La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ?
Ce tome est la deuxième partie d’un diptyque constituant une histoire indépendante de toute autre. Il faut avoir lu la première partie avant : Tuez la grande Zohra ! tome 1, paru en 2024. Il vaut mieux disposer de quelques connaissances basiques sur l’époque des faits (1962) pour pleinement apprécier le récit. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario, et par Jérôme Phalippou pour les dessins, la mise en couleurs étant l’œuvre de Fabien Alquier sauf pour la page vingt mise en couleur par Phalippou, en couleur directe. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.
1956, la villa Sésini, sur les hauteurs d’Alger, au siège des interrogatoires du premier Régiment Étranger de Parachutistes de l’armée française, Graziano, Hugon et Marcel sont en train de torturer Djamila Pellazza, une cadre du FLN, sans succès. Un lieutenant entre dans la pièce. Apprenant que la prisonnière attachée sur la chaise n’a pas parlé, il interdit à ses hommes d’en faire une crevette ou une martyre. Hors de question de de l’envoyer à Bigeard pour qu’il lui mette les pieds dans une bassine de ciment à prise rapide et qu’il la jette à l’eau, encore moins de l’abattre froidement. Il ordonne qu’elle soit mise au frais, puis ils l’échangeront contre un de leurs officiers captifs ou une poignée de trouffions. À Paris, en 1961, à la terrasse d’un café, une jeune femme attablée est en train de raturer l’œil gauche de la photographie du modèle en couverture du magazine Jours de France. Un homme vient prendre place à sa table en terrasse. Il se présente comme étant Victor Petit, et lui demande si elle est une amie de Suzanne. Il explique qu’il arrive d’Alger et qu’il est porteur d’un message signé du mandarin. Ce dernier l’a choisi comme unique représentant en métropole de leur entreprise. Ceux qui refuseront de se soumettre à son autorité se placeront en dehors de leur organisation.
Un peu plus tard, Victor Petit se promène dans les allées d’un grand jardin parisien, et il s’assoit sur un banc à côté d’un homme au visage renfrogné. Il commence par échanger les noms de code, mais l’autre le rembarre et lui demande ce qu’il veut en s’adressant à lui avec son vrai nom, Chenal. Ce dernier lui explique ce qu’il veut, se lève après avoir reçu un ballon dans la figure, se retourne et découvre que son interlocuteur est parti sans plus attendre. Le vingt avril 1962 à Alger, trois militaires attendent dans un appartement, situé au vingt-cinq rue Desfontaines, le quartier général clandestin du général Salan, chef suprême de l’Organisation Armée Secrète. Un quatrième arrive, toquant sur la porte en faisant entendre le code Lavanceau. Puis des barbouzes arrivent à leur tour. Paris, le dix-huit mars 1962, dans un hôpital, deux infirmières sont en train de papoter en travaillant dans la chambre de la jeune Martine Goupil, endormie. L’une d’elle se réjouit que les accords de cessez-le-feu aient été signés à Évian : l’Algérie a obtenu son indépendance ! L’autre ironise : Vichy, Évian, Badoit pour les prochains accords ? C’est commode les eaux minérales : incolores, inodores et sans saveur ! Comme la politique ! Évian ?… Sapristi ! Mais c’est l‘anagramme de Naïve !
Pour se lancer dans le deuxième tome de ce diptyque, le lecteur s’est préparé. Il a encore en mémoire la suite de vingt-quatre scénettes de une à six pages, passant d’une époque à l’autre, d’un lieu à un autre, dans le tome un, une structure pensée comme l’éclatement d’un pain de plastic projetant des débris dans toutes les directions, ainsi que l’avait expliqué le scénariste. En effet, il passe d’Alger en 1956 à Paris en 1962, puis une douzaine de séquences en 1962. S’il éprouve la curiosité de le faire, le lecteur relève que les séquences sont dans l’ordre chronologique à une demi-douzaine d’exceptions près, sur un total de vingt-huit. Il réordonne ainsi le déroulement chronologique, tout en conservant en mémoire la sensation d’explosion du premier tome, de ces vies totalement pulvérisées en miettes par les attentats. Il remarque également que le récit accorde une plus grande place à des agents de l’OAS et au général De Gaulle lui-même. Il assiste à une partie des attentats : en avril 1962 sur le perron de l’Élysée (date étrangement modifiée, au lieu du vingt-trois mai 1962), le vingt-deux août 1962 au Petit-Clamart, le cinq août 1964 à Mont Faron (date étrangement erronée également, au lieu du quinze août 1962).
Le lecteur retrouve tout le savoir-faire du dessinateur, à commencer par cette très belle case occupant les deux tiers de la première planche : la villa Sésini, avec sa façade, son architecture, ses décorations, les gardes en faction. Tout du long du tome, il prend le temps de regarder les différents lieux : la terrasse d’un café parisien avec ses tables et ses chaises, la circulation automobile en arrière-plan et les véhicules d’époque, les rues d’Alger avec une autre architecture, la cour de l’Élysée et les bâtiments du palais, l’église de Colombay, d’autres rues de Paris dont une dotée d’une fontaine Wallace, les toits en zinc de Paris, la route du Petit-Clamart, le fort d’Ivry, la prison de l’île de Ré, le musée mémorial du débarquement en Provence du Mont Faron dont une magnifique vue du ciel avec un couple d’oiseau au premier plan, les façades du Bon Marché, l’immeuble d’André Malraux éventré par l’explosion d’une bombe, la résidence des De Gaulle à Colombay, jusqu’au retour à la péniche amarrée dans le canal d’Orthies où se déroulait l’action de la scène d’ouverture du premier tome. La reconstitution historique s’appuie également sur de solides recherches de références : la mythique DS présidentielle, les costumes de ces messieurs, les tenues de ces dames (si la jupe ou la robe restent majoritaires, le pantalon commence à se démocratiser) y compris celles de Brigitte Bardot (1934-2025), les véhicules, les accessoires y compris techniques comme les appareils photographiques des journalistes mitraillant BB, ainsi que des références culturelles. Par exemple l’emploi d’un album de Caroline (quarante-quatre tomes de 1953 à 2007), créé par Pierre Probst (1913-2007).
Le lecteur reconnaît également sans peine les personnages historiques : le général Charles De Gaulle (1890-1963), et son épouse Yvonne (1900-1979), le général Raoul Salan (1899-1984). Il peut également se renseigner plus avant sur d’autres figures historiques comme Jean Bastien-Thiry (1927-1963). Sur un mur, il identifie les Shadoks (1968-1974), série télévisée créée par Jacques Rouxel, racontée par Claude Piéplu. Son attention est attirée deux pages avant par un reporter à l’impressionnante mèche rousse, un clin d’œil à Ric Hochet (première parution en 1963) créé par André-Paul Duchâteau (1925-2020), puis par une jeune journaliste en scooter appelée Seccotine (personnage créé en 1953, par André Franquin, 19124-1997) avec derrière elle Fantasio. Quelques pages avant la fin, Raymond Calbut (créé en 1984 par Didier Vasseur, Tronchet) dans son peignoir bordeaux et Monique avec ses bigoudis réapparaissent pour délivrer un commentaire bien senti sur la défense des bébés phoques par BB. Le temps d’une case lors d’une réception, il reconnaît Fernandel et Bourvil. Tout du long, le lecteur lit chaque planche avec plaisir : mises en scène variées, personnages vivants avec une discrète touche d’exagération passagère sur les visages, détails spécifiques dans chaque lieu et reconstitution très consistante, découpage différent pour chaque situation, direction d’acteur naturaliste et expressive, etc. Inconsciemment, il se rend compte que cette bande dessinée se lit toute seule, à la fois grâce à sa variété visuelle, à la fois par sa réalisation où dessinateur et scénariste sont parfaitement en phase.
Le lecteur se retrouve transporté dans ces années, observant des personnalités historiques, et rencontrant des personnages qui ont certainement eu un équivalent dans la réalité. Les auteurs lui font apparaître que les personnages historiques sont également des êtres humains, plus ou mois agréables, par exemple la condescendance de tante Yvonne. Ils montrent également que les militants de l’OAS se rencontrent clandestinement, ne sont pas tous en phase sur les actions à mener, organisent des attentats audacieux et hasardeux (une bombe noyée par l’arrosage d’un jardinier). Dans le même temps, ce récit montre d’autres facettes des personnages principaux du premier tome. La scène de torture en ouverture se montre implacable et fait comprendre au lecteur l’attitude de Djamila Pellazza dans le premier tome. D’une autre manière, les séquences consacrées à Martine Goupil évoquent les conséquences à long terme de l’attentat dont elle a été une des victimes, en particulier les traumatismes psychiques indélébiles, la vie marquée de manière indélébile par les conséquences physiques, et le fardeau à porter de devenir pire qu’une bête curieuse pour les citoyens, un objet de mémoire traqué par des photoreporters la considérant comme un moyen plutôt qu’un être humain. Les auteurs égratignent une seconde fois cette profession avec un journaliste de France-Soir offrant la possibilité à André Chenal (alias le Monocle, André Canal, 1915-1988) de payer pour ses confidences et ses secrets, sans une once de considération pour les crimes commis et les victimes. Avec ce récit, ils font apparaître la complexité de la situation politique, ainsi que les conséquences pour les êtres humains pris dans ces forces de transformation.
Arrivant en s’étant préparé à une structure complexe, le lecteur découvre un récit quasi chronologique, agissant comme une vaste tapisserie où la place des personnages du premier tome devient contextualisée. La narration visuelle va de soi du début à la fin, évidente et vivante, grâce à une coordination parfaite avec le scénariste, une richesse discrète et solide, une reconstitution historique concrète, et une sensibilité impressionnante envers ce que vivent les personnages. Le récit exprime les souffrances subies par les personnages emportés par les changements historiques, certains par conviction, d’autres pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Un devoir de mémoire à la forme singulière et saisissante.





























