Ma liste de blogs

lundi 14 septembre 2026

Mathis et la forêt des possibles

Quoi qu’il arrive, de toute façon, on n’est jamais la même chose qu’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jiri Benovsky pour le texte et les images. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé Pour aller plus loin. Celui-ci commence par deux pages de texte, portant le titre de : Je suis une longue suite de personnes différentes, dans lequel l’auteur explicite ses intentions, ainsi que les références philosophiques qu’il a utilisées. Les six pages suivantes composent un chapitre intitulé : L’intelligence artificielle et l’importance de l’effort, avec des parties intitulées Simple comme une IA, Sommes-nous inutiles ?, L’art et la valeur, Work un, progress, Les IA et l’homo sapiens, Respect et éthique. En vis-à-vis de la première planche de la bande dessinée, un texte précise : Les images ont été produites par l’auteur à partir de l’outil en ligne Midjourney qui fait appel à l’intelligence artificielle (IA), puis ont fait l’objet d’un travail de recréation en tant qu’œuvres originales exclusives.


Personne ne sait depuis combien de temps la Forêt existe. Qui la connaît sait ses mystères. Qui ne la connaît pas ne peut que s’y perdre. Qui l’a fréquentée n’en dira mot. Certains secrets ne sont pas bons à dire. On dirait que les arbres écoutent et comprennent ce qu’on dit. La Forêt est millénaire. Les humains l’ont désertée au profit des villes en béton. Dans la quiétude de l’absence des hommes, la forêt prend conscience d’elle-même. Son esprit émerge, grandit. Elle s’éveille. Blagueuse, insoumise, elle permet l’existence de toutes sortes de créatures, petites et grandes, que l’œil humain ne peut apercevoir.



Mathis habite une maison perdue au milieu de la forêt. Il est assis devant sa table de travail car il a des devoirs à faire. Il n’y a pas d’école à des heures de vol de corbeau, mais ses parents pratiquent l’école à la maison : ça ne veut pas dire pas de devoirs. Ça veut dire : École tout le temps ! Ce matin, ses parents sont partis travailler au lever du soleil. Pour tout dire, c’est toujours sa mère qui lui donne les devoirs à faire le matin. Son père, lui, il dit seulement : Oui bien sûr, chérie. Ce qui le préoccupe, ce ne sont pas ses devoirs. C’est la Forêt. Ses parents en sont les gardiens. La Forêt a besoin d’eux. Que l’on s’occupe d’elle. Depuis quelques mois, ils sont inquiets. Ils n’en parlent pas à la maison, mais Mathis n’est pas sourd et aveugle : quelques départs de feux dont on ignore l’origine, quelques points d’eau asséchés. Des choses se passent. Lui, il n’aime pas les maths ni la grammaire. Ce qu’il aime c’est la géographie et les sciences de la Terre. Il adore les cartes. Il en a toute une collection. Il promène ses doigts dessus et son index devient un engin volant qui le transporte au-delà des frontières de la forêt. Il visite des villes, il se promène au bord de la mer, il fait l’ascension de montagnes enneigées. Ça fait rêver. Heureusement, Loïc, la petite souris, et Richard, l’araignée, sont là. Ensemble, ils arrivent à finir les devoirs plus vite pour ensuite aller jouer.


Voilà un album très particulier : un conte pour enfants, un auteur qui annonce d’entrée de jeu que les illustrations ont été réalisées par une intelligence artificielle, et un copieux dossier final qui s’adresse aux adultes. Qu’il ait pris connaissance ou non du mode de réalisation des illustrations, le lecteur découvre des images qui mélangent des éléments photoréalistes par endroit, une mise en couleurs d’une richesse impossible dans ses effets spéciaux (effets irisés, effets estompés, halos de lumière dorée intense, textures pouvant atteindre une complexité folle, peau humaine aux dégradés lissés impossibles), composition d’une image à couper le souffle et en même temps dégageant une sensation composite. L’usage de l’infographie et de ses innombrables possibilités saute au visage du lecteur. D’un autre côté, s’il envisage cet ouvrage comme des illustrations mises bout à bout, cela constitue une forme acceptable qui fait sens pour un conte. En fonction de son degré d’exigence et de sa sensibilité, le lecteur peut également mettre le doigt sur d’autres spécificités, sur lesquelles l’auteur attire également son attention dans le dossier de fin : difficulté de maintenir une cohérence visuelle dans l’apparence de Mathis d’une case à l’autre, beaucoup de plans de prise de vue de face, lorsqu’un personnage est présent il est quasiment systématiquement le seul dans une case donnée. Le lecteur garde à l’esprit que ces illustrations ont été réalisées avec la limitation des outils disponibles à l’époque de la réalisation de la BD, en 2023.



Indépendamment de leur mode de réalisation, les images rayonnent d’une sensation de féérie du début jusqu’à la fin. Dès la première, le lecteur est sensible à la luminosité. Il y a cette clarté qui réussit à passer par les interstices entre la frondaison des arbres. Il y a ces rais de lumière qui touchent le sol éclairant des feuilles, de la mousse, de l’herbe. Et puis la maison apparaît éclairée de l’intérieur d’une lumière d’une qualité différente, orangée, évoquant une source artificielle. Tout du long du récit, l’état d’esprit du lecteur va se retrouver sous l’influence de ces lumières variées : les petites bulles roses autour d’un carnivore, les jaunes autour d’une sorte de tronc d’arbre, celle qui traverse des vitraux brouillant leurs motifs, celle de type feuille d’or pour les lucioles, qui deviennent des points vert chartreuse alors qu’elles s’égaillent dans la forêt, le fin contour blanc déchiqueté autour d’une masse sombre dessinant un visage dans le ciel, les splendides taches bleues constellant le corps de la démone salamandre, les flammèches vives et acérées d’un feu de forêt, le rouge-rose plus vrai que nature des quasi fraises, l’effet d’écume d’un tourbillon, etc. À chaque page tournée, le miroitement des couleurs produit un effet quasi hypnotique sur le lecteur.


Ce même effet se produit avec les ce qui est représenté dans les illustrations, c’est un festival de féérie. La maison dans les bois semblant avoir été construite à partir du fût d’un immense arbre, avec même trois arbrisseaux poussant sur son toit, cette bibliothèque au nombre d’ouvrages semblant infini dans une pièce trop grande pour pouvoir être contenu dans la cabane vue de l’extérieur deux pages avant. Il est possible de passer plusieurs minutes à détailler les rayonnages pour apprécier la variété des tranches des livres, et essayer d’identifier les autres objets se trouvant ça et là sur les rayons. Puis ce sont les reprographies de cartes à l’ancienne, avec un trait de plume d’une précision parfaite.la cage à lucioles faites de fines branches d’arbres, la maquette d’un galion pirate à la conception fantastique, au niveau de détails exquis, etc. L’auteur a également pris soin de mettre en œuvre un bestiaire fantastique à la fois étrange et doux : les espèces de champignons avec un œil sur leur chapeau, une forme de tronc d’arbre avec un œil et une bouche, ainsi que des lumières à l’intérieur, quelque chose évoquant un escargot avec une coquille aux motifs délicatement nacrés et un œil énorme, un renardeau à la fourrure fantastiquement douce, une grenouille rose trop mignonne, etc. Le lecteur prend conscience de la quantité de détails incroyablement élevée pour la flore également, l’auteur sachant varier de la précision photographique pour des feuilles à de simples silhouettes découpées dans la lumière. La rétine du lecteur est à la fête à chaque page. Comme il le précise dans le dossier de fin, l’auteur a réalisé un vrai travail de composition de pages pour obtenir une narration séquentielle, réussissant à compenser les limites du logiciel utilisé, que ce soit sur la cohérence des représentations d’un même personnage ou d’un même lieu d’une case à l’autre, ou sur la prédominance des cadrages de face.



Pour le jeune lecteur, le récit s’attache à un garçon vivant dans un endroit merveilleux, une maison intégrée à une forêt féérique, une situation où il se retrouve tout seul à choisir ce qu’il souhaite faire, avec la possibilité de désobéir, pour un temps assez long, plus de vingt-quatre heures. Il va faire une bêtise, être la proie d’une colère irrépressible, et s’aventurer dans la forêt pour demander l’aide de la démone salamandre puis du vieux Lenny. Il est possible que leurs conseils et explications apparaissent fantastiques au jeune lecteur, voire absconses, et que le mode d’expression du Vieux Lenny en haïkus soit difficile à appréhender. Dans les premiers propos de la salamandre, le lecteur adulte identifie la célèbre maxime d’Héraclite (-544 à -480) reformulée par Platon : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Dans le dossier final, l’auteur explicite les autres concepts philosophiques mis à profit dans le cours du récit, ainsi que les philosophes correspondants : Dharmakirti (600-660), David Kellog Lewis (1941-2001), David Parfit (1942-2017), Theodore Sider. En particulier, il développe la notion de perdurantisme (la version de David Lewis) et celles irréconciliables de présentéisme et d’éternalisme. Ces explications viennent enrichir et prolonger le conte, menant jusqu’à la théorie de la relativité.


Dans les six dernières pages, l’auteur passe en revue différents aspects du recours à l’intelligence artificielle générative d’images pour réaliser une bande dessinée. Le lecteur garde à l’esprit que l’ouvrage a été réalisé en 2023, alors que ces technologies étaient encore dans leur phase initiale de développement, et que les questions éthiques et morales allaient atteindre le grand public deux ou trois ans plus tard. Il évoque déjà le risque d’obsolescence ou plutôt d’inutilité qui menace l’être humain alors que les intelligences produisent beaucoup plus vite dans des domaines qui étaient jusqu’alors considérés comme relevant de l’intelligence humaine. Il considère que cette facilité d’usage et rapidité de production menace la possibilité pour l’individu de vivre une expérience optimale, c’est-à-dire une expérience fortement immersive au cours de laquelle l’être humain est en train de penser exclusivement à ce qu’il fait. Il fait observer qu’en ce qu’il concerne il a pu vivre une expérience optimale en composant sa bande dessinée, à partir d’images réalisées par IA. Il aborde enfin la question du respect et de l’éthique, c’est-à-dire que les IA sont entrainées à partir d’œuvre réalisées par des humains, foulant au pied la notion de propriété intellectuelle et des rémunérations associées. D’un point de philosophique, il rappelle que Rien ne vient de rien, évoquant Parménide, reconnaissant que la frontière entre inspiration et plagiat peut être ténue, tout en estimant que toute personne s’inspire toujours de ce qui a été fait avant.


Une expérience de lecture pour le moins singulière. L’auteur tire profit des possibilités de l’intelligence artificielle pour générer des images d’une grande densité d’informations visuelles à partir de ses commandes, pour bâtir une bande dessinée, en prenant soin d’établir une narration visuelle, ce qui lui demande de s’adapter aux limitations de l’outil qu’il utilise (en particulier les problématiques de cohérence). Le jeune lecteur découvre un conte merveilleux aux visuels enchanteurs, aux leçons risquant de rester absconses. Le lecteur adulte plonge dans une bande dessinée dont il perçoit la nature d’illustrations très élaborées, et la présence sous-jacente de concepts philosophiques sophistiqués. Il prend grand plaisir à lire le dossier final que ce soit pour l’explicitation desdits concepts philosophies, ou pour les questionnements de l’auteur sur l’usage de l’outil IA pour réaliser une bande dessinée. Intéressant et déstabilisant.



jeudi 10 septembre 2026

La Mondaine T02

Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !


Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.



Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.


Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.



La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.


Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).



D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.


Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.


Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.



mercredi 9 septembre 2026

La langue des vipères

Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juliette Brocal pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt planches de bande dessinée.


Dans la grande abbaye de Réol, la jeune Iodis, treize ans, est en habit de novice, présentée à son éminence, lors d’une cérémonie dans la grande église. Celui-ci demande comment il se trouve qu’elle ne soit pas encore entrée en initiation. La responsable l’informe qu’elle le sera l’année prochaine, et qu’elle étudie d’ores et déjà la grammaire avec les doctes, elle démontre une aisance remarquable avec la langue. Le cardinal Palamède d’Aurance demande une démonstration. Docile, Iodis réalise une divination et en exprime le résultat à haute voix : Ce matin, les ambassadeurs longitans sont arrivés avec dix cavaliers. À la basilique de grande Madone, le cardinal a adressé une harangue pour la Saint Sàvi. Elle continue : Ensuite, à la seizième heure, il les a menés dans la seconde chambre, ils sont restés jusqu’à vêpres sonnées. Le soir, il a rejoint sa majesté le prince, et ils ont soupé des tourtes. Le cardinal est impressionné : la syntaxe est un peu paresseuse, mais l’intonation est remarquable. Il ne s’attendait pas à inculquer grand-chose à cette enfant-là. La sœur lui fait observer que c’est le sang de l’éminence qui parle. Il ordonne que Iodis entre en initiation rapidement. La sœur acquiesce.



Dix ans plus tard, dans la Cité-État de Masséa, une longue procession funéraire s’avance vers la basilique. Parmi elle, des religieux portent le lourd cercueil du cardinal Palamède d’Aurance. Devant la foule assemblée, le nouveau cardinal prend la parole, avec le souffle court, prononçant un discours haché : Ils sont réunis ce jour… pour rendre hommage à son éminence… le cardinal Palamède d’Aurance… seigneur de la très noble maison princière de Masséa… haut prélat de leur sainte Église… et magistrat…Hum… de la chambre méridienne. Après de grands services rendus… à la grande principauté… son parlement… et ses monarques… Son âme est retournée au divin… et à la très sainte madone… mère, et… Ahem… Mère et souveraine, hum, de tous. Pair de sang des Aurentides… comme des Malamaure et de Casteldoble… Vainqueur des hérésies d’Oranie et de Garona… À un balcon en étage, les novices se moquent de son élocution : C’est rude de faire dire un palmarès aussi long à un bonhomme qui le souffle aussi court. Avec son éminence, il y a de quoi tenir jusqu’aux vêpres, etc. Césaire fait remarquer à Iodis que le défunt est son portrait tout craché. Cette dernière décide de s’esquiver, et elle saute par-dessus la rambarde, bientôt suivie par son ami qui prend l’escalier. Ils décident d’aller manger un gâteau assis sur un quai du port. Césaire raconte qu’il a pu parler de sa thèse au bibliothécaire du collège des doctes : avec un peu de chance il aura une permission pour sortir voir les archives le mois prochain.


Une couverture très attirante : deux jeunes personnages (le lecteur apprend en cours d’histoire qu’il s’agit de deux jeunes femmes au début de leur vingtaine), une grande peinture en arrière-plan d’un chevalier terrassant un serpent (avec bel effet de jaune soutenu pour les yeux de ce dernier) et se devinent des portraits plus petits en arrière-plan dans le tiers inférieur de l’illustration. Un prologue rapide de trois pages établissant l’environnement du récit, une forme de haut moyen-âge dans un milieu religieux, une Église organisée avec une hiérarchie formalisée, et l’usage d’une langue enseignée dans cet ordre qui permet d’effectuer des divinations sur le passé ou sur le temps présent. La première partie, intitulée Iodis, s’ouvre avec un magnifique dessin occupant les deux tiers supérieurs de la page : la basilique vue de l’extérieur avec la procession qui commence à y pénétrer. Le lecteur apprécie immédiatement la finesse des traits, la délicatesse des formes détourées, la solidité des couleurs qui leur donnent de la consistance, l’habile dosage entre les éléments familiers et les détails particuliers, ce qui le place entre un monde qu’il connaît et des spécificités qui attestent de sa nature fictionnelle, en cohérence avec la pratique de la divination. Le lecteur apprécie la luminosité et les détails qui établissent un climat de nature méditerranéen. Alors que le récit progresse, il constate l’investissement de l’autrice pour concevoir et réaliser un monde concret et tangible avec une cohérence interne irréprochable.



En entamant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de sa forte pagination, sans toutefois savoir à l’avance, comment l’histoire sera racontée et quel en sera l’enjeu. L’introduction compte trois pages : elle expose rapidement la situation du personnage principal, c’est-à-dire une adolescente issue d’une union non reconnue, placée dans l’institution de l’Église, avec toutefois une marque physique, une tâche lie de vin, qui ne laisse aucun doute quant à l’identité de son père. Passage de dix années, et le premier chapitre la montre étudiante, avec un avenir dépendant entièrement d’être choisie par les abbés pour pouvoir devenir doctorante. Le récit la montre avec son ami Césaire, et en compétition avec Halcyon, une jeune femme de son âge, ne se mêlant pas au groupe d’étudiants, et parfois surprise en discussion avec l’abbesse. La narration visuelle montre cette situation de manière prosaïque et descriptive : les discussions entre amis, les études pour apprendre la grammaire et l’hagiographie (les deux points faibles d’Iodis), les différents lieux de l’abbaye, de la bibliothèque au port, en passant par l’atelier de peinture, la grande salle d’honneur, l’église, avec les tenues religieuses, les statues des saints, la belle architecture des bâtiments, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que l’autrice prend son temps, ou qu’elle l’installe dans un roman avec une dimension naturaliste qui prend corps grâce à ces moments du quotidien. Quoi qu’il en soit, il se trouve immergé dans ce monde, dans son quotidien, sans d’autre indice sur le fil directeur de l’intrigue que le choix de la doctorante dans quelques jours.


Le lecteur se laisse alors porter par la narration, et profite de ce séjour dans un endroit si pleinement réalisé. Il observe les tenues vestimentaires, entre celle unisexe des étudiants constituée d’une robe vert olive, de collants et d’un bonnet, sans oublier la coupe de cheveux courts, celle des religieux blanche et plus longue, avec un couvre-chef plus sophistiqué et rouge, l’amure des chevaliers-pèlerins, les habits plus luxueux du prince-électeur Sàvi IX, de la princesse Séfia sa sœur jumelle, et des princes Léodric, Théodore, Fréonand, Cléonore et Héliopore, et les habits plus simples des paysans et de pécheurs de Sainte-Madone. Il observe les accessoires du quotidien comme les paniers à vendange, les tonneaux, les bouteilles de vin avec leur panier en osier tressé, les lourds tomes de la bibliothèque et les parchemins, les statuettes à l’effigie des saints et les simples bougies, les lanternes de verre, les bassines pour laver le linge, les nasses pour la pêche des homards et des cigales de mer, etc. L’artiste conçoit des prises de vue et des directions d’acteur adaptées à la nature de la scène : entre les réactions émotionnelles forts compréhensibles d’Iodis à l’injustice des circonstances, le comportement moins expressif de Halcyon, celui très maîtrisé des religieuses et des religieux, les discussions se faisant tout naturellement pendant les occupations banales, les moments plus dramatiques tels que la découverte du saccage du retable avec la châsse brisée de la relique, ou les magnifiques pages de divination à la frontière de l’onirisme.



Le lecteur s’adapte au rythme empreint de quotidien du récit, attentif à toutes ses composantes, qu’il s’agisse des particularités des rites religieux, de ce qu’il apprend lors des activités quotidiennes, des enjeux de financement de l’abbaye, des soupçons qu’Iodis entretient sur ce qu’elle perçoit comme les manigances de Halcyon, et l’enquête sur la disparition du frère peintre Marius. Il découvre que le récit se compose de la courte introduction, d’un chapitre consacré à Iodis, d’un autre à Halcyon, et d’un troisième à la fête de la Sainte Hermente. Il sent la curiosité le gagner sur les dissimulations de Halcyon, réelles ou imaginées par Iodis. Il sourit quand un des autres étudiants lui fait remarque qu’elle est un peu fâchée de s’être fait détrônée et qu’elle voit des rapports là où il n’y en a pas. Il prend bonne note de l’avertissement proféré par un autre : Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence. Il relève des jugements de valeurs portant sur d’autres facettes de la vie, comme Parfois on est mieux les uns sans les autres, c’est tout, ou L’élève est le reflet du maître. Alors qu’Iodis finit par comprendre les raisons des comportements de Halcyon qu’elle juge suspecte, et qu’elles doivent prendre une décision sur leur avenir, il prend conscience de ce que lui a raconté l’histoire. Sous ses yeux, il a pu voir comment l’une et l’autre de ces jeunes femmes s’adaptent et s’accommodent plus ou moins bien des règles de l’abbaye, et l’ordre social dans lequel elles évoluent. Chacune à sa manière vient d’une situation familiale en décalage avec ces règles et cet ordre. Habilement et élégamment, l’autrice met en scène l’effet qu’ils produisent sur elles, leur manière de réagir consciemment et inconsciemment, ce qui révèle des facettes de leur caractère et de leur personnalité profonde.


Langue de vipère, la langue des vipères, il y a des nuances entre ces deux formulations. Deux jeunes femmes ont la possibilité d’accéder aux études de doctorant dans la langue de l’Église, celle qui permet de faire des divinations. Les circonstances les ont mises en compétition l’une contre l’autre, et il se produit une disparition mystérieuse d’un des frères de l’abbaye. Une narration visuelle solide, aux couleurs ensoleillées, qui donne à voir cette vie d’étudiantes, le milieu religieux dans lequel elles évoluent, leurs efforts et leur curiosité bien naturelle, leurs motivations. Entre enquête et préparation d’un concours, un véritable roman qui plonge le lecteur dans un monde très abouti, qui fait vivre ces deux personnages avec élégance et habileté, montrant comment se forment leurs choix, en fonction de leur personnalité et des circonstances. Très belle réussite.



mardi 8 septembre 2026

L'Espignole

L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.



L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.


Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.



De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soums à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.


Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.



Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.


Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.



lundi 7 septembre 2026

Undertaker T06 Salvaje

Pour l’instant, on va faire ce qu’il y a de plus dur… R-I-E-N.


Ce tome fait suite à Undertaker T05 L'Indien blanc (2019) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs, car les deux forment un diptyque. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Il y a quelques jours, Sid Beauchamp dans son bel habit de shérif, est cloué au sol, ses mains, ses pieds et son cou attachés au sol par des cordes. Caleb Barcaly, tout habillé de blanc, le contemple le chapeau à la main, et lui demande ce qu’il fait au milieu de tentes en train de brûler, quelques Indiens massacrés gisant au sol. Le shérif s’explique : Ils étaient sur la piste de la bande de Salvaje, ils ont voulu poser deux trois questions ici et… Et la bande leur est tombée dessus. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, mais les Apaches avaient planqué un tireur, celui-ci les a laminés avec sa Winchester. Beauchamp s’arrête et demande à Barclay de le détacher. Ce dernier lui fait observer que les seuls cadavres qu’ils voient sont des femmes, des vieux et des gosses, pas des guerriers. Beauchamp perd patience et devient explicite : il est payé par la mère de Caleb pour rapporter ces Indiens, vingt dollars par tête pour les vieux et les gosses, trente pour les femmes. Caleb s’écarte un peu ce qui révèle la présence de Salvaje et des guerriers apaches, derrière lui. L’Indienne s’approche de l’homme à terre pour lui brûler les mains.



Sid Beauchamp termine son histoire pour le bénéfice de Jonas Crow, encadré par deux hommes de main armés : Chucho est arrivé juste à temps pour empêcher les Apaches de l’achever. Quand il l’a récupéré, Sid avait si mal qu’il l’a supplié de lui couper les mains. Six mois après, il ne pouvait pas tenir une fourchette. Un an après, il a retouché un colt pour la première fois. Et aujourd’hui, il est le meilleur tireur qu’ait jamais connu l’Arizona ! Il ne supporte juste plus l’odeur du cochon grillé… Ça lui rappelle trop celle de ses mains en train de cramer… Cela n’émeut en rien Crow qui demande pourquoi son interlocuteur lui raconte ça. Beauchamp reprend : D’abord pour lui dire qu’il n’est pas le méchant de l’histoire. Ensuite pour lui rappeler que lui Sid n’aurait pas beaucoup à se forcer pour cramer sa Salvaje morceau par morceau. Mais ça peut se passer autrement… Le shérif explique la suite : ils vont enterrer Caleb Barclay à Tucson, avec les funérailles, il y en a pour deux jours. Si Crow et ses Apaches filent droit, il laisse ses amis quitter Tucson sur leurs deux pieds, direction la réserve de Fort Marion, en Floride. Bien sûr qu’il ne fait pas ça par bonté d’âme, plutôt parce qu’il a ordre de sa patronne de montrer aux crétins de l’armée qu’ils laissent les Apaches en paix… Ou parce qu’il faut montrer à leurs chers investisseurs en chemises blanches de Boston qu’ils sont civilisés, Crow peut choisir la raison qui lui convient le mieux. Crow ironise qu’il mise sur la bonté d’âme de Sid. Ce dernier demande à Chucho de donner le collier à Jonas pour que ce dernier le passe au cou de Salvaje.


Beaucoup de choses à résoudre dans cette seconde moitié du diptyque : la capacité de Sid Beauchamp à mener à son terme son rêve d’ascension sociale quoi qu’il en coûte, le plan d’expansion capitaliste de Joséphine Barclay, continuer à mener la lutte pour son peuple apache de Salvaje, sortir encore une fois vivant d’une mauvaise passe pour Jonas Crow tout en protégeant les personnes avec qui il chemine. Comme dans toute série Western, vient un temps où les personnages quittent l’ouest sauvage pour un séjour en ville : ici ils se retrouvent à Tucson à l’exception de deux séquences. Dans la première, le lecteur découvre ce qui est arrivé aux mains de Beauchamp, dans une zone désertique et rocheuse, déjà visitée dans le tome précédent, avec ces très beaux effets d’espaces et de textures de roche, de sol stérile, et malgré toute la capacité des Apaches à vivre en autonomie dans un tel territoire. La seconde met également en valeurs ces paysages naturels imposants et peu propices à la vie, au cours d’un voyage en train. Une première case de la largeur de la page montre la chaîne montagneuse dans le lointain, avec une prise de vue au ras de la voie ferrée, la colonne de fumée noire de la locomotive souillant le ciel, plus noire que les nuages, les rails s’ouvrant un chemin entre deux zones enneigées. Puis le train progresse dans une tempête de neige, les montagnes devenant de simples silhouettes, et les plaines enneigées infinies.



Pour cette seconde partie, le scénariste met à profit les talents de l’artiste pour les zones d’extérieur et d’intérieur dans la ville et ses faubourgs. Tout commence avec la silhouette aisément reconnaissable d’un château d’eau à proximité de la voie ferrée, et une éolienne sur une haute structure en bois juste à côté. L’attention du lecteur va ainsi assimiler, sans effort conscient, de nombreux éléments visuels appartenant au genre et à la mythologie Western : les énormes hangars en bois, l’enseigne où figure le mot saloon, l’avenue principale traversant la ville et autour de laquelle elle est construite, le luxueux manoir de maître attestant de la position sociale et économique dominante de son propriétaire, une partie significative des déplacements s’effectuant à cheval ou en voiture à cheval, le prestige des rares bâtiments construits en dur comme la banque ou l’Ambassador, l’étendue du cimetière attestant des espaces disponibles et des dimensions à l’américaine, la simplicité des pierres tombales… pour finir avec la maison en bois du couple de fermiers et le corbillard à nouveau sur la route, enneigée avec un magnifique paysage naturel. Les images montrent tout cela de manière organique, donnant à voir ces environnements urbains, assurant que le lecteur éprouve la sensation d’y être.


Il en va de même pour les scènes d’intérieur, qui sont également variées. Dès son arrivée, Jonas Crow se retrouve invité, sans son consentement, dans la riche demeure de la veuve Joséphine Barclay. Le lecteur découvre la propriétaire en train d’exécuter une fresque murale, avec un échafaudage en bois provisoire pour lui permettre d’atteindre le bon niveau, les motifs du papier peint, les appliques murales, les chaises tapissées, puis le beau parquet, le petit salon en mezzanine, etc. Il accompagne ensuite Chato dans la chambre que Joséphine lui a réservée avec le lit et sa courtepointe, le fauteuil, la cheminée pour chauffer et son manteau avec lampe à pétrole, buste et petit coffret, sans oublier le tableau, la baignoire métallique, le panier en osier tressé contenant les branches pour alimenter le feu de l’âtre, le tapis, la table basse et une deuxième lampe à pétrole, la table de nuit et une troisième lampe à pétrole, le parquet plus grossier, une commode et un petit canapé, tout ça en une seule case. Quelques pages après, un petit tour dans le magasin général pour de nouveaux vêtements destinés à Crow, et l’œil du lecteur fait le tour de la case pour identifier les autres marchandises. Vient ensuite le tour du propriétaire de l’Ambassador, réplique de celui de la Nouvelle-Orléans (une immense bâtisse de style victorien avec une coupole en fer forgé) avec son ascenseur et son phare au gaz projetant un rayon lumineux des kilomètres à la ronde, etc. L’attention du lecteur se trouve également attirée par les tenues vestimentaires de Joséphine et Sid attestant de leur aisance financière, celles imposée à Chato. Il sourit en voyant que Crow retrouve enfin une tenue digne de sa profession, presqu’un uniforme.



Les discussions entre les personnages bénéficient de mises en scène tout aussi construites et parlantes. Le lecteur peut voir comment les uns et les autres essayent de prendre l’ascendant, d’imposer leur volonté, soit par leur position de force évidente, soit par des stratégies psychologiques plus sournoises pour parvenir à une emprise, en particulier Joséphine sur son petit-fils. Elle aussi est une personne de pouvoir qui sait parfaitement utiliser les autres pour ses fins, sciemment et finement.  Ses manipulations sur Chato deviennent un reflet de l’éducation que Salvaje a donné à son fils, sans plus lui laisser le choix. Le portrait de Sid Beauchamp se dessine par son comportement : alors qu’il semblait parti pour être aussi ignominieux de Jeronimus Quint, sa position dominante perd en force. Le lecteur voit comment cet homme a pu vouloir prendre une revanche sociale, et comment il a reproduit le comportement des riches et puissants autour de lui. Il paie le prix cher d’avoir omis de prendre en compte que sa naissance ne lui a pas permis d’appartenir à la même classe sociale, et il se retrouve en fâcheuse position faute de pouvoir jouir des mêmes prérogatives. La narration permet de comprendre les motivations de Salvaje et celles de son fils. Comme le laissait subodorer le tome précédent, Jonas Crow lui-même ressent des émotions et éprouve des sentiments, fait preuve d’une capacité d’autoanalyse sur sa situation et sur les manques qu’il éprouve, en particulier vis-à-vis de cette femme : une Anglaise, une pimbêche comme il en a rarement vue, coincée, têtue et la pire cuisinière de toute la Californie ! Avec cette remarque, le lecteur prend conscience de la place centrale des femmes dans l’histoire : cette Anglaise, Joséphine Barclay, Salvaje.


Le lecteur retrouve tout ce qu’il attend : une narration visuelle riche, expressive et dont le haut niveau technique permet une accessibilité et une évidence immédiate, une intrigue violente au cours de laquelle le personnage principal se bat pour des objectifs moraux tout en étant faillible et faisant usage de méthodes condamnables. Le méchant du récit s’avère plus fragile que prévu, et il se trouve des individus prêts à mettre en œuvre le capitalisme pour le profit de manière inconditionnelle. En arrière-plan, le lecteur capte une réflexion délicate sur l’éducation d’un enfant, son instrumentalisation incidente ou consciente. Un monde impitoyable et complexe qui corrompt tous les individus.



jeudi 3 septembre 2026

Maison du peuple 65

La ville change si vite, bientôt on ne reconnaîtra plus notre Bruxelles !


Ce tome fait suite à Berlin 61 (paru en 2023) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des sept albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Maison du Peuple 65 (paru en 2024), Otan 66 (paru en 2026), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Victor Horta architecte et novateur, avec des chapitres intitulés : Maison du peuple 1965 (mariage des matériaux, la vague retombe, l’heure des doutes), c’est quoi l’Art nouveau ?, Et ailleurs ?,  Les architectes qui ont marqué l’art nouveau (Victor Horta, Hector Guimard, Paul Hankar, Josef Maria Olbrich, Antonio Gaudi, Henry van de Velde), Bruxelles capitale de l’Art nouveau (L’hôtel Solvay, le musée Horta, le centre belge de la bande dessinée (magasin Charles Waucquez, l’hôtel Tassel, l’hôtel Van Eetvelde), une Maison pour le Peuple (un lieu compliqué, longue décadence, l’espoir d’une reconstitution), Victor Horta a dit à propos (de l’amour, de Paris, de l’architecte Alphonse Balat, de la franc-maçonnerie, de la Maison du Peuple, de sa maison de la rue Américaine, des grands magasins, de New York), la maison et l’atelier du maître.


Venise en 1964, dans une chambre de luxe d’un hôtel, l’architecte Serge Durand reçoit son confrère Michel du Lac et ce dernier ouvre une bouteille de prosecco, quelques gouttes tombant part terre alors qu’il remplit trop vite sa flute. Son hôte explique que les hôtels conseillés par l’organisation ne faisaient pas honneur à cette ville extraordinaire et comme il passe le plus clair de son temps à travailler, il s’est permis cette folie. Puis il se tourne pour trouver un linge avec lequel essuyer et son invité en profite pour verser quelques millilitres d’une fiole dans son verre. Durand explique alors qu’il a donné rendez-vous à une journaliste pour lui faire part d’une découverte majeure qui pourrait aider à la sauvegarde de la Maison du Peuple à Bruxelles. Mais il est pris d’un malaise qui le force à s’allonger.



Du Lac fouille la chambre en vain, et s’en va rapidement car le téléphone sonne en continu. À la réception, Kathleen van Overtstraeten s’alarme que l’architecte ne réponde pas, car il lui avait confirmé le rendez-vous et communiqué le numéro de sa chambre, la 355. Elle décide de monter, suivi péniblement par le réceptionniste qui lui explique que ça ne se fait pas. Elle parvient à le convaincre d’ouvrir la porte et ils découvrent le cadavre. Quelques temps plus tard, elle demande à l’inspecteur s’ils vont pratiquer une autopsie. Trouvant sa réponse trop indécise, elle lui explique qu’elle est une journaliste belge, qu’elle est sûr que ses auditeurs seront très étonnés d’apprendre que la police italienne ne juge pas utile de pratiquer une autopsie après la mort inopinée d’un grand architecte sur son territoire.


S’il est familier de la série, le lecteur se régale à l’avance de ce qu’il va trouver : une héroïne au caractère affirmé, sans tomber dans la caricature, une évocation d’une caractéristique culturelle belge, une enquête facile à suivre et des dessins soigneux attachés à recréer une époque avec fidélité. Certes, les auteurs font semblant de délocaliser leur héroïne, ils l’avaient déjà fait dans Léopoldville en 1960, et à Berlin en 1961, mais c’est pour mieux appâter le lecteur, et le ferrer avec le sort de la Maison du Peuple conçue par l’architecte Victor Horta (1831-1947). En fonction de sa culture, le lecteur sait déjà ce qu’il en adviendra ou découvre les dessous d’une opération de requalification urbaine fort capitaliste, c’est-à-dire conduite par des promoteurs sans foi ni loi, et sans aucun respect pour le caractère patrimonial de certains édifices. L’héroïne va mettre la main sur un document qui va mener l’enquêtrice dans six bâtiments emblématiques : l’hôtel Tassel rue Paul-Émile Janson, l’hôtel particulier d’Armand Solvay, l’hôtel particulier Van Eetvelde, la maison d’Horta, les magasins Charles Waucquez et enfin le palais des Beaux-Arts, puis ce sera au tour de Kathleen de se rendre à la Maison du Peuple. Ces visites sont menées en très peu de pages, chaque construction bénéficiant d’une ou deux cases. Le lecteur retrouve là la façon de faire des auteurs : plutôt grande découverte ou premier contact, qu’un exposé lors d’une immersion en profondeur. Cela n’enlève rien à la qualité de la reconstitution.



Comme à son habitude, le dessinateur apporte un soin rigoureux et méticuleux dans ses représentations. Les réalisations de Victor Horta, bien sûr, avec une mise en couleurs soignée et impeccable. La coloriste mérite pleinement son titre de réalisatrice de la mise en lumière. Elle fait honneur par exemple aux vitraux de Horta. Même s’il n’y prête pas une attention consciente, le lecteur ressent l’habileté et l’élégance de la mise en couleurs : le marbre discrètement brillant dans le hall de l’hôtel de Venise, la brillance d’un lustre en cristal, les eaux des canaux tirant sur le vert, la véritable mise en lumière de la façade de la Maison du Peuple en page quatorze, le bois des chaises se détachant des murs de pierre de l’église Notre-Dame des Victoires au Sablon, la justesse des nuances dans les six réalisations d’Horta visitées par Antoinette Legein dont le magnifique jeu de lumière de la verrière de l’hôtel Solvay, le vert inattendu du feuillage de la drève de Lorraine dans la forêt de Soignes, ou encore le ciel d’orage au-dessus de la Maison du Peuple. Comme à son habitude, le dessinateur soigne les costumes, aussi bien les toilettes de ces dames, que les costumes de ces messieurs. Le lecteur peut laisser libre cours à son goût pour les accessoires, et s’attarder dans les cases : les téléphones à cadran, une composition florale dans un vase de l’hôtel à Venise, la marinière des gondoliers, l’accessoire de bureau pour ranger le courrier à la verticale, le modèle de balai d’une habitante du quartier du Bastion, les globes d’éclairage sur mât de la voie publique, un modèle de poste de radio, le modèle antédiluvien de répondeur téléphonique Kathleen, les volutes de ferronnerie des rambardes et garde-corps, etc.


Le lecteur observe également les véhicules et reconnaît de nombreux modèles d’époque, dont la voiture de Kathleen elle-même, une DAF 31, et aussi une Mercedes, une Simca, une 2CV, etc. Il construit des plans de prise de vue pour les discussions, en prenant soin de montrer les lieux, les occupations, avec un goût pour capturer les expressions des visages dans leur variété et leurs nuances. Inconsciemment, le lecteur absorbe également la variété des mises en scène et la façon organique avec laquelle elles apportent de nombreuses informations visuelles. Dans la première scène, il admire les canaux de Venise avec ses gondoles et ses canots à moteur, un pont si spécifique, la façade de l’hôtel, la décoration intérieure de la chambre, les tiroirs d’une commode fouillée par Du Lac, l’imposant escalier à partir du hall, l’accueil, la cage d’ascenseur, et tout cela en quatre pages. Plus loin, il regarde Kathleen préparer un repas bon et simple (coquettes aux crevettes, steak-frites et mousse au chocolat) pour sa mère, puis il passe à l’élégante place royale de Bruxelles dont il peut admirer l’architecture des bâtiments, pour aboutir le lendemain à l’église Notre-Dame des Victoires au Sablon, puis prendre le tram avec Kathleen, et un peu plus tard se rendre à la faculté de philosophie et lettres de l’université libre de Bruxelles, etc. Outre ces voyages et visites, le dessinateur réalise également des séquences muettes, comme le cambriolage de l’appartement de Kathleen avec une silhouette noire fouillant partout. Une narration visuelle riche et diversifiée faisant voir du paysage.



Sous le charme de Bruxelles et de de la personnalité de l’héroïne, le lecteur se laisse prendre à l’intrigue. Il se doute que le document retrouvé par Yvette Durand, le testament créatif de son défunt époux, sert de prétexte pour se rendre dans plusieurs des réalisations de l’architecte. Sensation renforcée par le fait que l’identité de de l’assassin est révélée dès la première scène, et que son commanditaire représente un promoteur sans foi ni loi. Il comprend rapidement que les auteurs lui proposent un premier contact avec l’Art nouveau, sans aller jusqu’à une initiation ou une vulgarisation. Pourtant, le récit semble contenir une certaine profondeur. Outre les références culturelles à la Belgique, le lecteur voit bien que Kathleen van Overstraeten n’est pas de taille à arrêter l’Histoire en marche, et ce même s’il ne connaît pas le destin de la Maison du Peuple. Pour autant, il règne dans le récit une véritable indignation sur cette transformation de la capitale, dictée par l’appât du gain. Il ne s’agit pas tant d’un passéisme rétrograde ou d’une nostalgie de circonstance, que d’une peine réelle face à la destruction d’œuvres d’art, à la disparition définitive de bâtiments donnant son identité à Bruxelles, d’une indignation devant le capitalisme supplantant la création, l’argent écrasant l’art. selon ses convictions personnelles, le lecteur réagira différemment à la question de la préservation du patrimoine architectural, des œuvres d’art. cela pourra lui évoquer certains tomes du cycle des Cités obscures de Benoît Peeters & François Schuiten.


Le lecteur succombe par avance au charme de l’héroïne qu’il retrouve pour la sixième fois, sa personnalité faillible et déterminée, son indépendance pour l’organisation de sa vie, et sa façon d’enquêter avec d’autres personnes disposant de compétences différentes. Le récit tient la promesse de mettre en scène la Maison du Peuple de Victor Horta et de parler de ses réalisations, sans en faire le sujet exclusif. Totalement emmené par la qualité de la narration graphique et la solidité des représentations de Bruxelles, le lecteur prend progressivement conscience que le sujet principal du récit réside dans le constat que tout passe, même les œuvres d’art architecturales, ce qui induit à se poser la question des modalités de leur préservation. Sic transit gloria mundi.



mercredi 2 septembre 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T03 Rubedo, l'œuvre au rouge

Les mots ne sont pas ce qu’ils décrivent. Les faits sont les faits.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 02: Albedo, L'Œuvre au blanc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château de Saint-Cloud, Napoléon se réveille dans son lit en hurlant. Joséphine Beauharnais se trouve sortie de son sommeil et fait remarquer que ça fait un mois qu’il se réveille toutes les nuits en sursaut. Elle estime qu’il devrait consulter un médecin. Il élude la question : Juste un cauchemar. Elle le reprend : un cauchemar qui l’empêche de la satisfaire, depuis qu’il s’est couronné empereur, il se comporte avec elle comme un impuissant, pas comme l’amant dont elle a besoin. Il lui répond sèchement, l’enjoignant à arrêter de se plaindre, car tout Paris goberge de ses incartades avec ses jeunes officiers. La discussion s’envenime, lui espérant que l’un de ces opportunistes saura l’engrosser car c’est le rôle de l’épouse de lui donner un fils pour créer une dynastie. Elle lui répond qu’elle tombe de sommeil. L’empereur décide de sortir.



Napoléon Bonaparte enjambe le bord de la fenêtre et saute vers une voiture à cheval qui l’attend. Le sergent Lemorpion l’attend en uniforme, tenant les rênes. L’empereur le traite de crétin : Était-ce trop pour sa cervelle de crapaud que de lui demander de s’habiller aussi en civil ? Le soldat se rattrape en l’informant qu’il a accompli sa mission : Madame Coquelicot a reçu le sac de pièces d’or que Bonaparte lui a envoyé, elle attend le cœur grand ouvert. L’empereur fixe un loup sur son visage et répond que le cocher aura sa récompense de cent bouteilles de vin. Arrivé à destination, il descend de la voiture, et pénètre dans la maison close, vide de tout autre client, et est accueilli par la Madame qui lui confirme que vingt filles l’attendent comme convenu. Il les essaye une par une dans la chambre mise à sa disposition, à raison d’une minute chacune. Autant d’échecs : il cherche un baiser avec une âme. Il repart en claquant la porte et rejoint la voiture. Il fait quelques confidences à Lemorpion : Pour trouver ce qu’il cherche, il faudrait qu’il embrasse son propre cerveau, personne ne comprendra jamais. Son cœur vit dans un autre monde, les baisers de toutes les femmes sont vides. La seule qui puisse le satisfaire est une véritable reine, elle a engagé la bataille contre lui. Il continue : Les batailles contre les femmes sont les seules qui se gagnent en fuyant, il oubliera cette reine en combattant le monde entier… Sur une montagne dans le Nord de l’Espagne, Asiamar est en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, assis dans la position du lotus. Sa concentration est rompue par l’arrivée de maître Tadeo chevauchant un condor géant. Celui-ci lui crie qu’en se cachant ainsi pour trouver une réponse à son problème, Asiamar gâche les trente mille années qu’il pourrait vivre. XVII lui dit que sa réponse pourrait être de se jeter dans le vide…


La séquence d’ouverture vient confirmer que le véritable antagoniste du récit n’est autre que… Napoléon Bonaparte. Belle ambition pour le scénariste, d’autres auteurs s’y sont essayé, s’inclinant en cours d’intrigue devant l’ampleur insurpassable de son destin, par exemple Jean Dufaux dans Double Masque, six tomes de 2006 à 2013, avec Martin Jamar. Ici, les auteurs parviennent à s’accommoder de ce destin écrasant… en faisant encore plus fort. Ils le présentent comme un homme assez jeune, svelte, avec la main sous le gilet (l’explication a été établie dans le tome précédent), avec un visage assez dur. Ils s’amusent à le montrer comme un individu athlétique, capable de sauter de la fenêtre d’un premier étage, un homme tragique s’exprimant à haute voix sur une terrasse de Notre-Dame, charismatique, limite gourou pour haranguer ses soldats et leur faire supporter la faim et le froid. Le lecteur comprend vite qu’il lit une fable plutôt qu’une reconstitution historique. Le grand homme a succombé aux charmes d’une belle inconnue, et faute de pouvoir en faire sa reine (le terme qu’il utilise, car il y a déjà une impératrice), il décide de conquérir le monde pour évacuer sa frustration (chacun sa méthode). Le lecteur prend grand plaisir à le voir se battre en duel à l’épée contre XVII, ou encore à assister à sa mise en bière à Sainte-Hélène dans des circonstances aménagées par rapport à la réalité historique. La soudaineté de l’arrivée du Général Hiver donne lieu à une splendide double page, trois cases de la hauteur de la page par planche, une vue de l’esprit aussi amusante que fatale.



Dès la première séquence, le lecteur ressent la confiance que le scénariste porte à l’artiste : il se repose sur lui pour faire souffler un vent d’aventures, avec des touches de dramatisation, et d’autres de farce (le scénariste affuble un personnage du patronyme de Lemorpion). Le lecteur prend un plaisir simple au premier degré de la silhouette de Bonaparte bondissant vers le sol, du même ajustant son loup sur son visage, de la petite silhouette solitaire de XVII en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, des grands arabesques dessinées par une chaîne métallique maniée par un chevalier, du combat à mains nues contre un tigre dans une arène, d’un second vol à dos d’un condor géant au-dessus Paris, du zeppelin steampunk dans un ciel d’orage, de l’improbable berceau formé par les racines d’un arbre majestueux, etc. Les auteurs ont le sens du spectacle. L’artiste sait intensifier la tension d’une scène par sa mise en couleur : les flammes rouge orangé lors de l’accouplement du roi rouge et de la reine blanche, l’aura bleutée du corps astral de XVII, la luminosité gris-bleu de la nuit depuis la terrasse de Notre-Dame, le retour du rouge orangé pour les incendies de Moscou, les nuances de vert entre sauge et épinard baignant la crypte alchimique, etc. Il y a également ces pages muettes splendides : Asiamar méditant devant le paysage des sommets d’une chaîne de montagne, avec une couche nuageuse en contrebas, ces six cases verticales réparties sur deux planches en vis-à-vis où frappe le Général Hiver faisant des morts par centaines dans les rangs de l’armée napoléonienne, ou encore Beto ouvrant les portes de la crypte pour aller réveiller XVII.


La narration visuelle inscrit ainsi le récit dans l’aventure spectaculaire et fantastique tout en soignant la reconstitution historique. Si le cœur lui en dit, le lecteur sent son regard s’attarder sur de nombreux détails : la façade du château de Saint-Cloud, l’uniforme du sergent Lemorpion, la décoration intérieure de la maison close, le pavage des rues de Paris, l’architecture intérieure du temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, la beauté de la cathédrale Notre-Dame de Paris, quelques monuments de Moscou, les uniformes napoléoniens, etc. L’artiste sait faire ressortir aussi bien les moments merveilleux (un corps astral, l’attaque fulgurante du scarabée de jade), que les situations complexes (Asiamar jugé par les neuf chevaliers d’Héliopolis, le général britannique Hudson Lowe délivrant sa sentence de mort à Napoléon). Les dessins plongent donc le lecteur dans une époque historique bien identifiée, à partir d’environ 1810 à 1823, puis dix-neuf années après le décès de Napoléon Bonaparte, apportant un ancrage à cette fantaisie historique.



Le lecteur se prépare à ce troisième stade de la transformation alchimique, Rubedo, c’est-à-dire l'achèvement de la grande œuvre, l'union mystique et la réalisation de la totalité, symbole de l'illumination, de la sagesse ultime. Il peut être un peu décontenancé par ce choix du scénariste de placer cette phase en troisième, avant Critinitas généralement qualifiée de troisième phase. Il relève qu’en cours de récit, Asiamar lui-même explicite les transformations par lesquelles il est passé : Avec Nigredo, il a vaincu son chaos mental, son armure émotionnelle, sa lâcheté animale, l’obscurité qui assombrissait son âme. Avec Albedo, il est parvenu à la pureté spirituelle, la vertu lumineuse, faite de beauté et de bonté. Et devant les Chevaliers d’Héliopolis, il s’interroge : Que lui manque-t-il ? La réponse d’Imhotep prend autant le lecteur au dépourvu que le héros lui-même : Asiamar ne connaît que la bonté féminine, il lui faut découvrir la cruauté féminine. Comme le scénariste n’est pas renommé pour sa fibre féministe, le lecteur craint le pire… et c’est moins pire qu’il était en droit de le redouter… voire la cruauté dont fait preuve Asiamar ne se trouve pas liée à la féminité… Bref… L’intrigue poursuit son cours : alors que le personnage principal semble intégrer ses deux facettes dans toutes leurs nuances, il apparaît que Napoléon n’est pas en mesure de faire preuve d’une telle discipline, une forme de reflet déformé du héros, un cheminement conduisant à l’échec. Le lecteur retient donc plutôt cette perspective de l’intrigue et les valeurs qui s’en trouvent mises en avant : la capacité de s’adapter et de progresser, d’accepter ses qualités et ses défauts, de s’intégrer à un groupe, illustrant la maxime que : Tout seul on va plus vite (ce que fait Napoléon Bonaparte) et qu’à plusieurs on va plus loin (Asiamar acceptant les enseignements des Chevaliers d’Héliopolis et intégrant leurs rangs).


Ce récit d’aventures continue avec élégance, adresse et une pointe d’amusement. Le dessinateur fait preuve d’une implication sans faille pour toutes les dimensions de la narration visuelle : reconstitution historique, mises en scène vivantes, éléments fantastiques, scènes d’action, avec une sensation enjouée communicative. Le scénariste s’amuse avec l’Histoire, avec le Grand œuvre alchimique, le héros surmontant les épreuves et progressant ainsi dans la spiritualité. Entrainant.