Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !
Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.
Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.
Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.
Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.
D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.
Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, pas encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Strikland. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.
Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.


































