Accepter de laisser partir. D’être simplement renvoyé à soi-même.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Frédéric Debomy pour le scénario et par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend vingt-neuf pages de bande dessinée. Debomy est un auteur de bande dessinée dont une avec Baudoin (Taches de Jazz, 2008), un auteur de plusieurs ouvrages sur la Birmanie, un journaliste pour Mediapart.
Frédéric Debomy se trouve en train de déjeuner chez Edmond. Il comprend qu’il est venu voir le bédéaste avec un scénario, et que ce dernier veut lui faire son portrait. Son interlocuteur répond qu’il n’a plus assez temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction. Frédéric ne sait pas s’il veut se mettre à nu. Pas seulement par pudeur : est-ce que tout livrer de lui permettrait vraiment de le connaître ? En imaginant qu’il confesse n’avoir pas toujours été à l’aise sexuellement : qu’est-ce que cela apprendrait à Edmond ? Ce dernier répond qu’il a raison, le nombril du journaliste ne l’intéresse pas, mais il y a en lui comme en chacun de l’universel. C’est ça un portrait. Frédéric lui demande : Est-ce qu’on doit penser que ce qui nous définit, c’est seulement ce qui relève de la vie personnelle ? Peut-être que pour parler de lui, on ferait aussi bien de reproduire l’un de ses articles. Baudoin acquiesce. Un article initialement publié sur le site de Mediapart publié le trois juin 2009 est repris intégralement, intitulé : L’engagement durable de Bouygues au Turkménistan. Il commence ainsi : Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française ?
Frédéric reconnaît que cela peut paraître prétentieux de prétendre parler de soi au travers d’un texte militant. Edmond lui demande : Pourquoi, pour que sa vie soit intéressante à ses yeux, il a fallu à Frédéric s’engager dans le militantisme ? Ça, c’est important pour Baudoin. Les auteurs reproduisent alors un autre article du journaliste : Zoya Phan est une jeune femme karen (l’une des minorités nationales de Birmanie). Fille d’un leader politique de l’Union nationale Karen (KNU), elle travaille aujourd’hui pour Burma Campaign UK qui soutient le mouvement démocratique birman au Royaume-Uni. Zoya est née dans l’État karen. Après l’attaque de son village par l’armée birmane, elle fuit vers la Thaïlande et atterrit dans un camp de réfugiés. Elle a raconté cela dans son livre Little Daughter. Zoya y décrit la vie difficile des Karen. Son éditeur voulait qu’elle centre son récit sur la seule dimension personnelle de cette histoire : elle s’est battue pour en élargir le champ. Frédéric fait remarquer qu’Edmond dit qu’il fait toujours un autoportrait en faisant un portrait, le bédéaste n’a donc pas besoin du journaliste, qu’est-ce qu’il cherche ? Edmond répond qu’il cherche ce qui dans l’autre est lui. Son interlocuteur lui dit que si Edmond est prêt à entendre une autre voix que la sienne, il peut lui dire quelque chose du regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même.
Voilà une œuvre singulière… celles de Baudoin, ne le sont-elles pas toutes ? Dès la seconde page, la forme de la bande dessinée est remise en question par l’inclusion de cet article du journaliste qui prend les deux tiers inférieurs de la seconde planche, avec un portrait en gros plan de son auteur, puis dans les deux tiers de la troisième planche, avec un autre portrait singulier dudit auteur. Le lecteur tourne la page et découvre un entrefilet reproduit également, occupant un quart de la page avec un portrait en plan américain de Zoya Phan, un mégaphone à la main. La tête de Baudoin apparaît encore de dos dans la première case de la cinquième planche, puis plus du tout pour le reste de l’ouvrage. Ayant établi sa profession de journaliste, ainsi que la nature de ses écrits par deux articles, Frédéric évoque ensuite différentes phases de vie essentiellement au travers de ses relations avec les autres, en particulier des femmes. Il commence par une discussion avec Rachel, tous les deux assis sur un banc, lui déprimé elle désemparée, puis sa rencontre en 2001 avec Nadia au New Morning, avec sa cousine Marion, évoquant plusieurs moments avec elles sans s’astreindre à l’ordre chronologique. Il raconte avec plus de détails un autre moment marquant dans sa vie : l’enterrement de son grand-père en 2009.
Le lecteur comprend que les deux auteurs ont construit une forme de portrait sur mesure pour son sujet, à la fois à partir des moments choisis par Frédéric lui-même pour leurs caractéristiques qui permettent de dresser son portrait, à la fois par la forme visuelle toujours aussi libre et sophistiquée du bédéaste. En effet dès la première page, le journaliste indique qu’il avait comme projet comme une fiction, ce que l’autre refuse. Puis il renverse pour partie la proposition en rappelant que pour Baudoin tout portrait constitue un autoportrait. Le lecteur se rend vite compte que le journaliste structure son portrait comme il l‘entend, et que l’artiste le restitue visuellement avec sa propre personnalité. Le lecteur peut le constater à chaque page. Pour commencer deux cases de la largeur de la page, les deux personnages attablés, Debomy face au lecteur, Baudoin de dos, ce qui établit clairement le centre d’intérêt du récit. Puis l’intégration in extenso d’un article de presse en petit caractère dans une police informatisée qui tranche avec l’écriture manuscrite de l’artiste. En outre, le lecteur remarque que la barbe du journaliste est constituée de petites silhouettes en fil de fer. En page sept, une grande case qui occupe les trois cinquièmes inférieurs de la planche, muette, deux personnes assises sur banc l’une penchée en avant dont la posture exprime une détresse émotionnelle, la seconde avec juste une main posée dans son dos dans un geste très parlant de réconfort. Puis la page suivante, une case avec le même banc vide, un écho de la case dans la page précédente. Par la suite, l’amateur de Baudoin retrouve toute sa liberté visuelle : une falaise qui se fond en une chevelure, des compositions expressionnistes, deux pages de dessins au crayon, des paragraphes de texte accompagnant une ou deux illustrations, etc.
S’il s’agit de son premier contact avec l’art de ce bédéaste, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé : des traits de pinceaux un peu épais et irréguliers, des visages parfois un peu déformés, des bâtiments qui peuvent être de guingois, des formes noires irrégulières et massives aux bords parfois estompés dans un effet expressionniste, des zones de texte qui peuvent devenir massives, une focalisation sur certains visages, des pages consacrées à un seul dessin, un très gros plan sur un unique visage. Paradoxalement, il éprouve la sensation d’absorber également de nombreuses informations visuelles. Certaines très concrètes comme les bouteilles et les assiettes sur la table, la forme du banc dans le parc, des façades à Venise, des ustensiles dans la cuisine de Rachel & Frédéric, etc. À d’autres moments des impressions et des sensations : des silhouettes de musiciens de jazz dans une sorte de croquis, la silhouette d’un chien qui donne à la fois l’impression d’avoir une jambe de trop à la fois d’être incroyablement vivant, la communion émotionnelle lors de la cérémonie funèbre dans l’église, des souvenirs fragiles parce que dessinés au crayon. Et ces visages si uniques et universels, si personnels et si parlants.
Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se retrouve fasciné par le tout plus grand que la somme des parties. Le journaliste joue le jeu : il se raconte de manière personnelle pour que le bédéaste brosse son portrait. Il mène la danse avec son choix de moments : des instants de relation avec une femme, l’enterrement de son grand-père et la dignité de sa grand-mère. De son côté, l’artiste donne à voir ces instants avec son propre langage pictural qui n’appartient qu’à lui, qui lui est absolument personnel, chaque dessin constituant une interprétation. Debomy se définit d’abord par son journalisme engagé, puis des relations amoureuses. Son personnage dit à sa compagne qu’il a l’impression qu’ils se construisent ensemble. Il évoque ensuite sa façon de vivre et de ressentir la mise en scène propre à un enterrement : Est-ce que l’émotion qu’il ressent est liée à la dimension de la mise en scène de la cérémonie ? Quelle est la part qui revient vraiment au fait d’avoir perdu son grand-père ? Une émotion convenue ? Sa cousine Marion lui fait observer que c’est normal qu’il ne ressente rien, il s’est toujours tenu à l’écart. Il s’interroge ensuite sur sa capacité à se comprendre lui-même, à ce qu’il peut avoir à dire. Pour terminer par un hommage à sa grand-mère et sa compagne Rachel. Le lecteur ressent toute la sincérité et l’empathie de Baudoin dans ses dessins, l’extraordinaire cohérence émotionnelle de ce qu’il raconte en image, comme si cette bande dessinée était le fruit d’un unique créateur. Nul doute que la réalisation de cette bande dessinée a été le fruit d’un processus d’échanges et de discussions entre les deux, occasionnant un dialogue fonctionnant sur l’empathie et la sympathie, un échange aboutissant en effet à un portrait singulier, et un autoportrait en creux.
Les collaborations de Baudoin s’avèrent toujours incroyables. Il y conserve toute sa personnalité qui s’exprime dans la narration visuelle, et dans le même celle du co-auteur s’exprime à égalité, avec la même profondeur. Partant d’un objectif commun, faire le portrait du journaliste, les deux auteurs réalisent une œuvre qui l’atteint, qui met en lumière toute la singularité de sa personnalité, sachant communiquer son essence humaine, ce que l’expérience de la vie peut avoir d’universel. À la fin de la dernière planche, le lecteur quitte deux créateurs avec lesquels il est devenu intime.





























