La ville change si vite, bientôt on ne reconnaîtra plus notre Bruxelles !
Ce tome fait suite à Berlin 61 (paru en 2023) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des sept albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Maison du Peuple 65 (paru en 2024), Otan 66 (paru en 2026), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Victor Horta architecte et novateur, avec des chapitres intitulés : Maison du peuple 1965 (mariage des matériaux, la vague retombe, l’heure des doutes), c’est quoi l’Art nouveau ?, Et ailleurs ?, Les architectes qui ont marqué l’art nouveau (Victor Horta, Hector Guimard, Paul Hankar, Josef Maria Olbrich, Antonio Gaudi, Henry van de Velde), Bruxelles capitale de l’Art nouveau (L’hôtel Solvay, le musée Horta, le centre belge de la bande dessinée (magasin Charles Waucquez, l’hôtel Tassel, l’hôtel Van Eetvelde), une Maison pour le Peuple (un lieu compliqué, longue décadence, l’espoir d’une reconstitution), Victor Horta a dit à propos (de l’amour, de Paris, de l’architecte Alphonse Balat, de la franc-maçonnerie, de la Maison du Peuple, de sa maison de la rue Américaine, des grands magasins, de New York), la maison et l’atelier du maître.
Venise en 1964, dans une chambre de luxe d’un hôtel, l’architecte Serge Durand reçoit son confrère Michel du Lac et ce dernier ouvre une bouteille de prosecco, quelques gouttes tombant part terre alors qu’il remplit trop vite sa flute. Son hôte explique que les hôtels conseillés par l’organisation ne faisaient pas honneur à cette ville extraordinaire et comme il passe le plus clair de son temps à travailler, il s’est permis cette folie. Puis il se tourne pour trouver un linge avec lequel essuyer et son invité en profite pour verser quelques millilitres d’une fiole dans son verre. Durand explique alors qu’il a donné rendez-vous à une journaliste pour lui faire part d’une découverte majeure qui pourrait aider à la sauvegarde de la Maison du Peuple à Bruxelles. Mais il est pris d’un malaise qui le force à s’allonger.
Du Lac fouille la chambre en vain, et s’en va rapidement car le téléphone sonne en continu. À la réception, Kathleen van Overtstraeten s’alarme que l’architecte ne réponde pas, car il lui avait confirmé le rendez-vous et communiqué le numéro de sa chambre, la 355. Elle décide de monter, suivi péniblement par le réceptionniste qui lui explique que ça ne se fait pas. Elle parvient à le convaincre d’ouvrir la porte et ils découvrent le cadavre. Quelques temps plus tard, elle demande à l’inspecteur s’ils vont pratiquer une autopsie. Trouvant sa réponse trop indécise, elle lui explique qu’elle est une journaliste belge, qu’elle est sûr que ses auditeurs seront très étonnés d’apprendre que la police italienne ne juge pas utile de pratiquer une autopsie après la mort inopinée d’un grand architecte sur son territoire.
S’il est familier de la série, le lecteur se régale à l’avance de ce qu’il va trouver : une héroïne au caractère affirmé, sans tomber dans la caricature, une évocation d’une caractéristique culturelle belge, une enquête facile à suivre et des dessins soigneux attachés à recréer une époque avec fidélité. Certes, les auteurs font semblant de délocaliser leur héroïne, ils l’avaient déjà fait dans Léopoldville en 1960, et à Berlin en 1961, mais c’est pour mieux appâter le lecteur, et le ferrer avec le sort de la Maison du Peuple conçue par l’architecte Victor Horta (1831-1947). En fonction de sa culture, le lecteur sait déjà ce qu’il en adviendra ou découvre les dessous d’une opération de requalification urbaine fort capitaliste, c’est-à-dire conduite par des promoteurs sans foi ni loi, et sans aucun respect pour le caractère patrimonial de certains édifices. L’héroïne va mettre la main sur un document qui va mener l’enquêtrice dans six bâtiments emblématiques : l’hôtel Tassel rue Paul-Émile Janson, l’hôtel particulier d’Armand Solvay, l’hôtel particulier Van Eetvelde, la maison d’Horta, les magasins Charles Waucquez et enfin le palais des Beaux-Arts, puis ce sera au tour de Kathleen de se rendre à la Maison du Peuple. Ces visites sont menées en très peu de pages, chaque construction bénéficiant d’une ou deux cases. Le lecteur retrouve là la façon de faire des auteurs : plutôt grande découverte ou premier contact, qu’un exposé lors d’une immersion en profondeur. Cela n’enlève rien à la qualité de la reconstitution.
Comme à son habitude, le dessinateur apporte un soin rigoureux et méticuleux dans ses représentations. Les réalisations de Victor Horta, bien sûr, avec une mise en couleurs soignée et impeccable. La coloriste mérite pleinement son titre de réalisatrice de la mise en lumière. Elle fait honneur par exemple aux vitraux de Horta. Même s’il n’y prête pas une attention consciente, le lecteur ressent l’habileté et l’élégance de la mise en couleurs : le marbre discrètement brillant dans le hall de l’hôtel de Venise, la brillance d’un lustre en cristal, les eaux des canaux tirant sur le vert, la véritable mise en lumière de la façade de la Maison du Peuple en page quatorze, le bois des chaises se détachant des murs de pierre de l’église Notre-Dame des Victoires au Sablon, la justesse des nuances dans les six réalisations d’Horta visitées par Antoinette Legein dont le magnifique jeu de lumière de la verrière de l’hôtel Solvay, le vert inattendu du feuillage de la drève de Lorraine dans la forêt de Soignes, ou encore le ciel d’orage au-dessus de la Maison du Peuple. Comme à son habitude, le dessinateur soigne les costumes, aussi bien les toilettes de ces dames, que les costumes de ces messieurs. Le lecteur peut laisser libre cours à son goût pour les accessoires, et s’attarder dans les cases : les téléphones à cadran, une composition florale dans un vase de l’hôtel à Venise, la marinière des gondoliers, l’accessoire de bureau pour ranger le courrier à la verticale, le modèle de balai d’une habitante du quartier du Bastion, les globes d’éclairage sur mât de la voie publique, un modèle de poste de radio, le modèle antédiluvien de répondeur téléphonique Kathleen, les volutes de ferronnerie des rambardes et garde-corps, etc.
Le lecteur observe également les véhicules et reconnaît de nombreux modèles d’époque, dont la voiture de Kathleen elle-même, une DAF 31, et aussi une Mercedes, une Simca, une 2CV, etc. Il construit des plans de prise de vue pour les discussions, en prenant soin de montrer les lieux, les occupations, avec un goût pour capturer les expressions des visages dans leur variété et leurs nuances. Inconsciemment, le lecteur absorbe également la variété des mises en scène et la façon organique avec laquelle elles apportent de nombreuses informations visuelles. Dans la première scène, il admire les canaux de Venise avec ses gondoles et ses canots à moteur, un pont si spécifique, la façade de l’hôtel, la décoration intérieure de la chambre, les tiroirs d’une commode fouillée par Du Lac, l’imposant escalier à partir du hall, l’accueil, la cage d’ascenseur, et tout cela en quatre pages. Plus loin, il regarde Kathleen préparer un repas bon et simple (coquettes aux crevettes, steak-frites et mousse au chocolat) pour sa mère, puis il passe à l’élégante place royale de Bruxelles dont il peut admirer l’architecture des bâtiments, pour aboutir le lendemain à l’église Notre-Dame des Victoires au Sablon, puis prendre le tram avec Kathleen, et un peu plus tard se rendre à la faculté de philosophie et lettres de l’université libre de Bruxelles, etc. Outre ces voyages et visites, le dessinateur réalise également des séquences muettes, comme le cambriolage de l’appartement de Kathleen avec une silhouette noire fouillant partout. Une narration visuelle riche et diversifiée faisant voir du paysage.
Sous le charme de Bruxelles et de de la personnalité de l’héroïne, le lecteur se laisse prendre à l’intrigue. Il se doute que le document retrouvé par Yvette Durand, le testament créatif de son défunt époux, sert de prétexte pour se rendre dans plusieurs des réalisations de l’architecte. Sensation renforcée par le fait que l’identité de de l’assassin est révélée dès la première scène, et que son commanditaire représente un promoteur sans foi ni loi. Il comprend rapidement que les auteurs lui proposent un premier contact avec l’Art nouveau, sans aller jusqu’à une initiation ou une vulgarisation. Pourtant, le récit semble contenir une certaine profondeur. Outre les références culturelles à la Belgique, le lecteur voit bien que Kathleen van Overstraeten n’est pas de taille à arrêter l’Histoire en marche, et ce même s’il ne connaît pas le destin de la Maison du Peuple. Pour autant, il règne dans le récit une véritable indignation sur cette transformation de la capitale, dictée par l’appât du gain. Il ne s’agit pas tant d’un passéisme rétrograde ou d’une nostalgie de circonstance, que d’une peine réelle face à la destruction d’œuvres d’art, à la disparition définitive de bâtiments donnant son identité à Bruxelles, d’une indignation devant le capitalisme supplantant la création, l’argent écrasant l’art. selon ses convictions personnelles, le lecteur réagira différemment à la question de la préservation du patrimoine architectural, des œuvres d’art. cela pourra lui évoquer certains tomes du cycle des Cités obscures de Benoît Peeters & François Schuiten.
Le lecteur succombe par avance au charme de l’héroïne qu’il retrouve pour la sixième fois, sa personnalité faillible et déterminée, son indépendance pour l’organisation de sa vie, et sa façon d’enquêter avec d’autres personnes disposant de compétences différentes. Le récit tient la promesse de mettre en scène la Maison du Peuple de Victor Horta et de parler de ses réalisations, sans en faire le sujet exclusif. Totalement emmené par la qualité de la narration graphique et la solidité des représentations de Bruxelles, le lecteur prend progressivement conscience que le sujet principal du récit réside dans le constat que tout passe, même les œuvres d’art architecturales, ce qui induit à se poser la question des modalités de leur préservation. Sic transit gloria mundi.


































