On ferait mieux de voyager avec un crotale plutôt qu’avec cette raclure.
Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) qui constitue la première partie du diptyque, et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.
À Anoki City une ville minière, en 1865, dans la seule maison en dur, Rose Prairie est venue passer un entretien d’embauche devant le riche propriétaire Joe Cusco. Il formule la dernière condition pour l’embauche : qu’elle se déshabille. Elle répond sèchement que c’est sans doute une pratique aussi banale que répandue, mais il y a d’autres femmes pour ce type de services, et elle n’est pas de ce genre-là. Il se lève de son bureau et regarde par la fenêtre en lui tournant le dos. Il reprend la parole : inutile qu’elle monte sur ses grands chevaux, et elle peut déposer sa valise, elle et lui savent qu’elle n’ira nulle part. Il continue : elle est comme toutes les autres, elle a dépensé ses derniers dollars pour venir à Anoki. Si elle sort de chez lui sans poste de gouvernante, dans trois jours au plus elle sera morte ou une fille à maison close. Elle fera pour une bouchée de pain ce qu’il lui demande aujourd’hui en échange d’une vie confortable. Il conclut : mais elle est libre, il ne la force pas. Les larmes aux yeux, elle cède à sa demande. Après avoir contemplé sa nudité, il ramasse sa robe et lui indique qu’elle peut se rhabiller. Il ajoute qu’il n’a pris aucun plaisir à ce petit jeu. Il s’explique : C’est juste que pour le rôle qu’il doit lui confier, il mise moins sur sa compétence que sur son désespoir.
Trois ans plus tard, retour au temps présent du récit et à une situation périlleuse : dans une route de montagne, après le passage d’un pont suspendu en bois par le corbillard, Rose Prairie vient de découvrir que la tête du croque-mort est mise à prix, et elle le tient en joue avec un fusil. Lin, blessée, est assise par terre, avec un revolver encore fumant dans la main. Elle explique à la jeune femme qu’on peut commettre un crime et ne pas être un criminel. Undertaker presse Prairie de baisser son arme à feu, Lin ajoute que s’il avait voulu les tuer, ce serait fait depuis longtemps. Jonas Crow résume la situation : la cavalerie va se pointer dans deux minutes et la cervelle de shérif ça les rend plutôt nerveux. Il lui propose qu’elle lui laisse planquer les carcasses de Bigby et de ses adjoints, qu’ils laissent passer les Yankees. Ces derniers se débrouilleront avec les enragés d’Anoki, et eux ils coupent le pont et ils filent vers la mine. Lin ajoute que ce n’est pas genre de Prairie de tirer comme ça sur un homme. La jeune femme prend sa décision : elle ne tirera pas sur Crow, mais ils attendent la cavalerie et elle leur dira la vérité. Celle-ci arrive à leur hauteur, le capitaine l’écoute et il prend sa décision. Il demande à l’Anglaise d’arrêter de le baratiner ou il la fait fusiller sur le champ. Il ne gobe pas ses sornettes : un shérif, trois adjoints morts, et un outlaw déguisé en croque-mort ! Il n’a jamais rien entendu d’aussi cinglé de toute sa vie.
Le lecteur découvre ou sait déjà que chaque récit prend la forme d’un diptyque : il va avoir le plaisir de lire la résolution de cette course-poursuite singulière. Des mineurs poursuivent un corbillard contenant le corps de leur patron qui a ingéré son or pour être enterré avec. Le croque-mort cache un secret sur son passé, et il est accompagné par Roser Praire la gouvernante de Joe Cusco, ainsi que sa cuisinière mademoiselle Lin. Il se trouve dans une position intenable : mis en joue par Rose, immobilisé alors que les mineurs se tiennent de l’autre côté du pont, et la cavalerie risquant d’être forte aise de mettre la main sur cet individu dont la tête est mise à prix. La complicité des deux auteurs rayonne dans chaque planche : une aventure dans le genre Western avec le sens du spectacle. Le lecteur sourit d’aise à chaque scène devant les conventions de genre bien nourries : la traversée à haut risque du pont en bois, l’embuscade avec les mineurs sur des rochers en hauteur, les fusillades, les magnifiques paysages grandioses, la progression éprouvante dans une zone désertique avec l’eau qui vient à manquer, les vautours qui tournoient, le passage à haut risque dans un défilé avec la haute probabilité de chutes de pierres, la ville fantôme, la mine désaffectée (mais pas hantée), la jeune femme au grand cœur, la folie engendrée par la soif de l’or… et des morts.
Cela se voit que les auteurs apprécient le genre Western, qu’ils en connaissent les conventions, qu’ils prennent soin de les mettre en scène dans les circonstances spécifiques de leur récit, pour éviter l’effet artifice superficiel en toc… et qu’ils ont assez confiance en eux et dans la solidité de leur récit pour glisser quelques moments iconiques, soit pour la dramatisation, soit pour un humour révérencieux. Impossible d’échapper au tir de revolver d’une précision surnaturelle, par exemple quand Jonas Crow réussit à couper la corde qui tient le pont en bois avec une balle bien placée, effectivement à quelques pas de distance seulement, les auteurs revenant ainsi dans le domaine du possible. Évidemment quelques individus consomment de l’alcool d’une qualité toute relative pour se donner du courage, et l’effet n’a rien de miraculeux, désinhibition et assoupissement, lors d’un passage où l’irresponsabilité du croque-mort manque de faire basculer son corbillard dans le vide. Veille nocturne du héros à tout épreuve capable de passer des jours sans dormir… sauf que non il s’endort et il se fait surprendre. Le coup du wagonnet dans la mine qui permet d’échapper aux poursuivants après une chute de plusieurs mètres… qui a des conséquences graves avec fractures multiples. Le lecteur remarque que les auteurs réutilisent le dispositif bien pratique des chevaux qui obéissent aux ordres de leur maître, pour une nouvelle échappée, comme dans le tome un. Il sourit, avec un sentiment passager de honte, quand le croque-mort attache un ennemi allongé au sol, pour le livrer aux vautours qui planent dans le ciel, une cruauté cohérente avec sa personnalité, tout en étant mise en œuvre surtout pour sa dimension spectaculaire.
La qualité de la narration visuelle va au-delà des moments spectaculaires. Cette seconde partie débute sur une séquence malaisante : l’humiliation de Rose Prairie dans sa chair et dans son esprit en l’obligeant à se mettre nue. Le lecteur assiste à cette scène sans ressentir de sentiment de voyeurisme car la mise en scène proscrit tout sensation de racolage gratuit aux frais de la victime, tout en transcrivant parfaitement le processus psychologique pour avilir cet être humain en lui faisant comprendre qu’elle fait preuve de pragmatisme certes, et surtout d’une forme de lâcheté en acceptant de renoncer ainsi à sa fierté. Autre moment présentant une direction d’acteurs d’une sensibilité remarquable : Rose explique à Jonas pour quelle raison elle ira jusqu’au bout de son engagement, c’est un moment crucial pour la solidité de l’intrigue, qui réussit grâce à la justesse du jeu d’actrice convainquant le lecteur de sa résolution inébranlable et de sa motivation. Le dessinateur impressionne tout autant par sa science de prises de vue dans des scènes complexes. Il rend parfaitement clair le positionnement des différentes factions lors de la confrontation entre la cavalerie et les mineurs, avec le corbillard pris au milieu. Autre séquence menée tout autant de main de maître pour suivre son déroulement : l’attaque de la ville fantôme et la fuite qui s’en suit. Ou encore ce moment où George Hill accepte de boire de la gnôle pour accomplir un acte qui va à l’encontre de ses valeurs morales.
Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir la deuxième partie de l’intrigue, à savoir si Crow, Prairie et Lin parviendront à mener à bien leur mission, ou peut-être changeront d’avis en cours de route, et le croque-mort repartira tout seul sur la route comme un pauvre cowboy solitaire (Ah non, c’est une chanson pour une autre série). La scène d’introduction attire également l’attention sur un thème présent tout du long, sous différente forme. En humiliant ainsi sa future employée, le riche propriétaire la contraint psychologiquement à admettre sa lâcheté, et à se soumettre à un individu capable de lui assurer un confort matériel. De manière symbolique, elle reconnaît sa supériorité à lui, sa domination sur ses conditions de vie à elle. Quelques pages plus loin, George Hill, un mineur bien sous tout rapport, comprend qu’il doit commettre un acte illégal, faire disparaître des cadavres et admettre ainsi qu’il est complice de la mort de militaires. Il se retrouve compromis dans un crime qu’il n’a pas commis. Plus tard, il se retrouve à consommer de l’alcool de mauvaise qualité, dans ce qui s’apparente à un rite de passage pour être accepté dans la communauté des autres mineurs. Une troisième fois, il devra passer outre ses valeurs et tuer un de ses compagnons. En filigrane, les auteurs filent cette thématique d’individus avec des valeurs morales contraints d’y renoncer sciemment, de s’acoquiner avec des individus habitués aux petits et aux grands arrangements avec les lois et avec la morale. Une forme de corruption en toute connaissance de cause, d’abandon de ses idéaux, de souillure d’individus purs, qui peut aussi se percevoir sous l’angle du péché d’orgueil, c’est-à-dire que Rose ou George ne sont pas tirés vers le bas, qu’ils sont contraints de reconnaître leur faillibilité, de devenir adulte en acceptant que les idéaux se brisent sur le principe de la réalité… mais pas tous.
Seconde moitié de la première aventure de ce nouveau personnage principal : le lecteur est sous le charme. Un western qui met en scène les conventions de genre attendues de manière organique et personnelle, un personnage principal original avec un passé trouble qui justifie des actions moralement réprouvables, des personnages secondaires attachants, et d’autres rôles bien développés. Une narration visuelle très bien construite que ce soit lors de mise en scène exigeante par l’ampleur de la distribution ou la configuration de l’environnement, par la direction d’acteurs capable d’une grande sensibilité pour les moments psychologiques délicats, avec quelques touches amusées. Le tout porté par une intrigue maligne et bien construite. Vivement le second diptyque.


































