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jeudi 23 juillet 2026

Le nom de la Rose T02

Quel est le péché d’orgueil qui peut tenter un moine savant ?


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque adoptant le roman du même nom ; il faut avoir lu la première partie avant : Le Nom de la Rose - Tome 01 (2023). Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, et par Simona Manara pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée. Il se conclut avec un article de trois pages, intitulé Spectator in fabula, Adapter le nom de la rose, écrit par Jean-Jacques Annaud, le dix-neuf novembre 2025.


Adso de Melk continue de rédiger ses mémoires : Que Dieu, la vierge bienheureuse et tous les saints du Paradis m’assistent à présent que je vais dire ce qui m’arriva. La pudeur, la dignité de mon état (vieux moine désormais dans ce beau monastère de Melk) me conseilleraient de très pieuses précautions. Mais je me suis promis de raconter, sur ces événements lointains, toute la vérité, et la vérité est indivise. Elle brille de sa propre évidence, et ne consent pas d’être réduite par notre honte. Qu’éprouvais-je ? Que vis-je ? De cela je me souviens : les émotions du premier instant furent dénuées de toute expression parce que ma langue et mon esprit n’avaient pas été éduqués à nommer des sensations de ce genre. Ô amour, fille de délices, un roi est pris à tes boucles ; murmurai-je en moi, et je fus dans ses bras… Et elle me baisa des baisers de sa bouche, et ses amours furent plus délicieuses que le vin et l’arôme de ses parfums… Ô seigneur, quand l’âme se voit ravie, alors la seule vertu est d’aimer, alors on savoure la vraie vie qu’après cette vie mortelle il nous reviendra de vivre auprès des anges dans l’éternité…



Après des étreintes indicibles et un sommeil délicieux, Adso s’assoupit. Il rouvre les yeux quelque temps après, et la lumière de la nuit s’est beaucoup affaibli. Il allonge sa main de côté et il ne sent pas le corps de la jeune fille. Il tourne la tête : elle n’est plus là. Il se revêt presque fiévreusement. Il aperçoit alors le paquet que la fille a abandonné dans sa fuite. Il le déroule et sur le moment il ne comprend pas ce qu’il y a dedans. Puis il comprend : parmi les caillots de sang est devant ses yeux un cœur de grande dimension. Un voile sombre descend sur ses yeux, une salive acidulée lui remplit la bouche, il pousse un hurlement et il tombe comme un corps mort tombe. Adso revient à lui au moment où quelqu’un lui humecte le visage. Guillaume de Baskerville se tient devant lui et il lui demande ce qui lui est arrivé, pour qu’il le retrouve à avoir volé des abats dans la cuisine. Adso bafouille quelque chose à propos du cœur, et son maître le rassure : Quel homme pourrait avoir un cœur aussi gros ? C’est un cœur de vache, ou de bœuf plutôt. Et il souhaite savoir comment il est parvenu dans les mains du moinillon. À ce point-là, oppressé par les remords, Adso fond en larmes et demande qu’il administre le sacrement de la confession. Il lui raconte tout sans rien lui cacher.


Il est fort probable que le lecteur dispose d’une connaissance préalable à sur l’identité du meurtrier et sur les modalités du crime, que ce soit par la lecture du roman originel ou par le film de 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater. Du coup, son intérêt réside dans la manière dont l’adaptateur va donner sa vision de l’œuvre. Outre les anecdotes sur la réalisation du film, dans sa postface, Annaud évoque sa passion pour le roman de Umberto Eco (1932-2016) : Ce livre invraisemblable, savant, provocateur et malicieux, une chose improbable ne pouvant intéresser que quelques hellénistes attardés comme lui, amateurs de cabinets de curiosités et intrigués par les querelles religieuses du XIVe siècle. Plus loin, il raconte que Eco était horrifié à l’idée de voir confier le rôle principal à Connery, lui voyant plutôt Max von Sydow (1929-202, alors trop âgé), et la détermination d’Annaud à donner plus d’importance à la désirable prostituée du village des affamés. Il conclut son texte avec le paragraphe suivant : Bienvenues sont donc toutes les interprétations, les distorsions, les visualisations contradictoires suscitées par l’œuvre première. Il continue : c’est le discours défendu dans l’œuvre ouverte, du vénéré maître Umberto. Autant de livres, de films, d’interprétations, de perceptions, de variations de BD, d’opéras et d’opérettes que de lecteurs et de spectateurs.



Ainsi éclairé, le lecteur se sent déculpabilisé de pouvoir apprécier cette version pour Milo Manara plus que pour Eco, de trouver son plaisir dans les dessins, plutôt que de se placer dans une posture offusquée que l’adaptation ne restitue pas toute la richesse de l’œuvre originelle. Il sent bien de temps à autre que le bédéaste peine à se montrer complet : les controverses théologiques en alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, ou la motivation profonde du coupable, le sens du titre de l’ouvrage, ou encore l’inspiration tirée des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (1720-1778, Piranèse) auquel Manara avait rendu hommage dans Piranese, la planète prison (2002). Le dessin élégant aux traits de contour légers fait des merveilles pour a reconstitution historique et la consistance des lieux. Le lecteur se retrouve à nouveau transporté dans cette abbaye isolée, vivant au rythme des saisons, en l’occurrence la couche de neige alors que les deux personnages principaux effectuent leurs relevés pour repérer la position de chaque pièce, le brouillard matinal devenu un linceul lactescent qui enveloppait tout le plateau, l’incendie final qui éclaire tout le domaine. En passant, il peut relever le soin apporté dans un détail ou un autre, par exemple ce bâtiment sur pilotis en page seize pour compenser la déclivité du terrain. Tout du long, il constate l’investissement de l’artiste dans les éléments architecturaux : le tunnel évoquant des catacombes avec ses crânes sur les étagères creusées dans la roche, la grande pièce dans le bâtiment des bains, l’immense hauteur sous plafond de certaines pièces de la bibliothèque avec la charpente apparente, la salle capitulaire avec ses sévères sièges en bois, les stalles de bois dans le chœur de l’église aux dimensions impressionnantes, et les ruines de l’abbaye quelques décennies plus tard.


Sans grande surprise, le bédéaste ouvre cette deuxième partie avec Adso très âgé prenant un moment pour savourer ses souvenirs : la belle jeune femme s’offrant à lui, sa première expérience, et deux pages d’un érotisme doux avec une femme mince et gracieuse dont il a le secret et qui a fait sa renommée. Puis il emmène le lecteur à la suite de Baskerville et Adso, dans différentes parties de l’abbaye et de son domaine, avec une sensation d’immersion formidable. Régulièrement la narration visuelle apporte une diversité opportune et organique servant le récit. Première occurrence : Adso voit le visage de la jeune femme dans les branches d’un arbre dénudé qui forment sa chevelure, puis dans les ondulations du paysage qui évoquent ses courbes. En page vingt-huit, le dessinateur réalise quatre illustrations évoquant des dessins d’époque pour mettre en images la recette d’un philtre d’amour. Il y a également les traits de contour estompés par le brouillard, la danse des démons des légions de l’enfer, grotesques et obscènes, la magnifique page entre rêve et cauchemar d’Adso assoupi pendant les prières de matines, les couleurs de l’incendie. La narration quitte alors le domaine du reportage factuel pour se teinter de la subjectivité d’un des protagonistes, sans oublier quelques moments particuliers comme l’arrivée de la légation avec le cardinal Bertrand du Poggetto, ou des évocations de la Cène.



En fonction de son horizon d’attentes et de ses a priori, le lecteur doit faire preuve d’efforts plus ou moins importants pour accepter les partis pris du bédéaste pour son adaptation. Il se montre moins sous l’influence de Jorge Luis Borges (1899-1986) pour le rendu visuel de la bibliothèque, et il se trouve obligé de condenser les considérations théologiques. D’un autre côté, il les prend bien en compte pour restituer les antagonismes sous-jacents des moines entre eux et avec la légation du cardinal. Le lecteur peut se faire une idée des divergences de points majeurs de la Foi catholique, des conséquences très concrètes pour les religieux vivant selon le credo et la règle, des risques mortels sanctionnant des propos hérétiques. Du fait de la construction du récit, il voit Guillaume de Baskerville comme le héros, à travers les yeux de son disciple. Il s’investit plus ou moins dans l’enquête proprement dite en fonction de ce qu’il en connaît déjà. Il identifie le thème de la censure, des ouvrages interdits, de la connaissance à jamais perdue (l’ouvrage La poétique d’Aristote, -384 à -322, et sa partie traitant de la comédie à jamais perdue), l’importance des émotions et des passions visibles dans les réactions du jeune Adso, la destruction accompagnant les comportements fanatiques, que ce soient ceux de l’inquisiteur Bernard Gui ou ceux du moine vénérable Jorge de Burgos.


La maxime veut que : Adapter c’est trahir. Ici, elle pourrait prendre la forme de : Adapter, c’est réduire. Qu’il ait lu le roman d’Eco ou vu le film d’Annaud, ou découvert cette œuvre par le truchement d’une autre adaptation, le lecteur vient à celle-ci avec ses propres attentes : les dessins élégants de Manara, l’enquête à la Sherlock Holmes, les enjeux théologiques d’une époque révolue, la découverte de la complexité du monde par une jeune novice, etc. Il sait que le bédéaste aura fait des choix, ne pouvant intégrer la richesse de l’œuvre originale dans seulement une centaine de planches. L’adaptateur parvient à respecter l’esprit du roman et les interactions de ses différentes dimensions. Le bédéaste réalise des planches mémorables, avec un narration visuelle élégante.



mercredi 22 juillet 2026

Les fils d'El Topo

La boue ne souille pas la pureté de la fleur.


Ce récit constitue la suite du film El Topo, datant de 1970, réalisé par Alejandro Jodorowsky, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir visionné avant. Il est initialement paru sous la forme de trois tomes : Caïn en 2016, Abel en 2019, AbelCaïn en 2022. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par José Ladrönn pour les dessins et les couleurs. L’intégrale compte deux cent vingt-six planches de bande dessinée.


Un homme d’une soixantaine d’années, d’allure pauvre, conduit trois enfants dans un défilé rocheux très étroit, en les appelant ses crabes. Il leur raconte l’histoire d’El Topo : il fut un bandit qui, ouvrant les portes de son cœur, devint un saint, à même d’accomplir de grands miracles. À son époque obscure, il eut un fils Caïn qu’il abandonna enfant. Devenu adulte, Caïn chercha El Topo. Le trouva. Voulut le tuer. Mais comme son père était devenu un saint, il ne le put. Faisant face à son père, il lui indiqua qu’il Il ne peut pas tuer son maître, mais il peut tuer son fils, et le père ne pourra pas l’en empêcher, alors que le saint a fini de creuser le tunnel pour délivrer les monstres, ceux-ci vont l’écraser. Dans le petit village d’à côté, les monstres, des individus handicapés, arrivent dans la grande rue, où ils sont attendus par les habitants bien décidés à les tuer. En effet, ils ouvrent le feu, faisant un massacre, sauf pour le Saint. Celui-ci se fait tirer dessus, ce qui n’a aucun effet, et il énonce : Œil pour œil, dent pour dent. Il se saisit d’une arme à feu sur le sol et commence à tirer à son tour. Une fois tout le monde mort, il dit : Que la richesse revienne aux seuls saints ! Qu’explose ce monde imparfait ! Alors, pour châtier ces porcs, le Saint provoqua un cataclysme qui recouvrit le pays d’une croûte aride.



Le vieil homme continue à raconter l’histoire du saint au bénéfice des enfants, tout en cheminant : Il proscrit ensuite toutes les armes à feu, tolérant seulement les armes blanches. Quand naquit Abel, son second fils. Pour empêcher que Caïn n’assassine son demi-frère, il interdit à quiconque de lui parler et de le regarder sous peine de mort. Ainsi condamné à ne pas exister, Caïn devint un paria. Enfin, le Saint s’assit en position du lotus et s’immola par le feu, en disant : Mourir n’est pas mourir, je reviendrai. Une fois son corps enterré et recouvert de pierres, des abeilles vinrent s’y installer et y produisirent du miel. Autour de la tombe d’El Topo, couverte du miel de milliers d’abeilles, des menhirs d’or surgirent des entrailles de la terre, et un profond fossé se forma autour. Restés en hauteur le vieil homme et les enfants observent des bandits hypocrites déguisés en maîtres spirituels venir rendre hommage au Saint, car c’est aujourd’hui son anniversaire. Il ajoute : rendre hommage non pas au Saint, mais à l’or. Il mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. Genèse IV-151. Plusieurs processions convergent vers l’île aux menhirs d’or, avec les étendards respectifs de leur religion, et des statues du Saint. Après plusieurs essais, c’est au tour d’un prêtre barbu portant une aube blanche, une cape et une mitre violettes de tenter le passage sur un chemin de pierres flottant dans le vide. Il échoue, car personne ne trompe le Saint, et il chute plusieurs dizaines de mètres plus bas dans l’acide.


C’est du Jodorowsky pur jus, avec violences, cruauté, épreuves sadiques, avilissement… et un excellent dessinateur. Le lecteur se rend compte que la présentation d’El Topo fait par le vieil homme fournit toutes les informations nécessaires pour comprendre l’intrigue, pour ceux qui n’ont pas vu le film, et qui se sont contentés de la lecture d’une synthèse de son synopsis dans un site en ligne. Au vu de l’ambiance de début du récit, le lecteur pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec une autre série du même scénariste : Juan Solo, quatre tomes parus de 1995 à 1999, illustrés par Georges Bess. Une histoire avec cette imagerie de pistolero dans une région montagneuse d’Amérique Centrale, de rédemption, et d’accession à une forme (exotique) de sainteté. L’humanité exprime avec force toute sa bassesse, que ce soit l’esprit de vengeance qui anime le Saint, la manière dont sa colère s’exprime, et la vénalité des différentes congrégations attirées par l’or. Le dessinateur impressionne dès les premières pages par un trait clair, des couleurs naturalistes, une forte implication visible dans les décors très tangibles et les tenues vestimentaires. Un investissement dans les scènes de foule avec la volonté de représenter tout le monde, un symbole différent pour chaque religion, et un découpage en trois bandes comme exigé par le scénariste.



C’est du pur Jodorowsky : il faut avoir le cœur bien accroché et se préparer aux outrances en tout genre. Transposer le mythe d’Abel & Caïn dans une zone désertique, peut-être du Mexique ou d’Amérique centrale à la fin XIXe siècle ou début XXe, et l’adapter à sa sauce, en y ajoutant ses idiosyncrasies, pourquoi pas. C’est donc parti pour une version très personnelle avec le Saint (père des deux frères) à l’allure de bonze chinois, et Caïn tout habillé de cuir noir. Dès la planche quatre, c’est une hécatombe, une boucherie sanguinolente, avec du sang rouge et pas orange, le massacre d’un groupe d’infirmes ! Puis on passe à règlement de compte à OK Corral, avec le Saint transpercé par les balles qui abat tous les habitants avec un fusil, et force effusion de sang, pour finir par une sorte d’explosion de grande ampleur qui pulvérise la roche. Planche six, un mini éclair provenant du Saint zèbre l’air pour imprimer la marque infâmante sur le front de Caïn. Page sept une immolation par le feu, le dessinateur montrant un homme assis en tailleur renversant le contenu d’un calice sur sa tête et mettant le feu à l’huile. Quelques pages plus loin, un crâne entièrement nettoyé par l’acide flotte en grimaçant. Plus loin encore, l’avant-bras droit d’un homme se pétrifie, puis tout son corps se change en statue. Le premier viol survient avant la page trente. Les horreurs vont crescendo en cruauté et en nombre dans les deux tomes suivants. Le dessinateur a leur cœur bien accroché et il représente tout de manière descriptive et explicite, sans intention voyeuriste, plutôt une volonté de rendre compte sans ciller, de regarder les horreurs en face, pour représenter du concret, dans tout ce que ces événements présentent d’outrancier.


Au cours de ces trois albums, le scénariste intègre de nombreux thèmes et une riche imagerie hétérogène, dans une intrigue facile à suivre, qui peut paraître délirante par moments. Le dessinateur épate de bout en bout également par sa capacité à tout représenter. Caïn et Abel vont chacun traverser leurs propres épreuves, se croiser à plusieurs reprises. L’artiste transcrit avec le même naturel la ferveur religieuse bien simulée, l’étranger qui arrive dans un village dans un style western des plus purs, un spectacle de marionnettes, un jeu de piñata en forme de vache, une traversée du désert avec une roulotte en suivant un rapace, un desperado régalé par quatre aveugles en plein désert également, des individus évoquant des Mormons essayant de déflorer une vierge sur la place publique devant le village réuni, la traversée d’une forêt dont les arbres sont tous morts évoquant le bois dormant du conte, des nuées de papillons blancs, le passage par un temple-casino, les flammes de l’enfer se déchaînant sur Terre, etc. Il donne aussi bien à voir les exactions les plus cruelles que les moments à forte teneur en spiritualité, en représentant tout au premier degré et en faisant en sorte que chacun de ces éléments hétéroclites existent sans solution de continuité. Régulièrement le scénariste lui fait entièrement confiance lors de planches dépourvues de texte et de mots, laissant la narration visuelle raconter à elle seule.



Régulièrement le lecteur marque une pause dans sa lecture en disant que ça fait beaucoup, c’est trop même. Les auteurs mettent en scène les pires facettes de l’humanité : la colère, l’hypocrisie, la convoitise, l’appât de l’or, la violence, des viols immondes, des mutilations, des tortures, la cruauté, le sadisme, l’addiction au jeu, la vengeance, etc. Il relève également les symboles et les références mythologiques et ésotériques : le chiffre sept (pour le sept menhirs d’or), la pétrification, une vierge déposée sur un autel, la marque de Caïn dans une causalité inversée (elle est apposée sur front avant qu’il n’ait commis le crime de fratricide), un visage sur un linge évoquant le suaire de Turin, des papillons blancs évoquant la sainteté de la défunte, un personnage s’appelant Lilith (mais elle mange des bananes, pas des pommes, ah non aucun rapport), traverser une forêt d’épines, déchaîner les flammes de l’enfer, Abel se battant en duel contre un géant comme David contre Goliath, Abel endossant la tenue en cuir de Caïn, Caïn soignant des malades ce qui revêt le caractère de miracle pour la foule, et plein d’autres encore. Que faire de tout ça ?


On peut s’offusquer du rôle dévolu aux femmes, entre vierge et péripatéticienne, et on peut constater que les hommes ne sont pas mieux lotis. Le Saint apparaît comme particulièrement intransigeant, un père imposant sa loi. Caïn fait preuve d’un égocentrisme exemplaire, dépourvu de toute empathie… ce qui peut également se voir comme la conséquence de sa malédiction qui le prive de tout contact avec autrui. Abel apparaît comme un saint… très vite déchu de sa position morale supérieure. Lilith est mue par la vénalité. La Vierge est aveuglée par l’amour. Les seconds rôles sont au mieux des victimes, au pire des individus sous l’emprise de leurs pulsions. Mais… Il y a bien une intrigue qui dépasse le seul suspense de savoir si Caïn tuera Abel ou non. Chacun à leur manière, les deux frères baignent dans le tourbillon de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire et violent. Leur cheminement les entraîne entre déchéance et rédemption. Le récit aboutit à une conclusion déstabilisante, quant à qui survit, comment, en ayant réalisé les efforts nécessaires pour progresser sur le plan spirituel. Le lecteur peut y voir un jugement personnel sur l’inanité de la vie moralement irréprochable, sur la nécessité d’avoir fait l’expérience des pires turpides de la condition humaine, sur la compréhension nécessaire pour accepter l’héritage du père.


Une trilogie formant une histoire qui se lit d’une traite, pouvant s’appréhender comme une lecture idiosyncrasique de l’histoire de Caïn & Abel. Une narration visuelle épatante de bout en bout, parfaitement au service du scénario, sachant lui donner forme dans toutes ses exubérances les plus outrancières, et tous ces détails les plus baroques. Une intrigue facile à suivre qui exhale toutes ses fragrances sous réserve que le lecteur se prête au jeu du thème de la spiritualité et de l’ésotérisme. Une profession de foi du scénariste, jusque dans la confiance qu’il accorde à un artiste remarquable.



mardi 21 juillet 2026

Mimésia

Jarnicoton !


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hughes Micol, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix planches de bande dessinée. Il commence par un court paragraphe introductif dans lequel l’éditeur Sébastien Gnaedig explique que : À l’origine de cette histoire, il y a une invitation. Celle de Fabrice Douar, éditeur au musée du Louvre, et créateur de la collection Cartes blanches à des autrices et des auteurs de bandes dessinées, à Hughes Micol, auteur enthousiaste à l’idée de visiter le musée et ses zones réservées. Ensemble, ils ont sillonné les allées, les traverses, les réserves à la recherche de l’inspiration. Une première piste d’histoire a été élaborée, qu’Hughes Micol voulait virulente face à la marchandisation à l’œuvre dans ces grandes structures culturelles. L’idée n’a pas convaincu. Et puis, la direction a changé et avec elle, les priorités se sont déplacées. Et Fabrice avec elles… Dans cette nouvelle configuration, Hughes s’est senti libre de partir lui aussi dans une tout autre direction… dans un futur lointain, très lointain… d’autres galaxies… il en a rapporté le récit suivant.


Il fut un temps où le chaos déployait sa nappe d’ombre dans toute la galaxie. Puis l’algorithme définitif mit fin au désordre et débuta la suprême gouvernance du Canon. Bientôt tous : humanoïdes augmentés, Cyanoïdes de Ganijia, Tétratologiens de Rasik, Kushmates de Turue, insectoïdes de Parthiba… interconnectés dans une même conscience. Actifs, productifs, performatifs. Alignés dans l’ordre du Canon. Au cœur de l’innovation perpétuelle en marche vers l’ultime croissance. Blend City – Galaxie nord-ouest. Siège du Canon. Population d’environ 350 millions. Une majorité d’humanoïdes augmentés et d’humains assistés par ordinateur, entoure une petite poignée de réfractaires. Autrement appelés : agrestes.



Dans cette immense mégalopole, l’androïde Tin-E_103 entraine une demi-douzaine de personnes au jogging. Il leur donne la cadence, il leur donne des conseils sur la respiration, inspirer par le nez en comptant jusqu’à deux et expirer en comptant jusqu’à deux, et finir en étirant ses ischios jambiers. À la fin de la séance, il leur donne rendez-vous le lendemain à quinze heures à la piscine fluviale. Puis il retourne à son casier de Technicien-Instructeur-N ormalisé-E_103. Dans la tour du pouvoir, le technicien Caliban rend compte à Canon : Les réfractaires ont été localisés, il s’agit de trois insuffisants, ils ont pris possession de l’artefact, l’Appareil va lancer deux opérateurs à leur poursuite, cela devrait aller vite. Au même instant deux individus équipés d’une combinaison leur permettant de voler se rapprochent des cibles, elles sont en mouvement. La durée avant le contact est estimée à neuf minutes. Au moment prévu, ils établissent un contact visuel. Les trois petits bougres se hâtent pour essayer de s’échapper et ils parviennent aux installations sur le fleuve. Au cours d’une dispute sur quoi faire de l’artefact, celui-ci tombe à l’eau. Ils parviennent à se cacher et à échapper aux deux policiers.


Au début du récit, le lecteur est dans l’expectative ne sachant pas trop sur quel pied danser : à l’évidence un récit de science-fiction, une planète qui n’est pas nommée, des races extraterrestres, des êtres humains augmentés, une dictature totalitaire et omniprésente, des androïdes, plus tard des vaisseaux spatiaux, une intelligence artificielle régissant la société, et un élément disruptif, en l’occurrence un buste sculpté d’une grande beauté. En ayant le paragraphe introductif de l’éditeur, il sait aussi qu’il y a un lien, peut-être très lâche avec le musée du Louvre. Une narration visuelle très riche en détail, en couleurs, en textures, une science-fiction visuelle parfois baroque dans son mélange des inspirations et des références. Des clins d’œil à d’autres œuvres. La première planche présente un petit goût de Philippe Druillet avec une image imposante en arrière-plan, quatre cercles en insert dont un contenant du texte, un symbole peut-être ésotérique avec l’œil de l’intelligence artificielle dans une pyramide. Les trois petits bougres qui peuvent aussi bien faire penser aux pieds nickelés (Croquignol, Filochard, Ribouldingue) qu’aux trois Stooges (Moe, Larry, Curly). Le passage par une base spatiale évoquant la cantina de Chalmun à Mos Eisley sur Tatooine, ou encore la traîtrise d’un personnage évoquant la trahison de Lando Calrissian, baron administrateur de la Cité des Nuages de Bespin. Il s’agit de simples hommages, intégrés de manière organique dans l’intrigue.



L’aventure et le spectacle sont au rendez-vous dès la première planche, et ils offrent un divertissement de qualité au lecteur. L’auteur complet ne lésine pas, avec un investissement impressionnant dans la narration visuelle. Tout commence avec cette vue du ciel de Blend City : une mégalopole avec ses innombrables immeubles aux formes diverses et variées. Puis une petite séance jogging permettant d’en apprécier l’architecture sous d’autres angles, de se rapprocher des bâtiments d’un quartier, de voir passer quelques petits aéronefs dans le ciel, l’équivalent de voitures volantes, la large voie piétonne passant au-dessus des immeubles, le métro aérien avec son design futuriste et son carénage transparent. Puis survient la traque des trois petits bougres qui emmène le lecteur dans d’autres quartier de la ville en nocturne : sur les quais, sur une sorte de quartier flottant. Retour sur les quais, de jour cette fois, avec une étrange structure cubique pouvant faire penser au réseau d’Urbicande par certains aspects. Tout du long du récit, le lecteur se trouve immergé dans des environnements concrets et pleinement réalisés, présentant un mélange de science-fiction, d’anticipation et de familiarité dans des prises de vue les mettant en valeur : deux policiers brisant une verrière de toit pour pénétrer dans un appartement, une double page mettant en valeur les étranges races et humains augmentés par une vue du dessus en biais, la fuite de la cité dans aéronef traversant de gigantesques tunnels évoquant un dédale de matières organiques, une ceinture d’astéroïdes autour d’une planète, un passage en outre-espace (une variante de l’hyper-espace) dans un dessin en double page superbe avec des effets de distorsion évoquant la déformation de l’espace-temps, la visite d’un musée dont la somptuosité des salles et leurs dorures font penser à Versailles, le Louvre conservé sous un immense champ de force en forme de pyramide, ou encore cette assimilation en vitesse accélérée de nombreuses œuvres jusqu’à une planche comptant soixante-et-onze cases avec de nombreuses œuvres d’art aisément identifiables. Quel voyage spectaculaire !


Le lecteur ressent également le naturel de la fluidité de la narration visuelle, y compris dans des scènes complexes : le déroulement du jogging, le mépris des pilotes de navettes face à Pépé Oldungur dans la cantina, le vol autonome de Caliban dans les ailes du Louvre, etc. Il réussit avec la même maîtrise et la même élégance les moments de dialogue, par exemple une terrible scène d’intimidation ou deux policiers montrent à quel point un revendeur de matériels recyclés se trouve à leur merci, alors qu’ils s’en prennent à sa marchandise en toute impunité. L’artiste utilise de nombreuses techniques en les intégrant de manière organique, au point que le lecteur ait la sensation de dessins encrés et peints, alors même que certaines pages sont le fruit d’une réalisation plus sophistiquée. Il se rend compte que tout lui paraît naturel, y compris les éléments les plus incongrus ou improbables : la tête géante de l’intelligence artificielle, l’architecture du bâtiment qui l’abrite, le costume d’Elvis période Las Vegas porté par un extraterrestre à la peau verte, la perruque du juge, les ailes de chauve-souris de Caliban, etc. C’est un festival d’inventivité baroque, de plans de prise de vue à la construction sophistiquée et évidente, de direction d’acteurs adaptée, pour des aventures échevelées.



Le lecteur comprend que le personnage principal est cet androïde à la batterie défectueuse : Tin-E_103… que son ami Alain appelle Tin… ce qui fait immédiatement tilt. En cours de route, l’acronyme TIN est explicité : Technicien Instructeur Normalisé. Soit. Quand Alain l’appelle Tin, cela provoque immédiatement un rapprochement dans l’esprit du lecteur : la moitié de Tintin. Voilà que cet innocent se retrouve avec une œuvre d’art sur les bras, un artefact proscrit dans cette société, une anomalie pour Canon l’intelligence artificielle, pour qui tout doit être répertorié, normalisé et utilitaire. Canon explicite les menaces qu’une telle sculpture fait peser sur sa société : Parce qu’un groupe d’agrestes réfractaires est en train d’accumuler des ouvrages anciens pour les réunir dans un sanctuaire. Loin de son autorité. Première menace. Ces réalisations ont un lien transcendant avec la matière. Elle est la puissance numérique. La matière doit rester triviale et utilitaire. Seconde menace. Leur ambition est de faire histoire. Le passé est une fiction qui s’oppose à la permanence de Canon. Troisième menace. Plus grave, ces objets possèdent un mystère qui défie sa norme. Quatrième menace. Avant de les détruire, elle veut assimiler ces objets pour les intégrer à sa data base afin d’en absorber la substance. Avec cette dernière phrase, le lecteur détecte une critique explicite des entreprises qui nourrissent leur IA avec des créations culturelles, sans aucun égard pour les artistes. Autre thème : quand les policiers arrêtent le recycleur, ils indiquent que : Les objets inemployables doivent être détruits, le recyclage est un commerce néfaste qui nuit à la production nominale, ce qui impacte la demande effective, et par conséquent fait baisser la demande et les débouchés. Avec pour effet la création d’une boucle de rétroaction qui entraîne une récession liée à une situation déflationniste. Et puis il y a cet homme simplement appelé Alain qui explique la fonction de l’art à Tin. Alain, comme le philosophe ? Émile-Auguste Chartier (1868-1951), philosophe français, peut-être. Il explique la notion de Mimésis : Apprécier les représentations est une attitude très humaine, on commence par imiter pour apprendre. La beauté, ici, ce n’est pas le sujet mais la façon de représenter le sujet. C’est une véritable création. Une œuvre d’art sert à être admiré. C’est la recherche d’un idéal. Un prolongement du vivant à travers un matériau transformé. Une émotion, une puissance.


Futuropolis publie un récit de science-fiction : en effet avec toutes les conventions de genre qui forment l’horizon d’attente afférent, que le bédéaste met en œuvre avec talent et inventivité, entre autres dans des courses-poursuites haletantes. Un buste sculpté en guise de McGuffin ? Bien plus que cela : une réflexion sur la place de l’art dans l’humanité, et aussi une crique de son déclassement au statut de marchandise et de produit servant à nourrir des intelligences artificielles littéralement sans âme. Une aventure spectaculaire tout public avec une âme et une déclaration d’amour aux musées. Formidable.



lundi 20 juillet 2026

Esthétique et filatures

Et le business couche avec tout ce qui rapporte.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Lisa Mandel pour le scénario et par Tanxxx pour les dessins. Il comprend cent-vingt planches de bande dessinée.


De nuit dans une petite ferme isolée dans la campagne française, avec sa cheminée qui fume. Il est tôt le matin et Tatiana prend la cafetière Moka sur la gazinière et sert son époux dans son bol. Il lui pelote les fesses et elle s’assoit sur ses genoux, il lui pelote le sein droit. Elle repousse gentiment sa main, et lui qu’elle va chercher sa veste ; il la reprend : SA veste, on dit une veste. Elle l’accompagne sur le perron du petit pavillon et il lui rappelle de ne pas oublier de réveiller sa fille, elle doit nourrir les bêtes. Et il ajoute qu’elle n’a pas intérêt à le faire à sa place. Elle répond qu’elle est d’accord, et qu’il devrait arrêter de crier, car il fait s’enfuir tous les animals. Tout en s’éloignant, il marmonne : les animAUX. La jeune épouse ukrainienne rentre à l’intérieur mont à l’étage et réveille Marie qui est encore au lit. Elle dit à l’adolescente qu’elle doit se lever, et la jeune femme se redresse et embrasse sa belle-mère, lui fait observer qu’elle est gelée, et l’invite à la rejoindre dans le lit. La jeune épouse se déshabille, rend le baiser, s’allonge, prend un CD et met la musique à fond. À quelque distance de là, fusil en bandoulière, le mari va pour s’allumer une cigarette et constate qu’il n’a pas sa boîte d’allumettes. Il décide de retourner le prendre à la maison.



Le mari arrive rentre et prend les allumettes sur la table à l’entrée, il est assailli par la musique tonitruante, crie pour qu’elles la baissent. Il ne se passe rien, il monte à l’étage et il découvre les deux femmes allongées, la plus jeune faisant une gâterie à la seconde. Toujours avec la musique assourdissante, il prend son fusil et tire. Mais il trébuche et tombe en arrière, sa tête heurtant le bord d‘une étagère, sous le regard horrifié des deux femmes, la balle touchant la main de Marie. L’instant d’après, M. Michaud gît inconscient sur le sol, peut-être mort, et Tatiana coupe la musique. Les deux s’habillent rapidement, prennent l’argent dans la boîte de conserve qui sert de cachette, et s’enfuient à moto à travers bois. Au beau milieu de la forêt, Marie demande à Tatiana d’arrêter la moto, elle a trop mal à la main. La jeune ukrainienne se met à parler dans sa langue natale. L’adolescente exige qu’elle parle en français, puis ajoute gentiment qu’elles vont s’en sortir. L’épouse dit qu’elle ne veut pas aller en prison. Elle est sûre qu’il est mot, il ne bouge plus partout et tout son sang partout. Marie suggère qu’elles pourraient peut-être vendre la mobylette et acheter de faux-papiers.  Tatiana estime que même si elles la donnaient, les gens n’en voudraient pas, sans parler du coût des faux papiers. Elle se lève et s’éloigne pour aller se soulager. Marie remonte la fermeture éclair de son blouson, puis se rend compte que sa belle-mère est partie depuis quelque temps. Elle se lève pour aller la rejoindre. Puis elle en entend le bruit de la moto. Elle court, essaye d’arrêter Tatiana mais se fait repousser, et finit abandonnée.


Un style de dessin un peu naïf avec des aplats de noir qui peuvent être massifs et une forme de franchise visuelle sans fard, pour une histoire qui commence avec un accident mortel et qui continue avec une femme qui s’envoie des gorgeons au bar jusqu’à ce que le barman refuse de la servir, qu’elle rentre chez elle et vomisse sur le trottoir après quelques dizaines de mètres. Le charme féminin en prend un coup, ou plutôt il s’exprime très différemment de d’habitude. D’un côté, il y a de la nudité féminine (et masculine) ; de l’autre côté, la mise en scène s’effectue au travers d’un regard débarrassé du regard masculin. Cette lecture génère des sensations très différentes : à l’évidence, ces deux femmes, Marie Michaud et Adrienne, vivent pour elles-mêmes, sans l’injonction sociale de plaire aux hommes. Dans le même temps, leurs vies sont soumises aux diverses contraintes sociales aussi bien économique qu’affective qui s’imposent à elles. Suite à un accident, la première se trouve contrainte de fuir une cellule familiale un peu glauque : une mère biologique sur laquelle le lecteur n’apprendra rien, un père imposant un mode de vie, se montrant violent, ayant cherché une femme sur internet. La seconde a surpris son conjoint au lit avec une amante avec qui il a décidé de vivre ensemble : elle bossait à l‘œil dans sa boutique et vivait dans son appartement, depuis dix ans. Elle s’est retrouvée sans plus rien : plus d’appartement, plus de mec, plus de boulot, obligée de squatter dans l’appartement de sa grand-mère.



Un titre qui ressemble à une étrange alliance de mots, rapprochant le sentiment du beau de l’action de suivre quelqu’un pour le surveiller. Une couverture qui met en avant une femme en jupe en train de se maquiller et son ombre qui ne correspond en rien à sa silhouette, évoquant une femme plus jeune aux allures de garçonne. Le récit s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue du ciel en biais de la ferme. Le dessinateur opte pour un noir & blanc, sans nuance de gris, cette image semble comprendre des spécificités propres aux comix, par exemple des formes simplifiées et du noir très dense. Ainsi l’un des pans du toit apparaît comme un rectangle blanc dépourvu, il en va de même pour a zone en terre devant la maison à un étage. L’artiste joue également avec des perspectives forcées, par exemple dans la troisième planche avec un chemin parfaitement rectiligne finissant sur une ligne d’horizon parfaitement horizontale. Il joue également avec certains éléments du décor : les troncs bien verticaux des arbres formant comme une sorte de rideau, ou de toile de fond sur la scène d’un théâtre. Plus loin dans la chambre d’Adrienne, les murs sont striés de fines lignes parallèles très rapprochées, avec un effet artificiel, pouvant être perçu comme de très fins barreaux. Le lecteur retrouve cette approche géométrique également dans le dallage de la cuisine de la mère d’Adrienne avec un damier de carrés noir & blanc. Il remarque de temps à autre l’usage d’ombres chinoises. Il se rend compte qu’il est particulièrement sensible à aux aplats de noir, parfois massifs, pouvant servir de fond noir à plusieurs cases d’affilée, renvoyant à des maîtres de comics indépendant comme Charles Burns ou Chester Brown, Joe Matt.


L’artiste fait évoluer ses personnages dans des lieux solidement décrits, même s’ils comprennent une forme de naïveté, avec des accessoires très concrets. Par exemple la cafetière de modèle Moka et la gazinière, le modèle de chaîne stéréo, la moto qui s’apparente plutôt à une mobylette, l’aménagement du bar où Adri s’en met une, le motif des draps du lit double d’Adri, le modèle de téléviseur qui passe par la fenêtre, la banquette en cuir d’un autre bar, le petit bibi juché sur le sommet de la tête de la maman d’Adri, la montagne en toc avec un crâne géant servant de décor au film de Dick Demon, les divers sacs d’emplette de deux femmes après une paye bienvenue, etc. De temps à autre, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu avec une vision surprenante, par exemple cette page très réussie de six cases, consacrée à la mue d’une chenille en papillon. Le lecteur sent que les deux principaux personnages gagnent immédiatement sa sympathie par leur réelle humanité, et en particulier leurs défauts. Le dessinateur met en œuvre une direction d’acteurs sans romantisation, avec des expressions de visage qui en disent long sur leur état d’esprit. Tatiana répondant patiemment à son époux qui vient encore de la reprendre sur une faute de français, en lui tournant le dos et en levant les yeux au ciel. L’air ahuri du même mari découvrant sa femme au lit avec sa fille, entre horreur totale devant ce qu’il considère comme un acte contre nature, panique totale quant à ce qu’il doit faire, et recours à son fusil pour mettre fin à cette abomination. Air d’innocence totalement factice de Marie pour donner le change au conducteur du bus, alors qu’elle est persuadée d’avoir tué son père et que ça se lit sur son visage. Moment totalement pathétique d’Adrienne vomissant sur le trottoir et tombant dedans. Nouvel air angélique, cette fois-ci pour Adri essayant de convaincre son ex qu’elle est totalement calme pour entrer dans son appartement. Contentement peu commun d’Adri commandant un second verre aux frais de son frère. Consternation de Marie découvrant dans quel genre de film tourne ledit frère. Concentration décontractée d’Adri maquillant l’engin d’un acteur pour en faire un zombie. Etc.



Une jeune femme tout juste adulte fuyant une mort dont elle estime être coupable, et une femme d’une dizaine d’années de plus, bien paumée, s’accusant de nombreuses erreurs de parcours comme vendre de la drogue devant un lycée, vendre son corps pour se procurer de la drogue, voler les dents en or d’un cadavre, etc. Le lecteur prend plaisir à les voir apprendre à se connaître, sans coup de foudre romantique. La mère d’Adri s’inquiète de la manière dont son fils semble bénéficier de revenus sans travail fixe. Marie s’improvise détective, pas douée, repérée dès sa première filature. Et… Contre toute attente, cela mène chacune des deux femmes à un emploi stable, l’une comme maquilleuse pour films à caractère pornographique, l’autre comme détective privée grâce à son allure garçonne. La scénariste sait doser avec doigté ses ingrédients, entre intrigue premier degré peu plausible, et humour découlant de cette logique. Le lecteur succombe immédiatement à ce mélange de situations politiquement incorrectes, à ces drames catastrophiques mais pouvant être surmontés, à cette malchance qui les conduit vers des situations entre loufoque et risqué, où elles se trouvent entièrement dans leur élément, à une association de talents les amenant à imaginer une offre commerciale peu banale : Pour cinq épilations, une filature gratuite. Le tome se termine sur un autre meurtre et une arrestation qui sonnent comme une morale, celle où l’entraide offre un salut, alors qu’un comportement égoïste mène l’individu à la ruine.


Une couverture et un titre pour le moins peu vendeurs, et peu explicites. Des premières pages qui évoquent immédiatement les comix, des bandes dessinées underground américaine, avec une esthétique très marquée. Une intrigue qui commence par un rapport homosexuel et une mort idiote, pour enchaîner avec une femme bourrée vomissant sur le trottoir. Au moins, cette lecture ne sera pas fade… Une narration visuelle solide avec des personnages bien incarnés, et une touche de (fausse) naïveté dans les décors et les perspectives. Une intrigue bien menée dans laquelle Marie & Adrienne resplendissent de tous leurs défauts, et de leurs imperfections très humaines. Irrésistible.



jeudi 16 juillet 2026

La légende de Salomé

À nouveau, la force des symboles l’arrêta !


Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable, le scénariste se montrant très prévenant au bénéfice des néophytes. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Eduard Torrents pour les dessins, et Bertrand Denoulet pour les couleurs. Il comporte quatre-vingt-quatre planches de bande dessinée. Le scénariste indique ses sources d’inspiration : l’un des trois contes de Gustave Flaubert (1821-1880) pour Hérodias, la tragédie Salomé (1891) d’Oscar Wilde (1854-1900), les écritures saintes et Histoire des Juifs (93/94) de Flavius Josèphe (37/38-100), et mentionne également l’opéra Salomé (1905) de Richard Strauss (1864-1949). Il ajoute que Salomé parle aussi d’un territoire sous occupation ennemie (empire romain), un territoire marqué du sceau des tragédies, celles-ci se jouant encore à l’époque contemporaine, un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, un territoire qui résume les fragilités humaines… et ses égarements. Il effectue ensuite un bref résumé de la situation géopolitique à l’heure du récit : sous le règne d’Auguste, sous le règne de Tibère, sous le règne de Caligula.


La citadelle de Machærous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Il y avait à l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le tétrarque Hérode Antipas s’accouda à la balustrade de sa terrasse et regarda… Au bout d’un moment, il reconnut ce qu’il craignait de voir… Le camp d’Arétas, émir des Arabes dont il avait répudié la fille… Arétas qui voulait venger l’humiliation subie par celle-ci ! Arétas qui, depuis, livrait une guerre d’extermination à Antipas. Oui, le tétrarque était inquiet. Rome se faisait attendre et chaque jour confirmait un peu plus sa faiblesse devant les forces venues du sud de la mer Morte.



Dans la tente servant de salle de commandement, Arétas interroge un prisonnier : Moadi, l’un des serviteurs du tétrarque. Il écoute les rares informations dont dispose Moadi, et il décide de lui laisser la vie sauve, ordonnant qu’il retourne auprès du tétrarque, afin qu’il espionne pour eux. Dans le palais, le bourreau Mannaeï vient informer Hérode Antipas qu’ils ont réussi à lui mettre la main dessus : Iaokanann, celui que certains appellent le Baptiste. Répondant à une question, il raconte que le Baptiste ne s’est pas rendu : il a été arrêté alors qu’il était occupé à dresser la foule contre le tétrarque. Il était en train de demander à la foule combien de temps encore ils subiraient le joug du tétrarque, ce débauché qui se vautre dans l’inceste, qui couche avec sa nièce, la femme de son frère. La foule a tenté de s’interposer, lui était comme enragé, luttant contre les soldats de toutes ses forces. Il s’en est fallu de peu qu’ils ne soient submergés par la multitude. Il est maintenant enfermé dans une des geôles sous terre, il s’est calmé, il ne cesse de répéter des mots étranges, auxquels Mannaeï ne comprend rien. Hérodias pénètre dans la pièce et explique que la personne dont parle Iaokanann est un moins que rien, le fils d’un charpentier qui se prétend le sauveur et qui parle d’un royaume nouveau, promis à tous.


Le bandeau de cette BD précise bien qu’elle a été écrite par l’auteur de la série Murena : caution historique assurée. De fait dans son introduction, il apporte des précisons historiques sur certains personnages du récit : Hérode Antipas, Hérodias, Jean le Baptiste, Lucius Vitellius, Salomé et les conditions de sa mort décrites dans une lettre d’Hérode à Pilate, et la légende qui veut que seule sa tête surnageât du lac gelé, figée dans la mort. Au cours du récit, le lecteur découvre des développements réalisés de manière singulière. Par exemple, il est question de la traque menée par Publius Vitellius contre Arétas à la demande du tétrarque : le récit prend alors la tangente pour raconter de manière synthétique ce qu’il advint de cette poursuite dans les années postérieures au récit, puis il revient au temps présent du récit. Ce dispositif est également utilisé pour dire ce qu’il advint de Hérodias après le récit en pages vingt-six à vingt-huit, et ce qu’il advint d’Aulus Vitellius, en l’occurrence son court règne d’empereur d’avril à décembre 69, l’année des quatre Césars. Ces sauts dans le temps pour évoquer le sort de ces personnages gravent dans le marbre que leur destin est déjà écrit dans l’Histoire, qu’il est immuable. Tout du long du récit, le lecteur perçoit l’érudition du scénariste, et le matériel de référence utilisé par l’artiste.



Dans son introduction, le scénariste mentionne, entre autres, le fait que le récit parle aussi d’un territoire dans lequel repose les os de nombreuses croyances. S’il lit les introductions, le lecteur sent que ça va faire beaucoup pour une histoire en quatre-vingt et quelques pages. L’auteur dispense des informations historiques dans des cartouches de texte comprenant également une part émotionnelle sur les drames en train de se jouer, en quantité raisonnable. Il remercie aussi le dessinateur qui a amplifié son imaginaire avec grand talent. Comme dans toute bande dessinée à caractère historique, il a fort à faire, ne serait-ce que de porter la reconstitution d’une époque lointaine et de lieux spécifiques. Il s’investit pleinement pour donner à voir la citadelle sur le pic de basalte, la terrasse avec son dallage brillant, les tentes du campement d’Arétas, les zones semi-désertiques alentours quand Hérodias se rend à Galaad en char, les formidables murailles de la citadelle quand la légion de Vitellius les longe à leur arrivée, de nombreuses pièces du palais et des souterrains et ses cuisines, la villa de Lucullus, le sénat romain, le désert traversé par Zamann et ses hommes, le temple de Jérusalem, les appartements de Salomé, etc. Et bien sûr les tenues vestimentaires d’époque, les accessoires divers et variés, sans oublier les armes, etc. Le lecteur peut supposer que le scénariste y aura jeté un coup d’œil, voire aura donné des informations pour consolider les représentations au plus près de la véracité historique connue.


En fonction des séquences, le lecteur éprouve parfois la sensation que le scénariste a livré un document clé en main, avec régulièrement des textes qui semblent se suffire à eux-mêmes. Par exemple, lors de la danse des sept voiles, les cartouches de texte semblent s’autosuffire, même si visuellement Salomé rayonne de beauté. Pour autant, l’apport du dessinateur va bien au-delà de la reconstitution historique proprement dite : il donne à voir les personnages, chacun disposant d’une apparence spécifique. En les observant, le lecteur peut constater le pouvoir de séduction d’Hérodias, le caractère d’enfant gâté d’Aulus Vitellius, ou encore la raison pour laquelle Hérodias estime que son époux se laisse parfois aller à une forme de mollesse. En outre, il sait concevoir des mises en scène et des prises de vue pour les situations complexes, donnant à nouveau à voir bien plus que le décor et les personnages. Lorsque Arétas et ses hommes se tiennent autour du prisonnier, leur répartition et leur attitude respective indique clairement qui détient le pouvoir et qui sert en attendant les décisions du roi. L’arrivée de la légion de Vitellius impressionne par son nombre et par la matérialisation de l’effet produit par l’afflux d’un tel nombre de soldats aux portes de la citadelle. À deux ou trois moments, l’artiste semble hésiter sur l’aménagement concret d’un lieu, par exemple pour le lieu d’emprisonnement de Iaohanann trop générique, ou pour la pièce qui abrite la cache d’armes dont le lecteur se demande comment il sera possible d’en sortir les catapultes. Puis il se retrouve à nouveau totalement convaincu dans des moments complexes comme le dessin en pleine page pour le début du banquet, ou le moment où Vitellius comprend que l’effigie de César sur les boucliers constitue un sacrilège pour les autochtones.



En fonction de sa connaissance de ce récit, le lecteur retrouve les éléments qu’il attend : la danse, le sort de Jean Baptiste, ou il plonge dans un récit bien construit qui lui donne les éléments de contexte lui permettant de découvrir une version de ce drame. Les auteurs savent nourrir les personnages qui disposent tous d’une ou plusieurs motivations personnelles. En intégrant un développement sur ce que certains d’entre eux vont devenir, il leur donne un destin inéluctable. Hérode Antipas apparaît comme un individu trop sensible à la beauté féminine, Hérodias comme une intrigante servant loyalement les intérêts de son époux, le proconsul Vitellius comme un militaire professionnel et compétant, son fils comme un privilégié s’adonnant au péché de gourmandise, Jean Baptiste comme un croyant intransigeant, et Salomé comme une séductrice. Le tome se termine avec l’image qui a attisé l’imagination du scénariste, comme un écho en forme de justice poétique. S’il a déjà eu l’occasion de lire cette histoire racontée par d’autres créateurs, le lecteur peut ressentir un petit manque. Les auteurs évoquent un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, sans y donner suite. Tout en choisissant l’axe de la passion amoureuse, de la séduction et de la possession, la narration reste dans un registre très premier degré, sans la fougue émotionnelle d’un opéra (fut-il de papier), sans jouer sur les symboles ou les métaphores, alors que le récit s’y prête particulièrement.


Le récit d’une tragédie : les auteurs font preuve d’un fort investissement en termes de reconstitution historique, que ce soit le scénariste avec la trajectoire de vie des différents personnages, ou le dessinateur pour les lieux, les tenues et les accessoires. Ils racontent avec rigueur les éléments célèbres de la légende Salomé, et donnent vie à leurs personnages avec des émotions et des motivations. La tragédie est inéluctable et cruelle, peut-être un peu trop pragmatique au regard des passions et des cultures.



mercredi 15 juillet 2026

Caatinga

Tirer est une chose, s’en tirer en est une autre.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Hermann Huppen (1938-2026) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de six pages intitulé : Pourquoi Caatinga ?, qui comprend trois illustrations en couleurs en pleine page et un texte rédigé par l’auteur indiquant comment est né son intérêt pour les Cangaceiros lors d’un voyage à Rio de Janeiro grâce à la photographie d’une carte postale achetée par son épouse, sa compréhension de la complexité du sujet grâce à son ami Julio Emilio Braz, l’importance du climat du Sertão, sa partie la plus aride le Caatinga composée de végétation basse et principalement d’épineux et de cactus, et les volontaires civils appelés Volantes.


Dans la région du Sertão, une zone géographique du Nordeste du Brésil, les morceaux de tronc se dessèchent sous un soleil implacable, un oiseau coloré cherche quelques gouttes d’humidité au cœur d’une fleur de la même nuance que son plumage, un alligator se déplace lentement se confondant avec le sol, un serpent descend lentement des branches d’un arbre, les os d’un squelette humain finissent de blanchir et de se désagréger à même le sol. Un cavalier surveille son troupeau de vaches. Non loin de là, dans une demeure modeste, Diamantino félicite son jeune frère pour avoir volé une chèvre à leur cher voisin, le senhor colonel Aristarico y Souza. Sa mère le réprimande : il ne devrait pas le féliciter, ça n’amènera rien de bon, elle pense que son père ne sera pas content. Le jeune homme se rebiffe : Faut-il donc toujours les laisser faire sans réagir ? Il insiste : il estime que Jesuino a eu raison, que les autres viennent pour voir ! Les deux frères sortent à l’extérieur.



Le vacher a lancé sa monture devant lui car une vache est en train de se carapater. Alors qu’il est à sa poursuite, un individu caché pointe son fusil sur lui et tire. En entendant le coup de feu, Diamantino se met à courir vers la source du bruit. Il parvient sur place et ne trouve que le chapeau de son père. Il voit son cheval à quelques mètres et se dirige vers la monture. Il découvre le cadavre de son père à terre, avec encore un pied dans un étrier. À quelque distance de là, le tireur rend compte à son commanditaire le colonel Aristarico y Souza, et il le remercie car tout le monde ne paie pas aussi bien que lui, en cas d’un autre service du même genre, que le colonel n’hésite pas à le joindre à Aracaju. Ce dernier lui répond que toute mission aboutie mérite récompense, et qu’il aurait dû s’adresser à son interlocuteur plus tôt, certains de ses collègues l’ont déçu. Le propriétaire conclut : il ne pense pas avoir besoin du tueur avant un moment, il sent que cette fois ces cancrelats vont quitter le pays. Le tueur à gages a remarqué la présence de sergents de police devant la fazenda, préfère-t-il qu’il se fasse discret. Aristarico y Souza répond que dans la région la loi, c’est lui. Son invité sortira par la grande porte ! À moins qu’il n’ait quelque chose à se reprocher vis-à-vis de ses employés.


Ce bédéaste a réalisé de nombreuses histoires complètes pour Aire Libre et pour la collection Signé, seul ou avec Yves H. : Sarajevo-Tango (1995), On a tué Wild Bill (1999), Lune de guerre (2000, avec Jean Dufaux), Liens de sang (2000), Manhattan Beach (2002), Zhong Guo (2003), The girl from Ipanema (2005), Afrika (2007), Le diable des sept mer (2008-09), Station 16 (2016), Sans pardon (2015), Old Pa Anderson (2016), Le Passeur (2016). Pour celui-ci, l’illustration de couverture arrête immédiatement le regard du lecteur : cette silhouette calme et fermée d’un guérillero, ce fusil à long canon, et la forme torturé des branches épineuses. La première planche confirme immédiatement l’investissement de l’artiste dans la représentation de la flore et de la faune de cette région du monde. Les touches de couleurs rehaussant le blanc des cases, transmettant la sensation de cette chaleur accablante et inexorable, ainsi que la faune qui s’y est adaptée. Dans la page suivante, la silhouette de l’homme ressort avec un brun plus foncé, alors que le cheval est parfaitement intégré dans les teintes du paysage, les vaches aussi apparaissent un peu plus foncées, comme des pièces rapportées en léger décalage de phase avec leur environnement. Le lecteur perçoit ce choix de couleurs comme signifiant, allant plus loin qu’un simple dispositif pour les faire ressortir par rapport au décor.



La force graphique poursuit son œuvre : une fin de coucher de soleil avec les cactus en ombre chinoise, ainsi qu’une croix de fortune et une très belle bande orangée pour les derniers rayons de soleil, les vaches proches de la maigreur en train de se désaltérer dans une mare orangée, le retour de l’effet de blanc alors que deux tireurs s’enfuient au milieu des arbres secs et épineux, une nuit dans un endroit désolé sous une lumière grisâtre, des taches rouges sur le sol orangée brun gris ayant déjà séchées à proximité des cadavres, deux magnifiques vautours aux étonnantes couleurs perchés sur un rocher, le retour de la lumière qui écrase tout dans une zone désertique, une autre nuit grisâtre, et à la moitié du récit une falaise abrupte orangée. Après une ascension périlleuse où plusieurs fuyards y laissent leur vie, les survivants se retrouvent à progresser dans une zone au sol totalement blanc encore plus desséché qu’en bas, avec un ciel bleu irradiant le froid, un paysage dont la désolation semble antinomique avec toute forme de vie. Le lecteur accueille avec grand plaisir l’apparition de la verdure dans la dernière partie du récit : d’abord les feuilles de cactus, puis un peu d’herbes et les feuilles des arbres, puis de magnifiques arbres de grande taille, un voyage en barque le temps d’une case, des vaches mieux nourries mâchant de l’herbe dans un pré dont la verdure fait plaisir à voir. Le voyage du personnage principal fait traverser des lieux inhospitaliers pour aller vers des endroits où la nature peut exprimer sa richesse et sa fertilité… comme un accompagnement de la progression du personnage principal, comme une alliance entre des épreuves physiques vécues et une métaphore de l’évolution de la condition du personnage principal.


La couverture promet également des conflits physiques et armés. La maitrise de la narration visuelle de l’artiste accompli à nouveau des merveilles : depuis cet oiseau orangé et noir s’abreuvant à une fleur, jusqu’à la découverte du premier cadavre trois pages plus loin. Le lecteur ressent la paucité des phylactères dans ces premières pages : les images racontent à elles seules l’histoire. Voir Diamantino da Rocha courir à perdre haleine après avoir entendu un coup de feu en dit long sur sa vie qui la conduit à acquérir cet automatisme, ainsi que sur sa dureté qui le fait immédiatement accepter la réalité de la mort de son père. Le lecteur se délecte ainsi des scènes muettes ou avec des bruitages, laissant parler les images et leur succession, ce qui induit leur mise en valeur. Le calme des bêtes en train de boire et le forfait soudain des deux jeunes hommes abattant par surprise l’un des vachers. La bataille soudaine et chaotique entre les Volantes et les Cangaceiros perçue de manière fragmentaire par les deux jeunes hommes en fuite, rendue encore plus brutale et insensée par seulement une demi-douzaine de brefs phylactères. Le lecteur reste sans voix devant l’ascension de la falaise quasi verticale par des marches taillées à même la roche.la progression dans le désert de sel le met à l’épreuve. L’arrivée de la pluie quelques pages plus loin est vécue comme un véritable déluge. Hermann enchante par ses visuels, par son art de la narration, par les sensations qu’il transmet, par la réalité intense qui se dégage de ses paysages.



Dans la postface, l’auteur explique dont lui est venu cette fascination pour cette région, le temps qu’il lui a fallu afin d’atteindre la maîtrise nécessaire pour raconter une histoire compatible avec la réalité historique et avec sa complexité. La trame du récit s’avère simple et linéaire : un jeune homme qui a tué, qui doit fuir sous peine d’être retrouvé mort le lendemain, froidement exécuté par les hommes de main du riche et puissant local, ou même par la police servant les intérêts de la classe des propriétaires terriens. Cette fuite va mener le jeune Diamantino à intégrer une bande de Cangaceiros, et accomplir sa première exécution à l’arme blanche, comme preuve de son engagement. Il devient alors un bandit nomade découvrant des formes de liberté inattendues dans un groupe d’individus mâles. Le récit charrie de manière sous-jacente, le thème de la lutte des classes, celui des circonstances arbitraires qui façonnent la vie d’un individu, celui de la vengeance et de la vendetta ne connaissant pas la mesure de la loi du Talion, où les femmes sont reléguées à une place très traditionnelle. L’auteur réalise un hommage personnel à ces bandits, en mettant en scène leur environnement, des milieux naturels peu cléments, et l’oppression systémique de la société de l’époque. La forme du chapeau en couverture a pu évoquer des souvenirs au lecteur, par exemple La macumba du gringo (1977) d’Hugo Pratt (1927-1995), mettant également en scène des Cangaceiros. Il n’y trouvera pas la même profondeur philosophique ou existentialiste.


Un farouche Cangaceiros se fondant dans la végétation sèche du Sertão : une illustration de couverture dure et exotique, hypnotisant le lecteur. Le récit linéaire d’un jeune homme que les circonstances de la vie poussent dans une de ces bandes de bandits nomades, entre fuite et attaques brutales. Une évocation historique bien construite et respectueuse de la réalité de l’époque. Une narration visuelle à son apogée, que ce soit la beauté impitoyable des environnements ou la façon de raconter par les successions de cases. Le lecteur se retrouve fasciné, par cette évocation sans angélisme ou romantisme. Une belle réussite.



mardi 14 juillet 2026

Roberto

Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?


Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.


Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.


Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?



Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.


Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.


Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.


Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.


On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.