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lundi 13 juillet 2026

Undertaker T02 La danse des vautours

On ferait mieux de voyager avec un crotale plutôt qu’avec cette raclure.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) qui constitue la première partie du diptyque, et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


À Anoki City une ville minière, en 1865, dans la seule maison en dur, Rose Prairie est venue passer un entretien d’embauche devant le riche propriétaire Joe Cusco. Il formule la dernière condition pour l’embauche : qu’elle se déshabille. Elle répond sèchement que c’est sans doute une pratique aussi banale que répandue, mais il y a d’autres femmes pour ce type de services, et elle n’est pas de ce genre-là. Il se lève de son bureau et regarde par la fenêtre en lui tournant le dos. Il reprend la parole : inutile qu’elle monte sur ses grands chevaux, et elle peut déposer sa valise, elle et lui savent qu’elle n’ira nulle part. Il continue : elle est comme toutes les autres, elle a dépensé ses derniers dollars pour venir à Anoki. Si elle sort de chez lui sans poste de gouvernante, dans trois jours au plus elle sera morte ou une fille à maison close. Elle fera pour une bouchée de pain ce qu’il lui demande aujourd’hui en échange d’une vie confortable. Il conclut : mais elle est libre, il ne la force pas. Les larmes aux yeux, elle cède à sa demande. Après avoir contemplé sa nudité, il ramasse sa robe et lui indique qu’elle peut se rhabiller. Il ajoute qu’il n’a pris aucun plaisir à ce petit jeu. Il s’explique : C’est juste que pour le rôle qu’il doit lui confier, il mise moins sur sa compétence que sur son désespoir.



Trois ans plus tard, retour au temps présent du récit et à une situation périlleuse : dans une route de montagne, après le passage d’un pont suspendu en bois par le corbillard, Rose Prairie vient de découvrir que la tête du croque-mort est mise à prix, et elle le tient en joue avec un fusil. Lin, blessée, est assise par terre, avec un revolver encore fumant dans la main. Elle explique à la jeune femme qu’on peut commettre un crime et ne pas être un criminel. Undertaker presse Prairie de baisser son arme à feu, Lin ajoute que s’il avait voulu les tuer, ce serait fait depuis longtemps. Jonas Crow résume la situation : la cavalerie va se pointer dans deux minutes et la cervelle de shérif ça les rend plutôt nerveux. Il lui propose qu’elle lui laisse planquer les carcasses de Bigby et de ses adjoints, qu’ils laissent passer les Yankees. Ces derniers se débrouilleront avec les enragés d’Anoki, et eux ils coupent le pont et ils filent vers la mine. Lin ajoute que ce n’est pas genre de Prairie de tirer comme ça sur un homme. La jeune femme prend sa décision : elle ne tirera pas sur Crow, mais ils attendent la cavalerie et elle leur dira la vérité. Celle-ci arrive à leur hauteur, le capitaine l’écoute et il prend sa décision. Il demande à l’Anglaise d’arrêter de le baratiner ou il la fait fusiller sur le champ. Il ne gobe pas ses sornettes : un shérif, trois adjoints morts, et un outlaw déguisé en croque-mort ! Il n’a jamais rien entendu d’aussi cinglé de toute sa vie.


Le lecteur découvre ou sait déjà que chaque récit prend la forme d’un diptyque : il va avoir le plaisir de lire la résolution de cette course-poursuite singulière. Des mineurs poursuivent un corbillard contenant le corps de leur patron qui a ingéré son or pour être enterré avec. Le croque-mort cache un secret sur son passé, et il est accompagné par Roser Praire la gouvernante de Joe Cusco, ainsi que sa cuisinière mademoiselle Lin. Il se trouve dans une position intenable : mis en joue par Rose, immobilisé alors que les mineurs se tiennent de l’autre côté du pont, et la cavalerie risquant d’être forte aise de mettre la main sur cet individu dont la tête est mise à prix. La complicité des deux auteurs rayonne dans chaque planche : une aventure dans le genre Western avec le sens du spectacle. Le lecteur sourit d’aise à chaque scène devant les conventions de genre bien nourries : la traversée à haut risque du pont en bois, l’embuscade avec les mineurs sur des rochers en hauteur, les fusillades, les magnifiques paysages grandioses, la progression éprouvante dans une zone désertique avec l’eau qui vient à manquer, les vautours qui tournoient, le passage à haut risque dans un défilé avec la haute probabilité de chutes de pierres, la ville fantôme, la mine désaffectée (mais pas hantée), la jeune femme au grand cœur, la folie engendrée par la soif de l’or… et des morts.



Cela se voit que les auteurs apprécient le genre Western, qu’ils en connaissent les conventions, qu’ils prennent soin de les mettre en scène dans les circonstances spécifiques de leur récit, pour éviter l’effet artifice superficiel en toc… et qu’ils ont assez confiance en eux et dans la solidité de leur récit pour glisser quelques moments iconiques, soit pour la dramatisation, soit pour un humour révérencieux. Impossible d’échapper au tir de revolver d’une précision surnaturelle, par exemple quand Jonas Crow réussit à couper la corde qui tient le pont en bois avec une balle bien placée, effectivement à quelques pas de distance seulement, les auteurs revenant ainsi dans le domaine du possible. Évidemment quelques individus consomment de l’alcool d’une qualité toute relative pour se donner du courage, et l’effet n’a rien de miraculeux, désinhibition et assoupissement, lors d’un passage où l’irresponsabilité du croque-mort manque de faire basculer son corbillard dans le vide. Veille nocturne du héros à tout épreuve capable de passer des jours sans dormir… sauf que non il s’endort et il se fait surprendre. Le coup du wagonnet dans la mine qui permet d’échapper aux poursuivants après une chute de plusieurs mètres… qui a des conséquences graves avec fractures multiples. Le lecteur remarque que les auteurs réutilisent le dispositif bien pratique des chevaux qui obéissent aux ordres de leur maître, pour une nouvelle échappée, comme dans le tome un. Il sourit, avec un sentiment passager de honte, quand le croque-mort attache un ennemi allongé au sol, pour le livrer aux vautours qui planent dans le ciel, une cruauté cohérente avec sa personnalité, tout en étant mise en œuvre surtout pour sa dimension spectaculaire.


La qualité de la narration visuelle va au-delà des moments spectaculaires. Cette seconde partie débute sur une séquence malaisante : l’humiliation de Rose Prairie dans sa chair et dans son esprit en l’obligeant à se mettre nue. Le lecteur assiste à cette scène sans ressentir de sentiment de voyeurisme car la mise en scène proscrit tout sensation de racolage gratuit aux frais de la victime, tout en transcrivant parfaitement le processus psychologique pour avilir cet être humain en lui faisant comprendre qu’elle fait preuve de pragmatisme certes, et surtout d’une forme de lâcheté en acceptant de renoncer ainsi à sa fierté. Autre moment présentant une direction d’acteurs d’une sensibilité remarquable : Rose explique à Jonas pour quelle raison elle ira jusqu’au bout de son engagement, c’est un moment crucial pour la solidité de l’intrigue, qui réussit grâce à la justesse du jeu d’actrice convainquant le lecteur de sa résolution inébranlable et de sa motivation. Le dessinateur impressionne tout autant par sa science de prises de vue dans des scènes complexes. Il rend parfaitement clair le positionnement des différentes factions lors de la confrontation entre la cavalerie et les mineurs, avec le corbillard pris au milieu. Autre séquence menée tout autant de main de maître pour suivre son déroulement : l’attaque de la ville fantôme et la fuite qui s’en suit. Ou encore ce moment où George Hill accepte de boire de la gnôle pour accomplir un acte qui va à l’encontre de ses valeurs morales.



Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir la deuxième partie de l’intrigue, à savoir si Crow, Prairie et Lin parviendront à mener à bien leur mission, ou peut-être changeront d’avis en cours de route, et le croque-mort repartira tout seul sur la route comme un pauvre cowboy solitaire (Ah non, c’est une chanson pour une autre série). La scène d’introduction attire également l’attention sur un thème présent tout du long, sous différente forme. En humiliant ainsi sa future employée, le riche propriétaire la contraint psychologiquement à admettre sa lâcheté, et à se soumettre à un individu capable de lui assurer un confort matériel. De manière symbolique, elle reconnaît sa supériorité à lui, sa domination sur ses conditions de vie à elle. Quelques pages plus loin, George Hill, un mineur bien sous tout rapport, comprend qu’il doit commettre un acte illégal, faire disparaître des cadavres et admettre ainsi qu’il est complice de la mort de militaires. Il se retrouve compromis dans un crime qu’il n’a pas commis. Plus tard, il se retrouve à consommer de l’alcool de mauvaise qualité, dans ce qui s’apparente à un rite de passage pour être accepté dans la communauté des autres mineurs. Une troisième fois, il devra passer outre ses valeurs et tuer un de ses compagnons. En filigrane, les auteurs filent cette thématique d’individus avec des valeurs morales contraints d’y renoncer sciemment, de s’acoquiner avec des individus habitués aux petits et aux grands arrangements avec les lois et avec la morale. Une forme de corruption en toute connaissance de cause, d’abandon de ses idéaux, de souillure d’individus purs, qui peut aussi se percevoir sous l’angle du péché d’orgueil, c’est-à-dire que Rose ou George ne sont pas tirés vers le bas, qu’ils sont contraints de reconnaître leur faillibilité, de devenir adulte en acceptant que les idéaux se brisent sur le principe de la réalité… mais pas tous.


Seconde moitié de la première aventure de ce nouveau personnage principal : le lecteur est sous le charme. Un western qui met en scène les conventions de genre attendues de manière organique et personnelle, un personnage principal original avec un passé trouble qui justifie des actions moralement réprouvables, des personnages secondaires attachants, et d’autres rôles bien développés. Une narration visuelle très bien construite que ce soit lors de mise en scène exigeante par l’ampleur de la distribution ou la configuration de l’environnement, par la direction d’acteurs capable d’une grande sensibilité pour les moments psychologiques délicats, avec quelques touches amusées. Le tout porté par une intrigue maligne et bien construite. Vivement le second diptyque.



jeudi 9 juillet 2026

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T02 L'Île rouge

Un chien bien dressé ne mord jamais la main de son maître. Jamais…


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut avoir lu la première partie avant : 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta - Tome 01 - L'Apothicaire du diable (2022). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-trente-six pages de bandes dessinées. Il s’ouvre avec une citation d’Edmund Burke : Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe. Suit un résumé du premier tome en deux parties : vingt-huit octobre 1628 pour le départ du navire Le Jakarta des Provinces-Unies à destination de Java, et quatre juin 1629 pour le naufrage du navire au large des îles Albrolhos. Vient ensuite un planisphère sur deux pages des routes maritimes, montrant la voie normale et la voie empruntée par le Jakarta. Il se termine par une note des auteurs, indiquant que : Bien qu’inspirée de faits réels, cette histoire n’en reste pas moins très librement adaptée. Les auteurs signalent ici que si certaines libertés ont été prises, notamment avec les scènes de cruauté ou de meurtres, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, pour rendre la réalité plus dramatique, voire grand-guignolesque… mais malheureusement le contraire. En horreur aussi, dans cette histoire incroyable, la réalité dépassa de loin leur humble fiction.


Au début, il paraît qu’il y eut l’Eden et, allez savoir pourquoi, Dieu y envoya un serpent sournois. L’île sur laquelle les naufragés se sont échoués au large de la Terra Australia aurait tout aussi bien pu leur donner un petit goût de paradis ; on pouvait y trouver des eaux de pluie dans les crevasses, y chasser les oiseaux de mer, parfois des otaries, et même y récolter des coquillages… Mais Dieu avait à nouveau décidé d’y envoyer un tentateur… dommage que ça n’ait pas été un serpent… Alors que les survivants s’affairent pour regrouper les morceaux d’épave et ce qui a pu être récupéré, deux d’entre eux arrivent avec un brancard de fortune. Ils amènent Jéronimus Cornélius, évanoui, sous le regard apeuré du gabier Wiebe Hayes et de la dame Lucrétia Hans.



Sous la tente fortune où le subrécargue adjoint est allongé, Lucrétia indique à Wiebe qu’il faut le tuer. Le gabier répond que toucher à un seul cheveu du plus haut gradé de la VOC sur cette île, c’est le gibet, pour elle comme pour lui. Sans compter qu’il n’a pas envie de devenir comme Cornélius. Le chirurgien et le pasteur arrivent dans la tente et elle retente sa proposition : il faut se débarrasser de lui, elle suggère au médecin de raconter comment Jéronimus a tenté d’empoisonner Pelsaert avant de lancer une mutinerie à bord du Jakarta. Celui-ci admet que le subrécargue a été très malade, mais personne ne peut affirmer qu’il a été empoisonné. Peut-être des miasmes ou une nourriture avariée… Qui sait ? Le pasteur indique qu’il n’a rien entendu et lui ordonne de remettre le subrécargue adjoint sur pied : les hommes ont besoin de retrouver l’autorité de la VOC et de l’Église !


À l’issue du premier tome, le lecteur se doutait bien que le second ne serait pas de tout repos… Il était loin du compte… Très loin. Le point de départ est assez simple : quelques dizaines de rescapés se retrouvent isolés sur une île déserte, deux cent sept âmes, sans réserve ou vivres. Parmi eux des marins au comportement violent, voire des repris de justice. Des femmes, des enfants. Une dame issue de la noblesse. Et pour aggraver encore la situation : le commandant du navire Francisco Pelsaert est parti pour demander qu’un bâtiment vienne à la rescousse, laissant les naufragés sans représentant désigné de l’autorité. Dès la troisième page, cette absence est palliée par le sauvetage du subrécargue adjoint. À l’issue du premier tome, le lecteur savait qu’il allait retrouver la narration visuelle très solide et documentée, agréable et facile d’accès… Il était loin du compte… Très loin. Le récit s’ouvre une illustration en double planche, avec huit cases en insert : magique. Certes, le premier tome l’a familiarisé avec les caractéristiques de l’artiste, toutefois il n’est pas prêt à une évidence organique et élégante. La mise en couleurs apparaît plus naturelle, en particulier pour l’aspect sans cesse changeant de la mer. L’horizon semble plus ouvert que jamais, induisant chez le lecteur cette sensation d’isolement loin de tout. Les personnages vaquent tout naturellement aux occupations attendues pour des naufragés. L’esprit du lecteur intègre inconsciemment le fait que Wiebe Hayes est littéralement en train de porter sa croix.



Le phénomène s’avère étrange : les dessins consistants et descriptifs ont conservé leurs caractéristiques de BD franco-belge de type réaliste, avec certains traits encrés un peu appuyés et irréguliers pour apporter une sensation d’âpreté et de dureté des conditions de vie qui laissent leurs marques sur les êtres humains. Dans le même temps, la narration visuelle, découpage des planches et plans de prise de vue, semble plus personnelle et plus sophistiquée. Le lecteur en ressent plus fortement les émotions et les enjeux pour les individus. Dans la double planche d’ouverture, Hayes porte ces deux madriers reliés à angle droit dans une posture évoquant celle du Christ sur le chemin de Croix. Quelques pages plus loin, une simple case montre le grand mât encore dressé de l’épave avec une vergue et des cordages avec quelques poulies, une image que le lecteur perçoit immédiatement comme un écho des madriers. Il tourne la page et découvre ce qu’il reste de la carcasse du navire éventré avec ce grand mât assez haut : l’association visuelle fonctionne en mode automatique, une église surmontée d’une croix. En début du chapitre II, La terre promise, un personnage tourne le dos au lecteur, assis à une table rudimentaire, la prise de vue se rapproche de lui jusqu’à un plan taille : les images font penser à un prêtre tourné vers l’autel dos aux fidèles, accomplissant les gestes du rituel, fonctionnant comme un message subliminal. Aussi lorsque Lucrétia Hans reprend connaissance à l’intérieur de cet édifice de fortune, l’inconscient du lecteur commence par l’associer à une vierge sacrificielle, puis plus tard il la voit rentrer dans cette immense bâtisse en tenant la main du subrécargue adjoint comme une future épouse conduite à l’autel.


Conscient ou non de la dimension symbolique de certaines mises en scène, le lecteur entame ce tome avec l’envie de savoir ce qu’il va advenir des personnages, comment ils vont survivre au séjour sur une île déserte, si les repris de justice vont se rendre maître des survivants et les exploiter de manière dictatoriale. Il découvre des pages qui fleurent bon le récit d’aventures, ancré dans une réalité solide. Il ressent la qualité de la reconstitution historique au travers de chaque accessoire, chaque tenue, chaque façon de se comporter ou les vêtements portés de manière un peu plus lâche que l‘exigeait le respect de l’étiquette et de la discipline à bord lors de la traversée, les différents objets et débris récupérés après le naufrage, les petites barques, les activités très basiques comme tuer des oiseaux et les plumer ou ramasser des coquillages, un radeau avec une voile de fortune, le campement fait de toiles tendues, la fosse commune pour les défunts, les armes primitives composées de morceaux de métal liés par des lianes à des manches en bois, des phoques sur la plage, des équipages dans un canot avec une lanterne la nuit, etc. Cette réalité concrète et exotique de par son éloignement dans le temps et dans l’espace évoque les grands explorateurs le thème de l’île déserte, la dimension Aventure étant augmentée par ces individus à la mine patibulaire et à l’allure de pirates, par un trône fortune avec de riches draperies, et des coffres remplis d’or attisant une convoitise sans borne. La narration visuelle raconte en étant parfaitement au diapason de ce premier degré teinté de romanesque, avec le sens aussi bien de l’horreur que de la beauté, un groupe de six marins dont le goût pour la violence se trouve conforté par l’arrivée du subrécargue adjoint (une case terrifiante pour ce qu’elle promet comme souffrance aux survivants), ou ce moment sublime où ayant retenu sa respiration Wiebe se laisse porter sous l’eau avec le spectacle magnifique offert par les coraux, la flore sous-marine et les poissons exotiques, sous le miroitement de la surface de l’eau.



Le dessinateur sait à la fois insuffler la vie dans ses personnages, et une personnalité, dans un registre réaliste, sans exagération romanesque ou théâtrale. Le lecteur se rend compte qu’il scrute aussi bien le visage de Lucrétia que celui de Jéronimus, celui du pasteur ou des hommes de main pour apprécier leur état d’esprit. Au premier degré le récit rend compte de cette histoire de survie rendue encore plus léthale par le fait que la communauté soit dirigée par un pervers narcissique dépourvu d’empathie, de remords et de code moral. Il met également en scène la question de la gouvernance et l’autorité. Dans ce lieu perdu et désolé, les individus reproduisent les schémas de servitude de leur société. La nécessité d’avoir un chef se pose comme une évidence, ainsi que celle de la légitimité. Lucrétia propose et entreprend des actions découlant de valeurs morales telles l’aide apportée aux plus faibles et la solidarité. La présence du subrécargue adjoint incarne la continuité des intérêts de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, VOC), l’autorité que cette entreprise capitaliste confère à ses représentants en tant que protecteur de ses possessions matérielles, et de ses intérêts financiers. Le scénariste intègre également l’autorité religieuse au travers d’un pasteur très conscient de pouvoir ainsi conserver des privilèges. Les auteurs font de Jéronimus Cornélius un individu toxique, impitoyable, machiavélique, tout en restant totalement plausible, un fin stratège capable de penser avec plusieurs coups d’avance, et d’utiliser les émotions des autres à son profit, tout en se préservant lui-même. Le lecteur a peine à croire à ses succès, tout en se trouvant lui-même subjugué par son calme, son assurance, se perspicacité, un tour de force narratif. Aussi enthousiasmant que désespérant. Il est aussi ballotté que les personnages, cherchant lui aussi une échappatoire à ce rapport de force vicieux, tout aussi contraint et prisonnier que les autres par l’exercice de la force, par le comportement de groupe en société. Une horreur épouvantable et inexorable.


Cette deuxième moitié emporte tout sur son passage, éprouvant les nerfs du lecteur tout du long. L’artiste accomplit des merveilles de mise en scène, de découpage de planche, de moments horrifiques, d’autres merveilleux, faisant respirer le grand air de l’océan et la pestilence de l’oppression arbitraire. Les auteurs comblent l’horizon d’attente d’avoir la suite de l’intrigue jusqu’à son dénouement, de reconstitution historique, et de drame implacable. La narration manie avec élégance une symbolique sous-jacente, et des thèmes d’actualité sur la soumission à l’autorité, l’emprise, l’oppression systémique, la toxicité, la nature de la responsabilité individuelle et collective, la possibilité de la résistance. Exceptionnel.



mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mardi 7 juillet 2026

L'instant d'après

Une erreur judiciaire a dû leur sembler, somme toute, plus confortable que la vérité.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Éric Maltaite pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé Hollywoodland en deux tomes (2022 & 2023), et Fuck ze tourists ! (2025).


Charleston, la perle de la Caroline du Sud. Tu connais ? Dommage, c’est plutôt pas mal, Charleston… de jour ! La date : le 9 juillet. Non ! Le 10 juillet, vu que l’horloge indique 3 heures du mat’. 3 heures, l’heure poisseuse où les mecs sont prêts à n’importe quel bobard pour faire croire qu’ils ont autre chose à proposer que les billets verts dans leur poche. L’effeuilleuse Blandine Lefranc est assise à une table en train d’écouter les propos plus ou moins direct d’un client, qui finit par lui glisser un billet dans la naissance des seins. Elle se lève et se dirige vers la scène pour effectuer son numéro de stripteaseuse. Alors qu’elle vient d’enlever son corset et de découvrir ses cache-tétons, elle est saisie d’une certitude qui la fige : Il est arrivé quelque chose à Aline ! Sur une autoroute française, une trois fois deux voies, une voiture roulant trop vite n’arrive pas à freiner à temps pour éviter un camion semi-remorque renversé sur la chaussée : le conducteur tente une manœuvre d’évitement sur le bas-côté, la voiture percute la glissière de sécurité et fait un tonneau. Ça devait être au même instant en effet. Précisément au même instant. C’est un vrai miracle qu’il s’en soit sorti vivant. La chance du débutant !



Un peu auparavant, Philippe Ballester et Aline Lefranc sont en train de prendre un café au comptoir d’un relais d’autoroute, séparés par deux sièges. Une larme coule doucement sur la joue de la jeune femme qui traite son compagnon de gros égocentrique, et qui lui rappelle que la harpe ça se joue assis. Il lui rétorque que de toute façon il n’a pas envie d’en discuter, que ça a été Non les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf premières fois : ça sera non à la millième ! Elle lui fait observer qu’elle n’a pas besoin de son autorisation pour l’avoir, ce gosse. Il lui demande si elle pense vraiment qu’il la laissera faire. Il se lève pour s’acheter ses clopes et payer, et ils y vont, sinon il n’y aura pas que ses règles qui seront en retard. Dans la voiture, l’autoradio diffuse une chanson d’amour ; Aline l’éteint et elle fait remarquer à son compagnon qu’il roule trop vite. Puis elle lui demande une clope. Tout en gardant le regard fixé sur la route, il sort son paquet et lui tend. Surpris qu’’elle n’en prenne pas, il se tourne vers elle : le siège passager est vide. Il refixe son regard sur la route : Trop tard ! Il fonce droit sur le camion semi-remorque. Philippe reprend lentement connaissance : il est couché sur un lit d’hôpital et Joséphine & Georges Lefranc, les parents d’Aline, se tiennent devant lui. Il demande si elle a été retrouvée. Ils répondent qu’il paiera pour son crime, que si la justice ne l’envoie pas à la guillotine, c’est Joséphine qui le tuera.


Premier contact avec cette bande dessinée : la couverture, un accident de voiture, une jeune femme visiblement pas commode, la clope au bec, avec une colorisation par points évoquant un âge révolu des technologies d’impression. Mystérieux… Une première séquence à l’ambiance très marquée : première case en extérieur sous une teinte bleu-gris, puis à l’intérieur une ambiance orange rouge pour découvrir Blandine sur son lieu de travail. Des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour parfois un peu appuyés, ainsi que quelques ombrages accentués, apportant une forme de gravité et une forte consistance, un réalisme sérieux. Puis le scénariste joue discrètement avec la chronologie : d’abord l’instant juste avant l’accident, avec des véhicules établissant la période des années 1950, puis sans indication un retour en arrière alors que le couple est en train de faire une pause dans un restoroute, le lecteur apprécie la décoration d’époque. Puis de retour dans l’habitacle de la voiture avec lui conduisant et elle sur la place du passager, huit cases en plan fixe, établissant la soudaineté de la disparition de la jeune femme : Elle était là, et puis, l’instant d’après ! Ensuite le récit reprend le cours de la chronologie normale, avec le retour à la conscience de Philippe Ballester dans son lit d’hôpital et les parents d’Aline le regardant d’un air dur, deux cases en plan fixe en vue subjective, accolée à des gros plans. Efficace.



Une intrigue déstabilisante : le lecteur a pu constater que Philippe ne semble être en rien responsable de la disparition d’Aline, au moins en apparence. Pour autant, le personnage est désagréable, ne serait-ce que par ce qu’il a montré de sa volonté de contrôler la vie de sa compagne, en refusant qu’elle ait un enfant, même si les dessins montrent qu’il est beau gosse. De l’autre côté, Blandine Lefranc apparaît comme une adulte peu gâtée par la vie, s’offrant littéralement au lecteur par une séance d’effeuillage, endeuillée par le décès de sa sœur jumelle. Une femme à la belle silhouette, une évidence du fait de la nature de son métier, à la chevelure entièrement blanche comme l’était également celle de sa sœur. Le dessinateur a l’art et la manière d’insuffler de la vie dans ses personnages : une direction d’acteur naturaliste, sans dramatisation des gestes, avec des expressions d’adulte. L’envie peut prendre le lecteur d’apprécier la variété des visages et de ce qu’ils disent : l’air mutin très professionnel de Blandine alors qu’elle se déshabille sur scène, la détermination de sa sœur alors qu’elle est prise en tenaille entre son envie de porter son bébé à son terme et sa colère contre son compagnon inflexible, la vulnérabilité de Philippe plâtré dans son lit d’hôpital dépendant du bon vouloir des infirmières, le calme méthodique de Gilbert Houdain effectuant sa revue de presse en prison, l’incrédulité excitée du jeune homme Hadrien en train d’étaler la crème solaire sur le dos de sa tante qui sait très bien l’effet qu’elle lui fait, l’inquiétude de la jeune apprentie hôtesse de l’air se retrouvant à piloter un petit avion à hélice, la colère de froide de Blandine contre Philippe lorsqu’elle lui déverse le contenu de son urinal sur la tête, le mépris très urbain de Joséphine Lefranc envers sa fille Blandine, la prévenance affable de Pierre Tchernia (1928-2016) expliquant les prises de vue de l’émission La piste aux étoiles ainsi que les attentes des téléspectateurs (Aujourd’hui ce que les gens veulent, ce sont des certitudes), etc.


Le lecteur s’imprègne inconsciemment de la sophistication de la narration visuelle et de la construction du récit. L’effet Divertissement se fait tout naturellement sentir, en commençant par la diversité : numéro de music-hall, accident de voiture, visite à l’hôpital, lecture en cellule dans un établissement pénitentiaire, bronzette sur la plage, pilotage d’un petit coucou, diverses disparation dans la classe d’une école religieuse, dans les couloirs d’une agence de publicité, dans une cabine d’essayage, appartement de la défunte, bain délassant dans une baignoire, entretien avec un entraîneur de boxe dans une salle d’entraînement, etc. Il n’y a pas à dire : scénariste comme dessinateur dont la preuve de leurs talents de conteur. Le deuxième semble savoir tout dessiner : reconstitution historique impeccable et vivante des modèles de voiture aux tenues vestimentaires d’époque, bar enfumé, façade d’un immense hôpital, urinal, magnifique appartement bourgeois avec parquet et harpe, platine disque d’époque (Automatic Belt Drive), perspective du jardin du Luxembourg, recherches organisées en plein champ pour retrouver un cadavre, etc. Le récit délivre toute la diversité de sa richesse : pas de possibilité d’anticiper la scène suivante, originalité de chaque situation.



Dans la mesure où le récit commence avec une disparition inexpliquée, le lecteur s’attend à découvrir une intrique de type policière qui permettra de découvrir le coupable ou qui expliquera ce phénomène incompréhensible. Cela semble bien commencer comme ça, avec ce détenu qui collectionne les articles de journaux relatifs à des disparitions inexplicables, les classant en trois catégories : D, T et A. D pour cas douteux quand il n’y a qu’un seul témoin oculaire ou d’aucun, T pour les cas troublants, quand plusieurs témoignages fiables se recoupent, A enfin, pour les cas avérés de disparitions inexplicables, ceux pour lesquels on dispose de preuves tangibles. D’ailleurs il se produit d’autres disparitions soudaines sur le mode : La victime était là et puis, l’instant d’après… L’enquête progresse jusqu’à un cas de disparition ayant été filmé, une preuve irréfutable… mais sans suite. En terminant la dernière page, il est à craindre que le lecteur cartésien l’ait mauvaise, faute d’explication… Il lui reste à accepter un phénomène surnaturel inexpliqué, tout comme la gémellité a permis à Blandine de ressentir la mort d’Aline. Puis il repense au titre : L’instant d’après. Cette expression est employée à deux reprises dans le récit. Le lecteur se dit qu’elle contient une forme de métaphore : une disparition soudaine et inexpliquée, totale, absolue. Cette personne était présente dans la vie d’une autre, ou de de plusieurs, et d’une seconde à l’autre elle en a été enlevée. Une forme de mort immédiate, sans même un cadavre, sans certitude. Voire dans certains cas la personne qui en était la plus proche a pu en souhaiter la mort. Le processus de deuil s’en trouve empêché, une expérience très similaire à celle de la mort d’un proche qui se produit d’un instant à l’autre, irrémédiable, la personne était là… et l’instant d’après son esprit, son âme, son étincelle de vie ne laisse qu’une enveloppe charnelle. Avec ce point de vue en tête, le lecteur fait l’expérience d’une bande dessinée à la structure singulière sur l’arbitraire de la mort comme disparition, son absence de sens, la forme de culpabilité qui est projetée sur ceux qui vivent encore… l’instant d’après.


Comme à leur habitude, ce tandem de créateurs réalise une bande dessinée de haute qualité, que ce soit par la variété des situations, par la solidité de la narration visuelle, par les nuances exprimées, par le jeu subtil avec la temporalité, par les détails pertinents (référence à l’enfant Lindbergh, à Patricia Highsmith), tout en prenant le lecteur au dépourvu en ne lui donnant pas ce qu’il attend : une explication en bonne et due forme. Ce récit prend alors tout son sens en le considérant comme une métaphore du caractère arbitraire et absolue de la mort d’un être humain, dans toute sa soudaineté : Il était là et puis, l’instant d’après il n’était plus là.



lundi 6 juillet 2026

Tourner la page

À force d’écrire des histoires, on finit par croire qu’on peut écrire la sienne.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zep (Philippe Chappuis) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatorze planches de bande dessinée.


La grande bleue, sous l’eau, avec la lueur du jour au-dessus, des pages manuscrites qui glissent doucement vers le fond, un sac qui coule plus rapidement. Voilà son histoire. Il s‘appelle Lambert Delville. Écrivain. On l’appelle aussi Gregor Samsa. Peu importe. Il s’apprête à revenir d’entre les morts… pour juger les vivants. Mais il faut qu’il raconte ça depuis le début. Alors voilà… Les pages continuent de descendre vers les fonds marins, une murène passe au-dessus du sac, des bouts glissent également vers le fond. L’histoire commence ici : la librairie du Square où se tient une séance de dédicace de l’écrivain. Il se tient à la table mise à sa disposition, avec une pile d’exemplaires de son dernier livre à côté de lui, et un stylo pour écrire des dédicaces. Personne ne se présente. Finalement une jeune femme s’adresse à lui : elle lui demande s’il sait où elle peut trouver les romans jeunesse. Il répond qu’il ne travaille pas ici, qu’il est là pour… et il pointe du doigt le panonceau indiquant la séance de dédicace. Elle dit qu’elle est désolée. Un peu plus tard, c’est au tour d’un jeune homme de l’aborder, en lui demandant s’il est l’auteur du Voyage parallèle, car il avait adoré. Delville le remercie et répond qu’il est là pour son nouveau livre : Itinéraires occultes. Le jeune homme en prend un en main, puis le repose, alors que l’écrivain lui explique que c’est un voyage entre le Paris déshumanisé du XXIe siècle et les faubourgs de… Il n’a pas le temps de déterminer sa phrase que le curieux a déjà tourné le dos. Delville consulte son téléphone : 16:12. Un des libraires s’approche pour lui proposer un verre d’eau, supposant que les gens arriveront peut-être après dix-sept heures.



Plus tard, Lambert Delville se trouve aux éditions Figure Libre, face à son éditrice Françoise Mayert, dans son bureau. il se plaint qu’elle ne lui a décroché aucune sélection. Elle lui répond qu’il sait bien que ça ne marche pas comme ça, que son précédent succès, c’était il y a quinze ans avec Voyage parallèle. Elle continue : aujourd’hui, il est trop vieux pour intéresser les critiques, mais pas encore assez pour qu’on le redécouvre. Elle lui propose alors de parler de son nouveau manuscrit. Il répond du tac au tac que le titre claque parfaitement : L’Éclipse. Il avait envie d’un titre en un seul mot, les lecteurs réduisent toujours le titre d’un livre à un seul mot, comme La recherche, Les liaisons, L’écume… Elle lui répond que non, comme dans : Elle n’aime pas son manuscrit, désolée, c’est mauvais, c’est une longue geignardise. Il s’insurge : Une geignardise ! Le héros est victime d’une injustice !!! Il est effacé ! Il est invisibilisé… socialement !! Donc, il n’existe plus ! Elle lui rétorque qu’on s’ennuie à la lecture, qu’il ne parle que de lui de lui, de ses doutes, cent quatre-vingts pages d’amertume. Il pense qu’elle a dû passer à côté du thème principal : c’est un roman sur l’exclusion, la fracture sociale !


Une bande dessinée qui met en scène un écrivain prenant une décision importante en fonction de son histoire personnelle et de sa carrière. Cela donne des histoires fécondes en mise en abîme : un auteur (le bédéaste) qui met en scène un auteur (ici un écrivain) qui réagit à la réception de ses œuvres. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une forme de nombrilisme, ou bien l’application de la maxime qui veut qu’on parle mieux de ce que l’on connaît. Ce genre de récit a donné lieu à d’habiles intrigues comme Page noire (2010) par Denis Lapière & Ralph Meyer, à des jeux de miroir sophistiqués comme La vie secrète des écrivains (2023) par Guillaume Musso & Miles Hyman, ou à des perspectives vertigineuses comme Le mécanisme (2021) par Gabi Beltran & Angel Trigo. Dans le présent récit, l’auteur se montre très prévenant avec le lecteur, racontant un récit au premier degré, facile à suivre, avec une chronologie linéaire à l’exception d’un retour en arrière, un double mystère sur cet écrivain qui se fait passer pour mort et sur la source de ses finances, avec bien sûr une histoire d’amour prometteuse après une rupture humiliante. Le bédéaste utilise les codes du roman policier sur un mode tranquille, avec le climat ensoleillé d’une petite île grecque de la mer Égée avec quatre-vingt résidents à l’année, quelques marins de passage en été, ou des petits contrebandiers.



Le lecteur apprécie de suite la douceur de la mise en couleur : les camaïeux de bleu sous-marins avec quelques teintes de verts et les lueurs du soleil au-dessus de la surface. Puis le récit repart à la situation de départ, cette séquence de dédicace où l’écrivain reste seul à sa table. Les couleurs restent dans des teintes douces et agréables : le bleu clair de l’enseigne de la librairie du Square, le délicat violet qui nimbe les rayonnages de livres, le jaune discrètement orangé de la jeune femme qui se renseigne, le jaune teinté de vert des rayonnages derrière l’éditrice. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit de couleurs estivales, qu’il retrouve quand l’écrivain prend la mer, puis s’installe dans la petite île grecque : le bleu clair de la mer Méditerranée, les beaux cieux bleus avec quelques rares nuages très blancs, le jaune presque blanc du sable, la chemise d’un blanc immaculé de Lambert, etc. Par la force des choses, les séquences traitées avec une autre palette ressortent fortement. Une simple case en jaune, noir et violet lorsque l’écrivain quitte Paris. Des couleurs un peu ternies en l’absence de soleil quand l’éditrice Françoise Mayert évoque la mémoire du créateur défunt. Le brun prend le dessus lors de l’évocation de la relation entre l’auteur et son fan devenu assistant. Des nuances de bleu plus foncées pour les pages relatant le naufrage en mer Égée, des teintes héliotrope et glycine pour un dîner aux chandelles en amoureux, l’arrivée de différentes nuances de rouge quand Lambert est menacé d’une arme à feu. Le rendu à l’aquarelle fait des merveilles pour rendre compte des couleurs changeantes lumineuses, comme des moments plus sombres.


Dans ses romans graphiques, l’auteur de Titeuf s’éloigne des dessins très vivants et exagérés qui ont rendu son personnage si attrayant et populaire. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contours doux, discrètement arrondis de ci de là. L’expressivité des personnages reste dans un registre normal, tout en indiquant bien leur état d’esprit au lecteur : l’ennui de Delville alors qu’il ne se présente aucun lecteur à la séance de dédicace, le calme tout professionnel de son éditrice qui lui dit des critiques qu’il ne veut pas entendre, le comportement empreint de détachement émotionnel de sa compagne lorsqu’elle annonce qu’elle le quitte, la sérénité retrouvée de Lambert coulant des jours paisibles et heureux sur la petite île, la forme d’assurance arrogante de son assistant qui brille enfin dans la lumière, le jeu de la séduction d’Ava, etc. Et puis, c’est un vrai plaisir visuel que de profiter de ces quelques moments en voilier filant tranquillement sur une belle eau bleue, de contempler les vagues s’écoulant paisiblement sur le sable de la plage dans un endroit qui semble silencieux à l’écart de tout, de faire griller un poisson sur un barbecue rudimentaire avec deux copains, de se baigner dans une eau à bonne température, de se prélasser sur son lit bain de soleil en toute quiétude, ou allongé sur le sable de la plage en plaisante compagnie. Le lecteur en vient à donner raison à l’écrivain de profiter, loin de la course au succès faite de vanité et de compromissions morales pas jolies-jolies.



L’auteur joue habilement avec des thèmes dans le vent et sa connaissance du milieu littéraire au sens large. Impossible de retenir un sourire quand son éditrice lui dit franchement que son dernier roman est une longue geignardise, évoquant des remarques sur des mâles blancs cinquantenaires de type Ouin-ouin. Ou de grimacer quand le même écrivain effectue un emprunt à son assistant sans bien sûr lui en accorder le crédit de quelque manière que ce soit. La façon dont son éditrice capitalise de main de maître sur la disparition de son auteur maison relève à la fois d’une efficacité professionnelle remarquable, à la fois d’un opportunisme capitaliste décomplexé et assumé, déconnecté de toute valeur littéraire ou artistique. La notoriété d’opportunité qui vient avec le décès de l’auteur exprime pleinement l’effet de mode généré par un événement tragique, sans rapport avec l’œuvre. Le lecteur peut y voir un commentaire plutôt honnête et adulte sur le pragmatisme d’un milieu professionnel, également capitaliste. Le bédéaste dresse aussi le portrait un individu autocentré dont le caractère a été accentué par une forme de validisme engendré par le succès, et une jalousie amère de voir d‘autres auteurs devenir à la mode, et lui succéder accaparant ainsi l’attention limitée d’un public volage. L’intrigue progresse sûrement et implacablement, répondant à la question de la source des revenus de Lambert Nelville une fois déclaré mort, et celle de la possibilité d’un changement en lui. Il s’avère que le bédéaste reste dans le domaine de raconter une bonne histoire, plutôt que de verser dans la mise en abîme élégante et virtuose.


Un bédéaste qui met en scène un écrivain dont l’heure de gloire est passée… Ça sent la mise en abîme… Avant tout, Zep raconte une vraie histoire, avec un mystère, une imposture, et la possibilité d’une aventure romantique à l’écart d’un monde mêlant compétition, opportunisme, compromissions et faux-semblants, au profit d’une vie simple et paisible sur une île paradisiaque. Le lecteur part bien volontiers s’installer avec Lambert Delville au soleil, en laissant derrière lui la course à la gloriole. La narration visuelle adopte cette douceur de vivre ensoleillée. Le lecteur se demande si tout se paye ou non, si le destin du personnage principal participe plus d’un Voyage parallèle, ou d’une Éclipse, les titres de deux de ses romans, s’il réussira sa Métamorphose (1915) comme Gregor Samsa, dans le livre du même nom de Franz Kafka (1883-1924).



jeudi 2 juillet 2026

L'ogre - Acte I

La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.


Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan Luis Landa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier illustré de notes historiques de huit pages présentant les Armagnacs et les Bourguignons, Charles VII, Pierre de Giac, Charles VI, Isabeau de Bavière, Marie d’Anjou, John Talbot, la bataille de Verneuil, Valentine Visconti, le duc noir (Henry de Blackpool, personnage fictif inspiré de Edward de Woodstock), Jean de Lancaster duc de Bedford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille, et une image de la bataille d’Azincourt.


Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Pauvre pays de France ! Déchiré par les armes anglaises, pris entre Armagnacs et Bourguignons, mécréants, pilleurs et fous de Dieu, peste et famine, mercenaires venus de tous bords. Comment survivre à de telles calamités qui laissent folie régner dans les villes et les campagnes, donjons et châteaux, fermes et villages ? Et dans ce pays dévasté, où tout devenait possible car plus rien ne contenait la fureur des hommes, une silhouette rôdait, qui elle aussi réclamait son dû. Les flammes s’éteignirent, elles s’éteignent toujours. Pour renaître plus fortes, plus meurtrières. Mais cette fois-ci, dans la journée qui suivit, une troupe d’hommes en armes s’arrêta pour fouiller les décombres. Ils étaient de France et cherchaient visiblement quelque chose que leur capitaine Guillaume de Blamont, désespérait de trouver. Ce quelque chose était un homme, un monstre. Mais l’Ogre déjà venait de reprendre sa marche à travers plaines et forêts. Inlassablement, pas à pas, talonné par la faim, le goût des carnages… Évitant les troupes anglaises qui sillonnaient le pays, mettant villages et châteaux à feu et à sang ! L’ogre reprend la piste, ce fil rouge qui ne cesse de danser devant ses yeux jusqu’à ce qu’il trouve ses nouvelles victimes : une enfant et ses parents fermiers.



Dans ses appartements d’un château royal, Guillaume de Blamont discute avec son épouse et lui explique qu’il y a dans les villages de France labourés par le malheur des fillettes qui disparaissent. Et quand on en retrouve certaines, elles ont la langue et le cœur arrachés. Cela fait deux mois qu’ils tentent de retrouver les traces de leur agresseur. Celui qu’on surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Il faut l’arrêter : arrêter une goutte parmi ces milliers de gouttes noires qui ne cessent de tomber sur le pays. Il quitte son épouse et se dirige vers la grande salle de réception où il est reçu par le sénéchal Pontmartin qui le présente au roi. Charles VII paraît distrait. Il semble rencontrer quelques difficultés à se concentrer. Mais il ne faut pas s’y tromper, si l’esprit est encore lent, quelque chose de prépare. Le sénéchal s’adresse au roi pour l’informer que messire de Blamont est prêt à repartir, mais il faut de l’argent car ses hommes n’ont pas été payés depuis deux mois.


C’est du lourd… et du soigné. Format plus grand qu’une bande dessinée francobelge classique, couverture toilée avec des lettres gravées en rouge pour le titre, illustration de couverture démesurée à l’échelle de la première et de la quatrième de couverture, forte pagination, dossier historique, sans parler du scénariste à la réussite éprouvée dans sa série historique Murena débutée en 1997 avec Philippe Delaby (1961-2014), puis Theo Caneschi, et Jérémy Petiqueux, ou plus récemment une évocation de La légende de Salomé (2026) avec Eduard Torrents et Bertrand Denoulet. Le récit commence par une illustration en pleine page avec d’innombrables cavaliers et fantassins s’affrontant brutalement jusqu’à former un véritable monticule d’hommes mortellement enchevêtrés, avec un château ravagé par un incendie en arrière-plan, agrémenté d’un récitatif déplorant le sort de la France. Dès la page suivante, le lecteur observe l’Ogre de dos, ainsi que l’un des principaux personnages, créé pour l’occasion : Guillaume de Blamont, qui fait rechercher le monstre. Puis l’intrigue fait apparaître et se croiser de nombreux personnages historiques : Pierre II de Giac, Agnès de Tourville, Marie d’Anjou, Jeanne de Bourgogne, Isabeau de Bavière, Jean de Lancaster duc de Bedford, John Talbot comte de Shrewsbury et de Waterford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille chambellan de France maitre des eaux et forêts, Catherine d’Alençon. La dernière page du dossier historique recense les ouvrages de référence indispensables, avec leurs auteurs : Jean-Marie Moeglin, Philippe Contamine, Jean Favier, Georges Minois, Bart Van Loo (Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe, 2019), Henri Wallon, et William Shakespeare pour la première partie de Henry VI.



Peut-être un peu intimidé par l’ampleur historique du récit, et prudent quant à une énième interprétation de Jeanne d’Arc (1412-1431), le lecteur s’installe confortablement dans un fauteuil accueillant pour prendre son temps : bonne surprise, une lecture fluide et facile, à l’accessibilité immédiate, sans besoin de fournir des efforts de mémoire ou prendre des notes pour suivre les fils entrelacés des différents personnages. Le scénariste a l’art et la manière de bâtir son récit pierre par pierre, pour en établir les nombreuses ramifications, la profondeur historique, et la situation à ce moment de la Guerre de cent ans (1337-1453). Le lecteur néophyte est aux anges car il éprouve le sentiment de tout comprendre, avec une progression bien mesurée des personnages facilement reconnaissables, un établissement graduel des enjeux, et un esprit d’aventures divertissant. Le lecteur plus aguerri reconnait le déroulement des faits, et apprécie les racines profondes du récit par la justesse des références évocatrices et leur étendue. L’artiste choisi pour ce projet en impose. Il se met au service du récit, et investit son temps et son talent pour chaque planche, dans chaque scène, une narration très solide, à la mesure de l’ampleur de cette évocation historique. Il réalise plusieurs cases et planches aussi denses que l’illustration de couverture : le dessin en pleine page d’ouverture, l’évocation de la bataille d’Azincourt avec la charge insensée, sans discipline, sans stratégie, de toute la noblesse de France, certaine de sa victoire, de sa supériorité sur un ennemi trois fois moins nombreux, et bien sûr la pluie de flèches en guise d’accueil. Ou encore ce à quoi rêve Jeanne : à nouveau un monceau de combattants enchevêtrés.


Planche après planche, le lecteur voit l’implication de l’artiste à chaque instant, dans chaque situation. Après cette illustration en pleine page dantesque, viennent trois cases de la largeur de la page. La première avec l’ogre de dos dont seuls les contours apparaissent clairement dans la lumière du brasier du village incendié en arrière-plan. Puis Guillaume de Blamont de dos sur sa monture avec les ruines fumantes en arrière-plan. Et enfin le même Blamont en contreplongée, avec le magnifique arbre au large tronc puissant en arrière-plan. Le lecteur apprécie le soin de détail apporté dans les armures, les harnachements, les armes… et la mise en couleur. En tant qu’artiste complet, Juan Luis Landa maîtrise la répartition qu’il effectue entre ce qui est représenté avec traits de contour, et ce qui est représenté en couleur directe. Dans la troisième planche, il réalise à l’encre le premier plan, l’Ogre se déplaçant dans la forêt et sautant au-dessus d’un cours d’eau, et en couleur directe l’arrière-plan, les frondaisons et le soleil faisant ressortir les nuances vertes de la végétation, superbe. De temps à autre, le lecteur peut repérer les effets spéciaux propres à l’infographie comme le dégradé pas toujours heureux de la couleur chair sur les visages. La narration visuelle passe d’un registre à l’autre avec une fluidité savoureuse, du drame intime, à la scène de massacre, de l’entretien à haut risque avec le roi, aux manigances suaves d’alcôve, avec régulièrement des éléments visuels qui attirent l’œil. Par exemple : l’Ogre discrètement caché dans le creux d’un tronc entre des racines entrelacées, un arbre rabougri accroché à un flanc rocheux, les déguisements mi-oiseaux mi-singes du roi et de ses compères, une vue de dessus de Bernard de Gaulejac en train de lire des manuscrits en plein pillage d’un château, une vue du ciel de grande ampleur de Paris, un envol de canards sauvages, un hommage au Death Dealer (1973) de Frank Frazetta (1928-2010), etc.



En attendant l’apparition de Jeanne d’Arc, au milieu du tome, les auteurs emmènent le lecteur au côté de l’Ogre et de Guillaume de Blamont. L’incipit du récit explicite la nature de l’ogre : Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Ils placent ces deux personnages à un point névralgique des forces à l’œuvre sur le territoire de la France, avec les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, les différents personnages historiques déjà mentionnés. La trame du récit comprend également des sous-intrigues, en particulier celle liée à la libération du père de Bernard de Gaulejac alors que ce dernier a déjà versé la rançon exigée par les Anglais, et des anecdotes comme celles du roi et cinq de ses compagnons déguisés en créatures mi-oiseaux mi-singes et leurs costumes qui prennent feu, sans oublier le langage corporel singulier de Gilles de Rais. Alors que Jeanne d’Arc fait son apparition, le lecteur peut voir en elle l’antithèse de l’Ogre (Jacques Sondrain). Ce dernier semble servir d’allégorie pour la guerre, en incarnant un innocent façonné par les circonstances, le résultat de l’évolution naturelle et de l’adaptation de l’enfant à un contexte de guerre, de carnages, de morts violentes et arbitraires, du règne de la loi du plus fort. Avec cette idée en tête, le lecteur réfléchit à ce que cela fait de Jeanne : une autre trajectoire d’évolution et d’adaptation ?


Encore une version de Jeanne d’Arc ? Certes, réalisée par un scénariste chevronné ayant maintes fois fait ses preuves dans des séries historiques où il imprime toujours sa marque personnelle, et un dessinateur à l’investissement qui en impose par l’ampleur de son implication, la richesse de ses planches et la variété de ses mises en scène. L’inclusion d’un personnage fictif incarnant l’adaptation de l’individu aux traumatismes de plusieurs décennies de guerre. Une jeune péronnelle mystique représentant une inconnue pour tout le monde. Un vrai souffle épique.



mercredi 1 juillet 2026

Frankenwood

Mais dites-moi : qu’est-ce qu’un réalisateur… sans scénariste ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario et les dialogues, par Igor Kordey pour la mise en scène, le montage, le découpage et la réalisation visuelle, avec Anubis pour les finitions et la colorisation, Fred Urek pour le lettrage et les sous-titres. Il comporte cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de quatre pages reproduisant quatre planches en noir & blanc, sans texte, dont deux dessins en pleine page, l’un avec Marilyn Monroe, l’autre avec Alfred Hitchcock.


Dans le comté de Los Angeles, en 1963, par une belle nuit étoilée, un homme est enchaîné aux rails d’une voie ferrée, avec quatre hommes en train de le regarder, deux voitures garées sur le bas-côté. George Reeves est en train de reprendre connaissance, et il souhaite savoir ce qu’ils lui ont fait. Les autres lui expliquent : ils l’avaient prévenu, et tous redressent la tête car ils ont entendu l’avertisseur sonore d’un train qui approche. Ils continuent : George n’aurait pas dû s’approcher de la môme, et maintenant ils vont voir s’il est vraiment plus fort qu’une locomotive. Reeves tire sur ses chaînes de toutes ses forces : il réussit à casser celle qui entrave son poignet droit. Un des gangsters sort son revolver. La locomotive arrive et le train passe à toute allure. Après son passage, les quatre criminels constatent qu’il ne reste rien sur les rails. L’un d’eux voit le cadavre sur le ballast. Le chef leur demande d’enlever les chaînes pour qu’on puisse croire que l’acteur s’est planté devant le train tout seul.



Le soleil se lève sur les lettres HOLLYWOOD, et sur la ville. Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Dans son bureau, le détective privé se dit qu’il a bien fait de se tenir à l’écart de tout ça. Le téléphone sonne : Bogie décroche : à l’autre bout du fil, c’est S.J. son agent depuis vingt ans, et qu’il lui dit qu’ils l’attendent sur le plateau, encore, inutile de dire qu’ils ne sont pas particulièrement ravis. Bogie a repris son interlocuteur : il s’appelle Sam Marlowe, et son attention est attiré par le bruit de talons hauts dans le couloir qui mène à son bureau. Il pose le combiné à côté du téléphone, et il s’avance vers la porte vitrée en refaisant son nœud de cravate, certain qu’il s’agit de Slim. Il ouvre la porte sur laquelle est marqué Marlowe, et il découvre une magnifique blonde qui lui déclare qu’elle a besoin d’un détective. Un peu déçu que ce ne soit pas Slim, il la laisse rentrer, et elle se présente comment étant Marilyn sans en être tout à fait sûre. Elle s’assoit, Bogie s’allume une clope, elle explique la raison de sa venue : elle a besoin d’un privé pour son ami George, il était Superman, peut-être qu’il l’a vu à la télé. Après avoir expliqué ce qu’est une télévision à son interlocuteur, elle ajoute que George est mort. C’était dans le journal ce matin, à la troisième page elle va pour lui montrer en prenant le quotidien qu’il lisait, mais ce n’est pas celui du jour.


La première cellule de texte établit l’année du récit : 1963. George Reeves (1914-1959) est désigné par son nom, il a interprété Superman dans un feuilleton télévisé à partir de 1951. Humphrey Bogart (1899-1957) est également désigné par son nom, lors de l’appel téléphonique de son agent S.J. Impossible de se tromper sur la belle blonde : Marilyn Monroe (1926-1962, Norma Baker). À l’évidence, ces trois personnages sont bel et bien morts, mais peut-être pas enterrés dans le cadre spécifique de ce récit. D’ailleurs Marilyn le dit elle-même : elle avait engagé George pour trouver qui l’a tuée, elle. Pour entamer son enquête, Bogie se rend dans un établissement appelé The Castle, doté d’un beau parc dont les pelouses portent des pierres tombales. Sur place, il est accueilli un homme de haute taille prénommé Boris, aucun doute il s’agit de Boris Karloff (1887-1969), acteur britannique connu pour avoir interprété le personnage du monstre de Frankenstein. Par la suite, le lecteur peut reconnaître sans difficulté Oliver Hardy (1892-1957, la moitié de Laurel & Hardy), le célèbre acteur Clark Gable (1901-1960), l’immense réalisateur Alfred Hitchcock (1899-1980) et encore quelques autres. Il peut entretenir un doute parfois. L’homme à tout faire de The Castle finit par confirmer son identité : Jack Nicholson (1937-). Le doute plane sur les hommes de mains qui rappellent Alex (Malcolm McDowell), Pete, Georgie et Dim, en provenance du film Orange mécanique (1971) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), mais lors d’un échange il apparaît que leurs prénoms sont Garth, Johnny et Colm.



Après les douze tomes de la magnifique série Western consacrée à Marshal Bass (2017 à 2025) ou encore le diptyque Colt & Pepper (2020 & 2021), le lecteur éprouve une vive hâte à retrouver ces deux créateurs. Il note bien que les crédits leur accolent des postes associés à la réalisation d’un film, ce qui fait honneur en particulier au dessinateur. Dès la première page, le lecteur retrouve les textures qui lui sont si particulières, par exemple les rides et les plis sur la peau des visages, l’étoffe des vêtements, les formes irrégulières des végétaux, la qualité de certaines matières comme l’osier d’un fauteuil, le brillant d’un dallage fraîchement lavé, le métal d’un revolver, le bouton cranté d’un interrupteur, la mousse d’un shampoing, le reflet des vaguelettes sur la coque d’un yacht, etc. À l’évidence, ces deux créateurs nourrissent une vraie passion pour cet âge du cinéma et cela se voit à chaque planche. Outre les acteurs et le réalisateur aisément identifiables, le bureau du détective privé est impeccable jusque dans l’ombre des lamelles du store vénitien et la machine à écrire, Marilyn est à tomber par terre même si le dessinateur la fait malicieusement loucher dans une case, les sculptures sur le frontispice de l’hôpital sont plus vraies que nature, les visions de Los Angeles enchantent par leur horizon interminable, les jardins paysagers des villas font honneur aux jardiniers, etc. Le lecteur apprécie les détails comme les flasques d’alcool, ou la batte de baseball et son attache derrière le comptoir, prête à servir.


Le récit est construit sur un mystère : comment se fait-il que des acteurs décédés soient encore vivants ? Qu’est-ce que cela fait à leur esprit pour qu’ils confondent ainsi leur état civil réel et le rôle qui leur colle à peau ? Y a-t-il vraiment un coupable à découvrir ? Qui est le mystérieux S.J. ? La narration visuelle enchante le lecteur par sa capacité à capturer l’ambiance de films de l’époque, à la retranscrire avec justesse et sensibilité. Et à glisser des détails en loucedé, comme Jack en train de se soulager sur la grille d’entrée de The Castle. Le lecteur a bien pris note du sous-titre présent sur la couverture : Une comédie noire en Parodirama. Il savoure donc les évocations de la mythologie cinématographique pour ce qu’elles sont : le bureau du détective privé, le passage à tabac de Bogie en pleine rue, la sollicitude de Lauren Bacall (1924-2014) pour Bogie, la mise en scène d’Alfred Hitchcock pour recevoir à dîner chez lui, les facéties de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), la parodie d’affiche pour le film Les oiseaux (1963) avec Marilyn au lieu de Tippi Hedren (1930-). Le dessinateur se montre un metteur en scène rigoureux et inventif (montage et découpage compris) pour donner à voir chaque lieu, concevoir des prises de vue vivantes pour les dialogues, et inclure les références cinéphiliques de manière organique, laissant croire au lecteur qu’il les repère facilement, que ce soit l’interrogation récurrente sur la cigarette de Bogie ou le motel Bates.



Les auteurs affichent donc qu’il s’agit d’une parodie, qu’ils utilisent des acteurs célèbrent commençant à confondre leur rôle avec la réalité. Humphrey Bogart éprouve des difficultés à choisir entre Sam Spade (dans le Faucon maltais, 1941, réalisé par John Huston, 1906-1987) ou Philip Marlowe (dans Le grand sommeil, 1946, réalisé par Howard Hawks, 1896-1977). Sa voix intérieure est irrésistible dans la veine du détective privé qui en a vu d’autres, qui sait qu’il va dérouiller et qui sait encaisser, et qui se dit qu’il lui manque une pièce du puzzle pour que tout s’assemble. Marilyn est également formidable en ravissante idiote, tout en étant très consciente d’être contrainte à incarner l’image que tout le monde projette sur elle. Elle sait que Tout le monde l’aime, mais ils ont tous quelqu’un qu’ils aiment plus. Les auteurs jouent avec la notion de jouer un rôle, et comment ces acteurs se trouvent enfermés dans cette image, jusqu’à se prendre au jeu. Bogie énonce que : Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Karloff explique que les studios payent pour maintenir les grosses stars en vie, et que pour George Reeves ce furent les enfants. Plus tard, Bogie se sent comme s’il avait reçu un scénario différent de tout le monde autour de lui, mais à Hollywood ce n’est pas si rare que ça. La progression de l’enquête amène Bogie à rendre visite à Hitchcock, et se demander : Qu’est-ce qu’un réalisateur… sans scénariste ? En révélant le commanditaire du meurtre de Marilyn, les auteurs mettent en lumière une femme de l’ombre. Et enfin le secret est dévoilé concernant l’identité de la personne appelée S.J. Ce qui conduit le lecteur à aller se renseigner sur Irving Paul Lazar (1907-1993).


Est-ce que le lecteur entretient une affection particulière pour le cinéma américain des années 1940 et 1950 ? Si oui, il est aux anges. Le dessinateur fait revivre à la fois la mythologie d’une partie de ces films et quelques acteurs emblématiques, avec une vraie tendresse. Le scénariste concocte une intrigue à la fois sur le mode fantaisie, à la fois sur le mode métaphorique. Le point de départ est de savoir qui a tué Marilyn (Monroe, bien sûr), et l’enquête répond à cette question sur les deux plans, tout en jouant sur le fait que ces célébrités ont acquis le statut d’immortalité. Ensorcelant.