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jeudi 18 août 2022

Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux"

Comment a-t-il pu me mentir, me trahir, me tromper, me berner, me blouser, m’embobiner à ce point…


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre. Il peut aussi s’envisager comme le premier d’une trilogie, avec Le Démon d'après-midi… (2005), et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013). Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs comprenant 58 planches en couleurs, écrite, dessinée et mise en couleurs par Florence Cestac, avec l’aide d’Alexis Cestac pour les couleurs. La première édition date de 1996. Ces trois œuvres ont été rééditées dans Les démons de l’existence, avec une introduction supplémentaire de trois pages en bandes dessinées.


Noémie a eu une enfance campagnarde, entourée d’animaux de tout poil. Très vite elle a entendu jaspiner de la sale bête, c’est-à-dire : le démon ! Dans sa tête de petite fille, c’était une espèce de fantôme maléfique qui s’abattait sur les bêtes et les rendait cinglées. Et quand le fantôme s’attaquait aux gros gabarit, genre taureaux, bovidés, chevaux, ça devenait spectaculaire !!! Elle et son frère devaient faire avec le comportement parfois étrange de leur chien Youki s’excitant sur leur jambe. Ils observaient le père en train de séparer le taureau Popol et la vache Marguerite, à coup de fouet. Pour une raison inexpliquée, leurs parents ne souhaitaient pas en parler. Un jour, alors qu’ils venaient chercher leur quatre heures, les femmes étaient rassemblées dans la cuisine : l’ambiance n’était pas à la rigolade, et la cousine Cécile pleurait dans son torchon. Au tour d’elle, cinq autres femmes de la famille qui essayaient toutes de la consoler. Les enfants comprirent que c’était l’oncle Henry dont il était question, le mari de Cécile, et le mot fut lâché : c’est le démon de midi. Noémie comprend que ce démon s’attaque aussi aux hommes, sans savoir pourquoi celui-là est qualifié de démon de midi, pourquoi midi ?



Quelques années plus tard, Noémie allait être confrontée à la bête et comprendrait enfin la signification du midi : la moitié de la vie. Imaginer un gentil couple : elle 40 ans, lui 45. Ils ont fait un bon bout de chemin ensemble. Le nid est construit : le ou les enfants sont là (elle va n’en mettre qu’un pour simplifier), beau comme leur maman, vif et intelligent comme leur papa. Lorsqu’il rentrait de sa journée de travail, le papa avait des idées, il se montrait tendre et affectueux, délicat, câlin, chou quoi. Bouquet de fleurs, restaurant, cadeau. Il était content de retrouver son foyer. Mais surtout, il parlait, il racontait, le couple se racontait, partageait jusque tard dans la nuit. Mais depuis quelque temps, le papa est plutôt aimanté par le poste de TV lorsqu’il rentre. Gerbé au fond de son fauteuil, les pieds au chaud dans ses charentaises, il est comme hypnotisé par l’écran, et là son épouse peut tout essayer. Le gâteau préféré, la mise en pli avec une robe neuve et des chaussures neuves, la tenue affriolante. Et le mari ne sait que répondre excédé, qu’elle se pousse car son équipe mène trois à deux.


Cette bande dessinée a été adaptée deux fois : la première sous la forme d’une pièce de théâtre par Michèle Bernier avec le même titre (2000), la seconde fois sous la forme d’un film en 2015, réalisé par Marie-Pascale Osterrieth, avec Michèle Bernier dans le premier rôle d’Anne Cestac. Elle a reçu le prix de l’Alph-Art de l'humour en 1997, au festival international de la bande dessinée à Angoulême. Le lecteur découvre une narration de nature humoristique, avec des exagérations de mouvement, d’expression de visage, des situations comiques, et une acceptation douce-amère de la situation dramatique, très adulte. Cette situation est exposée du point de vue de l’épouse qui est trompée par son mari, et qui doit faire avec cette découverte à une époque de publication où le divorce commence à se répandre. De ce point de vue, la présentation faite de la situation peut s’apparenter à des évidences du fait de l’évolution de la société sur ce plan. Le lecteur peut également être désorienté par la manière dont le sujet est illustré, c’est-à-dire avec des personnages dit de type Gros Nez.



L’autrice adopte donc le point de vue de l’épouse pour évoquer plusieurs phases de cet adultère. Son avatar a bien conscience de ne pas être parfaite, et que leur couple a évolué depuis leur première rencontre, et leur mise en ménage. Il semble, même si ce n’est pas dit explicitement que Noémie soit une mère au foyer, sans beaucoup d’activités à côté, mais avec des amies. Cestac met en scène l’amour intense des débuts de la relation, et la conviction des deux tourtereaux qu’au départ, ils étaient persuadés de ne pas être un couple ordinaire. Puis vient la réalité du travail pour monsieur qui rentre fatigué, qui s’empâte, qui est de plus en plus souvent de mauvaise humeur, qui rentre de plus en plus tard, qui trouve que tout est nul, la dégradation des liens affectifs, et sa volonté de se remettre en forme et de changer de garde-robe et d’apparence. Il est bien sûr question de sa maîtresse même si elle n’apparaît pas dans les cases, qui est plus jeune que Noémie. Comme il s’agit d’adultes installés, la situation s’avère compliquée et elle ne se règle pas par une simple séparation une fois la tromperie mise à jour.


La lecture s’avère fort divertissante car la dessinatrice utilise des caractéristiques de la bande dessinée humoristique et même tout public. Les personnages sont affublés de gros nez très ronds et trop gros. Le lecteur est conquis par l’expressivité de leur visage, toutefois quand il prend un instant pour les regarder, il se rend compte de leur composition très exagérée éloignée du photoréalisme. Le nez est tellement gros, que l’artiste doit placer la bouche complètement sur l’un ou l’autre côté du visage, quasiment en bas d’une joue, et avec une forme soit réduite à un trait, soit évoquant celle d’un fer à cheval. Les yeux sont tous déformés : pas d’iris, le blanc des deux yeux qui peuvent se toucher, voire ne former qu’une seule et même surface, un trait pour chaque sourcil, quatre doigts à chaque main (avec quelques exceptions quand la dessinatrice leur en représente cinq), des lèvres trop grosses pour les femmes, des corps parfois un peu caoutchouteux permettant aux personnages d’adopter des positions d’une rare souplesse. Florence Cestac fait usage d’autres conventions graphiques humoristiques comme l’énergie inépuisable des enfants, les onomatopées comiques, les petits cœurs pour exprimer le sentiment amoureux, et même un petit Cupidon avec son arc et ses flèches, sans oublier un cœur brisé, un personnage dessiné la tête réellement dans le postérieur, Noémie avec un magnétoscope à la place du front, un personnage en forme de cochon dans le lit d’Anne, etc.



De même, dans la narration, l’autrice utilise des dispositifs comiques tels qu’une petite chaumière perdue au fond des bois pour évoquer un conte de fée, l’intervention d’un réalisateur pour critiquer un emploi trop poussé de la licence artistique, une femme en chapeau haut de forme et en juste-au-corps passant la tête entre deux rideaux rouges comme sur une scène de spectacle, faire la gourde dans un magasin de bricolage, un défilé de huit amants en deux pages, ou encore une possibilité multiple de fins. Le lecteur sourit du début à la fin, que ce soit devant le comportement pitoyable du mari ne sachant plus trop où il en est entre sa jeune conquête et son foyer, les conseils de ses copines pour se refaire une beauté afin de dégoter un amant, la reprise de contact avec ses amoureux de jeunesse, les différentes possibilités de fin sous forme de recombinaison de familles recomposées. Il est touché par des comportements très justes et sensibles : la dépression de l’épouse trompée, le constat du temps qui a passé en essayant de sortir à nouveau en boîte, les troubles chez l’enfant, etc. D’un autre côté, le temps a fait son effet : la situation d’une femme trompée, l’indécision du mari entre la nouvelle et l’ancienne, le retour sur le marché des célibataires et la position inconfortable de l’enfant sont devenus monnaie courante dans la société qui a lâché la bride aux possibilités de divorce. Le récit n’apparaît pas tant daté, que plutôt charriant des lieux communs qui n’en étaient pas à l’époque de sa publication.


Florence Cestac évoque l’usure du couple et l’infidélité de l’époux avec une femme plus jeune, vu du côté de l’épouse. Ses dessins très vivants donnent de l’entrain aux situations, les dédramatisant, sans pour autant neutraliser leur dimension dramatique. Quand Noémie passe par une phase de dépression, le lecteur ressent sa détresse et la disparition de ses envies. Du fait du point de vue féminin, l’épouse a plutôt le beau rôle, et le benêt de mari, le mauvais, même si elle évoque la pulsion sexuelle impérieuse ce qui le dédouane pour partie. D’un autre côté, il se conduit comme un individu immature, pas satisfait de sa situation présente, sans jamais se demander s’il ne va pas répéter les mêmes schémas avec une épouse plus jeune. La verve de l’autrice emporte le lecteur, même si l’évolution de la société a banalisé nombre des situations qui sont dépeintes.



mardi 16 août 2022

Humains - La Roya est un fleuve.

Pourquoi vous faites ça ?


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 107 planches. Le tome s'ouvre avec une introduction d’une page, rédigé par Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il évoque la phrase de Michel Rocard, en 1989, alors premier ministre : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. L’écrivain pose la question : comment peut-on faire le tri ? Il évoque la situation que les migrants fuient, pas par choix. Il en appelle au pragmatisme : dans l’Histoire les empires fondés sur l’injustice, l’esclavage, sur le mépris n’ont jamais survécu. Il en appelle à agir, : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d’agir sous l’impression d’une menace. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé deux autre récits de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez, Le Goût de la terre (2013), sur des habitants de villages dans une zone rurale de la Colombie.


Deux oiseaux sur une branche, l’un d’eux fait remarquer qu’en 2011, ils sont allés au Mexique, en 2013 en Colombie, pour le faire le portrait des réfugiés. Aujourd’hui, c’est ici. Le 2 juillet 2017, Baudoin est en France à Chamonix. Il regarde les nuages. Le glacier des Bossons qui diminue un peu plus. Il regarde le Mont-Blanc. Le 19 juin, il revenait de Chine, en octobre, il va au Québec, le 13 novembre en Angleterre, le 22 en Russie. Il va partout dans le monde. On l’y invite. Pourquoi pour lui c’est possible et par pour un Afghan, un Soudanais, un Érythréen, un… Demain, lundi 3 juillet, à Nice, il va retrouver Son ami Troubs. Ils vont faire un livre qui ne va pas s’appeler Tintin dans La Roya. C’est parce qu’ils ne savent pas qui de eux deux est le capitaine Haddock ou Tintin.



Leur premier rendez-vous est en Italie, avec Enzo Barnabà. Il habite un petit village au-dessus de la frontière : Grimaldi Superiore. Ils ont rendez-vous avec lui à 17 heures, ils sont à Menton à 13 heures. Ils ont le temps. Ils traversent la frontière à pied. Ils ne voient pas de migrants, ou alors ils sont hollandais. Un des policiers italiens, d’un simple coup d’œil et d’un hochement de tête, leur faire signe de passer. C’est comme pour les voitures : elles sont fouillées selon l’aspect (et peut-être la couleur ?) de leur carrosserie. La frontière entre Menton et Vintimille est dessinée sur une crête rocheuse qui plonge dans la mer. Trois routes et une ligne de chemin de fer la traversent. En haut, c’est l’autoroute avec ses deux tunnels, de deux voies chacun qui percent la montagne. Au milieu, c’est par un pont. Il y a un poste de douane de chaque côté, et bien sûr, une boutique détaxée entre les deux. (et même un étal de fruits et légumes sur le trottoir). Des dizaines de T.E.R. et des trains de marchandises empruntent tous les jours un tunnel étroit. La route du bas plonge aussi dans un tunnel. L’ancien poste frontière franco-italien est là : côté français. Et si on suit la côte à pied, on arrive en Italie sur une plage. C’est une jolie petite crique avec un commerce de glaces, de transats et de parasols… un petit paradis estival.


C’est donc le troisième ouvrage réalisé à quatre mains par deux bédéastes : chacun dessinant des planches et écrivant. La différence entre les deux se fait plus facilement que précédemment : par les traits de contour plus épais et plus charbonneux d’Edmond Baudoin, par ses textes écrits en lettres capitales, par les dessins moins chargés de noir de Troubs, et son texte écrit en minuscules. Mais dans certaines pages, le lecteur découvre une autre manière de dessiner qui peut être de l’un ou de l’autre. Cette bande dessinée ne se présente pas sous une forme traditionnelle. Il y a très peu de dialogue, seul moment où les auteurs font usage de phylactères. La composition des pages comporte souvent deux illustrations et du texte à côté, ou au-dessus. Il peut s’agir aussi bien de montrer ce que font les auteurs, par exemple marcher, qu’un endroit où ils arrivent, et souvent des plans poitrine ou des gros plans sur des personnes qu’ils rencontrent, des migrants comme des habitants qui les aident d’une manière ou d’une autre. Comme les deux ouvrages précédents, le lecteur ne sait pas trop s’il s’agit d’une bande dessinée de type reportage, ou plutôt d’un texte illustré savamment composé par les deux auteurs. Peu importe.



Comme ils l’annoncent dans la première page avec ces deux oiseaux sur une branche, Troubs & Baudoin reprennent leur idée d’aller à la rencontre de personnes, et de faire le portrait en échange de la réponse à leur question : pourquoi font-ils ça ? Ils ont retenu de retranscrire majoritairement la réponse des aidants. Ils rencontrent d’abord Enzo Barnabà, un écrivain et historien, qui a longtemps été professeur, et qui leur montre le passage illégal de la frontière, par la montagne au-dessus des tunnels. Les images montrent le visage sillonné de rides de l’homme, les flancs de la montagne, le chemin au milieu de la végétation, trois immigrants, des vêtements au sol. Il y a une forme changeante d’interaction entre texte et dessin : parfois presque une redondance, le texte disant ce qui est montré, parfois une complémentarité sophistiquée, parfois une forme d’illustration accompagnant le texte. Le lendemain matin, le lecteur découvre un autre portrait, celui de Daniel Trilling, un journaliste anglais venu interviewer Enzo sur la question des réfugiés. Puis les artistes et leur guide repartent dans la montagne : les dessins se composent de formes un peu lâches donnant plus une impression qu’une description photographique. En même temps, le lecteur éprouve bien l’impression de voir le paysage observé par Troubs & Baudoin en empruntant le chemin des réfugiés et en regardant vers la mer, puis vers Menton.


Les auteurs font une pause dans leur marche : Troubs est représenté en train de dessiner, dans deux dessins en pleine page, une silhouette assise au loin, puis un peu plus rapprochée dans un paysage naturel. Puis un portrait en plan italien dans un troisième dessin en pleine page. La page suivante passe à Jean-Claude, un ami d’Enzo pour une nouvelle rencontre, un nouveau portrait, et une nouvelle réponse à la question de pourquoi il fait ça. Le deuxième dessin sur cette page est celui presque en ombre chinoise de deux réfugiés se précipitant pour se coller contre la paroi, alors qu’un train vient à passer dans le tunnel. Sur cette page, le texte est largement majoritaire. Ainsi de place en place, les auteurs rencontrent des citoyens investis dans l’aide à ces migrants qui passent proches de leur foyer, dans un dénuement terrible, ayant souffert tout le long du voyage, souvent victimes de sévices, fuyant une situation pire chez eux. Le lecteur fait ainsi la connaissance de Delia, patronne d’un café restaurant, de sa nièce Alexa, de Nazario, de Manuela, de Jacques Perreux, d’Andrée, de François-Xavier un prêtre, de Claudine, de Cédric Herrou, d’un groupe appelé les Vikings composés d’Allemands, de Hollandais, de Suédois, d’Italiens, de Français, et de nombreux autres. À chaque fois, Troubs ou Baudoin en réalise un portrait le plus souvent en plan taille ou en gros plan : des êtres humains normaux et banals qui ne peuvent pas rester indifférents à la souffrance devant leur porte.



Bien évidemment les migrants sont également présents : ils passent et ils reçoivent l’aide des citoyens rencontrés et présentés par les auteurs. Ces derniers en font leur portrait, comme en toile de fond. Puis de la planche 55 à la planche 63, les deux dessinateurs reprennent leurs fonctions avec les portraits échangés contre des réponses. Ils demandent : parlez-nous de votre voyage. Quels sont vos rêves ? Tout du long de l’ouvrage, les auteurs sont marqués par le calme des réfugiés. Lors de cette séance de dessin, ils sont confrontés au fait que les migrants réfléchissent, car il y a tellement de souvenirs qui leur reviennent qu’ils restent muets. Ils préfèreraient prendre le temps d’expliquer leurs histoires parce que parler d’une chose c’est comme nier toutes les autres. Cette séquence est particulièrement émouvante, tout en tenant à distance le pathos. Baudoin & Troubs souhaitent montrer la personnalité de celui ou celle qui se tient devant eux, au temps présent. Baudoin commence par dessiner les yeux, mais ses vis-à-vis évitent le regard. Il insiste en mettant deux doigts dans le siens. D’un coup, ils acceptent le dialogue silencieux et c’est lui qui panique en voyant ce qu’ils lui montrent. Et le lecteur est bord des larmes avec ces simples phrases et le portrait en gros plan de quatre êtres humains.


En choisissant cet ouvrage le lecteur a des a priori diverses et variés, dépendant de sa familiarité avec ces auteurs, avec leur démarche. Il peut être pris au dépourvu par la forme même de ce reportage, une narration qui relève plus du texte illustré, mais avec des spécificités de la bande dessinée, ce qui en fait une forme hybride. Il peut se préparer à côtoyer des drames insoutenables, et une misère humaine étouffante. Ça ne se passe pas exactement comme ça : les auteurs ont à cœur de transcrire la chaleur humaine de leurs rencontres, à commencer par l’humanité des habitants apportant leur aide sous une forme ou sous une autre, sans pour autant les présenter comme des héros, sans la dimension spectaculaire presque inévitable qui accompagne les reportages des médias traditionnels. Il s’agit d’êtres humains refusant de considérer les femmes et les hommes qui fuient leur pays, comme un phénomène de société ou comme des groupes, ou pire encore des statistiques. Au bout de quelques pages, le lecteur ne se préoccupe plus de savoir s’il lit une bande dessinée ou un objet hybride : il ressent à quel point ce mode d’expression permet aux auteurs de restituer ce qu’ils ont vécu, avec honnêteté et fidélité, y compris dans l’expression de leurs ressentis et de leurs émotions, de façon incidente et prévenante vis-à-vis du lecteur. Une réussite extraordinaire.



jeudi 11 août 2022

Renaissance - Tome 2 - Interzone

Les humains, un mauvais dosage d’orgueil et de vanité.


Ce tome fait suite à Renaissance - Tome 1 - Les Déracinés (2018) qu’il faut avoir lu avant. Il est le second d’une trilogie qui constitue le premier cycle de la série. La première édition date de 2019. Le scénario a été écrit par Fred Duval, les dessins et la mise en couleurs par Emem, et le design par Fred Blanchard. Il s’agit d’un tome en couleur comprenant cinquante-quatre planches.


Une partie des membres de l’expédition Renaissance s’active sur la surface de Lune : ils ont installé des complexes miniers et des usines de fabrication qui ceignent tout un parallèle, qui produisent des vaisseaux de type Porteuse, et d’autres engins. Alors que l’humanité s’interroge sur leur objectif réel de sauver l’humanité, ou peut-être de sauver la planète, l’expédition a pris le contrôle pacifique de certaines zones comme Paris, et a dû livrer bataille dans d’autres. D’immenses vaisseaux comme celui de Paris sont arrivés au-dessus de nombreuses métropoles et dans toutes les zones de conflit. Les incendies des puits de pétrole américains et au Moyen-Orient sont en passe d’être éteints. Les centrales atomiques sont maîtrisées. La Terre est occupée, les humains sont en train de l’accepter, mais il risque de ne pas en être de même pour les algorithmes. Le vaisseau s’étant posé sur l’eau qui inonde la région, Hélène se trouve sur une petite embarcation flottante motorisée avec Sätie et Pablö, dans les Hauts-Vexin, la majeure partie du village étant submergée. Elle a passé une partie de son enfance dans cette région, et elle y est revenue il y a un an avec son mari quand leur maison de Saint Ouen s’est effondrée. Mais quand ses parents sont morts, ils sont repartis pour Paris.



La petite embarcation arrive à un ponton, et les deux extraterrestres font remarquer qu’ils sont observés. Hélène débarque la première, voit un humain avec une arme à feu, et lève les mains en saluant le maire Damien. Celui-ci la reconnaît. Au Texas, aux abords d’un champ de panneaux solaires, Swänn fait le point : il est sur Terre depuis deux jours, pour une mission de sauvetage engagée par le Complexe. Il a été affecté à la protection des gisements pétroliers de la région. Deux jours et déjà trop d’imprévus. En particulier, Liz Hamilton, ingénieure responsable des forages, est partie du site sans autorisation, à la recherche de sa famille. Une dépanneuse vient de ramener son véhicule de service, vide. Dans les Hauts-Vexin, Hélène explique la situation à monsieur Damien et présente ses deux compagnons. Ceux-ci indiquent qu’ils sont en mesure de soigner les malades : il faut qu’ils les examinent. Une fois à l’intérieur, ils interrogent le maire sur le premier malade, le fils des Martin, s’il avait voyagé : il avait passé une semaine à la cité Soleil. Dans un patelin, Swänn se tient au milieu de la rue principale et demande à voir Liz Hamilton, la propriétaire du véhicule qu’ils ont dépanné. Les habitants convergent vers lui en l’encerclant, tous armés. Ils le mettent en joue.


Après le premier tome, le lecteur a en tête les deux principaux fils de l’intrigue : Hélène partie en Normandie avec Sätie & Pablö pour enquêter sur l’origine de la fièvre qui ravage l’humanité, et Liz Hamilton, ingénieure, au Texas, dont le mari et les trois enfants ont disparu, sous la responsabilité de Swänn. Il garde également à l’esprit que pour sauver l’humanité, cette expédition Renaissance génère des dissensions au sein de l’assemblée du Complexe. Sans oublier ces sous-entendus sur des algorithmes. Il apprécie que ce tome s’ouvre comme le premier avec la voix d’un journaliste indépendant qui commente la situation mondiale, ce qui permet de se remettre en tête ces fils narratifs tout en contemplant les opérations sur la Lune. Swänn effectue également un récapitulatif de la situation pour lui-même, sous forme de rapport, le tout faisant ressortir la richesse du récit. Dès la première page, il retrouve les dessins descriptifs et détaillés qui donnent de la consistance à la surface de Lune, aux extraterrestres en train d’y travailler, aux structures gigantesques des vaisseaux, et au module lunaire Apollo qui est en train d’être protégé. Dans la page suivante, la Lune apparaît en entier, vue de l’espace, et le lecteur prend conscience de l’ampleur des opérations qui y sont menées. Comme dans le premier tome, les éléments de science-fiction bénéficient d’une conception originale par Fred Blanchard : les combinaisons des extraterrestres, leurs différents vaisseaux, les drones manipulés par l’algo, les paysages de la planète Näkän, sa faune, sa flore, ses couleurs, l’architecture de ses constructions, les transformations géométriques des origames, l’étonnante aménagement de la salle du conseil du Complexe, l’effet visuel du saut quantique.



De la même manière, l’artiste représente clairement les éléments relevant de l’anticipation : les modèles de voiture, la forme des armes à feu, les paysages de la campagne française abîmés par les inondations, l’architecture de la Cité du Soleil, et par comparaison les éléments de la vie quotidienne qui sont restés très similaires comme le mobilier. Même s’il reste dubitatif sur la cohérence globale de ces inventions technologiques, les images montrent au lecteur des environnements et des accessoires qui ne se limitent pas à une collection de poncifs et de toiles tendues en arrière-plan, ou de constructions en carton-pâte ou d’accessoires en plastique. La direction d’acteur se situe dans un registre naturaliste, sans l’exagération propre aux récits misant tout sur le spectaculaire. La mise en scène et les plans de prise de vue montrent des personnages qui se déplacent et agissent en fonction de leur environnement, de sa géométrie, de son volume, et pas comme s’ils se trouvaient sur une scène vide. Dans cette narration, tout apparaît comme dans une forme de reportage informatif. De temps en temps, le lecteur ressent qu’il s’attarde plus sur une case ou une planche, parce qu’il mesure l’originalité de ce qui lui est montré : la protection du module lunaire par un dôme, Swänn avançant dans la rue alors que les habitants pleurent à terre, l’attaque des drones, le repas du dragon de récif, l’éléphant qui se redresse péniblement, etc. Il n’y a pas que les scènes conçues comme une action spectaculaire qui retiennent l’attention.


Le scénariste a choisi un déroulé jour par jour, ce que comprend le lecteur en regardant Swänn indiquer dans son journal de bord qu’il est sur Terre depuis deux jours. Il n’y pas de retour en arrière, mais des informations sur le passé qui sont données au cours de conversations, de manière organique. Il est possible de parler de bons et de méchants, mais pas dans une dichotomie qui serait le moteur de l’intrigue. Au sein du conseil du Complexe, se trouvent des opposants à l’intervention, ou plutôt des nations qui souhaitent en tirer profit, par exemple en exploitant les ressources restantes de la Terre. Aux États-Unis, se trouvent des poches d’indépendantistes qui forment des communautés agressives. Plane également le mystère de l’algo. La dynamique du récit est entretenue par la situation de la Terre : l’humanité va être sauvée par des extraterrestres intervenant d’autorité. Il y a bien quelques effusions de sang, mais à l’échelle de la planète, ils font preuve d’une réelle efficacité, grâce à des compétences et de l’expérience. En fonction de la séquence, le récit oscille entre une enquête sur la pandémie qui n’est finalement pas qu’un simple prétexte en toile de fond, un drame pour Liz Hamilton entre son devoir de participer à la lutte contre l’incendie hors de contrôle des raffineries et le désir de retrouver son époux et ses enfants, et un drame politique au sein du conseil du Complexe qui n’est pas non plus un simple prétexte.



Il faut un peu de temps au lecteur pour se mettre en phase avec cette structure du récit en trois fils narratifs. Il ne sait toujours pas sur quel pied danser quand il lit une remarque qui renvoie à l’actualité contemporaine. Bien évidemment : l’état écologique catastrophant de la Terre du fait de son exploitation déraisonnée par l’humanité. Mais aussi de mystérieux algorithmes ayant échappé à tout contrôle qui le renvoient à ses propres expériences quotidiennes quand il doit composer avec des systèmes d’information automatisés. Il sourit quand les habitants du patelin font une boutade en comparant Swänn à Buzz l’éclair. Ou quand après les avoir neutralisés, ce dernier leur déclare que Renaissance leur garantit la confidentialité des informations prélevées et les informe qu’ils auront accès à leur dossier sur simple demande. Il acquiesce aux sentences sur l’inconséquence de la race humaine et sur le fait qu’elle ne s’est jamais éloignée de la sauvagerie. Il hésite entre une lapalissade et une vérité universelle devant d’autres remarques comme Swänn indiquant à Liz que sa parole n’a plus de valeur ; Elle lui a déjà donnée et elle lui a menti. Une véritable émotion le gagne lors de la scène avec l’éléphant embourbé, et le constat d’Hélène que malgré tout ce que les êtres humains lui ont fait subir, l’animal ne leur en veut même pas.


Le lecteur arrête son opinion sur l’honnêteté des remarques morales en assistant au discours de la diplomate Lisä devant de le conseil du Complexe. Elle en appelle au sens moral des autres élus évoquant le fait que certains d’entre eux connaissent bien l’histoire de l’espèce humaine, observée depuis si longtemps. Sa fureur, mais aussi sa poésie. Ils n’ont pas pris la décision d’aller vers eux pour piller le peu qui leur reste. L’espèce humaine est en voie d’extinction, comme la plupart des organismes vivants de la Terre. Ils doivent leur transmettre de nouveaux modèles de développement, s’ils veulent un jour retrouver leur autonomie et leur prospérité. Leur présenter l’addition au bout d’une semaine, ce serait une curieuse entrée en matière, n’est-ce pas ? Ne seraient-ils pas à des années-lumière des bonnes manières qui ont fait la réputation de la civilisation Torghon ? 


En reprenant le cours de l’histoire grâce aux rappels faits avec élégance, le lecteur se souvient que le récit se développe selon trois fils différents et que, sans en avoir l’air, l’intrigue comprend de nombreux éléments. Il retrouve avec plaisir la narration visuelle descriptive, sans être aseptisée, inventive sans être dans l’épate. Il replonge dans cette situation à la fois miraculeuse (une fédération de planètes vient pour sauver la Terre et les humains), à la fois humiliante (comme d’être mis sous tutelle), racontée de manière adulte, sans angélisme, sans cynisme artificiel, sans paranoïa tape-à-l’œil. Il voit se préciser la nature des fils narratifs et il lui tarde de découvrir la fin.



mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.



jeudi 4 août 2022

Ils sont partout

Tu dois lutter tous les jours contre Twitter en gros, c’est ça ?


Il s’agit d’un récit complet, indépendant de tout autre, dont la première édition date de 2022. Il a été écrit par Valérie Igounet & Jacky Schwartzmann, dessiné par Lara & Morgan Navarro, avec une mise en couleur réalisée par Christian Lerolle. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte quatre-vingt-seize planches. Il commence par une définition du mot Complotisme, suivi par un avant-propos rédigé par les auteurs sur des statistiques relatives à l’acceptation de certaines théories du complot par la population française, par exemple sur la collusion entre le gouvernement et l’industrie pharmaceutique pour cacher la nocivité des vaccins, et concluant que le complotisme tue vraiment. Il se termine avec un glossaire comprenant la notice biographique de treize principaux acteurs de la complosphère, et l’énoncé de neuf principales thèses complotistes.


Dans une grande forêt en montagne du Jura, un groupe d’une demi-douzaine d’individus en tenue paramilitaire aves des arbalètes progresse dans la neige. Le meneur fait signe de s’arrêter au groupe. Ils se couchent à plat ventre dans la neige et s’exercent au tir sur un épouvantail affublé d’une chemise rayé, avec une étoile jaune au niveau du cœur. Dans la salle de rédaction du magazine Actuelle à Paris, le rédacteur-en-chef demande à ses journalistes ce qu’ils ont pensé du défilé Saint Laurent. Ce n’est pas l’enthousiasme. Rose finit par exprimer son jugement : franchement, c’était sooo 2016. Tout le monde rigole au bon mot. Rose sort du boulot, prend le métro, rentre chez elle, finit sa valise et se rend à la gare Montparnasse. Elle descend à la gare de Rennes où son frère Adrien l’attend. Elle le charrie sur sa tenue vestimentaire, un peu trop druide à son goût.



Le repas se déroule en famille dans le pavillon des parents de Rose et Adrien. Elle lui fait remarquer qu’il n’a pas l’air bien. Sa mère répond à la place de son frère : Adrien passe ses journées dans sa chambre, sur internet, il a arrêté la fac. Il soupire et explique qu’il est un réveillé, un lucide, et que ce n’est pas en filière sciences et techniques des activités physiques et sportives qu’il a appris ça. Sa mère estime que c’est du complotisme, ce à quoi il répond qu’il y a des groupes d’intérêts à l’œuvre et qu’il les débusque. Après le repas la mère et ses enfants regardent des vidéos sur YouTube. Dans la première, Thierry Saint Gall énonce des méthodes pour se protéger et survivre au coronavirus : le jeûne, les bains froids et le jus de carotte. Rose ironise en demandant s’il a déjà entendu parler des vaccins. Puis il regarde une autre vidéo où le docteur Tal Caliente affirme que l’urine est le premier médicament sur Terre pour soigner les êtres humains. C’est de l’énergie vivante, c’est du sang filtré et le sang vibre sur une longueur d’onde très énergétique. Il préconise de boire de l’urine ou d’en mettre sur sa peau, et il affirme avoir déjà vu des malades du sida, grabataires qui, après avoir bu leur urine pendant quelques jours, faisaient de la course à pied.


Écrire un ouvrage sur le complotisme se heurte à une difficulté intrinsèque assez redoutable : il ne faut pas donner l’impression que le discours devient lui-même un pamphlet contre une forme de complot, contre des gens qui seraient partout et nulle part à la fois à propager des idées délirantes remettant en cause l’ordre mondial, ritournelle s’apparentant elle-même à une théorie du complot. Les auteurs ont choisi la fiction, vécue à hauteur d’individu, avec un dessin semi-réaliste, tout public. L’histoire est très simple : une jeune femme bien installée dans la vie, travaillant comme éditrice ou journaliste dans un magazine féminin, doit retrouver son frère qui a décidé de s’engager dans une groupe survivaliste, préparant un coup d’éclat. Elle bénéficie de l’aide de Michel, maquettiste d’une cinquantaine d’années, ancien grand reporter spécialisé dans l’extrême droite, sans femme ni enfant, ayant dû lever le pied à la suite d’un AVC. L’artiste recourt souvent aux plan taille et aux gros plans pour les discussions et les interviews. Le coloriste reste dans un registre naturaliste. La tonalité de l’intrigue ne s’inscrit pas dans le drame intimiste, ou le mélodrame : le lecteur reste à une certaine distance des personnages. Pas de développement psychologique pénétrant sur le basculement d’Adrien, sur les angoisses de ses parents, ou sur les indignations de sa sœur.



Dans le même temps, sous des dehors simples, la narration visuelle comprend de nombreux éléments d’information de nature diverse. En reparcourant les pages, le lecteur prend conscience qu’il a pas mal voyagé : les montagnes enneigées du Jura, les bureaux parisiens du magazine Actuelle, le pavillon des parents de Rose et d’Adrien, plusieurs déplacements en train, un voyage en car, la grande fête en plein air de l’Insigne Doré avec tous ses stands et son podium, un café bien parisien, le pavillon de Robert Faurisson (1929-2018), les forêts sans neige du Jura, la cage d’escalier de l’immeuble de Rose, etc. À chaque fois, le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire, contenant pour autant une bonne densité d’informations visuelles. Les personnages disposent tous d’un physique et d’un visage différents, les rendant immédiatement identifiables. Les accessoires sont rendus avec une approche globale, plutôt que dans le menu détail, ce qui n’empêche pas de reconnaître une arbalète au premier coup d’œil. La mise en couleurs semble évidente, tout en faisant parfaitement son travail : ambiance lumineuse, augmentation de lisibilité et de la différenciation entre les différents éléments détourés de chaque case. Finalement, l’artiste sait également reproduire l’impression globale d’un individu connu même si son nom a été changé pour couper court à toute tentative de procès.


Ainsi en page 78, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle de monsieur Brieuc, même si son prénom n’est donné qu’une fois l’entretien terminé, puis celui de sa fille : Jean-Marie et Marine. S’il l’ignore, le lecteur découvre dans la biographie très succincte que l’autrice est historienne de formation, spécialiste de l’extrême droite et du négationnisme. S’il a été sensible à ces sujets dans l’actualité, il identifie sans peine une partie des personnages : Jean-Marie Le Pen, Dieudonné M’Bala M’Bala, Alain Soral. Les références à Thierry Casasnovas, Thierry Meyssan, Pierro San Giorgio et Christian Schaller sont plus pointues, mais elles sont transparentes, et le lecteur les identifie aisément lorsqu’il parcourt les notices biographiques des principaux acteurs de la complosphère en fin d’ouvrage. En outre, Robert Faurisson est nommé explicitement quand Michel relate l’interview qu’il a mené avec lui, à laquelle sont consacrées trois pages. Le lecteur ne doute pas un seul instant de l’exactitude des propos rapporté. Il en va de même lors de l’entretien accordé par Jean-Marie Brieuc / Le Pen.



Bien sûr, le lecteur sourit en écoutant les élucubrations d’un des exposants à la grande fête de l’Insigne Doré : un platiste. Il explique que c’est simple comme bonjour, que la Terre est un disque et qu’autour de ce disque il y a un immense mur de glace. La preuve : l’horizon est plat et tout droit. À un monsieur qui lui fait remarquer que dans ce cas-là, s’il marche toujours droit, il va se taper le nez contre le mur de glace, il répond qu’on n’est pas dans le Truman Show, et que la réponse est simple : c’est l’effet Pac-Man. Comme dans le jeu, quand on arrive au bord de l’écran, on réapparaît de l’autre côté. À lire, cela ressemble à un délire d’enfant, sauf qu’il existe des platistes dans le vrai monde. En fin d’ouvrage, les auteurs citent plusieurs théories du complot : les traînées de condensation des avions (chemtrails), le grand remplacement, le négationnisme, le Nouvel Ordre mondial, le Pizzagate, le platisme, le mouvement QAnon, le survivalisme, la théorie complotiste du 11 septembre. Certaines sont plus délirantes que d’autres : Hilary Clinton impliquée dans un réseau pédocriminel dont la plaque tournante serait une pizzeria de Washington, une élite mondiale pédo-sataniste conspirerait contre le peuple selon le mouvement QAnon. Mais en court de récit, Michel évoque plusieurs cas où la propagation et la diffusion de ces théories ont poussé des individus à passer à l’acte, à tuer des personnes qu’ils tenaient pour responsable.


Si la théorie de la Terre plate a du mal à passer, il est moins facile de rejeter la posture d’Adrien qui dit vouloir débusquer des groupes d’intérêt à l’œuvre, car le lobbying n’est pas une idée fumeuse. Certes le vaccin contre le COVID ne sert vraisemblablement pas à injecter des nanoparticules contrôlées à distance par la 5G, mais les grands groupes pharmaceutiques ont profité financièrement de la création et de la vente de vaccins. Parmi les théories du complot évoquées, il est possible que l’une d’elles retienne l’attention du lecteur, comme moins idiote, comme digne d’intérêt, au moins de se poser la question. Il peut être tenté de se lancer dans un questionnement, peut-être jusqu’à une méthode hyper critique, sans pour autant aller jusqu’à la méthode Ajax (du nom du produit ménager) prônée par Faurisson. Il peut s’interroger sur la frontière entre démarche scientifique, et démarche pseudo scientifique, démystification et mystification. Ce doute peut l’amener à s’interroger également sur la nature de la connaissance, sur les théories de la connaissance. D’un côté, les théories du complot peuvent être vues comme un fait de société et de culture, et analysées avec ce point de vue. De l’autre côté, la manipulation de l’information est une réalité et il est sain de remettre en cause les faits assénés, les conclusions trop belles pour être vraies. S’ils ne présentent pas ces questionnements de manière explicites, les auteurs évoquent la recherche de sens, la pulsion humaine d’identifier des schémas, l’appétit pour les révélations et le sensationnel, mais aussi l’illusion de solutions simples à des problématiques complexes, le fantasme de la solution magique.


Les auteurs ont réalisé une fiction facile d’accès et facile à suivre sur une jeune femme découvrant le monde du complotisme, et des individus qui en font le commerce. Le lecteur avance rapidement dans l’ouvrage, souriant aux théories fumeuses, satisfait de sa perspicacité quand il identifie une personnalité connue. En cours de route, il se dit que les auteurs auraient pu se montrer plus ambitieux sur les mécanismes psychologiques et sociaux favorisant ses théories et leur accueil favorable par une partie non négligeable de la population. Puis il se met à douter lui-même, pas forcément pour adhérer au Grand Remplacement, mais sur les mécanismes d’apprentissage de la connaissance, sur la façon dont lui-même tient certaines choses pour évidentes et ne pouvant pas être remises en question. Il ne développe pas sa propre théorie du complot, mais se met à réfléchir sur l’assimilation de la connaissance humaine, et sa liberté de douter.



mardi 2 août 2022

Derrière volume 1 – Ostende

Le choc, c’est que c’était sans préambule.


Ce tome contient une histoire peut-être complète, même si le titre entier annonce qu’il s’agit du volume 1 d’une série appelée Derrière. La première édition date de 2021. Il a été réalisé par Dominique Goblet pour les images, et par elle et Guy Marc Hinant pour les textes. Il contient quatre-vingts pages peintes, en couleurs. Sa lecture peut en être complétée par celle de Ostende carnets (2022), le témoignage d'une œuvre en gestation, des croquis et des études, d’autres recherches graphiques qui peuvent être interprétées comme la clé de lecture et le révélateur de ce tome.


Sous un ciel gris, les vagues viennent perdre doucement leur énergie sur la grande plage de sable brun cannelle, en l’absence de tout être humain. De l’autre côté, la route longe la dune, avec ses candélabres très rapprochés. Une lueur commence à poindre à l’horizon à l’horizontal au-dessus de la mer. Celle-ci a conservé sa couleur grisâtre, le reflux laisse une petite mare qui va en diminuant. Il y a peut-être une trace pas sur la plage, ou peut-être n’est-ce qu’une simple dépression. C’est la nuit : l’eau de la mer a pris une teinte grisée, presque bleue, parcourue par de grandes bandes irrégulières tellement sombres qu’elles en sont noires, la vue étant en partie bloquée sur la droite par un triangle vert foncé. Le jour s’est levé. La masse nuageuse laisse percevoir un lambeau de ciel bleu au-dessus de la mer. Celle-ci a pris une teinte vert un peu plus claire, du vert sauge. Elle moutonne moins. Le sable a pris une teinte brun terracotta. Au premier plan, se trouve un morceau de la digue avec une rambarde.



Une personne nue est assise sur une souche d’arbre. Au premier plan, trois tulipes semblent flotter au vent, projetant leur ombre, complétée par les tiges et le feuilles sur le sol, l’individu étant une bonne dizaine de mètres en arrière de cette ombre. À côté, une autre vue de la mer sous un ciel sombre entre gris et verre, barrée d’une bande noire, juste en dessous du milieu. Page suivante : une autre vue de la mer sous le même ciel plombé vert-gris, les vagues ayant presque disparu, le flux venant créer une petite mare ronde devant la ligne des vagues, la vue étant pour une petite partie bloquée en haut à droite et à la base de l’image avec des figures géométriques. Dans la vue suivante, la mer semble s’être retirée au loin, avec une ligne de nuages en hauteur, toujours dans des teintes brunes. Dans une vue grise totalement bloquée, des rires retentissent. Une femme est allongée sur le dos, les jambes écartées, son sexe rasé en premier plan, dans une perspective qui masque sa tête. La mer se retire lentement, laissant des traces humides sur la plage. Dans la campagne des Flandres, à l’intérieur des terres, il est possible de distinguer trois bâtiments d’un corps de ferme, avec un arbre en premier plan, dans une ambiance vert de chrome. Une vue de la campagne, avec une pièce d’eau en premier plan dans laquelle se reflète deux arbres dénudés, avec derrière une grande étendue herbeuse, un bosquet d’arbustes feuillus, et au loin une ligne d’arbres dénudés.


Quel objet étrange : au départ, le lecteur se dit qu’il s’est trompé et qu’il s’agit d’un recueil de marines et qu’il n’y a pas d’histoire. Arrivé à la sixième planche, il découvre qu’elle contient deux peintures différentes accolées, sans séparation de type gouttière, et que le personnage prononce : hahaha dans un phylactère. La neuvième planche contient quatre images différentes, également accolées sans gouttière de séparation d’aucune sorte, la première contenant trois phylactères comme suspendus dans l’air, sans personnage, avec le même hahaha, sauf la première qui contient hahahaha. Ces quatre images peuvent être assimilées à des cases, mais sans lien logique entre elle, sans causalité, sans unité de lieu, sans thème unificateur. La treizième page est également composée d’une toile marine, avec le buste nu d’une femme représenté trois fois, détouré à l’encre, dans des positions différentes, sans la tête, en surimpression sur la zone du ciel. Au-dessus court un texte évoquant une femme arrivant toujours nue, éclairée par la lumière des phares des voitures, entourée d’hommes habillés allant de la voiture au bunker. Seul lien potentiel avec l’image, cette femme nue qui correspond aux trois bustes, et la possibilité que le bunker se situe sur la plage. Le lecteur en vient à se demander si cet ouvrage ne s’apparente pas à Une semaine de bonté (1934) de Max Ernst (1891-1976), une suite de peintures donnant la sensation qu’elles racontent quelque chose, mais sans que le fil conducteur ne soit explicité.



Alors le lecteur se met recenser ce qu’il a sous les yeux : vingt-neuf peintures marines, présentées en pleine page. Il comprend qu’il s’agit de vues de la plage et de la mer du Nord à Ostende. Il est frappé par l’absence d’êtres humains à part sur trois ou quatre, et par les couleurs. Soit il le remarque par lui-même, soit il l’a lu dans une interview : l’artiste s’est fixé comme défi de dépeindre l’eau sans utiliser la couleur bleu sous quelque nuance que ce soit, et elle s’y tient. Il plane cette sensation de grisaille, même en plein jour avec une bonne luminosité. En fonction des vues, elle consacre plus ou moins de hauteur de page à chacun des trois éléments sable, mer, ciel. Bien souvent l’eau n’occupe qu’un cinquième de la page, le sable et l’air se partageant le reste à part égale. Du fait du format paysage de l’ouvrage, le lecteur apprécie ces panoramas. S’il a arpenté les plages de ces côtes, il en ressent l’ambiance assez particulière. Il admire la capacité de la peintre à restituer l’impression de sable humide, l’écume des vagues, le calme de cette eau sombre au loin, les vaguelettes qui lèchent le sable, l’impression incroyable de l’eau qui se retire avec le reflux, parfois un léger vol d’oiseaux au loin, la quasi-transparence et l’humidité d’une fine pellicule d’eau qui recouvre un brise-lame pavé, la luminosité voilée et changeante.


Bon, il s’agit donc d’une sorte de rêverie en bord de mer du Nord, lors d’un séjour dans la ville d’Ostende, avec une histoire de femme qui se promène nue. En planche deux se trouve donc une vue de la route qui longe les dunes, à proximité de la plage. En planche neuf une des quatre cases contient l’image d’une ferme. La planche dix est une vue de la campagne flamande. Planche suivante une autre vue d’une vaste étendue d’herbe de cette campagne. Encore quelques autres dans les planches seize et dix-sept. En planche vingt-six, ce sont des vaches en train d’y paître. En planche 29, l’artiste a représenté le corps de ferme dont la façade est recouverte de bâches en plastique transparentes. Plus loin encore, le lecteur contemple des buissons taillés en demi-sphère dans un immense parc à la française. Il tourne la page, et découvre le même paysage mais sous une autre lumière, avec une vache à côté d’un des buissons. En planche six, il est pris par surprise par ces fleurs semblant flotter dans le vent, et en planche quatorze, il voit deux cases. Dans la première, les fesses d’une femme en train de baisser sa culotte, dans la seconde des formes allongées abstraites en noir & blanc. La page suivante est également constituée de deux cases côte à côte, celle droite étant peinte en noir, et celui-ci semble avoir bavé sur le gris de la case à gauche qui figure peut-être la plage. Dans le dernier quart de l’ouvrage, des formes d’abord géométriques puis abstraites viennent se superposer aux marines.



En lisant le texte de la planche treize, le lecteur se dit qu’il doit être question d’une femme qui se promène nue sur la plage, et il suppose que cela peut être le fil directeur ou le lien entre différentes séquences, mais peut-être pas toutes. En effet si elle se tient sur la plage, que viennent faire les vues de la campagne des Flandres ? Quoi qu’il en soit, il se trouve incapable de neutraliser son cerveau qui cherche à tout prix à établir des liens logiques, une histoire, un schéma à cette suite de planches. Et puis l’artiste elle-même fait coexister plusieurs dessins sur une même page, comme des cases juxtaposées. À l’évidence, cette lecture génère des ressentis, pas forcément des émotions, plus des états d’esprit. Prise pour elle-même, il n’est pas possible de lui donner un sens. Elle reste à l’état de collage, comme si l’esprit de l’artiste était dans une sorte de fugue et se laissait guider par des associations d’idées inconscientes. Cela peut générer une frustration significative chez un lecteur cartésien, prenant l’ampleur d’une vexation insupportable s’il s’attendait à lire une histoire, promesse implicite dans la notion de bande dessinée. Mais pourquoi une majorette ?


La curiosité du lecteur peut également être attisée par cette œuvre impénétrable qui ne fait pas sens, et se lancer dans la découverte des carnets parus quelques semaines après, ou, un peu échaudé, se rabattre sur les interviews données par l’autrice, en particulier celle de quarante-trois minutes, dans l’émission Par les temps qui courent, sur France Culture. Il découvre alors que Dominique Goblet a réalisé ces peintures pendant la première période de confinement de la pandémie de COVID-19 en 2020, lors de promenades solitaires sur la plage, mais aussi à l’intérieur des terres, ce qui explique à la fois l’absence de personnes, et les deux localisations. Elle y explique qu’elle a bel et bien composé cet ouvrage : les peintures ne sont pas présentées dans leur ordre d’exécution. Elle évoque l’origine de l’idée de trois femmes nues, et elle explicite le sens de la majorette.



Le texte de présentation de l’émission explique que le carnet de croquis préparatoires permet de découvrir la source de certains éléments transformés. Il confirme qu’il y a bien une narration, en qualifiant l’ouvrage de roman graphique. Le lecteur se souvient alors des premiers mots de l’ouvrage : Le choc, c’est que c’était sans préambule. Ce n’est rien de le dire ! Une fois renseignements pris, il saisit mieux la logique interne de cette succession de vues, le comportement sortant de la norme d’Irène, une femme de soixante ans, la sensation diffuse de tension et de frustration jamais nommées. Il comprend la démarche de la créatrice, ayant éprouvé la nécessité de sortir d’une modalité narrative traditionnelle, pour pouvoir exprimer la sidération de ce confinement, l’irréalité de cette solitude dans ce milieu naturel, la beauté particulière des lieux, la remontée et l’affleurement de souvenirs profondément enfouis et insciemment déterminant dans sa trajectoire de vie.


L’autrice fait errer son lecteur dans des vues inhabitées de la plage d’Ostende, et de la campagne flamande, avec des peintures exprimant le caractère de ces lieux et de ses ambiances lumineuses. Il apprécie les balades, tout en cherchant désespérément à trouver un sens à ces suites de vues, à l’évocation d’une femme se déshabillant, d’une femme nue prénommée Irène, de vaches, de formes géométriques incongrues. Il peut s’agacer du fait que tout aussi agréables que soient ces visions d’Ostende, ce seul ouvrage n'est pas auto-suffisant pour former un récit ou un roman graphique. Le plaisir de cette lecture singulière se trouve consolidé s’il se laisse aller à sa curiosité et qu’il compulse une interview de l’artiste évoquant son processus créatif, et précisant son intention.



jeudi 28 juillet 2022

Guacamole Vaudou

Stéphane Chabert ! Pour une France qui gagne la victoire !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il s’agit d’un roman-photo en couleurs, de soixante-dix pages, avec une histoire écrite par Éric Judor & Fabcaro, réalisé par Nathalie Fiszman, avec Judor dans le rôle principal. Il a nécessité quinze personnes pour la production : réalisation, stylisme, costumes, production, régie, repérages des décors, photos, casting, perruques, accessoires, maquillage, stagiaire, création et exécution de la maquette intérieure, création de la couverture et des pages liminaires, photogravure. Il a mobilisé quarante-neuf acteurs.


Dans un grand immeuble impersonnel, le patron d’une agence de communication spécialisée en marketing demande à ses créatifs de faire des propositions de slogan pour la mayonnaise Amoros, leader sur le segment de la mayonnaise. Chacun leur tour, Jean-Michel, Jean-Christophe, et Philippe font une proposition. Puis vient le tour de Stéphane Chabert qui propose : Amoros, j’en applique sur la viande afin d’en accentuer le goût. Dans la salle de réunion, tout le monde est consterné. La proposition de Stéphane instaure un climat de gêne, de malaise et d’état dépressif qui rappelle à chacun sa propre finitude, la fin inéluctable de toute chose, l’existence de Dieu et les origines du Big Bang. En quoi leur action fait-elle progresser l’humanité ? Ne seraient-ils pas en train de manipuler les esprits à des fins purement financières ? Ne seraient-ils pas plus en phase avec leur mère Gaia la Terre en allant s’adonner à la capoeira en Ardèche ?



Le patron demande à chacun de regagner son bureau et de continuer à réfléchir à un meilleur slogan. Stéphane Chabert passe devant la photocopieuse où Marie-Françoise est en train de rêvasser, avec une liasse de feuilles à la main. Chaque fois qu’il la voit, il sent son cœur s’enflammer comme une chamade. Il se dit qu’il ne va pas rester puceau toute sa vie et il se décide à lui adresser la parole. Il fait remarquer que ça sent le bourrage par ici. Il précise qu’il parle du bourrage papier. Il lui propose de regarder ce qui arrive à la photocopieuse, mais elle insinue qu’elle n’a pas commencé à photocopier ce qui explique qu’elle ne soit pas en train de fonctionner. Il lui propose alors de manger à la cantine avec lui, mais elle décline car elle s’est préparé un Tupperware qu’elle va manger à son bureau. Il lui dit qu’il suppose qu’il n’aurait pas dû parler d’œufs Mimosa, car ça a dû remuer en elle des souvenirs qu’elle préférait peut-être occulter, qu’au collège les garçons lui criaient dans la cour que ses seins étaient des œufs Mimosa, qu’elle était complexée par ses seins trop petits. Elle prend congé de lui pour aller retourner travailler. Il se présente à la cantine et demande un poulet-frites, mais le cuisinier lui répond qu’il ne reste que du gras de jambon. Il cherche une place où s’installer mais ses collègues indiquent qu’il n’y a plus de place à leur table, car la dernière est prise par quelqu’un qui pourrait très bien arriver à l’improviste. Il finit par s’installer seul à une table isolée tout au fond près de la poubelle et des toilettes, la chance.


L’alliance de deux créateurs à la forte personnalité comique, dans un média jugé désuet, le tout affublé d’un titre improbable. L’absurde est bien au rendez-vous, ainsi que le kitsch et la dérision au troisième, quatrième, cinquième degré, ou peut-être plus encore. Le lecteur reconnaît rapidement la forme si particulière de l’humour d’Éric Judor à base de dérision, d’absurde, de comportement infantile et de banalité surréaliste. Il relève également les répliques improbables et décalées propres à Fabcaro, bifurquant sans ralentir vers un onirisme surréaliste. Il remarque que Nathalie Fiszman s’est également bien amusée à conférer une allure ringarde et désuète aux visuels. Il y a cet usage systématique de perruques pour chaque acteur, et ce choix de vêtements issus des années soixante, pour obtenir un effet daté et ridicule. Elle prend un grand plaisir à choisir un papier peint aux motifs imprimés tout aussi datés, et à inclure des accessoires d’un temps révolu comme le Minitel que l’avènement de l’ordinateur personnel a rendu obsolète, et pire encore a condamné comme une technologie sans avenir. Pour autant, elle a bien réalisé toutes les photographies du récit, sans en reprendre dans des romans-photos du passé, et avec un niveau de définition de l’image contemporain, sans grain ou flou, ou couleurs baveuses.



Le lecteur fait donc connaissance avec Stéphane Chabert, créatif au pragmatisme navrant, dépourvu d’imagination et de toute fibre de séduction, un perdant ridicule qui n’en éprouve qu’une vague conscience, préférant se complaire dans l’illusion d’une vie qu’il estime tranquille et agréable. Seule son postiche est flamboyant. L’intrigue repose la médiocrité banale de cet individu qui va acquérir la gagne d’un battant lors d’un improbable stage vaudou. Cela va lui permettre de grimper les échelons de la société en un temps record. Dès la couverture, le lecteur sait que le récit appartient au registre de la parodie : ce titre incongru alliant deux mots (le premier faisant référence à une purée d’avocat devenu incontournable à l’apéritif, l’autre à une pratique jugée comme surnaturelle, et souvent tournée en dérision), ce plan poitrine avantageux sur l’acteur avec une chevelure artificielle et une expression de visage indéchiffrable. Les costumes et les décorations intérieures datées renvoient à un passé révolu, à une époque qui se prenait comme étant celle du progrès et d’une forme de succès, d’un capitalisme prometteur porté une généralisation des progrès industrialisés de la science, et qui est maintenant ringardisée, comme si le présent était beaucoup plus avancé, avec une condescendance hautaine. Le regard porté contient comme une touche de mépris, impliquant que les auteurs dépeignent des gens qui s’y croyaient vraiment à l’époque.


Sur le plan narratif, la réalisatrice utilise les conventions de découpage de la page, qui sont celles de la bande dessinée : des cases majoritairement bien alignées en bande, avec une poignée d’exceptions où la hauteur d’une case sera un plus grande que celles de sa voisine. Nathalie Fiszman utilise majoritairement des plans taille pour laisser la place à ses acteurs de pouvoir adopter une posture parlante, généralement naturelle. Ils ne sont pas en train de grimacer à chaque vignette, mais la photographie a cet effet de figer le visage dans une expression qui du coup en perd son caractère naturel, un instant arrêté, alors qu’en face à face il s’agit d’un moment fugace dans un visage en mouvement. Elle joue sur cette artificialité en la renforçant avec l’usage fréquent de postiches, de bonne qualité mais présentant cette impression de chevelure sans vie. Le lecteur s’installe dans le train-train de cette narration visuelle douce et gentiment moqueuse. Il note le travail sur les accessoires obsolètes que ce soit le minitel ou un plateau en plastique, un motif imprimé, etc. Il sourit en voyant que des collages et des incrustations viennent ajouter une touche surréaliste. Par exemple, Stéphane assis à la table de cantine et des objets collés juste au-dessus de sa tête, alors qu’il commente que ses collègues plaisantent en lui lançant une miette de pain. Puis il s’agit d’un crouton de pain qui vient se poser sur sa tête, d’un pot de yaourt, d’un plateau repas garni, d’une chaise en plastique. Quelques pages plus loin, il découvre une photographie en pleine page, avec un personnage géant en pâte à modeler. Puis lors d’un rêve, elle s’amuse à réaliser des collages mettant Stéphane dans des situations oniriques. L’affiche pour la campagne présidentielle sort également du moule.



Voici donc l’histoire d’un perdant pas magnifique qui obtient un pouvoir lui permettant de devenir un gagnant. Sur ce fil directeur, les auteurs entremêlent les situations et les phrases moqueuses dont le sarcasme est atténué par la sympathie que le lecteur ressent pour Stéphane Chabert, un peu benêt tout en étant gentil, et aspirant à la réussite sociale promue par le système professionnel et capitaliste. La sensibilité humoristique des deux auteurs se marie bien, avec des phrases irrésistibles et des réactions désarmantes. Stéphane maintenant président de l’agence de communication s’adressant à un collaborateur : Jean-Pat, tu annihileras le présentéisme disruptif du flex office chamarré sans compromission ! Gourou Jean-Claude se mettant derrière Stéphane lors du stage vaudou pour l’aider dans ses gestes afin d’égorger un poisson pané sanguinolent : positionner la lame un peu plus haut, il faut qu’elle soit au deux tiers du cou à partir de la base, et qu’elle forme avec le cou un angle de quarante-cinq degrés, et tenir fermement le poulet afin que la coupure soit nette (alors qu’il tient un rectangle de poisson pané dans la main). Enfin le geste doit se faire de l’intérieur vers l’extérieur pour éviter que le sang ne gicle - et les deux hommes sont en train de gigoter par terre comme s’il s’agissait d’une vraie bagarre.


Au fil des pages, le lecteur ne sait que penser : la narration visuelle reste très sage, que ce soient les photographies ou leur agencement, avec quelques moments surréalistes imparables, et une forme de moquerie latente générée par la dérision du regard porté sur ces individus et leur environnement daté. L’usage d’un humour à froid au cinquième degré (ou plus) s’avère très déstabilisant, le lecteur n’arrivant pas toujours à se situer entre une mise en abîme ridiculisant une attitude, une mode, un comportement, ou bien un moment d’une banalité insipide dont l’intention de dérision retourne ou détourne la moquerie sur une convention se moquant elle-même d’un autre cliché, avec un empilement de ce mécanisme sur deux ou trois étages dans un moment unique, ce qui finit par aboutir à une banalité, ou par perdre le lecteur qui n’est peut-être pas familier d’une de ces conventions enchâssées. La critique moqueuse de la gagne fonctionne bien, même si elle est globalement désamorcée jusqu’à être inoffensive par l’ironie moqueuse et la dérision, et l’absence d’alternative à cette trajectoire de vie. Mais la tonalité générale est pleine de verve, d’inventivité humoristique et d’une forme de tendresse, même si elle peut être un peu vache, pour Stéphane Chabert, être humain qui est le jouet des événements, de ses désirs, de la société.



Pour l’anecdote, en compulsant le générique en fin d’ouvrage, le lecteur relève la participation en tant qu’acteur de Nathalie Fiszman (la voisine gentille), d’Arthur H (Habib), de Clémentine Mélois (dans le rôle de Leonardo DiCaprio, elle-même autrice du roman-photo Les Six Fonctions du langage, 2021), de Fabcaro (un punk).


Difficile de résister à l’attrait d’un roman-photo parodique, écrit par Éric Judor et Fabcaro : l’assurance d’un divertissement absurde avec des répliques hilarantes et des situations décalées. Avec un roman-photo choisissant le registre de la parodie dans un environnement suranné, la réalisatrice allie pastiche et ironie, pour un petit récit, comportant une touche de réalisme magique avec ce pouvoir issu d’une cérémonie vaudou. Par moment, le lecteur ne sait plus trop s’il est en train de lire une parodie avec une mise en abîme de moqueries référentielles ou juste une séquence d’une banalité affligeante, tout en ressentant une forme d’humour cruel du fait de personnages qui sont, au fond d’eux-mêmes résignés à leur sort. Il prend plaisir au jeu sur les formes avec une narration qui peut briser le quatrième mur (Stéphane s’adressant à la voix du narrateur omniscient ou modifiant le déroulement en virant un personnage d’une scène), le décalage entre les paroles et l’action montrée, la frustration quand le principe de réalité ramène à une mesure plus raisonnable des projets de nature diverse. Dans le même temps, le lecteur fait l’expérience douloureuse de l’absence de sens de ces situations, dans un récit postmoderne désenchanté.