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mardi 3 novembre 2026

American Parano T04 Burn, Hollywood, Burn !

Rien n’est corrompu, sauf les possessions, l’ego et la famille.


Ce tome fait suite à American Parano T03 Manhattan Trauma (2025) des mêmes auteurs qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, tout en apportant des informations sur la situation du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


Jeudi cinq juin 1969, à dix-huit heures trente, dans le diner Shapiro’s, situé sur Sunset Strip à West Hollywood dans Los Angeles, la jeune serveuse Susan vient de laisser tomber par terre l’assiette qu’elle allait servir à une table. Le patron, monsieur Shapiro, s’énerve : c’est la troisième fois cette semaine, et Susan reste comme interdite, sans penser à nettoyer. Puis le parton se tourne vers Kimberley Ann Tyler et lui ordonne d’aller s’occuper de la vente à emporter, tout en râlant sur ces deux empotées. Une berline attend, avec la radio, l’animateur indiquant qu’ils sont bien sur Moon Radio Los Angeles, 101.9 FM, la radio qui emmène sur la Lune. La NASA informe que le San Fernando Pop Festival bat son plein ! On peut y entendre Tiny Tim, Love et The Chambers Brothers ! Attention, ce soir, on observe vingt-cinq minutes de ralentissement sur la US-101N en quittant Beverly Hills… Et maintenant, on écoute Aquarius / Let the sun shine, par The 5th dimension ! Le conducteur passe sa commande : Le FBI voudrait un pastrami, un chili dog et deux cafés longs. Kim identifie immédiatement les agents Auerbach et Carney. Ce dernier lui demande à quelle heure elle finit son service, et lui propose de se faire une toile, et de laisser tomber la commande, car il paraît que c’est infect ici.



Le soir, vers minuit au drive-in de Olympic Boulevard à Los Angeles, Kim Tyler est assise sur la banquette arrière de la limousine des deux agents du FBI. L’un des d’eux donne son avis. Quand ils parlent de Tyler, une expression revient : Quel gâchis ! Elle avait du talent comme policière, mais elle a manqué d’un je-ne-sais-quoi… Elle suggère : D’un pénis ? Il reprend la parole : ils enquêtent sur la vitrine des Black Panthers à UCLA, on parle d’activités antipatriotiques. Son collègue prend à son tour la parole : Il y aurait une fraternité d’étudiants blancs qui les soutient, et peut-être même les finance. Il suggère qu’avec son apparence juvénile, la jeune femme pourrait les infiltrer. Il lui tend un portefeuille avec de faux papiers, une fausse identité, des photos de sa fausse famille. Elle deviendra Kate Michaels, étudiante originaire du Connecticut. Elle répond sèchement qu’elle n’a pas démissionné de la police pour faire ce genre de choses, ça ne l’intéresse pas. Alors qu’elle sort de la voiture et qu’elle s’en éloigne, l’un des deux agents lui demande si elle préfère se faire peloter dans un diner miteux jusqu’à la fin de ses jours. Vendredi six juin 1969 à 21h00, Kim gare sa VW sur le parking sur le parking du diner Shapiro’s et elle salue sa collègue Susan en train de s’en griller une à l’arrière. Cette dernière tend du feu à Kim et lui demande si elle connaît le sorcier. Elle pense que Kim lui pairait beaucoup, son côté si clean, en bonne santé. Le patron sort et leur ordonne d’aller bosser. Susan propose de venir le lendemain soir à Laurel Canyon pour rencontrer le sorcier ; il lui suffira de dire qu’elle vient pour le baby-sitting.


En découvrant ce quatrième tome, le lecteur s’aperçoit que l’héroïne de cette série, un peu mutique, lui manquait. Ses grands yeux bleus sa chevelure rousse coupée court, sa menue silhouette, sa réserve ou, au moins, le fait qu’elle ne parle qu’avec parcimonie, sa force de caractère et sa détermination, une personnalité singulière. Il retrouve son visage fermé, ne laissant que rarement passer l’expression d’une émotion réelle ou simulée. Il le ressent comme un caractère stoïque : une grande maîtrise d’elle-même, une acceptation des choses comme elles sont et la détermination de les affronter du mieux possible, ainsi qu’un détachement de ses propres émotions, sans se laisser contrôler par le désir du plaisir ni la peur de la douleur, utilisant son esprit pour comprendre le monde. Ce caractère se dégage de sa façon d’être, de ses postures, de la distance qu’elle sait mettre avec les autres, voire de ses mouvements de recul lors des contacts physiques. Par moments, le lecteur en vient même à penser qu’elle éprouve des difficultés à ressentir des émotions, entre anesthésie affective et mécanisme de défense, parfois donnant même une sensation de personne dépressive, sans être privée de motivation pour autant.



C’est également un grand plaisir de retrouver les caractéristiques de la narration visuelle. Le lecteur s’est habitué à cet équilibre délicat, entre dessins tout public proche de la ligne claire et ton résolument adulte. Ce parti pris graphique peut s’avérer déconcertant dans un premier temps : des silhouettes et des traits un peu simplifiés pour les personnages, des décors à la représentation également simplifiée, tout en étant diversifiés et consistants. D’un côté, Kim passe quasiment toute l’aventure dans son costume bleu de serveuse : col blanc, manches courte, et même son tablier porté en toute circonstance, comme s’il s’agissait d’une aide visuelle, le costume du héros qui permet de la reconnaître au premier coup d’œil parmi tous les personnages, en toutes circonstances. D’un autre côté, Charles Wilcox, le principal personnage secondaire, change régulièrement de tenue comme un individu normal, en fonction de la séquence. Le visage de Kim présente une peau lisse, avec des yeux bien ronds, et des lunettes dont on ne voit que la monture filiforme noire. Alors que le lecteur peut lire des émotions complexes et adultes sur les visages de tous les autres personnages : le contentement infatué de trois clients masculins à la main leste et aux remarques sexistes dans le diner, les rides fortement marquées du propriétaire, l’entrain calculé de Wilcox, le regard éteint et résigné des parents de Susan, la réelle inquiétude monsieur Babitz quand Kim prononce à haute voix le terme Black Panthers dans un lieu public fréquenté, l’air exalté de certaines membres de la famille Wilcox, etc. De la même manière, le dessinateur joue sur le contraste entre des simplifications totales (la surface unie dépourvue de marquage au sol ou de texture des chaussées), et des lieux complexes (la structure métallique d’un viaduc, une station-service, ou la belle villa de Frank Creamcheese). Une fois la période d’adaptation passée, le lecteur ressent que ces caractéristiques fonctionnent très bien pour mettre à nu l’anormalité des comportements, sans voyeurisme malsain.


Outre la reconstitution historique inhérente à un récit se déroulant dans le passé (les tenues vestimentaires et les lieux, y compris les lettres du panneau HOLLYWOOD en mauvais état à l’époque), le dessinateur représente de nombreuses personnalités publiques passées à la postérité. S’il est familier du contexte, le lecteur identifie au premier coup d’œil l’inspiration pour Charlie Wilcox : Charles Manson (1934-2017). Dans la chambre de Susan, le poster de Jim Manitoba rend hommage à Jim Morrison (1943-1971) des Doors. En page quarante-deux, il découvre une case de la largeur de la page, avec Wilcox conduisant une moto de type Chopper sur une route traversant une zone désertique : Easy Rider (1969), de Dennis Hopper (1936-2010), confirmé par la cellule de texte portant la mention Born to be wild, la chanson de Steppenwolf. Cela nécessite un peu plus de culture pour identifier les célébrités présentes à la fête donnée par Wilcox dans la villa d’emprunt, ou les gugusses fréquentant Laurel Canyon. En revanche, pas de doute sur l’identité réelle de Frank Creamcheese grâce à sa dégaine inimitable : Frank Zappa (1940-1993). Ces références attestent que le dessinateur a effectué de solides recherches pour s’approprier les apparences de ces personnes, et que le scénariste baigne dans son élément, prenant un plaisir évident et communicatif à restituer ce pan social et culturel de l’époque.



Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont choisi de s’affranchir des noms réels des personnages, pour pouvoir raconter l’histoire à leur sauce, sans être accusés d’arrangements avec la réalité… tout en en respectant l’esprit. En fait, l’intrigue conserve sa place de personnage principal à Kim Tyler, dans une enquête où elle se retrouve impliquée à titre personnel et dans laquelle elle paye de sa personne, perdant même son quant à soi à plusieurs reprises ! Elle se retrouve à évoluer comme un poisson hors de l’eau, une personne réservée et farouchement introvertie dans un monde communautaire faisant la fête à renfort de substances psychotropes. Cela donne lieu à un bad trip caractérisé et sévère, une double page hallucinée et angoissante, reprenant des moments traumatiques des tomes précédents. Alors qu’elle n’exprime pas ses ressentis ou ses émotions, ni même ses convictions, son décalage avec les autres fait ressortir la bizarrerie à ses yeux (et donc aux yeux du lecteur) de chaque personne rencontrée, de chaque comportement, et par l’entremise de la mission confiée par les agents du FBI, de l’anticonformisme et de la transgression par rapport à l’ordre social prévalent. En filigrane, le lecteur capte les valeurs morales de Kim, les limites qu’elle s’est fixées, le courage qu’elle en tire, et même son empathie, bien cachée et bien réelle. Sans oublier ses défauts très humains, dont elle a également conscience, en particulier sa relation avec son fils.


Quatrième enquête pour Kim Tyler, toujours aussi personnelle malgré un apparent manque d’émotions. La narration visuelle évoque ouvertement la ligne claire, subtilement pervertie par la complexité des adultes et les défauts comportementaux et moraux. Une plongée dans les États-Unis de la côte Ouest en 1969, avec ses individus hauts en couleurs, de Manson à Zappa. Une enquête à haut risque nécessitant un courage frisant l’inconscience, un cheminement qui ne laisse pas le personnage principal intact. En même temps, ce qui ne la tue pas la rend plus forte. Un polar de haute volée.



lundi 2 novembre 2026

Ekhö monde miroir T02 Paris empire

Envoyez un pigeon voyageur. On va honorer cet engagement.


Ce tome fait suite à Ekhö monde miroir T01 New York (2013) qu’il faut avoir lu avant pour la découverte initiale de ce monde. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, par Alessandro Barbucci pour les dessins, et par Nolwenn Lebreton pour les couleurs. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages en deux phrases chacun : le monde d’Ekhö, Fourmille Gratule, Yuri Podrov, Grace Lumumba, Sigisbert de Motafiume, et les Preshauns.


Sur Ekhö, New York a un petit air différent. Des dragons remplacent les hélicos, les gratte-ciels ont des faux airs de donjons, mais elle s’y habitue. New York reste toujours New York, même sans électricité ni technologie. Et elle, Fourmille Gratule, dans ce monde comme dans l’autre, elle doit faire face au quotidien… Dans les bureaux de son agence, elle vient de comprendre qu’ils n’ont plus un rond. La danseuse et associée Grace Lumumba, nom de scène Yumma, lui confirme que les caisses sont vides, elles ont deux mois de loyer en retard, et elle n’a pas eu de salaire depuis… Pfiouuu ! Trop Longtemps ! La patronne Fourmille croyait que l'agence marchait bien : ils ont un paquet d'artistes sous contrat, ils prennent quinze pourcents, ça fait des sous, non ? Grace répond que pas tant que ça, les cachets sont minables en ce moment, et l’agence manque de vedettes. Youri Prodov suggère qu’ils pourraient retourner chasser dans Central Park, mais ce n’est pas facile. Grace reprend la parole : ils avaient un gros contrat à Paris, mais ce n’est plus possible : quinze jours d’exclusivité au Poulain Rouge pour Yumma et Yummy… or Yummy est en prison.



Yuri indique qu’il veut bien partir à la recherche d’un autre boulot, mais il faut que Fourmille l’accompagne, les Preshauns leur ont interdit de rester séparés trop longtemps. La jeune femme râle : pourquoi écouteraient-ils les Preshauns ? Après tout, c’est juste des genres d’écureuils dans des vêtements ridicules ? Puis elle se tourne vers Grace pour lui demander : Bon, le contrat de Paris, gros comment ? Au vu de la réponse, elle décide d’envoyer un pigeon voyageur pour dire qu’ils vont honorer l’engagement. Elle a décidé qu’elle reprendra le rôle de Yummy, elle est assez belle pour faire un strip-tease, et elle ordonne à Yuri de garder les yeux fermés quand elle sera en scène. Sur ce, elle se met à danser avec Yumma, pendant que Yuri va plonger la tête dans un seau d’eau froide. Mais quelques semaines plus tôt à Paris, s’étaient déroulés des événements d’une importance capitale pour la suite. Alors qu’il dinait dans un restaurant de luxe, le prince Antone avait reçu un pli contenant des révélations dont il décide de faire part sans attendre à son père, l’empereur. Sans répondre aux questions pressantes des journalistes de la presse mondaine, il monte dans son carrosse, et le cocher le lance à vive allure dans les rues de Paris. Il se produit un accident mortel alors qu’ils empruntent le souterrain du pont de l’Alma.


Un début de série bien sympathique avec le premier tome : de la Fantasy sur un rythme enlevé, avec une forte teneur en divertissement. Un couple mal assorti se prenant gentiment le bec, et découvrant progressivement les règles de cette réalité alternative où les longs voyages s’effectuent dans des grandes cabines à dos de dragon plutôt que dans des avions long courrier. Un monde ressemblant fortement à l’ère moderne, mais sans la technologie électrique, électronique, informatique ou même à vapeur. Sans magie non plus, mais avec une race appelée les Preshauns, assurant une fonction de régulation des forces surnaturelles dont celle appelée énergie thaumique. L’intrigue du premier tome mêlait découverte de ce monde et enquête sur un meurtre, cette dernière étant rondement menée. Au vu du titre, le lecteur comprend que cette seconde aventure fournit l’occasion d’aller découvrir une autre ville reconfigurée : Paris. Il retrouve avec plaisir les dessins très vivants de l’artiste, la mise en couleurs très mordorée, aux couleurs chaudes et agréables. Il constate rapidement que certains éléments visuels du premier tome refont leur apparition dans celui-ci assurant une continuité visuelle pour la série. Il voit tout aussi rapidement que le scénariste a à nouveau fait en sorte de jouer sur les forces graphiques du dessinateur, que ce soit l’apparence des créatures bizarres, le décalage baroque des lieux, ou les courbes des héroïnes.



Dès la couverture, il apparaît que les auteurs continuent de se faire plaisir sur le plan visuel, que ce soit le scénariste en concevant les variations d’avec le monde réel, ou le dessinateur pour les donner à voir. Au vu de la composition de l’illustration, la tenue de Fourmille capte immédiatement l’attention, à commencer par sa belle coiffure de type choucroute montée haut sur la tête, avec de magnifiques volutes, une longue mèche dans le dos, rehaussée par une plume de grande taille. S’il y est sensible, le lecteur va retrouver le changement coiffure déjà employé dans le premier tome, quand le corps de l’héroïne est possédé par un défunt décédé de mort violente à qui il reste un problème à régler, passant de cheveux au vent à des cheveux attachés en queue de cheval. Comme le suggère la couverture, la charmante demoiselle va se produire dans un numéro de cabaret avec effeuillage, et il est possible d’admirer une première coiffure avec bouquet de plumes sur la tête en page de titre, puis une autre avec tour Eiffel intégrée. Le volume des cheveux de Grace impressionne toujours autant, ainsi que sa capacité à les maîtriser. Le lecteur pourra aussi admirer les différents couvre-chefs de ces messieurs, en particulier pour les uniformes. Le reste de sa tenue attire également l’œil, pour ce qu’elle a de révélatrice (le cache-sexe en plumes), et de suggestives (ses gants d’opéra qui s’arrêtent au-dessus du coude). Il en retrouve une variation très proche lors du numéro de strip-tease de Yumma & Yummy, qui s’accompagnent en chantant Déshabillez-moi (1967), écrite par Robert Nyel et composée par Gaby Verlor. Le dessinateur prête une attention particulière aux tenues vestimentaires de tous les personnages, avec des formes et des accessoires singuliers, plutôt que de se contenter de vêtements sans personnalité.


Le lecteur vient pour l’interprétation baroque et rétro mâtinée de fantasy de Paris, et pour le spectacle, il en a pour son argent. Les auteurs indiquent explicitement qu’ils s’inspirent de l’accident qui a coûté la vie à Diana Spencer (1961-1997) avec une course-poursuite entre son carrossée et les journalistes à ses trousses, dans une séquence menée à toute vitesse. L’action reprend ensuite le dessus lors d’un attentat contre l’empereur avec des explosions secouant la tour Eiffel et des individus courant dans les sens. Le lecteur retient ensuite son souffle lors d’une autre course-poursuite à dos de dragon en plein Paris, et évidemment pendant le numéro de Yumma & Yummy, alors même que le dessinateur se tient à distance de la titillation facile, évitant la nudité de ces deux danseuses. L’histoire présentant une plus grande unité que celle du premier tome, l’artiste dispose de plus de latitude pour donner à voir Paris, en maintenant une cohérence visuelle. Cela constitue un spectacle de premier choix pour le lecteur qui se projette dans les différents lieux revisités qu’il les reconnaisse ou non : la façade du Ritz, la colonne Vendôme, le souterrain du pont de l’Alma, le Poulain (Moulin) rouge, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la tour Eiffel (tour de pierre et de bois), le trente-six quai des Orfèvres, le George V rebaptisé Georges W, etc. Le plaisir pris par l’artiste est communicatif, et le lecteur déguste chaque création.



Ayant établi les bases de la présente série, le scénariste peut réaliser une histoire plus focalisée sur l’intrigue, tout en mettant à profit ce qui a été établi dans le premier tome. Le lecteur retrouve donc la dynamique entre les personnages principaux, la nécessité qu’ils restent à proximité l’un de l’autre, la nature mystérieuse de ce monde et sa supervision par les Preshauns (leprechaun), avec quelques allusions au tome précédent comme chasser dans central Park, le besoin de thé chez les Preshauns, ou encore une histoire de souvenirs effacés. Il retrouve également le goût d’Arleston pour les jeux de mots, que ce soit un conducteur de taxi qui s’écrie Kouignamama (en référence à une pâtisserie bretonne riche en beurre) ou le nom de famille du chorégraphe et propriétaire du Poulain Rouge, Damon Toidéhgaj. Pour des raisons de contrat rémunérateur à honorer, les personnages se rendent à Paris, ce qui permet au lecteur d’avoir la confirmation de qui constitue le groupe récurrent en plus de Fourmille et Yuri. L’intrigue repose à nouveau sur une mort violente, un secret détenu par le défunt à faire éclater, et la possession par lui de Gratule à des moments (in)opportuns. Le scénariste sait y faire pour composer un récit avec des moments de bravoure, un peu de titillation du lecteur sur les émotions, courage, agacement, détermination, amour contrarié ou refoulé, et une tension qui va crescendo jusqu’au final spectaculaire. Une aventure haute en couleurs.


Deuxième aventure pour Fourmille Gratule, Yuri Prodov, Grace Lumumba et Sigisbert Motafiume. Scénariste et dessinateur s’entendent parfaitement pour réinventer Paris à leur sauce, une variation inventive et colorée, tenant toutes ses promesses de divertissement imaginatif. L’intrigue conduit les héros à nouveau à mener une enquête sur une mort brutale, et cette fois-ci un trafic d’armes. Le lecteur se laisse embarquer et profite du spectacle et de l’action.



jeudi 29 octobre 2026

Coq-sur-Mer 1933

Albert Einstein et James Ensor, dont la rencontre est restée dans les annales.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature biographique, qui ne nécessite pas de disposer de connaissances préalables du son protagoniste. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Rudi Miel pour le scénario, par Baudoin Deville pour les dessins, avec une mise en lumière réalisée par Bérengère Marquebreucq. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de sept pages, illustré de photographies, intitulé Coq-sur-Mer 1933, structuré en chapitres intitulés : E = MC², L’exil, Le chalet de Caputh, Coq-sur-Mer, Dix-sept malles… et un violon, La concession, Leó Szilárd, Le prince des peintres, Pain cramique, La reine Elisabeth, Le cœur volant, Violon d’Ingres, Le dossier Einstein, La menace nazi.


Coq-sur-Mer, le quinze juillet 1933, un beau ciel bleu agrémenté de quelques nuages, quelques vacanciers sur la plage, parmi eux une jolie jeune femme blonde en jupe et chemisier avec manteau, chapeau et lunettes de soleil tient le dévidoir d’un cerf-volant flottant dans le ciel au gré du vent. Devant la villa sise au numéro 5 de l’avenue Shakespeare, Albert Einstein peste contre le policier chargé de sa protection et son épouse qui le surveillent de trop près à sa guise. Il leur annonce qu’il va faire un tour seul sur la page. Il se promène perdu dans ses pensées, quand son attention est attirée par le cerf-volant. La jeune femme s’adresse à lui en l’appelant par son nom, lui rappelle qu’il est une sommité mondiale, que personne n’échappe à sa renommée. Elle lui demande si l’air de Berlin ne lui manque pas. Elle finit par sortir un pistolet de la poche de son manteau, et en menace le scientifique. Elle le fait avancer vers la limousine noire garée dans la rue, où se tiennent deux hommes en noir.



À Berlin, un an plus tôt, Einstein se rend dans un magasin de musique, où un disque diffuse un enregistrement d’Adolf Hitler : Seuls les nationaux socialistes s’engagent corps et âmes pour le bien-être de tous les Allemands, l’agriculteur allemand est appauvri, la classe moyenne est ruinée, l’énergie du peuple a été… Tout fier le vendeur lui indique qu’il a vendu quinze exemplaires de L’appel à la nation, ce matin. Voyant que cela n’intéresse pas son client, il lui indique qu’on lui a livré d’autres nouveautés en jazz. En novembre 1932 en Basse-Silésie, une berline arborant un fanion du troisième Reich arrive à un important centre de recherches militaire. Il se rend dans un laboratoire et indique au chef que le parti s’impatiente. En pointant le plan d’une soucoupe volante, il lui demande si l’autonomie d’énergie sera suffisante pour parcourir quinze mille kilomètres. Le scientifique lui répond qu’il reste deux détails à régler. Ce sera une mission suicide, ils ne peuvent garantir au pilote une véritable protection contre les radiations. Le général lui assure que les volontaires ne manqueront pas, et il veut savoir quel est l’autre détail. Le scientifique explique que les ingénieurs bloquent sur certains paramètres, un seul homme pourrait les aider, mais il doute qu’il coopère…


Au travers de deux séries, celle de Kathleen van Oversraeten et celle du commissaire Henrikus Ansor, l’éditeur belge Anspach se fait une spécialité des bandes dessinées à caractère policier, mettant en valeur un pan de l’histoire belge ou un événement historique de ce pays. Ici, les auteurs ont choisi un événement bien réel : le séjour d’Albert Einstein (1879-1955) à Coq-sur-Mer (De Haan, en flamand), de mars à septembre 1933, avec son épouse Elsa Einstein (1876-1936), après avoir fui l’Allemagne. Le scénariste a fait le choix d’une narration avec une faible densité de texte, laissant le dessinateur montrer les lieux et les actions des personnages, ce qui peut donner une sensation d’une bande dessinée un peu facile. Toutefois si l’envie lui en prend, le lecteur peut aller vérifier les dates dans une biographie plus détaillée d’Einstein, et avoir la confirmation que tout concorde, qu’il s’agisse des déplacements du génie, ou de la situation en parallèle de Leó Szilárd (1898-1964). Dès la couverture, le lecteur apprécie la minutie du dessinateur pour représenter le bâtiment le plus célèbre de Coq-sur-Mer : la gare de tram. S’il a déjà eu l’occasion de visiter les lieux, le lecteur tombe immédiatement sous le charme de cette image à la véracité criante. Ainsi, le dessinateur des aventures de Kathleen, fait honneur à cette ville, et à plusieurs autres localisations en Belgique et en Allemagne.



L’artiste représente avec une grande fidélité chaque lieu et le lecteur bénéficie de l’effet de découverte et de visite. Il commence par mettre les pieds dans le sable à Coq, puis il se retrouve à marcher d’un bon pas avec Einstein dans les rues de Berlin. Il apprécie de se retrouver dans une ville habitée, avec les automobiles d’époque, les piétons et les tenues d’époque, le tramway en arrière-plan, sans oublier le phonographe avec son bras et son aiguille. Grâce à cette narration visuelle à la reconstitution historique minutieuse, il habite le temps de trois pages dans le chalet en bois de Caputh qu’Einstein s’était fait construire dans ce village de trois mille habitants à quarante kilomètres de Berlin. Il déambule dans les galeries du musée Alte Nationalgallerie pour admirer les œuvres de Ensor, le lac de Templin qu’Einstein est en train de peindre, la plage d’Ostende, le Grand Hôtel Belle Vue au Coq, le deuxième Kursaal d’Ostende, une visite à Spa, et la fameuse rencontre au Cœur Volant à Coq. Outre la qualité de la représentation dans des modalités de type Ligne Claire, la mise en lumière (en couleurs) vient enrichir et nourrir les dessins, rehaussant leur lisibilité, tout en apportant des informations supplémentaires sur l’ambiance lumineuse, les textures et d’autres informations visuelles comme un motif de papier peint. Dès la troisième page, le lecteur observe également des détails qui viennent raconter une partie de l’histoire : une affiche sur un mât d’éclairage dans Berlin où l’on voit Adolf Hitler, et le drapeau avec la Swastika derrière. Puis un plan avec une soucoupe volante nazi comme clin d’œil à ce mythe, des affiches de propagande sur un mur, une étoile de David sur la vitrine d’un magasin, etc.


En effet, la lecture s’avère très facile, par la concision des dialogues, et le nombre relativement peu important de phylactères, à l’opposé d’une bande dessinée historique dans laquelle les auteurs auraient intégré un maximum d’informations sous forme de cartouches de texte. De ce fait l’artiste prend en charge la part la plus importante de la narration. Il réalise donc des planches sagement découpées en cases rectangulaire, alignées en bande. La plupart des pages contiennent entre neuf et onze cases, un nombre assez élevé, construction choisie pour pouvoir à la fois présenter une bonne densité narrative, et pour pouvoir inclure des actions se déroulant sur plusieurs cases. De temps à autre, il peut aussi choisir d’accorder plus de place à un moment ou à un paysage, comme dans la première planche découpée en quatre cases de la largeur de la page, ce qui donne une vision panoramique de la plage de Coq-sur-Mer. La mise en scène des séquences montre un dessinateur tout aussi aguerri en termes de direction d’acteurs. Le lecteur se sent immédiatement en empathie avec Leó Szilárd quand il se fait accoster par une très belle femme dans un bar. Il sourit franchement en voyant Einstein lui-même désarmer une assaillante. Il se retrouve attendri quand une jeune femme rougit à la terrasse d’un café alors que le peintre Ensor dessine son portrait au crayon sous l’inspiration du moment. Il observe attentivement les réactions des deux grands hommes tant sur leur visage que dans leurs expressions corporelles, lors de leur rencontre.



Le scénariste, lui aussi, a conçu une histoire pour combler l’horizon d’attente établi par la couverture. Il se base sur des faits avérés historiquement : le séjour d’Albert Einstein à Coq-sur-Mer, sa rencontre avec le peintre James Ensor (1860-1949) à l’auberge du Cœur Volant, et des facettes moins connues du génie scientifique, par exemple son concert de violon au Kursaal d’Ostende, son amie la reine Élisabeth en Bavière (1876-1965) étant présente dans la salle. En fonction de sa familiarité avec la vie du savant, le lecteur retrouve cette amitié de notoriété publique, ou il découvre l’une des ramifications de sa célébrité. L’auteur intègre adroitement la montée en puissance du totalitarisme nazi, que ce soient les écrits brûlés d’Einstein ou le sort de Leó Szilárd qui fut son élève. Puis vient cette rencontre entre le peintre et le scientifique au Cœur Volant, hostellerie, devenue maison particulière, sise avenue de Normandie au Coq, devenue célèbre pour y avoir accueilli dans ses jardins, le deux août 1933, Albert Einstein et James Ensor, ce qui est restée dans les annales. À cette occasion, le lecteur découvre que le scénariste s’est bien amusé à inventer une intrigue sur mesure pour donner plus de consistance à cet échange, et à mettre en œuvre une trame policière. D’un côté, cette histoire de tableau s’avère plutôt farfelue ; de l’autre, elle découle logiquement des nécessités provoquées par la fuite d’Allemagne et les risques de récupérations des travaux scientifiques.


S’il a développé un goût pour les ouvrages édités par Anspach mettant en valeur des facettes du patrimoine historique et culturel belge, le lecteur est aux anges. Les auteurs effectuent un excellent travail qui comble ses espérances. Le dessinateur fait honneur à chaque lieu qu’il représente que ce soit à Coq-sur-Mer ou à Ostende, ou à Berlin. Il assure la majeure partie de la narration par ses planches, le scénariste ayant opté pour un volume de dialogues bien cadré. L’histoire intègre de manière explicite et implicite de nombreuses circonstances biographiques du génie scientifique, ainsi que du contexte historique. Les auteurs s’amusent avec une intrigue fantaisiste de nature policière leur permettant d’affabuler sur la relation entre Einstein et Ensor. Une magnifique évocation de l’époque et des lieux.



mercredi 28 octobre 2026

Les Mémés T05 Punks à chien

Encore une victime de la cancel culture !


Ce tome fait suite à Les Mémés - tome 04: Fleurs de pavés (2024) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et quarante-sept gags en une page, et trois en deux pages.


Graff : Dans son imperméable sans âge et tirant son caddie rouge, Huguette marche lentement mais sûrement sur le trottoir, passant devant un graffiti en lettres jaune : Punk is not dead ! Elle s’arrête et prend le temps de la réflexion. Elle sort une craie et ajoute : Moi non plus !!! signant de son prénom et d’un cœur. Vacances d’été : Huguette rencontre une copine dans les allées du supermarché, et celle-ci lui demande comment va sa dépression. Elle répond : Très bien ! Elle l’a emmenée en vacances là, elles ont fait la Bretagne sud. Carnac, Douarnenez, Belle-Île, Quiberon, la mer, les mouettes, tout ça… Son interlocutrice lui demande si ça lui a plu. Huguette répond que sa dépression est revenue en pleine forme ! Et elle s’enquiert de la santé des hémorroïdes de sa copine. Réponse : elle les a emmenées du côté d’Arcachon, elles se sont baignées, elles ont pris le soleil, tout ça. Elles sont revenues en pleine forme. Spiritisme : les amies sont au comptoir avec une copine qui revient sur leur séance de spiritisme d’hier soir : ce fut un vide complet ! Elle ne sait pas où étaient passés leurs défunts maris, mais manifestement, ils n’avaient pas envie de papoter avec leurs veuves. Huguette suggère que peut-être qu’il n’y avait pas assez de réseau, comme pour les téléphones. Du coup, elle propose de remettre ça ce soir, mais en perfectionnant leur technique : chacune d’entre elles portera sur elle un objet ayant appartenu à l’être aimé.



Conseil beauté : Paulette se tient devant trois punks à chien affalés sur le trottoir, leur expliquant que personnellement, elle utilise la laque Millenium Creativity fixation forte, pour sa coiffure. Ça garantit une tenue parfaite à la coiffure tout en laissant les cheveux doux et soyeux au toucher. Et sans odeur ! Shopping : Huguette s’approche discrètement de Lucette en train d’admirer des cercueils en exposition. Elle lui demande si elle fait du shopping. Son amie lui répond qu’elle ne fait rien de folichon, elle regarde les modèles, elle compare les prix, elle se renseigne. Faut se préparer, hein ! Ça va bien finir par leur tomber dessus un jour ou l’autre. Le plus tard possible, répond Huguette. Oui, le plus tard possible, et Lucette touche du bois pour conjurer le sort, celui du cercueil. Sunrise : sur la plage devant un beau coucher de soleil, Lucette monte sur un petit rocher et lève son chapeau devant la beauté du spectacle. À son tour, Paulette fait de même. Puis Huguette monte à son tour sur le petit rocher arrondi et tourne le dos au spectacle de la nature, pour baisser sa culotte. Zapette : Huguette rend visite à sa vieille amie madame Martichou, avachie dans son fauteuil devant son téléviseur : elle venue lui apporter une télécommande vocale et lui en faire la démonstration.


Effet comique assuré pour le dessin de couverture : des personnes (très) âgées (et des femmes en plus) se comportent comme des jeunes en pleine rébellion contre l’autorité et la société. La dérision fonctionne à plein entre le slogan revisité des punks (millésime 1977), revu et corrigé en Les mémés ne sont pas mortes, et l’attaque féroce de trois petits caniches sur l’agent de police. Ce qui assure aussi l’effet comique réside dans le sens de la caricature du dessinateur : trois silhouettes déformées par la gravité qui a gagné la guerre contre le tonus. L’agressivité irrésistible des trois petits chiens, les accessoires punks à commencer par l’épingle à nourrice dans cet appendice nasal défiant le bon goût des BD dites Gros nez, les iroquoises aux couleurs trop gaies, et la bière. Oui, il y a vraiment de quoi traumatiser un digne représentant de l’ordre. Le caractère factice de leur révolte saute aux yeux, ainsi que toutes les incongruités comme le caddie d’Huguette ou le cabas de Paulette. Cependant pour le lecteur familier de la série, la moquerie se trouve absente de ses émotions : finalement s’il y a bien des individus qui n’ont plus rien à perdre et pour qui le slogan No future est une réalité tangible, ce sont bien ces vieilles dames déjà bien atteintes par les méfaits de l’âge, la décrépitude dirait certains, rien de factice là-dedans ou d’opportuniste, du vécu.



En fait, le lecteur retrouve avec une vraie tendresse ces personnages moches au possible. Ah ben si quand même : bassin énorme au-delà du possible, poitrine sous le nombril, nez de vingt centimètres de long et crochus de préférence, lunettes de vue pour tout le monde, fringues d’un autre siècle, bouches édentées, cheveux incoiffables et d’une couleur improbable au moins pire, etc. L’auteur ne fait pas semblant : visuellement elles ne sont pas gâtées… et elles en ont conscience, et n’hésitent pas à se moquer d’elles-mêmes. Dans un dessin en pleine page alors qu’elles barbotent dans la mer sans avoir pied, Huguette fait observer que fatalement si un requin doit les attaquer ce sera forcément par le fessier, ceux-ci apparaissant énormes et monstrueux sous la ligne de la surface. La même Huguette étend sa serviette sur la pelouse du parc municipal et s’allonge dessus topless, trois policiers venant la rappeler à l’ordre. À nouveau, le lecteur se rend compte qu’il ne ressent ni voyeurisme ni dégout. Il prend conscience que ces gags sont racontés avec le point de vue de ces dames elles-mêmes et que ça fait bien longtemps qu’elles ont acceptés l’inéluctable, qu’elles ont dépassé le stade du déni. C’est leur quotidien dans toute sa banalité : déprime, hémorroïdes, force physique réduite à sa plus simple expression, dentition défaillante, vue basse, etc. Et elles continuent à vivre avec un sens certain de la dérision et une bonne reconnaissance des moments de plaisir.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve l’identité graphique de la série et la personnalité de son dessinateur. Une préférence pour les cases sans bordure. Des variations de rythme avec le nombre de cases et leur disposition : d’une unique illustration pour un gag, à quinze dessins sur une page. Cette fois-ci encore, l’auteur réalise des gags sous la forme d’un dessin avec des phylactères, douze dans ce tome. Il construit des planches sur la base de cases de la largeur de la page, douze dans ce tome, il s’agit de plans fixes, à une exception près. Le lecteur retrouve des localisations récurrentes : le trottoir d’une rue, les allées du supermarché, le comptoir d’un café, le salon de l’une ou l’autre, le parc municipal, les toilettes, la plage, le cimetière, le psy. Il se rend compte qu’il prend grand plaisir à les revoir assises sur le banc d’un arrêt de bus, le soir tombant, sans autre âme qui vive alentour, comme abandonnée dans un monde dépeuplé, attendant un bus qui ne viendra peut-être jamais. Elles se rendent dans de nouveaux endroits comme le marchand de cercueils, un grand magasin, la buanderie, un magasin spécialisé dans les chaussures de sport, le dentiste. Le dessinateur a l’art et la manière de donner de la consistance à chacun de ces lieux en quelques coups de crayon comme esquissés, et une mise en couleurs majoritairement naturaliste. Comme dans les tomes précédents, le lecteur potentiellement dubitatif prend la mesure de la qualité et de la justesse de la narration visuelle avec les gags purement visuels, dépourvus de tout mot. Ces six gags fonctionnement parfaitement, depuis le geste potache de Huguette devant le coucher de soleil au rangement à haut risque du fil de l’aspirateur (à ne pas reproduire chez soi).



Le premier gag met à profit le mouvement punk, Huguette affirmant à la vue de tous, qu’elle non plus n’est pas morte. En cela cette série continue d’être toujours aussi transgressive avec ces trois braves dames et leurs copines, conscientes de leur fin inéluctable et proche, de leur déchéance physique, c’est-à-dire bien plus lucides que le commun des mortels, et bien plus courageuses au quotidien de vivre dans un état que certains qualifieraient de diminués, tout aussi conscientes de ce qu’elles ont pu faire par le passé et qui est maintenant hors de leur portée. Pour autant, ces gags ne sont ni pesants ni déprimants. L’auteur sait piocher dans les thèmes contemporains comme le Black Friday, l’intelligence artificielle, les chaussures de sport, les jeux olympiques et paralympiques de 2024, la surveillance dans l’espace public, et même cette appli qui permet de découvrir la tête qu’on aura dans trente ou quarante ans. L’humour va du registre le plus potache, à un comique surréaliste (ces trois dames attendant le bus et le retour hypothétique de la libido). Le lecteur se faisant surprendre par la poésie inattendue de voir les sous-vêtements tourner dans la machine à linge, l’expérience traumatisante de tomber dans une fosse au cimetière (et d’en revenir)… Ou encore ce moment où Huguette et Paulette fauchent dans un supermarché et se font intercepter par le vigile lorsqu’elles déclenchent la sonnerie du portique. Un régal de comédie qui démontre avec malice que l’âge et la traîtrise auront toujours raison de la jeunesse et de la vaillance.


Elles n’ont pas toutes un chien, mais elles sont bien plus punks dans leur comportement que la majorité de ces rebelles de pacotille sans cause. Elles savent tenir tête à la mort et à l’entropie chaque jour qui leur reste à vivre, en conservant leur dignité (enfin ce qu’il leur en reste). Le bédéaste sait les croquer et les caricaturer sans pitié et sans méchanceté, avec une vraie tendresse, et même une certaine forme de respect pour leur capacité à survivre à toutes ces avanies. Le lecteur est à son tour gagné par la sympathie, et attendri, s’amusant de leurs clowneries, de leurs limites, de leur endurance… de leur humanité.



mardi 27 octobre 2026

Eldorado : Le délire d'Aguirre

Le vent a tourné. Le soleil s’est éclipsé. Sa lune ne brille plus.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, basée sur une portion de la vie de Lope de Aguirre (1511/18-1561). Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Carlos Albiac pour le scénario et par Alberto Breccia (1919-1993) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un extrait de la lettre de Loppe Aguirre au roi Philippe II, et une introduction d’une page non signée.


Des marins commentent le comportement d’un passager remarquable : Ils entendent Aguirre qui clopine sur le pont. L’un d’eux ajoute qu’il ne dort jamais celui-là. En 1559, le vice-roi Andres Hurtado de Mendoza a organisé une expédition fluviale pour découvrir et conquérir des territoires d'Omagua et d'Eldorado. L’expédition est commandée par Pedro de Ursúa. Celui-ci se trouve auprès de Doña Inès : il attrape au vol une petite chauve-souris qu’il jette ensuite à l’eau par-dessus bord, en expliquant que ce n’est pas qu’un petit vampire, repu du sang de ses misérables soldats, et les piranhas se jettent sur le petit volatil. Un peu plus loin sur le pont, Aguirre contemple la scène et il enjoint silencieusement de Ursúa de bien profiter d’elle, il est plus tard que le gouverneur ne le croit. Trois gradés continuent à discuter dans une cambuse, se plaignant. Ils estiment que sous les ordres d’Ursúa ils n’arriveront jamais à Eldorado, que leur gouverneur passe tout son temps au lit avec sa chienne, qu’ils ne sont pas venus dans ce trou perdu du monde pour échouer. Ils veulent l’or et l’argent d’Eldorado. Mais comment faire ? Aguirre s’est rapproché et effectue une suggestion : tuer Ursúa. Les trois hommes ne répondent pas.



Lope de Aguirre continue : il va jouer carte sur table avec ses compagnons. Rien à cacher ! Il le dit clairement : Mort à celui qui étoffe leurs aspirations ! Il s’introduit dans la cambuse et s’adresse à Don Fernando de Guzmán : d’eux tous, c’est Guzmán qui a le sang le plus noble, il sera général et il les commandera. Son interlocuteur s’en trouve tout étonné, quelque peu incrédule même. Tous d’accord, ils se tournent vers Aguirre en lui demandant : Quand ? Il répond : Demain. Le navire approche de la terre et la vigie annonce : Des Indiens ! Ceux-ci se tiennent sur le rivage, immobiles. Le gouverneur met une chaloupe à l’eau, et il s’avance à leur rencontre. Descendu à terre, le conseiller constate que les Indiens sont pacifiques, et il demande au gouverneur Ursúa quels sont ses ordres. Celui-ci répond de débarquer et qu’ils s’installent au village pour réparer le navire. À son tour, Doña Inès débarque et le gouverneur lui dit de ne pas avoir crainte, ces Indiens sont loyaux au roi d’Espagne. En arrière, Aguirre annonce aux conjurés que le bain de sang est pour ce soir, ils doivent se préparer. Un marin aide Elvira à descendre de la chaloupe ; Aguirre se précipite en lui ordonnant de laisser sa fille. Puis il s’en prend à sa dame de compagnie, l’accusant de jouer les entremetteuses. Celle-ci se répond que sa fille est bien jolie et qu’elle sait se débrouiller toute seule.


Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’illustration de couverture annonce la couleur ! Une technique ressemblant à un mixte de couteau et de pinceau. Un résultat granuleux, des traits pâteux, des surfaces irrégulières, des couleurs mélangées et un peu boueuses, une personnalité graphique très forte, à l’esthétisme inhabituel. En fonction de sa capacité d’adaptation, cette illustration peut constituer un repoussoir indépassable pour le lecteur. Prise au premier degré : une bouche qui semble à moitié édentée, un col rouge démesuré d’un autre âge, une barbe bien taillée, des yeux disposés avec une liberté prise par rapport à l’anatomie mais pour autant un visage bien proportionné, et la moitié inférieure de l’image qui pourrait être une composition abstraite si elle n’était pas reliée à la partie supérieure. Alors qu’il découvre le début du récit, le lecteur comprend qu’il en va de même du mode narratif. Pour commencer, le scénariste ne donne aucune indication de date, et tout juste une de lieu. Il vaut donc mieux que le lecteur soit déjà familier de la biographie attestée de Lope de Aguirre (1511/17-1561), afin de pouvoir situer à quel moment de sa vie se situe le récit, et quelle est sa position vis-à-vis de Philippe II (1527-1598), roi d’Espagne. Voire, il vaut mieux qu’il sache également qu’il est né dans une famille favorisée mais non fortunée, qu’il s’est embarqué pour l’Amérique en 1534, motivé par les rumeurs de fabuleux trésors.



Le lecteur commence la première page et retrouve la même esthétique bizarre : des couleurs qui n’ont pas grand-chose à voir le naturalisme, des corps humains déformés, des constructions de guingois, des ombres chinoises, des formes tirant vers l’abstraction, des zones comme découpées grossièrement dans du papier ou un autre matériau. D’étranges mosaïques irrégulières, avec des bordures semblant être faites dans un matériau difficile à travailler, produisant des traits irréguliers. Cette approche visuelle produit des images comme déformées aux couleurs dégénérées, avec des éléments parfois étrangement identifiables, comme si certains morceaux de réalité résistaient et restaient fidèles aux lois normales de l’optique et la physique, restaient immuables dans l’œil de l’artiste. L’allure d’un brigantin toutes voiles dehors, un cordage, une coiffe d’apparat, un serpent, un mousquet, une dague, etc. Par contraste, le lecteur peut voir quelques marches pour un escalier bien droit dans une case, puis de traviole dans une autre case, des formes carrées ou rectangulaires déformées en trapèze, une tête de perroquet qui surgit le temps d’une case comme sous l’emprise d’un produit hallucinogène, un manche de guitare beaucoup trop long pour le bras du troubadour, une sarbacane exagérément fine dépassant une longueur d’un mètre cinquante, un tonneau tout déformé, une lune rouge sang, des couleurs dans la jungle formant un kaléidoscope quasi psychédélique. Le lecteur voit ainsi ses sens perturbés, sa perception altérée, entre un carnaval dément et un cauchemar sans fin.


Pourtant, ces images sous influence constituent bien une narration visuelle, montrant et racontant, mettant en scène les personnages, donnant à voir les lieux dans lesquels ils évoluent, ainsi que leurs actions. Le scénario comporte des situations diverses et variées : une petite chauve-souris dévorée par des piranhas, la rencontre avec des Indiens sur un rivage, le meurtre du gouverneur par les conjurés, une fleur carnivore attrapant un insecte, une harangue, un déniaisement par une prostituée à Séville, le siège d’une forteresse, etc. L’artiste réalise des cases sagement rectangulaires, proprement alignées en bande. Il a régulièrement recours à des cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le paysage ou un groupe de personnages, avec cette sensation de jungle dense et exotique, et ces individus mis en contact par des circonstances sur lesquelles ils n’ont que peu de contrôle ou d’incidence. Outre le rendu visuel très particulier, l’artiste fait également usage d’aplats de noir massifs, soit pour des silhouettes, soit lors des moments de violence intense, en particulier pour l’assassinat du gouverneur Don Pedro de Ursũaj, puis pour celui d’Elvira, la propre fille d’Aguirre. Ce dernier se produit dans deux pages en vis-à-vis, avec une mise en scène théâtralisée terrifiante au cours de laquelle l’ombre finit par tout recouvrir jusqu’à finir sur une case de la largeur de la page entièrement noire. Les ténèbres ont tout recouvert, elles ont triomphé.



Au fil du récit, le lecteur ressent à la fois l’intensité de chaque moment et la très faible quantité d’informations historiques, ainsi que des transitions abruptes. Il vaut mieux qu’il dispose de quelques connaissances préalables sur ce personnage historique : sa qualité de conquistador espagnol, sa participation à une expédition au Pérou sur le fleuve Marañon, et la présence de sa fille doña Inès de Atienza parmi les passagers. De même les auteurs laissent à l’imagination du lecteur la temporalité des faits ainsi que l’expédition elle-même. Le récit débute avec la décision de la mutinerie, c’est-à-dire à la fin de l’année 1560 ou au tout début de 1561, quelques jours ou semaines avec la mort de Pedro de Ursúa (1526-1561). Le fleuve Orénoque n’est même pas nommé, ni l’île Margarita ou la ville de Nueva Valencia del Rey. Le récit délaisse la dimension historique au profit d’un enchaînement de situations choisies, montrant le personnage principal, et laissant le lecteur se faire une idée sur l’homme qu’il peut être. Rebelle à l’autorité du roi Philippe II, ce qui renvoie le lecteur à l’extrait de la lettre adressée par Aguirre à Philippe II, placée en introduction. Protecteur de sa fille. Prompt à donner la mort. Motivé par la promesse de l’or d’Eldorado. Fin stratège puisqu’il évite de se nommer prince du Pérou, mettant plutôt en avant Don Fernando de Guzmán. Animé de convictions politiques. Haranguant les marins après avoir pris le pouvoir sur le brigantin, il les informe qu’ils retournent au Pérou en leur promettant d’y instaurer un royaume juste. Il semble être un individu réfléchi et peut-être froid, car le troubadour chante qu’il donne la mort sans aucune passion. Au milieu du récit, il se remémore un souvenir à Séville : comment il s’est retrouvé à fuir un maître d’armes à qui il avait demandé des leçons. Le lecteur peut y voir une illustration de sa vie : fuir le pouvoir en place pour s’y soustraire, tout en se retrouvant dans une situation moins favorable et dégradante.


Il s’agit d’une version bien différente de celle racontée par Werner Herzog (1942-) dans son film Aguirre la colère de Dieu (1972) avec Klaus Kinski (1926-1991), et tout aussi hallucinée. Dans une chronologie ramassée et elliptique, le scénariste évoque la rébellion Lope de Aguirre jusqu’à sa fin, faisant allusion au coût en vie humaine, avec une narration visuelle très personnelle, à la fois concrète et expressionniste, le lecteur se trouvant tout du long face à une réalité décalée et riche de non-dits.



lundi 26 octobre 2026

JeanJambe et le mystère des profondeurs

Fantastique voyage


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Matthias Picard pour le scénario, les dessins, et les effets spéciaux, pas tout à fait les couleurs. Cet auteur a également réalisé deux tomes des aventures de Jim Curious : Voyage au cœur de l’océan paru 2012, Voyage au travers de la jungle paru en 2019. La narration de ces trois ouvrages est réalisée en 3D selon le procédé des anaglyphes. En outre, en fin d’histoire, l’auteur remercie la commune de Pont du Fossé (Hautes Alpes) qui l’a accueilli en résidence de création en septembre et octobre 2020 et qui a vu naître ses premières expérimentations en photo sur les sentiers du Champsaur. Il remercie également, entre autres, le Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence de lui avoir offert un accès libre à ses collections de minéraux et coquillages.


Le lecteur commence par chausser les lunettes fournies dans l’ouvrage, avec un filtre rouge pour l’œil gauche et un filtre bleu pour l’œil droit. L’aventure commence alors en 3D. Une sorte de trait noir tendu en oblique au-dessus de l’eau. La proue d’une pirogue. Un être filiforme évoquant une silhouette humanoïde debout sur la pirogue : il tient ce qui s’avère être une corde entre les mains. JeanJambe tire sur la corde pour faire avancer son petit esquif sur l’eau calme et étale. Après plusieurs instants de ce labeur physique, il arrive en vue d’un petit îlot rocheux. Le voyageur continue de tirer sur la corde et ainsi la proue de sa pirogue vient se caler contre le rocher. Toujours en tirant sur la corde, il met un pied contre cette paroi et cela lui permet de prendre pied sur l’îlot : la corde provient du sommet. Arrivé en haut, il découvre que la corde plonge dans ce qui ressemble à un cratère, ce qui l’invite à un fantastique voyage au centre de la Terre ! Il commence sa descente.



La descente s’avère ardue et physique : JeanJambe descend dans une cheminée rocheuse, l’obligeant à négocier des surplombs. Lentement mais sûrement, il s’aide de la corde et des aspérités pour descendre à la quasi verticale. Enfin il atteint un plancher faiblement incliné, et il reprend la station debout pour marcher. Il prend le bâton qu’il portait sur le dos pour s’en servir comme appui pour la marche, avec ses solides chaussures de marche. La corde continue de courir au sol : il n’y a qu’à la suivre. Il fait attention à de ne pas buter sur les petites excroissances rocheuses. Il regarde avec curiosité les stalactites et les stalagmites. Il note la présence d’un petit mammifère la tête en bas : il y a plusieurs chauves-souris accrochées au plafond rocheux. JeanJambe s’amuse à donner un coup de bâton sur le plafond : cela provoque un envol massif des chauves-souris qui sont en fait très nombreuses. Il en lâche son bâton, et le ramasse très vite pour faire de grands moulinets afin de se protéger.


Il faut quelques pages pour que le lecteur comprenne la nature du récit. Tout commence avec ces lunettes œil rouge & œil bleu. En fait il est possible de lire cette histoire sans chausser ces lunettes et suivre le voyage du personnage jusqu’à son terme, en regardant des images un peu troubles, comme si elles étaient composées de trois couches mal superposées. Page après page, JeanJambe avance sans coup férir, d’un pas régulier, avec de nombreux moments merveilleux, avec quelques passages nécessitant un véritable effort physique (ne serait-ce que la descente de corde), quelques situations tendues (l’envol des chauves-souris) et quelques moment oniriques (le moment de vol accroché à son parapluie). De temps à autre, le regard du personnage ou sa posture marque l’étonnement ou la curiosité. Et voilà. Il arrive au terme de son périple sain et sauf. Le récit a été conté sans aucun mot, à l’exception de deux très courtes phrases dans la dernière page. Le personnage est de type fil de fer un tout petit peu amélioré : des yeux sous forme de deux ronds blancs avec de ronds noirs plus petits à l’intérieur, un gros nez ce qui en fait un personnage enfantin à l’allure gentille, deux grandes oreilles (peut-être de lapin). Autre caractéristique physique le rendant très particulier : l’absence de tronc, les bras et les jambes sont comme reliés à un cou assez épais. Et ses chaussures de marche. D’ailleurs ses jambes sont vraiment très longues, lui permettant de réaliser quelques acrobaties, évoquant parfois celles des acteurs comiques des films muets comme Buster Keaton (1895-1966). Il s’avère plutôt souple, en bonne forme physique et peut-être un peu plus costaud que ne le laissent supposer ses membres filiformes.



Le lecteur chausse ses lunettes 3D et la magie opère… tout d’abord en douceur. Il distingue ce trait noir épais sur un fond granuleux pas très distinct. Dès la deuxième case, les informations visuelles se complètent : la proue de la pirogue, cet épais trait noir et donc la surface de l’eau, très calme. Dans cette première planche, il distingue dans chaque case entre trois et quatre plans : celui devant le personnage, celui du personnage rendu un peu plan du fait que JeanJambe lui-même semble être en 2D, puis celui juste derrière et lui, et un autre un peu flou qui constitue l’arrière-plan. Il se produit un effet saisissant de sensation de profondeur dans les images. L’artiste en joue admirablement bien : dans la quatrième planche, le lecteur est placé en dessous du personnage, déjà en bas de la cheminée rocheuse, et il voit se découper la silhouette du personnage, avec le ciel haut derrière lui. Tout du long du voyage, l’effet de profondeur fonctionne parfaitement avec des constructions différentes. Lors de la descente dans la cheminée, une partie des parois rocheuses se trouve devant, puis vient le plan du personnage, et en arrière la paroi de fond. Avec l’envol des nombreuses chauves-souris, le dessinateur parvient à créer ce qui semble être une dizaine de plans intermédiaires, grâce à un jeu sur leur taille et sur le placement des rochers éloignés à différentes distances. Quelques pages plus loin, la silhouette du personnage est représentée à plusieurs reprises dans un dessin en pleine page. Face au lecteur, il descend un escalier formé de marches taillées dans la roche, étant représenté à trois niveaux différents, un magnifique effet de perspective. Le lecteur s’habitue à la semi-obscurité, et il retrouve pris par surprise quand JeanJambe avance au milieu de cristaux lumineux, l’effet 3D fonctionnant tout aussi bien dans ces planches beaucoup plus claires. Beaucoup plus tard, il croise un petit groupe de lapins, de simples taches blanches avec des points noirs pour les yeux : à nouveau, ils ressortent très bien dans ces espaces en trois dimensions.


Totalement saisi par l’effet ludique de la représentation en trois dimensions, le lecteur profite des sensations que cela lui procure, prêtant ainsi moins d’attention au récit lui-même. Après quelques pages passées à goûter aux effets de volume, il finit par se faire la réflexion que le personnage avance, guidé par cette corde, jouant le rôle de fil d’Ariane, et qu’il ne se passe rien. Enfin, c’est-à-dire que le personnage progresse, les décors changent… et il continue de marcher. L’esprit du lecteur vagabonde quelque peu, tout en absorbant de manière plus ou moins consciente d’autres particularités visuelles. La première, patente, réside dans un effet 2D : un peu comme un jeu de plateformes en 2D, avec le personnage qui avance dans un décor qui défile, avec par exemple un léger goût de Rayman. À intervalles réguliers, le dessinateur change pour une vue de face ou de dos, produisant cet effet de perspective qui fonctionne également parfaitement avec la profondeur de champ de l’anaglyphe. Dans le même temps, il se produit un autre phénomène : celui de l’évolution progressive de la nature des arrière-plans. Leur texture commence par celle de cailloux très classiques, avec quelques dépressions et reliefs. Puis viennent les stalactites et stalagmites évoquant des concrétions calcaires de grottes. Apparaissent quelques formes faisant penser à des champignons avec des points luminescents. Vient ensuite la progression dans la vallée de cristaux. Puis des formes stratifiées. D’autres évoquant des clous, des nodules, et du sable… jusqu’à la surprise finale. Finalement le bref texte de la quatrième de couverture touche juste en faisant le parallèle avec le Voyage au centre de la Terre (1864) de Jules Verne (1828-1905).



Au bout de quelques pages, le lecteur accepte la nature du récit : une promenade ou une balade dans des environnements minéraux. Après tout, le spectacle est agréable, en 3D, les efforts du personnage sont méritants, et le petit goût de jeux vidéo ajoute au charme. En effet en consultant les remerciements, le lecteur comprend que l’auteur a pioché dans la collection de minéraux et de coquillages du Muséum d’Histoire Naturelle d’Aix-en-Provence : c’est une belle manière de les mettre en valeur, avec une touche poétique générée par le silence (l’absence de phylactères et de cartouche) et par l’étrangeté. Une vraie découverte exotique. Un voyage qui met en valeur des milieux naturels regardés avec un point de vue décalé, une technique photographique et des anaglyphes qui fonctionnent de bout en bout, ainsi que la sensation de l’effort physique et des bienfaits de la marche assez sportive pour passer les obstacles. À de rares moments, une faune sauvage se manifeste, sans agressivité ni danger. Rapidement le lecteur goûte à ces sensations. Quel que soit son âge, il sent l’émerveillement le gagner, ce créateur parvient ainsi à réenchanter le monde, même pour un adulte blasé. Et la fin fait sens, comme une métaphore de l’auteur guidant son personnage.


Un personnage filiforme en 2D qui se balade dans des paysages abrupts en 3D, pendant soixante-cinq pages : voilà un récit qui sort de l’ordinaire, de bien des façons. Ce personnage sommaire apparaît tout de suite sympathique au lecteur, malgré son absence de caractérisation, si ce n’est sa curiosité et sa détermination à parvenir jusqu’au bout de cette corde qui traverse tous les lieux. La technique de l’anaglyphe fonctionne à la perfection, avec la seule réserve de lire dans un endroit bien éclairé. Le lecteur ressent la même sensation que lors d’une randonnée : laisser son esprit vagabonder, se montrer consciemment curieux pour les paysages, ou juste ressentir leurs caractéristiques de manière globale sans rien intellectualiser. Il en ressort avec la sensation d’avoir pris un grand bol d’air frais (oui, même si la balade se déroule sous terre), de s’être changé les idées, d’avoir traversé des environnements inédits. Dépaysant et en trois dimensions.



jeudi 22 octobre 2026

La main de Pangboche

La force physique est un leurre ! Seule compte la force de l’esprit !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026 ; il s’agit d’une réédition des deux albums parus en 2014 et 2016. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt-dix pages de bande dessinée. Il se termine avec un bref mot de l’auteur sur le tremblement de terre du vingt-cinq avril 2015 qui s’est produit dans le parc national du Langtang, les crayonnés d’une planche en hommage à une jeune fille survivante dans un quartier de Katmandou, et un dessin en pleine page de l’héroïne lisant un livre assise sur une chaise de jardin sur une pelouse devant une maison d’hôtes. Pour mémoire, elle avait déjà été le personnage principal d’un premier tome, La traque, paru en 2000.


Bien équipée, Roxane Leduc quitte le village de Langdang pour entamer sa randonnée. Deux semaines plus tôt à Katmandou, la jeune femme est en train de s’habiller à la hâte car son réveil n’a pas fonctionné. Elle sort de son hôtel d’un pas vif pour aller à son rendez-vous. En arrivant, elle peste en elle-même : une demi-heure de retard ! Bonjour la prise de contact ! Elle repère l’homme attablé en terrasse, et elle s’assure qu’il s’agit bien de monsieur Anderson. Elle lui présente ses excuses pour son retard. Il répond : aucune importance, il n’était pas en avance lui non plus. Il commande une bière et elle choisit un thé noir. Anderson entame la discussion sans plus attendre : la main de Pangboche, qu’est-ce que cela évoque pour elle ? Elle répond franchement : une supercherie de plus autour du yéti. Il reprend la parole : Ça, c’est la théorie officielle !…



Anderson résume : en 1958, un milliardaire excentrique texan, Tom Slick, bien décidé à prouver l’existence du yéti, finance une expédition au Népal. Quelques années, plus tôt, le quotidien anglais The Daily Mail avait aussi sponsorisé une telle entreprise, sans succès, hélas. Un des membres de l’expédition Slick, l’aventurier Peter Byrne, eut vent que le monastère de Pangboche abritait deux reliques : un scalp et une main momifiée du yéti ! Arrivé au monastère, il réussit à persuader un moine de lui montrer les précieuses reliques en échange d’une bouteille de scotch. Mais devant son refus de lui céder la main, il remplaça sans qu’on le remarque, un doigt de la relique par un doigt humain. Ensuite, Byrne passa en Inde et confia le doigt momifié à son ami, l’acteur James Stewart, qui y séjournait avec son épouse. Byrne était persuadé qu’il y avait peu de risques que la douane fouille les bagages de l’acteur. Prudent, celui-ci dissimula la relique dans les sous-vêtements de sa femme. Alors qu’à la fin des années 90, c’est le reste de la main qui fut volé au monastère, le doigt momifié réapparut dans un tiroir d’un musée londonien. Roxane parvient à placer une remarque : L’analyse conclut qu’il s’agissait d’un doigt humain… Elle connait l’histoire ! Son interlocuteur réplique : Sauf que le doigt analysé n’était pas celui de la relique !… Et il peut le prouver. Il jette un coup d’œil par-dessus la rambarde, voit une personne dans la rue le pointant du doigt. Il se lève d’un coup et part en courant, plantant là Roxane.


Le bédéaste a créé ce personnage en 1998, à la demande du magazine Okapi. Peu de temps après, arrive une nouvelle direction éditoriale qui laisse ce personnage de côté. Pour autant, les lecteurs demandent à l’auteur des nouvelles de Roxane. Il le fait apparaître dans des albums de la série Caroline Baldwin : Rendez-vous à Katmandou (tome neuf, 2003), Mortelle Thérapie (T10, 2004), Free Tibet (T14, 2010). Pendant deux années sabbatiques, il voyage beaucoup en Asie, et il décide d’y raconter les nouvelles aventures de son héroïne. Chaque page atteste de la connaissance et de l’amour du bédéaste pour cette région. La représentation détaillée des sites urbains et des sites naturels, de la pension dans laquelle Roxane séjourne, aux décombres après le séisme à Katmandou, en passant par les magnifiques paysages de montagne. Cette connaissance réelle du territoire et la pratique de la randonnée nourrissent la narration visuelle dans chaque case, et assurent l’authenticité du comportement des personnages, que ce soit pour leur déplacement dans la ville ou pour leurs marches en montagne. Le lecteur retrouve également tout le goût de ce bédéaste pour les paysages, manifeste dans la plupart des albums de la série Caroline Baldwin. Les deux amies se sont retrouvées une nouvelle fois dans Double dames, paru en 2021, s’insérant entre le tome seize et le dix-sept de la série Caroline Baldwin.



Quel voyage et quelle randonnée ! Pour cet album, le bédéaste a décidé de tout faire lui-même : dessins et couleurs, et cela se voit. Le lecteur commence par découvrir les couleurs chaudes et vives des rues de Katmandou, ainsi que l’ombre portée sur la jeune femme, il éprouve la sensation d’un reportage effectué sur le vif. Les rues avec les échoppes colorées la terrasse à l’étage protégée par les parasols et une ombrière en bois. Par la suite, il pénètre avec l’héroïne dans un hôtel de haut standing et en admire les couloirs en passant. L’impression d’être sur place se poursuit avec l’arrivée dans une ville de montagne aux portes du parc national de Langpang : un urbanisme adapté au terrain, et une ville de plus petite importance. Vient ensuite un ermitage isolé dans la montagne, une simple maison de pierre et de bois. La randonnée emmène ensuite Roxane et Chek Kapali à un village de montagne, Kianjing, avec une construction à deux étages pour accueillir les touristes, les drapeaux et les fanions. Et un retour à Katmandou, avec des magnifiques cases consacrées au stupa de Bodnath. Le lecteur profite également des déplacements pour se rendre d’un endroit à un autre. Après les rues de Katmandou, il est temps de prendre un car pour rallier la ville en montagne sur une route de corniche relativement étroite avec de nombreux virages serrés, et un dépassement particulièrement dangereux par un 4*4, ainsi que des vues magnifiques sur la montagne, à couper le souffle. Puis à partir du milieu du premier tome, les deux voyageurs doivent continuer à pied pour un trek avec sac à dos et chaussures de marche sérieuses. À nouveau de magnifiques représentations des paysages de montagne, le lecteur pouvant voir que la randonnée progresse et que les caractéristiques du terrain évoluent au fur et à mesure.


Complètement transporté dans chaque lieu, le lecteur savoure le dépaysement et l’amour que le bédéaste porte à ces endroits parcourus. Il emboite le pas à Roxane Leduc, employée par un patron prénommé Romain, propriétaire de plusieurs boutiques d’antiquités. La qualité de la narration visuelle apparaît dans chaque type de séquence. Le dessinateur prend soin de concevoir des plans de prise de vue bien construits pour les discussions, montrant ce que font les personnages (boire un verre, marcher, etc.) ou montrant ce qu’ils racontent (l’histoire de la main de Pangboche), ce qui donne des conversations visuellement intéressantes et plus riches qu’une simple alternance de champ et contrechamp sur les deux interlocuteurs. Il en va de même pour les séquences d’action, avec une vraie sensibilité pour la tension dramatique. La conduite irresponsable du 4*4 pour doubler le car sur une route de montagne en terre sans parapet. La découverte du cadavre dans l’ermitage, puis celle du corps abandonné au bas d’un talus rocheux, et la capture de Roxane par Wang Fo qui la menace de son revolver. La narration visuelle génère un plaisir de lecture immédiat et premier degré, par son accessibilité, son déroulement organique et son honnêteté.



Lorsque Roxane Leduc rencontre Anderson, celui-ci lui raconte la légende de la main de Pangboche. Il s’agit de faits avérés impliquant des personnes ayant existé : le commanditaire de l’expédition Thomas Slick (1916-1962), Peter Byrne (1925-2023), cryptozoologue, et l’acteur James Stewart (1908-1997). Bien sûr, l’héroïne fait partie des sceptiques, ne pouvant ajouter foi à de telles superstitions, et son interlocuteur se montre plutôt enclin à croire qu’une race de yétis puisse exister. Par la suite, elle rencontre deux autres personnes qui lui expliquent la légende d’Agartha : un royaume souterrain mythique. Son interlocuteur explique que : la capitale Shambhala conserverait les archives des savoirs perdus de l’Atlantide et de la Lémurie. On y accéderait via des portes réparties aux quatre coins du monde. Les plus connues étant la pyramide Khéops, les pôles nord et sud, les pyramides mayas… Depuis, le mythe est devenu un grand fourre-tout. On a vu dans l’Agartha les extraterrestres, d’anciens nazis, les Mayas et leurs fabuleux trésors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut être du côté de l’incrédulité de la jeune femme, ou bien accepter d’accorder sa suspension consentie d’incrédulité pour le plaisir de l’imagination. Il se trouve qu’un autre personnage y croit, au moins pour la partie trésor, et qu’il fait le vide autour de lui, tuant tous ceux qui se trouvent sur sa route. Le lecteur s’embarque bien volontiers dans cette aventure, gardant à l’esprit la remarque faite par un moine à l’aventurière : La force physique est un leurre, seule compte la force de l’esprit !


Une aventure dans un style classique à la recherche de la clé qui permettra d’ouvrir la porte d’un royaume souterrain. Une héroïne bien décidée, sans capacités physiques extraordinaires, et dépassée par les événements. Le lecteur emboîte son pas avec un grand plaisir, à la fois le parfum de mystère associé à ce mythe d’Agartha, à la fois l’accroche bien réelle de la main de Pangboche, pour des balades dans Katmandou et des randonnées magnifiques dans le parc national de Langtang.