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mercredi 13 mai 2026

Le monde d'Alef-Thau

Le destin des ombres est de se transformer en lumière !


Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures d’Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.


Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.



Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.


Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.



Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.


La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.



En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu (Ignégalo), la terre (
Terrakan), l’air (Aéronto) et l’eau (Aquason), explicitement nommés.


Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.


Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.



mercredi 29 octobre 2025

Le cœur couronné T03 Le fou de la Sorbonne

Puisqu’il s’agit de hâter l’avènement de la civilisation magique en liquidant les concepts rationnels de l’ancienne société…


Ce tome est le second d’une trilogie portant le titre de : Le cœur couronné. Il fait suite à La folle du Sacré-Cœur (1992) et à Le piège de l’irrationnel (1993) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre l’histoire. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Scarlet Smulkowski. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Deux copines, Chantal et Patsy, se hâtent vers la Sorbonne pour participer au recueil de souvenirs sur Alain Mangel, captés par un reporter télé. En marchant trop vite, Patsy perd une de ses baskets. Elle s’arrête pour se rechausser, Chantal s’allume une cigarette, et elle se rend compte que son chien Emmanuel Kant fait sa crotte sur le trottoir. Elle explique à sa copine qu’elle n’a pas pu le purger à cause de ses hémorroïdes. Rechaussée, Patsy part en avant pour aller leur en révéler de belles sur Mangel, ils vont en frémir devant leur télé. Elle arrive et essaye de se frayer un chemin parmi les curieux, pendant que le journaliste résume que voilà déjà deux mois que le professeur Mangel, distingué professeur et membre éminent de cette université, est tombé aux mains des narco-trafiquants colombiens. Il continue : La France entière s’angoisse au sujet de ce rapt incroyable, on craint le pire ! Il explique que l’émission va maintenant passer à un portrait de ce malheureux spécialiste de Heidegger, en interviewant ses proches, quelques-uns de ses élèves, un collègue, et pour commencer madame Myra Atasembé, son ex-épouse. Celle-ci commence : Il n’y a strictement rien à dire sur Alain Mangel, les philosophes n’ont rien d’êtres humains, ce sont des géants mentaux et des nains émotionnels. Elle continue : Elle a vécu vingt-cinq ans avec lui sans jamais trouver la moindre trace d’humanité, à part une pyramide d’idées coiffant un corps exsangue infoutu de la féconder.



Myra Atasembé poursuit sa diatribe : Les meubles d’Alain Mangel, qu’elle a récupérés lors du divorce, en disent peut-être plus long sur son compte, ils sont chez elle avec ses livres et ses toiles préférés. Pour la modique somme de vingt francs, les spectateurs sont conviés à venir les visiter. Le journaliste l’interrompt et donne la parole à Patsy qui ne sait qu’émettre des petits cris aigus. Dans une grande clairière située au beau milieu de la jungle colombienne, Alain Mangel, allongé sur un drap de plage, est en train de faire l’amour avec Elizabeth enceinte de lui, pendant l’avatar de ses pulsions refoulées s’expose nu au soleil, en s’extasiant sur le lieu : quel Paradis. Il estime que c’est la première fois qu’il n’existe aucune différence entre lui et Mangel, ce dernier en l’acceptant enfin consent à jouir de l’existence. Le philosophe parle à haute voix : toute sa vie, il a cru que Proust avait raison lorsqu’il affirmait que l’amour met à nu. Le désespoir de l’incommunicabilité, à présent il se trouve grotesque. Tout est mystère, rien n’est absence. L’ectoplasme continue : il faut se garder de confondre cœur et sexe. La seule chose vraie qui vaille d’être aimée est la liberté.


Mais que peut-il encore bien arriver à ce pauvre professeur universitaire de philosophie ? Ah oui ! Sa compagne doit accoucher du prochain messie, si son père arrive à survivre au fait d’avoir été enlevé par des narco-trafiquants. Les auteurs poursuivent dans la droite lignée des aventures rocambolesques précédentes, baignant dans l’exagération, flirtant avec l’absurde. Le lecteur retrouve donc la dimension aventures d’action avec dès la quatrième planche une attaque de chasseurs bombardiers de l’AIAS (Armée Internationale Anti-Stupéfiants) pour accomplir à tout prix une mission sacrée : anéantir le nid de narco-trafiquants malfaisants en Colombie. S’en suit une fuite en Jeep, avec Elizabeth et Alain nus à l’arrière, conduits par eux trafiquants en treillis militaire. Également au programme : une marche dans la jungle en suivant un tatou, l’ascension d’un pic rocheux sur d’étroites marches taillées à même la roche, un guépard (semi) apprivoisé, un déplacement de liane en liane, une grande réception (mais pas un banquet) pour honorer le retour à Paris, avec même un entartage. Entremêlé à ces péripéties, le lecteur retrouve également la dimension religieuse : l’aboutissement de la gestation d’un (potentiel) nouveau messie, l’avènement de Jesusa, le christ androgyne, une variation sur la cène, et même deux authentiques résurrections, chacune d’un genre différent.



Dans la postface de l’édition intégrale, Philippe Peter explicite le contexte de la réalisation de ce dernier tome de la trilogie. Il attire l’attention sur le fait qu’il s’est écoulé cinq ans entre le tome deux et le trois, et que pour se motiver, l’artiste a puisé son inspiration dans sa découverte des mangas, accessibles à l’époque. Il développe son propos en expliquant que Mœbius a retenu l’efficacité des cases, tout en transposant cette approche dans un format d’album européen. Il relève en particulier la différence de taille flagrante entre les cases de ce tome, et celles des tomes précédents. En effet, le lecteur dénombre environ une douzaine de cases par page. Il fait également l’expérience de phylactères plus nombreux, et plus bavards, non pas dans le sens où ils sont plus copieux, mais où ils sont en grande quantité, s’approchant plus d’échanges de banalités que d’exposés philosophiques ou de déclarations construites. Cela donne un goût plus commun aux personnages, leur comportement ordinaire les rapprochant du lecteur, voire ce dernier les considérant avec un soupçon de supériorité. Les dimensions plus petites des cases n’enlèvent rien à la clarté de chaque dessin, à la concision de l’expression visuelle, sans jamais s’apparenter à de l’économie. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut être plus sensible aux moments énormes : des champs de cocaïne en train de brûler sous l’effet de l’explosion d’un missile tiré par un chasseur, des guérilléros s’agenouillant devant le Christ-Marie, un banquet disposé comme une variation de la cène une vieille indienne élevant un lézard sous le soleil pour faire miroiter ses rayons sur les écailles, un serpent s’enroulant autour des épaules d’un homme tétanisé par la peur, un aigle fondant des cieux sur un rat, une veillée mortuaire dans une grotte des entartages, etc.


D’une manière analogue, le lecteur peut également être sensible à la mise en scène, ou au jeu des acteurs, dans des séquences très ordinaires. Un chien en train de faire ses besoins sur le trottoir, un père tenant ses jeunes enfants dans les bras, deux jeunes filles gloussant comme de vraies dindes devant un micro, un vieil homme allongé sur un lit d’hôpital, un cinquantenaire très inquiet à l’idée de ce que l’on veut lui faire boire, un jeune garçon jouant avec une figurine de Spider-Man (et le scénariste ironisant sur sa préférence pour Silver Surfer, ce qui fait référence au comics réalisé par Mœbius avec Stan Lee), un groupe d’enfants jouant dans un parc, etc. Sans s’en rendre compte, le lecteur trouve chaque situation aussi plausible que vraisemblable, quelle que soit sa nature, même hautement improbable. Il ressent inconsciemment l’état d’esprit détendu de la narration, qui ne se prend pas au sérieux, une comédie pétillante, mettant en scène la lutte entre le rationnel et l’émotionnel.



Sans surprise de la part de deux créateurs expérimentés, ils parviennent à mener à bien leur intrigue, à aboutir à un dénouement satisfaisant, à la fois pour l’intrigue, à la fois pour les thématiques. Le lecteur découvre ainsi ce qu’il advient d’Alain Mangel (ou de Zacharie Mangelowsky) et Elizabeth, le terme de la grossesse de cette dernière, le destin peu commun de Rosaura. Il semble que Mouhamad / Joseph disparaisse en cours de route, ayant épuisé son utilité dans le récit. Le lecteur peut regretter que la vieille clocharde du Sacré-Cœur ne soit pas de retour avec son chien Anubis. Il s’amuse à voir que les philosophes ont cédé la place au mysticisme et aux pratiques chamaniques d’une vieille Indienne, même si le scénariste trouve l’occasion de mettre en scène un personnage tournant en dérision Alain Finkielkraut. Il intègre également un zeste de psychanalyse dans les relations entre Rosaura et son père, ou dans celles entre Alain Mangel et son propre fils.


En effet ce dernier tome est placé sous le signe de l‘avènement d’un prophète et peut-être d’un messie. Les auteurs mettent en scène à leur manière la naissance du prophète (toutefois il ne s’agit pas d’une immaculée conception), une résurrection, une variation sur la cène, autant d’éléments issus de la tradition catholique. Cependant, ils donnent la préférence, au travers des personnages principaux, à une expérience mystique, nourrie à la fois par des personnages littéralement illuminés par leur foi inébranlable, à la fois par des breuvages aux propriétés psychotropes, comme la décoction de Cipo (force, composante mâle) et de Mariri (lumière, composante femelle). Ainsi Alain Mangel traverse un processus de révélation qui le transforme sur le plan spirituel, et plus inattendu, sur le plan physique. Ainsi transfiguré, il ridiculise les valeurs de l’individu qu’il était, se livrant à un jeu de massacre dans l’institution de la Sorbonne. Le personnage principal éprouve la sensation de pouvoir ainsi accéder à une nouvelle normalité, dans laquelle l’émotionnel retrouve la place primordiale, passant ainsi à côté d’une évidence incarnée par son fils, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de normalité. Quand l’amour existe, le miracle apparaît.


Une conclusion en bonne et due forme pour une aventure hautement rocambolesque, aussi bien dans ses péripéties que dans son voyage spirituel. En surface, l’artiste change de registre avec des cases plus petites et plus nombreuses par page, tout en étant toujours aussi remarquables de clarté et de qualité narrative. Le scénariste persiste et signe dans ce voyage mêlant trafic de drogue en Colombie et voyage initiatique vers une résurrection. Le lecteur peut en sortir aussi bien amusé par une verve très cohérente, que troublé par cette remise en cause d’une société cartésienne, dans laquelle l’émotion vraie fait défaut. Quand l’amour existe, le miracle apparaît.



mercredi 15 octobre 2025

Le cœur couronné, T02 Le piège de l'irrationnel

Tu es en train de réaliser ton rêve, non ? Te départir de ton identité !


Ce tome est le second d’une trilogie portant le titre de : Le cœur couronné. Il fait suite à La folle du Sacré-Cœur (1992) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre l’histoire. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Scarlet Smulkowski. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. La trilogie se termine avec Le fou de la Sorbonne (1998).


Alain Mangel a loué une villa à Deauville, où il subvient aux besoins de sa jeune compagne Elizabeth qui est enceinte de lui, de Mouhammad qui se fait appeler Saint Joseph, et de Rosanna Galvez, fille d’un baron de la drogue colombien. Il vient d’aller acheter des sandwichs et des boissons et il leur apporte sur la plage. Tout en marchant i s’interroge sur l’amour : ils l’aiment bien sûr, mais qu’entend-on juste par aimer ? Oh… Tous l’aiment, bien sûr ! Certes… Mais qu’entend-on au juste par aimer ? […] Dans ce même vocable convergent tant charité que convoitise, désir égoïste qu’abnégation sans réserve, dans une apothéose du souci de soi-même et du souci d’autrui poussé à son paroxysme. Mais en dépit de ces oppositions dramatiques, l’amour reste don de soi ! Offrande… Aux côtés de ce professeur de philosophie, se tient le spectre incarnant toute la partie refoulée de sa personnalité. Ce spectre répond qu’il n’est offrande qui ne trahisse un besoin tyrannique de manipuler l’autre pour le posséder. Il continue : tout don est prédateur dans son essence, et tous les agissements de l’individu sont avant tout lucratifs. Ce cynisme laisse Alain pantois : oui, l’existence à jamais renouvelée s’impose à lui avec toute la pesanteur d’un contrat irésiliable. Il se force à aimer puisqu’immergé, submergé dans l’horreur d’être, il en vient à penser comme Sartre que Exister, c’est se boire sans soif. Le spectre répond que pour Alain, la souffrance amoureuse n’est qu’une manière sournoise d’être heureux.



Alain et le spectre arrivent auprès des trois jeunes gens. Alain Mangel fait un état des lieux de la situation : il a toujours voulu répudier ce monde, sans jamais y parvenir, et aujourd’hui c’est le monde qui le répudie, jamais plus il ne le laissera lui revenir. Alain continue : il est désormais le complice d’un drogué assassin de deux aides-soignants, de la fille d’un gangster colombien qui se prend pour la concubine du Seigneur, et il a engrossé cette pauvre folle qui s’imagine qu’elle va donner le jour à un prophète. Lequel pourrait se révéler être un mongolien, étant donné ses problèmes génétiques passés. Ce à quoi le spectre répond que le philosophe est en train de réaliser son rêve : se départir de son identité. Le philosophe se concentre sur les jeunes gens et il leur tend les victuailles. Mouhammad prend deux sandwichs. Elizabeth lui fait une longue liste de courses : des ortolans, du fromage, du foie gras et du caviar, un bon kilo, plus deux bouteilles de champagne. Eux vont aller se baigner, puis ils l’attendront à la maison. Elle ajoute enfin : du chocolat, et un grand gâteau plein de crème chantilly.


Ce tome commence immédiatement après la fin du premier, et le personnage principal présente sa version des faits en résumé dans les planches deux et trois. Le lecteur se souvient que tout avait commencé dans un amphithéâtre de la Sorbonne, avec un professeur d’université et une jeune femme qui est amoureuse de lui et qui veut qu’il lui fasse un enfant. Viennent se greffer une fille de narco-trafiquant colombien, et un une jeune arabe avec un pistolet, ainsi que des graves problèmes de digestion. L’histoire se poursuit dans la même veine avec des éléments religieux, des réflexions philosophiques et des événements sortant de l’ordinaire. Elizabeth est censée accoucher d’un nouveau prophète, Rosanna est considérée comme la réincarnation de la vierge Marie et elle se proclame comme le Christ androgyne, et Mouhammad se fait appeler Saint Joseph. Ils évoquent régulièrement la foi et Dieu. Alain Mangel, Zacharie Mangelowsky de son vrai nom, subit un baptême très particulier et très charnel, réalisé par eux trois. Il doit également retourner à la basilique du Sacré-Cœur pour dérober la fiole des saintes huiles, et il tombe en pleine réunion d’une convention œcuménique. Sans oublier la vieille clocharde et son chien, déjà apparus dans le premier tome qui pose une question redoutable : Où est Dieu ? à laquelle le représentant de chaque religion propose une réponse différente et exclusive des autres.



Rien que dans cette dimension religieuse, le lecteur retrouve toute l’outrance du scénariste, qui s’éloigne de manière significative d’un réalisme plausible, pour lui préférer une veine de comédie mêlée d’absurde. Il n’y a qu’à voir le jeu d’acteur dramatique de la clocharde qui se proclame être Dieu devant tous les représentants religieux. Les auteurs font montre d’un solide sens humoristique s’exprimant sous différentes formes comiques. Alors que la carte de crédit du professeur est refusée parce que son compte en banque est vide, Elizabeth le tance vertement, en lui expliquant qu’il suffit de s’en remettre à la providence divine. Cela donne lieu à une scène de choix de chevaux pour parier dans un PMU, à base d’analyse ésotérique des noms des canassons : un moment d’anthologie entre absurde et pseudo-mysticisme. Le dessinateur participe lui aussi à la narration humoristique et iconoclaste. Il s’amuse bien avec les onomatopées de bruitage quand Mangel se retrouve en urgence aux toilettes pour déféquer, sans oublier les feuilles de papier toilette qu’il sème derrière lui parce qu’Elizabeth le sort de force des WC et ne lui laisse pas le temps de remonter son pantalon. Il s’amuse tout autant avec les émotions qui passent sur le visage de Mangel et les mimiques correspondantes. Le jeu d’acteur du spectre devient de plus en plus expressif. Et rien de cela ne prépare le lecteur à la scène finale de quatorze pages qui mêle les protagonistes, avec un gang de narcotrafiquants, les services secrets colombiens, un commando de la DEA (Drug Enforcement Administration), avec un enlèvement en zodiac, un hélicoptère, un sous-marin, un groupe de trois autres hélicoptères et un avion !


Comme dans le premier tome, Mœbius gère la narration visuelle de main de maître. Il rationnalise la représentation des décors, les dessinant très régulièrement, dans plus du trois quarts des cases, et s’en affranchissant quand la scène se focalise sur le dialogue des personnages, tout en mettant en œuvre une direction d’acteurs organique et expressive. Majoritairement, ce deuxième tome reste dans un monde assez réel, et l’artiste emmène ainsi le lecteur dans des lieux ordinaires : à la plage avec les baigneurs et ceux qui bronzent, au supermarché pour faire les courses, dans un troquet pour parier sur les chevaux, sur l’emmarchement de la basilique du Sacré-Cœur, à l’intérieur de cet édifice religieux, dans les rues chaudes de Pigalle. Il s’éloigne un peu de l’ordinaire avec la décoration intérieure de la chambre de Rosanna Galvez, transformée en une sorte de chapelle à sa gloire. Il se déchaîne avec la prise de vue de l’affrontement entre les différentes factions pour déterminer qui parviendra à enlever la fille du narcotrafiquant. Un très grand moment de scène d’action, qui fait repenser aux autres séquences rendues plausibles par la narration visuelle, malgré leur caractère énorme.



Le voyage d’éveil d’Alain Mangel continue. Comme dans le tome précédent, il cite quelques philosophes : Edmund Husserl (1859-1938), Martin Heidegger (1889-1976), Épictète (50-125 ou 130), Carl Gustav Jung (1875-1961). Il se retrouve confronté aux convictions religieuses du trio qu’il a pris en charge, et au doute. Il se trouve pris dans un mouvement de balancier entre les croire sur parole, ou les considérer comme de doux dingues animés par une ferveur religieuse. Il est mis face à des événements improbables, survenant comme s’il y avait un dessein divin, et qu’Elizabeth sait comment accéder à la compréhension de certaines bribes. Il reste également déchiré entre les choix qu’il a fait pour mener sa carrière de professeur de philosophie en université avec la discipline à laquelle il s’est astreint, et la responsabilité qu’il ressent vis-à-vis d’Elizabeth qu’il a mise enceinte. Ses émotions refoulées s’incarnent dans un jeune homme aux oreilles pointues qui lui enjoint de céder à ses pulsions, qu’elles soient de nature sexuelle, ou qu’elles relèvent d’une forme d’instinct de survie égocentré.


Dans le même temps, le spectre incarnant ses pulsions refoulées fait observer à Alain Mangel que ce dernier est en train de réaliser son rêve : se départir de son identité. Dans sa démarche philosophique, le professeur fait enfin l’expérience d’une autre vie, avec d’autres valeurs, d’autres objectifs. Il vit l’expérience de remettre en cause ses principes et ses convictions intimes patiemment construites sur le long terme. Il glisse du rationnel vers l’émotion. Au fil de ce second tome, le personnage principal se retrouve à s’attacher à l’autre, pour annihiler la souffrance d’être lui-même, à essayer de pardonner en secret, de donner de l’amour, pour finir par le recevoir en retour, à remettre en cause la croyance invétérée en la toute-puissance de la causalité, à accepter que tous les fantasmes qu’il a refoulés lui appartiennent encore, que tout jugement de valeur n’est qu’illusion, ainsi que toute opinion sur autrui, etc. Le lecteur ressent que l’auteur lui-même a progressé sur ce même chemin, sûrement de manière plus prosaïque (sans les hélicoptères), se posant ces questions, s’interrogeant sur ces alternatives.


Une quête spirituelle, une profonde remise en question de ses valeurs et de son mode de vie, des interrogations sur le sens de la vie et sa recherche. Et aussi, une aventure hors du commun, un professeur de philosophie se trouvant impliqué, voire responsables de trois jeunes adultes illuminés, entre synchronicité et absurde. Une narration visuelle de haute volée, rendant tout plausible et évident, quel que soit le degré de folie. Un voyage essentiel qui ne se prend pas au sérieux. Comme le résume le personnage principal dans la dernière page : Où ces rebondissements vont-ils le mener ? En quoi va-t-il devoir encore se transformer ? Qu’est que la folie ? Serait-il possible que Dieu existe ?



mercredi 1 octobre 2025

Le Cœur couronné T01 La Folle du Sacré-Cœur

La raison, c’est la perdition !


Ce tome est le premier d’une trilogie portant le titre d’ensemble de : Le cœur couronné. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Florence Breton, Daniel Cacouault, Zoran Janjetov. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Les deux autres tomes sont Le piège de l’irrationnel (1993), Le fou de la Sorbonne (1998).


Sur la place devant la Sorbonne, deux amies discutent. Elles constatent que l’amphithéâtre est bourré, c’est la preuve que Mangel fait un tabac. Elles sortent et remarquent l’allure d’Elizabeth, une autre étudiante, tout de violet vêtu. Chantal, la rousse est outrée par l’esprit moutonnier des autres étudiants qui s’habillent également en violet, comme le professeur lui-même. Elles rentrent à la suite dans le café où les étudiants se sont installés. Devant tous les autres, Chantal soulève son long manteau noir et sa robe rouge laissant voir à tout le monde sa culotte violette, ses bas violets et ses porte-jarretelles. Elizabeth lui dit qu’elle est complètement idiote. Chantal se retourne et découvre son soutien-gorge, également violet. Les garçons trouvent le spectacle à leur goût. Son amie fait sortir Chantal en la tirant par le bras. Les jeunes hommes exigent de voir les sous-vêtements d’une autre jeune fille, également violets, puis ceux de d’Elizabeth, également violets.



Le soir, Alain Mangel fête son anniversaire dans son vaste appartement, en présence de son épouse Myra, et de plusieurs amis, et quelques étudiants. Sa femme apporte le gâteau, et il propose qu’ils soufflent tous les bougies en même temps. Elizabeth lui fait une bise sur la joue en le félicitant, car elle estime que c’est le début d’une nouvelle vie pour lui, elle l’a lu dans les tarots, une nouvelle vie libre et pleine de merveilles. Myra prend la parole : avant de découper ce gâteau, elle a une grosse surprise à faire à son époux. Il prend le paquet, et déchire le papier cadeau : il constate qu’il tient dans ses mains, les papiers du divorce. Myra reprend la parole : Bon ! Ce n’est pas si catastrophique ! Alain peut être satisfait… Il lui suffit de signer ces papiers pour se libérer d’elle. Il n’a jamais quitté une femme de son propre chef ! Il se contente de faire en sorte qu’on le quitte ! Elle est sa troisième épouse. Et la troisième à le quitter ! Selon les propres théories du non-agir du professeur, il s’interdit de balancer le moindre citron à la poubelle, même lorsqu’il en a exprimé tout le jus… Il tend la main et ouvre les doigts et le fruit sec obéit aux lois de la pesanteur. Exigeant le silence, elle poursuit : ils sont une grande famille… D’accord ! Le père touche à la perfection… D’accord ! Mais la mère, elle, n’a jamais eu sa place ! Myra n’a jamais été la femme du professeur Mangel durant ce quart de siècle, mais seulement sa fille… Une parmi tout le troupeau de ses brebis violettes !


En entamant cette trilogie, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. À l’évidence, cette bande dessinée sera différente de la collaboration la plus célèbre de ces deux créateurs : L’Incal, et toutes les séries dérivées. Il présume qu’il ne doit pas s’attendre à une bande dessinée religieuse, plutôt spirituelle, voire franchement mystique et ésotérique. En effet, le début le désarçonne : un contexte contemporain à la création de la bande dessinée dans les années 1990, une action qui se passe dans un Paris très concret, localisé et réaliste. Une crise de la quarantaine (ou de la cinquantaine), avec un psychodrame digne d’un roman, ou plutôt d’une pièce de boulevard puisque l’épouse a décidé d’humilier son mari devant tous les invités à l’occasion de son anniversaire. Elle va même plus loin avec un discours accusateur pour une vengeance mesquine. Pour couronner le tout, elle annonce à tout le monde qu’elle a collectionné les amants, et elle se dirige dans la chambre maritale avec Daouda, son amant du moment, pour des ébats particulièrement sonores. Une étudiante commente après coup : Il paraît que sa femme se serait enfermée dans sa chambre pour se faire sauter par un noir, et qu’elle aurait chanté comme une vraie baleine à bosse en prenant son pied. Les auteurs ont choisi de faire raconter ce passage a posteriori, sans rien montrer. Pour ces deux premières scènes, le dessin de Mœbius est élégant, léger, avec quelques expressions de visages un peu exagérées, entre mannequin de mode pour certaines jeunes femmes, et actrices de boulevard pour d’autres.



Loin de la science-fiction de Mœbius, le lecteur plonge dans une comédie dramatique, un psychodrame, avec quelques moments outrés comme les ébats dans la chambre à coucher en pleine fête d’anniversaire, ou encore la séquence de préliminaires dans un confessionnal, le rapport sexuel dans un champ au pied d’un pylône électrique de nuit, sous la pluie. La première planche se compose d’un dessin en pleine page mettant en valeur la façade de la Sorbonne vue depuis la place, avec un peu de recul par rapport à la place Victor Cousin, avec une mise en couleurs de type naturaliste, les tons gris étant un peu appuyé pour les plots en béton et les dalles de trottoir au premier plan. Pour la fête d’anniversaire, le coloriste insiste sur les tons mordorés pour la chaleur humaine, remplissant ainsi les fonds de cases lorsque le dessinateur les laisse vide et se focalise sur les personnages. Par la suite, le lecteur peut remarquer que les différents coloristes jouent avec de discrètes exagérations passagères pour renforcer une ambiance ou pour une touche expressionniste de nature émotionnelle. Par exemple : la couleur bois qui domine la séquence dans l’amphithéâtre, une nuance de mauve qui s’insinue dans chaque forme lorsque le professeur revient chez lui après que son ex-femme ait vidé la maison de ses meubles, les murs du salon qui deviennent entièrement jaunes alors que l’incarnation de l’inconscient de Mangel se déchaîne sur Elizabeth, le violet qui s’impose dans l’enceinte du Sacré-Cœur, le bleu électrique transpercé de raies rouges dans la chambre d’hôtel, le vert qui habite Mangel et son côté animal lors du rapport sexuel sous la pluie, etc. Par moment, le lecteur peut ressentir des rémanences de l’influence psychédélique des années 1960 (ainsi que des limitations techniques de l’époque), sans verser dans les excès expérimentaux qui y sont associés.


Sans surprise, la narration visuelle est d’une clarté exemplaire, intéressante, rendant chaque scène plausible, apportant une réelle vitalité dans chaque personnage. Les cases impressionnent par leur évidence et leur lisibilité, quel que soit le niveau de densité d’informations visuelles. L’artiste rend avec un naturel extraordinaire aussi bien deux jeunes femmes se promenant dans la rue, au milieu des passants se dirigeant chacun vers leur destination ordinaire, les expressions moqueuses des étudiants dans l’amphithéâtre raillant le professeur cocu, le désarroi total de Mangel découvrant que son ex-épouse a totalement vidé sa maison, le même professeur assis seul à même le sol, en tailleur pour méditer, un petit chien hargneux s’en prenant au bas de pantalon de Mangel, un prêtre assoupi sur une chaise dans la basilique, la banalité d’une femme dont l’attention est attirée par le physique d’un jeune homme en sortant d’une bouche de métro, etc. Et puis… Le scénario comporte également son lot de moments d’action : la tête de cerf avec ses cornes de cocu en train de brûler sur le bureau de l’amphithéâtre, un monsieur se déplaçant avec un pistolet muni d’un silencieux, avec à chaque fois une prise de vue expressive et parlante, avec l’art et la manière de mettre en avant le bon élément en toute élégance, par exemple le silencieux qui déborde du bord de la case. Et puis…



Le scénariste met en scène un homme d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années, un professeur de philosophie qui se heurte à des expériences de vie qui mettent à bas sa vision de la réalité, ses principes moraux. Mœbius s’en donne alors à cœur joie avec la vitalité sexuelle, et avec un individu incarnant le côté animal du professeur, toutes ses pulsions refoulées. Impossible de ne pas penser à un avatar déformé de l’auteur lui-même. En l’occurrence, le vrai nom du personnage central est Zacharie Mangelowsky, d’origine, juive, circoncis, religion évoquée dans un texte, par une visite à un rabbin, par la circoncision, avec la présence d’une ménorah, qu’il est possible de rattacher aux origines de Jodorowsky. Dans le même temps, ce dernier fait bien les choses : son personnage cite trois philosophes à savoir Ernst Jünger (1895-1998), Emmanuel Levinas (1905-1995), Martin Heidegger (1889-1976). En conséquence de quoi, le lecteur n’est guère surpris lorsque la comédie dramatique effectue un tournant vers la psychanalyse avec l’avatar des pulsions refoulées de Mangel, vers le mysticisme avec des visons prophétiques pour Elizabeth, et vers l’ésotérisme avec l’évocation de l’histoire d’Elizabeth et Zacharie, tirée de l’Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (1, 5-25). Le récit brasse alors des thèmes très divers, parmi lesquels le lecteur peut en reconnaître certains récurrents dans l’œuvre du scénariste : la conception d’un enfant au destin extraordinaire (la procréation, la gestation, la grossesse), l’acte psychanalytique de tuer le père, la relation au religieux, la femme comme incarnation de la tentation, l’imposture et la tartufferie. Étrangement, Jodorowsky ne soumet pas son personnage à des épreuves physiques atroces le faisant souffrir au plus intime de sa chair. En lieu de cela, le pauvre Alain Mangel perd à deux reprises le contrôle de ses sphincters, une forme de déchéance physique des plus humiliantes, rendue encore plus indigne par la forte odeur.


Le lecteur n’attendait pas forcément le duo Mœbius & Jodorowsky dans une comédie dramatique, fut-elle teintée d’ésotérisme. Il plonge dans un récit très naturaliste et contemporain des années 1990, avec tromperie et coucheries. La narration visuelle se place dans un registre descriptif sans esbrouffe, d’une lisibilité parfaite, totalement convaincante. En cours de route, le personnage principal doit se confronter à ce que la discipline et la méditation lui ont permis de refouler au plus profond de lui-même, à un mélange de révélation spirituelle, de pulsion animale sexuelle, et de destin menant à l’arrivée d’un nouveau messie. Vers une transfiguration.



mercredi 17 septembre 2025

Alef-Thau T08 Le triomphe du rêveur

Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T07: La Porte de la vérité (1994), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau (2008 & 2009), dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Covial pour les dessins et les couleurs, prenant la suite d’Arno (Arnaud Dombre) décédé en 1996 à l’âge de trente-cinq ans. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part sur la planète Mu-Dhara, Alef-Thau gît à même le sol, allongé sur le ventre dans l’herbe, la main droite dans l’eau du ruisseau, les ruines des murs d’enceinte à quelques mètres de là. Il redresse la tête, des larmes coulent sur son visage, puis il s’assoit. Il se lamente qu’il n’est qu’une illusion. À quoi bon lutter si même l’espoir est vain. Il n’est qu’une illusion comme ce reflet dans l’eau. Deux rapaces, l’un au plumage blanc, l’autre au plumage noir, l’observent perchés sur la même branche. Soudain son nom retentit dans cette clairière, et Diamante apparaît, elle s’agenouille pour le serrer dans ses bras et le réconforter. Elle l’assure qu’elle connaît son tourment. Elle lui conseille de se contenter de ce bonheur qu’il a conquis de ses mains, d’être fier de sa force et de sa volonté. Il se relève, toujours aussi tourmenté, et il lui déclare qu’il veut être réel. Il pointe du doigt le rapace noir : celui-ci se laisse descendre et il passe au travers du corps du jeune homme comme si ce dernier n’avait pas de substance. Puis il se perche sur la tête de la jeune femme et déclare que la vérité est fond des rêves, il intime à Diamante de parler. Celle-ci explique qu’il existe une possibilité : sur la planète des immortels, se trouve la porte de la vérité, cette porte conduit à l’univers réel. Mais il faudra aussi accepter la maladie, la vieillesse, la mort.



Le visage de Diamante se déforme et elle déclare qu’elle doit obéir à la loi des immortels et qu’elle ne peut guider Alef-Thau vers la porte de la Vérité. Elle l’abandonne et s’en va en courant. Puis Bébé, Holibanoum, et enfin Louroulou lui apparaissent, ce dernier tenant l’épée de cristal brisée entre ses mains. Enfin Alef-Thau se réveille de ce cauchemar : il se trouve dans le vaisseau spatial, aux côtés de Diamante. Ils traversent un champ d’astéroïdes peu dense, avec une gigantesque statue de lézard flottant dans le vide. Elle lui explique qu’ils arrivent à Kastus Ignis, sa planète d’origine. Cette sculpture géante a été taillée par les immortels. Ils s’ennuient tellement qu’ils font des roches stellaires des œuvres d’art ! Chacune d’elles leur a demandé des siècles de travail ! Il va maintenant voir le fruit de milliers d’années. Toujours dans le vide de l’espace, Alef-Thau voit une femme géante assise sur un siège, il s’exclame que c’est Diamante. Cette dernière explique que ce n’est pas elle, mais le modèle essentiel. Tous les immortels, elle comprise, sont issus des mêmes gênes ; ils sont pareils à elle. Enfin la planète Kastus-Ignis devient visible à travers le hublot. Le jeune homme constate qu’il n’y a rien, que c’est une boule lisse. La jeune femme explique qu’il voit là l’hémisphère austral, que Cité-Nesga est sur l’autre face.


La fin de l’épopée, du voyage du héros, toujours accompagnée par l’héroïne. Alef-Thau a conservé son intégrité physique, possédant tous ses membres corporels, tout en souffrant toujours de la même douleur existentielle. Il sait qu’il n’est qu’une illusion, que la seule personne réelle est Diamante. Après le décès d’Arno (1961-1996) le dessinateur de la série, les lecteurs ont dû se demander s’ils connaîtraient un jour la fin de l’histoire (après un moment de recueillement pour un être humain parti trop vite, à un très jeune âge). En découvrant cet ultime tome, ils constatent que le héros et l’héroïne arrivent à la fin de leur quête dont l’objectif était subtilement annoncé dès le premier tome, que la résolution, ou plutôt l’aboutissement de leur voyage présente une parfaite cohérence avec les tomes précédents. Dans le même temps, accompagné par un nouvel artiste, le scénariste réussit le tour de force de rendre hommage à Arno de très belle manière, dans le récit lui-même, sans solution de continuité avec la trame de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le scénariste ou peut-être l’éditeur ont fait appel à un dessinateur œuvrant dans un registre très proche de celui d’Arno, et ami de celui-ci également : Alain Boussillon, surnommé Al Covial. Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles de la série : l’apparence des personnages, du petit vaisseau spatial, de l’épée de cristal, du corps ectoplasmique, des gnomes.



Le scénariste conserve la même forme de récit : une aventure allant de l’avant, des héros confrontés à des dangers, un but à atteindre, ce qui donne de l’allant à l’histoire, un mouvement les obligeant à aller de l’avant. Le lecteur retrouve Alef-Thau en pleine crise existentielle, et un petit peu différent. Covial rend hommage avec respect à son ami décédé, tout en conservant certaines caractéristiques graphiques qui lui sont propres. Ses traits de contour sont un petit peu plus rugueux, moins lissés. Il épure moins ses cases, évoquant ainsi plus l’esthétique des premiers tomes de la série, que les deux tomes précédents. Le lecteur s’y habitue rapidement, oubliant au bout de quelques pages qu’il ne s’agit plus du même dessinateur. Le nouvel artiste va plus loin que de reprendre les éléments graphiques récurrents de la série (personnages, vêtements et accessoires), il parvient à reproduire le langage corporel des personnages, en particulier celui des trois gnomes Holibanoum, Bébé et Louroulou.


L’artiste se montre également à la hauteur des épreuves et des situations imaginées par le scénariste, toujours aussi inventif. Après la découverte des statues géantes flottant dans l’espace, les deux héros débarquent dans la Cité Nesga, sur la planète Kastus-Ignis. Ils n’y trouvent aucun habitant, en revanche ils sont pris à parti par l’incarnation de la cité elle-même. Celle-ci les informe qu’ils vont être soumis à des épreuves, et que tout échec les condamne à une mort dans d’atroces souffrances. Dans les faits, il revient à Alef-Thau de trouver comment résoudre des énigmes qui semblent impossibles. L’inventivité de Jodorowsky n’est plus à louer, que ce soit dans des associations psychédéliques, ou dans la cruauté. L’artiste sait donner forme à chaque exubérance : il les rend plausibles dans le cadre de ce récit de science-fiction, cohérentes avec l’environnement, acceptables sans besoin d’augmentation de suspension d’incrédulité consentie chez le lecteur. Ce dernier prend plaisir à découvrir la cité futuriste dépourvue d’habitants, l’hologramme flottant de la tête de ladite cité, l’architecture baroque de certains bâtiments, des créatures aux réactions improbables (la créature féline qui grandit jusqu’à être géante), un usage vif et percutant de la feuille de l’arbre de la Vérité au bout de la longue tresse d’Alef-Thau, une armée de bonhommes de neige pas commodes, une course de fuite digne d’Indiana Jones dans le temple maudit, un déplacement sur un tapis volant sous une nuée de flèches, un puit de lave en ébullition, et bien sûr le changement de registre graphique inattendu pour la dernière scène.



Les auteurs reprennent donc les éléments récurrents de la série. Le lecteur sourit de bon cœur quand le héros réfléchit et déduit des épreuves qu’il doit exister un quatrième chemin pour s’échapper d’une impasse. Son analyse l’amène à se dire que les gnomes ont été confrontés sur un sentier au feu, sur l’autre à l’eau et sur le troisième la terre. En effet les quatre éléments de la cosmologie de Platon ont régulièrement été à l’origine d’épreuves dans les tomes précédents. Par ailleurs, le scénariste reprend le principe de l’immortalité de Diamante qui veut toute personne qui l’assaille voit son attaque se retourner contre elle, et que l’héroïne s’en sort indemne. Très conscient de cette propriété, Alef-Thau commence par l’utiliser comme bouclier humain contre la nuée de flèches, puis il n’hésite pas à la lancer dans le puit de lave, une démarche bien morbide. Pour finir, c’est Diamante elle-même qui tire parti des conséquences d’un acte suicidaire de sa part. Le lecteur y voit bien là l’expression de toute la philosophie sous-jacente du scénariste : pour pouvoir progresser sur le chemin de la vie, dans l’éveil, il faut savoir mettre en jeu son intégrité physique, se mettre en danger physique, jouer sa vie même.


Ce dernier tome apporte encore plus que les précédents. Il peut se lire comme une aventure au premier degré, la quête pour devenir réel, et une résolution logique, plus qu’une simple pirouette élégante. Il peut également se lire comme la dernière étape de la quête d’Alef-Thau dans son devenir d’être humain, une pulsion irrépressible d’aller vers la vérité. Le lecteur remarque alors que les épreuves auxquelles la Cité-Nesga le soumet sont d’abord d’ordre intellectuel, avant de nécessiter des capacités physiques. Tout commence d’ailleurs par un Kōan : Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ? Il y a également la question de savoir si un verre sur un présentoir est à moitié plein ou à moitié vide. En considérant ces aventures sur un plan spirituel, les gnomes deviennent alors des incarnations des états d’esprit d’Alef-Thau, caractérisés par leur comportement, mus par une émotion principale. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur le statut très déconcertant des deux principaux personnages. Alef-Thau ressent qu’il n’est qu’une illusion dans son environnement : il souhaite atteindre le monde réel, et pour cela il affronte des épreuves qu’il ne peut résoudre qu’en reconsidérant le sens du langage et en pensant autrement pour dépasser une façon de pensée trop littérale. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la nature de Diamante, et sur son rôle. Son immortalité semble indiquer qu’il est possible de la considérer comme l’incarnation d’une idée, d’un concept immatériel et de ce fait immortel. Il fait alors sens que le héros la mette en danger, ou plutôt la mette à l’épreuve des risques qu’il prend pour elle. D’un autre point de vue, les possibilités d’action de Diamante en deviennent limitées par sa nature d’idée, de principe, de valeur : elle ne peut exister qu’à travers les actions d’un être humain qui la met en pratique, qui poursuit cet idéal.


Le lecteur aborde ce dernier tome avec tristesse, conscient de la disparition de son artiste, décédé à un jeune âge. Il sait gré au scénariste et à l’éditeur d’avoir mené à son terme la série, et au nouveau dessinateur d’avoir accepté de prendre le relais de son ami. Il se rend compte que la narration visuelle reprend les caractéristiques de celle d’Arno, respectueusement, avec la même capacité pour donner à voir ces aventures. Les auteurs savent mener à son terme cette quête de recherche de la vérité, d’atteinte de la réalité, avec une révélation élégante et pleine de sens à la fin, et des épreuves distrayantes et pénétrantes. Un peu plus près de la réalité.



lundi 15 septembre 2025

Electric Miles T01 Wilbur

Écris.


Ce tome constitue la première partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario et par Brüno (Bruno Thielleux) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Laurence Croix. Il comporte quatre-vingt-une pages de bande dessinée. Il se termine par dix-sept couvertures du magazine Outstanding, toutes dessinées par Brüno.


Le dernier numéro de Outstanding Magazine se trouve sur les présentoirs. Il contient une histoire de Lester Kent : Perdu en Proboscidie. Il s’agit du numéro de décembre 1948, et il coûte vingt cents, il est précisé qu’il s’agit d’une publication John Rockwell. Dans le magasin, Wilbur H. Arbogast en tient un exemplaire en main, et il en examine la couverture. Un autre client entre et s’adresse à lui. Morris Millman a reconnu l’écrivain et il se présente à lui. Il lui explique qu’ils se sont déjà rencontrés à San Diego, à l’occasion de la convention de l’American Science-Fiction Guild en 38. Il l’avait questionné sur deux de ses nouvelles : La septième dimension, et La machine à écrire dans le ciel. Millman se rappelle que Arbogast était très demandé, lui et toute la bande d’Oustanding Magazine. L’écrivain lui a offert un café et il s’est montré très patient. Le jeune Morris rêvait de devenir écrivain, et l’auteur confirmé lui a conseillé de coller son derrière dans un fauteuil, et d’écrire tout ce qui lui venait en tête, sans se soucier du résultat. Arbogast s’en souvient, c’est ce qu’il disait à tous les fans ; il lui demande s’il a réussi à écrire. Son interlocuteur répond que non, il n’avait pas le talent d’Arbogast, il est devenu agent littéraire. L’auteur le félicite, repose la revue, et sort du magasin.



Morris Millman sort à son tour, entre dans sa voiture, et roule à la hauteur de Arbogast lui indiquant qu’il va du côté de Pasadena, et lui demandant s’il peut le déposer quelque part. L’autre accepte. Tout en conduisant, Millman fait constater l’intensité de la pluie, un vrai déluge. Cela lui rappelle le début de la nouvelle La fanfare de l’enfer : Le ciel s’ouvrit, et Dieu déversa ses larmes sur la population de Milwaukee. La nuit s’éclaira soudain, et quelques secondes plus tard, un grondement se fit entendre. Mais ce n’était pas le tonnerre. Non, c’était un roulement de tambour, et il annonçait une menace encore plus terrible que la colère divine… Une fanfare approchait de la ville. Arbogast le félicite pour sa bonne mémoire. La conversation s’éteint, et l’agent littéraire la relance en demandant s’il peut poser une question. Arbogast a deviné de laquelle il s’agit et il explique qu’il n’a pas d’agent, que personne ne le représente, qu’il n’a pas été publié depuis janvier 1942. Il continue : il n’y a rien à lire. Devant l’étonnement de son chauffeur, il répond qu’il est sûr que Millman fera une belle carrière, que ce n’est pas la peine que l’agent perde son temps avec lui l’écrivain, et qu’il peut le déposer au prochain arrêt de bus. Millman lui demande encore de quoi il vit. L’auteur répond qu’il touche une pension, invalide de guerre. Il ajoute qu’il est mort, et il demande si son interlocuteur souhaite qu’il lui raconte sa mort.


Ces deux créateurs ont déjà collaboré ensemble précédemment, en particulier pour les trois tomes de la série Tyler Cross (2013-2018) : le lecteur a toute confiance de découvrir un récit sophistiqué tant sur le plan de l’intrigue, que sur celui de la narration graphique. La couverture s’avère énigmatique à souhait avec cette pluie tombante, cette silhouette de chien qui domine un individu isolé. Le texte de la quatrième de couverture évoque les écrits d’Arbogast sur la nature de la vie et de l’esprit humain, et la possibilité qu’il ait réalisé une découverte révolutionnaire dans ce domaine. La page d’ouverture correspond à la couverture d’un magazine bon marché (qualifié de Pulps), spécialisé dans les récits d’horreur et de science-fiction. Le lecteur se souvient de ces publications imprimées sur du mauvais papier, très populaires aux États-Unis, ayant permis à de nombreux écrivains d’être publiés. Un auteur maudit, ostracisé, ayant écrit des récits de fiction révélant un autre monde : le lecteur peut penser à un mélange de Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), Robert Ervin Howard (1906-1936), Philip Kindred Dick (1928-1982). Les fac-similés de couverture mentionnent d’autres auteurs : Lester Kent, Yvan Artemiev, Ray B. Funine. Cela peut évoquer Isaac Asimov (1920-1992) et Ray Bradbury (1920-2012) qui furent eux aussi publiés dans les Pulps Magazines.



D’entrée de jeu, le lecteur se trouve hypnotisé par la narration visuelle. L’artiste réalise des dessins instantanément assimilés par le lecteur : d’une clarté exemplaire, apparaissant d’une grande simplicité et d’une évidence totale. Qu’il dispose de références de couvertures de magazines Pulp ou non, le lecteur se rend compte que les reproductions réalisées par Brüno s’imposent dans son esprit comme authentiques, et même plus que le souvenir qu’il a pu en garder. Les dessins présentent un mélange de ligne claire et d’expressionnisme : des formes savamment épurées conservant l’essentiel, et en même temps des ombres envahissantes, des effets de cadrage, des jeux sur des couleurs vives, des cases parfois construites vers l’abstraction. Par exemple : un gros plan sur les verres des lunettes d’Arbogast en page cinquante-six (motif qui revient régulièrement), ou encore des croix rouges sur fond noir. Le jeu sur les verres des lunettes présente souvent des surfaces opaques : il n’est pas possible de voir les yeux du personnage (alors que ceux-ci sont censés être le miroir de l’âme), à tel point que le lecteur finit par se demander si reflets jaunes et oranges ne contiendraient pas des lettres, un message secret. L’artiste joue également avec les gros plans sur les visages au centre d’une case de la largeur de la page, ou un peu décalés à gauche ou à droite. Insensiblement, cela produit un effet de rapprochement quand il dessine la gueule de Wilbur (le chien) avec le même cadrage, induisant qu’il s’agit également d’un être doué de conscience.


De temps à autre, le lecteur se retrouve tenté de se dire que les dessins ne font que montrer ce qui va de soi, ce qui est déjà majoritairement contenu dans les dialogues. Toutefois, il ressent rapidement que la narration visuelle accomplit beaucoup plus que ça. De manière patente, elle installe une ambiance de polar : scènes souvent nocturnes, mystérieux individu dans son imperméable avec le visage partiellement masqué par son chapeau et ses lunettes, et sa barbe de trois jours, personnages aux expressions souvent neutres et indéchiffrables. Les dessins montrent également les environnements qui parlent des conditions de vie des personnages : le trailer park de Pasadena où Arbogast habite dans une caravane, le luxueux et fastueux restaurant Beverly Hills où les producteurs de cinéma Hazebrook & Nett (Nick & Harry), de Wonder Pictures, reçoivent l’écrivain et son agent pour leur en mettre plein la vue, le très ordinaire pavillon de banlieue des Millman (Morris & Iris) et le bureau de l’agent avec des étagères débordant de livres, le superbe salon de coiffure pour dames et sa décoration tout en rose, sans oublier le chien sur la pelouse.



La narration visuelle fait également ressortir avec une acuité peu commune les moments étranges ou mystérieux : la minuscule silhouette en ombre chinoise chutant dans le vide sur un fond jaune pétant, puis comme un écho la silhouette du Christ en ombre chinoise sur le fond du même jaune, le vert fluo de plusieurs cases ce qui rapproche le chien des Millman, le jouet robot et l’extraterrestre (sûrement un martien), le motif des coquelicots, etc. Même avec une intrigue naturaliste, l’histoire dégagerait une intense sensation de mystères et de surnaturel. Le lecteur s’attache immédiatement à cet agent littéraire sous le charme des écrits de Wilbur H. Arbogast : comme lui dit son épouse Iris, il aime les créateurs, il aime leur folie, leurs rêves de grandeur, plus leurs histoires sont absurdes plus elles le font vibrer. Le lecteur se surprend à éprouver de l’empathie pour cet écrivain qui n’est plus publié, sa nostalgie pour la grande époque des pulps, le questionnement sur la réalité de son expérience de mort imminente, ses découvertes révolutionnaires sur la nature de la vie et de l’esprit, etc. Il se prend au jeu d’une révélation, d’une explication du sens de la vie.


Au cours du récit, Arbogast évoque la révélation de Paul de Tarse, et il en propose une interprétation bien différente que celle de la conversion présentée par la religion chrétienne. Le lecteur pense alors aux romans de Philip K. Dick, ceux traitant de religion empreint de gnosticisme, débusquant le faux, qui régit ce monde. Une expérience initiatique amène Arbogast à une révélation totale, et il se sent investi d’une mission de prosélytisme, de dispenser un enseignement ésotérique. Une autre composante attire l’attention du lecteur : une approche très matérialiste. Il y a les producteurs Hazebrook & Nett qui ne voient en l‘œuvre d’Arbogast qu’une opportunité mercantile, prêts à déployer un dispositif sensationnaliste de publicité, sans aucun intérêt pour le contenu. Il y a Morris Millman qui souhaite à la fois lire de nouvelles productions de cet auteur majeur, et les faire fructifier sur le plan financier. Enfin, Arbogast lui-même fait une remarque en passant, sur l’exemption fiscale qui accompagne toute religion et son Église. Le lecteur ajoute alors un autre auteur de science-fiction à la liste des références : L. Ron Hubbard (1911-1986), fondateur de la dianétique (dont la psychogénie d’Arbogast pourrait être le pendant) et de l’église de scientologie. Dans le même temps, avec une utilisation très sensible du poème Au champ d’honneur (1915, In Flanders Fields), de John Alexander McCrae (1872-1918), le scénariste intègre également le développement de la psychanalyse.


La couverture intrigante, le plaisir esthétique immédiat des dessins, la dimension ludique du mystère, la haute teneur en artefacts culturels américains, les dialogues d’une grande précision, l’efficacité de la structure narrative : la puissance du pouvoir d’attraction de cette bande dessinée est irrésistible. Le plaisir de lecture est immédiat, les références aux Pulps titillent le lecteur novice comme le connaisseur. Addictif.



mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !