L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.
L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.
L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.
Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.
De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soums à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.
Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.
Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.
Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.





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