Soyez au service de tous les habitants de cette ville… Sans Exception !!!
Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici- 3 témoignages (2014). Son édition originale de 2016. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par David Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.
Mercredi 10 novembre 1999, le lendemain de l’élection du gouverneur de l’état de New York, dans la prison de Rikers Island, Joshua Logan est caché dans un une armoire vestiaire. Les prisonniers afro-américains viennent de pénétrer dans la pièce et ils commencent à vérifier les placards un par un. Le spectre de son enfant décédé Tamy lui apparaît avec son doudou lapin dans le bras droit. Le garçon lui demande s’il s’agit d’une partie de cache-cache, il adore, il connait des tas de trucs pour qu’on ne le retrouve jamais. Il continue : il sait de quoi son père à peur, Joshua imagine que tous ces gens entendent ce cœur qui bat comme un dingue dans sa poitrine, mais c’est faux, c’est gens-là dehors ne l’entendent pas. La fouille se rapproche. Ailleurs dans le sous-sol d’une grande maison, Domenico Coracci supplie le docteur Gino del Vecchio de sauver Lucy Bulmer qui est allongée inconsciente sur un lit surélevé. Le médecin lui explique la situation : Elle fait une hémorragie cérébrale, le sang qui s’écoule entre son cerveau et sa boîte crânienne est en train de comprimer son cerveau et de le priver d’oxygène. Il faut évacuer le sang qui est en train de remplir sa tête, sinon son cerveau va mourir… Et elle, elle mourra avec…
Alors que le docteur del Vecchio s’apprête à percer la boîte crânienne de Lucy Bulmer avec une perceuse, la tête de Tamy a pris la forme de celle d’un lapin, et il se fait sauter le caisson avec un pistolet. Soudain un autre prisonnier fait irruption dans les vestiaires, informant les autres que : La grande Jessica Ruppert vient d’arriver à Rikers et elle veut leur causer, à eux tous, elle attend dans le réfectoire avec le nouveau gouverneur. Le médecin a terminé son opération, il indique à Domenico qu’il va falloir attendre qu’elle se réveille… si elle se réveille. Sans scanner, il ne peut pas lui jurer qu’il n’y a pas d’autres hématomes à l’intérieur de son cerveau, et si par chance il n’y en a pas, ils ne le sauront qu’en parlant avec elle si l’hémorragie a provoqué des dégâts ou pas. À l’extérieur, dans sa voiture, Adam Füreman observe la demeure et attend. Son téléphone sonne : c’est son compagnon Cyrus Chapelle, l’avocat de Joshua Logan qui l’appelle. Adam lui indique que la fête des Républicains a tourné court, et qu’il est arrivé un truc vraiment étrange. Il n’est pas encore bien sûr, mais il subodore quelque chose de bien sordide dans lequel pourrait être impliqué leur ami Frazzy. Un truc qui pourrait bien servir leurs intérêts, s’il se confirme. Dans la prison de Rikers Island, les prisonniers se tiennent devant la maire Jessica Ruppert et le gouverneur Lou Mac Arthur qui commencent à prendre la parole.
Le lecteur se trouve sur des charbons ardents au vu de la situation dans ce récit : Joshua Logan bientôt prêt à être lynché par les autres prisonniers de Rikers Island, Lucy Bulmer qui est dans le coma, Domenico Coracci qui risque d’être découvert par le chef mafieux incontrôlable, le gardien de prison Benjamin Torrence qui succombe à la tentation d’une reconnaissance très intéressée d’un groupe d’influence, l’élection présidentielle probablement manipulée, et bien sûr la perspective faussée du procès de Logan toujours plus éloignée de la vérité des faits. Évidemment tout cela ne va pas en s’arrangeant, et le lecteur se retrouve devant des moments surprenants et inattendus : une quasi trépanation, le développement à l’ancienne de photographies avec les différents bains révélateur, d’arrêt, fixateur, une réunion officieuse des membres influents du cercle du président et en sa présence, un dessin animé parodique sur le nouveau président des États-Unis, des manifestations pour le recompte des voix, le choix des jurés et la récusation de certains jurés par l’avocat de la défense. Le lecteur se rend compte qu’il lit le récit pour son intrigue, complètement pris par l’intrication des différents fils narratifs, dans une structure sophistiquée et simple d’accès, avec des personnages attachants et complexes et des enjeux sociétaux pertinents et permanents.
Comme dans les tomes précédents, la narration visuelle impressionne fortement le lecteur, grâce à l’implication intense et soutenue des artistes. Ils œuvrent dans un registre réaliste et descriptif dans chaque planche. Cela se voit par exemple dans les décors. Le lecteur peut regarder les casiers de vestiaire, apprécier la véracité de leur apparence jusqu’au cadenas. Il peut jeter un coup d’œil sur les instruments dont dispose le docteur dans son sous-sol. Il ressent l’authenticité de la représentation d’une rue de New York, notant au passage l’usage opportun et efficace des effets spéciaux informatiques pour les flyers du gouverneur qui jonchent la chaussée et les trottoirs sous forme de petits rectangles bleus déformés. Le bar où le gardien de prison savoure une bière est bien aménagé, avec des chaises et des tables réparties de manière fonctionnelle et les étagères bien fournies derrière le comptoir. Les rues de la ville sous la neige sont superbes, avec une chaussée qui a été dégagée pour le trafic automobile. Les cases consacrées à la résidence de la puissante famille présidentielle Whitaker en mettent plein la vue avec ce luxe aussi bien à l’extérieur (Quel escalier pour accéder à l’entrée !) qu’à l’intérieur (le dôme en verre, la bibliothèque d’une taille extraordinaire richement décorée). Retour à New York, pour d’autres rues d’un quartier plus populaire avec les devantures des magasins, des murs en briques, des entresols, des escaliers métalliques d’évacuation en façade, etc.
Le lecteur ressent également toute la richesse et la variété des prises de vue, de la mise en scène, et de quelques effets spéciaux. L’artiste met ainsi en scène le spectre d’un enfant avec une tête de lapin psychotique, une table basse encombrée par les cartons vides de burgers, une affiche de Scarface (1983, de Brian de Palma), une envolée de ballons multicolores à l’occasion d’un discours d’un candidat à la présidentielle, la vitrine d’un magasin d’électroménager occupée par un mur de téléviseurs diffusant les informations, un dessin animé satirique (entre Les Simpsons et Southpark), une présentatrice d’informations, avec des écrans derrière elle diffusant les images d’une manifestation, etc. Autant de nombreux procédés venant apporter des informations visuelles de manière organique. La mise en scène elle-même joue sur les juxtapositions d’événements (le risque de la découverte de Joshua dans son placard en parallèle du risque lors de l’usage de la perceuse sur la boîte crânienne), avec des cases de la largeur de la page contenant des informations dans toute leur largeur et pas juste au milieu ou sur un bord, des points de vue subjectifs à partir d’un personnage, des plans larges et des perspectives aussi bien que des gros plans, etc. Cela donne des moments mémorables et souvent inattendus, en plus de ceux spectaculaires : ce camionneur qui s’arrête pour savoir si Adam Füreman a un problème stationné sur le bord d’une route enneigée, une vue du dessus de cinq personnes attablées dans un bar se penchant pour mieux entendre ce que la sixième a à dire, le simple geste de jeter ses clés dans un cendrier après avoir refermé la porte de son appartement en rentrant, ou encore Lucy passant un collier de fleurs autour d’un policier, etc.
En prime de cette histoire prenante, les auteurs continuent d’aborder avec honnêteté et sincérité des questions complexes de société. Il y a d’abord la gestion de la situation de crise : la révolte des prisonniers dans la prison de Rikers Island. Lors de son discours devant les prisonniers, Lou Mac Arhur développe son point de vue humaniste, qui consiste à considérer les prisonniers comme des êtres humains, plutôt que comme des animaux enragés à abattre. Plus inattendu et plus ambitieux, le discours du préfet de police s’adressant aux jeunes recrues, passant en revue la nature des missions qui peuvent leur être confiées, sur le thème de : C’est en définissant la mission de la police qu’on définit la société dans laquelle on va vivre. Il passe en revue plusieurs possibilité : protéger les biens et ceux qui les possèdent, réduire la criminalité sans donner de solutions concrètes, remplir chaque mois des quotas imbéciles pour avoir des chiffres à montrer aux médias, et enfin la mission formulée par la maire Jessica Ruppert, pleine de bon sens. Un discours qui met du baume au cœur du lecteur, et de la jeune recrue Ashok Kusain. Le scénariste développe avec la même attention et la même sensibilité la récusation et l’acceptation de deux jurés aux profils très intriqués à celui de l’accusé.
Quoi qu’il en soit, le lecteur aborde ce quatrième tome (neuvième en comptant ceux du cycle I) en toute confiance, certain que les auteurs vont lui donner tout ce qui compose son horizon d’attente. Il en ressort comblé au-delà de toute espérance. La narration visuelle présente une rare consistance, que ce soit dans les prises de vue ou la qualité des décors, dans la mise en scène et dans la direction d’acteurs, dans la fluidité et la densité. Le scénariste maîtrise totalement le rythme de son récit, et l’intrication des différents fils narratifs. La réflexion sur certaines composantes d’une société se poursuivent, comme le rôle de la police, ou le principe de gestion d’un centre pénitentiaire. Le cœur du lecteur continue de battre pour les personnages, en pleine empathie avec les épreuves qu’ils traversent. Chef d’œuvre.

































