la routine…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Elle a été réalisée par Christophe Cazenove & Stéphanie Mullié pour le scénario, et par Céline Theraulaz pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Giovanna-Rose termine une tournée marathon de deux ans avec une dernière prestation dans le théâtre de monsieur Braxton, avec trois accompagnateurs, c’est-à-dire deux violons et une contrebasse. Elle est actuellement dans ledit théâtre assise à son piano, en train de répéter les morceaux de musique classique qu’elle doit interpréter le soir-même, dans quelques heures. Quand soudain elle s’arrête, avec la sensation que ses mains ne lui obéissent plus, ne veulent plus se prêter à l’interprétation musicale sur les touches du piano. Dans le même moment, Elvina et Jim descendent du taxi qui les a amenés devant le théâtre. Elle pénètre élégamment dans le bâtiment, son violon à la main, alors qu’il est fortement empêtré par la taille de son violoncelle. Elle le chambre, en lui demandant s’il a déjà pensé à l’harmonica ? Au triangle ? Ils pénètrent sur la scène où se trouve le piano et ils sont accueillis par Rigon, le deuxième violon, qui est en train de tapoter sur le couvercle du piano, sans qu’ils ne se rendent compte de la présence de la pianiste. Ringo les informe que Giovanna-Rose est bloquée… elle est bloquée du piano. Elvina soupçonne Ringo de l’avoir traînée dans les bars. Jim la reprend immédiatement : ce n’est pas dans ses habitudes de boire.



Ringo continue de les informer : Hier à la répète, Giovanna-Rose a senti qu’un truc n’allait pas, alors elle a demandé à Braxon, le propriétaire, si elle pouvait passer la nuit ici. La pianiste ajoute qu’elle voulait jouer toute la nuit, mais que dalle ! Nada ! Nothing ! Walou ! Elvina indique qu’il leur reste plusieurs heures pour trouver une solution. Jim lui fait faire quelques exercices de décontraction des doigts : ils ont l’air de bien fonctionner. Tout à coup, un fort bruit se fait entendre : c’est la femme de ménage qui pénètre dans la salle pour passer l’aspirateur. Ils lui demandent d’éteindre son appareil électroménager, et les laisser travailler. Elle accepte de sortir en comptant sur eux pour pas lui rajouter de travail, alors que la pianiste est en train d’essuyer son instrument. Elvina reprend la conduite de la conversation : elle anticipe, elle prévoit, heureusement qu’elle est là pour le faire, ils ne vont pas attendre le dernier moment pour chercher une solution, il faut la remplacer ! Jim est particulièrement opposé à cette idée de remplacement. Ringo ironise pour mettre en évidence qu’il n’y a pas d’autre pianiste disponible et du niveau de Giovanna-Rose. Jim conclut : elle est irremplaçable. C’est à ce moment qu’entre Clémentine, la chargée de relations publiques. Elle est tout exaltée : les réseaux ne parlent que du concert du soir.


Les auteurs placent leur personnage principal au pied du mur dès les premières pages : un concert d’une grande importance à assurer et plus rien, un blocage total, une impossibilité de jouer, sans cause apparente. Les trois autres musiciens essayent de prendre les choses en main pour trouver une alternative, puis c’est au tour de la chargée de relations publiques d’y mette toute son énergie, et elle en a à revendre. L’immersion dans le récit fonctionne dès la première page où les cases sont délimitées par des notes de musiques qui s’écoulent en sinuant de haut en bas, semblant flotter comme des bulles de savon. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de Giovanna-Rose, sa délicatesse et son élégante concentration, alors qu’elle ne prononce pas un mot. Il se rend compte qu’elle prend rarement place au premier plan, qu’elle reste une silhouette fine vêtue d’un teeshirt bleu et d’un pantalon noir, avec une coupe de cheveux banale, sans être apprêtée, ni maquillage, ni tenue de gala ou de soirée, comme si la disparition de son talent développé par des années d’apprentissage rigoureux, de discipline quotidienne et de pratique, l’avait reléguée au second plan. Au cours du récit, le lecteur comprend qu’elle doit avoir entre trente-cinq et quarante ans. Autour d’elle, une distribution de personnages assez resserrée : la violoniste Levina, l’autre violon Ringo, le contrebassiste Jim, le directeur du théâtre monsieur Braxon, la chargée de relations publiques Clémentine très dynamique, et la femme de ménage qui intervient à trois reprises.



En première approche, cette bande dessinée présente une apparence plutôt à destination d’un lectorat féminin, avec de couleurs claires, une forme d’allègement des dessins, une simplification des formes entre légèreté et prestance souvent associées à la nature féminine d’un individu. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourrait y voir des caractéristiques d’expression choisies à dessein pour toucher une classe de lecteurs. Au fil des pages, la narration visuelle porte le récit, sans insister particulièrement sur une dimension sentimentale ou féminine, les différents personnages étant traités de la même manière. La dessinatrice met en œuvre une forme classique de cases disposées en bande, avec une bordure pour la plupart. S’il y prête attention, le lecteur constate qu’elle met également en œuvre quelques cases sans bordure pour souligner un moment particulier, une variation du nombre de cases par page, généralement entre huit et douze, des cases de la largeur de la page, quatre illustrations en pleine page, des compositions de page sur la base d’images accolées fusionnées entre elles dans une pleine page, etc. L’artiste joue également avec les couleurs, que ce soit le rouge des rideaux sur la scène, ou une séquence très sombre lorsque l’alimentation électrique a disjoncté. Le lecteur apprécie également les effets visuels pour donner vie aux partitions avec les notes de musique flottant dans l’air ou sinuant entre les cases.


Le lecteur fait donc connaissance avec une demi-douzaine de personnages. Il note la haute et fine silhouette élancée de Jim avec ses cheveux roux et son gilet, la carrure plus épaisse de Ringo, celle un peu plus empâtée de Braxon le directeur de théâtre, les gestes plus agités de Clémence, ou encore le langage corporel d’Elvina qui traduit son mécontentement, son opposition. Ces personnages se conduisent comme des adultes avec des gestes et des réactions mesurés… Sauf que la dessinatrice utilise une exagération comique comme un petit gribouillis gris au-dessus de la tête d’un personnage pour montrer son énervement, des grands yeux pour souligner une réaction émotionnelle franche, plus de bras ou de jambes pour montrer l’excitation, sept fois le même personnage dans une case alors qu’il tourne en rond sous l’effet de l’agitation et de la contrariété, des étoiles autour de la tête de Braxon alors qu’il est sonné, etc. Le lecteur constate que l’action se situe dans un même lieu pour un total d’une trentaine de pages : sur la scène où la pianiste doit se produire, sans autre décor qu’un rideau rouge en arrière-plan, une forme de décor minimaliste… qui ne produit pourtant pas d’effet de monotonie. L’angle de vue varie régulièrement montrant tour à tour une partie des coulisses, ou une partie de la salle avec ses rangées de fauteuils. Pour les autres localisations, la dessinatrice prend soin de représenter les décors dans le détail : les façades immeubles avec leur architecture, les salles de classe du conservatoire et la cafétéria, la toiture terrasse du théâtre avec sa vue sur la ville, l’arrêt de bus en face du théâtre Braxon, la foule dans la rue, venue écouter le concert qui se déroule sur le toit.



Le récit commence par ce blocage impromptu : impossible de jouer du piano, sans explication, un fait s’imposant comme arbitraire à commencer pour la pianiste elle-même. La dynamique de l’intrigue repose sur le fait de savoir si le concert pourra avoir lieu et dans quelles conditions, plus que sur la raison du blocage. Et aussi quelles sont les conséquences pour les trois autres musiciens ? Comment ils le prennent ? Comment ils se comportent vis-à-vis de Giovanna-Rose ? Les auteurs alimentent leur récit avec des tentatives pour essayer de faire sortir la pianiste de son état, pour qu’elle retrouve ses moyens à exprimer son talent, comme avant, et les relations interpersonnelles agrémentées de deux retours en arrière. Le lecteur se trouve bien en peine d’anticiper la réponse à la question : concert ou pas ? Il apprécie la personnalité des autres protagonistes, tous sympathiques à leur manière. Une lecture facile et agréable à l’enjeu tout relatif. Quelques touches d’humour tout aussi bon enfant, y compris dans la référence au concert des Beatles sur le toit (The Rooftop Concert) le trente janvier 1969 à Savile Row sur le toit des studios Apple Corps, à Londres. Puis quelque chose touche Giovanna-Rose assez pour que sa posture évolue. Le point focal du récit devient alors apparent pour le lecteur, au-delà de la capacité d’adaptation réelle ou relative des autres musiciens, de la force du blocage qui assaille la pianiste. Alors qu’elle prend conscience de sa position de victime, elle comprend également ce qu’elle a envie de faire, une réaction tout à fait compréhensible à une vie de discipline.


Une pianiste trentenaire sur laquelle s’est abattu un blocage total à quelques heures de jouer le dernier concert d’une tournée de deux ans. Une narration visuelle douce et pleine de ressources, y compris pour donner des vies à des scènes se déroulant pour moitié sur la scène vide d’un théâtre sans spectateur. Un lecteur qui se laisse doucement emporter par cette situation tragique, et en même temps à laquelle les protagonistes devront bien finir par s’y résoudre (ce ne serait pas la première fois qu’un concert serait annulé). Puis l’évidence s’impose avec le point focal du récit, et ce dernier révèle sa saveur.



lundi 31 août 2026

Karma

Conditionnement & Discipline


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Simon Bogojević pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Celle-ci présente la particularité d’être dépourvue de tout texte : ni phylactère, ni cellule de texte.


Dans un bureau, un homme et une femme, assis face à face, sont concentrés sur leur écran respectif et sont en train de taper sur leur clavier, rédigeant un rapport. Soudain, ils lèvent la tête simultanément : la lumière au-dessus de la porte vient de s’allumer, ils sont convoqués dans la grande salle de réunion. Ils se lèvent de concert et marchent rapidement dans les larges couloirs. Leur responsable hiérarchique les attend avec un dossier papier, un avis émis par une banque. La femme prend le dossier et ils sortent. Très efficaces, peu de de temps après ils sonnent à la porte d’un petit appartement. Une vieille femme apeurée leur ouvre, ils pénètrent dans l’appartement où se trouvent également le mari âgé et une jeune fille. Les deux employés leur signifient leur expulsion immédiate, et font signer le document officiel au vieil homme, ce qu’il fait sans discuter. Ils remontent ensuite dans leur berline, sans se retourner, alors que la famille est sortie sur le trottoir, et que la jeune fille pleure. Au loin, sur l’herbe d’une colline, un bouc observe la scène en silence.



Quelques jours plus tard, la lumière s’allume à nouveau dans le bureau des deux employés. Ils se rendent incontinent dans la salle de réunion. Quatre responsables très agités leur expliquent d’une voix forte l’importance de la nouvelle éviction à réaliser. Les deux employés écoutent avec concentration, bien conscients de la difficulté de la mission. Ils partent sur la route dans leur berline sans tarder, alors que la nuit commence à tomber et que le ciel est couvert. Alors qu’ils s’éloignent de la ville, le système de guidage se brouille jusqu’à se trouver hors service. L’homme éprouve des difficultés à se repérer avec la carte papier, pendant que la conductrice perd également patience. L’indicateur au tableau de bord indique que le réservoir approche de zéro. Effectivement, ils tombent en panne d’essence, et sont contraints de continuer à avancer à pied sur chemin de terre, dans une zone sauvage dégagée. Ils croisent un individu effectuant une randonnée, portant un masque étrange au long nez effilé qui leur indique la direction à prendre. Ils parviennent enfin devant un long et imposant mur d’enceinte, avec une entrée en forme de porche sous une construction imposante à l’architecture très élaborée. Ils vérifient l’adresse : 29/35, c’est la bonne. L’homme appuie sur le bouton de la sonnette, sans effet apparent. L’homme qui leur avait indiqué le chemin passe non loin et les salue. Ils sonnent à nouveau, la femme constate que le téléphone portable ne fonctionne pas, pas de connexion. Ils s’assoient sur les marches, et attendent. Après un temps assez long, ils se lèvent pour s’étirer et entendent qu’un panneau a été ouvert dans la porte : la tête d’un individu avec un masque de clown les regarde, la tête à l’envers. Ils se précipitent sur la porte pour taper dessus, mais le panneau est déjà refermé. Après plusieurs heures, ils voient une échelle basculer par-dessus le mur d’enceinte.


D’un côté, le lecteur sait qu’une bande dessinée dépourvue de texte se lit rapidement ; de l’autre, tout repose sur la narration visuelle, et cela induit une participation de sa part d’une certaine manière plus active. L’absence de mots nécessite une solide maîtrise de la part de l’auteur pour s’assurer d’être compris, que les interprétations du lecteur correspondent aux éléments nécessaires à l’intelligibilité de l’intrigue. Or l’école de Constance explique qu’il y a autant de lectures d’une œuvre, qu’il y a de lecteurs, chacun venant avec sa culture, son milieu social, ses expériences de vie, sa personnalité, des facteurs qui influent sur sa réception de l’œuvre, du message, sur ce qu’il déduit de ce qu’il voit. Autre particularité de la narration exclusivement visuelle : elle nécessite plus de pages du fait de devoir tout montrer. Dès les premières pages, le lecteur constate le haut degré d’implication de l’auteur : des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé. Le lecteur absorbe tout naturellement les informations visuelles, sans avoir besoin de les verbaliser. À commencer par la tenue formelle des deux employés, la froideur des locaux, et leur taille qui indiquent une société prospère, le contraste avec le petit appartement encombré et les vêtements plus ordinaires des deux adultes âgés et de la petite fille. Et l’élément incongru : le bouc.



L’intrigue est rapidement posée : d’un côté les deux huissiers expulseurs se retrouvent dans un lieu baroque habité par une communauté anarchiste aux mœurs non-conformistes, et de l’autre le sort de la petite famille expulsée qui se retrouve à la rue du jour au lendemain, livrée à la précarité et au dénuement. La narration visuelle raconte de manière claire et explicite l’histoire, avec des dessins compréhensibles au premier coup d’œil, des éléments et des détails très parlants, des séquences à l’enchainement logique et plausible. L’empathie du lecteur fonctionne très bien, grâce à l’expressivité des visages, la justesse du langage corporel, les plans de prise de vue, et les nombreux éléments visuels, des accessoires, comme des lieux. L’efficacité froide et professionnelle, sans âmes des huissiers est immédiatement apparente, avec leur conviction chevillée au corps d’accomplir leur devoir en faisant respecter le droit de la propriété. Ils manifestent des émotions pour la première fois quand ils comprennent que leur efficacité ne sera pas maximale pour cette deuxième adresse. Pour comprendre les situations, le lecteur scrute les visages, par exemple ceux de la communauté excentrique derrière le mur. Également l’évolution des expressions qui apparaissent sur le visage de l’enfant, puis adolescente, puis adulte. L’artiste apporte le même soin aux décors : le site où vit la communauté, le petit appartement familial, le campement de fortune à la rue pour ladite famille, le jardin, le cachot, la riche demeure où la jeune fille suit des cours de violon, la magnifique salle de concert, etc.


Du fait de l’absence de textes et de mots, la narration est indissolublement liée aux dessins. L’artiste utilise les nuances de gris comme de la couleur, au point que la page de titre indique qu’il a réalisé la couleur, pour communiquer des informations sur le moment de la journée et la luminosité, pour accentuer le relief des surfaces détourées, pour inciter l’imagination du lecteur à apporter ses propres déductions. Par exemple, il est évident que l’huissière est bonde, que certains membres de la communauté portent des vêtements aux couleurs vives pouvant évoquer le Flower Power, ou encore établir un contraste entre la lumière naturelle et la lumière artificielle, etc. Dans cette immense propriété, les deux employés vont être soumis aux pires humiliations, torturés, agressés, violentés et violés. Ces actes ignominieux ne laissent place à aucun doute, même si le dessinateur a pris le parti de ne pas représenter les parties intimes des deux victimes, se tenant à l’écart de la nudité frontale, bannissant ainsi le racolage ou le voyeurisme. Ces scènes conservent toute leur intensité éprouvante pour les personnages et pour le lecteur, mêlant une débauche baroque imposée avec sadisme, avec des accessoires aisément reconnaissables qu’il s’agisse de godemichets ou de tenues cuir, de baillons-boule. Le contraste joue à plein avec les séquences consacrées à la jeune fille, le dénuement des personnes à la rue, puis la rigueur de l’apprentissage musical qui lui est imposé.



L’auteur expose en quatre pages le professionnalisme dénué de sentiment des deux huissiers, puis ils sortent de la ville et de sa normalité régulée par les lois, pour s’aventurer dans un environnement défiant la logique et les lois. L’artiste se montre exubérant dans son inventivité visuelle : les costumes fait de bric et de broc, de pièces hétéroclites, d’accessoires venus de tous horizons et souvent détournés, de nombreux masques, et un comportement refusant toute forme d’autorité. Cette société se montre agressive et cruelle envers ces deux représentants d’une autorité qu’ils ne reconnaissent pas, sadiques et brutaux. En page dix-huit, ils font manger l’avis d’expulsion à l’expulseur, tout en déshabillant et pinçant vigoureusement l’expulseuse. En vis-à-vis, page dix-neuf, le lecteur voit la violence institutionnelle s’exercer de manière tout aussi brutale sur les deux personnes âgées et la demoiselle, alors que la police les expulse de leur appartement, mettant leurs affaires sur le trottoir. Tout du long du récit, les brutalisations, avilissements et autres humiliations violentes en tout genre vont se succéder sur les deux expulseurs, avec une certaine inventivité et sans relâche dans l’objectif de briser leur esprit afin de les forcer à remettre en cause leur conditionnement social. En parallèle, avec la jeune fille, il s’agit également d’un récit d’apprentissage et d’évolution dans un milieu qui exerce aussi sa propre violence, faisant fi à sa manière du consentement, même si elle prend une forme fort différente, une discipline stricte par opposition à une débauche protéiforme, tout en étant tout autant imposée. La conclusion du récit apporte une résolution à la fois pour les expulseurs et pour la jeune femme, mettant en avant l’inéluctabilité d’un conditionnement social pour chaque être humain, ainsi que des conséquences diamétralement opposées en fonction de sa nature, et des émotions pouvant s’exprimer, à commencer par l’empathie.


Un récit sans paroles, très noir, à déconseiller aux âmes sensibles. L’artiste réussit un tour de force narratif exclusivement visuel, dans un registre réaliste et descriptif, avec des émotions violentes, et des exactions parfois insoutenables. Il met en scène le conditionnement social imposé à chaque être humain, la capacité de le questionner parfois sous la contrainte, l’apprentissage de la discipline imposée ou consentie, et ses effets délétères pour l’âme, ou la préservant. Bouleversant.



jeudi 27 août 2026

La Mondaine T01

Pas de vices… Pas de police !


Ce tome est la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée.


Avril 1944. La Lune semble avoir définitivement choisi son camp. Elle éclaire Paris qui n’a plus de Ville lumière que le nom en raison du couvre-feu imposé par les forces d’occupation. L’aviation britannique est en train de bombarder la capitale. Des Parisiens se sont rassemblés dans une station de métro transformée en refuge, sous la surveillance d’un officier allemand. Une petite fille demande à son père pourquoi les Anglais bombardent Paris si ce sont leurs alliés. Il lui répond d’arrêter avec ses pourquoi, quand c’est la guerre, Pourquoi est un mot qu’il vaut mieux rayer de son vocabulaire. L’officier allemand s’approche d’eux et propose une cigarette à Aimé Louzeau. Il décline l’offre en montrant sa pipe. En revanche, la jeune femme à côté de lui accepte. L’inspecteur de police dissipe le malentendu en montrant les menottes qui les lient : elle n’est pas son épouse, il travaille à la Mondaine, et cette fille tapinait derrière la Sainte-Chapelle. L’officier explique qu’il est né à Strasbourg, et qu’il enseignait le français à Stuttgart. Il a servi d’interprète au Führer le vingt-deux juin 1940 quand il est venu prendre possession de leur belle ville. Une autre énorme détonation se fait entendre. Il continue : Un ami lui a confié un jour qu’il n’avait jamais rien vu de plus beau qu’un bombardement de nuit. Il lui a demandé ce qu’il dirait si c’était lui le pilote qui se trouvait en cet instant sous les bombes.



En novembre 1937, Paris, déjà, avait subi les assauts d’un envahisseur : l‘hiver. Aimé Louzeau prend son petit-déjeuner dans l’appartement familial, servi par Clémentine, leur employée de maison. Il finit son repas et plie sa serviette qu’il passe dans son rond de serviette. Il enfile son imperméable et cale son chapeau devant la glace, se retourne vers la porte qui s’ouvre soudainement alors que sa mère Marie Louzeau rentre, s’excusant de son arrivée tardive : le sermon n’ne finissait pas. Il sort et demande ce qu’il y aura à manger ce soir : sa mère répond qu’elle a demandé à Clémence de préparer du poulet, c’est de circonstance. Il sort sous la pluie et arrive au commissariat, dans les locaux de la brigade mondaine. Dans un bureau, l’inspecteur Jacques Duglu est en train d’appliquer le troisième degré avec un épais bottin sur un mac, sous le regard blasé de l’inspecteur Granpin. Louzeau explique qu’il vient se mettre au service de l’inspecteur principal Séverin. Granpin regarde par la fenêtre et montre Séverin en en train d’arriver à vélo, toujours vaillant à cinquante-cinq ans. L’inspecteur principal et le nouveau passe dans le bureau du premier où attend une femme en train de fumer, le chemisier grand ouvert dénudant son sein droit et révélant le bandage qui recouvre le gauche. Elle explique qu’elle a eu un accident, et fait observer à Séverin qu’il porte encore ses pinces à vélo. Après accord, elle se rhabille et repart avec le maquereau portant encore les marques de l’interrogatoire. Duglu explique que le temps du bizutage est venu : Louzeau doit payer un repas à l’équipe au restaurant À Perpet’.


Une couverture énigmatique : un fond rouge un peu sombre Alizarine, une bicyclette sur laquelle une voiture ou un véhicule est passé, et une croix gammée est inscrite en jaune. La séquence d’introduction se déroule effectivement à Paris en 1944, pendant l’occupation et sous les bombes, avec un officier allemand et un inspecteur de police qui a arrêté une prostituée, pour une discussion surprenante de type échanges amicaux pour faire connaissance, et essayer de profiter de l’instant présent, avec des dessins descriptifs et réalistes, des contours un peu lâches et des expressions de visage un peu appuyées pour aller vers des trognes. Puis retour sept ans en arrière, en 1937, dans un petit appartement bourgeois, sous un ciel gris plombé, le même inspecteur plus jeune alors qu’il s’apprête à intégrer la brigade Mondaine, une femme faisant le service appelée Clémentine par lui, Clémence par sa mère, un beau travail visuel de reconstitution historique. Enfin le début à proprement parler du récit avec un passage à tabac professionnel à coups de bottin, et l’arrivée du chef d’expérience, finaud et matois, des dessins reflétant une gouaille de titi parisien, entre la morgue du mac, le calme de la gagneuse, le flegme de l’inspecteur.



Le lecteur comprend que le récit se trouve encadré par un prologue en 1944 et une scène de clôture d’une page à la même date. Il côtoie Aimé Louzeau à chaque page, l’accompagnant dans différents lieux, regardant autour. Il bénéficie d’une reconstitution historique solide. Les tenues vestimentaires mettent en lumière les hommes en pantalon divers plus ou moins bien ajustés, majoritairement de couleur sombre, à l’exception du costume rose du mac, des galurins de type feutre ou chapeau melon, sans oublier le képi réglementaire pour les gardiens de la paix, et le béret ou le gavroche pour la classe ouvrière. Les femmes portent des robes, sauf pour Eeva, avec des bibis de formes diverses et variées. L’œil du lecteur est attiré par différents accessoires et détails : le rond de serviette avec le prénom, les appliques murales de forme florale, les solides bureaux du commissariat et les chaises avec des dossiers à barreau, le motif des papiers peints, les téléphones accrochés au mur, le joueur d’accordéon dans la rue, la machine à écrire réglementaire, les petites figurines de plomb pour les cowboys et les Indiens, le panier à salade garanti d’époque, etc. À l’évidence le dessinateur a pris grand plaisir à assurer l’authenticité historique de ce qu’il représente, pour redonner vie à cette époque parisienne.


De fait, le récit s’attache à suivre le personnage principal dans son intégration à la Mondaine depuis son premier jour, sur une durée que le lecteur subodore être de plusieurs mois. Dans le même temps, les auteurs racontent également des pans de sa vie privée. L’artiste donne vie à chaque personnage et à chaque séquence. Il rend ses personnages plus vivants avec un soupçon d’exagération, pouvant aussi bien être perçu comme de l’ironie entre second degré et conscience de mettre en œuvre des conventions du polar, et intensité émotionnelle. À ce titre la planche avec le premier coup de bottin déstabilise le lecteur : dans la première case, Duglu est quasiment affalé sur son siège, clope au bec, et bottin entre les mains, comme jaugeant le suspect, celui-ci étant assis dignement sur sa chaise, les bras croisés, comme rayonnant une forme d’assurance. Et le coup part soudainement dans la troisième case, imparable. Voilà le mac sonné sur sa chaise, puis apeuré car il sait que le second coup arrive. Le lecteur s’attend à lire une réaction indignée sur le visage de Loizeau : il n’en est rien. Et les trois autres ont repris une posture posée, très conscients qu’ils passent par les différents stades fort prévisibles de l’interrogatoire, rien de personnel en quelque sorte. Paloma est tout aussi à l’aise avec sa poitrine dénudée attendant dans le bureau de l’inspecteur principal. Le dessinateur réalise des planches aussi plausibles et convaincantes pour la banalité du quotidien qu’il soit professionnel ou personnel, que pour les moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se souvient longtemps de cette grande case consacrée à la course cycliste en intérieur au Vélodrome d’Hiver, ou au numéro d’Eeva avec la panthère noire.



Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une enquête sous l’Occupation, et en fait il découvre le quotidien professionnel d’Aimé Louzeau, ainsi que son quotidien chez lui. Dans la mesure où cet individu n’est pas un grand causeur, le lecteur prend conscience qu’il réfléchit à ce qu’induit ce qu’il voit. Côté professionnel, Louzeau semble s’adapter au caractère sordide des crimes et délits, sans s’en offusquer ou s’en indigner. Toutefois même avec son expérience à la Criminelle, il n’avait pas idée de la variété des perversions possibles. Le lecteur se doute bien que cela doit avoir un impact sur l’inspecteur, même s’il ne le montre pas. À un ou deux regards et une ou deux réactions, il semble aussi que le rapport aux femmes de Louzeau soit compliqué, sans que la raison n’en soit mentionnée. La complexité de son histoire personnelle se révèle progressivement : enfant naturel d’un prêtre, cellule familiale déséquilibrée habitant le même appartement, c’est-à-dire lui, sa mère Marie et l’ancienne servante du curé, appelée Clémentine par Aimé et Clémence par Marie. Une visite rendue à son père donne lieu à une scène macabre et grotesque, qui fait apparaître le sentiment de culpabilité de Marie, et la souffrance psychologique de leur fils, même s’il ne dit rien. Le scénariste introduit également un élément métaphorique, la présence de la silhouette d’un Indien sur son cheval, à la fois une passion d’enfance de l’inspecteur, à la fois une indication sur son état d’esprit présent, sans qu’il soit bien possible d’en déduire un trait comportemental. Les auteurs savent y faire pour sous-entendre des possibilités, qui deviendront peut-être des occasions manquées, telle la rencontre fortuite avec Valentine et sa fille, alors qu’il achète un sapin de Noël.


La couverture semble clairement annoncer un polar sous l’Occupation, et… Les auteurs placent le lecteur aux côtés d’un homme d’une trentaine d’années à peine, ayant exercé le métier d’inspecteur à la brigade criminelle, et effectuant sa prise de poste à la Mondaine. Les dessins prennent grand soin d’assurer une solide reconstitution historique, et d’amener de la vie dans les personnages en appuyant un peu les expressions de visage. L’artiste sait donner de la plausibilité aussi bien aux moments banals qu’aux moments sortant de l’ordinaire, que le scénariste lui a concoctés. Le lecteur plonge dans un récit différent de celui qu’il avait anticipé ou imaginé, faisant progressivement connaissance avec un homme introverti et sensible, à l’intérieur duquel couvent de très fortes émotions. Intriguant.



mercredi 26 août 2026

À faire peur - Terreur au camping

Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas moins taquins que ceux d’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, faisant partie de la collection À faire peur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Lylian Ingrid Chabert pour le scénario, par Paul Drouin pour les dessins, la direction artistique, le storyboard et la couverture, et par Nicolas Vial pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Dans une grande maison, une pièce à l’étage, avec un feu de bois dans la cheminée, et un télescope à la fenêtre, une silhouette est assise dans un fauteuil, savourant un verre d’alcool et parlant à haute voix pour s’enregistrer sur un magnétophone à cassette. Il raconte : On raconte beaucoup de choses à propos de Trouillensac. Petite ville perdue au milieu d’une immense forêt, Trouillensac a été fondée en 1888 par Armand Fleuric. Éminent homme d’affaires, Armand était un amateur de contes, de légendes et un chercheur de trésors. Il savait que la région dans laquelle il construisait sa ville était spéciale. Disparitions inquiétantes, morts inexpliquées, invasions de rats et de cafards. Plus terrifiant encore… des choses monstrueuses commencèrent à faire leur apparition. Des gens disaient avoir vu des fantômes rôder la nuit dans les rues. Deux chats l’interrompent en lui demandant ce qu’il fabrique. Il répond qu’il a décidé d’éclairer l’humanité de Sa grande expérience et de son savoir encyclopédique en enregistrant ses mémoires. Mais évidemment, comme d’habitude, les deux chats ne peuvent pas s’empêcher de venir tout gâcher ! Ces derniers le trouvent très susceptible, à employer tout de suite les grands mots. Ils lui rappellent qu’il doit veiller à ne pas oublier leur pâtée, et à nettoyer leur caisse. Il reprend son enregistrement : Beaucoup de choses atroces se sont déroulées à Trouillensac dans le passé, aujourd’hui, ces faits sont devenus des légendes et des histoires, pourtant la petite ville est toujours le théâtre d’affreux et horribles événements. Il va raconter l’histoire de la petite Kori, totalement accro aux écrans.



Kori Beckman est en train de jouer sur son téléphone, à BDW, c’est-à-dire Black and Dark Woods, et Timéo Dubois regarde par-dessus son épaule. Ils arrivent devant le mono Benoît qui leur déclare qu’ici c’est zéro temps d’écran, que la détox commence maintenant et il exige que Kori lui confie son téléphone, prise et chargeur compris. Elle s’exécute docilement, et elle s’éloigne accompagnée de Timéo. Elle répond à celui-ci qu’elle en a un autre dans son sac, et qu’il va falloir qu’il apprenne la discrétion s’il veut survivre dans le monde des adultes. Ils arrivent au bâtiment et consultent le tableau des affectations : elle est dans le groupe des Loutres, tente deux, au sud-ouest. Lui est dans le groupe, des Blaireaux. Anna, une autre fille arrive et Kori lui explique où trouver son nom et sa tente. Elles repartent ensemble pour gagner leur zone. Timéo rejoint deux autres adolescents : Renaud et Cédric qui sont déjà venus et qui lui déclarent qu’ils vont tout lui expliquer, et qu’on s’éclate bien ici.


Premier tome d’une collection intitulée À faire peur, le dispositif est établi avec une carte de Trouillensac et de sa région qui répertorie trente-huit sites différents, allant de la mairie en numéro Un à la ferme des Abeilles pour le dernier, en passant par le camping (pour ce premier tome), et la fête foraine en cinq pour le tome suivant. Puis le lecteur découvre une mystérieuse silhouette qui en sait long sur cette ville, avec ces ongles trop longs, des tâches jaunes en lieu et guise d’yeux, portant un chapeau à l’intérieur de sa maison, et dégustant un breuvage où trois globes oculaires flottent à la surface de son verre. Il explicite clairement que cette ville et sa région semblent maudites. Ce discours trouvera un écho dans celui tenu par la monitrice Émilie une dizaine de pages plus loin. Autour d’un feu de camp, elle explique la situation aux adolescents : On raconte beaucoup de choses au sujet de Trouillensac. D’après une vieille légende, le diable aurait autrefois séjourné dans la région. Charmée par la nature, l’affreuse créature aurait jeté trois de ses cheveux pour façonner l’eau et la terre afin qu’elles accueillent ses esprits et ses démons. Tout au long de son histoire, Trouillensac a été le théâtre d’événements étranges : disparitions, morts inexpliquées, invasions de rats, de cafards et de sauterelles. Avec le temps, les gens d’ici ont fait reculer les forces du mal hors des murs de la ville, mais les démons sont toujours là, rôdant alentours. Dans la nature, la rivière du Serpent d’argent et surtout dans la forêt qui entoure toute la région. Une forêt qu’on appelle à raison : La forêt de la Bête. Toutes les nuits, une affreuse créature capable de prendre la forme du pire cauchemar rôde dans les bois. Alors, Émilie enjoint aux adolescents de rester loin de la forêt, car si par malheur, leurs pas les mènent sur son territoire… Elle ne fera qu’une bouchée d’eux !



L’album commence de manière classique, avec une mise à profit des conventions du genre Horreur, de façon premier degré, sans ironie ou raillerie, sans moquerie ou condescendance. Le lecteur regarde les cases et il sourit d’aise en repérant les éléments horrifiques : un masque avec des grandes cornes en spirale, des ongles beaucoup trop longs et des doigts crochus, l’entrée de la grotte qui ressemble à un visage déformé, un tas de crâne dans une grande salle souterraine, un gros monstre amalgamant forme serpentine organique et des éléments technologiques, et quelques comportements humains peu ragoutants. Le dessinateur connaît son affaire ainsi que les moments attendus : les adolescents entre camaraderie franche et crasses les uns envers les autres, le feu de camp avec les marshmallows et le personnage qui raconte une histoire à faire peur, la traversée de la forêt de nuit, l’attaque du monstre, le retour à la normale après des événements surnaturels. La mise en couleurs rehausse les dessins de manière agréable, parfois claires et vives, souvent douces et agréables à l’œil. La narration visuelle peut être perçue comme une description factuelle du récit pour les lecteurs les plus jeunes, et aussi comme un jeu conscient sur les figures de style d’un genre littéraire.


Le dessinateur combine des images avec une bonne densité d’informations, et une forme de simplification dans la représentation. Par exemple, les visages reposent sur des yeux un peu plus grands, des expressions simplifiées et appuyées, des chevelures très différenciées, facilitant la lecture et aidant à la reconnaissance immédiate de chaque personnage. Les objets, accessoires et décors privilégient des caractéristiques marquantes, et une représentation parfois simplifiée, tout en conservant une volonté descriptive. Dans la première planche, le lecteur peut sourire en voyant que le manteau de cheminée est soutenu par deux gros bras se terminant par une main à quatre doigts : à la fois une exagération visuelle, à la fois une intention horrifique. Le grand chalet en bois de l’accueil combine des éléments classiques comme des rondins de bois, avec une vision plus pragmatique de sa construction comme la forme du toit et les panneaux d’affichage. Le lecteur remarque que le dessinateur joue également avec l’apparence de certains éléments pour les tirer vers l’expressionnisme, en particulier la forme penchée des pins, les branches exagérément tordues, les lianes qui forment comme des dents à l’entrée de la caverne. Il sait également faire un usage pertinent et raisonné des influences manga pour les effets de vitesse ou d’accentuation de mouvements. Il met en œuvre une direction d’acteurs qui rend les personnages vivants et plausibles dans leur comportement, leurs postures, leurs réactions.



L’intrigue se déroule comme le lecteur peut l’attendre : un groupe de cinq jeunes adolescents va braver l’interdit et s’aventurer dans la forêt de la Bête, de nuit, pour une raison très importante pour Kori, futile aux yeux d’un adulte. Dans un premier temps, le lecteur peut craindre que la scénariste force un peu sur les clichés avec la première apparition de Renaud avec son piercing à l’oreille et un penchant pour se montrer méchant envers les autres, mais ce cliché sera évité. Les auteurs savent que leurs lecteurs, jeunes comme plus âgés, sont venus pour le frisson de la peur, et sont prêts à accorder une bonne dose de suspension consentie d’incrédulité, ce dont ils font usage avec le bon dosage, en particulier pour la nature du monstre. Ils écrivent de manière à s’adresser à un jeune public entre enfants et début d’adolescence, ajoutant par exemple les deux chats dotés de conscience et de parole qui se moquent gentiment de la grandiloquence et du sérieux du narrateur. Ils savent caractériser les personnages avec des préoccupations de leur âge, et des réactions correspondant à leur relativement courte expérience de la vie. L’histoire prend alors le sens d’un conte moral sur l’addiction aux jeux vidéo sur téléphone portable, et le sort qui attend la personne qui s’y adonne en pensant vaincre l’addiction sans aide. Le lecteur adulte retrouve les sensations d’un récit d’horreur comprenant les ingrédients classiques et attendus, avec une intrigue linéaire et une tonalité dépourvue de sadisme ou de cruauté, tout en menant vers un dénouement plus désespéré qu’il ne s’y attendait.


Une série jeunesse, dans le genre horreur, mais pas trop méchant ou cruel. Une narration visuelle adaptée à un lectorat enfant – jeune adolescent, avec une vraie consistance, l’artiste mariant une forme de simplification avec un degré important de détails et de particularités de chaque élément, chaque décor, chaque environnement. Une intrigue classique et solide qui part sur le thème de l’addiction à un jeu vidéo sur portable, dans le cadre d’un camp de vacances à proximité d’une ville réputée pour les drames qui s’y produisent, avec parfois une touche étrange ou surnaturelle. Le jeune lecteur se laisse embarquer par des protagonistes avec leur personnalité et leurs objectifs propres, emporté par une narration vivante et agréable. Le lecteur adulte apprécie l’intrigue bien menée et l’emploi à bon escient des conventions du genre horrifique.



mardi 25 août 2026

J'ai été sniper

Mais c’était souvent facile de les aplatir.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend vingt-deux planches de bande dessinée. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du quatre-vingtième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


Le dessin du visage d’un homme en très gros plan, avec des cheveux noirs coupés très courts, des oreilles apparaissant comme décollées, une chemise, une cravate et une veste laissant voir une épaulette, ce qui laisse subodorer un uniforme militaire. L’auteur raconte qu’il n’a qu’une photographie de lui militaire, la photographie d’identité. C’était le début des Sixties. Un voyage en Algérie était dans son avenir. Quelle désolation, Marylin allait bientôt mourir. Un groupe d’une demi-douzaine de soldats, des appelés. Dans le cadre de son service militaire, Baudoin est affecté comme hussard à Orléans, l’impression d’entrer dans une mauvaise carte postale de 1914. Un gradé militaire en uniforme avec son béret sur la tête est en train de hurler sur un groupe d’appelés, exigeant d’eux qu’ils prouvent leur virilité, qu’ils ne sont pas des gonzesses. Lors du quatrième, cinquième ou sixième jour de l’incorporation de la nouvelle classe, on leur a mis un sac sur le dos et on les a déposés à cinquante kilomètres de la caserne vers laquelle il fallait revenir. Baudoin est affalé sur son lit, épuisé, dans un profond sommeil avec de la bave qui s’écoule tranquillement de sa bouche. Aujourd’hui il y a des femmes soldats. Il pense qu’elles sont viriles et ne sont pas des gonzesses. Après la marche, les gradés leur ont accordé deux jours de repos.



Après avoir bavé sur les draps deux jours, les appelés ont été réunis dans la cour d’honneur de la caserne. Ils étaient environ deux cents devant un officier unijambiste, un ancien du Vietnam. Le gradé s’adresse à eux, en s’appuyant sur sa canne : il leur dit qu’il est fier d’eux, qu’ils l’ont impressionné. Il continue : Ils sont de bons petits gars, des hommes de ceux dont la France a besoin. Dont il a besoin. Ils vont faire de grandes choses, en Algérie, ils le savent. Dès que ce fut possible, Edmond s’est isolé. La semaine précédente, la plupart des bons petits gars n’avaient qu’une idée : déshabiller une fille. Et il avait suffi de cinquante kilomètres de marche et un discours débile pour faire des hommes dont la France a besoin. Pas tous, Edmond espérait. En quelques heures il avait beaucoup appris sur l’humanité. Ensuite il a écrit à son amie. Une semaine après un officier se tuait dans son avion privé. Eux, les appelés, n’en avaient rien à faire. Cet officier était un champion de tir. Ils ne s’y intéressaient pas plus. Mais pas la caserne qui avait perdu un champion pour briller dans les concours. Il y eut à leur insu d’ex-civils un concours de tir. Edmond fut celui qui avait le meilleur tir. On lui a fait essayer plusieurs fusils, on considéra qu’il lui fallait un Garand un fusil américain de 1944.


Une histoire racontée de manière singulière par la faible pagination, le petit format et parce qu’il s’agit d’Edmond Baudoin, narrateur à la personnalité affirmée, humaniste et chaleureuse. Il évoque rarement cette période de sa vie, celle du service militaire au cours de laquelle il a été témoin de comportements qui le révulse, il y revient dans Les fleurs de cimetière paru en 2021. Le lecteur qui a suivi ses œuvres se doute bien que ça n’a pas été une période faste de sa vie. Il conclut d’ailleurs la présente bande dessinée en disant qu’il le sait, dans d’autres vies, il a été comptable (son premier métier) et tireur d’élite, pour souligner l’incongruité d’une telle phase de sa vie, son caractère totalement improbable… et pourtant il en est arrivé là. Le connaisseur de l’artiste relève une autre référence essentielle dans sa vie, en l’occurrence à son frère. Il avait consacré une bande dessinée à leur relation et à sa mémoire : Piero publiée en 1998. Au cours de ces pages se trouve une référence rapide à Marylin Monroe (1926-1962, Norma Jeane Baker) pour évoquer sa mort dans un proche avenir. Il fait mention de la chanson Le déserteur (1954) écrite par Boris Vian (1920-1959), composée avec Harold B. Berg, et interprétée par Marcel Mouloudj (1922-1994), une chanson antimilitariste, prenant la forme d’une lettre adressée à M. le Président, en réaction à la guerre d’Indochine (1946-1954).



Le dessin de couverture correspond à une partie d’une illustration à l’intérieur, il est reproduit à l’encre violette, à l’intérieur une encre noire est utilisée. Les caractéristiques de dessins apparaissent immédiatement : des traits au pinceau présentant de fortes irrégularités, que ce soit celles du tracé même des contours avec un trait irrégulier, ou les traits marquant l’ombre ou les plis comme baveuses. C’est tout l‘art de Baudoin : réaliser des dessins qui semblent irréguliers et mal assurés par endroit, des traits qui délimitent à peu près, des coups de pinceaux épais évoquant parfois un barbouillage rapide, et un résultant plus vivant et plus parlant qu’un dessin méticuleux de type ligne claire. Ce premier visage en gros plan, avec une masse de cheveux en aplat de noir compact et au contour irrégulier, ces lèvres avec des traces de noir dessus, les iris également tâchés par du noir… et pourtant le tout apparaît comme un jeune homme avec une expression étrangement désemparé par la situation dans laquelle il se trouve. Troisième illustration, la colonne des soldats qui se met en marche avec son paquetage : si le lecteur prend le temps d’essayer de distinguer des détails dans ceux qui ferment la marche, il ne voit qu’un amalgame de traits vagues et pâteux, s’il prend du recul il distingue clairement des soldats dans la perspective. Quatorzième illustration : il s’agit clairement de Baudoin même si son visage n’est pas parfaitement identique à celui de la première illustration, et il y a un truc, une masse de traits et d’aplats devant lui à gauche sous son menton. En ayant lu les pages précédentes, le lecteur comprend incontinent qu’il s’agit de sa main gauche sur la gâchette d’un fusil, représentation qui lui serait restée muette sinon.


Du fait de la pagination du récit, le lecteur prend le temps de consacrer du temps à chaque page, et donc à chaque dessin, un peu plus qu’il ne l’aurait fait dans une bande dessinée traditionnelle avec plusieurs cases par page et une plus grande pagination. Il comprend que le premier dessin, le gros plan sur le visage du jeune appelé, permet d’humaniser et de personnaliser le récit. Le second dessin, le groupe d’appelés, ainsi que le troisième, la colonne en marche ont pour fonction de replacer l’auteur dans un collectif, et de faire apparaître un gradé. Puis le récit revient à un dessin où figure en premier plan Edmond affalé sur son lit : une façon de montrer l’effet de la marche sur lui, et aussi l’effet de l’effort physique imposé, comme une forme d’endoctrinement. Le dispositif d’un dessin par page fait ressortir leur singularité, et produit des effets de surprise. Pour le septième : un petit avion à hélice qui s’est écrasé au sol, dans les pages dix-neuf et vingt un gros plan sur une personne avec une tête d’oiseau au gros bec (la caricature de Lewis Trondheim). Outre ces moments visuels inattendus, le lecteur ressent l’effet de la continuité graphique d’une page à une autre, et comment un détail peut se retrouver d’une page à l’autre (les soldats couchés au sol pour tirer) ou se répondre à plus pages de distance (le portrait du début d’Edmond jeune, avec celui de la fin à l’âge de la parution de cette BD).



De la même manière que le dessin de chaque page apporte une densité d’informations inattendue, le texte qui raconte l’histoire porte en lui de nombreux sujets. Au premier niveau, l’auteur raconte une anecdote autobiographique, comment il est devenu sniper pendant son service, ce qui lui a permis d’éviter de partir en Algérie. Outre les références culturelles évoquées précédemment, la guerre d’Algérie (1954-1962) se trouve ainsi évoquée, ainsi que le service militaire obligatoire, dont la durée à l’époque était de dix-huit mois, pouvant aller jusqu’à trente mois. Le gradé qui vient les exhorter a servi au Vietnam. Des marqueurs d’époques où la France envoyait ses jeunes hommes à la guerre dans le cadre de la conscription. En fin de récit, est évoqué le film American Sniper (2014) réalisé par Clint Eastwood, un autre soldat et un autre rapport à la guerre, où les tireurs d’élite sont devenus des snipers. L’auteur précise la marque du fusil qui lui est confié pour les concours de tir militaire : un Garand, un modèle datant de quelques années à l’époque. Il décrit également le processus pour tirer lors de l’entraînement : bloquer la crosse contre l’épaule grâce à la lanière, faire le vide en soi être juste présent, faire descendre le canon doucement, sur la cible, arrêter la respiration une demi-seconde. Appuyer sur la gâchette, et savoir dans cet instant, qu’on a touché le centre, alors qu’à deux cents mètres on ne peut pas voir l’impact de la balle. Ainsi chaque page porte en elle un fragment de la personnalité de son auteur, du point de vue visuel évidemment, sur le plan autobiographique, et en creux dans la manière dont elle est racontée, dans ce que les choix de narration disent sur la personnalité de l’auteur.


L’auteur est appelé à faire son service militaire à l’époque de la guerre d’Algérie, avec la forte probabilité de devoir partir là-bas. Au travers d’un récit court, sa personnalité ressort avec plus de force aussi bien dans les dessins que dans les choix narratifs, tout ce qui fait son mode d’expression. Il ne fait pas mystère de son inadaptabilité au monde militaire, sans se montrer virulent à l’encontre de l’institution. Il retranscrit cette expérience de vie avec sa sensibilité et ses convictions, le lecteur ressentant le caractère improbable de ces mois en uniforme pour une personne aussi humaniste.



lundi 24 août 2026

Undertaker T05 L'Indien blanc

C’est cette vie que Caleb était venu chercher.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 4 - L'Ombre d'Hippocrate (2017) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Dans une région sauvage dans la région de Tucson, au milieu d’une piste enneigée traversant un massif rocheux, une diligence tirée par quatre chevaux, le feu ayant pris à l’arrière, avec un cavalier qui la suit qui hurle : Apaches ! Il enjoint le cocher Dodson à accélérer, mais ce dernier n’y arrive pas car les chevaux n’en peuvent. Derek hurle un nouvel avertissement, trop tard et en vain : Dodson se trouve décapité par un fil barbelé tendu entre deux rochers. La diligence se couche sur le côté, le feu ravageant toujours l’arrière. Le passager sort par le dessus et aide Sondra à en sortir. Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner, Derek fait demi-tour et se rapproche des deux passagers : il abat Sandra d’une balle dans la tête et il en fait de même pour l’autre passager. Il fait à nouveau demi-tour pour s’éloigner et découvre qu’un Apache se tient devant lui un arc et une flèche à la main. Il charge au galop et reçoit une flèche en plein ventre, chutant à terre. Alors que Salvaje s’approche avec ses hommes, Derek se tire une balle dans la tête.



À Tucson dans la plus riche demeure, Sid Beauchamp s’adresse à Joséphine Barclay : il lui assure que son fils n’a pas souffert. Il en est certain : l’Indien qui les a renseignés a assuré que l’Indien blanc avait été tué net pas une balle de Derek. D’ailleurs, à ce sujet… Derek était condamné, les poumons. C’est pour cette raison que Sid avait pensé à lui pour escorter la diligence, qu’elle arrive ou pas à San Diego. Il lui avait promis une prime pour sa femme, enfin sa veuve… Il sait que c’est dur à entendre, mais si Derek a tiré sur le fils Barclay, c’est qu’il n’a pas eu le choix. La riche propriétaire lui assure qu’elle comprend, elle paiera bien sûr. Il reprend la parole : il la remercie, il ne peut imaginer à quel point cela doit être terrible pour elle, s’il peut faire quoi que ce soit… Elle lui répond : Elle y a pensé, et il y a quelque chose qu’il pourrait faire pour elle : elle veut qu’il récupère le cadavre de son fils pour l’enterrer ici à Tucson. Il essaye de se défendre : C’est impossible ! Il ignore où Caleb Barclay se trouve, les Apaches ont sûrement emporté sa dépouille avec eux, à l’heure qu’il est il doit être dans leur territoire ! Sans compter son état de décomposition ! Elle le reprend : elle a annoncé à toute la ville que les funérailles de Caleb seraient célébrées d’ici une semaine. Elle conclut : Tant que son fils ne sera pas revenu chez elle, son cœur ne pourra se dédier ni à leur amour, ni à leur mariage. À côté de la diligence, Jonas Crow est en train de creuser une tombe dans une terre gelée, pleine de pierres. C’est un peu comme racler un gros caillou avec les dents.


Début du troisième diptyque : le titre met le lecteur sur la voie, les Indiens vont jouer un rôle, peut-être que le personnage principal va s’enfoncer en territoire indien. En territoire Apache même, plus précis encore le récit mentionne les Chiricahuas, un groupe d'Apaches vivant dans le sud-ouest des États-Unis, ayant compté parmi ses membres Cochise et Geronimo. Le lecteur comprend que cette aventure se déroule peu de temps après la précédente, c’est-à-dire en 1865 ou 1866. Même si les auteurs ont choisi avec précision la tribu indienne, ils s’abstiennent de références sur son histoire à cette période particulière. Ils utilisent ce peuple pour évoquer un autre rapport au monde, une autre façon de vivre, des valeurs sociales différentes. Vers la fin de cet album, Salvaje décrit à Jonas Crow ledit mode de vie : Avant les hommes blancs, l’Apache se levait avec le soleil et partait parcourir la terre des esprits sans crainte ni espoir. Et lorsqu’il trouvait un gibier, des herbes ou des fruits à cueillir, il se contentait d’être reconnaissant. À la tombée de la nuit, l’Apache rentrait au camp pour aider les siens avant de retrouver la couche de l’être aimé. Il n’attendait rien, n’avait d’autre souci que d’apprendre du monde et de se préoccuper des siens. Cet Indien inculque ces valeurs traditionnelles à son fils Chato, une éducation qui semble insupportablement dur à Jonas Crow lui-même, pourtant pas un enfant de chœur.



L’horizon d’attente du lecteur repose pour commencer sur les composantes visuelles du genre Western. Les auteurs remplissent cette promesse dès la séquence d’ouverture, avec des formations géologiques montagneuses et un chemin enneigé pour passer un col : texture de roche impeccable, une neige bleu-gris très réussie, une perspective dégagée à des kilomètres avec un ciel orangé comme enflammé, et trois vautours dérangés par le bruit. La sensation d’immersion fonctionne à plein dans ce paysage grandiose faisant honneur aux zones sauvages de l’Amérique. Lorsque Crow se retrouve sur place quelques jours plus tard pour creuser des tombes, la neige a perdu sa teinte bleutée pour être gris-blanc. Crow est recruté par Sid Beauchamp pour rejoindre sa bande et aller chercher un cadavre : nouvelle chevauchée passant au milieu des gorges d’une montagne, avec la roche formant d’élégantes arabesques témoignant des couches de formation, et débouchant sur une zone dégagée nimbée de gris, la vision glaçante d’un cimetière apache. La traversée de ce territoire naturel se poursuit, l’occasion d’autres paysages superbes : un village construit sous un énorme surplomb rocheux, une rivière coulant entre deux falaises et sa cascade, un camp Chiricahua composé d’une douzaine de tepees, des étendues enneigées à perte de vue avec de rares arbres, une falaise à la verticale à escalader à main nue, etc. Un voyage qui emmène le lecteur dans une région aux caractéristiques spécifiques et spectaculaires, imposant ses contraintes aux voyageurs.


Les auteurs ont visiblement pris plaisir à concocter quelques instants visuellement marquants au cours du récit : le fil barbelé tendu à hauteur du cou du cocher, la peinture de guerre en forme de crâne sur le visage de Salvaje, la main écorchée de Jonas à force manier la pelle, Jonas buvant le vin à la bouteille, le visage de Caleb après avoir ôté sa peinture de guerre, Salavje passant à travers la chute d’eau, un gros plan sur un épis de maïs illustrant le propos de Salvaje (Le fermier et sa squaw ont choisi d’être les esclaves du maïs), etc. À nouveau, le lecteur ressent la qualité de la narration visuelle même s’il n’y prête pas attention. Le dessinateur sait donner vie à chaque séquence quelle qu’en soit sa nature, y compris les plus statiques. Le scénariste se montre un dur envers lui avec deux pages d’exposition de la situation, lors d’un long exposé de Sid Beauchamp : Meyer montre les différents gestes de du shérif même s’il reste assis, il montre comment Jonas n’arrive pas à rester en place, et ce qu’il voit à l’extérieur. Les prises de vue et les mises en scène complexes s’avèrent immédiatement lisibles et transmettent avec élégance et conviction l’état d’esprit des personnages lors des conflits psychologiques. À ce titre, plusieurs scènes marquent le lecteur par la justesse des expressions de visage et des gestes : Jonas Crow prenant la décision de mutiler le cadavre de Caleb, le même Jonas se heurtant aux comportements des trois Apaches (Salvaje, Chato, et le vieil homme), Chato tiraillé entre les valeurs inculquées par sa mère et ce qu’offre le couple de fermier), etc. Sans effet spectaculaire ou démonstratif, le dessinateur combine les différents paramètres et personnages lors des scènes d’affrontement avec un naturel confondant, et une habileté extraordinaire, assurant là encore la plausibilité du déroulement des actions.



Le scénariste continue de savamment doser ses ingrédients, entre une nouvelle aventure complète en deux tomes, et la trame de la série. Ainsi, le lecteur peut voir l’impact du départ de Rose Prairie sur le comportement de Jonas Crow, et celui-ci est à nouveau rattrapé par son passé de Lance Strikland et un espoir ténu de s’en débarrasser, sans oublier son métier de croque-mort qui le met à nouveau dans une situation intenable. D’un côté pas de progression significative de sa situation, mais de l’autre une évolution discrète conséquence des situations des tomes précédents. Dans cette première partie de ce nouveau diptyque, les auteurs mettent à nouveau en scène un détenteur de l’autorité (un shérif) qui en use à ses fins personnelles, ayant en plus tout à fait conscience que sa fonction sert les intérêts capitalistes de la société de chemin de fer et de sa propriétaire. Pendant ce temps-là, le personnage principal se trouve confronté à une autre culture, avec des valeurs dont il mesure progressivement l’altérité, à la fois en observant le comportement des Indiens Chiricahuas, à la fois quand Salvaje le dit de manière explicite : l’exposé relatif à la situation Avant les hommes blancs […] apprendre du monde et se préoccuper des siens. À nouveau Jonas Crow se trouve confronté à des valeurs morales qui mettent à mal ses choix de vie. De scène en scène, le vrai caractère de Sid Beauchamp se révèle, et le personnage s’étoffe pour devenir de plus en plus méprisable et dangereux à sa façon insidieuse, moins flamboyante que celle de Jeronimus Quint, mais tout aussi toxique.


Difficile de croire que Jonas Crow pourra se retrouver dans une situation pire que dans le cycle précédent, face à un individu pire que Jeronimus Quint, et pourtant… La narration visuelle immerge le lecteur comme peu d’autres, dans des endroits pleinement réalisés et des situations d’une évidence et d’une plausibilité peu communes. Le méchant de l’histoire révèle très progressivement sa vilenie, qui acquiert une profondeur de plus en plus écœurante. Une nouvelle fois, le métier de croque-mort s’avère extrêmement propice à se retrouver dans des situations d’une dangerosité létale, et face à un système de valeurs complexe et ambivalent.



jeudi 20 août 2026

Berlin 61

Ce que femme veut, Dieu le veut.


Ce tome fait suite à Innovation 67 (paru en 2021) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des sept albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Maison du Peuple 65 (paru en 2024), Otan 66 (paru en 2026), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé La chute du mur, la fin d’une époque, avec un chapitre consacré à Berlin (Une longue décrépitude, Tenir le cap à tout prix, La fin d’un monde), huit citations de grands personnages ayant parlé de Berlin et de son mur (Kurt Schleffer, Lucius D. Clay, Willy Brandt, Walter Ulbricht, Nikita Khrouchtchev, Martin Luther King, et bien sûr John F ; Kennedy), La Caravelle l’épopée d’un avion hors du commun, Regel le plus français des aéroports de Berlin, Les secrets d’un papyrus (en hommage à Jean-François Champollion), Le mur quelle histoire ! (Un mur de prison, Stopper l’hémorragie vers l’ouest, Et à l’ouest ?), Opération Roméo, et une interview de Thierry Denuit sur la belle époque des trains auto-couchettes.


Dans un grand hôtel de Cannes, un soir d’été, de retour d’un concert, une violoniste est en train de prendre sa douche. Un homme avance tranquillement dans le couloir, et il crochète la serrure de sa chambre dans laquelle il pénètre. Puis il entre dans la salle de bain, menaçant la jeune femme avec une arme à feu. Celle-ci bondit en avant, le faisant tomber à la renverse, puis elle saisit un vase et elle l’assomme. Elle prend ses affaires, et sort tranquillement, sa valise dans une main, son violon dans son étui de l’autre.



En septembre 1961, dans la chambre d’hôtel qu’elle partage avec Gérard à Cannes, Kathleen van Overstraeten est agenouillée sur sa valise pour essayer de la fermer. Elle fait appel à son compagnon qui est en train de se laver les dents. Il s’essuie dans une serviette et il l’aide à fermer la valise. Ils montent dans la Simca 1000 pour gagner la gare ferroviaire. Là leur véhicule est pris en charge dans le cadre de la formule auto-couchettes. Ils vont alors prendre place dans leur wagon-couchette, elle lui demande s’il est certain de devoir déjà recommencer à travailler le samedi, ce à quoi il acquiesce. Il ajoute qu’il est ambitieux et qu’il est certain que monsieur Opdenbosch finira par lui donner la promotion qu’il mérite au sein de la Sabena. Kathleen décide de se rendre aux toilettes. Dans un couloir, elle observe une jeune femme qui éprouve des difficultés à monter sa valise sur le porte-bagage en hauteur. Elle l’aide, et remarque qu’elle est allemande… et musicienne. Kathleen lui dit qu’elle adore la musique classique, elle a beaucoup d’admiration pour les violonistes. L’autre voyageuse est-elle en vacances ?


Cinquième aventure pour Kathleen Van Overstraeten, qui travaille toujours pour la compagnie Sabena, c’est-à-dire Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, la compagnie aérienne nationale belge. Le lecteur retrouve son petit caractère : elle charrie son chéri qui a oublié de mettre le réveil (Est-ce un boulot d’homme ?), puis quand il ferme la valise avec facilité, elle lui dit que quand elle le voit, elle ne se rappelle plus à qui il lui fait penser… Maciste ? Tarzan ? Guy l’éclair. Tant de muscles, ça force l’admiration. Il court donc une fibre féministe dans le récit… Tout est relatif : une fibre féministe pour l’époque, c’est-à-dire que l’héroïne fait preuve d’autonomie et d’indépendance, comme un être humain normal. Elle suit les intuitions de sa curiosité, se montrant faillible, et elle écoute ses émotions. De ce point de vue, il s’agit d’un personnage principal très attachant, faisant preuve d’empathie et de solidarité, de constance et de courage, une vraie héroïne. Son comportement montre qu’elle est consciente des règles implicites qui pèsent sur les femmes dans la société de cette époque, et qu’elle sait comment s’en accommoder pour mener sa vie comme elle l’entend, sans s’y soumettre servilement. Au vu de la qualité du personnage qu’ils ont créé, le lecteur se demande pourquoi les auteurs ouvrent le récit avec une scène de douche sur un personnage féminin.



Une étrange affaire : la disparition d’une violoniste dans un train, à l’occasion d’un signal d’alarme tiré. Un contexte historique très précis et bien documenté : le mur de Berlin, construction dont le lecteur est peut-être familier ou pas du tout, un mur coupant une ville en deux, séparant les familles, établissant une frontière infranchissable. Comme dans les tomes précédents, le lecteur sait qu’il peut avoir une entière confiance dans les auteurs pour la qualité et la rigueur de la reconstitution historique. Pour Berlin même, car ils honorent la promesse du titre : atterrissage à l’aéroport de Berlin Tegel, voyage en taxi pour gagner Vorbergstrasse, Checkpoint Charlie et son point de contrôle, les bords de la rivière Spree, le Rotes Rathaus (hôtel de ville de Berlin), le métro et le tram, un kiosque de journaux, la Stalinallee, la porte de Brandebourg, et bien sûr le mur lui-même avec ses barbelés. La reconstitution visuelle est de toutes les cases, que ce soient dans les tenues vestimentaires, ou dans les accessoires. Le lecteur prend le temps de savourer le train auto-couchettes, les différents modèles de voiture dont la Simca 1000 et une inoubliable BMW Isetta, les monuments bruxellois comme les musées royaux des beaux-arts ou le théâtre royal de la Monnaie ou l’hôtel Métropole place de Brouckère, l’avion Sud-Aviation SE 210 Caravelle (premier avion à réaction court courrier), le buste de Néfertiti, et discrètement une reproduction La Chute d'Icare (1558) de Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569), d’un tableau de James Ensor (1860-1949), ou encore l’affiche du film Breakfast at Tiffany’s (1961, Diamants sur canapé) avec Audrey Hepburn (1929-1993). Etc.


Une narration visuelle tout aussi carrée héritée de la ligne claire : formes détourées par un trait assuré, architectures impeccables, soin apporté à la représentation de chaque élément, démarche descriptive et réaliste. Le lecteur constate que la mise en couleurs présente un aspect tout aussi soigné et au service des dessins, en toute discrétion. Dans ce domaine, il peut apprécier l’effet semi-transparent du rideau de douche, les motifs de papier peint dans les chambres d’hôtel, les halos de lumière aux fenêtres du train auto-couchettes, la lumière iridescente qui passe par une fenêtre de la gare de Schaerbeek, le très beau vert d’un combiné téléphonique, l’habileté avec laquelle les spectateurs ressortent dans la grande salle de la Monnaie, le magnifique rendu du paysage survolé en avion, l’effet grisâtre de la couche nuageuse au-dessus de la Spree, etc. La qualité narrative apparaît dès la première séquence : deux pages dépourvues de texte, où tout le récit est raconté uniquement par les images, compréhension immédiate et impeccable. Le naturel de chaque séquence se ressent à la lecture : un déplacement voiture pendant trois cases, une discussion dans le train entre Kathleen et Gérard, une déambulation dans les salles d’un musée tout en discutant, une vérification de papiers d’identité qui n’en finit pas, une femme menacée par un homme maniant une arme à feu, etc.



Comme dans les autres tomes, les auteurs racontent une aventure, tout en l’ancrant dans un contexte historique très précis, référencé visuellement, et aussi dans les dialogues, par exemple un ballet de Maurice Béjart (1927-2007) ou la mention du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique (ou Concours Reine Élisabeth). En fonction de sa sensibilité, le lecteur appréciera de découvrir une véritable intrigue, sous forme d’une enquête menée par une amatrice, avec ses avancées et ses ratés, ou il pourra rester sur sa faim en ayant préféré que la ville de Berlin bénéficie de plus d’exposition. Dans ce dernier cas, le dossier en fin de tome viendra le contenter avec ses développements sur le contexte politique qui a mené à la construction du Mur, sur l’avion Caravelle, ou encore l’interview portant sur les trains auto-couchettes. Le mécanisme du récit repose sur un plan hasardeux pour réussir à passer à l’Ouest, avec une circonstance particulière venant compliquer l’affaire. Même s’il décroche de l’intrigue en cours de route pour son caractère un peu tortueux, le lecteur sent que son intérêt subsiste : c’est un vrai plaisir de voir la jeune femme progresser de manière organique, avec des erreurs, des impasses, et des individus l’aidant pour différentes raisons. Le scénariste sait faire en sorte qu’elle reste dans un registre plausible, sans intuition soudaine et salvatrice, sans bien se rendre compte de tout ce qui se joue autour d’elle. Le personnage principal fait montre d’un comportement ordinaire dans des circonstances extraordinaires, qu’il s’agisse de la disparition d’Annelore Schmidt, ou du contexte de Berlin.


S’il a déjà lu les autres tomes de la série, le lecteur est conquis d’avance. En effet il retrouve les dessins clairs et concrets, descriptifs et soignés, qu’il a déjà appréciés, la mise en couleurs sophistiquée au service des dessins, et un scénario d’espionnage à hauteur d’individu normal. Il retrouve ou il découvre le contexte de cette ville séparée en deux par un mur, pouvant approfondir cette réalité historique avec le dossier de fin. Il peut aussi bien lire les planches pour l’exotisme des particularités historiques d’une époque et d’un lieu qu’il découvre, que se replonger dans une époque à laquelle il a déjà eu l’occasion de s’intéresser. Un classicisme maîtrisé.