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mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mercredi 22 juillet 2026

Les fils d'El Topo

La boue ne souille pas la pureté de la fleur.


Ce récit constitue la suite du film El Topo, datant de 1970, réalisé par Alejandro Jodorowsky, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir visionné avant. Il est initialement paru sous la forme de trois tomes : Caïn en 2016, Abel en 2019, AbelCaïn en 2022. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par José Ladrönn pour les dessins et les couleurs. L’intégrale compte deux cent vingt-six planches de bande dessinée.


Un homme d’une soixantaine d’années, d’allure pauvre, conduit trois enfants dans un défilé rocheux très étroit, en les appelant ses crabes. Il leur raconte l’histoire d’El Topo : il fut un bandit qui, ouvrant les portes de son cœur, devint un saint, à même d’accomplir de grands miracles. À son époque obscure, il eut un fils Caïn qu’il abandonna enfant. Devenu adulte, Caïn chercha El Topo. Le trouva. Voulut le tuer. Mais comme son père était devenu un saint, il ne le put. Faisant face à son père, il lui indiqua qu’il Il ne peut pas tuer son maître, mais il peut tuer son fils, et le père ne pourra pas l’en empêcher, alors que le saint a fini de creuser le tunnel pour délivrer les monstres, ceux-ci vont l’écraser. Dans le petit village d’à côté, les monstres, des individus handicapés, arrivent dans la grande rue, où ils sont attendus par les habitants bien décidés à les tuer. En effet, ils ouvrent le feu, faisant un massacre, sauf pour le Saint. Celui-ci se fait tirer dessus, ce qui n’a aucun effet, et il énonce : Œil pour œil, dent pour dent. Il se saisit d’une arme à feu sur le sol et commence à tirer à son tour. Une fois tout le monde mort, il dit : Que la richesse revienne aux seuls saints ! Qu’explose ce monde imparfait ! Alors, pour châtier ces porcs, le Saint provoqua un cataclysme qui recouvrit le pays d’une croûte aride.



Le vieil homme continue à raconter l’histoire du saint au bénéfice des enfants, tout en cheminant : Il proscrit ensuite toutes les armes à feu, tolérant seulement les armes blanches. Quand naquit Abel, son second fils. Pour empêcher que Caïn n’assassine son demi-frère, il interdit à quiconque de lui parler et de le regarder sous peine de mort. Ainsi condamné à ne pas exister, Caïn devint un paria. Enfin, le Saint s’assit en position du lotus et s’immola par le feu, en disant : Mourir n’est pas mourir, je reviendrai. Une fois son corps enterré et recouvert de pierres, des abeilles vinrent s’y installer et y produisirent du miel. Autour de la tombe d’El Topo, couverte du miel de milliers d’abeilles, des menhirs d’or surgirent des entrailles de la terre, et un profond fossé se forma autour. Restés en hauteur le vieil homme et les enfants observent des bandits hypocrites déguisés en maîtres spirituels venir rendre hommage au Saint, car c’est aujourd’hui son anniversaire. Il ajoute : rendre hommage non pas au Saint, mais à l’or. Il mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. Genèse IV-151. Plusieurs processions convergent vers l’île aux menhirs d’or, avec les étendards respectifs de leur religion, et des statues du Saint. Après plusieurs essais, c’est au tour d’un prêtre barbu portant une aube blanche, une cape et une mitre violettes de tenter le passage sur un chemin de pierres flottant dans le vide. Il échoue, car personne ne trompe le Saint, et il chute plusieurs dizaines de mètres plus bas dans l’acide.


C’est du Jodorowsky pur jus, avec violences, cruauté, épreuves sadiques, avilissement… et un excellent dessinateur. Le lecteur se rend compte que la présentation d’El Topo fait par le vieil homme fournit toutes les informations nécessaires pour comprendre l’intrigue, pour ceux qui n’ont pas vu le film, et qui se sont contentés de la lecture d’une synthèse de son synopsis dans un site en ligne. Au vu de l’ambiance de début du récit, le lecteur pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec une autre série du même scénariste : Juan Solo, quatre tomes parus de 1995 à 1999, illustrés par Georges Bess. Une histoire avec cette imagerie de pistolero dans une région montagneuse d’Amérique Centrale, de rédemption, et d’accession à une forme (exotique) de sainteté. L’humanité exprime avec force toute sa bassesse, que ce soit l’esprit de vengeance qui anime le Saint, la manière dont sa colère s’exprime, et la vénalité des différentes congrégations attirées par l’or. Le dessinateur impressionne dès les premières pages par un trait clair, des couleurs naturalistes, une forte implication visible dans les décors très tangibles et les tenues vestimentaires. Un investissement dans les scènes de foule avec la volonté de représenter tout le monde, un symbole différent pour chaque religion, et un découpage en trois bandes comme exigé par le scénariste.



C’est du pur Jodorowsky : il faut avoir le cœur bien accroché et se préparer aux outrances en tout genre. Transposer le mythe d’Abel & Caïn dans une zone désertique, peut-être du Mexique ou d’Amérique centrale à la fin XIXe siècle ou début XXe, et l’adapter à sa sauce, en y ajoutant ses idiosyncrasies, pourquoi pas. C’est donc parti pour une version très personnelle avec le Saint (père des deux frères) à l’allure de bonze chinois, et Caïn tout habillé de cuir noir. Dès la planche quatre, c’est une hécatombe, une boucherie sanguinolente, avec du sang rouge et pas orange, le massacre d’un groupe d’infirmes ! Puis on passe à règlement de compte à OK Corral, avec le Saint transpercé par les balles qui abat tous les habitants avec un fusil, et force effusion de sang, pour finir par une sorte d’explosion de grande ampleur qui pulvérise la roche. Planche six, un mini éclair provenant du Saint zèbre l’air pour imprimer la marque infâmante sur le front de Caïn. Page sept une immolation par le feu, le dessinateur montrant un homme assis en tailleur renversant le contenu d’un calice sur sa tête et mettant le feu à l’huile. Quelques pages plus loin, un crâne entièrement nettoyé par l’acide flotte en grimaçant. Plus loin encore, l’avant-bras droit d’un homme se pétrifie, puis tout son corps se change en statue. Le premier viol survient avant la page trente. Les horreurs vont crescendo en cruauté et en nombre dans les deux tomes suivants. Le dessinateur a leur cœur bien accroché et il représente tout de manière descriptive et explicite, sans intention voyeuriste, plutôt une volonté de rendre compte sans ciller, de regarder les horreurs en face, pour représenter du concret, dans tout ce que ces événements présentent d’outrancier.


Au cours de ces trois albums, le scénariste intègre de nombreux thèmes et une riche imagerie hétérogène, dans une intrigue facile à suivre, qui peut paraître délirante par moments. Le dessinateur épate de bout en bout également par sa capacité à tout représenter. Caïn et Abel vont chacun traverser leurs propres épreuves, se croiser à plusieurs reprises. L’artiste transcrit avec le même naturel la ferveur religieuse bien simulée, l’étranger qui arrive dans un village dans un style western des plus purs, un spectacle de marionnettes, un jeu de piñata en forme de vache, une traversée du désert avec une roulotte en suivant un rapace, un desperado régalé par quatre aveugles en plein désert également, des individus évoquant des Mormons essayant de déflorer une vierge sur la place publique devant le village réuni, la traversée d’une forêt dont les arbres sont tous morts évoquant le bois dormant du conte, des nuées de papillons blancs, le passage par un temple-casino, les flammes de l’enfer se déchaînant sur Terre, etc. Il donne aussi bien à voir les exactions les plus cruelles que les moments à forte teneur en spiritualité, en représentant tout au premier degré et en faisant en sorte que chacun de ces éléments hétéroclites existent sans solution de continuité. Régulièrement le scénariste lui fait entièrement confiance lors de planches dépourvues de texte et de mots, laissant la narration visuelle raconter à elle seule.



Régulièrement le lecteur marque une pause dans sa lecture en disant que ça fait beaucoup, c’est trop même. Les auteurs mettent en scène les pires facettes de l’humanité : la colère, l’hypocrisie, la convoitise, l’appât de l’or, la violence, des viols immondes, des mutilations, des tortures, la cruauté, le sadisme, l’addiction au jeu, la vengeance, etc. Il relève également les symboles et les références mythologiques et ésotériques : le chiffre sept (pour le sept menhirs d’or), la pétrification, une vierge déposée sur un autel, la marque de Caïn dans une causalité inversée (elle est apposée sur front avant qu’il n’ait commis le crime de fratricide), un visage sur un linge évoquant le suaire de Turin, des papillons blancs évoquant la sainteté de la défunte, un personnage s’appelant Lilith (mais elle mange des bananes, pas des pommes, ah non aucun rapport), traverser une forêt d’épines, déchaîner les flammes de l’enfer, Abel se battant en duel contre un géant comme David contre Goliath, Abel endossant la tenue en cuir de Caïn, Caïn soignant des malades ce qui revêt le caractère de miracle pour la foule, et plein d’autres encore. Que faire de tout ça ?


On peut s’offusquer du rôle dévolu aux femmes, entre vierge et péripatéticienne, et on peut constater que les hommes ne sont pas mieux lotis. Le Saint apparaît comme particulièrement intransigeant, un père imposant sa loi. Caïn fait preuve d’un égocentrisme exemplaire, dépourvu de toute empathie… ce qui peut également se voir comme la conséquence de sa malédiction qui le prive de tout contact avec autrui. Abel apparaît comme un saint… très vite déchu de sa position morale supérieure. Lilith est mue par la vénalité. La Vierge est aveuglée par l’amour. Les seconds rôles sont au mieux des victimes, au pire des individus sous l’emprise de leurs pulsions. Mais… Il y a bien une intrigue qui dépasse le seul suspense de savoir si Caïn tuera Abel ou non. Chacun à leur manière, les deux frères baignent dans le tourbillon de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire et violent. Leur cheminement les entraîne entre déchéance et rédemption. Le récit aboutit à une conclusion déstabilisante, quant à qui survit, comment, en ayant réalisé les efforts nécessaires pour progresser sur le plan spirituel. Le lecteur peut y voir un jugement personnel sur l’inanité de la vie moralement irréprochable, sur la nécessité d’avoir fait l’expérience des pires turpides de la condition humaine, sur la compréhension nécessaire pour accepter l’héritage du père.


Une trilogie formant une histoire qui se lit d’une traite, pouvant s’appréhender comme une lecture idiosyncrasique de l’histoire de Caïn & Abel. Une narration visuelle épatante de bout en bout, parfaitement au service du scénario, sachant lui donner forme dans toutes ses exubérances les plus outrancières, et tous ces détails les plus baroques. Une intrigue facile à suivre qui exhale toutes ses fragrances sous réserve que le lecteur se prête au jeu du thème de la spiritualité et de l’ésotérisme. Une profession de foi du scénariste, jusque dans la confiance qu’il accorde à un artiste remarquable.



mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mercredi 24 juin 2026

Sang Royal T03 Des loups et des rois

La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Ce tome constitue la troisième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 02: Crime et châtiment (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château du roi, une demi-douzaine de serviteurs viennent lui apporter sa nouvelle cuirasse… à peine plus grande que la précédente, presque rien. Le roi Alvar ne s’en laisse pas conter : sa panse ne rentre plus dans l’autre, les années passent, les kilos s’accumulent. Il leur demande de se hâter à le vêtir car cinq mille soldats l’attendent. Enfin le grand cardinal Lifas précède le porteur de l’épée : l’Implacable, bénie par Kosmath leur dieu-père. Le roi est satisfait, mais il manque un détail. Il appelle d’une voix forte Goiria, pour avoir sa fleur sauvage. Elle arrive en courant, expliquant qu’elle a eu du mal à en trouver une intacte, les villageois les ont presque toutes piétinées en fuyant pour se réfugier dans les montagnes. Le roi les traite de poltrons : chaque fois que lui et son armée livrent bataille au roi Honim, les paysans détalent comme des lièvres, affolés. Quand le combat cesse, ils reviennent tout honteux, pourtant ne savent-ils pas que Kosmath les protège. Le grand cardinal tente une intercession : en tant que vicaire de Dieu, il conjure le roi de cesser de combattre le roi Honim. Alvar répond sèchement que voilà des années que Honim et lui sont rivaux. Alvar revendique le rocher de cristal qui s’élève entre leurs deux royaumes, et bien entendu, Honim le veut aussi. Il a une immense valeur émotionnelle. Depuis toujours, le vainqueur y verse le sang de ses soldats morts. La guerre continuera jusqu’à ce que son rival succombe !



Vaal, le jeune fils du roi, demande à ce que Alvar l’emmène, car il manie très bien l’épée. Son père lui fait observer qu’avec son pied difforme, quelle que soit son adresse à l’épée, n’importe quel débutant le vaincra., car il n’a pas d’équilibre, il devrait plutôt continuer à se consacrer à son élevage de canaris. L’heure est venue : le roi marche d’un bon pas pour rejoindre son armée, alors que Goiria fait observer que Honim a vaincu aussi souvent que Alvar. Dans une immense plaine, les deux armées fortes de plusieurs centaines d’hommes se font face à quelques dizaines de mètres. Le roi Honim déclare d’une voix forte à Alvar que pour ne pas sacrifier leurs soldats, il le défie en combat singulier : Que le plus fort soit le maître de ce rocher ! Alvar accepte : ils combattront jusqu’à la mort ! Les deux rois chevauchent l’un vers l’autre et le duel à l’épée s’engage. Les échanges est farouche, et les deux combattants sont d’une force similaire. Après plusieurs passes d’arme, les deux grands cardinaux se détachent des rangs des soldat et s’avancent vers la zone de duel. Ils indiquent que leur dieu respectif les conjure de cesser cette nuisible dispute, de cesser le combat que le dieu-père Kosmath et la déesse mère Gardita ne sont pas rivaux, mais complémentaires. Le sang sacré ne doit plus couler : la haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Après les horreurs du tome précédent, entre mutilations, automutilations, meurtres de type exécution sommaire et nécrophilie (Ah oui, quand même), le lecteur se prépare au pire. Ça commence bien avec le roi Alvar toujours aussi condescendant et méprisant du haut de sa virilité assurée par une haute stature, un corps bien découplé et fortement charpenté, et sa position d’autorité absolue en tant que roi. Il commence par rabaisser une personne de petite taille, puis raille la faiblesse de son propre fils devant une demi-douzaine d’adultes, et enfin il se moque des paysans qui ne sont que des poltrons, tout en s’apprêtant tranquillement à verser le sang de ses soldats, sans une arrière-pensée. Le dessinateur exécute une case occupant le quart supérieur d’une double page : une vision panoramique saisissante des deux armées face à face, qui rappelle la bataille ouvrant le premier tome. Il accentue les angles de prise vue pour qu’ils soient plus inclinés, un effet dramatique imparable : ces cases en contreplongée magnifient la force des cavaliers, leur vitesse, leur puissance. Puis vient une case de la largeur de la planche avec les destriers cabrés, les épées entrechoquées, le ciel d’orage en arrière-plan, la poussière soulevée par les sabots, et la formation rocheuse de cristaux géants dans le lointain. Et… Rupture totale alors que les deux grands cardinaux s’avancent et prennent la parole.



La série continue sur sa lancée : le voyage du héros, enfin le personnage principal, qui passe par des épreuves qui le marquent dans sa chair ou dans son âme. Les auteurs inscrivent ce voyage dans les conventions de genre, celles du Médiéval fantastique. L’artiste progresse de tome en tome. Il sait transcrire la dimension spectaculaire avec plausibilité et dramatisation. Les murailles du château d’Alvar s’élèvent haut dans le ciel, massives et indestructibles, dans une contreplongée qui leur fait honneur. À l’intérieur, la hauteur sous plafond atteste de la majesté de la construction, avec le double effet de donner de l’importance aux maîtres des lieux et de relativiser leur importance au vu de la différence d’échelle. Les deux armées en place dans une grande plaine ceinte de montagnes, s’étalant sur deux pages en vis-à-vis en imposent avec le nombre de soldats, leurs armes, leurs oriflammes. Quatre pages plus loin, elles ont installé leurs campements respectifs, une vue du ciel avec les tentes et les torches, un apaisement total. Le lecteur sourit d’aise devant la case occupant les deux tiers d’une planche où un beau jeune homme en pagne, bien découplé suit quatre loups, avec une montagne en arrière-plan : une convention de genre très bien réalisée. Pour la scène finale, l’artiste ne ménage pas sa peine : foule nombreuse, faste de la cérémonie, vue générale de la ville depuis le château qui la domine, pluie de pétales pour accompagner la procession nuptiale, habits d’apparat, multitude innombrable rassemblée autour de la formation de cristaux géants, etc.


Les auteurs comblent l’horizon d’attente du lecteur en termes de visuels grandioses et soignés, donnant une consistance remarquable, tangible et spécifique à ce récit de genre. Le lecteur constate également la qualité de la mise en scène et des prises de vue pour les affrontements physiques. Le duel à cheval entre Alvar et Honim fait sens dans son déroulement, dans l’enchaînement de ses différentes phases, dans la plausibilité de l’intervention des grands cardinaux, dans l’établissement des campements par la suite. Plus loin, le lecteur assiste à l’affrontement entre un loup garou et un loup chef de meute, un combat intense et sauvage de trois pages, dans une lumière bleutée ensorcelante. C’est ensuite autour de Mara de littéralement massacrer et ridiculiser un cinquième maître d’armes, le lecteur souffre pour lui. Le combat nuptial entre le fils d’Arval et la fille de Honim se déroule sans pitié, en cohérence avec ce que le lecteur a pu voir des personnages, une suite de coups chorégraphiés avec une logique spatiale et d’attaques. L’artiste met en œuvre sa sensibilité personnelle pour donner à voir des moments tout aussi inattendus, comme la nuée de canaris autour du prince Vaal.



Le scénariste continue de faire souffrir ses personnages, même si la chair d’Alvar en porte déjà des traumatismes graves aux conséquences définitives. Dans la continuité du tome précédent, tout commence avec une résolution de conflit inattendue : Jodorowsky prend le lecteur à contrepied avec l’intervention du clergé pour éviter les morts. Le lecteur se souvient que Alvar lui-même avait gracié deux meurtriers dans le tome précédent. Il est accordé au prince de développer un talent en cohérence avec le fait qu’il souffre d’une difformité physique qui rend impossible les prouesses au combat. Le roi Honim montre des symptômes de l’âge et de la solitude. Un vieil homme prend à sa charge un jeune homme rejeté par la société et l’éduque avec altruisme (enfin, pour ce que l’on en voit dans ce tome). Ces passages servent également pour augmenter le contraste avec les moments plus horribles. Pour la deuxième fois dans la série, un individu procède à l’ablation de ses testicules, de manière volontaire. La sauvagerie de la princesse Mara porte l’arrogance d’une personne de son rang bénéficiant de privilèges. Le prince Vaal se conduit de manière fourbe et cruelle, à sa façon, comme il a pu voir son père le faire, et comme son père s’est conduit envers lui. La princesse Mara se trouve dans un état psychique tout aussi conflictuel, allant jusqu’à décider que : Celui désire être son époux doit la combattre et s’il vainc son hymen sera sien (un écho d’une déclinaison de Red Sonja, personnage de Robert Erwin Howard, 1906-1936). Cela aboutit à une scène peu féministe.


D’une certaine manière, Alvar s’est un peu amélioré, dans la mesure où il accepte que certaines situations puissent se résoudre autrement que par l’application de la force brutale pour asséner l’arbitraire de sa volonté. Cependant il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir, ne serait-ce que dans la façon dont il traite son fils Vaal, le considérant comme inférieur du fait de sa difformité physique, et le lui disant explicitement. Il faut voir ce roi piquer une colère, épée à la main parce qu’il n’a pas de descendance en mesure de lui succéder, estimer que son trône ne lui sert à rien, et décider sous le coup de la colère et de la frustration que le royaume pourra finir avec lui. Il finit par s’écrouler sur les marches devant son trône, en se lamentant que personne ne l’aime… et humilier Goiria la seule personne qui lui porte une sincère affection. Le tome précédent révélait qu’il est également pris dans les machinations de Batia & Sambra, à base de mensonges pour assouvir leur vengeance depuis l’au-delà. À nouveau, l’âme du lecteur au cœur pur se révulse devant des tromperies aussi infâmes et injustes, même si la victime en est Alvar, lui-même indigne à bien des égards.


Cette série était partie avec un tome assez bateau, dont l’intrigue semblait indigne du scénariste, et les dessins sacrifiant la consistance à l’esbrouffe. Le second tome commençait à dévoiler la profondeur des thèmes mis en scène dans ce récit de genre Médiéval fantastique, avec des planches impressionnantes. Avec ce troisième tome, les auteurs continuent de faire souffrir des individus souvent méprisables, tout en réussissant à générer de l’empathie chez le lecteur, à poursuivre leur tragédie à haute teneur en pathos et destin qui s’acharne, avec une narration visuelle qui emporte tout sur son passage, autant par sa qualité descriptive, que par son élan tragique.



mercredi 10 juin 2026

Sang Royal T02 Crime et châtiment

Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?


Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?



Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.


Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…



Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.


Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.



Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.


Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.



mercredi 27 mai 2026

Sang royal T01 Noces sacrilèges

Le roi ne reconnait aucune autorité !


Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.



Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.


Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.



Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.


En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.



Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.


La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.



mercredi 13 mai 2026

Le monde d'Alef-Thau

Le destin des ombres est de se transformer en lumière !


Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures d’Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.


Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.



Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.


Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.



Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.


La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.



En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu (Ignégalo), la terre (
Terrakan), l’air (Aéronto) et l’eau (Aquason), explicitement nommés.


Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.


Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.