Ma liste de blogs

jeudi 23 avril 2026

Sang-de-Lune T06 Lise et le boucher

… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.


Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.


Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…



Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.


Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.


Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.


Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.


En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.



mercredi 22 avril 2026

20 ans en mai 1871

Vive la Commune…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage ‎25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an.


Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver.



Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard.


Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé.



Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés.


En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie.



En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien.


Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.



mardi 21 avril 2026

Éloge de la poussière

On est peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute, qui s’apprécie mieux si le lecteur est déjà familier de l’auteur. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, à l’exception de deux pages réalisées par Charlie Schlingo (1955-2005, Jean-Charles Ninduab). Il comprend soixante pages de bande dessinée en noir & blanc.


Un portrait de Louise, réalisé par l’auteur. Est-ce qu’on sait quand un livre commence ? Est-ce aujourd’hui, ici, dans un théâtre antique d’Orange ? Le soleil est chaud, son nez le chatouille, toujours son problème d’allergie aux pollens. Le mistral s’en fout, il secoue les platanes. Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il se perd un peu dans ce théâtre qui ressemble à une arène. Il se souvient. Les fesses sur le trottoir, les pieds sur la chaussée, il dessinait la maison d’en face, il en avait parlé au responsable culture de l’ambassade de France qui avait dit : Personne ne dessine dans les rues de cette ville, mais pourquoi pas ! Essayez ! Faites seulement attention aux hommes qui circulent en 4x4, Toyota, Mercedes, ils vont ou reviennent des combats, ils sont très excités, ils tirent sur tout ce qui ne leur semble pas normal. Quelqu’un qui dessine ce n’est pas normal. Naturellement Baudoin n’a pas vu le 4x4 s’arrêter de l’autre côté de la chaussée, dans cette rue de Beyrouth. Un soldat armé descend de l’arrière, le fusil à la main et il s’approche de l’artiste. Il le dévisage, puis il s’en retourne au 4x4. Il revient et il tend une photographie à l’étranger : c’est celle de sa fiancée et il lui demande de la dessiner. Sept ans seulement se sont écoulés. Ce garçon a-t-il survécu à a guerre ? Aime-t-il toujours sa fiancée ? Avait-il ce visage-là, celui représenté dans cette page ? Cette histoire s’enfonce doucement dans l’irréalité. Il arrive à Edmond de ne plus être tout à fait sûr de l’avoir vécue.



Edmond avait vingt-trois ans, ce siècle, soixante-cinq. C’est la première fois qu’il aimait vraiment une femme. Il lui semblait impossible qu’un jour il puisse avoir du goût à l’existence sans que son sexe à lui ne soit pas souvent dans le sien à elle. Pourtant un jour ils ont fait l’amour pour la dernière fois. Aujourd’hui il se souvient surtout de son regard, très précisément. De son plaisir en elle, plus rien. En novembre 1993, il se promène avec Jeanne, sa mère. Elle vit depuis quelques mois dans une maison de retraite. Sa tête ne lui permet plus d’être autonome. Il note ce qu’elle dit. Il lui fait remarquer qu’il fait froid aujourd’hui, ce à quoi elle répond : Oh oui quel froid, qu’il ne rentre pas de l’air dans l’estomac, dans le dos, dans les dents. Il lui demande si elle a bien dormi, et elle répond : Oui, oui, il dort le petit, depuis une heure. Il s’enquiert de quel petit il s’agit, et elle répond : Il dort, il marche beaucoup, il est gentil. Elle ajoute : Peut-être oui, peut-être non, il n’y a pas de malheur, elle a de bons cheveux, ils sont bien coiffés. Dans sa bibliothèque, Edmond garde deux objets ayant appartenu à sa mère : une paire de lunettes cassées, une pince à linge que ses doigts ont serrée mille fois. Il fait porter sur ces deux choses une signification qui n’existe pas.


Tout commence avec un portrait de la mère de l’auteur, Louise, née en 1910. Puis vient une séquence de trois pages pour laquelle le lecteur finit par comprendre qu’elle se déroule à Beyrouth en 1988. Puis une vision partielle d’une femme allongée nue sur un lit en 1965, puis un autre portrait de Louise réalisé le vingt novembre 1993, sur la même page. Puis une page composée d’un autre portrait de Louise, d’un dessin en bas de page d’une paire de lunette et d’une pince à linge, avec un échange de questions et réponses entre la mère et le fils. Puis un petit tour sur la promenade des Anglais à Nice, puis un homme qui demande à l’artiste de lui représenter son fils à partir d’une photographie et qui trouve que le résultat n’est pas son fils. Puis un saut temporel et spatial jusqu’à Villars-sur-Var, alors que Baudoin est encore un jeune adolescent. Puis un dessin de torero dans une arène, réalisé à l’occasion d’une corrida à Valence en Espagne en mai 1992. Les dessins sont du pur Baudoin : d’épais contours au pinceau, parfois un dessin griffé à la plume, une apparence fruste, parfois proche de l’esquisse, et en même temps une vie extraordinaire, une justesse surnaturelle, la capacité extraordinaire de donner à voir et à ressentir en même temps, qu’il s’agisse de l’ombre chinoise d’un palmier, ou de la vitalité du taureau dans l’arène.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut vite se sentir déstabilisé par ces sauts incessants d’une époque à l’autre, d’un endroit à l’autre, par ces souvenirs d’enfance dont il peut se sentir exclu, par ces variations graphiques d’une page à l’autre, et même parfois au sein de la même planche. Il comprend bien la volonté de l’auteur de donner à voir ses hésitations, les liens logiques existant dans son esprit entre des éléments hétéroclites, n’étant liés ni par l’unité de temps ni par celle de lieu. Comme il a pris l’habitude de le faire depuis plusieurs albums, ce créateur fait apparaître son flux de pensée avec les différents fils qui le composent. Cela se voit par exemple dans les différentes graphies du texte. D’une manière générale, il écrit au pinceau, en lettres capitales, avec une ponctuation allégée (il n’aime pas beaucoup les virgules). Toutefois dès la première planche, il annote le portrait de sa mère, par deux courtes mentions : la première en écriture cursive, la seconde en capitales plus petites et plus fines. Sur la deuxième planche, le lecteur retrouve l’écriture en majuscules au pinceau, ainsi que des annotations apportant des précisions sur le lieu où réside l’artiste, une autre sur une plante verte (en minuscule et cursive) indiquant que : 

À l’endroit où un enfant, une femme, un passant avaient été tués, les Beyrouthins déposaient un caoutchouc, une plante dans un tonneau. En page cinq et six, il utilise des textes tapés à la machine, dans lesquels il rajoute quelques mots à la main en cursive. À partir du passage où il raconte l’embolie cérébrale de son père, il lui arrive également de raturer des mots qui deviennent noircis et illisibles pour le lecteur.


La narration visuelle présente elle aussi des singularités hétéroclites, à l’évidence exprimant les idiosyncrasies de l’auteur, ainsi que la diversité de ses sensations et de ses états d’esprit. Des cases avec bordures et alignées en bande, des cases sans bordure, des cases en inserts, un portrait en pleine page, des collages comme la carte d’identité de son père, ou un extrait d’un dictionnaire pour la définition du mot Mouche, des cases avec un texte accolé à l’extérieur de la bordure, des cases comme collées sur une illustration, etc. Et même deux pages d’une autre bande dessinée réalisée par Charlie Schlingo, ou encore sept pages en miniature extraites de Passe le temps (1982) parce que Baudoin souhaite expliquer en quoi il s’est permis un écart avec la réalité des faits, et pour quelle raison. De manière similaire, il joue également avec les registres graphiques, allant d’un croquis pour représenter sa mère, à des cases à la plume jouant avec différents registres picturaux comme l’expressionnisme ou le cubisme. Par exemple, il cite explicitement Alberto Giocometti (1901-1966). Une véritable aventure artistique.



S’il s’agit d’une découverte pour lui, le lecteur peut se trouver décontenancé par cette succession de scénettes et de réflexions qui semblent sauter sur coq à l’âne, au gré de la fantaisie de l’esprit de l’auteur… ce qui lui donne déjà un fil directeur. Ce papillonnage apparent se fait sur la logique des associations d’idées de Baudoin. S’il est déjà familier d’autres ouvrages de cet auteur, le lecteur identifie sa manière à lui de mettre en lumière le phénomène de simultanéité : rapprocher des faits ou des événements pour les juxtaposer dans un effet de coexistence, pour souligner la variété de l’existence, de l’expérience humaine, et la part d’arbitraire qui y préside. Avec cette idée en tête, la balade d’une localisation à l’autre fait sens : Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il remarque également qu’il n’y a pas de répétition au fil de la succession de moments, finalement pas si épars que ça, et même en rien erratique. La narration lui apparaît alors comme un assemblage sophistiqué, un flux de pensée re-structuré, ré-articulé, pouvant aussi bien s’envisager comme une approche pour suggérer au lecteur (et à l’auteur lui-même) toute la vie intérieure de sa mère, c’est-à-dire des processus cognitifs et émotionnels invisibles pour ses interlocuteurs (ce qui peut leur faire dire que : C’est comme si quelqu’un avait débranché deux ou trois fils dans son cerveau.) et l’existence en fait d’une logique invisible et bien réelle dans l’esprit de Louise.


Dans le même temps, l’auteur expose des souvenirs qui lui appartiennent, et non ceux de sa mère, qu’il transcrit de son mieux, avec sa sensibilité. Le lecteur sent s’y dégager deux thèmes principaux. Edmond est confronté à la sénescence de sa mère, à sa mortalité, ce qui lui fait se souvenir de cette fois où il avait assisté à l’embolie cérébrale de son père, un autre instant au cours duquel la mortalité de son parent était devenue tangible et traumatisante. De fil en aiguille, cela le ramène à un souvenir qu’il avait raconté dans une précédente bande dessinée : la mort d’un chien. Il avait sciemment transformé la vérité, car cette dernière lui semblait trop atroce à raconter. Le thème de la mortalité s’accompagne de celui du souvenir. En les racontant, l’auteur fait l’expérience de façon répétée que certaines circonstances se sont déjà effacées de son esprit, certaines sensations. Des détails lui échappent, alors que sur le moment il était convaincu qu’il s’en souviendrait toute sa vie. La mémoire s’étiole et se transforme. Pour finir, Edmond fait observer les vagues à Mathilde, en commentant. Il lui demande de bien regarder les vagues qui arrivent, d’en choisir une, de rester avec elle jusqu’à ce qu’elle vienne mourir ici sur la digue. Ça y est. Cette vague était. Il n’y en avait jamais eu une comme elle. Il n’y en aura plus jamais. D’autres lui ressembleront, mais plus jamais exactement identique. Elles sont toutes uniques. Pas le temps de les peindre de les dessiner. On aurait pu la photographier, la filmer… Mais comment avec un film reproduire la densité de l’air qu’elle déplaçait, l’espèce de poids qu’elle faisait remonter des profondeurs, la totalité de l’horizon d’où elle arrivait ?


Cette poussière dont il est fait éloge fait référence au fait qu’on est poussière, et qu’on retournera à la poussière. L’auteur réalise une reconstitution de la mémoire sur la base du flux de pensée, de l’association d’idées, de la mémoire fragmentée de sa mère, abordant les thèmes de la mortalité, de la mémoire qui s’étiole et du souvenir imparfait et incomplet que l’on peut conserver d’un autre être humain. Il met en œuvre une narration visuelle d’apparence hétéroclite qui lui permet de montrer différentes facettes de ce questionnement et des expériences de vie qui le nourrissent. Extraordinaire.



lundi 20 avril 2026

Les grandes batailles navales T07 Hampton Roads

Le temps de la marine à voile et aux carènes de bois semble bien révolu !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le septième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants après une introduction sans titre sur le contexte des armes au moment où la guerre civile éclate en avril 1861 aux Amériques, entre États du Sud et du Nord : L’artillerie ou l’histoire d’une continuelle révolution, De la frégate au cuirassé, petit hier géant demain, Que cela est lent ! La roue à aubes ou l’hélice ?, CSS Virginia vs USS Monitor, Triste mot Fin !.


Amérique du Nord, état de Virginie, le huit mars 1862, dans un fortin militaire, un jeune soldat de l’Union scrute l’horizon du port naturel d’Hampton Roads. Un autre soldat, plus expérimenté, lui enjoint de descendre du point haut sur lequel il se trouve, car il risque de se faire tirer dessus. Le premier obéit à contre-cœur car les Johnnys sont planqués de l’autre côté. Un autre soldat s’approche du vétéran pour savoir ce que voulait le jeunot. Constatant qu’il s’ennuie, l’autre comprend cette sensation : cela fait des mois qu’ils sont terrés ici, et que leurs belles frégates ont mouillé leurs ancres. Il ne pensait pas qu’un blocus ressemblait à cela. Il n’a pas encore vu un seul navire avec le Stars and Bars. L’ancien lui répond en lui demandant avec quoi les confédérés pourraient attaquer : avec leurs malheureux fluviaux armés de pierriers ? Pour lui, ce n’est pas demain qu’ils quitteront Norfolk. Faudrait être fou pour qu’ils oser attaquer les frégates de l’Union, rien qu’avec le Cumberland avec ses cinquante canons taillerait en pièces toute une armée. Pourtant, il se produit un mouvement sur l’eau du côté des confédérés. Le lieutenant appelle tous les servants à leurs pièces, les autres regardant par-dessus la barricade : un drôle de navire approche, avec une ligne de flottaison très basse et le drapeau Stars and Bars.



Trois mois plus tôt à Hampton Roads, les confédérés s’impatientent dans leur camp fortifié, le sergent ne comprenant pas pourquoi ils ne leur envoient pas quelques obus. Un soldat lui fait observer que les macaques, comme dit son interlocuteur, font le blocus des ports confédérés, pas vraiment une déculottée. Puis il ajoute que tout cela sera bientôt fini car il se prépare un truc à Norfolk. Le lieutenant Taylor Wood vient à passer à cheval par-là, et il leur indique qu’il cherche à rejoindre l’arsenal de Norfolk. Le sergent lui explique qu’il est sur le mauvais chemin, Norfolk c’est derrière lui. Il lui faut retourner sur ses pas et au premier croisement prendre à l’ouest. Au même instant, plus au nord à New York, sur les rivages de East River à hauteur de Greenpoint, là où les constructeurs navals rivalisent d’ingéniosité loin des tumultes de la guerre…


Le lecteur a pu venir à cet album parce qu’il connaît déjà la bataille et qu’il se demande comment elle va être racontée, ou parce qu’il lui tarde de se retrouver au cœur d’une nouvelle bataille navale dans cette série qu’il apprécie, ou encore la forme bizarre du navire en couverture, le CSS (Confederate States Ship), a éveillé sa curiosité. Comme dans les autres tomes, il prend graduellement conscience des enjeux réels du récit. À l’évidence dans l’histoire de la marine de guerre, cette bataille navale présente la première utilisation d’un navire cuirassé dans un affrontement militaire. Le contexte est rapidement établi : la guerre de Sécession, c’est-à-dire une guerre civile survenue entre 1861 et 1865 aux États-Unis. L’un des personnages mentionne le nom de Jefferson Davies (1808-1889), président des États-Unis confédérés de 1861 à 1865. Si le récit s’attache à quelques personnages jusqu’au conflit lui-même, le dossier évoque d’autres personnages historiques ayant eu une importance majeure dans l’évolution des navires de guerre : Henri-Joseph Paixans (1783-1854) inventeur du concept du canon-obusier, John Adolphus Bernard Dahlgren (1809-1870) pour le canon à chargement par la bouche en fonte, Thomas Jackson Rodman (1815-1871) pour le canon mixte boulet et obus, William George Armstrong (1810-1900) pour le canon rayé à chargement par la culasse, Martin von Wahrendorff (1789-1861) inventeur du mécanisme de chargement par la culasse des canons, Robert Parker Parrott (1804-1877) pour la mise au point d’un canon à âme rayée, Jacques-Noël Sané (1740-1831) ingénieur constructeur naval français, l’un des plus brillants de l’âge de la voile, surnommé aussi le Vauban de la marine. Ce qui donne une vision éclairante des enjeux techniques.



Au premier degré, l’auteur évoque les dernières phases de préparation du CSS Virginia, et en parallèle évoque la réaction côté Union. Comme à son habitude, l’auteur prend soin de promener le lecteur dans des lieux variés, insufflant ainsi du rythme à son récit et de la diversité de manière organique. Ainsi le lecteur se retrouve les pieds dans la boue à côté d’un canon sur un platelage en bois dans le fortin, puis dans un fortin du camp opposé à partager sa gamelle avec les soldats en buvant dans des tasses métalliques, dans les chantiers navals à Greenpoint (New York), puis ceux de Norfolk avec les rues en terre. Enfin devant le CSS Virginia en train d’être carapaçonné pour devenir un cuirassé dans une splendide illustration en double page (seize et dix-sept). Il se retrouve à suivre le lieutenant Taylor Wood sur sa monture dans des routes enneigées. Il peine avec les soldats à marcher dans la neige sous le vent pour regagner Norfolk à pied. Enfin le temps est venu de la première sortie du CSS Virginia qui fait feu sur un navire de l’Union, alors que les boulets pleuvent littéralement autour de lui, certains atteignant leur cible. Il passe la nuit dans un fortin avec les militaires en train de supputer quelles actions seront les plus probables le lendemain. La bataille opposant le CSS Virginia et le USS Monitor : en trois pages dont un dessin en double page, l’affrontement a eu lieu, bref, brutal et définitif.


Le lecteur sent bien que ces pages se lisent toutes seules, chaque situation participant autant de l’évidence de que la plausibilité. En fonction de son horizon d’attente, il peut être plus ou moins contenté par les choix narratifs de l’auteur. Finalement la bataille navale s’avère très courte, ce qui correspond en fait à la réalité de son déroulement : deux sorties du premier cuirassé, chacune de quelques heures. Il peut trouver que consacrer la planche vingt-cinq au passage des saisons dans un plan fixe constitué de quatre cases de la largeur de la page aurait pu être employé à étoffer la narration par exemple quant aux circonstances historiques. D’un autre côté, il peut également l’interpréter comme une mise en scène du déroulement temporel menant à cette bataille : des jours, des semaines qui se passe sans que les soldats de l’Union ou confédérés ne perçoivent quelque information que ce soit concernant l’apparition à venir d’une nouvelle classe de navires. Comme à son habitude, l’auteur laisse de côté la gent féminine qui n’a pas le droit de cité dans son tome, et il met en scène des hommes burinés, blanchis sous le harnais pour certains. La direction d’acteurs fait ressortir des êtres humains sur la réserve propre à la vie en société, et à la relation subalterne découlant des grades dans l’armée. Ce qui n’empêche pas que leur visage exprime régulièrement des états d’esprit apportant une couleur inattendue à leurs propos, à commencer par ce soldat de l’Union portant une forme condescendance amusée sur l’inexpérience d’un jeune militaire, dans la première planche. Ou le même en page quarante-six arborant un air vraiment surpris (malgré son expérience) par les échanges de boulets de canon entre les deux cuirassés.



Comme d’habitude chez cet auteur, le récit met en lumière à quel point la vie de chaque soldat est tributaire de décisions prises par des personnes maniant le pouvoir très loin des champs de bataille, méconnaissant complètement les conditions de vie des militaires en opération. Par exemple un soldat s’adresse un lieutenant pour donner son avis : Ce serait bien la première fois que ces abrutis de l’état-major auraient un plan, ils sont juste bons à les faire monter à l’assaut au premier coup de feu ! Un autre fait remarquer que : Le pire c’est cette guerre, car hier leurs grands-pères se sont battus pour leur offrir la liberté. Aujourd’hui, leurs descendances s’entretuent pour des histoires d’esclavage ou on ne sait trop bien quoi ! Plus loin un photographe plantant son appareil pour essayer d’obtenir un cliché de la bataille qui va se dérouler dans la baie, constate avec un cynisme à toute épreuve que : Ce qui l’ennuie, c’est qu’il n’y a même pas de quoi faire une belle photo avec toute cette fumée ! Malgré tout, à l’issue de la bataille navale, les uns et les autres ont conscience qu’ils ont assisté à un moment déterminant dans l’histoire de la marine : Le temps de la marine à voile et aux carènes de bois semble bien révolu ! À nouveau, le lecteur régulier (sans forcément être systématique) de la série en perçoit sa dimension sous-jacente : pointer les moments clés de l’évolution des engagements navals, soit en les racontant directement, comme cette première apparition de cuirassés, soit en les évoquant, comme l’évolution des techniques des canons.


Avec le recul, une bataille d’une ampleur très réduite, en réalité l’affrontement de deux navires à une reprise. En fait une bataille de référence dans l’histoire de ces engagements car il s’agit de la première apparition d’un navire cuirassé. L’artiste et le scénariste (oui, c’est la même personne) font preuve d’un art consommé de la narration que ce soit par le réalisme rêche des dessins et la qualité de la reconstitution historique, ou par l’habileté élégante avec laquelle les informations apparaissent à chaque page, dressant un portrait multi-facette de la situation. Du bel ouvrage.



jeudi 16 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2)

Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire…


Ce tome est le second du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1) (2011) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée. Il débute avec l’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder


On essaie de ne pas être cynique et finalement, on se montre naïf ! L’Amérique est-elle capable de se penser autrement qu’en championne du monde de l’individualisme et de l’économie de marché ? Spyder l’a sincèrement cru après l’élection à la présidence de Lou Mac Arthur, en novembre dernier… Juste un peu étonné de ne pas sentir plus de réticences face aux nouvelles orientations qu’il leur annonçait, et dont sa secrétaire d’état aux Affaires Sociales, Jessica Ruppert, était le chantre. Mais bon, les citoyens avaient voté pour eux et pour l’ensemble de ces changements à une très large majorité de 59,8%. L’attente du pays semblait donc claire : les États-Unis devaient au plus vite s’engager dans une nouvelle voie sociale, économique et écologique, pour ne pas sombrer dans l’abîme ouvert sous ses pieds par le trio diabolique de ces six dernières années : guerres à répétition, scandales politiques et crise économique. En ce mardi 10 avril 2007, l’heure était enfin venue de lancer le processus. Comme la quasi-totalité de la population, Spyder était devant sa télé, à peine troublé par les quelques milliers de manifestants d’extrême droite, brûlant des mannequins à l’effigie de Jessica Ruppert dans les rues de Washington. Il ne voyait en leurs défilés haineux, que les ultimes agitations d’un monde agonisant, incapable d’admettre qu’une page de notre histoire venait de se tourner définitivement… Et patatra… Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire… 



Lou Mac Arthur, le président des États-Unis se trouve au palais de l’assemblée du Peuple à Pékin, où il est reçu par l’honorable Liao Xiang, le directeur de la banque centrale de Chine. À ses côtés siègent Rudolf Laudenkrieg, de la banque centrale européenne et Kenji Yorizama de la banque centrale du Japon. Mac Arthur prend connaissance de l’ordre du jour posé devant lui. Le document porte une seule mention : mille cinquante-sept milliards de dollars. Le directeur de la banque centra de Chine explique : il s’agit du montant de la dette contractée par le prédécesseur de Mac Arthur, auprès des banques européennes, japonaises et chinoises. Une somme qui lui a permis de mener durant quatre années, ses trois guerres en Afghanistan, en Irak et en Iran. Puis Xiang tend au président un document de deux mille cinq cents pages : celui-ci détaille les orientations que Mac Arthur et sa secrétaire d’état aux affaire sociales comptent donner à la politique américaine pour les trois prochaines années. Il conclut son intervention en indiquant que le président veut changer les règles, et que eux aussi le peuvent.


Seulement le deuxième tome de ce troisième cycle, et déjà l’horizon d’attente du lecteur est très élevé. Il s’inquiète pour les personnages. Jessica Ruppert peut-elle survivre sur le plan politique après le discours de désaveu de la sénatrice Deborah Daniels, qui faisait pourtant partie de son propre camp ? Amy trouvera-t-elle les ressources en elle pour soutenir le jeune Salim, et pour parvenir à faire face aux circonstances houleuses ? Le jeune homme, Colin Strongstone, qui a lâché des chiens affamés sur des migrants, fera-t-il preuve de repentir ? Que va-t-il advenir de Joshua Logan ? Et dire qu’Angelo Frazzy n’est plus de la partie. Les auteurs manient avec dextérité la composition de ce second acte, que ce soit la variété des lieux, les rebondissements, le déroulement chronologique ou la tension dramatique. Le lecteur voyage au palais de l’assemblée du Peuple en Chine, dans la salle de bains personnelle du président des États-Unis à la Maison Blanche, dans la salle d’audience d’un tribunal, devant un magnifique cerisier en fleur du jardin de la maison de Jessica Ruppert à Washington DC, au commissariat de la gare de Pennsylvania à New York avec sa magnifique verrière et sa structure métallique, dans la cour et les cellules du centre de détention de Riker’s Island, ou encore dans une grande plaine dans la banlieue de New York où se tient la cérémonie en mémoire des victimes du mardi précédent…



Bon alors, ils s’en sortent ? Ben… Bien sûr que non puisqu’il ne s’agit que de la deuxième partie de cette pentalogie. Le scénariste a choisi une dynamique basique et très logique : celle du mouvement de balancier, à chaque action correspond une réaction. Il poursuit sur sa lancée d’une série avec un fond politique, normal puisque le premier cycle se déroulait sur fond d’une élection municipale, et le second d’une élection sénatoriale. Les auteurs sondent concrètement les obstacles auxquels une politique sociale va se heurter, ici aux États-Unis, en prenant une dimension internationale. Et même une claque internationale. Le lecteur en avait eu un aperçu avec le discours de la sénatrice Deborah Daniels dans le tome précédent. Il découvre la genèse de ce discours dans la première scène du présent tome. Comme à son habitude, le dessinateur fait des merveilles pour donner du rythme visuellement à une scène où des politiques de haut rang discutent autour d’une table. Il utilise la palette de couleurs pour donner une teinte très particulière à la scène, assez feutrée, entre sépia et brun. Il joue avec les cadrages : plan large pour voir toute la salle avec vingt-et-un dignitaires assis, une demi-douzaine d’observateurs assis le long des murs, et deux membres du personnel. Il effectue aussi bien un gros plan (sur la feuille où figure la somme en milliards), que des plans serrés (sur le président ou son conseiller), qu’une opposition de champ contre-champ, un travelling avant, des variations dans la hauteur de la caméra, etc. Dans cet échange statique, le lecteur voit le président des États-Unis perdre contenance petit à petit, s’agitant d’abord imperceptiblement, puis se levant sous le coup de l’émotion, alors que pas un autre n’a bougé de son fauteuil.


Sa sensibilité ainsi éveillée, le lecteur retrouve cette même science du découpage, de la mise en scène et de la prise de vue tout du long de ce tome. L’étonnante intimité de l’épouse du président dans son lit, alors que son mari revient de son voyage, et qu’il va s’enfermer dans la salle de bains pour une réaction physiologique d’écœurement. La posture dénotant une incroyable assurance chez Colin Strongstone pendant son procès. La posture entre résignation et apaisement de Jessica Ruppert alors qu’elle se trouve pied nu sur la pelouse devant le cerisier du Japon en fleur. La fluctuation subtile des états d’esprit d’Amy soutenant Salim dans le commissariat de la gare. Le déroulement de la conférence de presse dans un large couloir du palais de Justice, avec la prise de parole de Strongstone, puis la réaction de son père à ses déclarations, une prise de vue exemplaire. La remontée d’un souvenir d’Amy tout en cases de la largeur de la page. La façon de mettre en valeur la grande cour à ciel ouvert de l’établissement de détention pénitentiaire. D’une toute autre manière, l’artiste donne à ressentir le grand espace naturel sans limite de la plaine herbeuse dans laquelle Nawal, la tante de Salim, prononce un discours en hommage à un son frère mis à mort, terminant par une ouverture sur une action civile à entreprendre séance tenante. Il met en valeur les dimensions sans limite de cet endroit en jouant avec les nuages en arrière-plan, qui installent également une ambiance lumineuse très particulière, mariant une forte luminosité avec un risque assuré d’orage. D’ailleurs, le lecteur a bien perçu que la personnalité de chaque scène ressort par une ambiance lumineuse spécifique.



À la fois chaque personnage incarne un point de vue politique ou un positionnement social, à la fois il existe pleinement pour lui-même. Cela relève de l’évidence pour Jessica Ruppert, l’initiatrice et la pilote de réformes sociales concrètes et tangibles, qui accuse le choc d’un désaveu de son propre parti, véritablement empathique envers autrui, et également consciente des limites auxquelles elle se trouve confrontée, aimant sa fille adoptive, et voyant dans la fin proche de sa carrière l’occasion de s’occuper plus d’elle, tout en demandant à Amy son consentement pour être plus présente à ses côtés. Salim, un garçon, qui a vu son père assassiné sous ses yeux, traumatisé, et encore plein de vie. Amy et son handicap mental, que le lecteur admire en la voyant progresser, subir une rechute, se battre, retrouver pied en aidant Salim (le credo de Ruppert, celui de s’entraider pour regagner confiance en soi). Ces deux-là, Amy & Salim, incarnent les innocents du titre de la série, et le lecteur souhaite qu’ils puissent jouir de plus pouvoir. Et le cas si particulier de Joshua Logan. Dans ces deux premiers tomes, il se retrouve dans un rôle secondaire, loin du premier rôle. Le lecteur s’aperçoit qu’il nourrit toujours l’espoir que Logan puisse remplir le rôle de héros, et les auteurs restent cohérents : cet homme continue de souffrir d’obstacles mentaux, voire… Comme tout être humain, Joshua a dû se résoudre à accepter des compromis, à envisager que la fin justifie certains moyens, peut-être même des compromissions…


Un tome totalement maîtrisé de la première à la dernière page, tant par la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa variété et sa plausibilité sans faille, par l’intrigue qui tient en haleine, par l’épaisseur et l’humanité des personnages, par la structure du récit. Le lecteur espère de tout cœur que les innocents auront le pouvoir évoqué dans le titre, tout en constatant que les vicissitudes de la réalité imposent leur propre rythme et leurs contraintes. Du grand art.



mercredi 15 avril 2026

Anibal Cinq

Les femmes sont l’être supérieur !


Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes.


Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot.



La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies.


Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis.



À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc.


L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes.



Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs.


Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.



mardi 14 avril 2026

Karl

Il aimait davantage les objets que les humains.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée.


Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main.



Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête.


Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable.



Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate.


Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks.



Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine.


L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncuși) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste.


Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.