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mercredi 7 octobre 2026

Si je t'écris…

Sinon, avec ses pouvoirs, elle te change en crabe ! Ou pire… en surimi !!


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour l’histoire originale et le scénario, et par Denis Bodart pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-huit planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de sept pages comprenant des crayonnés.


Une petite famille arrive à leur maison de location, proche de la mer. Les enfants sont ravis. Le père sort les bagages du coffre, la mère leur demande d’attendre au moins qu’elle ouvre la porte. Elle leur rappelle de faire attention, de ne rien casser ; les enfants en sont déjà à choisir le lit que chacun prend. Louis, le père, est resté dehors à regarder la mer. Sa femme ressort de la maison et va lui parler. Elle lui dit qu’elle sait que revenir ici après toutes ces années lui rappelle plein de souvenirs. Elle continue : Mais si elle croit qu’il est là avec elle, alors qu’en fait il est ailleurs, elle préfère encore qu’il ne soit vraiment pas là. Elle lui prend les bagages des mains, et lui recommande de surtout prendre son temps. Il s’éloigne et va marcher sur la plage, passant au milieu des vacanciers, pour se diriger vers un endroit bien précis. Louis s’arrête alors qu’une falaise se dresse à quelques dizaines de mètres de lui, avec une maison en ruine, haut perchée dessus. Dans sa tête, il entend des bribes de phrases.



Il y a une vingtaine d’années, alors qu’il était encore enfant, Louis jouait sur la plage avec un avion cerf-volant, et il s’était arrêté au même endroit en découvrant cette maison au sommet de la falaise. Il est rejoint par deux de ses copains en maillot de bain, qui lui demandent ce qu’il est en train de faire. Voyant ce qu’il regarde, ils lui expliquent que la vieille qui habite là-haut est une sorcière, et même que tous les soirs elle va au cimetière pour faire des trucs sur les tombes. Ouais ! elle parle avec les morts, elle communique avec eux et tout et tout !! Contre elle, y a que les crucifix, l’eau bénite et tous les trucs de curé ! Sinon avec ses pouvoirs, elle change son interlocuteur en crabe ! Ou pire… en surimi !! Finalement, Louis retourne en arrière avec ses copains pour aller creuser un trou et enterrer celui qui va faire le mort. Ils ont décidé que ce sera Louis, mais celui-ci ne trouve rien de drôle et s’en va en courant pour rentrer dans la maison de vacances, où l’attendent son père José, son tonton Marcel et sa tante. Ces derniers sont en train de préparer le gâteau d’anniversaire. L’oncle a acheté des bougies : elles étaient en promo, du coup il en a acheté deux paquets de vingt-quatre, des belles rouges avec les bobèches assorties, ça faisait plus cher que s’il en avait pris douze, mais il s’est dit que ça servirait toujours, futé non ? Pendant ce temps, le père s’impatiente en ne trouvant pas les allumettes. Chemin faisant, Louis ralentit le pas, car il sait que la surprise l’attend… En effet, alors qu’il monte les marches menant à l’entrée, les trois adultes sont sur le perron, son père avec le gâteau entre les mains et ils chantent : Bon anniversaire !


Une couverture qui renvoie direct à la période des grandes vacances quand on était enfant, enfin pour ceux dont les parents les emmenaient en bord de mer. Une illustration très ouverte, avec un beau ciel rehaussé par des nuages cotonneux, des mouettes en liberté, et un enfant visiblement en arrêt devant cette maison haut perchée sur une falaise. La première page fait entrer de plein pied dans cette ambiance si particulière, avec l’arrivée dans la petite maison de location, l’enthousiasme impatient des enfants, la logistique assurée par les parents, et les belles couleurs de l’été, la luminosité réconfortante, le bleu du ciel dans un horizon dégagé, la promenade le long de bord de l’eau en passant au milieu des vacanciers. Jusqu’à l’arrivée devant la falaise présente sur la couverture, ce qui provoque immédiatement des réminiscences de l’enfance du Papa. Le lecteur constate également que les caractéristiques visuelles sur la couverture se retrouvent à l’identique dans les pages intérieures. Il s’agit d’un mélange déconcertant, entre ce qui s’apparente à des traits de croquis ou d’esquisse, et une rare justesse dans les éléments représentés. S’il s’attache à la falaise, le lecteur observe que les formes sont grossièrement taillées, et que la mise en couleurs vient apporter la sensation relief et d’ombrage. Dans le même temps, il constate que la maison présente une architecture détaillée, et il identifie immédiatement le jouet que tient l’enfant, ainsi que les restes d’un filet de pêche avec ses flotteurs.



Cette façon de tracer certains éléments avec des traits un peu bruts se retrouvent tout du long du récit : des petits traits secs marquant des plis de peau, d’autres traits très fin comme pour figurer une joue mal rasée, ou une ombre portée irrégulière, l’ombre elle-même de Louis adulte projetant une zone grisée au sol avec de grands traits au crayon gras à l’intérieur, les traces du reflux sur le bord de la plage avec ces même traits de crayon gras, les formes très vagues de fumée à l’extrémité de la cigarette de José le père de Louis, le fort impact des gouttes de pluie sur le rebord d’une terrasse, etc. Tout cela donne une sensation de dessin réalisé sur le vif, un reportage en temps réel dans une cellule familiale sans chichi. Ce mode de représentation fait des merveilles lors de la tempête, pour montrer sa force naturelle. Dans le même temps, l’artiste réalise une mise en couleurs qui semble toute simple en surface, naturaliste, tout en prenant en compte l’ambiance lumineuse. S’il s’y attarde un moment, le lecteur se rend compte que les compositions de couleurs présentent les mêmes caractéristiques que les dessins : rapide et grossière par endroit, et en fait sophistiquée avec des touches de couleurs donner du volume, des dégradés d’une rare discrétion pour souligner un relief ou un changement progressif de luminosité, et une approche plus impressionniste que naturaliste, en particulier lors des séquences nocturnes. Dans le même temps, le dessinateur effectue un travail d’une intelligence incroyable sur le choix des accessoires, que ce soit l’avion cerf-volant ou les modèles de voiture, en cohérence avec la période mise en scène, qu’il est possible de dater grâce à un article de Salut les copains, et un de Podium, qui évoquent le mariage à venir de Sheila & Ringo qui aura lieu en février 1973. Le lecteur en déduit que le récit se déroule à l’été 1972.


Au fil des planches, le lecteur éprouve la sensation que cette bande dessinée a été réalisée par un unique créateur, plutôt que l’association de deux. La balade sur la plage dégage une sensation organique, avec la bizarrerie de Louis short et teeshirt, avec ses sandales au pied, alors que tout le monde est en maillot de bain. Il en va de même pour les interactions des garçons entre esprit de groupe et intolérance vis-à-vis de celui qui ne souhaite pas participer. La petite cellule familiale fonctionne également de manière normale et banale, entre José le père, Marcel le tonton et la tata. Le lecteur se laisse gagner par l’ambiance de vacances, et il prend le temps de regarder les passants et les autres vacanciers. Il fait la queue sans impatience dans la boulangerie, en faisant preuve de tolérance vis-à-vis de cet Allemand qui demande si la baguette est bien française. Il sourit en voyant le joli couple de jeunes adultes se tenant la taille en marchant dans la rue, ou encore les adultes plus âgés ayant pris de l’embonpoint et se livrant au farniente sur la plage. L’apparence de la sorcière le remplit tout autant d’aise avec sa chevelure folle, son nez qui ne peut pas passer inaperçu et la décoration un peu lourde de sa maison. Mine de rien, la narration visuelle s’’avère riche et d’une justesse extraordinaire.



Une vingtaine d’années après, Louis devenu adulte, marié et père de famille, se retrouve sur cette plage qui l’a tant marquée. La séquence d’ouverture touche le lecteur au cœur, par la compréhension dont fait preuve son épouse : son empathie qui lui permet de comprendre que son mari doit faire la paix avec un souvenir irrésolu, par lui-même. La vision de la demeure de la sorcière, même si elle tombe en ruine, produit son effet madeleine de Proust, et les souvenirs remontent à la surface, cet été de 1972. En peu de mots, le scénariste sait établir le personnage du père, de la tante et de l’oncle, leur relation familiale apaisée et compréhensive, ainsi que l’existence d’un conflit intérieur chez le jeune Louis. Le lecteur perçoit bien son malaise : la colère rentrée qu’il ne maîtrise pas toujours, et en même temps la véritable affection qu’il porte à son père, la distance créée par la différence d’âge entre lui et son oncle et sa tante, et en même temps leur affection pour lui. Avec un soupçon de perspicacité, le lecteur se doute bien de l’absence qui mine ce jeune garçon, sans pouvoir mesurer l’intensité de sa douleur. Le récit est raconté comme une aventure de Louis, entre épreuve initiatique, décision de braver les interdits, et confection d’un plan pour mettre en œuvre une action de la dernière chance. Les auteurs savent rendre Louis touchant, même si le lecteur ne dispose pas des toutes les informations pour comprendre sa détermination inflexible. Fidèle à lui-même, le scénariste apporte une résolution reposant sur la compréhension, la compassion et l’empathie.


Une petite histoire d’un homme qui revient sur les lieux d’un été au cours duquel il a réalisé des actions qui l’ont marqué à vie. Une narration visuelle qui ne paye pas de mine en surface, qui s’avère d’une justesse épatante à la lecture, à la fois pour son équilibre entre dessins sur le vif et faire passer aussi bien les états d’esprit avec naturel, et reconstituer une époque et une ambiance de vacances. Une remontée de souvenirs chargée d’émotions qui submergent le personnage, la survenance d’une détermination implacable pour saisir une occasion unique de pouvoir apaiser une douleur insupportable. Un processus de catharsis inabouti, et très touchant.



mardi 6 octobre 2026

Ballade pour un bébé robot

C’est du chaos que naît la grandeur.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il compte deux cent trente-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire, paru en 2015.


Prologue. La planète n’avait pas vraiment de temps. Quelque part dans l’univers lointain, on l’appelait HIX 719563c. Stable sur son orbite, climat tempéré, atmosphère tempérée. Elle fut frappée par les myriades de graines microscopiques, et les rayonnements électromagnétiques qui les accompagnaient. Une dose infime de matière, un éclair bourré d’informations. La première phase du plan de colonisation fut longue, très longue. Par diffusion dans le sol, par réactions chimiques, à distance. Il s’agissait de mettre en place un réseau, des réseaux, des zones de synergie entre graines. Des forces coordonnées purent se constituer, des programmes s’exécuter, des informations se transmettre, puis se reproduire, se généraliser et envahir peu à peu l’espace. Puis apparurent des bourgeonnements et des unités autonomes, parcourues de circuits électroniques, se reproduisant sans cesse et se complexifiant peu à peu, expérimentant de nouvelles combinaisons, formant des masses critiques et grouillantes de matière organisée, agitée de courants et de mouvements, soumise à des règles de compétition interne et de sélections draconiennes. Quand un seul fut atteint, des réactions chimiques de grande ampleur se mirent en place puis s’emballèrent, transformant l’atmosphère et les océans au cours des siècles. Puis les unités autonomes se regroupèrent, s’assemblèrent, se combinèrent, se structurèrent selon un rythme de plus en plus effréné.



Des organismes apparurent, à la fois organiques et minéraux, et commencèrent à bouger, agir, nager, se battre, se déchirer, se protéger. Ils se mirent à vivre et mourir, à se reproduire, toujours soumis à des règles de sélection d’une violence inouïe. Il fallait aussi vivre un plan dont les règles globales avaient été édictées et encodées bien loin. Les formes se diversifièrent et plus, et comme cela avait été édicté apparurent des êtres que l’on aurait qualifiés d’humanoïdes. Leur intelligence se développa, se perfectionna, portée par des circuits électroneuronaux que le hasard se chargea d’optimiser. Des langages de communication électroniques de plus en plus sophistiqués apparurent jusqu’à ce que les êtres ainsi créés puissent s’organiser en bandes, s’affronter et s’aider, réfléchir, éprouver des émotions, créer ; et aussi, prendre connaissance des instructions qui avaient été encodées dans leur origine même. Nous les appellerons les Robots. Façonnés à l’image d’une créature lointaine, enfants de la volonté et du hasard tout à la fois. Ils partirent à l’assaut des coins les plus reculés de la planète, mirent en place des structures politiques et sociales, des technologies, des coutumes, que personne n’avait planifiées. Ils écrivirent de mémorables pages d’histoire dont ils étaient les seuls témoins, conscients cependant de leur devoir de maîtriser leur terre, New Earth, et de tout mettre en place pour accueillir ceux qui y viendraient en jour. Et jusqu’à ce jour, ils se sentiraient désespérément seuls.


La première collaboration de ces deux créateurs constituait un projet de nature biographique portant sur Werner Heisenberg (1901-1976), Alan Turing (1912-1954), Leo Szilard (1898-1964), et Hugh Dowding (1882-1970). Ici, il s’agit d’une œuvre de fiction, un véritable roman, dense, dans le genre littéraire de la science-fiction, avec des vrais morceaux de science, dans le domaine des mathématiques pour être précis. Le plaisir de lecture et la compréhension de l’œuvre dépendent pour partie de la familiarité du lecteur avec certains mathématiciens et certains concepts, ou de sa curiosité pour aller se renseigner plus avant. Certains apparaissent de manière explicites : la lemniscate de Jacques Bernoulli (1654-1705) est présentée par un personnage. Un autre raconte par le détail l’erreur dans la mesure de la longueur du méridien terrestre par Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804). De manière inattendue, le dessinateur parvient à intégrer des illustrations donnant à voir une autre facette de ce que raconte le texte, Baudoin se prêtant de bonne grâce à l’exercice d’inclure des éléments graphiques scientifiques.



D’autres notions requièrent d’être déjà familier, ou de se montrer attentif. L’exposé sur la vie des parents d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), qualifié du plus grand mathématicien du monde, sans plus de détails sur ses accomplissements. Ou encore, en passant, le lecteur relève le terme de Paradoxe de Banach-Tarski. Soit il passe sans plus y prêter attention, soit il se dit que cette appellation semble trop réelle pour avoir été inventée, et il est alors parti pour une exploration nécessitant de solides bases en mathématiques : un théorème, démontré en 1924 par Stefan Banach et Alfred Tarski, qui affirme qu'il est possible de découper une boule de l'espace usuel R^3 en un nombre fini de morceaux et de réassembler ces morceaux pour former deux boules identiques à la première, à un déplacement près. Le récit comprend également des références culturelles, à commencer par celle à la chanteuse Béatrice Tekielski, dite Mama Béa (née en 1948) et à son album Pour un bébé robot paru en 1978, ainsi qu’à la chanson donnant son titre à cette BD, et dont les paroles sont lues par les deux principaux robots (ou personnages). Sont également mentionnés Henri Tachan, Gribouille, Jean Guidoni, Jacques Brel, Juliette Noureddine, Leny Escudero, Catherine Ribeiro. Ou encore cette évocation un peu trop concise pour être pleinement accessible au commun des mortels, du jeu de la vie, un jeu de simulation cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970. Le lecteur sent bien que le récit est porté par les connaissances et les compétences mathématiques du normalien. Dans son introduction, il précise que même la mise en scène de la chanteuse Mama Béa provient de l’amour que son père portait à ses albums et à ses chansons.


Dans le même temps, cet album est également du pur Baudoin. Au fil des séquences, le lecteur acquiert la conviction que la narration visuelle n’aurait pas pu être réalisée par un autre bédéaste, ou que le sens même s’en serait trouvé significativement différent. Le lecteur familier de l’artiste reconnaît immédiatement son usage délié et du pinceau, les parties de dessins réhaussées à l’encre. Il remarque que l’artiste a recours à d’autres techniques comme l’estompage ou les zones de noir profond et épais, et même parfois des formes qui semblent comme esquissées au crayon. Il constate à quel point le récit et le texte poussent le dessinateur dans ses retranchements et le font sortir de sa zone de confort : illustrer la genèse d’une vie artificielle et basée sur le silicium plutôt que le carbone, représenter des équations mathématiques et des circuits imprimés. Imaginer l’apparence des robots, de leur civilisation, d’autres vies extraterrestres, de modes de communication qui ne passent pas par la parole, de tout un monde virtuel à base d’algorithmes et d’échanges de données. Certes, ce bédéaste avait réalisé quelques bandes dessinées de science-fiction au début de sa carrière, toutefois le présent défi prend une ampleur d’une ambition démesurée. Dans son introduction, le Normalien évoque deux ans de travail, et le lecteur ressent qu’il s’agit bien d’une collaboration, et que Villani a pu suggérer des possibilités visuelles pour certains passages, en particulier le processus entièrement dématérialisé, et donc conceptuel, de vote et d’intégration de l’élu dans le Système. Dans d’autres passages, il peut reconnaître la sensibilité artistique du dessinateur (par exemple Aristide Briant par Toulouse Lautrec), ou de son histoire personnelle.



Un temps d’adaptation est vraisemblablement nécessaire au lecteur pour la densité du texte très écrit pouvant faire penser parfois à la science-fiction des années 1970, ou les dessins entre BD de SF de la même époque, compositions baroques et trip étrange. En même temps, ces deux créateurs sont en phase, et le tout est supérieur à la somme des parties. Le lecteur identifie aisément les deux principaux personnages, les robots North 2 et Quang 1, le fait qu’il s’agit d’une enquête de type policière sur un mouvement de rébellion ayant pour objectif de saboter une élection à venir. Les dessins communiquent parfaitement la sensation étrange d’une civilisation artificielle bien que de forme humanoïde. L’enquête part avec un indice semblant incompréhensible aux robots (la référence à une chanson de Mama Béa), et un nombre pioché dans le cerveau électronique d’un révolutionnaire. Le récit s’avère aussi riche sur le plan des références et des idées, que visuellement. Mais que vient y faire Betty Boop (personnage créé en 1930 par Max Fleischer & Grim Natwick), ou plutôt que symbolise-t-elle ? Qu’est-ce qui vaut à Yahya Ould Hamidoune (1947-2011) d’être mentionné dans le récit ? Petit à petit la nature du complot apparaît, ainsi que le grain de sable métaphorique qui génère un besoin de révolution dans une société aussi connectée et avancée. Les auteurs sont en très grande forme, utilisant ce genre littéraire pour parler de ce qui leur tient à cœur, pour sonder le fonctionnement d’une société. Ils évoquent aussi bien ce qui fait la grandeur culturelle de la France (en particulier le principe de Liberté), que le mode de fonctionnement du Système qui gouverne cette société de robots. S’il en est familier, le lecteur se rend compte que Villani a transposé le principe de fonctionnement d’un grand modèle de langage (LLM, une intelligence artificielle itérative) de manière intelligente et pertinente à un mode décisionnel de gouvernance. Ces deux créateurs se sont bien trouvés, faisant preuve l’un autant que l’autre d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une implication peu commune. L’enjeu du récit fait penser à une phrase de Milan Kundera (1929-2023), dans La valse des adieux (1976) : Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre.


Une association entre un mathématicien de très haut niveau et un bédéaste accompli et humaniste qui contient en elle la promesse d’une œuvre ambitieuse. Un début de lecture qui peut faire penser à un récit de science-fiction des années 1970, avec un texte dense et des illustrations flirtant avec le psychédélisme. Au fur et à mesure qu’il s’adapte à cette narration particulière, le lecteur se trouve emporté par la solidité du monde créé, sa cohérence et son intelligence, et par la poésie des images à la fois inattendue et évidente. Au travers d’une enquête policière sur une conjuration menaçant l’ordre de cette société, les auteurs rendent aussi bien hommage à des mathématiciens qu’à une chanteuse française des années 1970, en montrant clairement comment fonctionne ladite société de robots, et l’implication de sa perfection évolutive. Du grand art, de la vraie science-fiction intelligente et sensible, et par effet d’image inversée, un regard mature sur la société humaine.



lundi 5 octobre 2026

Undertaker T08 Le monde selon Oz

Elle craint plus le scandale que le martyre.


Ce tome fait suite à Undertaker T07 Mister Prairie (2023) qu’il est indispensable d’avoir lu avant car les deux tomes forment une histoire complète en diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend soixante-trois pages de bande dessinée.


Une bataille rangée de l’armée des Confédérés contre celle des Nordistes de l’Union. Les soldats sudistes se donnent du courage avec un chant exaltant le dieu d’amour et le bon pasteur. Parmi eux se trouve une très jeune femme, elle-même en uniforme militaire, avançant avec une bible à la main. Les hommes tombent sous la mitraille et doivent battre en retraite. Le civil, monsieur Hagan, qui tenait le drapeau est tombé à terre, grièvement blessé à la jambe. Esther Oz reprend le drapeau Stainless Banner en le tenant bien haut et elle entonne à nouveau le même chant. Un officier de l’Union s’est approché d’elle et lui pose son revolver sur la tempe en lui disant qu’elle chante faux, et que si elle recommence il l’envoie casser les oreilles de Saint Pierre. Elle recommence, il tire, mais il n’y a pas de balle à cet emplacement du barillet. Un instant après, il est lui-même abattu par un tir qui lui traverse le crâne. Oz y voit un signe du ciel, et elle ramasse le revolver de l’officier.



Au temps présent, elle appuie le canon de cette même arme à feu sur le front du docteur Randolph Prairie, le chien étant déjà relevé. Son geste est interrompu par cinq balles de revolver jetées vers elle, alors que Jonas Crow explique qu’il va s’amuser avec la sixième, et il place le canon contre la tempe d’Eleanor Winthorp. Oz lui répond qu’il n’osera pas. À son tour, il arme son revolver. La jeune femme ne cède pas d’un pouce et elle appuie sur la gâchette, le chien percutant une chambre vide. Elle déclare que par sa main, Dieu pardonne ses péchés à Randolph Prairie, la volonté du Seigneur est faite. Celle d’Oz est de protéger un bébé innocent, elle décide de se retirer avec son groupe. Des hommes se déploient dans les bâtiments alentour pour surveiller la maison des Prairie. À l’intérieur, Eleanor estime que Crow aurait dû l’échanger contre le mari de Rose. Celui-ci répond que la seconde d’après la foule les aurait lynchés, tous les trois. Il continue : on ne va pas s’emballer, ils n’ont gagné qu’un répit. Hier, il a vu où leur Torquemada en jupons avait laissé son église ambulante, ça ne l’étonnerait pas qu’elle y traine le bon docteur Prairie. Il va profiter de la nuit et de la rivière derrière la maison pour faire un tour en ville, et peut-être y prendre une assurance-vie. En attendant, il demande aux deux femmes de passer devant les rideaux, et de leur faire croire que le croque-mort cinglé est encore sur place, en plaçant son haut de forme sur la tête d’Eleanor. Elles doivent barricader les fenêtres avec tout ce qu’elles trouvent : meubles, planches, lattes de parquet.


Ça va mal finir ! Ça ne peut que mal finir… et le lecteur se retrouve complètement pris dans l’engrenage des situations, tout autant que les personnages eux-mêmes. Qui va survivre à ces confrontations et affrontements à répétition ? Le tome précédent a établi l’incroyable force de caractère de sœur Oz, son habileté experte à manipuler les foules, et son fanatisme absolu. Le rapport de force condamne Crow et son petit groupe (lui-même, Rose Prairie, Randolph Prairie, Eleanor Winthorp) à très courte échéance : quatre personnes contre une ville. En outre le tome précédent a également établi que la cavalerie n’arrivera pas, même pas au dernier moment, que le maire M. Scrooge et que le riche magnat Walter Winthorp sont dans la poche d’Oz. Les heures vont être longues dans la demeure des Prairie. Bien sûr, le lecteur a toute confiance dans Undertaker pour faire preuve d’inventivité et pour gagner la partie… mais à quel coût ? Comme dans le tome précédent, le lecteur se rend compte qu’il prête une attention accrue aux visages et postures des personnages. Cela commence dès la composition d’ouverture, en double page, où il peut voir Oz dans deux des quatre cases. Il y remarque sa jeunesse, et sa posture pouvant évoquer La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Dans les deux pages suivantes, il interprète les expressions de visage de la jeune femme en ayant en tête ce qu’il sait déjà d’elle. Il va ainsi scruter les visages et postures des personnages principaux, Jonas, Rose, Randolph, Eleanor, pour se faire une idée de leur état d’esprit, de leur vie intérieure.



Nul doute que le scénariste fournit des informations au dessinateur sur ce que ressentent les personnages dans chaque situation, émotions et réactions. Les dessins prennent alors en charge la tâche de donner visuellement les informations correspondantes. Dans la mesure où l’intrigue repose sur un dilemme moral, celui de l’avortement dans une société qui le considère comme un crime, cet enjeu est vécu différemment par chaque protagoniste, ce qui influe sur ses décisions et son comportement. Ainsi il s’interroge sur ce qui se passe dans la tête d’Esther Oz, toujours surpris par son calme, ce qu’il rattache au traumatisme vécu sur le champ de bataille. Il observe le personnage principal, avec un visage souvent impassible et fermé, ce qui rend les changements d’autant plus significatifs. Son soupir quand Oz lève le camp indiquant qu’il a joué gros, en planche cinq. L’intensité de son regard quand il s’adresse à Oz pour exprimer son dégoût d’un dieu qui a pu créer une mouche qui pond ses yeux dans les enfants des gosses, en Louisiane, en planche vingt-sept. Et même un sourire chaleureux et empathique en planche vingt-trois. Le lecteur se montre tout aussi attentif vis-à-vis de Rose Prairie, en particulier quand elle réagit aux propos de Crow, ou à ceux de sœur Oz. Sans qu’il en prenne forcément conscience, cela induit qu’il fasse de même pour celle qui est le centre de tous les enjeux, et qui donne l’impression de subir du début à la fin, comme une victime s’en remettant à ses bienfaiteurs, dépourvue de tout moyen pour influer sur le cours des événements, à la merci des décisions d’autrui.


Outre cette dimension psychologique tout en nuances passant par les dessins, l’artiste continue à réaliser une reconstitution historique solide et très gratifiante pour le lecteur. Il prend plaisir à regarder les bâtiments, les tenues vestimentaires, les moyens de locomotion, les armes, les uniformes, les accessoires de toute nature, qu’il s’agisse des ustensiles de la vie quotidienne dans une maison, ou d’outils professionnels pour la grange du maréchal-ferrant. La narration visuelle regorge de cases formidables comme cette vue du dessus qui permet de voir trois hommes au travers d’une toiture détruite par un incendie, surveillant la maison des Prairie, Rose en train de clouer des lattes de parquet à la fenêtre et le sol éventré de la pièce, un homme avançant nu avec une main sur ses parties génitales et tirant un cheval derrière lui, les deux chevaux du corbillard s’écroulant morts sur la route en terre, la tête de Jed le vautour occupant une case en planche vingt-cinq (par automatisme, le lecteur se retrouve à essayer d’y lire une émotion ou un état d’esprit), la croix sur l’extrémité du faîte d’une maison rappelant la présence et l’importance de la religion, le contenu d’une assiette en écho d’un repas dans le tome précédent, Eleanor posant sa main sur son ventre comme si elle guettait un signe du fœtus, le sourire de Reginald Winthorp, etc. Comme depuis le début de la série, les scènes de foule et celles d’action brillent par leur lisibilité, leur clarté et leur plausibilité, un vrai régal de lecture, quelle que soit la complexité de la situation.



Le titre de ce tome donne l’orientation du récit. De manière cohérente, il s’ouvre avec un souvenir traumatique d’Esther Oz sur le champ de bataille. Plus tard, elle se confie à Eleanore, sur les conditions de pauvreté extrême de sa jeunesse, sur les actes qu’elle a dû accomplir pour survivre, aux dépends souvent de nouveau-nés. Le scénariste donne ainsi une profondeur psychologique au personnage, expliquant ses actes d’adulte en apparence irrationnels, comme le recours régulier à la roulette russe ou son obsession compulsive pour les bébés, et sa défiance vis-à-vis des Yankees de tout poil. Il en fait un personnage complexe motivé par plusieurs expériences traumatiques, ayant bâti son système de valeurs personnel, cohérent au vu de ce qu’elle a vécu et enduré. En filigrane, le lecteur voit comment certains de ces traumatismes sont partagés par les habitants de Eaden en particulier les traumatismes de la guerre et l’humiliation de l’avoir perdue, d’être gouverné par leurs ennemis. Les syndromes de stress port traumatique prennent différentes formes en fonction des individus, tout en leur donnant une valeur commune, celle de la haine des vainqueurs considérés comme des oppresseurs. Les auteurs rendent compte de la complexité de cette configuration, avec les Sudistes s’étant retrouvés à travailler pour les Nordistes par le hasard des circonstances, perçus comme des traîtres, et souhaitant réparer leurs torts dans la mesure du possible. Au milieu de cette situation exploitée à leurs fins par les politiciens et les hommes d’affaires, ils font apparaître l’intérêt du peuple : manger à sa faim et vivre dans une paix retrouvée. Ils s’occupent également de leurs personnages, de leur sort, des conséquences de ce qu’ils vivent à la fois dans leur vie, à la fois dans leur esprit. Ils montrent à nouveau l’abjection du comportement d’un groupe imposant sa loi à une personne, un rapport de force inéquitable, et la conséquence inéluctable quand l’individu se trouve acculé, accusant lui aussi le coup de traumatismes successifs, d’actions agressives perpétrées à son encontre. Accablant.


Une seconde partie de très haute volée. Les auteurs maîtrisent leur narration avec brio, aussi bien visuelle que sur le plan de l’intrigue. La reconstitution historique est impeccable. Les personnages présentent des caractères complexes, subissent de plein fouet les conséquences de leurs actes et des situations dans lesquelles ils se retrouvent. L’intrigue tient le lecteur en haleine, le fanatisme de l’ennemie reste toujours aussi terrifiant alors que le lecteur commence à éprouver de l’empathie pour elle. La diversité des situations tisse un contexte complexe où chaque être humain éprouve des difficultés plus ou moins grandes pour s’adapter, en fonction de ses capacités. Du grand art.



jeudi 1 octobre 2026

Spa 1906

La vérité, même si elle est dérangeante, est toujours intéressante.


Ce tome contient une histoire complète qui met en scène le commissaire Henrikus Ansor, également enquêteur dans Ostende 1905 des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Drac pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Spa, quelle histoire ! Il est décomposé en plusieurs chapitres portant les titres suivants : Le thermalisme une vague européenne, les idées pétillent aussi, Il était une fois… Marie-Henriette à Spa (La ville-reine, Un petit palais, Vie quotidienne, Quel temps !, Femme de caractère, L’adieu), Plus près de toi mon dieu, Leopold II et Marie-Henriette, un drôle de couple, Louise, Stéphanie et surtout Clémentine, Sept lieux emblématiques de Spa (Les thermes, le Pouhon Pierre le Grand, le musée de la lessive, le casino, le parc, le musée de la ville des eaux, le circuit de Spa-Francorchamps), Les cousins d’Hendrikus Ansor (Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Miss Marple, Rouletabille).


En 1902 dans la ville de Spa, à la pension Les Hortensias, le signor Rubino descend de l’étage alors que la logeuse est en train de nettoyer l’escalier. Elle le tance, lui demandant de faire attention car les marches ne se cirent pas toutes seules. Elle continue : il doit faire attention avec son sac, ne pas lui faire donner des coups dans le mur, elle n’a pas envie de rappeler le tapissier. Quelques minutes plus tard dans la villa royale de Spa, la reine Marie-Henriette appelle sa dame de compagnie Georgette : elles doivent se hâter car elle ne veut pas arriver en retard à l’office. Dans le jardin, elles saluent deux sœurs. Dans un massif d’arbuste, Rubino s’apprête à tirer sur la reine, mais il en est empêché.



En 1906, dans la gare du Nord à Bruxelles, le commissaire Hendrikus Ansor aide une dame, mademoiselle Justine, à descendre du train. Elle le remercie pour sa galanterie et pour sa compagnie pendant le voyage, et l’invite à passer la saluer au Falstaff près de la bourse. Ansor se rend à pied à son rendez-vous à l’hôtel Belle-Vue, place royale. Il y est attendu par la princesse Clémentine. Après un échange de politesse autour des animaux de compagnies, celle-ci rentre dans le vif du sujet : c’est son père qui lui a conseillé de s’adresser au commissaire, car il n’a eu qu’à se féliciter de ses services elle cherche une personne de confiance, à la fois capable et discrète. Il s’agit d’une affaire délicate, un vol dont elle a été la victime. Elle lui raconte l’affaire depuis le début : Il y a de cela quelques années, elle était souvent à Spa pour accompagner sa mère, la reine Marie-Henriette, qui s’y était retirée pour ses vieux jours. Néanmoins, il fallait que la princesse retourne régulièrement à Bruxelles pour tenir son rôle auprès de son père. Mais c’est avec un vif plaisir qu’elle revenait à Spa, auprès de sa mère car elle appréciait énormément l’ambiance de cette ville d’eau. Les Spadois sont très accueillants et respectueux.


La première enquête de ce commissaire s’était déroulée à Ostende, l’année précédente, mettant en valeur la ville, des éléments culturels belges, et la famille royale, le roi Léopold II apparaissant lui-même dans le récit, ainsi que son épouse morganatique Blanche Delacroix (1883-1948). Le lecteur le retrouve avec plaisir, à commencer pour son caractère calme, posé, presque flegmatique, ainsi que sa détermination, son opiniâtreté, et son étrange capacité à inspirer confiance aux voyageuses dans les trains. D’un côté, ce monsieur semble avoir une petite quarantaine, une certaine éducation pour savoir bien se tenir en société, que ce soit pour un voyage en train ou une audience avec un membre de la famille royale. Il est bien habillé d’un costume avec veston et cravate, et sait porter l’habit de soirée, sans oublier son canotier. Il mène son enquête en posant des questions, en effectuant une petite filature, en voyageant à Louvain et à Liège, sans avoir à accomplir des prouesses physiques, ou des interventions arme à feu au poing. Il acquiert rapidement le respect du lecteur par sa constance et son sens du devoir, ainsi que son esprit critique qui lui permet de détecter quand quelqu’un est en train de lui mentir ou de le manipuler, sans se laisser impressionner par les figures d’autorité. Dans le dossier final, le scénariste évoque d’autres détectives qu’il qualifie de cousins, certainement au sens littéraire du terme. Le lecteur avait déjà identifié la filiation avec Hercule Poirot, et pas seulement pour la nationalité.



Dès la première page, le lecteur éprouve la sensation que le dessinateur a tenu à réaliser des dessins plus denses en informations visuelles que dans le tome précédent, en particulier pour faire honneur à la ville. Cela commence dès la couverture avec la belle reproduction de la façade de l’ancien établissement thermal de Spa ouvert le 15 août 1868. Cela continue dès la première case de la première planche avec la superbe vue de la pensions Les Hortensias, puis son escalier intérieur. Tout du long, l’amateur se régale avec ces reconstitutions architecturales et bâtimentaires : la villa royale de Spa, la gare du Nord de Bruxelles, l’hôtel Belle-Vue sur la place royale, les longues allées plantées de Spa, le célèbre café bruxellois Le Falstaff, le casino de Spa, le pouhon de Pierre le Grand (terme wallon pour désigner source minérale ferrugineuse naturellement gazeuse), le parc royal de Bruxelles, l’église Notre-Dame-et-Saint Remacle (1885) à Spa, la prison centrale de Louvain. S’il est attentif, il peut également admirer la statue de Godefroy de Bouillon (1848, réalisée par Eugène Simonis) lorsque Ansor traverse la place Royale à Bruxelles. Il prête une attention égale pour les tenues vestimentaires (par exemple la robe de la princesse), et les accessoires du quotidien, du fauteuil roulant de la reine au modèle de téléphone utilisé, en passant par de magnifiques vitraux, ou les lustres dans le restaurant fréquenté par Ansor lors de ses séjours à Spa.


Le dessinateur a conservé cette approche consistant à réaliser des décors plus réalistes que les personnages, ce qui rend ces derniers plus vivants par contraste. Le lecteur prend plaisir à observer les émotions et les états d’esprit sur les visages et dans les postures : la sévérité dans le visage fermé et ridé de la reine, la politesse et l’affabilité dans celui d’Ansor lorsqu’il prend congé de la dame qui a partagé son compartiment de train, la distance et l’aisance nées de la position sociale dans le maintien de la princesse et dans sa façon de s’adresser à tout le monde comme des serviteurs, le mépris poli du commissaire Sprimont agacé de se retrouver avec un collègue d’Ostende dans les pattes, le manège du journaliste Aurélien au Courrier de Spa pour rentrer dans les bonnes grâces du commissaire Ansor, l’air revêche et peu commode de la logeuse de la pension Les Hortensias, le maintien plein d’autorité du baron Auguste Goffinet, etc. En les observant, il comprend immédiatement leur place dans l’ordre social et économique. De manière parfaitement discrète, la mise en couleurs vient rehausser chaque élément de chaque case et chaque séquence avec une évidence impressionnante. Le lecteur sent le confort et la sérénité dans les appartements de la princesse Clémentine grâce à des tons jaune et or, le plaisir de la promenade dans le parc royal grâce à l’abondante frondaison des arbres, le caractère hygiénique de la morgue par des tons vert-de-gris, les moyens restreints dans les locaux du Courrier de Spa par ses teintes très uniformes, etc.



Le scénariste se montre très habile dans la construction de son intrigue et dans la progression de l’enquête du commissaire. Tout commence par une demande assez particulière de la princesse Clémentine de Belgique, avec une exigence de discrétion dont Ansor comprend immédiatement qu’elle signifie que tout ne lui a pas été dit. À peine arrivé sur place à Spa, il se heurte au manque de coopération du commissaire de la ville, et à la mort par suicide de la personne avec qui il doit prendre contact. Et puis il y a cette histoire d’anarchiste qui rôde. Le lecteur découvre qu’il s’agit d’une personne ayant réellement existé : Gennaro Rubino (1859-1918), qui avait tenté d'assassiner Léopold II à Bruxelles le 15 novembre 1902. Le commissaire mène son enquête le plus naturellement du monde : en allant rencontrer les uns et les autres, et en se renseignant sur des événements du passé, en se montrant bon juge de la nature humaine, en particulier en détectant les mensonges. Il manque de se faire occire par deux fois, et il n’hésite pas à faire appel à son fils aux convictions politiques anarchistes. Il sait également se montrer pince sans rire à plusieurs reprises, que ce soit sur la qualité de l’accueil du commissaire de Spa, ou la déontologie du journaliste Aurélien. Enfin il se montre toujours courtois et compréhensif vis-à-vis de la gent féminine. En planche huit, le lecteur découvre une bande de quatre cases qui semble sans rapport direct avec l’intrigue, mettant un scène un petit garçon. Ce fil narratif revient à trois reprises, et le lecteur comprend qu’il s’agit de donner de l’épaisseur au coupable. Il peut également le percevoir comme l’envers du décor de la ville thermale bien propre.


Une deuxième enquête pour ce commissaire de police évoquant Hercule Poirot par certains aspects. La reconstitution historique visuelle en impose par sa consistance et sa lisibilité, la ville de Spa devenant réellement un personnage à part entière façonnant le déroulement de l’intrigue qui de fait n’aurait pas pu se passer ailleurs. Sous des aspects peut-être tout public de la couverture, il s’agit bien d’une narration visuelle à la fois accessibles et très solide, pleine de nuances. Il en va de même pour l’intrigue policière facile à suivre avec un détective très pragmatique, qui est nourrie par le contexte historique et géographique, pour un chantage qui débouche sur une série de meurtres forts habiles. Vivement une troisième enquête de ce calibre.



mercredi 30 septembre 2026

Le Petit Théâtre présente T02 Guerres Napoléoniennes

La réponse est assez simple : disons qu’il n’a jamais été très raisonnable.


Ce tome fait suite à Le Petit Théâtre présente - tome 01 : Guerres Napoléoniennes (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait se priver d’une excellente lecture. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour les scénarios et par Prieur & Malgras pour les dessins et les couleurs, avec Marie Fasquelle pour les aplats. Ce tome se compose de huit histoires, six de cinq pages, une de quatre, une de six, chacune accompagnée d’une page de texte placée à la fin détaillant un aspect du récit ou la biographie du personnage évoqué, ainsi que de cinq anecdotes en une page. Celles-ci portent sur la méthode Masséna, Comment récupérer les boulets avec Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), Le tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), Le faux pognon de Napoléon, Les dents du bonheur (Ouvrir les cartouches de poudre avec les dents). Cet album compte quarante-cinq pages de bande dessinée.


Corsaire révolutionnaire. Mars 1800, au large d’Ouessant, une bataille entre deux navires, les Anglais gagnent et font prisonnier Jean-Marie Cochet. Celui-ci se retrouve à fond de cale, avec les fers au pied. Il explique au prisonnier à côté de lui qu’il ne va pas rester longtemps. L’autre lui demande s’il croit vraiment pouvoir empêcher cette frégate de les emmener en Angleterre. Cochet répond qu’il est français, bloquer les transports c’est une seconde nature. – La bataille d’Auerstaedt : la Prusse en octobre 1806, Napoléon contemple son immense armée en ordre de bataille. Il a déplié une carte d’état-major sur une table, et il explique à ses généraux qu’ils approchent de la ville d’Iéna, c’est là qu’ils doivent obtenir la victoire finale qui décidera de cette guerre. Et pour cela il a un plan : ils vont attaquer les Prussiens par le sud, et ils enverront une petite force au nord sur leurs arrières, coincés ils seront forcés de capituler.



La méthode Masséna : en 1796, près de Cairo en Italie, les Autrichiens ont acculé les soldats français, derrière eux se trouve une pente impraticable. Masséna leur indique qu’il va leur montrer un vieux truc de contrebandier : d’abord on s’assoit, on étend ses jambes devant soi, et ensuite on se lance et on dévale sur le popotin. - Un coup de folie : à la maison de santé du docteur Dubuizzon à Paris en 1812, Claude-François de Malet gesticule dans sa chambre en parlant très fort : il exige un peu de respect pour le chef de l’État, il demande que le médecin se mette à genoux devant lui, son nouveau dictateur. Le médecin sort tranquillement dans le couloir et il explique à l’infirmier qui pousse un chariot dans le couloir qu’autrefois ce patient était général, et puis on s’est rendu compte qu’il ne tournait pas rond, alors il a été mis à la retraite. Mais il se trouve que le brave Claude-François prépare bien un coup d’état. Heureusement il peut compter sur sa femme. Il apprend que Napoléon est en campagne en Russie et il décide qu’il va le renverser.


Le lecteur replonge avec impatience dans cette série dérivée de Le petit Théâtre des opérations débuté en 2021, par le même scénariste. Il se demande quelles nouvelles situations on comportements improbables les auteurs auront dénichés après Antoine Charles Louis de Lasalle (1775-1809), Marie-Thérèse Figueur (1774-1861), Dmitry Senyavin (1763-1831), Laurent Augustin Pelletier de Chambure (1789-1832), Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), sans oublier quelques anecdotes surprenantes comme l’origine de l’expression Saoul comme des Polonais. Cette fois-ci aussi, les auteurs réalisent cinq interludes, chacun d’une page : le premier sur l’astuce de descendre une pente enneigée sur son derrière grâce au général André Massena (1758-1817), récupérer des boulets de canon en montrant son derrière pendant le siège de Saint-Jean-d’Acre en 1799 (merci Daumesnil, encore lui), l’histoire du tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), le faux pognon de Napoléon (c’est-à-dire la production de fausse monnaie, des roubles, avant de partir pour sa campagne de Russie en 1812), ou encore l’origine de l’expression Dents du bonheur. En huit ou neuf cases, les dessinateurs effectuent une reconstitution historique solide, à commencer par les uniformes militaires français, italiens, russes, ainsi que les différentes armes, du fusil au canon. Ils réalisent une narration visuelle claire et directe : le lecteur peut voir Masséna descendre cette pente sur les fesses, Daumesnil montrer les siennes (et la réaction de l’ennemi), ou encore la dentition avec sa particularité.



Quelle que soit l’intensité de son intérêt pour les guerres napoléoniennes, le lecteur sait qu’il en aura pour son argent en termes de gymnastique des zygomatiques. Dans un premier temps, les dessins lui apparaissent un peu caricaturaux, ou pas tout à fait assez fin pour une reconstitution historique solide, en revanche le comportement souvent insolent ou immature des personnages ainsi que certaines réparties font mouche dès le début. Impossible de résister à l’anachronisme jouant sur un cliché associé aux Français : Bloquer les transports, c’est une seconde nature. Durant ce premier chapitre, le scénariste va jouer sur la fibre revendicative de nature représentation du personnel : une pétition de demandes formulées par les prisonniers qui se sont organisés, le bas salaire des soldats irlandais exploités par les Anglais, des idées révolutionnaires, le fait d’avoir réussi à prendre le vaisseau juste avec des mots. De case en case, le lecteur se rend compte que l’assurance flegmatique qui se lit sur le visage de Cochet se trouve parfaitement en phase avec ses propos et son attitude. Dans la seconde histoire, un certain Bernadotte finit par voler la vedette à Napoléon et même à Davout, par son jeu d’acteur sciemment exagéré de traître. À nouveau, scénariste et dessinateurs sont en phase pour le ton humoristique. Selon les circonstances, le lecteur se rend compte que son visage arbore un sourire quand il voit Napoléon incrédule en demandant par qui il a failli être renversé (Claude-François de Malet, avec quelques allusions bien senties à des paroles de chanson de Cloclo, 1939-1978), les jeux de mots filés sur les contrôles de gendarmerie, la comparaison de la bataille d’Eylau avec la charge des cavaliers du Rohan, les jets de pomme de Agustina de Aragón (1786-1857), l’énervement de James Wilkes Maurice (1775-1857) commandant son navire de pierre, ou encore le comportement monolithique de l’immense Gaspard Monge (1746-1818).


Bon ben, en fait si, le tandem de dessinateurs effectue une reconstitution historique solide et bien référencée, et pas juste les composantes militaires. En fait, le scénariste promène son lecteur de théâtre d’opération en théâtre d’opération (c’est dans le titre) pas si petits que ça. Et derrière, les artistes doivent se démener : le navire de Lord William Proby voguant sur la mer, les immenses troupes napoléoniennes et prusses en face à Auerstaedt à représenter en ordre de bataille, les rues de Paris alors que De Malet se dirige le siège du pouvoir, des villages espagnols dont celui de Villodrigo (dont le nom de cette bataille figure sur le drapeau de la Gendarmerie nationale française), une charge de six mille cavaliers, le siège de Saragosse le quinze juin 1808, le fort installé sur la frégate de pierre (le rocher du Diamant dans la mer des Caraïbes au sud-ouest de la Martinique, dans le canal de Sainte-Lucie), le début de la campagne d’Égypte, etc. De son côté, en quelques mots, le scénariste sait établir efficacement le contexte historique, la bataille concernée, les personnages historiques et la dynamique de la situation. Le lecteur n’est pas près d’oublier le corsaire Jean-Marie Cochet (1775-1812), la vaillance de Louis Nicolas Davout (1770-1823) (malgré la traîtrise de Jean-Baptiste Bernadotte, 1763-1844, futur roi de Suède et de Norvège), De Malet (1754-1812), Joachim Murat (1767-1815), le colonel Louis Lepic (1765-1827), Maurice ou encore Monge et sa haute stature massive.



Comme dans les autres tomes de la série, les auteurs racontent ces batailles en tenant un équilibre épatant. À l’évidence, ils relatent des hauts faits d’armes, des actions d’éclat en temps de guerre, des ennemis tués et massacrés sans remords ni état d’âme. Avec une unique exception : une mutinerie dont le coût humain n’est pas abordé. Dans ces histoires, ni les dessins ni le texte ne s’attardent ou ne détaillent les morts, le carnage ou la fureur des combattants. Pour autant, le lecteur voit bien des soldats faisant usage de leurs armes, des morts, et quelques cadavres. Les auteurs mettent en scène des individus singuliers au comportement courageux, qui se trouvent en temps de guerre par la force des circonstances, sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ainsi ils mettent en lumière l’intelligence rebelle avec laquelle le corsaire se rend maître d’un navire sur lequel il était prisonnier, la vaillance au combat de Davout (avec Stratégie & Subtilité… Jean Stratégie & Michel Subtilité), la bêtise humaine qui permet à De Malet d’effectuer un coup d’état, au professionnalisme militaire (en particulier celui de la gendarmerie). Les textes viennent compléter les histoires avec des informations historiques supplémentaires, un peu plus de contexte ou ce qu’il est advenu de tel ou tel personnage, sans oublier le destin incroyable de Bernadotte, toujours sur ce même ton si bien dosé, à la fois factuel et narquois.


Hé bien oui, il reste de multiples histoires incroyables se déroulant dans le contexte des guerres napoléoniennes, et les auteurs ont conservé ce ton unique entre respect et persiflage. Scénariste et dessinateurs racontent de concert, en phase aussi bien pour la reconstitution historique que pour l’humour, réussissant aussi bien des moments de dialogues que des batailles rangées de très grande ampleur. Le lecteur se retrouve immergé dans ces récits ébouriffants le sourire aux lèvres, conscient de leur caractère belliqueux, appréciant le savoir-faire des auteurs qui rendent hommage aux hommes sans glorifier la guerre. Courageux.



mardi 29 septembre 2026

Yiyun

On ne se méfie jamais assez des télésièges…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. En ouvrant le tome, le lecteur constate que la bande dessinée principale ne commence pas tout de suite. Se trouve d’abord un texte de cinq pages, richement illustré par des exemples, présentant l’art du papier découpé, sous le titre Une tradition vivante, rédigé par Pierre Mottier, président de l’association du musée du Pays-d’Enhaut. Puis vient un prologue comprenant une biographie de Maou, autrice, illustratrice, graphiste, vidéaste, et une bande dessinée de huit pages, réalisée par elle, évoquant les modalités de son adoption en Chine par un couple et sa rencontre avec Cosey. Enfin, le carnet d’esquisses préparatoires de l’auteur, long de dix pages, avec un découpage qu’il a réalisé lors d’un cours suivi sur la technique des papiers découpés.


La première fois que Urs l’a vue, il a cru qu’elle était Miss Wu en personne… Miss Wu, c’est l’héroïne d’une vieille BD américaine, l’un de ses albums préférés, malgré son voc anglais plutôt… limité. Années 90, entre Pays-d’Enhaut et Saanenland. Sauf que Miss Wu ne skie pas. Unique femme parmi les Flying Tigers, Miss Wu pilote un Curtis P40-E à bord duquel, lors d’un affrontement avec l’envahisseur japonais, elle est enlevée par des E.T. qui, bien que pacifistes, ont emprunté l’apparences des Japs. Dans ces années 1990, Urs et son copain Helmut sont en train de descendre une des pistes de la station du Pays d’Enhaut. Ils arrivent devant le collège Bentham, et c’est là qu’ils la remarquent parmi les élèves du Bentham venus trois semaines prendre le bon air des Alpes, comme chaque année. Helmut est également frappé par sa ressemblance avec Miss Wu, sauf qu’elle porte son cache-œil à gauche, et Miss Wu à droite. Et en plus elle est plus jeune. Marrant, c’est sa copine qui porte le bonnet de pilote. La jeune femme va prendre le téléski, Urs parie à son copain qu’il monte avec elle.



Urs se lance à fond dans une descente pour rejoindre le départ du téléski, il joue des coudes pour passer devant, s’attirant des remarques désagréables au passage pour cette resquille éhontée. Il parvient enfin aux côtés des deux jeunes filles, mais Sybil sort sa bombe lacrymogène, prête à s’en servir contre l’intrus. Urs renonce. Son esprit revient à aux aventures de Miss Wu. C’est Randy, l’Australien, en dernière année au Bentham College, qui a ramené un jour trois albums souples de l’héroïne. Toutefois, il explique qu’il ne prête pas, mais qu’il vend, pour cinq clopes. Urs ne disposant ni d’argent ni de cigarettes, il lui propose de faire son profil en découpage. On ne trouve pas de B.D. au village, excepté Tintin ou Astérix parfois. L’Épicerie-Bazar-Alimentation-Souvenirs se contente du Goncourt annuel, un ou deux thrillers, romans d’amour, guides de rando, et Secrets des Égyptiens ou de Nostradamus.


Voilà un ouvrage à la structure singulière : l’auteur, certainement avec l’accord de son éditeur, a pris le parti anticonformiste de placer les annexes avant la bande dessinée proprement dite. Sous réserve que le lecteur se prête à cet ordre, ce dernier fonctionne bien. L’introduction sur l’art du papier découpé permet d’établir qu’il s’agit d’un véritable mode d’expression, plutôt spécifique à la Suisse, encore pratiqué à l’époque contemporaine et bénéficiant d’un musée. L’iconographie présente un exemple par page : un découpage de Pierre Mottier réalisé en 2019, La dentellière réalisé par Monique Boilat, un découpage en couleurs de Jakob Hauswirth (1809-1871), un autre en couleurs de Louis David Saugy (1871-1853), et un dernier à la forme très originale de Catherine Winkler Rayroud, intitulé Women’s liberation ? What liberation ? Puis la bande dessinée de Maou expose la réalité de la politique de l’enfant unique (19179-2015), et ses conséquences mortifères, en particulier pour les bébés de sexe féminin. Les dessins présentent une apparence un peu enfantine qui peut déconcerter le lecteur (surtout s’il est venu pour Cosey). Pour autant, la narration visuelle fonctionne et le lecteur ressent les émotions de l’autrice. Il se révolte avec elle devant le sort réservé à des nouveau-nés qui sont littéralement abandonnés à la mort, les expressions quotidiennes du racisme ordinaire, et sa méfiance face au projet de Cosey.



L’auteur introduit une autre remarque déroutante dans son propre récit, pour les planches trente-quatre à trente-huit. Dans la marge de la planche trente-quatre, se trouve un encart qui se lit en tournant la bande dessinée de quatre-vingt-dix degrés. Il s’adresse directement à son public, en l’interpellant par : Chère lectrice, cher lecteur. Le texte explique que : Rien n’oblige à se farcir les tartines de texte qui suivent. Il l’enjoint à sauter sans hésiter à la reprise du récit, il ne manquera rien d’essentiel, et il lui sera toujours loisible dans quelques années, de se replonger dans ce blabla. Cependant dès la première planche, le lecteur retrouve les caractéristiques des dessins de cet artiste : une capacité surnaturelle à transcrire la sensation de la montagne, de ses arbres, ses chalets (suisses évidemment), de la neige et du ski. Dès cette illustration en pleine page, le lecteur sent l’air pur lui remplir les poumons, la luminosité lui fatiguer les yeux, le plaisir ineffable de se retrouver au milieu d’un paysage naturel. La planche dix offre également une illustration en pleine page où le blanc de la neige, c’est-à-dire celui de la page elle-même reste vierge sur plus de quatre-vingt pourcents de sa surface, une superbe descente à ski des deux amis, en train de s’entraîner à skier super-serré, avec un gant ou un bonnet entre les genoux, une image digne de À la recherche de Peter Pan (1983-1985). Le lecteur prend le temps de regarder chaque élément relatif à la montagne, des remontées à la végétation d’altitude, en passant par les chalets et leur aménagement intérieur, sans oublier les tenues de ski d’époque, les années 1990.


En conteur aguerri, l’artiste met en œuvre de nombreuses variations visuelles : la représentation Miss Wu directement inspirée par Milton Caniff (1907-1988), un plan des pistes des plus sommaires, régulièrement des silhouettes en ombre chinoise, en contraste total avec le blanc de la neige faisant ainsi passer la BD en noir & blanc le temps d’une case, un fac-similé de carte routière pour le Pays d’Enhaut, et bien sûr de magnifiques découpages suisses, la plupart sur la base d’éléments traditionnels comme les gentianes et les sapins, les chèvres et les edelweiss, d’autres plus originaux (par exemple celui avec des personnages de bande dessinée comme Marsupilami, Tintin, Lucky Luke, Schtroumpfs, Snoopy, Corto Maltese, Mickey, mais ils se vendent moins bien), une autre carte encore plus sommaire de la région du Yulongshan (Yulong Xue Shan) avec la montagne du Dragon de Jade, un plan de coupe de la centrale laitière de la Sarine avec ses quatre niveaux de sous-sols (!!!), une affiche avec des idéogrammes chinois promouvant la politique de l’enfant unique, etc. L’auteur intrique avec élégance et sophistication deux plans narratifs entre le moment présent de Urs et les aventures de Miss Wu. Le lecteur s’amuse à découvrir des références culturelles allant de la Marmite à Jimmy Corrigan de Chris Ware, en passant par les champions de ski Jean-Claude Killy (1943-) & Pirmin Zurbriggen (1963-), Brian Wilson (1942-2025) et la chanson God only knows, la série Jonathan (dix-sept albums, entre 1975 et 2021) ou encore Jean Piaget (1896-1980) biologiste, psychologue, épistémologue et sociologue suisse. La narration visuelle l’enchante à chaque page par sa richesse, sa lisibilité, sa sensibilité ses ambiances passant de la discussion intime à une opération clandestine d’émigration.



Tout commence dans les Alpes suisses et l’auteur raconte la relation épisodique entre un jeune homme de la région avec une jeune femme asiatique bien mystérieuse portant un bandeau sur l’œil gauche. Ainsi se retrouvent intriqués trois fils narratifs : celui d’Urs qui s’adonne à l’art du papier découpé, celui de Mei, celui de Miss Wu, ou du moins d’une partie de ses aventures. La narration fait en sorte de placer ces fils sur un même plan temporel, ce qui fait qu’ils s’en trouvent entremêlés. La situation d’Urs l’amène tout naturellement à s’adonner à cet art, avant tout pour des raisons économiques. L’histoire de Miss Wu finit par trouver son pendant dans celle de Wei, les deux partant pour un voyage sortant de l’ordinaire. L’histoire personnelle de la jeune asiatique se développe pour partie en Chine, où il n’est pas question d’adoption comme pour Maou, le point commun se situant dans la politique de l’enfant unique et dans ses ravages. Cela débouche sur la notion de Hukou, littéralement le carnet d’identité, et par extension, les millions de personnes qui en sont privées. Urs développe également la guerre civile en Chine continentale opposant Mao Zedong, à la tête du Parti communiste devenu majoritaire au Kuomintang du général Tchang Kaï-chek. L’auteur termine son récit en indiquant ce qu’il est advenu des personnages principaux (Urs, Yiyun, Sybil, Helmut) avec un gentil rappel taquin pour le lecteur qui peut maintenant aller lire les cinq pages qu’il a (peut-être) sautées.


En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut commencer par se dire que l’auteur a peut-être réalisé son ouvrage en dilettante, ou par volonté de contrariété en mettant les suppléments au début, en accordant beaucoup de place à une héroïne d’une bande dessinée imaginée (Miss Wu), et en s’intéressant longuement à l’art du papier découpé… à la portée toute relative. Quoi qu’il en soit, il retrouve la narration visuelle de haute volée de ce bédéaste, un enchantement à chaque page, une maîtrise virtuose tant par la structure que par la capacité à donner à voir les lieux et les êtres avec sa sensibilité. Il semble à la fois s’être beaucoup amusé à jouer avec une trame d’aventures (un peu improbable) et à parler d’un massacre à une échelle vertigineuse engendré par la politique de l’enfant unique. Saisissant.



lundi 28 septembre 2026

Le buveur d'encre

Les yeux fermés, silencieux. On aurait dit qu’il écoutait le bruit des livres.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation d’un roman jeunesse, paru en 1996, écrit par Éric Sanvoisin. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Steve Baker pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante pages de bande dessinée. Cette série de romans comporte une vingtaine d’ouvrages, avec des titres comme : Une paille pour deux, Le buveur de fautes d’orthographe, La petite buveuse de couleurs, Le buveur de dictionnaires, Le buveur de mangas, etc.


La cachette. Le papa d’Odilon est libraire. Il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps, au comptoir, à table, dans son fauteuil, dans le bain, en conduisant. C’est une maladie incurable. Chaque soir, une nouvelle pile débarque à la maison. Il y en a partout. Au point que son fiston éprouve parfois des difficultés à se mouvoir entre les piles, et qu’il se sent observé quand il se trouve aux toilettes. C’est une invasion. Et avec papa, les envahisseurs ont toujours raison. Impossible de râler. Il leur parle comme à des êtres humains. Il leur invente des prénoms. Et les appelle Mes p’tits bouquins. Tous les bouquins sont des copains. Lui, Odilon n‘a pas de copains. Et il n’aime pas lire. À table, le père et le fils sont assis côte à côte. C’est vrai que de l’extérieur Odilon ressemble à son père, lunettes, couleurs de cheveux blonds, sourire. Mais à l’intérieur, ils sont deux étrangers. La maman fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle les aime tous les deux. Il est le plus petit. À tout moment de la journée, son père lui propose un livre : quand il joue à la console, quand il est couché, quand il s’apprête à partir à l’école, quand il joue avec ses petites voitures. Et même comme cadeau pour son anniversaire. Il est le plus petit. Mais sa mère ne le défend même pas quand son père veut le forcer à lire !



Les grandes vacances viennent de commencer. Odilon ne sait pas quoi faire, alors il aide papa à la librairie. Son père lit au comptoir comme à son habitude. Le fiston s’amuse à faire des piles de livres pour construire une structure, ou pour se confectionner un fauteuil. Puis l’ennui aidant, il en prend un et se met à en arracher les pages avec l’entrain de l’amusement. D’un coup net, il s’arrête car il a senti la présence de son père dans son dos. Et celui-ci le gronde, bien sûr. Un peu plus tard, Odilon a grimpé dans une étagère : il a une cachette dans le fond de la boutique. Personne ne peut le voir, c’est un espion. Alors il guette les lecteurs. C’est la seule chose qui l’amuse dans la librairie. Sur un cahier, il note dans les moindres détails ce qu’il observe. Ça l’étonnerait qu’un jour on en fasse un livre, car la grammaire et lui, ils ne s’entendent pas. Il connaît tous les lecteurs, ils ont leurs habitudes. Une dame rousse arrive, et quelques minutes après elle pose une pile d’une quinzaine de livres sur le comptoir. Puis c’est un monsieur blond qui fait le tour des piles en humant l’intérieur des livres. Puis une petite dame âgée qui veut un livre tout en bas d’une pile.


Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse, adaptée d’un livre pour enfants, ce dont le lecteur s’aperçoit tout de suite. La couverture attire immédiatement l’œil : ce jeune garçon aux lunettes beaucoup trop grandes pour sa tête, elle-même présentant un volume exagéré par rapport au reste de son corps, en cohérence avec la manière dont les enfants ont souvent tendance à se représenter, une mèche de cheveux à la longueur improbable, et des vêtements ordinaires à base de teeshirt, jeans et baskets. La composition de l’illustration fonctionne très bien avec l’enfant perché sur des livres, comme à l’intérieur du corps du vampire, dont la silhouette l’enveloppe. L’artiste a opté pour un rouge anglais tirant un peu vers le rose incarnat, plutôt qu’un rouge fluo ou trop proche de la couleur du sang, et cette belle écharpe qui masque la partie basse du visage. Le lecteur note également des yeux entièrement noirs, un nez pointu et des oreilles comme bouchées, un vrai monstre. Le récit se décompose en six chapitres, comportant entre treize et quatre pages, intitulés : La cachette, Drôle de client, La poursuite, Dans le cimetière… Brrr…, Vam… Vampire !!!, Hum ! Délicieux… Chaque page comporte au maximum une douzaine de phrases, souvent moins de la moitié, toujours courtes, facilement accessibles pour de jeunes lecteurs. Le tome comporte treize pages dépourvues de texte, neuf illustrations en pleine page, et deux illustrations en double page.



Le lecteur tourne les pages et la lecture débute avec un dessin en pleine page : la devanture de la libraire Aux p’tits bouquins, avec le petit panonceau Ouvert sur la partie vitrée de la porte d’entrée, et en dessous il est possible de voir le visage d’Odilon, faisant une moue exprimant à merveille l’ennui. À l’évidence, c’est lui le personnage principal et central de l’aventure, présent du début à la fin, présent dans toutes les pages, à l’exception de trois, celles dans lesquelles il observe les clients lecteurs qui se présentent à la boutique. Le dessinateur en fait un personnage très expressif, même si ses yeux sont la majeure partie du temps réduits à un point derrière chaque énorme verre de lunettes. Il sait faire apparaître ses émotions grâce à la forme de sa bouche et son langage corporel. Conquis par son allure sympathique, le lecteur se retrouve en totale empathie avec lui : sa curiosité enfantine, son agacement à devoir se frayer un chemin entre des piles de livres très envahissantes, sa jalousie envers lesdits livres qui captent plus l’attention de son père que lui, son hostilité quand son père essaye une fois de plus de lui refourguer un livre, son amusement bon enfant et sans retenue à déchirer les pages d’un livre sans malice, sa surprise totale alors qu’il voit entrer ce drôle de client au manteau bleu sombre, à la longue écharpe rouge et qui semble flotter comme un fantôme, son effarement suivi d’angoisse en découvrant qu’il ne reste plus un mot dans le livre où le vampire vient de boire, sa détermination farouche à suivre le vampire dans la rue sans se faire semer, l’effet psychotrope quand il boit lui-même son premier livre (une magnifique coloration bleu nuit de ses verres de lunettes).


D’une certaine manière, l’artiste procède à une forme de simplification dans ses dessins, par exemple les livres se ressemblent tous à part la taille, et seul un ouvrage porte un titre. Pas n’importe lequel : L’île au trésor (1883), de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Sa lecture (ou son absorption) donne lieu à une séquence de quatre pages dans laquelle Odilon devient le héros du roman, avec une magnifique illustration en pleine page où des pirates se battent sur le pont d’un navire, ainsi que dans les cordages, puis Odilon se retrouve au milieu de la mêlée manquant d’être fendu en deux par un coup de hache, réussissant à couper en deux à l‘horizontale le couvre-chef du capitaine des pirates (qui porte un bandeau noir sur l’œil bien sûr), s’accrochant à un cordage et finissant à la baille dans un mouvement raconté en trois cases verticales de la hauteur de la page. Cette séquence comporte toutes les qualités de la narration visuelle. Sous une apparence tout public, immédiatement lisible et facile d’accès, le dessinateur sait inclure tous les éléments nécessaires sur les personnages, expressions et comportements, sur les décors et les accessoires, et pour la mise en scène de chaque moment. Le lecteur adulte sera certainement plus sensible à ces qualités : les jeux sur les couleurs : un jaune nankin et quelques teintes proches pour l’ambiance générale du récit, des oppositions entre bleu et rouge, et le bleu plus foncé de la nuit. L’artiste conçoit des plans de prise de vue sur mesure pour chaque séquence, joue avec des éléments purement visuels comme de minuscules phylactères s’échappant des livres, ou encore cette paille qui s’enfonce entre les pages, les apparences très diverses des clients lecteurs, la forme du tombeau du vampire (très belle trouvaille), l’aménagement à l’intérieur de son caveau, etc.



Un petit garçon, moins de dix ans qui n’éprouve aucune envie de lire et qui remarque un drôle de client dans la librairie de son père. Le jeune lecteur suit ses aventures avec inquiétude… ben si quand même, se lancer à la poursuite d’un vampire. Il se retrouvera peut-être déconcerté par la conclusion, tout en ressentant que Odilon est devenu comme lui accro à l’intensité de la lecture, à son effet quasi psychotrope… en tout cas excitant et enchanteur. Le lecteur adulte perçoit bien la forme de jalousie latente que le fiston peut éprouver inconsciemment à voir son père plus intéressé par les livres que par son fils. Il perçoit également la mise en abîme qui s’opère entre le jeune lecteur de l’ouvrage et Odilon qui lui ne lit pas… jusqu’à ce que… L’apparition du monstre s’avère très réussi, à l’évidence décrit tel qu’il est perçu par le jeune garçon. De fait les moments horrifiques ne font pas trop peur, tout en étant traités de manière premier degré que ce soit le cimetière désert, ou le fantôme qui se tient derrière le garçon sans que celui-ci ne l’ait entendu venir… Un peu comme son père se tient dans son dos plus tôt dans le récit sans que le fiston ne l’ait entendu venir. Quant à l’image visuelle métaphorique du vampire, elle s’avère un peu étrange. Il explique qu’il est devenu allergique au sang après une crise de foi qui dure depuis soixante-douze ans. Il préfère boire l’encre des livres que celle des bouteilles d’encre, car celle des livres a vieilli sur le papier ce qui lui donne une saveur incomparable. Faut-il comprendre qu’un livre lu par un adulte perd tout son goût pour un enfant ?


Une couverture très réussie, un livre à succès, une adaptation sous forme d’une véritable bande dessinée, et pas des morceaux de textes illustrés. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié par ce jeune enfant, aussi éberlué que lui de voir ce client bizarre dans la librairie de son père, à l’allure inquiétante et au comportement plus que bizarre. Sous-jacent à l’aventure, se trouvent des facettes de la relation père-fils, de la transmission possible ou au contraire bloquée par réaction négative. Une belle aventure classique, un peu inquiétante.