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lundi 16 février 2026

Des Lendemains sans nuages

Il faut produire, produire sans cesse, c’est ça la clé du succès.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Fabien Vehlmann pour le scénario, par Ralph Meyer et Bruno Gazzotti pour les dessins, avec une mise en couleurs de Bernard Devillers. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il a été réédité en 2009 dans la collection Signé, de l’éditeur Le Lombard.


La manière dont F.G. Wilson a asservi le monde a été des plus insidieuses. Il ne s’est pas imposé par un coup d’état. Il n’a pas non plus été élu, à vrai dire. Wilson n’est même pas un homme politique. C’est un marchand. Et c’est librement que les citoyens ont choisi d’adhérer au confort technologique qu’il proposait : prothèses biomécaniques, organes synthétiques… Wilson a lui-même déjà 115 ans et pas une ride. Qui refuserait cette forme d’immortalité ? Quand Technolab a lancé l’implant cérébral, une organi-puce optimisant les capacités physiques et mentales, nul n’aurait songé à s’en priver. On les pose maintenant dès la naissance, dans le monde entier. Et quoi de plus naturel que cet implant comporte une clause neuronale interdisant à son porteur de nuire à F.G. Wilson ? Voilà comment il est devenu impossible de contredire ses décisions. Voilà comment les citoyens ont créé un tyran à leur mesure : immortel et omnipotent. Nolan Ska va pourtant tenter de changer le cours de l’histoire. Il est ingénieur. Ses recherches clandestines vont lui permettre d’être le premier homme à remonter le temps.



Nolan Ska se retrouve dans le passé : il doit retrouver Wilson, pas pour le tuer, son implant cérébral le lui interdit. Mais il a soigneusement étudié les archives de Technolab et il a appris que Wilson n’avait pas toujours rêvé d’être marchand. Sa première passion était l’écriture. Il était doué et il aurait pu devenir un écrivain célèbre si un incident imprévisible n’en avait décidé autrement. Le 12 mai, au café Paris, Wilson se fait voler l’unique manuscrit de son premier roman. Sans le sou, découragé par ce vol, il abandonnera l’écriture et sera engagé comme comptable chez Technolab, jeune firme dont il gravira tous les échelons. Nolan Ska est arrivé devant le café en question, juste au bon moment, et il stoppe le voleur, récupérant ainsi le manuscrit, et faisant la connaissance du jeune Wilson. Il l’aide à ramasser les pages éparpillées par terre, et il découvre des phrases bourrées de fautes et sans imagination.


Dès le départ, le récit s’inscrit à mi-chemin dans deux genres littéraires, majoritairement la science-fiction, avec une touche d’anticipation par moment. En surface, il s’agit d’une histoire de voyage dans le temps. Cet aspect est réglé en trois coups de cuillère à pot : en trois cases littéralement. Les dessins montrent un personnage en train de bricoler dans son atelier, vraisemblablement en sous-sol de son pavillon et c’est parti, aucune tentative de techno-charabia, direct dans le cœur du récit. Le lecteur remarque ensuite que Wilson a écrit son premier roman avec un stylo sur des feuilles de papier, et par la suite Ska utilise un ordinateur portable. Visiblement Internet n’est pas encore omniprésent, ni même les téléphones portables dans ce passé du récit, ce qui est cohérent avec le fait que cette bande dessinée date de 2001. Ensuite, les auteurs vont raconter la relation entre l’aspirant écrivain et celui qui devient son mentor et son prête-plume, ainsi que plusieurs histoires que ce dernier écrit pour son protégé. Ainsi le lecteur découvre six nouvelles de science-fiction, écrites par quelqu’un qui vient du futur : La méthode 100% décrivant une prison parfaite, Le big flush racontant une intervention dans les égouts peu de temps avant la mi-temps du Super Bowl, Le jour des morts avec l’unique employé gérant une station spatiale, Un homme pressé mettant en scène un individu au métabolisme augmenté par les médicaments, Le jugement de Salomon sur un enfant génétiquement modifié, Space Conquest II pour une partie décisive de jeux vidéo en ligne.



Le lecteur comprend qu’il plonge dans une bande dessinée à sketchs, sur une trame générale, la transition entre chaque nouvelle se faisant par une courte scène mettant en scène l’évolution de la relation entre F.G. Wilson et son prête-plume, avec l’attente de savoir si l’avenir totalitaire sous le joug de la technologie de Technolab sera évité. Les crédits de l’album ne précisent pas si les deux dessinateurs ont travaillé à quatre mains sur chaque planche, ou s’il y a eu répartition des planches, l’un réalisant celles consacrées à Wilson et Ska, l’autre les histoires dans l’histoire. Quoi qu’il en soit, les planches de ces deux fils narratifs distincts présentent de fortes similarités graphiques, les auteurs ayant choisi de les montrer sur un plan quasi identique. Cette sensation est renforcée par la palette de couleurs utilisée, sans solution de continuité entre les différentes réalités, sans usage de couleurs plus claires ou brillantes pour la fiction dans la fiction par exemple. Cela induit une forme de même niveau d’existence pour les deux, rappelant au lecteur qu’il s’agit de fictions à part égale, sans hiérarchisation entre l’une et l’autre.


La couverture constitue une belle illustration, laissant à penser qu’un jeune homme admire le talent d’écrivain d’un homme plus âgé, imaginant des récits de science-fiction, entre voyage spatial et conquête par une flotte imposante, une sorte d’hommage à l’écriture et à la science-fiction expansionniste des années 1950 et 1960. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail, et une approche réaliste. Les artistes jouent discrètement sur les ombres portées et le délié des traits de contour pour apporter de la souplesse et de la vie dans les dessins. Dans la première scène, le lecteur peut voir une architecture futuriste dans les formes étonnantes des immeubles, un urbanisme faisant la part belle aux larges avenues, et une technologie de science-fiction proche du bricolage pour la machine à remonter le temps. Par la suite, les artistes créent d’autres décors et accessoires typiques de ce genre littéraire avec des touches originales qui les élèvent au-dessus de décors en carton-pâte génériques : la vue d’ensemble de la prison au beau milieu d’une zone désertique, l’aéroglisseur pour se déplacer dans les émissaires des égouts, un navire spatial et une base spatiale, la flotte de conquête dans la dernière histoire, etc.



Au temps présent du récit (enfin dans le passé… C’est-à-dire probablement au tout début des années 2000), les dessinateurs représentent un quotidien banal, pas encore envahi par la technologie d’Internet, sans téléphones portables. Le lecteur peut reconnaître un café parisien. Wilson et Ska sont reçus dans un bureau à l’ancienne chez l’éditeur Metropolis. Au départ et pendant un certain temps, l’écrivain en herbe habite dans un appartement mansardé de type chambre de bonne avec un vieux plancher. Alors qu’il commence à gagner de l’argent, ses finances lui permettent de s’offrir un séjour dans un relais château. La dernière séquence montre une magnifique villa avec piscine le temps d’une page. Il se dégage de ces passages une forme de dénuement matériel associé à l’artiste sans le sou, une sorte de banalité évoquant la mythologie de l’artiste fauché de la fin du dix-neuvième siècle, alors que les écrits (livres et scénarios) de Wilson rencontrent un succès grandissant. Cela peut évoquer un autre postulat : Que se serait-il passé si Adolf Hitler avait poursuivi ses velléités de devenir un artiste peintre ?


D’un côté, l’évolution de l’intrigue en toile de fonds peut sembler très linéaire et prévisible, c’est-à-dire les répercussions du succès grandissant des œuvres du prête-plume. De l’autre côté, chaque nouvelle de science-fiction est divertissante pour elle-même, avec une chute de type justice poétique bien trouvée. Et à chaque fois une scène d’une ou deux pages revient sur la relation entre Wilson et Ska montrant la montée du succès et le sacrifice du prête-plume. En y repensant avec un peu de recul, le lecteur se dit que la notion de prison dont on ne peut s’échapper décrite dans La méthode 100% se transpose directement à la situation de Nolan Ska : il est devenu celui qui écrit à la place de Wilson, une fonction dont il ne peut s’échapper. Il est possible d’établir un parallèle de même nature avec la deuxième nouvelle, Wilson se conduisant comme un enfant gâté vis-à-vis de Ska. Pareil avec la troisième où Ska se trouve condamné à produire toujours plus de récits, jusqu’à ce que la mort vienne le délivrer de ce calvaire, sans que lui-même n’ait conscience de ce processus. Il en va de même avec les nouvelles suivantes qui relèvent autant d’une transposition fictive de ce dont Nolan Ska a pu être témoin ou qu’il a lu dans des livres d’histoire et qui deviennent des récits de science-fiction maintenant qu’il vit dans le passé, que d’histoires avec une chute qui s’applique à sa propre situation. Cela produit un deuxième effet de mise en abîme. Les auteurs mettent en scène un écrivain (Nolan Ska) parlant ainsi de leur propre art, et les histoires dans l’histoire (les nouvelles de science-fiction) constituent une réflexion partielle de la propre situation de cet écrivain fictif, agissant comme un miroir partiel.


De prime abord, une bande dessinée bien faite : une narration visuelle solide qui assume ses références, et une suite d’histoires courtes de science-fiction avec un entracte suivant la vie de l’écrivain qui agit comme prête-plume pour un jeune homme. Le lecteur apprécie pour elles-mêmes les histoires courtes et s’attache à cet étrange duo, espérant que Nolan Ska pourra atteindre son objectif altruiste. Il se rend progressivement compte du jeu de miroir entre le thème de chaque nouvelle et la situation dans laquelle se trouve Ska, et il prend la mesure de la conclusion de ce fil narratif directeur qui se conclut par : L’humanité n’aura que ce qu’elle mérite…



jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.



mercredi 11 février 2026

Diana - Confidences d'une princesse rebelle

C’est à croire que la bonté dérange.


Ce tome raconte une histoire complète de nature biographique, relatant l’histoire de la dernière interview donnée par Diana Spencer (1961-1997), dite Lady Di ou princesse Diana. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sophie Couturier pour le scénario et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs, à partir de l’interview réalisée par Annick Cojean. Cette dernière a écrit le texte de la préface, supputant sur les raisons pour lesquelles Diana a accepté de donner cette interview, évoquant les conséquences de sa parution quatre jours avant le décès de la princesse, et remerciant son amie scénariste, et la capacité de l’artiste à capter, d’un pinceau délicat, les regards, la démarche, les attitudes de Diana, et les siennes aussi, croit-elle. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il se termine avec la reproduction de l’article d’Annick Cojean paru dans le quotidien Le Monde le mercredi vingt-sept août 1997.


Une série d’été : Le métier de journaliste, contrairement à une certaine légende, interdit le cynisme. La matière sur laquelle on travaille est la plus délicate et la plus précieuse qui soit. Paris, en avril 1997, Annick Cojean est assise en tailleur à même le sol dans son appartement, en train de regarder des photographies étalées par terre, et son chat passe dessus. Elle le repousse doucement. Chaque année, le journal Le Monde publie une série d’été dans ses pages Horizons. Le journaliste investi de cette mission doit en livrer chaque jour un épisode palpitant. Mais pas avant d’avoir convaincu la direction de la rédaction du choix de son sujet. Annick se rend à la rédaction en scooter. Ce grand reporter au journal Le Monde arrive dans le bureau de Pierre Georges, chef des grands reporters et lui tend son sujet de série. Elle explique : douze photos mythiques témoins d’un grand événement. Elle a choisi douze photos de la mémoire collective, à faire parler. Elle continue : ces photographies la fascinent, elles ne cessent de la questionner. Et on les rassemble, elles forment comme un album, le grand album d’une famille éclatée aux quatre coins du monde. Celui d’une génération planétaire façonnée, ébranlée par les mêmes événements. Leur génération.



Annick Cojean explique que ce qu’elle veut raconter dans cette série, c’est l’instant fixé par ces photos, son humanité. Ne pas interpréter, cesser de fantasmer, dévoiler l’histoire derrière chaque cliché, en pénétrer l’intime. Pour ça, elle doit rencontrer les personnages. Le chef apprécie : Gorbatchev, Lech Walesa, Rostropovitch, quel casting ! Elle présente la douzième personnalité de la série : Lady Di ! Son chef réagit brusquement : des personnalités historiquement irréprochables et une potiche digne d’un magazine people ! Elle défend son choix : Diana est devenue un symbole, celle d’une femme libre qui a osé braver la couronne. Et qui dit quelque chose de l’époque. Surtout depuis son divorce d’avec Charles.


Une couverture qui annonce une bande dessinée sur Lady Di, avec en plus un sous-titre axé sur les confidences d’une princesse rebelle. Houlà ! Pas forcément la tasse de thé de tout le monde. Un joli dessin bien propre qui met en valeur son regard très bleu, et son beau chemisier, très fidèle à la réalité. Un début qui élargit le propos : la bande dessinée ne relève pas de la biographie, elle raconte la démarche de la grand reporter pour réaliser cette série de douze articles à partir de photographies célèbres, et en particulier l’interview de Diana. Ainsi, au fil de ce processus, le lecteur voit ces photographies mémorables avec le nom de la personne que rencontrera la journaliste : L’enfant symbole du Vietnam (1972) et Kim Phuc (l’enfant brûlé au napalm devenue mère de famille), La cène de Washington (13/09/1993) et une rencontre avec Yasser Arafat, La Marianne de mai 68 (1968) et Caroline de Bendern, Le père de Solidarnosc (la création de Solidarnosc, le 31/08/1980) et Lech Walesa, L’homme sur la Lune (21/07/1969) et Edwin Aldrin, Le maestro et le Mur (11/11/1989) et Mstislav Rostropovitch, Le podium de Mexico (jeux olympiques de 1968) et Tommie Smith, La Princesse au grand cœur (Diana tenant un petit enfant malade à Lahore au Pakistan, à l’hôpital Shaukat Khanum, le 22/02/1996) et Diana Spencer, Le martyre du Kosovo (la veillée de Nasimi Elshani le 29/01/1990), L’inconnu de Tiananmen (05/06/1989) et Chai Ling, la passionaria de Tiananmen, Lendemain de putsch à Moscou (19-22/08/1991) et Mikhaïl Gorbatchev, La jeune fille à la fleur (22/10/1967) et Jan Rose Kasmir à Washington.



En replaçant l‘article dans le contexte de sa réalisation, la scénariste reporte le récit sur la journaliste, plus que sur la princesse. La dessinatrice dessine la première comme une femme jeune, peut-être moins de trente ans, avec un visage d’une douceur exquise, un entrain quasi juvénile, une silhouette fine, une élégance discrète, une vie de parisienne dans le vent, se rendant aux quatre coins du monde pour rencontrer des sommités (Walesa, Arafat) et des individus gravés dans l’inconscient collectif (Kim Phuc, Nasmi Elshani). Peu importe au lecteur la réalité de son âge en 1997, elle semble même plus jeune que la princesse lors de l’interview. Il en déduit qu’il s’agit d’une représentation faisant apparaître l’enthousiasme et la curiosité de la journaliste, son plaisir la transfigurant littéralement. Par comparaison, Diana apparaît plus sur la réserve qui sied à une (ex-) altesse, et à quelqu’un qui a déjà plus souffert. Les autres personnages bénéficient également d’une forme de lissage gommant la dureté de l’âge adulte, que ce soit les personnes réelles comme Pierre Georges (chef des grands reporters au Monde), Marc Riboud (photographe agence Magnum), Pierre Salinger (journaliste et conseiller en communication politique américain), Edwy Plenel (directeur de la rédaction du Monde), Valérie Nataf (journaliste), Martine Monteil (commissaire, cheffe de police judiciaire), Patrick Riou (directeur de la police judiciaire), ou même Elton John (impossible d’échapper à Candle in the wind).


L’artiste utilise des couleurs douces et réalise des descriptions épurées, ayant gommé tout ce qui pourrait être esthétiquement déplaisant. Le lecteur éprouve la vague sensation d’évoluer dans une sorte de monde aseptisé où tout ne peut que bien se passer. Certaines évocations en deviennent presque naïves, proche du conte pour enfant. Il faut voir la princesse Diana avec une tenue de protection avancer en gardant son équilibre comme si elle évoluait sur une poutre entre deux terrains minés, en Angola : un moment quasi onirique. De ce point de vue, la dessinatrice semble embrasser à la fois un monde de princesse, à la fois transcrire la pureté des intentions de Diana. Dans le même temps, la narration visuelle s’avère très riche pour reconstituer des lieux : la salle de rédaction du Monde, la salle de documentation du journal, le kiosque parisien du coin de la rue, une terrasse de café de la capitale, un voyage en Eurostar, la résidence de Kensington Palace, une chambre d’hôpital à Lahore, des chambres d’hôtel de standing, des pièces aménagées en salle de conférence improvisée, et le tunnel de la voie Georges-Pompidou sous la place de l'Alma ainsi que la cathédrale de Westminster.



Le lecteur se rend compte que cette série d’articles en 1997 fait suite à celle sur Les mémoires de la Shoah en 1995, adaptée en bande dessinée en 2025 par Théa Rojzman & Tamia Baudoin. Ici, la scénariste se focalise sur la personne de la journaliste du début à la fin, la suivant depuis la proposition de sa série d’articles, jusqu’à la capitale du Nunavut. Il ne s’agit donc pas d’écrire la légende dorée de la princesse de Galles, plutôt de l’inscrire dans cette série de portraits à la portée historique et politique. Le récit montre comment cette interview a changé la façon dont le monde considérait la princesse, passant des pages people à une personne mettant à profit sa célébrité pour attirer l’attention sur des causes humanitaires, comme elle seule pouvait le faire, grâce à sa capacité à jouer avec les médias, et avant tout grâce à son sens du contact avec des individus en souffrance. En particulier son investissement contre l’usage des mines antipersonnel, et aussi le fait qu’elle ait serré la main d’un sidaïque, ou encore en serrant des enfants pauvres d’Afrique. De la charité spectacle ?


Les autrices épousent le point de vue de la journaliste, à la fois en la suivant dans sa démarche, à la fois en reprenant le ton de son article et en en citant des passages. Insensiblement, l’interview elle-même, de la page 49 à la page 64, modifie totalement la tonalité de l’histoire. Diana Spencer passe au premier plan en répondant aux questions, et le lecteur ressent que toute la bande dessinée se déroule dans son ombre, qu’elle est bel et bien le personnage principal. Sensation accentuée et confirmée avec l’accident mortel du trente-et-un août 1997. La ferveur publique éclate au grand jour, montrant la notoriété et l’amour dont jouissait la princesse, jetant l’opprobre sur les journaux britanniques et le harcèlement de leurs critiques incessantes envers elle, les pointant même du doigt comme portant une part de culpabilité significative dans cette tragédie. L’histoire apparaît alors effectivement centrée sur le mystère de la personnalité d’une telle femme, sur la réalité indéniable de son engagement, sur sa façon à elle d’utiliser sa notoriété pour attirer l’attention sur les individus défavorisés en souffrance.


Une biographie de de la princesse Diana, avec une esthétique féminine et aseptisée ? C’est ce que semble annoncer la couverture, et l’intérieur confirme ces caractéristiques… À ceci près qu’il ne s’agit pas d’un conte de fées, que le personnage principal est la journaliste réalisant la dernière interview de Diana Spencer, et que la sévérité des critiques des journaux s’avère impitoyable à l’encontre de la jeune femme. La narration visuelle retranscrit la surface visible du monde dans lequel évoluent la journaliste et la princesse, tout en se montrant honnête quant aux contraintes systémiques cachées derrière les apparences. Le récit replace l’interview de Lady Di dans son contexte, faisant ainsi apparaître la singularité de cette femme et la réalité de son engagement. Admirable.



mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



jeudi 5 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2)

On peut dire qu’Amy était une aberration de l’administration Sikk !


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-508 statues souriante (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Samedi quatre septembre 1999. Sur l’un des quais de l’Hudson à New York, de nuit, Domenico Coracci s’emploie à faire rouler une voiture jusqu’à l’extrémité de la jetée pour la faire couler, tout en se mettant à l’abri pour ne pas être entraîné. Il réalise sa mission avec succès, pendant qu’Angelo Frazzy téléphone à la candidate Meredith Bambrick. Ce chef mafieux explique à la candidate républicaine au poste de gouverneur de l’État de New York, qu’il voulait lui souhaiter une excellente nuit, qu’elle peut dormir sur ses deux oreilles, car ses derniers ennuis sont en train de se dissoudre dans l’eau de l’Hudson. Il continue son monologue : Inutile de le remercier, il ne l’a pas fait pour elle ; mais parce qu’il est hors de question pour leurs amis de foirer une autre élection alors qu’ils ont toutes les chances de l’emporter. Maintenant, il faut qu’elle l’écoute : Est-ce que sa famille est auprès d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle les regarde : ses trois garçons et ce pauvre abruti d’Alvin qui n’a jamais compris qu’elle l’a épousé seulement pour donner le change. Elle doit les regarder avec toute l’affection dont elle a appris à être capable, et ne plus les lâcher de ses yeux pendant les trois mois qui viennent. Il veut que ses électeurs continuent de voir en eux la famille idéale. Il finit par une menace explicite : si elle retourne voir une de ses amantes, un malheureux accident viendra mettre fin à son existence dorée avant qu’elle n’ait vu se lever l’aube du XXIe siècle.



Le lendemain matin, Adam Füreman est en train de conduire sur une des autoroutes urbaines de New York, tout en téléphonant à son compagnon hospitalisé, l’avocat Cyrus Chapelle. Il lui explique qu’il est hors de question qu’il lui amène ses dossiers, et qu’il doit se reposer. Le poste de télévision de sa chambre annonce qu’un sondage, réalisé après les déclarations déroutantes de Lou Mac Arthur, révèle un recul de quinze points des intentions de vote en sa faveur. Dans l’entretemps, Füreman est arrivé à sa destination : le centre pénitencier de Rykers Island. Dans la chambre, une personne a pris la télécommande des mains de Chapelle pour éteindre la télévision : l’infirmière Angela Twist se présente à l’avocat. Ce dernier explique qu’il ne souhaite pas la rencontrer pour l’interroger, car le témoignage de l’infirmière leur pose problème. En effet, même s’il peut épargner à M. Logan de longues années de prison, il induit que son client a bien tué ces pauvres gens. Or M. Logan est innocent, c’est ce que ce procès doit leur permettre de démontrer !


À l’issue du premier tome de ce deuxième cycle, le lecteur était déjà fortement investi dans l’intrigue avec une envie irrépressible de savoir comment les événements allaient tourner pour le pauvre Joshua Logan, et aussi de découvrir ce que venait faire la destruction du donjon de dominatrice de Carol Ann Stone, installé dans une ancienne zone industrielle. Il se doute que la scène d’introduction est directement liée à ce mystère : les auteurs continuent de mettre en scène Angelo Frazzy, responsable d’une organisation criminelle de premier plan à New York, et personnage irrémédiablement du côté des méchants. Plusieurs séquences déroulent ce fil : une nouvelle élection se prépare, celle de gouverneur de l’État de New York, et le crime organisé a la ferme intention de se remplumer à cette occasion en soutenant son candidat, à savoir Meredith Bambrick, que Frazzy fait chanter. Le lecteur assiste impuissant à ces manœuvres de chantage, d’intimidation, d’usage de la violence en bande organisée pour imposer sa volonté par la force, et autres horreurs. L’artiste réalise des mises en scènes et des illustrations très factuelles, avec une légère saveur de film de gangster, assez élégante et bien dosée pour ne pas tomber dans la caricature. La morgue de Frazzy quand il appelle Bambrick, le manque d’assurance de Coracci, ses difficultés à faire face aux imprévus et autres grains de sable, l’atroce efficacité du gang auquel Frazzy fait appel pour faire rentrer dans le rang des travailleurs clandestins, etc.



Par automatisme, l’attention du lecteur se focalise sur le toujours charismatique Joshua Logan, même s’il se trouve plus empêché que jamais, incarcéré, accusé du meurtre de cinq cent-huit personnes, dont le célèbre boxeur Steven Providence, cher au cœur de tous les Newyorkais. Mais voilà, il s’est livré à la police, il a placé son destin entre les mains des juges, et de son avocat Cyrus Chapelle. Ce dernier a été roué de coups au point de finir à l’hôpital car il cochait vraiment trop de cases : afro-américain, homosexuel et défenseur du pire criminel de l’histoire des États-Unis, ou moins dans le top dix. À nouveau, le lecteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il ne reste à ce personnage que des entretiens avec son avocat, Ha ben non, celui-ci est cloué dans un lit d’hôpital, donc avec le compagnon de Cyrus, qui n’est même pas avocat mais journaliste. À eux trois, Joshua, Cyrus et Adam, ils se partagent vingt pages, moins de la moitié de ce tome. Alors même que ces passages s’apparentent à des discussions, des questions, l’un ou l’autre personnage qui raconte, la narration visuelle offre des mises en scènes variées. L’osmose entre scénariste et dessinateur a atteint un niveau similaire à celui d’un auteur complet. Les dessins montrent les personnages en action, pendant que les questions-réponses apportent des renseignements supplémentaires, des commentaires, ou bien les personnages sont en train de faire autre chose en même temps (comme conduire en téléphonant, ou pousser un fauteuil roulant dans les couloirs d’un hôpital), ou encore plus classique sous la forme d’un retour dans le temps. Tout en en apprenant plus sur la manière dont les autres personnages essayent de comprendre ce qui s’est passé le quatre novembre 1997, le lecteur voit passer le flux de véhicules sur une énorme autoroute urbaine, puis passe le point de contrôle à l’entrée du centre pénitencier de Rykers Island, pousse le fauteuil roulant de Cyrus Chapelle, pénètre dans le parloir de la prison, assiste à un cambriolage qui a mal tourné en 1965, et s’interroge sur le fonctionnement des contrôles d’accès de l’hôpital.


Pendant ce temps-là, à l’extérieur, les autres personnages s’activent. Le lecteur se trouve fort aise de découvrir la scène introductive qui vient éclairer cette histoire de dominatrice. Angelo Frazzy reste un individu méprisable, sa vilenie ne fait aucun doute… encore que les auteurs seraient bien capables d’avoir des révélations sous le coude qui changeraient complètement le regard du lecteur sur cet homme. En attendant, Frazzy se trouve complètement libre de ses mouvements, d’orchestrer des crimes et des exécutions comme bon lui semble sans se salir les mains. Comme dans le premier cycle, les élections à venir recouvrent des enjeux et dépendent de mécanismes invisibles aux yeux du grand public. En la découvrant dans son salon vaste et luxueux, le lecteur éprouve immédiatement de la commisération pour Meredith Bambrick, victime d’un chantage mené par le crime organisé, et dont la vie est une mascarade pour cacher ses orientations sexuelles profondes. En trois cases, le dessinateur a établi sa respectabilité de façade dans la haute société.



Puis viennent deux autres personnages : un homme et deux femmes. Une première gothique, avec la langue bien pendue, et une verve insolente des plus réjouissante. Lucy Bulmer enchante tout de suite le lecteur avec sa mèche de cheveux roses, sa tenue de Lolita, bas résille compris, et son discours en faveur des enfants pauvres. Il la découvre dans une grande artère de New York, en train de tracter pour le candidat démocrate, ce qui la place de facto dans le camp des bons, ou tout du moins sur un piédestal moral. Son capital sympathie augmente encore, alors qu’elle tourne en dérision un jeune adulte de son âge jouant les gros durs, et à nouveau encore lorsqu’elle comprend que l’individu qu’elle a tourné en dérision est un vrai criminel dangereux. Ce dernier, Domenico Coracci, est immédiatement à la fois répugnant et sympathique. Le lecteur peut le voir abuser de sa position dominante, et en même temps lire une forme d’inquiétude sur son visage. D’un côté, il accomplit les sales besognes pour le parrain ; de l’autre le contrôle de la situation lui échappe régulièrement, jusqu’à ce qu’il se fasse même gazer à la bombe lacrymogène par une donzelle. À nouveau la complémentarité des deux créateurs fonctionne à merveille, la réaction de Domenico à la promesse d’une partie de jambes en l’air faite par Lucy est aussi drôle que touchante, et laisse supposer qu’il est encore vierge. Sa sœur Dalia Coracci se comporte également comme un personnage immédiatement attachant : que ce soit sa corpulence, le mimétisme vestimentaire avec Lucy, ou ses réactions passant de l’effroi en découvrant la présence de son frère, à la rapidité de la mise en œuvre d’une stratégie d’amadouement éprouvée.


Le lecteur fait également connaissance avec Ashok Kusain, un travailleur immigré clandestin dans un atelier de confection. Les auteurs développent ainsi leur thème de l’état social dans un autre axe. Ils mettent en scène les conditions de travail précaires et tayloristes, l’absence de toute couverture sociale, la dépendance totale à un employeur lui-même soumis à des pressions rendues insupportables par le caractère illégal des conditions d’emplois, les actes de prédation du crime organisé, et l’impossibilité de se tourner vers la police. Le lecteur observe le sort s’acharner sur Kusain, en établissant automatiquement le parallèle avec Joshua Logan. La situation de ce dernier se révèle tellement inextricable qu’Adam Füreman, le compagnon de Cyrus Chapelle, en vient à lui dire que : Ou bien Logan leur raconte mensonges sur mensonges depuis qu’ils ont repris son dossier et il doit conseiller à Cyrus de se retirer de cette affaire… Ou bien Logan leur dit la vérité sur sa vie et alors, il y a quelque part un dieu qui le déteste comme rarement un dieu a détesté un être humain. Dans les deux cas, Füreman a peur qu’ils ne puissent plus grand-chose pour lui !!! En filigrane, le thème de la réalité des faits continue de se développer : le lecteur a assisté à leur enchaînement dans le cycle I, et il constate à quel point il est difficile de donner un sens à cet écheveau après coup, sans y avoir assisté, sans pouvoir avoir la certitude de la fiabilité des déclarations des uns et des autres.


Ce deuxième tome du deuxième cycle comble l’horizon d’attente du lecteur, tant sur le plan de l’intrigue que sur la qualité de la narration visuelle. Dessinateur et scénariste racontent comme s’ils n’étaient qu’un seul créateur, ayant conscience qu’il s’agit d’un art visuel. Le lecteur le ressent dans le langage corporel des personnages, dans la variété des situations, dans la répartition des informations entre cases et texte. Le questionnement sur la reconstitution d’une succession complexe de faits passés continue de mettre en lumière les obstacles innombrables à surmonter pour accéder à une vérité consolidée. Le questionnement politique sur la solidarité institutionnelle dans une société se poursuit avec la situation d’un immigrant illégal travaillant dans un atelier de confection. Formidable.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.