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mercredi 16 septembre 2026

Les chevaliers d'Héliopolis T04 Citrinitas, l'œuvre au jaune

Ni un homme, ni une femme, juste un fou de plus parmi les fous…


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 03: Rubedo, l'Œuvre au rouge (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-trois planches de bande dessinée.


À Londres en 1888, dans un pub au sein d’un quartier populaire, une prostituée dit à ses amis qu’elle paye sa tournée, car cette nuit est sa nuit, elle va revenir dans une heure, un client généreux l’attend. Une autre professionnelle lui recommande d’être prudente, et de ne pas y aller seule, un autre lui dit qu’elle pourrait demander à Chulo de l’accompagner, une dernière ajoute que son client, c’est peut-être l’éventreur. Elle répond qu’il n’y a pas à s’inquiéter, son client est une cliente. Elle sort du Red Owl et se rend à son rendez-vous. Dans une zone déserte, elle retrouve une jeune femme masquée et l’enlace. La cliente sort discrètement un scalpel et lui tranche la gorge d’un geste vif et précis. Puis elle l’éventre et récupère une partie de ses viscères. Le lendemain, les crieurs de journaux annonce : Jack l’Éventreur a assassiné une autre prostituée ! Comme d’habitude, il lui a arraché les ovaires !!



Ailleurs, dans la chaîne de montagnes des Pyrénées espagnoles, où se trouve la nouvelle Héliopolis, Fulcanelli présente une petite fiole métallique à Asiamar en lui commentant : L’huile pure réalisée à partir de la couronne de Marie-Josèphe est enfin prête, ces trente gouttes sont un élixir de longue vie. Chaque goutte, c’est mille années de vie. Mais il ne peut en boire qu’une à la fois. S’il en avale plus d’une, son corps explosera. Fulcanelli lui demande s’il veut mettre sa vie en jeu. Asiamar répond que bien sûr qu’il veut, il a cent-dix ans et plus grand-chose à perdre. C’est au tour de Tadeo de s’adresser à lui : Au sommet de la montagne sacrée, Asiamar boira l’élixir alchimique. XVII répond qu’il craint ne plus avoir la force de l’escalader. Son interlocuteur le rassure : il n’a plus à prouver sa force, c’est Beto qui va le hisser jusqu’en haut. Il a déjà accompagné certains d’entre eux. Il lui dira comment accomplir le rituel de Citrinitas, l’œuvre au jaune. Le grand gorille doté de conscience s’élance avec Asiamar accroché à son dos, et il atteint rapidement le sommet. Il installe le jeune chevalier au centre d’un tracé labyrinthique en forme de cercle, en lui répétant que s’il veut vivre ses premières mille années, il doit accomplir le rituel Citrinas. Il énonce les consignes : Mettre une seule goutte sur sa langue, sans l’avaler. S’il avale la goutte avant, son corps se désintègrera… Il sera seul pour lutter contre lui-même. À son soleil intérieur, il lui faut ajouter la puissance du soleil extérieur, et pour cela, vaincre son ouragan ardent, et s’immerger en lui. Il arrivera en son centre et là, il passera vingt-deux jours à absorber cette inimaginable chaleur. S’il résiste à tout cela, alors seulement, il pourra avaler la goutte sacrée… et son corps flétri rajeunira. Le corps astral d’Asiamar se trouve attiré par une énorme boule de feu.


Dernier tome de cette tétralogie, l’horizon d’attente du lecteur comprend une résolution de l’intrigue principale en bonne et due forme, et de préférence l’aboutissement également des intrigues secondaires. En effet, le récit aboutit à une résolution claire, d’une certaine envergure, ouvrant vers un futur à construire, les chevaliers d’Héliopolis pouvant potentiellement apporter leur pierre à l’édifice, voire conduire l’humanité sur le chemin de la progression spirituelle collective et personnelle, en l’accompagnant dans un processus de transformation alchimique, en passant par les quatre étapes Nigredo, Albedo, Rubedo et Citrinitas, dans cet ordre un peu anticonformiste. Le dessinateur et le coloriste continuent à faire des merveilles, un enchantement visuel, avec le souffle du grand spectacle et de l’élan romantique de la jeunesse. Toujours très en verve, le scénariste continue d’introduire de nouveaux éléments, pas forcément attendus, comme le célèbre tueur en série œuvrant à Londres en 1888, ou en revenant dans le passé alors qu’un chevalier d’Héliopolis rencontre Louis XV (1710-1774), puis la reine de France Marie-Caroline-Sophie-Félicité Leszczynska (1703-1768). En cohérence avec les tomes précédents, il s’empare de l’Histoire pour mieux la plier aux besoins de son scénario, avec entrain et sans remords, que ce soient les détails des mutilations monstrueuses perpétrées par Jack l’éventreur, ou la descendance de la reine de France.



De manière tout aussi cohérente, le dessinateur poursuit dans sa veine réaliste et détaillée, descriptive avec de belles ambiances lumineuses. Cela commence par des tons entre ocre et sépia pour le pub, puis des très belles nuances de bleus dans le terrain de vague de nuit. Le haut de la page suivante met en avant la grisaille londonienne rendue encore plus cafardeuse par l’annonce d’une nouvelle victime de l’éventreur, et sans transition, sur la même page, c’est l’air pur d’une chaîne montagneuse avec des nuages cotonneux, avant de basculer vers un ciel plus brun au sommet de la montagne, permettant de glisser naturellement vers les oranges bruns du soleil et le bleu plus pâle et plus froid du corps astral. En fonction de ses goût personnels, le lecteur se sentira plus touché par le bleu gris de la première rencontre, également nocturne, entre Asiamar et Vénus, la nuée de corbeaux dont le corps noir est enveloppé de flammes, les teintes verdâtres de l’asile de Bedlam, des verts plus sombres pour le laboratoire industriel de Vénus, ou encore la teinte mordorée quand… Oups ! Non, pas un tel divulgâcheur… À nouveau, le dessinateur se donne sans retenue pour donner à voir toutes les péripéties du récit, des éléments quasi gore (le coup de scalpel tranchant net le cou et la jugulaire, les mains de l’éventreur fouaillant l’abdomen ouvert de sa victime pour en extraire…), le combat acrobatique entre Asiamar et Vénus dans des échafaudages, une scène incroyable où les mains de Vénus façonnent un matériau primordial pour en faire une silhouette féminine, un acte de création déconcertant, ou encore cette scène finale dans cette teinte mordorée où… Oups ! À nouveau un faux pas qui se serait avéré un commentaire trop révélateur…


Quel que soit son degré de surprise à découvrir que le récit se nourrisse de la légende de Jack l’Éventreur, le lecteur se trouve à nouveau projeté dans ce monde, dans ces lieux si concrets, si palpables. Il prend le temps d’observer la table grossière en bois du pub, les deux bougies posées sur de simples coupelles, le sol en pierre, les carreaux de verre épais et ne laissant passer qu’une partie de la lumière, le tonneau près du comptoir, etc. À nouveau, en fonction de ses préférences, il va prendre son temps pour plus détailler la tenue de Jack l’Éventreur, la texture de la roche dans les Pyrénées espagnoles, le bouillonnement de l’énergie du soleil, les mouvements de la fourrure de gorille de Beto, la minutie du détail des éléments de Tower Bridge en construction, la beauté du jardin devant le petit Trianon, les câbles et les tuyauteries des éprouvettes de gestation à taille humaine, les débris de Londres sous les bombes en 1941, ou la forme du vaisseau spatial (Oups ! le morceau est lâché…). Le bédéaste fait preuve d’un investissement de chaque séquence, chaque planche, concevant une prise de vues et un découpage spécifique à chaque action ou chaque discussion, afin de mette aussi bien en valeur l’enchaînement logique des mouvements lors d’un affrontement physique, que les gestes machinaux lors d’une conversation et ceux plus révélateurs.



Donc, le scénariste pilote son intrigue de manière à arriver à une résolution apportant la satisfaction de l’aboutissement. Mais quand même… En cours de route, le lecteur en vient à ressentir des émotions contradictoires. Avec un peu de recul, phagocyter les crimes de Jack l’Éventreur s’avère totalement en phase avec le reste de la série, qui a déjà intégré des éléments comme la couronne de Marie-Josèphe, la main de Napoléon Bonaparte sous son gilet, ou encore la retraite de Russie, un tigre, la guillotine, etc. Toutefois à une deux reprises, il se dit que le ton de la narration dépare du tout. Il y a la révélation énorme sur la véritable nature de Fuxi qui pousse le bouchon vraiment très loin, qui constitue une sorte d’accélération de l’intrigue jusqu’à des ellipses monumentales et des cases qui donnent la sensation d’une présentation condensée qui aurait dû faire l’objet de plusieurs pages. Même sensation de déphasage avec la révélation de ce que les Chevaliers d’Héliopolis ont fait subir à Vénus Blavatsky (un hommage à Helena Blavastki, 1831-1891, une occultiste, cofondatrice de la Société théosophique et théoricienne de la théosophie) : une abjection peut-être pire qu’un viol. Dans le fil du récit, cet aveu ne passe pas : trop sadique, trop en décalage avec le reste… Même un lecteur indulgent éprouve des difficultés à accepter que cet acte ignominieux soit raccord avec la politique pratiquée sur Sirius. C’est comme si la série avait été raccourcie d’un tome ou deux et que le scénariste avait dû condenser son intrigue au point qu’elle en perde sa cohérence faute de pouvoir étoffer certains choix. De fait, cette narration accélérée a pour effet de cantonner les femmes à un rôle purement décoratif, et de faire-valoir pour les chevaliers d’Héliopolis. Un comble quand dans le tome précédent, le caractère hermaphrodite d’Asiamar semblait constituer l’évolution logique du processus de transformation alchimique. Et d’ailleurs où est passé Napoléon Bonaparte ?


Un dernier tome à la narration visuelle toujours aussi solide et enchanteresse, substantielle, inventive et pleine d’entrain. Une intrigue qui continue de se nourrir d’éléments historiques arrangés à la sauce du scénariste. Traditionnellement la troisième phase du Grand Œuvre alchimique que le scénariste a ici placée en dernier : la transmutation solaire et de l'épuration, affiner et de recombiner les éléments épurés… Alors qu’il s’était tenu à l’écart de ses excès sadiques habituels, le scénariste en met en scène un (les éventrations et mutilations) et en évoque un second ignoble, tout en surenchérissant dans les rebondissements improbables. Pour conclure sur la formation d’une équipe de surhumains (presque une équipe de superhéros)… dont les aventures ne seront jamais contées. Le lecteur en ressort avec le sourire aux lèvres devant une telle accumulation virant au kitsch, et le regret que cette conclusion détonne par rapport aux trois précédents tomes.



mercredi 2 septembre 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T03 Rubedo, l'œuvre au rouge

Les mots ne sont pas ce qu’ils décrivent. Les faits sont les faits.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 02: Albedo, L'Œuvre au blanc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château de Saint-Cloud, Napoléon se réveille dans son lit en hurlant. Joséphine Beauharnais se trouve sortie de son sommeil et fait remarquer que ça fait un mois qu’il se réveille toutes les nuits en sursaut. Elle estime qu’il devrait consulter un médecin. Il élude la question : Juste un cauchemar. Elle le reprend : un cauchemar qui l’empêche de la satisfaire, depuis qu’il s’est couronné empereur, il se comporte avec elle comme un impuissant, pas comme l’amant dont elle a besoin. Il lui répond sèchement, l’enjoignant à arrêter de se plaindre, car tout Paris goberge de ses incartades avec ses jeunes officiers. La discussion s’envenime, lui espérant que l’un de ces opportunistes saura l’engrosser car c’est le rôle de l’épouse de lui donner un fils pour créer une dynastie. Elle lui répond qu’elle tombe de sommeil. L’empereur décide de sortir.



Napoléon Bonaparte enjambe le bord de la fenêtre et saute vers une voiture à cheval qui l’attend. Le sergent Lemorpion l’attend en uniforme, tenant les rênes. L’empereur le traite de crétin : Était-ce trop pour sa cervelle de crapaud que de lui demander de s’habiller aussi en civil ? Le soldat se rattrape en l’informant qu’il a accompli sa mission : Madame Coquelicot a reçu le sac de pièces d’or que Bonaparte lui a envoyé, elle attend le cœur grand ouvert. L’empereur fixe un loup sur son visage et répond que le cocher aura sa récompense de cent bouteilles de vin. Arrivé à destination, il descend de la voiture, et pénètre dans la maison close, vide de tout autre client, et est accueilli par la Madame qui lui confirme que vingt filles l’attendent comme convenu. Il les essaye une par une dans la chambre mise à sa disposition, à raison d’une minute chacune. Autant d’échecs : il cherche un baiser avec une âme. Il repart en claquant la porte et rejoint la voiture. Il fait quelques confidences à Lemorpion : Pour trouver ce qu’il cherche, il faudrait qu’il embrasse son propre cerveau, personne ne comprendra jamais. Son cœur vit dans un autre monde, les baisers de toutes les femmes sont vides. La seule qui puisse le satisfaire est une véritable reine, elle a engagé la bataille contre lui. Il continue : Les batailles contre les femmes sont les seules qui se gagnent en fuyant, il oubliera cette reine en combattant le monde entier… Sur une montagne dans le Nord de l’Espagne, Asiamar est en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, assis dans la position du lotus. Sa concentration est rompue par l’arrivée de maître Tadeo chevauchant un condor géant. Celui-ci lui crie qu’en se cachant ainsi pour trouver une réponse à son problème, Asiamar gâche les trente mille années qu’il pourrait vivre. XVII lui dit que sa réponse pourrait être de se jeter dans le vide…


La séquence d’ouverture vient confirmer que le véritable antagoniste du récit n’est autre que… Napoléon Bonaparte. Belle ambition pour le scénariste, d’autres auteurs s’y sont essayé, s’inclinant en cours d’intrigue devant l’ampleur insurpassable de son destin, par exemple Jean Dufaux dans Double Masque, six tomes de 2006 à 2013, avec Martin Jamar. Ici, les auteurs parviennent à s’accommoder de ce destin écrasant… en faisant encore plus fort. Ils le présentent comme un homme assez jeune, svelte, avec la main sous le gilet (l’explication a été établie dans le tome précédent), avec un visage assez dur. Ils s’amusent à le montrer comme un individu athlétique, capable de sauter de la fenêtre d’un premier étage, un homme tragique s’exprimant à haute voix sur une terrasse de Notre-Dame, charismatique, limite gourou pour haranguer ses soldats et leur faire supporter la faim et le froid. Le lecteur comprend vite qu’il lit une fable plutôt qu’une reconstitution historique. Le grand homme a succombé aux charmes d’une belle inconnue, et faute de pouvoir en faire sa reine (le terme qu’il utilise, car il y a déjà une impératrice), il décide de conquérir le monde pour évacuer sa frustration (chacun sa méthode). Le lecteur prend grand plaisir à le voir se battre en duel à l’épée contre XVII, ou encore à assister à sa mise en bière à Sainte-Hélène dans des circonstances aménagées par rapport à la réalité historique. La soudaineté de l’arrivée du Général Hiver donne lieu à une splendide double page, trois cases de la hauteur de la page par planche, une vue de l’esprit aussi amusante que fatale.



Dès la première séquence, le lecteur ressent la confiance que le scénariste porte à l’artiste : il se repose sur lui pour faire souffler un vent d’aventures, avec des touches de dramatisation, et d’autres de farce (le scénariste affuble un personnage du patronyme de Lemorpion). Le lecteur prend un plaisir simple au premier degré de la silhouette de Bonaparte bondissant vers le sol, du même ajustant son loup sur son visage, de la petite silhouette solitaire de XVII en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, des grands arabesques dessinées par une chaîne métallique maniée par un chevalier, du combat à mains nues contre un tigre dans une arène, d’un second vol à dos d’un condor géant au-dessus Paris, du zeppelin steampunk dans un ciel d’orage, de l’improbable berceau formé par les racines d’un arbre majestueux, etc. Les auteurs ont le sens du spectacle. L’artiste sait intensifier la tension d’une scène par sa mise en couleur : les flammes rouge orangé lors de l’accouplement du roi rouge et de la reine blanche, l’aura bleutée du corps astral de XVII, la luminosité gris-bleu de la nuit depuis la terrasse de Notre-Dame, le retour du rouge orangé pour les incendies de Moscou, les nuances de vert entre sauge et épinard baignant la crypte alchimique, etc. Il y a également ces pages muettes splendides : Asiamar méditant devant le paysage des sommets d’une chaîne de montagne, avec une couche nuageuse en contrebas, ces six cases verticales réparties sur deux planches en vis-à-vis où frappe le Général Hiver faisant des morts par centaines dans les rangs de l’armée napoléonienne, ou encore Beto ouvrant les portes de la crypte pour aller réveiller XVII.


La narration visuelle inscrit ainsi le récit dans l’aventure spectaculaire et fantastique tout en soignant la reconstitution historique. Si le cœur lui en dit, le lecteur sent son regard s’attarder sur de nombreux détails : la façade du château de Saint-Cloud, l’uniforme du sergent Lemorpion, la décoration intérieure de la maison close, le pavage des rues de Paris, l’architecture intérieure du temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, la beauté de la cathédrale Notre-Dame de Paris, quelques monuments de Moscou, les uniformes napoléoniens, etc. L’artiste sait faire ressortir aussi bien les moments merveilleux (un corps astral, l’attaque fulgurante du scarabée de jade), que les situations complexes (Asiamar jugé par les neuf chevaliers d’Héliopolis, le général britannique Hudson Lowe délivrant sa sentence de mort à Napoléon). Les dessins plongent donc le lecteur dans une époque historique bien identifiée, à partir d’environ 1810 à 1823, puis dix-neuf années après le décès de Napoléon Bonaparte, apportant un ancrage à cette fantaisie historique.



Le lecteur se prépare à ce troisième stade de la transformation alchimique, Rubedo, c’est-à-dire l'achèvement de la grande œuvre, l'union mystique et la réalisation de la totalité, symbole de l'illumination, de la sagesse ultime. Il peut être un peu décontenancé par ce choix du scénariste de placer cette phase en troisième, avant Critinitas généralement qualifiée de troisième phase. Il relève qu’en cours de récit, Asiamar lui-même explicite les transformations par lesquelles il est passé : Avec Nigredo, il a vaincu son chaos mental, son armure émotionnelle, sa lâcheté animale, l’obscurité qui assombrissait son âme. Avec Albedo, il est parvenu à la pureté spirituelle, la vertu lumineuse, faite de beauté et de bonté. Et devant les Chevaliers d’Héliopolis, il s’interroge : Que lui manque-t-il ? La réponse d’Imhotep prend autant le lecteur au dépourvu que le héros lui-même : Asiamar ne connaît que la bonté féminine, il lui faut découvrir la cruauté féminine. Comme le scénariste n’est pas renommé pour sa fibre féministe, le lecteur craint le pire… et c’est moins pire qu’il était en droit de le redouter… voire la cruauté dont fait preuve Asiamar ne se trouve pas liée à la féminité… Bref… L’intrigue poursuit son cours : alors que le personnage principal semble intégrer ses deux facettes dans toutes leurs nuances, il apparaît que Napoléon n’est pas en mesure de faire preuve d’une telle discipline, une forme de reflet déformé du héros, un cheminement conduisant à l’échec. Le lecteur retient donc plutôt cette perspective de l’intrigue et les valeurs qui s’en trouvent mises en avant : la capacité de s’adapter et de progresser, d’accepter ses qualités et ses défauts, de s’intégrer à un groupe, illustrant la maxime que : Tout seul on va plus vite (ce que fait Napoléon Bonaparte) et qu’à plusieurs on va plus loin (Asiamar acceptant les enseignements des Chevaliers d’Héliopolis et intégrant leurs rangs).


Ce récit d’aventures continue avec élégance, adresse et une pointe d’amusement. Le dessinateur fait preuve d’une implication sans faille pour toutes les dimensions de la narration visuelle : reconstitution historique, mises en scène vivantes, éléments fantastiques, scènes d’action, avec une sensation enjouée communicative. Le scénariste s’amuse avec l’Histoire, avec le Grand œuvre alchimique, le héros surmontant les épreuves et progressant ainsi dans la spiritualité. Entrainant.



mercredi 19 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T02 Albedo, l'œuvre au blanc

Les planètes sont des globes de pierre et de terre et pourtant elles sont vivantes.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 01: Nigredo, l'œuvre au noir (2017) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée.


Les Chevaliers d’Héliopolis. Neuf alchimistes qui, en confectionnant l’élixir de longue vie, peuvent vivre trois cents siècles. Fuxi, né en 2852 avant J.-C., l’un des premiers rois de Chine, inventeur de l’écriture et des hexagrammes du Yi King. Imhotep, né en 270 avant J.-C., grand prêtre de la cité sacrée d’Héliopolis, en Égypte. Auteur des plus vieux textes scientifiques, et médecine et astronomie. Lao Tseu, né au IVe siècle avant J.-C., le plus grand philosophe de l’Histoire chinoise, a écrit le Tao Te King, œuvre essentielle du taoïsme. Ezequiel, né en 595 avant J.-C. un prophète hébreu, auteur du livre d’Ezequiel, où il fait d’importantes révélations sous forme de visions symboliques. Jean l’apôtre, auteur de l’Apocalypse (Nouveau Testament). Disciple le plus jeune et le plus aimé de Jésus. Nostradamus, né en 1503, médecin et astrologue d’origine juive, auteur de prophéties dans lesquelles il prédit plusieurs catastrophes dans le monde, de 1555 à 3797. Le comte de Saint-Germain, né en 1712, de nationalité inconnue, parlait onze langues à la perfection, portait sur lui de nombreux diamants, dont il se servait comme d’argent, fut conseiller de Louis XV. Fulcanelli, d’âge inconnu, auteur de livre d’alchimie, restaurateur de cathédrales gothiques en France. Tadeo, origine et âge inconnus, maître en arts martiaux. Il pourrait être l’apôtre Judas Thaddée, que les Évangiles présentent comme le frère de Jésus. Ces alchimistes immortels ont fait construire un refuge secret, la Nouvelle Héliopolis, dans les montagnes au nord de l’Espagne.



Asiamar se trouve à l’extérieur de la forteresse : fini sa retraite obligatoire, quarante jours enfermé sans voir personne. De nouveau, il sent la caresse des montagnes et de l’air pur de la révérée Héliopolis. Il est rejoint sur les pentes de la montagne par maître Tadeo, à qui il indique que le parfum de ces pierres lui manquait, elles qui l’ont autrefois lavé des odeurs du château de Versailles, cette luxueuse demeure sans latrines. Le maître lui demande quelle est son arme préférée. L’élève répond qu’il n’en pas. Tadeo explique qu’il existe une arme immatérielle, invisible, plus puissante que toute autre, il va la lui montrer. Enfin, elle, il ne la verra pas, seulement ce qu’elle provoque. Tout en marchant, ils sont arrivés à proximité d’une demi-douzaine de boucs. Tadeo se rapproche encore des animaux, s’arrête et ferme les yeux. Il pousse un cri dévastateur et les boucs tombent raides morts. Il explique : l’onde de choc provoquée par son cri a tué un animal, puis, comme la peste, s’est répandue pour tuer les autres. Asiamar reconnaît qu’il s’agit d’une arme remarquable mais utilisée de façon cruelle, pauvres boucs. La leçon n’est pas finie : Tadeo pousse un autre cri qui leur redonne vie.


Le scénariste sent que le lecteur manque de contexte, et il commence par un trombinoscope d’une page, présentant les neufs chevaliers d’Héliopolis avec un portrait en plan poitrine, leur nom et un court texte les situant chronologiquement. Ce mélange entre personnages historiques et personnages de légende indique au lecteur comment situer le récit : une fiction empruntant à l’Histoire de manière libérale, sans prétention de véracité. Cette façon de faire se trouve confirmée dans ce tome par le traitement réservé à Napoléon Bonaparte (1769-1821) et au général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800). Le principe selon lequel ces neuf individus sont des alchimistes qui ont confectionné un élixir qui leur confère une espérance de vie de trois cents siècles le confirme, si le lecteur avait encore entretenu un doute. L’alchimie se trouve toujours au cœur du récit : après l’œuvre au noir (mort sous l’influence de Saturne), voici l’œuvre au blanc c’est-à-dire purification, lavage sous l’influence de la Lune. Voilà Napoléon Bonaparte à la recherche du processus qui lui permettra d’accéder à la vie éternelle, en Égypte, puis à Nazareth. Lors de cette quête, il acquiert une abeille de Jade, et le lecteur découvre pour quelle raison il se tient souvent avec une main dans son gilet. Le personnage principal subit une nouvelle épreuve transformatrice, et lui-même met à l’œuvre sa propre capacité à se transformer : son hermaphrodisme, un individu alchimique.



Ainsi bien conscient de la nature du récit, avant tout des aventures, le lecteur se laisse entraîner par sa dimension spectaculaire, et par la qualité de sa narration visuelle. Comme dans le tome précédent, le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et le dessinateur se montre à la hauteur de chaque séquence. Une fois passé la planche du trombinoscope, quatre pages dans les montagnes autour de la citadelle des Chevaliers d’Héliopolis. Les couleurs habillent les contours encrés : l’impression donnée par l’herbe plutôt sèche, se mêlant aux roches, chacune avec leur texture particulière. En planche cinq, le vert de la végétation se fait plus consistant alors que les deux personnages sont descendus vers l’entrée d’une grotte, et les roches se font plus massives, les couleurs accompagnant ce passage de la haute montagne à une zone plus basse et plus accueillante. Tout du long de ce second tome, les couleurs vont établir une ambiance par séquence, rehausser les reliefs de chaque surface détourée, apporter des textures et aller jusqu’à la couleur directe pour certains éléments de décors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plutôt subjugué par les pierres de taille à l’intérieur de la citadelle, les teintes dorées de la crypte alchimique, les jaunes plus d’élavés des déserts égyptiens, qui se teintent d’orange puis de rouge lors de l’affrontement de l’armée française contre les Mamelouks, ceux tirant vers le brun dans la chambre intérieure du Sphinx, le vert de gris tirant vers le prasin pour le rayon lumineux s’abattant sur le sommet de la pyramide de Kheops la nuit, ou encore le bleu Tiffany luminescent alors que XVII sort par la fenêtre des appartements de Napoléon Bonaparte de nuit.


Tout du long, le dessinateur a le sens du spectacle : l’onde de choc du cri qui tue, Beto, un énorme gorille doté de conscience, abattant de toutes ses forces sa masse sur la couronne de Marie-Josèphe, archiduchesse d’Autriche et reine de Pologne, Asiamar s’enfonçant dans l’eau vu en contreplongée, l’armada de Bonaparte sur la Méditerranée dans une magnifique illustration en pleine page, une nuée d’abeilles formant un cercle autour de la tête de Napoléon nourrisson, la danse de Nadia, des chevaux galopant dans une mer de sang (après l’exécution de trois mille Mamelouks), une planche constituée de cinq cases de la largeur de la page montrant un voyage à toute allure pour rejoindre la pyramide de Kheops, le sacre de Napoléon Bonaparte en empereur, un affrontement entre XVII et Beto d’un côté, contre une quinzaine de soldats de l’autre. C’est un vrai plaisir de lecture que de voyager ainsi, d’accompagner le très calme et très efficace Asiamar, de voir la détermination quasi obsessionnelle sur le visage et dans les gestes de Napoléon, d’assister à la fureur déchaînée de Beto. Le lecteur met son esprit critique en veille et profite de sa place privilégiée pour ces aventures hautes en couleurs.



Le titre du premier album contenait déjà la trame du récit : la transformation alchimique en quatre étapes : Nigredo, Albedo, Critinitas, Rubedo. Celui-ci se situe dans la droite lignée de cette tétralogie conçue comme un tout. Les aventures d’Asiamar ne prennent leur sens que dans le processus de la transformation. Comme il s’y attendait, le lecteur voit la particularité physique du héros jouer un rôle dans ce deuxième tome. Au-delà des remarques d’ordre politique, cela constitue l’aspect le plus transgressif du récit, bien plus que la dimension fantastique de l’alchimie, ou que les libertés prises avec la réalité historique. Asiamar défie les stéréotypes du genre et de genre, avec le sourire, une certaine assurance de séducteur et un naturel confondant. En toute simplicité évidente, le scénariste met en scène un personnage principal politiquement incorrect au possible, ou au contraire d’un rare niveau d’inclusivité. Le lecteur pourrait même ne pas en prendre conscience, entièrement captivé par les péripéties de l’intrigue et leur rythme. Il lui arrive même de ne pas savoir trop ou donner de la tête. Faut-il prendre au premier degré cette histoire de cri qui tue ? Sans même parler du cri qui redonne la vie ! Mais quel est donc l’objectif de ces neuf chevaliers d’Héliopolis ? Dans un premier temps, Napoléon Bonaparte est montré comme un stratège extraordinaire, comme un conquérant hors pair, sachant galvaniser ses troupes, manipuler les foules conquises, et très adroit à l’épée en duel. Puis la réalité de l’horreur des massacres et celle de la soif de pouvoir apparaissent en pleine lumière, dans toute leur atrocité et leur horreur. Enfin les auteurs réalisent une séquence d’anthologie en deux parties : l’attente de l’arrivée de Letizia Bonaparte (1750-1836) pour le sacre, puis le baiser aussi gratuit que spontané, mais sans consentement, entre Napoléon et…


À l’évidence, les deux créateurs s’amusent : les libertés prises avec la réalité historique, la caractérisation de Napoléon Bonaparte, l’explication de sa main glissée sous son manteau, la transposition du Grand Œuvre appliqué au voyage du héros, la mise en couleurs splendide, la narration visuelle solide et vivante. Parfait. Sans avoir l’air d’y toucher, ils réalisent une évolution de l’archétype du héros d’aventure, transformant radicalement ce qu’il incarne. Formidable.



mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mardi 11 novembre 2025

Le destin d'Amrak

Mais du coup, qui sont les gentils, qui sont les méchants ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Olivier Gay pour le scénario, par Geyser pour les dessins, et par Alicia Scima pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Dans le grand temple de la ville d’Amadis, un triumvirat de dieux est apparu au grand prêtre dans la grande salle de prières, au milieu des cierges éteints, au-dessus de la plateforme au milieu du bassin. Lorsque les dieux sont mécontents, les mortels tremblent. Même le grand prêtre Na-Routef, chef suprême du clergé, grand commandeur des templiers, l’homme le plus puissant de l’empire. Des milliers de soldats à son service, des coffres remplis d’or, des concubines par dizaines. Et pourtant, il tremble. Les dieux lui demandent ce qu’est cette guerre qu’il mène en leur nom. Le grand prêtre explique qu’il n’avait pas le choix : l’empereur les a provoqués, ils vont mettre ses armées en déroute et installer une théocratie pour la plus grande gloire des dieux. La trinité répond que ce sera certainement également pour la gloire du grand prêtre. Peu importe, car ils sont venus en ce temple pour une autre raison : ils ont une mission à lui confier, et il a intérêt à ne pas les décevoir. Le prélat promet tout ce qu’ils veulent : s’agit-il de leur ériger un temple, de brûler des mécréants ? Ils répondent : rien de tout ça, il devra juste éliminer quelqu’un pour eux. Un templier.



Sur un champ de bataille, un templier reprend conscience. Il repousse le cadavre imposant du guerrier qui s’est écroulé en travers sur lui. Il enlève le morceau de lance fiché dans son flanc, et il se rend compte qu’il n’a pas été blessé car la pointe de la lance a été arrêté par sa flasque métallique d’alcool : il faut croire qu’il y a un dieu pour les ivrognes. Il se redresse, tout en ramassant son épée, et en se demandant où il se trouve et si la bataille est finie. Il appelle pour voir s’il y a quelqu’un. Il sort du large bâtiment dans lequel il a repris connaissance et il découvre un immense champ de bataille, avec des bâtiments dont une église encore en flammes, et de nombreux cadavres en armure. Il commence à se parler à haute voix, tout en commentant ce qu’il découvre : Pour une bataille, c’était une sacrée bataille, mais qui a gagné ? Eux ? Et qui sont-ils ? Quel est son propre camp ? Qui est-il ? Il se rend compte qu’il ne se souvient de rien. Il a beau se concentrer, seul son nom lui revient en tête : Amrak. Il suppose qu’il a dû se prendre un sacré coup sur la tête. Quoi qu’il en soit, tant qu’il ne saura pas quel camp a gagné, il vaudrait mieux qu’il se montre discret. Soudain, quelqu’un l’interpelle, et lui demande pourquoi il n’est pas reparti avec les autres. Il s’agit d’un groupe de trois pillards, des détrousseurs de cadavres. Leur chef engage la conversation avec le templier. Mais Amrak marche malencontreusement sur le crâne d’un mort, et il tombe à la renverse… alors qu’une flèche vient se planter dans l’arbre à côté, à la hauteur de l’endroit où se trouvait sa tête encore une seconde auparavant. Le combat s’engage entre le templier et les détrousseurs.


Un récit de Fantasy, avec des phénomènes surnaturels et une mythologie : un panthéon sur lequel le lecteur en apprendra plus au cours du récit, et un héros qui semble bénéficier d’une chance surnaturelle. Le lecteur reconnaît peut-être le nom du scénariste, qui a déjà travaillé avec Christophe Arleston, en particulier sur la trilogie Danthrakon (2019-2020), et sur les deux récits de la série Les maléfices du Danthrakon, dont l’excellent Succès damné (2023). En fonction de sa familiarité avec les univers d’Arleston, le lecteur peut identifier un certain nombre de similitude. Tout d’abord dans la tonalité narrative : il règne une forme douce d’humour qui dédramatise les péripéties, entre remarques taquines voire insolentes, et des marques d’autodérision chez certains personnages. Ensuite, il s’agit d’un récit qui met à profit les conventions du genre Fantasy, comme des éléments prêts à l’emploi, ne nécessitant pas d’être détaillés ou étoffés. En une phrase, le conflit entre l’Empire et les Templiers est établi, sur la base d’un intérêt économique, sans plus d’information sur l’empereur, ou sur la création de l’ordre des Templiers. Avec cette petite touche iconoclaste : le déclencheur du conflit est d’ordre économique, et pas idéologique. Autre grand classique dans les récits d’Arleston : la présence d’une jeune femme combative qui n’a pas froid aux yeux, dans tous les sens du terme.



La prise de contact avec ce tome s’effectue par la couverture très réussie : les cadavres et les débris du champ de bataille, les colonnes ouvragées pour encadrer et mettre en valeur le personnage, la monture carapaçonnée, le détail des accessoires de la selle, et la quantité de flèches dont une partie brisée, le nombre exagéré introduisant une petite touche de dérision. L’artiste manie très bien cette dimension visuelle, un comique discret qui tient à distance le sérieux, le risque de prétention et les potentiels moments ridicules découlant du caractère stéréotypé et étriqué des conventions de ce genre. Dès la première page, le lecteur sourit en captant le regard fourbe du grand prêtre, qui rend évident qu’il travaille surtout pour son intérêt personnel, et sous la contrainte de la peur que lui inspirent les dieux. Cette capacité a faire apparaître l’émotion qui trahit un état d’esprit pas forcément flatteur : le regard très calculateur du chef des détrousseurs estimant la manière dont il peut escroquer Amrak, la concentration de Taina avec le petit bout de langue qui dépasse de la bouche pour bien lancer son grappin, le regard fixe d’Amrak sur le postérieur de la jeune femme alors qu’elle monte avant lui, le regard fixe et fermé du père de Taina répondant à un soldat, l’expression tout en retenue d’Amrak travesti en femme, les récriminations irrésistibles des dieux, etc. Le dessinateur fait un usage tout aussi opportun et parlant des postures et des mouvements des personnages, en termes de langage corporel, sans systématisation, à bon escient.


Le dessinateur s’investit également pour donner à voir un environnement pleinement réalisé, concret et cohérent, une qualité indispensable pour donner de la personnalité à un récit de genre. Par exemple, il a travaillé les éléments de l’armure des templiers, et donc d’Amrak pour la rendre spécifique. Il s’est bien amusé avec les tenues hétéroclites de bric et de broc des détrousseurs. Taina est bien sûr à son avantage dans ses tenues, sans pour autant que cela ne vire à l’exhibitionnisme, mettant en valeur son ventre plat, sa belle chevelure, sa façon très particulière d’envisager le côté utilitariste de sa robe de soirée, autant de détails qui rehaussent son caractère. Le lecteur se rend compte qu’il est sensible aux grandes cases établissant le décor en début de scène : la monumentale salle du temple, la découverte du champ de bataille encore ravagé par des incendies, la vue générale de la ville d’Amadis, construite au pied de la montagne des dieux, avec tous ses temples, les toits de forme très variés de cette même ville, l’escalier du sentier divin qui serpente le long de la montagne pour desservir les temples (plus le dieu est puissant, plus le temple est haut), la grande salle du casino digne de Las Vegas, etc. Scénariste et artiste se sont bien coordonnés pour des moments inoubliables : le pied botté d’Amrak glissant sur le crâne d’un cadavre en en arrachant un œil, les superbes acrobaties de Taina passant de toit en toit, la mère de Taina lui reprochant ses écarts de conduite, la plantureuse poitrine d’Amrak, etc.



L’intrigue repose sur un mystère et une forme de course-poursuite, deux dispositifs assurant une bonne dynamique au récit. Le lecteur s’interroge également sur la véritable nature d’Amrak, et sur la source de sa chance insolite. Il en vient à se demander si Taina ne serait pas sous le coup d’une force similaire mais avec un effet de malchance, s’il s’agit d’un principe régissant ce monde. Il s’interroge sur un possible dénouement opposant l’empereur et le grand prêtre, sur le niveau d’intervention des dieux dans la réalité, sur l’éventualité d’un autre niveau de réalité, etc. Le scénariste s’amuse bien avec l’enchaînement de péripéties et de tribulations, pour une narration sans temps mort, un divertissement sympathique. Avec un dénouement tenant les promesses sous-jacentes des remarques incidentes.


Dans le même temps, scénariste et dessinateur restent cohérents dans leur mode narratif. Ils ont choisi le registre du divertissement, avec des éléments comiques désamorçant les situations dramatiques. Par exemple, la mort des parents de Taina intervient de manière très soudaine, sans aucun signe annonciateur. Cela donne lieu à une scène d’action d’une page, totalement muette constituée de six cases de la largeur de la page, et à une vive réaction émotionnelle de la part de leur fille. Puis tout repart comme si rien ne s’était passé, ou plutôt comme s’il s’agissait d’un événement fort opportun pour le déroulement de l’intrigue, créé artificiellement uniquement dans ce but. Incidemment, le lecteur absorbe inconsciemment les remarques sur le pouvoir de l’argent, l’obéissance aveugle à des déités, la réalité du carnage de la guerre avec un nombre de morts révulsant, l’intelligence limitée de la soldatesque lorsqu’ils obéissent sans chercher à comprendre, le pouvoir de la chance (ou bien son rôle dans la vie d’un individu, alors qu’il n’en a aucune maîtrise), et la mesquinerie des dieux à l’image du commun des mortels.


Une aventure tout public, bien troussée, avec des auteurs professionnels. Le dessinateur sait donner corps à un monde imaginaire, permettant au lecteur de s’y immerger et d’y croire, avec un vrai talent pour donner vie aux personnages, pour faire apparaître leur caractère, et leur faillibilité d’êtres humains. Un scénario inventif et direct, prenant en compte le nombre de pages réduit ne leur permettant pas de développer plus avant leur monde. Cette dernière caractéristique contraint les créateurs, consignant le récit à un divertissement efficace.



mercredi 17 septembre 2025

Alef-Thau T08 Le triomphe du rêveur

Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T07: La Porte de la vérité (1994), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau (2008 & 2009), dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Covial pour les dessins et les couleurs, prenant la suite d’Arno (Arnaud Dombre) décédé en 1996 à l’âge de trente-cinq ans. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part sur la planète Mu-Dhara, Alef-Thau gît à même le sol, allongé sur le ventre dans l’herbe, la main droite dans l’eau du ruisseau, les ruines des murs d’enceinte à quelques mètres de là. Il redresse la tête, des larmes coulent sur son visage, puis il s’assoit. Il se lamente qu’il n’est qu’une illusion. À quoi bon lutter si même l’espoir est vain. Il n’est qu’une illusion comme ce reflet dans l’eau. Deux rapaces, l’un au plumage blanc, l’autre au plumage noir, l’observent perchés sur la même branche. Soudain son nom retentit dans cette clairière, et Diamante apparaît, elle s’agenouille pour le serrer dans ses bras et le réconforter. Elle l’assure qu’elle connaît son tourment. Elle lui conseille de se contenter de ce bonheur qu’il a conquis de ses mains, d’être fier de sa force et de sa volonté. Il se relève, toujours aussi tourmenté, et il lui déclare qu’il veut être réel. Il pointe du doigt le rapace noir : celui-ci se laisse descendre et il passe au travers du corps du jeune homme comme si ce dernier n’avait pas de substance. Puis il se perche sur la tête de la jeune femme et déclare que la vérité est fond des rêves, il intime à Diamante de parler. Celle-ci explique qu’il existe une possibilité : sur la planète des immortels, se trouve la porte de la vérité, cette porte conduit à l’univers réel. Mais il faudra aussi accepter la maladie, la vieillesse, la mort.



Le visage de Diamante se déforme et elle déclare qu’elle doit obéir à la loi des immortels et qu’elle ne peut guider Alef-Thau vers la porte de la Vérité. Elle l’abandonne et s’en va en courant. Puis Bébé, Holibanoum, et enfin Louroulou lui apparaissent, ce dernier tenant l’épée de cristal brisée entre ses mains. Enfin Alef-Thau se réveille de ce cauchemar : il se trouve dans le vaisseau spatial, aux côtés de Diamante. Ils traversent un champ d’astéroïdes peu dense, avec une gigantesque statue de lézard flottant dans le vide. Elle lui explique qu’ils arrivent à Kastus Ignis, sa planète d’origine. Cette sculpture géante a été taillée par les immortels. Ils s’ennuient tellement qu’ils font des roches stellaires des œuvres d’art ! Chacune d’elles leur a demandé des siècles de travail ! Il va maintenant voir le fruit de milliers d’années. Toujours dans le vide de l’espace, Alef-Thau voit une femme géante assise sur un siège, il s’exclame que c’est Diamante. Cette dernière explique que ce n’est pas elle, mais le modèle essentiel. Tous les immortels, elle comprise, sont issus des mêmes gênes ; ils sont pareils à elle. Enfin la planète Kastus-Ignis devient visible à travers le hublot. Le jeune homme constate qu’il n’y a rien, que c’est une boule lisse. La jeune femme explique qu’il voit là l’hémisphère austral, que Cité-Nesga est sur l’autre face.


La fin de l’épopée, du voyage du héros, toujours accompagnée par l’héroïne. Alef-Thau a conservé son intégrité physique, possédant tous ses membres corporels, tout en souffrant toujours de la même douleur existentielle. Il sait qu’il n’est qu’une illusion, que la seule personne réelle est Diamante. Après le décès d’Arno (1961-1996) le dessinateur de la série, les lecteurs ont dû se demander s’ils connaîtraient un jour la fin de l’histoire (après un moment de recueillement pour un être humain parti trop vite, à un très jeune âge). En découvrant cet ultime tome, ils constatent que le héros et l’héroïne arrivent à la fin de leur quête dont l’objectif était subtilement annoncé dès le premier tome, que la résolution, ou plutôt l’aboutissement de leur voyage présente une parfaite cohérence avec les tomes précédents. Dans le même temps, accompagné par un nouvel artiste, le scénariste réussit le tour de force de rendre hommage à Arno de très belle manière, dans le récit lui-même, sans solution de continuité avec la trame de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le scénariste ou peut-être l’éditeur ont fait appel à un dessinateur œuvrant dans un registre très proche de celui d’Arno, et ami de celui-ci également : Alain Boussillon, surnommé Al Covial. Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles de la série : l’apparence des personnages, du petit vaisseau spatial, de l’épée de cristal, du corps ectoplasmique, des gnomes.



Le scénariste conserve la même forme de récit : une aventure allant de l’avant, des héros confrontés à des dangers, un but à atteindre, ce qui donne de l’allant à l’histoire, un mouvement les obligeant à aller de l’avant. Le lecteur retrouve Alef-Thau en pleine crise existentielle, et un petit peu différent. Covial rend hommage avec respect à son ami décédé, tout en conservant certaines caractéristiques graphiques qui lui sont propres. Ses traits de contour sont un petit peu plus rugueux, moins lissés. Il épure moins ses cases, évoquant ainsi plus l’esthétique des premiers tomes de la série, que les deux tomes précédents. Le lecteur s’y habitue rapidement, oubliant au bout de quelques pages qu’il ne s’agit plus du même dessinateur. Le nouvel artiste va plus loin que de reprendre les éléments graphiques récurrents de la série (personnages, vêtements et accessoires), il parvient à reproduire le langage corporel des personnages, en particulier celui des trois gnomes Holibanoum, Bébé et Louroulou.


L’artiste se montre également à la hauteur des épreuves et des situations imaginées par le scénariste, toujours aussi inventif. Après la découverte des statues géantes flottant dans l’espace, les deux héros débarquent dans la Cité Nesga, sur la planète Kastus-Ignis. Ils n’y trouvent aucun habitant, en revanche ils sont pris à parti par l’incarnation de la cité elle-même. Celle-ci les informe qu’ils vont être soumis à des épreuves, et que tout échec les condamne à une mort dans d’atroces souffrances. Dans les faits, il revient à Alef-Thau de trouver comment résoudre des énigmes qui semblent impossibles. L’inventivité de Jodorowsky n’est plus à louer, que ce soit dans des associations psychédéliques, ou dans la cruauté. L’artiste sait donner forme à chaque exubérance : il les rend plausibles dans le cadre de ce récit de science-fiction, cohérentes avec l’environnement, acceptables sans besoin d’augmentation de suspension d’incrédulité consentie chez le lecteur. Ce dernier prend plaisir à découvrir la cité futuriste dépourvue d’habitants, l’hologramme flottant de la tête de ladite cité, l’architecture baroque de certains bâtiments, des créatures aux réactions improbables (la créature féline qui grandit jusqu’à être géante), un usage vif et percutant de la feuille de l’arbre de la Vérité au bout de la longue tresse d’Alef-Thau, une armée de bonhommes de neige pas commodes, une course de fuite digne d’Indiana Jones dans le temple maudit, un déplacement sur un tapis volant sous une nuée de flèches, un puit de lave en ébullition, et bien sûr le changement de registre graphique inattendu pour la dernière scène.



Les auteurs reprennent donc les éléments récurrents de la série. Le lecteur sourit de bon cœur quand le héros réfléchit et déduit des épreuves qu’il doit exister un quatrième chemin pour s’échapper d’une impasse. Son analyse l’amène à se dire que les gnomes ont été confrontés sur un sentier au feu, sur l’autre à l’eau et sur le troisième la terre. En effet les quatre éléments de la cosmologie de Platon ont régulièrement été à l’origine d’épreuves dans les tomes précédents. Par ailleurs, le scénariste reprend le principe de l’immortalité de Diamante qui veut toute personne qui l’assaille voit son attaque se retourner contre elle, et que l’héroïne s’en sort indemne. Très conscient de cette propriété, Alef-Thau commence par l’utiliser comme bouclier humain contre la nuée de flèches, puis il n’hésite pas à la lancer dans le puit de lave, une démarche bien morbide. Pour finir, c’est Diamante elle-même qui tire parti des conséquences d’un acte suicidaire de sa part. Le lecteur y voit bien là l’expression de toute la philosophie sous-jacente du scénariste : pour pouvoir progresser sur le chemin de la vie, dans l’éveil, il faut savoir mettre en jeu son intégrité physique, se mettre en danger physique, jouer sa vie même.


Ce dernier tome apporte encore plus que les précédents. Il peut se lire comme une aventure au premier degré, la quête pour devenir réel, et une résolution logique, plus qu’une simple pirouette élégante. Il peut également se lire comme la dernière étape de la quête d’Alef-Thau dans son devenir d’être humain, une pulsion irrépressible d’aller vers la vérité. Le lecteur remarque alors que les épreuves auxquelles la Cité-Nesga le soumet sont d’abord d’ordre intellectuel, avant de nécessiter des capacités physiques. Tout commence d’ailleurs par un Kōan : Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ? Il y a également la question de savoir si un verre sur un présentoir est à moitié plein ou à moitié vide. En considérant ces aventures sur un plan spirituel, les gnomes deviennent alors des incarnations des états d’esprit d’Alef-Thau, caractérisés par leur comportement, mus par une émotion principale. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur le statut très déconcertant des deux principaux personnages. Alef-Thau ressent qu’il n’est qu’une illusion dans son environnement : il souhaite atteindre le monde réel, et pour cela il affronte des épreuves qu’il ne peut résoudre qu’en reconsidérant le sens du langage et en pensant autrement pour dépasser une façon de pensée trop littérale. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la nature de Diamante, et sur son rôle. Son immortalité semble indiquer qu’il est possible de la considérer comme l’incarnation d’une idée, d’un concept immatériel et de ce fait immortel. Il fait alors sens que le héros la mette en danger, ou plutôt la mette à l’épreuve des risques qu’il prend pour elle. D’un autre point de vue, les possibilités d’action de Diamante en deviennent limitées par sa nature d’idée, de principe, de valeur : elle ne peut exister qu’à travers les actions d’un être humain qui la met en pratique, qui poursuit cet idéal.


Le lecteur aborde ce dernier tome avec tristesse, conscient de la disparition de son artiste, décédé à un jeune âge. Il sait gré au scénariste et à l’éditeur d’avoir mené à son terme la série, et au nouveau dessinateur d’avoir accepté de prendre le relais de son ami. Il se rend compte que la narration visuelle reprend les caractéristiques de celle d’Arno, respectueusement, avec la même capacité pour donner à voir ces aventures. Les auteurs savent mener à son terme cette quête de recherche de la vérité, d’atteinte de la réalité, avec une révélation élégante et pleine de sens à la fin, et des épreuves distrayantes et pénétrantes. Un peu plus près de la réalité.



mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !