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mardi 11 août 2026

Le vertige

Accepter de laisser partir. D’être simplement renvoyé à soi-même.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Frédéric Debomy pour le scénario et par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend vingt-neuf pages de bande dessinée. Debomy est un auteur de bande dessinée dont une avec Baudoin (Taches de Jazz, 2008), un auteur de plusieurs ouvrages sur la Birmanie, un journaliste pour Mediapart.


Frédéric Debomy se trouve en train de déjeuner chez Edmond. Il comprend qu’il est venu voir le bédéaste avec un scénario, et que ce dernier veut lui faire son portrait. Son interlocuteur répond qu’il n’a plus assez temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction. Frédéric ne sait pas s’il veut se mettre à nu. Pas seulement par pudeur : est-ce que tout livrer de lui permettrait vraiment de le connaître ? En imaginant qu’il confesse n’avoir pas toujours été à l’aise sexuellement : qu’est-ce que cela apprendrait à Edmond ? Ce dernier répond qu’il a raison, le nombril du journaliste ne l’intéresse pas, mais il y a en lui comme en chacun de l’universel. C’est ça un portrait. Frédéric lui demande : Est-ce qu’on doit penser que ce qui nous définit, c’est seulement ce qui relève de la vie personnelle ? Peut-être que pour parler de lui, on ferait aussi bien de reproduire l’un de ses articles. Baudoin acquiesce. Un article initialement publié sur le site de Mediapart publié le trois juin 2009 est repris intégralement, intitulé : L’engagement durable de Bouygues au Turkménistan. Il commence ainsi : Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française ?



Frédéric reconnaît que cela peut paraître prétentieux de prétendre parler de soi au travers d’un texte militant. Edmond lui demande : Pourquoi, pour que sa vie soit intéressante à ses yeux, il a fallu à Frédéric s’engager dans le militantisme ? Ça, c’est important pour Baudoin. Les auteurs reproduisent alors un autre article du journaliste : Zoya Phan est une jeune femme karen (l’une des minorités nationales de Birmanie). Fille d’un leader politique de l’Union nationale Karen (KNU), elle travaille aujourd’hui pour Burma Campaign UK qui soutient le mouvement démocratique birman au Royaume-Uni. Zoya est née dans l’État karen. Après l’attaque de son village par l’armée birmane, elle fuit vers la Thaïlande et atterrit dans un camp de réfugiés. Elle a raconté cela dans son livre Little Daughter. Zoya y décrit la vie difficile des Karen. Son éditeur voulait qu’elle centre son récit sur la seule dimension personnelle de cette histoire : elle s’est battue pour en élargir le champ. Frédéric fait remarquer qu’Edmond dit qu’il fait toujours un autoportrait en faisant un portrait, le bédéaste n’a donc pas besoin du journaliste, qu’est-ce qu’il cherche ? Edmond répond qu’il cherche ce qui dans l’autre est lui. Son interlocuteur lui dit que si Edmond est prêt à entendre une autre voix que la sienne, il peut lui dire quelque chose du regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même.


Voilà une œuvre singulière… celles de Baudoin, ne le sont-elles pas toutes ? Dès la seconde page, la forme de la bande dessinée est remise en question par l’inclusion de cet article du journaliste qui prend les deux tiers inférieurs de la seconde planche, avec un portrait en gros plan de son auteur, puis dans les deux tiers de la troisième planche, avec un autre portrait singulier dudit auteur. Le lecteur tourne la page et découvre un entrefilet reproduit également, occupant un quart de la page avec un portrait en plan américain de Zoya Phan, un mégaphone à la main. La tête de Baudoin apparaît encore de dos dans la première case de la cinquième planche, puis plus du tout pour le reste de l’ouvrage. Ayant établi sa profession de journaliste, ainsi que la nature de ses écrits par deux articles, Frédéric évoque ensuite différentes phases de vie essentiellement au travers de ses relations avec les autres, en particulier des femmes. Il commence par une discussion avec Rachel, tous les deux assis sur un banc, lui déprimé elle désemparée, puis sa rencontre en 2001 avec Nadia au New Morning, avec sa cousine Marion, évoquant plusieurs moments avec elles sans s’astreindre à l’ordre chronologique. Il raconte avec plus de détails un autre moment marquant dans sa vie : l’enterrement de son grand-père en 2009.



Le lecteur comprend que les deux auteurs ont construit une forme de portrait sur mesure pour son sujet, à la fois à partir des moments choisis par Frédéric lui-même pour leurs caractéristiques qui permettent de dresser son portrait, à la fois par la forme visuelle toujours aussi libre et sophistiquée du bédéaste. En effet dès la première page, le journaliste indique qu’il avait comme projet comme une fiction, ce que l’autre refuse. Puis il renverse pour partie la proposition en rappelant que pour Baudoin tout portrait constitue un autoportrait. Le lecteur se rend vite compte que le journaliste structure son portrait comme il l‘entend, et que l’artiste le restitue visuellement avec sa propre personnalité. Le lecteur peut le constater à chaque page. Pour commencer deux cases de la largeur de la page, les deux personnages attablés, Debomy face au lecteur, Baudoin de dos, ce qui établit clairement le centre d’intérêt du récit. Puis l’intégration in extenso d’un article de presse en petit caractère dans une police informatisée qui tranche avec l’écriture manuscrite de l’artiste. En outre, le lecteur remarque que la barbe du journaliste est constituée de petites silhouettes en fil de fer. En page sept, une grande case qui occupe les trois cinquièmes inférieurs de la planche, muette, deux personnes assises sur banc l’une penchée en avant dont la posture exprime une détresse émotionnelle, la seconde avec juste une main posée dans son dos dans un geste très parlant de réconfort. Puis la page suivante, une case avec le même banc vide, un écho de la case dans la page précédente. Par la suite, l’amateur de Baudoin retrouve toute sa liberté visuelle : une falaise qui se fond en une chevelure, des compositions expressionnistes, deux pages de dessins au crayon, des paragraphes de texte accompagnant une ou deux illustrations, etc.


S’il s’agit de son premier contact avec l’art de ce bédéaste, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé : des traits de pinceaux un peu épais et irréguliers, des visages parfois un peu déformés, des bâtiments qui peuvent être de guingois, des formes noires irrégulières et massives aux bords parfois estompés dans un effet expressionniste, des zones de texte qui peuvent devenir massives, une focalisation sur certains visages, des pages consacrées à un seul dessin, un très gros plan sur un unique visage. Paradoxalement, il éprouve la sensation d’absorber également de nombreuses informations visuelles. Certaines très concrètes comme les bouteilles et les assiettes sur la table, la forme du banc dans le parc, des façades à Venise, des ustensiles dans la cuisine de Rachel & Frédéric, etc. À d’autres moments des impressions et des sensations : des silhouettes de musiciens de jazz dans une sorte de croquis, la silhouette d’un chien qui donne à la fois l’impression d’avoir une jambe de trop à la fois d’être incroyablement vivant, la communion émotionnelle lors de la cérémonie funèbre dans l’église, des souvenirs fragiles parce que dessinés au crayon. Et ces visages si uniques et universels, si personnels et si parlants.



Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se retrouve fasciné par le tout plus grand que la somme des parties. Le journaliste joue le jeu : il se raconte de manière personnelle pour que le bédéaste brosse son portrait. Il mène la danse avec son choix de moments : des instants de relation avec une femme, l’enterrement de son grand-père et la dignité de sa grand-mère. De son côté, l’artiste donne à voir ces instants avec son propre langage pictural qui n’appartient qu’à lui, qui lui est absolument personnel, chaque dessin constituant une interprétation. Debomy se définit d’abord par son journalisme engagé, puis des relations amoureuses. Son personnage dit à sa compagne qu’il a l’impression qu’ils se construisent ensemble. Il évoque ensuite sa façon de vivre et de ressentir la mise en scène propre à un enterrement : Est-ce que l’émotion qu’il ressent est liée à la dimension de la mise en scène de la cérémonie ? Quelle est la part qui revient vraiment au fait d’avoir perdu son grand-père ? Une émotion convenue ? Sa cousine Marion lui fait observer que c’est normal qu’il ne ressente rien, il s’est toujours tenu à l’écart. Il s’interroge ensuite sur sa capacité à se comprendre lui-même, à ce qu’il peut avoir à dire. Pour terminer par un hommage à sa grand-mère et sa compagne Rachel. Le lecteur ressent toute la sincérité et l’empathie de Baudoin dans ses dessins, l’extraordinaire cohérence émotionnelle de ce qu’il raconte en image, comme si cette bande dessinée était le fruit d’un unique créateur. Nul doute que la réalisation de cette bande dessinée a été le fruit d’un processus d’échanges et de discussions entre les deux, occasionnant un dialogue fonctionnant sur l’empathie et la sympathie, un échange aboutissant en effet à un portrait singulier, et un autoportrait en creux.


Les collaborations de Baudoin s’avèrent toujours incroyables. Il y conserve toute sa personnalité qui s’exprime dans la narration visuelle, et dans le même celle du co-auteur s’exprime à égalité, avec la même profondeur. Partant d’un objectif commun, faire le portrait du journaliste, les deux auteurs réalisent une œuvre qui l’atteint, qui met en lumière toute la singularité de sa personnalité, sachant communiquer son essence humaine, ce que l’expérience de la vie peut avoir d’universel. À la fin de la dernière planche, le lecteur quitte deux créateurs avec lesquels il est devenu intime.



lundi 10 août 2026

Undertaker T04 L'ombre d'Hippocrate

Quint préfère les otages à la confiance.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 3 - L'Ogre de Sutter Camp (2017) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit de la première partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Sutter Camp en 1864, un camp militaire de campagne, avec ses tentes, ses soldats… Et ses blessés. Dans l’une des tentes, une dizaine de soldats regardent en direction de l’unique maison en bois, très affectés par les cris qui s’en élèvent. L’un d’eux, le bras en écharpe, s’indigne avec véhémence : ils ne peuvent pas laisser ce répugnant individu continuer, ils sont des soldats ! L’un d’entre eux se lève, sort et marche d’un pas décidé vers la maison, s’aidant d’une cane de fortune, alors que les cris continuent de se faire entendre. Il appelle d’une voix forte le responsable : Quint ! Ce dernier sort sur le perron accompagné par son marabout apprivoisé Barks. Alors qu’il est sous la menace du revolver du lieutenant Lance Strikland, il se met à parler d’une voix calme et enjouée. Il constate que tout ça dépasse un peu le lieutenant, et il lui explique qu’il avance dans ses recherches, ce qu’il trouve aujourd’hui sauvera son vis-à-vis demain. Bien sûr, les cris d’une femme, c’est toujours difficile à supporter, eh bien, Strikland n’a qu’à se dire que c’est une sudiste. Il conclut : si le lieutenant le tue, elle meurt et avec elle, tous les petits camarades soldats qui ne bénéficieront plus de ses talents. Et puis sans lui, Strikland perdra sa jambe au mieux. Au pire… Quint rentre tranquillement dans la maison, la femme hurle de le tuer, les cris reprennent, Strikland s’éloigne.



Quelques années plus tard, au temps présent du récit, Jonas Crow est en train de creuser une tombe en pleine forêt, pour le colonel Charley Warwick. Madame Lin s’en étonne : il a fait mourir le colonel avec désespoir, et maintenant il creuse sa tombe, elle ne comprend pas. Il répond en lui demandant si elle a déjà vu un clébard avec bout de cadavre de son copain dans la gueule Elle répond que non, et il rétorque que c’est pour ça qu’elle ne comprend pas. Il lui tend une liasse de billets, qu’il a trouvée sur le cadavre : elle a fait sa part de boulot, c’est pour elle. Elle prend la liasse et la range dans sa veste, en ajoutant que le travail n’est pas fini du tout : il le sera quand Quint sera mort et Miss Rose libre. Il estime qu’il devait essayer de l’éloigner, il lui demande de seller un cheval, car le corbillard les ralentirait, et qu’ils risquent de recroiser les marshals. Elle répond que ce n’est pas le vrai danger : le vrai risque quand on chasse un monstre, c’est de devenir comme lui. Plus loin, Jeronimus Quint fait tranquillement avancer sa cariole sur un chemin de terre, alors que Rose Prairie se tord de douleur à l’arrière, allongée à même le sol. Il lui tend une bouteille de sa panacée pour calmer la douleur. Elle lui demande s’il l’opérera. Il répond que oui… ou qu’il la découpera morceau par morceau.


Les auteurs jouent habilement avec le fait que le lecteur n’est pas encore complètement sûr que les éléments récurrents de la série soient figés, en particulier la distribution des personnages, mis à part celui qui donne son nom au titre de la série. Du coup il ne peut pas tenir pour acquis la survie des autres. Il s’inquiète bien sûr pour Rose Prairie qui joue le rôle de faible femme, victime et d’otage enlevée par le méchant. D’un côté, le lecteur se dit que ce dispositif narratif relève du cliché assignant le rôle de demoiselle en détresse à la gent féminine, et de sauveur à l’homme. De l’autre côté, Miss Lin sait manier le fusil et sait se faire obéir dudit homme quand elle le veut. En outre, le premier cycle a établi que la vie de Jonas Crow lui a appris à survivre dans des circonstances périlleuses face à des dangers physiques, ce qui n’est pas le cas de Miss Prairie, et elle a fait preuve d’autres formes de ressources. Dans le même ordre d’idées, la course-poursuite continue entre Crow et Quint d’un côté, et la menace des marshals en chasse pour capturer Crow en arrière-plan, selon la même dynamique que celle du premier cycle. Toutefois la mécanique du récit présente assez de différences significatives pour éviter la sensation de copier-coller. En revanche, Quint lui-même fait observer à Crow qu’il y a une répétition dans le fait que le second se retrouve à la merci du premier, ainsi que Rose.



Dans ces situations récurrentes, le lecteur se retrouve fasciné par le docteur Jeronimus Quint, quasiment sous son emprise, à l’instar des personnages. Il se retrouve impressionné par cet homme à la forte stature, au solide appétit quelles que soient les circonstances (y compris avec un individu allongé sur la même table et un couteau dans le ventre), son calme en toutes circonstances y compris quand il est sous la menace d’un revolver tenu par quelqu’un qui sait s’en servir, et souvent le sourire aux lèvres. Il dort paisiblement même en étant à la merci d’une captive. Et il sourit pratiquement tout le temps, semblant apprécier la vie et ses circonstances, et le pouvoir qu’il exerce sur ses prochains. Le dessinateur sait en faire un individu formidable avec ses chemises blanches, son nœud papillon, son gilet, sa barbe rousse, et son sourire si naturel, lui donnant un air débonnaire, quelle que soit l’horreur qu’il est en train de commettre, quelle que soit la forme que prend son sadisme et sa cruauté. Il apparaît comme une force de la nature : un être solide, dont le comportement présente une cohérence sans faille, avec des gestes assurés et posés… et parfois très vifs, ce que les dessins montrent très bien et de manière plausible et convaincante. Par comparaison, le lecteur voit Jonas Crow s’agiter en proie à ses émotions, sembler faible et cruel à sa manière, pas du tout à son avantage. En effet, Rose Prairie se retrouve cantonnée au rôle de demoiselle en détresse, et là aussi les dessins convainquent le lecteur de ce comportement : une jeune femme solide et résolue, ne faisant pas la fois face à la violence physique et la manipulation psychologique. À son grand plaisir, le rôle de Miss Lin évolue et là encore le dessinateur sait montrer ces aspects de sa personnalité, que ce soit en tenant tête à Jonas Crow, ou en faisant face à elle seule aux marshals, des moments apportant une grande satisfaction.


Après trois tomes, la qualité de la narration visuelle est devenue implicite pour le lecteur, au point qu’elle pourrait en devenir invisible. Ce qui est normal d’un côté, qu’elle s’efface au profit de la narration, et en même temps un phénomène d’invisibilisation de l’artiste. Alors que ce dernier trouve à chaque fois l’équilibre parfait dans ses compositions pour donner à voir les conventions visuelles du western, et leur apporter des éléments spécifiques au récit, pour éviter les clichés. La première illustration s’étend sur une double page établissant le lieu : le campement militaire fait de tentes : une vue épatante en élévation avec une dimension panoramique sur la gauche pour donner une idée du nombre de tentes, et la maison dont le porche est éclairé à droite. Régulièrement le lecteur sent sa vitesse de lecture ralentir insensiblement devant une image qui mérite plus d’attention : trois maisons au bord d’une rivière vues depuis un point en hauteur, un bateau avec une roue à aube naviguant entre deux falaises couvertes de mousse d’un vert inattendu, un dessin en ombre chinoise montrant les débris s’éparpiller dans l’eau en vue de dessous, le cheval de Jonas Crow se cabrant effrayé par un coup de fusil, une simple attelle sommaire à un poignet, l’affrontement retour entre le vautour Jed et le marabout Barks, etc. Les séquences découpées en plusieurs cases coulent de source, avec également de très beaux effets émotionnels ou d’action.



Quoi qu’il en soit, le lecteur est pris par le suspense et il s’inquiète de savoir ce que lui réserve ce tome, les souffrances qui attendent les héros face à ce monstre si sûr de lui, et à juste titre. Outre cette intrigue irrésistible, il voit à plusieurs reprises que se pose un dilemme moral pas si basique que ça. Les tortures infligées par Quint sur ses cobayes non consentants sont inexcusables, et le place clairement dans le camp des méchants. Toutefois le comportement même de Jonas Crow qui utilise ses armes à feu avec libéralité et des conséquences allant de blessures bénignes à des blessures graves et incapacitantes, finit par faire dire à Lin que Crow blesse de nombreuses personnes et ne soigne personne, alors que Quint en sauve neuf et tue la dixième. Quint lui-même utilise cet argument avec une conviction qui finit par faire douter, à faire relativiser ses crimes. Dérageant. L’autre trame narrative réside dans les caractères des personnages. Le lecteur en apprend plus sur Jonas Crow, sur Rose Prairie et sur Miss Lin : il apprend à mieux les connaître, et cela change le jugement qu’il porte sur eux, sur leurs actes et sur leurs motivations. Les auteurs mettent les actes au regard de l’intentionnalité des personnages et de leurs valeurs, établissant ainsi un contrepoint à l’aspect purement factuel des exactions de Quint comparées à celles de Crow.


Bien sûr, les auteurs se montrent des conteurs hors pair, tant sur la structure de l’intrigue que sur l’excellence de la narration graphique. Le lecteur dévore ce récit, un plaisir de haute qualité au premier degré. L’amateur de Western se trouve fort aise de voir son avis conforté sur la maîtrise des conventions de ce genre par ces deux créateurs. Le lecteur se trouve déstabilisé par la question morale qui court tout le long de ce deuxième diptyque, sur le pouvoir du médecin de donner la vie, ou au moins de sauver des vies, opposé à celui de donner la mort qu’il pourrait également utiliser, ne serait-ce le serment d’Hippocrate qu’il a prêté. Cela conduit le lecteur à s’interroger sur le besoin de serments de ce type dans d’autres domaines d’activité, par exemple ceux qui ont un impact significatif et destructeur sur la planète et l’environnement.



jeudi 6 août 2026

Léonard T57 Génialement vôtre

Il dit comme ça qu’en chaque génie, il y a un imbécile qui sommeille !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 56 - Éclair de génie (2025), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2026. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt gags d'une à six pages, pour un total de quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


L’essayer c’est l’adopter, six pages : la petite famille est réunie dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Un robot ayant revêtu une toque et tablier blanc finit de préparer des pancakes devant les fourneaux puis il les amène à table où la gouvernante Mathurine remercie Léonard de lui avoir offert Crêpeshow 2.0 pour la Sainte-Bonniche, dame patronnesse des femmes de ménage. Il lui répond de remercier plutôt sa petite Mozzarella, cette petite féministe en herbe l’a tanné des semaines durant pour qu’il mette au point ce robot à l’attention de la gouvernante. La petite fille ajoute en partant : Les robots aux fourneaux, les femmes au bistrot ! Léonard la salue en la regardant partir, puis il se précipite pour monter les marches quatre à quatre, taper à pied joint dans la porte de la chambre et hurler : Debout disciple !!!! Ce dernier lui montre du doigt le panneau qu’il a accroché au-dessus de son lit : En grève ! Puis il s’explique : Le SDSSJ, le syndicat des disciples servant la science dans la joie (dont il est le seul et unique membre), a décidé d’entamer une grève sauvage à durée Il-li-mi-té ! Léonard sort son tromblon de sa barbe et explose le panneau, ce qui occasionne de sérieux dommages corporels au disciple. Puis il lui annonce l’objectif du jour : Mozzarella est à l’école et comme c’est le jour de son anniversaire, ils vont en profiter pour lui préparer une surprise !



Grand corps cramable, une page : Basile est dans un lit d’hôpital, littéralement entouré de bandelettes, et en train d’être ausculté par un médecin. Léonard entre dans la chambre d’hôpital, portant un paquet recouvert d’un tissu. Il enjoint Disciple de se réjouir, son petit accident de travail d’hier ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir dont ils riront tous deux d’ici quelques années. Souffrant, Basile répond qu’avec le corps brûlé au troisième degré, il n’est pas sûr de pouvoir se réjouir avant un bon bout de temps. Léonard admet que sa friteuse XXL pour foires et restaurants de collectivité présentait encore quelques menus désagréments… Aussi a-t-il inventé la friteuse sans huile ! C’est le taux de cholestérol de disciple qui va lui dire merci ! Il demande au docteur d’aller chercher quelques pommes de terre et il en révèlera le grand secret ! Cette friteuse, en réalité, fonctionne à l’air chaud ! L’intérieur est composé d’une cuve spéciale qui permet à l’air chaud de tourbillonner à la vitesse de 700km/h afin de créer une cuisson homogène. Elle donne des frites croustillantes, légères, avec un goût inaltéré ! Démonstration !


C’est toujours un plaisir que de retrouver ces personnages, au caractère si expressif. Bien sûr, Léonard se tape la part du lion : son allure immédiatement identifiable, avec sa robe violette, sa longue barbe blanche, ses sourcils assortis, et ses expressions de visage qui indiquent bien que ce pauvre disciple va encore trinquer. Dès la première page, un regard caméra avec les sourcils en V et un regard mauvais. Tout naturellement, le lecteur guette ces changements d’état d’esprit : les sourcils levés et la posture arquée pour l’étonnement qui dépasse l’entendement, le sourire du plaisir de trouver une idée (de génie), le chapeau qui se soulève au-dessus de la tête du fait de l’excitation, et très régulièrement le regard énervé dirigé contre son disciple. Le registre émotionnel de celui-ci offre une palette plus large. Bien sûr lui aussi est sujet à la colère, en partie contre les injustices auxquelles il est soumis, la peur parfois, mais aussi une joie d’enfant avec un visage irrésistible, le regard vide qu’il sait si bien faire, ou encore ces vives réactions à la douleur dont les occasions ne manquent pas. Toute la galerie de personnages présente cette vie émotionnelle si parlante et engageante pour tous les lecteurs, aussi bien les jeunes que les adultes : Mozzarella et ses réactions directes, les frères Schippatore et leur fausse rouerie, le flegme de Raoul Chatigré (mais au fait où est Bernadette ?), la placidité de Mathurine, etc.



Outre son attachement aux personnages, le lecteur vient pour sa dose de rire, en sachant que ses sources seront protéiformes. Il s’amuse des mimiques très réussies des personnages, et de leur comportement avec les exagérations attendues. Comme à leur habitude, le duo de créateurs ne fait pas semblant de martyriser le disciple : un choix qu’ils assument, celui d’une violence parodique et irréelle à des fins comiques. Cela commence avec les morceaux du panonceau indiquant En grève, qui sont fichés dans la tête du disciple, ses bras, son torse, avec Léonard lui enjoignant de se recoudre lui-même. Par la suite, viennent les blessures habituelles en bricolant avec des instruments contondants et tranchants, ou même en allant chercher des matériaux hétéroclites. Dès la troisième planche il est écrasé par une enclume XXL, inventé par le génie spécialement pour lui. Sur la même planche, sa tête a été carbonisée et transformée en passoire suite à une décharge de tromblon tirée à bout portant. Et il est aplati comme une crêpe par un rouleau compresseur qui lui passe sur le corps. Cette violence est rendue comique par sa démesure, par l’absence de toute séquelle chez le disciple, tant physique que psychologique, et par ce qu’elle dit sur l’emportement colérique de Léonard. En fait, les actes de violence qui peinent le plus le lecteur sont le coup de tromblon déchiquetant l’oreiller du disciple, et le sommeil de ce dernier réduit à néant par la succession de réveil imposés par les prières des vigiles, des laudes, de la prime, de la tierce, de la sexte, des vêpres et de la none. Ses poches violacées sous les yeux constituent un triste spectacle.


Comme dans tous les tomes, le scénariste s’en donne à cœur joie avec des inventions allant de l’éphéméride avec sa blague quotidienne au réchauffement climatique, en passant par la friteuse Air Fryer. Il sait varier les localisations : la maison de Léonard bien sûr, de la cuisine à la chambre de Basile en passant par l’atelier, le chemin pour revenir de l’école où va Mozzarella, d’autres rues de la ville alors que Anastasio & Atanasio Schippatore exercent le métier de ferrailleur à leur manière et récupèrent tout le métal qui traîne ou pas, le hangar et le toit de la demeure de Léonard, un cabinet de psychanalyste, un abbaye construite de la main de Basile en un temps record (moyennant quelques blessures), une plage pleine de déchets (sans même parler des touristes), un champ de bataille, et même le grenier de la demeure de Léonard. Comme d’habitude également, il y a ces détails visuels irrésistibles dans les cases, et même en dehors. Chaque récit se termine avec Raoul Chatigré faisant le pitre en dessous de la dernière case en bas à droite. D’ailleurs, le lecteur guette également chacune de ses apparitions dans un gag, et ses remarques taquines ou sarcastiques, écrites dans une taille de police un peu plus petite. Il regarde attentivement chaque case, car l’artiste apporte parfois un petit plus discret, ce dès la première page avec les portraits accroché sur le mur de l’escalier, où le lecteur identifie Tryphon Tournesol et Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac.



Le scénariste s’amuse également à choisir des inventions improbables majoritairement anachroniques, et certainement pas imputables à Léonard de Vinci (1452-1519). Pour chaque gag, il concocte une véritable histoire, plutôt qu’une succession de vignettes cocasses. Selon l’intrigue, l’invention sert l’intrigue comme le rouleau compresseur ou les pétards. Ou bien il peut s’agir de la déclinaison d’une invention revenant chroniquement comme un robot spécialisé : le robot Crêpeshow 2.0, un robot pour éplucher les oignons, ou encore un robot nettoyeur de plage. Le scénariste choisit également des inventions dans l’air du temps dont le décalage temporel renvoie une forme de commentaire. Par exemple, Léonard est très content de lui d’avoir pensé à inventer un appareil de cuisson permettant de faire des frites sans huile (un Air Fryer), le résultat est catastrophique parce que trop performant, ce qui renvoie l’appareil à la condition de gadget à la mode. Il s’amuse avec le clonage le temps d’une page. Mozzarella lui fait la leçon sur l’usage systématique de la voiture (la Léomobile), y compris sur des trajets courts, lui faisant remarquer que : Le progrès, ce n’est pas toujours pour le mieux. Zidrou s’amuse aussi à tourner en dérision le génie de Léonard, que ce soit quand il ne se rappelle plus quelle invention il était en train de réaliser, ou qu’un appareil lui révèle qu’il a le plus bas QI de la maisonnée devant les autres, ou encore ce cimetière des inventions ratées.


Mais comment font-ils ? Chaque album de ce duo, Turk & Zidrou, est une vraie perle. La qualité des dessins se maintient à son haut niveau : l’expressivité des personnages, leur comique de gestes et de postures, le rythme impeccable de la mise en scène, la diversité des lieux, le souci du détail, les petits plus visuels apparaissant régulièrement, etc. Avec ce onzième album, les gags sont devenus tellement naturels, que le lecteur novice pourrait croire que le scénariste est le co-créateur de la série. Merveilleux.



mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mardi 4 août 2026

La sorcière de Londres

L’originalité de son écriture


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Nina Six pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il compte cent quatre-vingt-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page retraçant les différentes phases de la vie de Stella Benson (1892-1933), écrivaine, poétesse et militante féministe anglaise : son enfance durant laquelle elle écrit des journaux intimes, sa santé fragile, des hallucinations visuelles et de fortes douleurs à l’utérus alors que la première guerre mondiale éclate, son voyage aux États-Unis, son amitié avec Virginia Woolf (1882-1941) et Katherine Mansfield (1888-1923), son mariage de circonstance et son œuvre. L’autrice termine en explicitant son intention.


À Londres en mai 1918, dans un faubourg, au sein d’une petite maison de ville, Stella Benson est couchée dans son lit en train d’écrire dans son journal intime. Elle consigne qu’elle connait chaque recoin de la nuit, nuit, ses formes, ses odeurs, ses sons… Parfois elle… Elle souhaiterait ne pas être une femme. Si les hommes souffraient d’une telle douleur, le monde n’aurait jamais gardé le secret. Ils en auraient discuté pendant des jours, dans leurs clubs. Aussi les médecins auraient trouvé un remède. Quelqu’un frappe à la porte de sa chambre, elle indique qu’elle peut entrer. Sa logeuse Miss Oneleg pénètre avec une lettre dans la main. Stella demande de la lui lire car elle est indisposée. Il s’agit d’une lettre de sa mère. Cette dernière demande à sa fille si elle a rencontré le fils de John Haring, car il lui a dit être sans nouvelle de Stella. Elle lui demande également si elle souhaite finir vieille fille, car elle semble bien partie pour. Elle continue : À quoi occupe-t-elle ses jours, si ce n’est à trouver un mari ? Elle conclut en informant sa fille que dorénavant cette dernière paiera son loyer elle-même, ainsi elle agira comme un homme jusqu’au bout. Miss Oneleg constate que la lecture de la lettre a fait passer les douleurs de Stella, en ajoutant qu’elle devra quand même lui payer le loyer.



Ayant retrouvé de l’allant, Stella sort à l’extérieur accompagnée par son chien David. Elle a pris soin d’emmener son journal, dans lequel elle écrit un poème, qui raconte l’amitié entre une femme et son chien. Elle se hâte car Miss Oneleg l’a appelée pour le brunch. Une fois à l’intérieur, elle déguste le pain grillé, sans marmelade à cause de la pénurie. Elle et sa logeuse échangent quelques mots, Stella indiquant que le mariage ne l’intéresse pas, qu’elle est née pour être une femme de lettres solitaire. Ajoutant que le pragmatisme ne lui sied guère. Enfin, elle se rappelle qu’elle doit absolument envoyer ses poèmes à son éditeur, sinon il va finir par rompre son contrat, et elle n’aurait vraiment plus un sou. Elle monte rapidement dans sa chambre, David la devançant aisément. Elle se met à sa table de travail et finit son poème qu’elle lit à son chien. Enfin, elle emballe vingt de ses poèmes pour pouvoir les poster, elle s’habille et elle se dirige vers le cœur de Londres, suivie de David. Elle parvient à la poste, et constate que la guerre n’a pas rendue plus aimable la préposée. Puis elle se rend dans son salon de thé préféré pour se restaurer.


Une couverture fort sympathique, avec une jeune femme perchée sur les branches d’un arbre dénudé et Big Ben en arrière-plan, un titre qui annonce une histoire de sorcière. Oui, alors non, rien de tout ça, enfin si… mais ça n’a rien à voir. Peut-être que le lecteur aura eu la curiosité de lire le texte de la quatrième de couverture : il y découvre qu’il s’agit de la biographie d’une écrivaine, sur une période très précise, celle où elle a écrit un de ses romans. L’autrice raconte la vie de Stella Benson (1892-1933) quand elle a écrit Living alone, paru en 1919, traduit en français par La vie seule, paru en 2020. Les images apparaissent d’abord un peu chargées sur la première page : trois cases représentant des vues de différents quartiers de Londres, avec un hachurage court un peu pesant, et quelques nuances de mauve assombrissant les formes des bâtiments. Puis elles deviennent agréables et aériennes, et conservent ces qualités tout du long. L’artiste détoure les contours avec un trait assez fin, qui diminue d’épaisseur après quelques pages jusqu’à en devenir cassant, avec régulièrement une légère irrégularité comme tremblante apportant une sorte de fragilité aux personnages, et une sensation d’avoir été délicatement croqués sur le vif par la dessinatrice. Par moment ce degré de simplification confère une sensation de naïveté ou de regard enfantin, à d’autres moments les cases regorgent de détails.



Parfois l’artiste parvient à approcher la grâce élégante de Jacques Sempé (1932-2022) : des dessins aériens et légers, une forme de délicatesse ou de fragilité de la condition humaine, intégrant une fibre poétique, qui sert parfaitement le dispositif narratif spécifique à cette évocation biographique. L’autrice évoque à la fois de la vie de l’écrivaine et son roman qu’elle est en train d’écrire. Dans les premiers va-et-vient, la distinction entre le monde réel de 1918 et la fiction apparaît de manière visuelle : monde un peu moins tangible pour le réel, plus tangible pour le monde imaginaire, palette de couleurs plus limitée pour la réalité, plus colorée pour la fiction. Au fur et à mesure que les deux récits progressent de concert, la réalité avec un peu d’avance sur la fiction qu’elle nourrit, les couleurs de la seconde infusent dans la première, avec une forme diffuse de rétroaction. Le charme de la narration visuelle opère en quelques planches : le détachement du pragmatisme de Stella, le petit caractère de Sarah, les décors qui sont bien présents emmenant le lecteur dans des endroits variés. Pour ces derniers, le glissement généré par les caractéristiques des dessins fonctionne à plein : des rues de Londres vues avec la sensibilité de Stella Benson à celles vues par la sensibilité de Sarah Brown, de la maison de Miss Oneleg à celle de Watkins, du bureau de poste au bureau administratif. Etc. En outre, le récit emmène le lecteur en promenade dans le jardin d’un vicaire pour aiguiser la lame d’un sarcloir, dans le jardin de la maison Vivre Seule avec ses boutons d’or et ses lucioles, dans la crypte d’une église pendant un bombardement, dans une agence de voyages, à bord d’un paquebot à bronzer sur le pont à côté de la piscine en buvant des cocktails Mary Pickford (6 cl de rhum blanc, 1 cl de marasquin, 
6 cl de jus d'ananas, 1 cl de sirop de grenadine), dans le ciel de Londres pendant un bombardement pour assister au duel de deux sorcières, dans le potager des elfes de la forêt, etc.


Le lecteur découvre ainsi quelques mois dans la vie de l’écrivaine, et les liens étroits que la bédéaste établit entre sa vie et son œuvre, de manière directe ou de manière indirecte. Stella Benson décide de se rendre aux États-Unis et l’héroïne de son roman en fera de même. La première a opté pour une vie de femme seule, et la seconde aussi. La première travaille une semaine dans le jardin du vicaire avec succès, et la seconde une nuit dans le potager des elfes de la forêt d’où elle en conclut qu’elle est nulle et que ce fut une triste journée pour son estime de soi. En revanche Sarah ne semble pas avoir de problèmes dans sa relation avec sa mère, et elle n’échange pas avec d’autres écrivains sur son métier. De la dualité du récit, de ses deux fils narratifs, émerge le portrait d’une jeune écrivaine, certains des mécanismes de son processus créatif, certaines de ses convictions et de ses idées. En ayant décidé de vivre seule, elle opte pour une vie socialement non-conformiste, ce que sa mère lui rappelle dans chacune de ses missives en lui demandant quand elle compte se marier. Elle fait l’expérience de l’entraide entre femmes : sa logeuse, une ancienne camarade de classe. Elle fait également l’expérience de la liberté en particulier sur le paquebot transatlantique, et aussi en louant une chambre chez un écrivain à New York. En mettant en lumière comment l’écrivaine transpose certaines de ses expériences à son personnage dans son roman, la bédéaste montre en quoi ledit livre peut-être perçu comme féministe.



Toujours en se montrant légère et naturelle, la bédéaste inclut de nombreuses réflexions de la romancière, lors de conversations organiques entre des personnages de nature différente. Pour un lecteur contemporain, les composantes féministes apparaissent évidentes : une remarque en passant sur les serviettes hygiéniques jetables, une autre sur le consentement (Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non !), sans parler de la manière qu’ont les hommes de la tripoter, ce qu’elle ne supporte pas. À la lumière de ses réflexions, la métaphore de la pension Vivre seule devient une évidence, celle d’un féminisme. Le lecteur lit alors différemment les réflexions de Watkins sur les chambres qu’elle propose : Enfin, aucun frais, ni loyer n’est dû. […] Généralement, les gens s’accommodent du bien mais c’est cette dernière close qui coince. Les Londoniennes sont frileuses à l’idée d’occuper un logement sans loyer. Que pourrait-elle cacher ? Du bonheur ? De la liberté ? Autant de questions qui s’applique au féminisme. Les réflexions de l’écrivaine abordent d’autres sujets, à commencer par son métier. En parlant avec William ou avec l’écrivain Winston Churchill (oui, le même nom), elle observe que : Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais vu quelque chose que ça n’existe pas, Winston Churchill lui rappelle que le monde n’existe pas qu’à travers ses yeux et son esprit à elle. Elle dit explicitement que tous ses secrets sont dans ses livres, ce que la bédéaste met en œuvre au pied de la lettre. Elle aborde également la guerre qui fait rage, en constatant qu’elle n’y comprend rien : Toutes ces maisons détruites… rien d’international n’a lieu dans ces maisons… On ne se sent jamais instruit par une bombe qui tombe dans son salon.


Finalement, cette histoire se révèle être autre chose qu’une fiction sur une sorcière. Il s’agit d’une biographie se focalisant sur une phase de la vie de l’écrivaine Stella Benson, en 1918, alors qu’elle écrit son roman Vivre seule. La bédéaste réalise des planches légères et aériennes, très agréables à l’œil dont le charme séduit rapidement le lecteur. Elle sait évoquer la vie de la romancière, montrer comment ses expériences nourrissent son livre, d’où proviennent l’enchantement et la magie de la sorcière Watkins et son balai Harold. Elle montre comment le chien David constitue l’élément commun des deux. Enchanteur.



lundi 3 août 2026

Le crime qui est le tien

Les morts sont toujours les plus forts.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Philippe Bertet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dubbo City Nouvelle-Galles du Sud. Qui aurait l’idée de venir s’enterrer dans un trou pareil ? À part Ikke Hopper … À ce qu’il paraît, dans deux jours, c’est Noël. Personnellement, Ikke Hopper n’en a rien à cirer, vu qu’il va clamser à l’aube. Non, c’est à ses chats qu’il pense. Les pauvres ! Il croit qu’ils aimeraient autant s’écorcher vifs plutôt que de devoir supporter cinq minutes de plus cette chaleur poisseuse. Parce que, Ikke ne sait pas si son frère s’en rappelle, mais à Dubbo, quand résonnent les chants de Noël, c’est sainte Canicule et saint Fahrenheit qui mènent le bal ! Ikke va mourir. Mais avant, il a décidé de lâcher deux, trois trucs. Du balèze. Façon Hiroshima. Tant qu’à faire suer le peuple, hein !…  Quand il faisait du théâtre au collège, madame Wexler, la prof d’anglais dont il était secrètement amoureux malgré ses quarante-cinq piges, (ou peut-être, précisément, à cause de ses quarante-cinq piges ?) – enfin bref ! La Wexler disait toujours qu’un grand acteur ne ratait jamais sa sortie. Une sortie, expliquait-elle avec une certaine langueur, c’est le baiser d’adieu de l’acteur au public. Un baiser tendre, un baiser profond, un baiser qui en appelle d’autres… qui jamais ne viendra. Faut croire, alors, qu’il a la trempe d’un Marlon Brando, parce que sa sortie à moi avait tout du french kiss. Madame Wexler aurait été fière de lui. Même si pour être franc avec son petit frère, il serait étonné d’avoir droit à une standing ovation.



L’inspecteur de police Neville McGhee et le révérend se tiennent à l’extérieur de la boutique de friandises de Dubbo City. Le premier éprouve des difficultés à assimiler ce qu’il vient d’apprendre. Il pense au fait que sa cadette venait tous les jours dans sa boutique pour acheter cinq cents de Peppermint Creams ou de Honey Delights. Sacré cadeau de Noël que Hopper leur marchand de bonbons leur a fait là ! Le second lui répond qu’il aura voulu partir l’âme en paix. L’inspecteur estime qu’en attendant il a déclenché une fameuse guerre, et que cela fait vingt-sept ans qu’il poursuit un innocent. Loin dans la campagne, deux moutons mâles à cornes enroulées s’apprêtent à s’affronter. Leurs fronts s’entrechoquent. Le reste du troupeau de moutons Coopworth paît tranquillement. Un dingo rôde à l’affut. Il tombe raide, transpercé par une balle de fusil. Quelque temps plus tard, son cadavre pend à une branche d’arbre, pendu par les pieds. Avec son chien Commonwealth assis à ses côtés, Thomas Wentworth ironise à haute voix sur le fait que le dingo a l’air particulièrement idiot ainsi pendu. Le chien se redresse, il a entendu un bruit. L’homme continue à fumer tranquillement, comprenant qu’ils sont le dernier vendredi du mois. Un homme conduisant une moto avec un sidecar approche : Wentworth le surnomme Friday, avec derrière lui son fils. Friday se dirige vers le cadavre du dingo et touche du doigt la plaie d’entrée de la balle, alors son fils va voir les moutons en demandant pourquoi Thomas ne les tond pas.


L’association de deux grands de la bande dessinée pour un polar dans une petite ville d’Australie. Au fil des séquences, le lecteur relève les éléments culturels évoqués lui permettant de situer plus précisément la période. La chanson des Beach Boys : Surfin’ U.S.A., sorti en 1963. Un numéro de Women’s Weekly daté du quinze mars 1970. La date de naissance de Greg Hopper sur un avis de recherche : le vingt-deux septembre 1928. La mention de l’identité de l’assassin révélé vingt-sept ans plus tard. Deux films à l’affiche dans un cinéma : MASH de Robert Altman (1925-2006) sorti en 1970, et Love Story réalisé par Arthur Hiller (1923-2016), également sorti en 1970. Ou encore quelques pochettes d’albums comme Atom Heart Mother (1970) de Pink Floyd, The Velvet Underground & Nico (1967), Deep Purple in rock (1970). Dès la première planche, le lecteur voit que le scénariste a écrit un récit sur mesure pour le dessinateur et son amour de cette période, ainsi que du genre littéraire du Polar. Cela commence avec la bizarrerie du Noël en plein soleil, étrange pour ceux habitués aux noëls froids, et aussi pour cette universalisation d’une tradition alimentée par un décorum de pays nordique… alors qu’il s’agit de célébrer une naissance survenue à Bethléem. La voiture de police d’époque, l’élégance des hommes en pantalon et chemise, le léger décalage induit par l’Australie, et bien sûr l’irrésistible Lee Duncan.



Alors oui, l’approche esthétique de l’artiste se voit à chaque page, avec des traits propres et nets, un jeu mesuré sur les surfaces de noir, et une forme d’élégance dans les personnages. Le lecteur décèle une forte influence de la ligne claire, en particulier dans la délimitation des contours des décors : des traits bien droits et précis. Une mise en couleurs à base d’aplats, avec de rares exceptions de dégradés pour apporter une texture comme le pelage d’un chat, des dégradés dans une sauce, de légères fluctuations pour rehausser discrètement le relief d’une zone enherbée, la laine des moutons. Dans le même ordre d’idées, l’artiste fait preuve de mesure dans l’emploi de petits traits pour ajouter des plis dans les vêtements ou des indications sur les coups de peigne. Ce mode de représentation apporte une patte révolue à ce qui est représentée, sans jouer sur la fibre nostalgique, plutôt sur un passé devenu immuable. Cela marque dans l’esprit du lecteur le caractère inéluctable de ce qui se déroule sous ses yeux, d’inscrit dans les faits avérés, et rien de ce que pourront faire les personnages ne pourra en changer l’issue. Une autre caractéristique constituant un plaisir esthétique ressenti à la lecture réside dans l’élégance des aplats de noir, venant donner du poids à une zone dans la case, à un personnage, à un élément de décor. L’élégance du procédé vient à la fois des formes lissées dessinées par les contours de ces zones, et par un usage régulier et parcimonieux, choisi. L’ombre d’une avancée de toiture, des sourcils épais, une cravate d’un noir uni donnant une sensation solide, un élément en ombre chinoise comme le cadavre suspendu du dingo ou Friday sur le sidecar, ou une tête entièrement masquée, ou encore le costume noir porté par Greg Hopper, et la nuit noire striée du blanc des gouttes lors du crime.


Bien sûr, ces zones de noir tranchent totalement avec le blanc virginal de la robe portée par Lee Duncan. Cela attire encore plus l’attention sur sa pureté, sur l’innocence de son apparence, sur la nuance mordorée de sa peau, sur sa blondeur, sur sa grâce, et donc la puissance de sa séduction. Même si les hommes bénéficient eux aussi du regard du dessinateur qui les rend beau, l’évidence s’impose : aucun homme ne se trouve dans la catégorie de ce personnage féminin solaire. Au fil des pages, la prévenance du scénariste pour l’artiste se remarque à la fois dans la diversité visuelle des situations, à la fois dans les cases et les planches muettes où les dessins portent toutes la narration à eux seuls. Le lecteur sent que le plaisir des yeux prend le pas sur la curiosité découlant de l’intrigue, et il se laisse bien volontiers gagner par lui. Le duel silencieux des moutons, la rêverie à regarder les nuages en gardant le troupeau, Lee allongée dans l’herbe, le mouton rôtissant sur la broche, le chien marchant entre les rails, les quatre cases d’une planche consacrée à marcher dans la ville, la salle de classe vide de ses élèves, les deux équipes sur le terrain de rugby, le crime, le calme retrouvé en contemplant les moutons, etc. Tout cela fonctionne, fluide et évident, naturel et sophistiqué.



En fonction de ses inclinations, le lecteur comprend plus ou moins rapidement l’articulation du mode narratif, entre Lee Duncan et qui parle dans les cartouches de texte. Le scénariste a construit une enquête policière qui débute avec la révélation de l’identité du meurtrier, ce qui innocente un homme, son frère, qui était recherché depuis vingt-sept ans pour ce meurtre. Cela conduit Greg Hopper à revenir en ville pour se faire reconnaître, alors que tout le monde le pensait en cavale à l’autre bout du monde. Il reprend contact avec le monde moderne (de l’époque) voyant ainsi s’offrir pour lui la possibilité de se réinsérer dans la société. Il doit reprendre contact avec ce qu’il lui reste de famille, et revoir des connaissances qui bien sûr n’ont jamais cru à sa culpabilité… non, bien sûr. L’auteur joue à la fois sur l’enjeu que constitue un tel aveu pour des acteurs de premier plan comme l’inspecteur de police qui a poursuivi le coupable présumé pendant vingt-sept, ou la journaliste, dénommée avec malice Olivia Pulitzer, qui a enfin une information digne d’intérêt à traiter. Le personnage principal continue de se trouver confronté à l’image que les autres lui renvoient de lui, et pire encore à celle qu’il renvoie de son épouse assassinée. Le lecteur peut reconnaître la touche empathique de Zidrou dans les conséquences de l’aveu pour les membres de la famille du coupable… et aussi dans le cadeau empoisonné que ces mêmes aveux constituent pour l‘individu innocenté. Il ressent également le fait que cette même empathie empêche le scénariste de se montrer vraiment méchant ou cruel vis-à-vis de ses personnages, ce qui neutralise une partie de la tragédie.


Un scénario bien ficelé, conçu sur mesure pour un artiste réalisant une narration visuelle au pouvoir de séduction irrésistible. Une vraie tragédie fonctionnant de manière douce et implacable sur la base d’aveux de culpabilité qui s’avèrent un cadeau empoisonné. Une cruauté existentielle atténuée par des auteurs trop empathiques envers leurs personnages.