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mercredi 7 octobre 2026

Si je t'écris…

Sinon, avec ses pouvoirs, elle te change en crabe ! Ou pire… en surimi !!


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour l’histoire originale et le scénario, et par Denis Bodart pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-huit planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de sept pages comprenant des crayonnés.


Une petite famille arrive à leur maison de location, proche de la mer. Les enfants sont ravis. Le père sort les bagages du coffre, la mère leur demande d’attendre au moins qu’elle ouvre la porte. Elle leur rappelle de faire attention, de ne rien casser ; les enfants en sont déjà à choisir le lit que chacun prend. Louis, le père, est resté dehors à regarder la mer. Sa femme ressort de la maison et va lui parler. Elle lui dit qu’elle sait que revenir ici après toutes ces années lui rappelle plein de souvenirs. Elle continue : Mais si elle croit qu’il est là avec elle, alors qu’en fait il est ailleurs, elle préfère encore qu’il ne soit vraiment pas là. Elle lui prend les bagages des mains, et lui recommande de surtout prendre son temps. Il s’éloigne et va marcher sur la plage, passant au milieu des vacanciers, pour se diriger vers un endroit bien précis. Louis s’arrête alors qu’une falaise se dresse à quelques dizaines de mètres de lui, avec une maison en ruine, haut perchée dessus. Dans sa tête, il entend des bribes de phrases.



Il y a une vingtaine d’années, alors qu’il était encore enfant, Louis jouait sur la plage avec un avion cerf-volant, et il s’était arrêté au même endroit en découvrant cette maison au sommet de la falaise. Il est rejoint par deux de ses copains en maillot de bain, qui lui demandent ce qu’il est en train de faire. Voyant ce qu’il regarde, ils lui expliquent que la vieille qui habite là-haut est une sorcière, et même que tous les soirs elle va au cimetière pour faire des trucs sur les tombes. Ouais ! elle parle avec les morts, elle communique avec eux et tout et tout !! Contre elle, y a que les crucifix, l’eau bénite et tous les trucs de curé ! Sinon avec ses pouvoirs, elle change son interlocuteur en crabe ! Ou pire… en surimi !! Finalement, Louis retourne en arrière avec ses copains pour aller creuser un trou et enterrer celui qui va faire le mort. Ils ont décidé que ce sera Louis, mais celui-ci ne trouve rien de drôle et s’en va en courant pour rentrer dans la maison de vacances, où l’attendent son père José, son tonton Marcel et sa tante. Ces derniers sont en train de préparer le gâteau d’anniversaire. L’oncle a acheté des bougies : elles étaient en promo, du coup il en a acheté deux paquets de vingt-quatre, des belles rouges avec les bobèches assorties, ça faisait plus cher que s’il en avait pris douze, mais il s’est dit que ça servirait toujours, futé non ? Pendant ce temps, le père s’impatiente en ne trouvant pas les allumettes. Chemin faisant, Louis ralentit le pas, car il sait que la surprise l’attend… En effet, alors qu’il monte les marches menant à l’entrée, les trois adultes sont sur le perron, son père avec le gâteau entre les mains et ils chantent : Bon anniversaire !


Une couverture qui renvoie direct à la période des grandes vacances quand on était enfant, enfin pour ceux dont les parents les emmenaient en bord de mer. Une illustration très ouverte, avec un beau ciel rehaussé par des nuages cotonneux, des mouettes en liberté, et un enfant visiblement en arrêt devant cette maison haut perchée sur une falaise. La première page fait entrer de plein pied dans cette ambiance si particulière, avec l’arrivée dans la petite maison de location, l’enthousiasme impatient des enfants, la logistique assurée par les parents, et les belles couleurs de l’été, la luminosité réconfortante, le bleu du ciel dans un horizon dégagé, la promenade le long de bord de l’eau en passant au milieu des vacanciers. Jusqu’à l’arrivée devant la falaise présente sur la couverture, ce qui provoque immédiatement des réminiscences de l’enfance du Papa. Le lecteur constate également que les caractéristiques visuelles sur la couverture se retrouvent à l’identique dans les pages intérieures. Il s’agit d’un mélange déconcertant, entre ce qui s’apparente à des traits de croquis ou d’esquisse, et une rare justesse dans les éléments représentés. S’il s’attache à la falaise, le lecteur observe que les formes sont grossièrement taillées, et que la mise en couleurs vient apporter la sensation relief et d’ombrage. Dans le même temps, il constate que la maison présente une architecture détaillée, et il identifie immédiatement le jouet que tient l’enfant, ainsi que les restes d’un filet de pêche avec ses flotteurs.



Cette façon de tracer certains éléments avec des traits un peu bruts se retrouvent tout du long du récit : des petits traits secs marquant des plis de peau, d’autres traits très fin comme pour figurer une joue mal rasée, ou une ombre portée irrégulière, l’ombre elle-même de Louis adulte projetant une zone grisée au sol avec de grands traits au crayon gras à l’intérieur, les traces du reflux sur le bord de la plage avec ces même traits de crayon gras, les formes très vagues de fumée à l’extrémité de la cigarette de José le père de Louis, le fort impact des gouttes de pluie sur le rebord d’une terrasse, etc. Tout cela donne une sensation de dessin réalisé sur le vif, un reportage en temps réel dans une cellule familiale sans chichi. Ce mode de représentation fait des merveilles lors de la tempête, pour montrer sa force naturelle. Dans le même temps, l’artiste réalise une mise en couleurs qui semble toute simple en surface, naturaliste, tout en prenant en compte l’ambiance lumineuse. S’il s’y attarde un moment, le lecteur se rend compte que les compositions de couleurs présentent les mêmes caractéristiques que les dessins : rapide et grossière par endroit, et en fait sophistiquée avec des touches de couleurs donner du volume, des dégradés d’une rare discrétion pour souligner un relief ou un changement progressif de luminosité, et une approche plus impressionniste que naturaliste, en particulier lors des séquences nocturnes. Dans le même temps, le dessinateur effectue un travail d’une intelligence incroyable sur le choix des accessoires, que ce soit l’avion cerf-volant ou les modèles de voiture, en cohérence avec la période mise en scène, qu’il est possible de dater grâce à un article de Salut les copains, et un de Podium, qui évoquent le mariage à venir de Sheila & Ringo qui aura lieu en février 1973. Le lecteur en déduit que le récit se déroule à l’été 1972.


Au fil des planches, le lecteur éprouve la sensation que cette bande dessinée a été réalisée par un unique créateur, plutôt que l’association de deux. La balade sur la plage dégage une sensation organique, avec la bizarrerie de Louis short et teeshirt, avec ses sandales au pied, alors que tout le monde est en maillot de bain. Il en va de même pour les interactions des garçons entre esprit de groupe et intolérance vis-à-vis de celui qui ne souhaite pas participer. La petite cellule familiale fonctionne également de manière normale et banale, entre José le père, Marcel le tonton et la tata. Le lecteur se laisse gagner par l’ambiance de vacances, et il prend le temps de regarder les passants et les autres vacanciers. Il fait la queue sans impatience dans la boulangerie, en faisant preuve de tolérance vis-à-vis de cet Allemand qui demande si la baguette est bien française. Il sourit en voyant le joli couple de jeunes adultes se tenant la taille en marchant dans la rue, ou encore les adultes plus âgés ayant pris de l’embonpoint et se livrant au farniente sur la plage. L’apparence de la sorcière le remplit tout autant d’aise avec sa chevelure folle, son nez qui ne peut pas passer inaperçu et la décoration un peu lourde de sa maison. Mine de rien, la narration visuelle s’’avère riche et d’une justesse extraordinaire.



Une vingtaine d’années après, Louis devenu adulte, marié et père de famille, se retrouve sur cette plage qui l’a tant marquée. La séquence d’ouverture touche le lecteur au cœur, par la compréhension dont fait preuve son épouse : son empathie qui lui permet de comprendre que son mari doit faire la paix avec un souvenir irrésolu, par lui-même. La vision de la demeure de la sorcière, même si elle tombe en ruine, produit son effet madeleine de Proust, et les souvenirs remontent à la surface, cet été de 1972. En peu de mots, le scénariste sait établir le personnage du père, de la tante et de l’oncle, leur relation familiale apaisée et compréhensive, ainsi que l’existence d’un conflit intérieur chez le jeune Louis. Le lecteur perçoit bien son malaise : la colère rentrée qu’il ne maîtrise pas toujours, et en même temps la véritable affection qu’il porte à son père, la distance créée par la différence d’âge entre lui et son oncle et sa tante, et en même temps leur affection pour lui. Avec un soupçon de perspicacité, le lecteur se doute bien de l’absence qui mine ce jeune garçon, sans pouvoir mesurer l’intensité de sa douleur. Le récit est raconté comme une aventure de Louis, entre épreuve initiatique, décision de braver les interdits, et confection d’un plan pour mettre en œuvre une action de la dernière chance. Les auteurs savent rendre Louis touchant, même si le lecteur ne dispose pas des toutes les informations pour comprendre sa détermination inflexible. Fidèle à lui-même, le scénariste apporte une résolution reposant sur la compréhension, la compassion et l’empathie.


Une petite histoire d’un homme qui revient sur les lieux d’un été au cours duquel il a réalisé des actions qui l’ont marqué à vie. Une narration visuelle qui ne paye pas de mine en surface, qui s’avère d’une justesse épatante à la lecture, à la fois pour son équilibre entre dessins sur le vif et faire passer aussi bien les états d’esprit avec naturel, et reconstituer une époque et une ambiance de vacances. Une remontée de souvenirs chargée d’émotions qui submergent le personnage, la survenance d’une détermination implacable pour saisir une occasion unique de pouvoir apaiser une douleur insupportable. Un processus de catharsis inabouti, et très touchant.



mardi 8 septembre 2026

L'Espignole

L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.



L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.


Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.



De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soumis à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.


Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.



Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.


Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.



mardi 28 juillet 2026

Solveig

En les observant, elle sait que sa marche s’arrête ici.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Mariette Nodet pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cinquante-huit planches dessinées, un conte pour enfants. Ces auteurs avaient déjà collaboré ensemble et réalisé La traverse (2019).


Solveig est une petite fille rêveuse qui grandit au milieu du grand tumulte de la vie du matin au soir, il lui faut tout le temps se dépêcher, pour s’habiller, finir ceci, ranger cela. Dans ses oreilles, il y a toujours trop de bruit, ça bourdonne, ça fatigue. Et souvent, tellement de gens défilent dans sa journée, qu’elle se sent entraînée dans un immense tourbillon. Elle s’assied régulièrement en tailleur, pour laisser ce tumulte, le laissant s’écouler. À la maison, à l’école, elle cherche à bien faire, à ne pas prendre trop de place, à aider dès qu’elle s’en sent capable. Mais tout va trop vite ! Elle s’embrouille, elle oublie, ses pieds se font des croche-pattes. Elle se retrouve à marcher à contre-courant de la foule, encombrée d’un pot de fleurs, alors que tous les autres semblent se fondre de manière organique dans le flux allant tous dans le même sens. Autour, on ne fait pas trop attention à elle, on sait que Solveig est maladroite, timide, un peu perdue. Les grands n’ont pas le temps. Les enfants, dans leurs jeux, l’oublient régulièrement. Ils courent, dessinent, se promènent, oublieux de sa présence. Dans cette grande cité, avec ses tours en béton et ses espaces verts, elle grandit ainsi, jour après jour, comme une petite branche tourmentée par le vent. Elle s’accroche comme elle peut, alors que le tumulte ne connaît pas de fin.



Assise dans un coin d’un jardin public, Solveig aime par-dessus tout observer les petites feuilles des arbres en transparence. Un œil fermé, l’autre presque collé à la feuille. Elle imagine que chaque feuille est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. C’est comme cela qu’un jour d’automne, par hasard, elle se rend compte que sa main disparaît dans la lumière de l’après-midi. Le lendemain, alors qu’elle se trouve dans le salon, quand son papa oublie de lui dire au revoir devant l’école, c’est un de ses poignets qui disparaît ! Un autre jour, quand sa voisine lui chuchote un mot méchant, c’est au tour de son avant-bras de devenir transparent. Et voilà que son coude devient invisible alors que Solveig attend désespérément un encouragement de sa maîtresse. Solveig se sent disparaître, chaque jour un peu plus… Ce qui devait arriver, arrive : un soir, Solveig comprend que plus personne ne la voit ! Elle sent tout à coup une très grande tristesse l’envahir : comment peut-elle être heureuse si aucun regard ne se pose sur elle ? Ce soir-là, elle décide de partir pour trouver quelque part de l’aide ou une solution. Pour redevenir comme avant ! Elle remplit un petit sac, avec un duvet, de quoi se couvrir et grignoter sur le chemin. Et le petit couteau qu’elle a eu pour ses sept ans, qui servira toujours.


Une œuvre dans un registre différent pour le prolifique et très humain Edmond Baudoin. Le lecteur admirateur est prêt à la suivre dans ses aventures narratives, ne serait-ce que profiter de ses dessins à la fois immédiatement accessibles, comme croqués sur le vif, à la fois le fruit des décennies de pratique, façonnés par un savoir-faire d’artisan affuté et réfléchi, éprouvé à l’épreuve d’une multitude d’œuvres. En feuilletant l’ouvrage, il perçoit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’un livre illustré. Il suppose que Mariette Nodet a fourni la trame du récit, les phrases qui sont portées sur chacun des vingt-neuf dessins en double page qui donnent à voir le cheminement de cette jeune demoiselle. Il se dit qu’il est possible que le bédéaste ait travaillé de manière collaborative avec elle, discutant du contenu de chaque illustration, questionnant certains aspects du récit, faisant des suggestions, peut-être reformulant une phrase ou une autre, dans l’intention d’en améliorer la qualité narrative en termes de fluidité, de sensibilité. À la lecture, s’il est familier des œuvres de Baudoin, le lecteur se rend compte que celui-ci a restreint son champ d’expression habituel. Il s’est astreint à respecter le format d’une illustration par double page, sans insert ou dessins interpénétrés. Cela donne une forme très régulière et linéaire à la narration visuelle, très différente de ses autres œuvres. Le lecteur sent qu’un autre degré de liberté a été abandonné au profit du récit : les illustrations présentent un caractère moins spontané que d’habitude, l’impression d’imperfection qui les rend si vivantes s’en trouve amoindrie.



L’histoire est racontée de manière linéaire, un mode narratif adapté à des lecteurs d’un jeune âge, même si l’apparence des dessins pourrait les rebuter, assez chargés, dépourvus de couleurs sauf pour la jeune fille elle-même au fur et à mesure qu’elle disparaît comme en atteste l’illustration de couverture, avec force hachures aboutissant à un rendu d’autant plus dense. Le récit est raconté par un narrateur omniscient connaissant tout de la vie de l’enfant, et choisissant les éléments qu’il met en avant. C’est ainsi qu’il met en avant le fait qu’elle est rêveuse, tout le temps pressée par le monde qui l’entoure au point d’avoir la sensation de se trouver dans un tourbillon perpétuel, très attachée à bien faire, ignorée par les différentes personnes qu’elle côtoie, non par intention mais par le caractère effacé, maladroit et timide de Solveig elle-même. Il la présente comme une jeune fille sage, capable de s’occuper par elle-même, de s’intéresser au banal et à l’ordinaire comme des petites feuilles d’arbres presque transparentes, où elle imagine que chacune est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. Elle apparaît ainsi comme à l’écart du monde, ballottée contre son gré, trouvant des poches de calme dans lesquelles elle peut s’extraire du grand tourbillon de la vie, dans des moments sanctuarisés. Elle constate qu’elle disparaît progressivement, son corps prenant une teinte bleutée, ressortant doucement sur les dessins en noir & blanc. Elle entame alors un voyage : une marche qui lui fait traverser des paysages tellement magnifiques, mais aussi parfois des paysages effrayants, froids et humides, elle se perd, elle croise des animaux. Elle se sent seul, rêve d’un cerf, et rencontre un vieil homme avec sa chèvre.


Sur la base de ce fil conducteur, l’illustrateur s’en donne à cœur joie, tout en se mettant au service du récit, plutôt que de l’utiliser comme un support pour ses envies graphiques personnelles. Le lecteur fidèle de cet artiste reconnaît aisément sa manière de faire : des contours réalisés au pinceau, irréguliers ce qui génère une sensation très organique à la lecture. Dès la première illustration en double page, il identifie d’autres de ses habitudes : une composition composite avec le car scolaire, Solveig assise en tailleur à l’extérieur comme posée sur la page, et un arrière-plan exécuté à la plume ou peut-être au crayon là encore avec des éléments déconcertants comme une affiche sur une remorque, un groupe de cinq personnes sur le plateau d’un camion, une tête de Mickey à une fenêtre. Le jeune lecteur peut s’y perdre et se trouver décontenancé par les éléments hétéroclites que ce dessin rapproche ainsi. Une fois que Solveig s’est mise en marche, le lecteur retrouve le goût du bédéaste pour les paysages naturels : des arbres bien sûr, toujours remarquables sous le pinceau de Baudoin, des chevaux, un échassier, la queue d’une baleine, un renard, une chèvre, un cerf, autant d’animaux ayant déjà eu les honneurs dans d’autres de ses œuvres. D’un côté, l’artiste se contraint à s’inscrire dans le cadre délimité par le texte ; de l’autre, le lecteur familier de ses bandes dessinées reconnaît aussi bien sa façon de dessiner, que des éléments récurrents de ses œuvres.



À une ou deux reprises, le lecteur peut sentir un léger décalage de phase entre les deux créateurs, une sensation fugace et vite dissipée. Ils mettent en scène une enfant à la fois ignorée par son entourage au point que ce corps même devienne invisible, à la fois capable de générer et d’alimenter un imaginaire dans lequel elle trouve sérénité et curiosité, cette vie intérieure se manifestant par la teinte bleutée que son corps prend progressivement. Quel que soit son âge, le lecteur ressent de l’empathie pour elle, que ce soit la sensation d’un monde tumultueux, trop rapide, générant trop de sollicitations, ou le calme de la marche en solitaire dans des paysages naturels. Il perçoit que la qualité de cette empathie doit autant au choix des mots et aux phrases qu’à l’authenticité et la justesse de ce qui est représenté. Après son détachement du monde réel, le second changement naît de la rencontre avec une autre personne. Le mode de vie de cette dernière est en phase avec celui de Solveig, ce qui lui offre la possibilité d’une communication réelle, et pas juste fonctionnelle. L’enfant a également l’occasion de participer à une tâche tenant à cœur à cet adulte, constituant l’aboutissement d’un long cheminement. En la voyant faire, le lecteur comprend en quoi cette tâche constitue une métaphore pour l’adulte, et aussi une métaphore d’un autre niveau pour Solveig : elle ne va pas déplacer les pierres de sa propre maison, mais déplacer celles qu’elle a utilisées pour se protéger, dans une démarche d’adaptation.


Une histoire simple pour un jeune public : des textes courts et concis, des dessins conçus pour faciliter aux aussi leur accessibilité. Un conte sur l’inadaptation à la vitesse et au bruit du monde moderne, et sur l’isolement personnel à la fois subi et recherché. À la lecture l’enfant y retrouvera des sensations dont il a déjà fait l’expérience, même sans disposer du recul nécessaire pour comprendre le récit, l’adulte y verra un mécanisme dont il a déjà fait l’expérience, inconsciemment, ou qu’il a sciemment mis en œuvre. Doux, constructif et optimiste.



lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



mercredi 11 septembre 2024

Oh, Lenny

Et puis un peu de camping n’a jamais fait de mal à personne.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Aurélien Maury pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend environ trois cent vingt pages de bande dessinée.


Quelque part au bord de la mer, une petite fille rousse marche dans le sable, au milieu des rochers avec un filet dans la main droite et un seau dans la main gauche. Elle repère un crabe, et le suit pour le pêcher. La bestiole pénètre dans une grotte et se retrouve coincée par une grande flaque, elle se retourne pour faire face à la fillette. Mais un tentacule la saisit par derrière, et une grande pieuvre brise le crabe et le mange, puis s’enfonce dans l’eau sous les yeux de June. Il s’agit peut-être d’un rêve et elle est ramenée à la conscience par son compagnon Brad qui lui demande si elle n’aurait pas vu ses clefs, car elles ne sont pas dans sa veste. Il peste que s’il arrive à l’heure à cet entretien, cela relèvera du miracle. June se lève et lui indique qu’elles sont sur la table. Il râle qu’à tous les coups, il va se prendre les bouchons. Il éternue fortement, sous l’effet d’une allergie. June lui fait son nœud de cravate, lui suggère de se détendre un peu, et le rassure en lui affirmant qu’il va très bien s’en sortir. Il répond qu’il pense que c’est trop gros pour lui. Elle l’embrasse, le regarde partir, referme la porte. Elle se tourne et elle voit un chat de gouttière de l’autre côté du carreau de la fenêtre : le matou a attendu le départ de l’homme pour se faire remarquer. Elle lui ouvre la fenêtre et le laisse rentrer dans l’appartement. Puis elle se prépare et elle sort dans la rue. En marchant, elle passe devant une personne à la rue à la barbe blanche, avec son chien à côté de lui. Elle tapote le chien qui a l’air mal en point en demandant de ses nouvelles. Elle indique qu’après le travail elle rapportera un stimulant pour l’animal ; l’homme en profite pour lui demander un pack, et des chips aussi.



June arrive à la clinique animale où elle travaille. Elle salue son responsable et elle va s’occuper du serpent, car il répugne son collègue. Elle s’enquiert de l’état du chien qui avait été percuté par une voiture la veille : il lui répond que le bulldog a été mis au congélateur ce matin. Elle se rend dans la pièce où les chiens attendent en cage, elle s’assoie et elle pleure dans son coin. Un peu plus tard, un client entre et indique qu’il aimerait faire dégriffer son chat, car ce petit voyou a saccagé leur fauteuil. Sans se retourner, June se montre surprise que le monsieur ne savait pas que les chats avaient des griffes. Devant son étonnement, elle continue : quand on aime les animaux, on ne cherche pas à les estropier, en principe. Le client pensait que c’est sans danger pour l’anomal. Puis, il se reprend : la clinique propose cette intervention sur son site, du coup quel est le problème de June, pourquoi l’agresse-t-elle ? Elle rétorque que lui aurait peut-être besoin d’une ablation des tympans s’il ne supporte pas d’entendre ce qui ne lui plait pas. Il répond qu’elle est tarée et qu’il va ailleurs. Elle lui conseille de plutôt adopter une peluche : elle n’abîmera pas ses beaux meubles.


Une entrée en matière de cinq pages, peut-être un souvenir d’enfance, peut-être un rêve révélateur de l‘inconscient. Le lecteur retient la notion d’un prédateur aquatique, tuant et dévorant un animal terrestre doté d’une carapace résistante. La narration visuelle apparaît simple et évidente, avec très peu de mots, entre deux et cinq cases par page. Elle revêt une apparence très proche de celle de la ligne claire, avec parfois une nuance de couleur venant rehausser un aplat dans une zone délimitée par un trait de contour, et de rares traits à l’intérieur des zones délimitées pour indiquer un pli de vêtement ou de tissu, ou un petit relief sur la peau de Lenny. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif, avec des contours simplifiés, tout en comprenant un bon niveau de détails. Cela induit une lecture facile et rapide des cases et des pages, très satisfaisante dans la mesure où le lecteur éprouve la sensation d’avancer rapidement dans sa lecture. La sensation correspond à une vision évidente : tout s’identifie simplement, avec une perception facile de la réalité, comme s’il n’y avait rien de compliqué. Dans le même temps, chaque environnement s’avère consistant, élaboré. Dans un dessin en pleine page, l’artiste représente, en vue de dessus inclinée, le pavillon dans lequel le couple emménage, avec son petit jardinet, son petit abri de jardin, le patio, la rue de la zone pavillonnaire avec un élargissement pour le demi-tour, l’éclairage public, le trottoir dallé, les haies en bordure de propriété, les pavillons alentour.



Le lecteur tourne les pages à une allure rapide, enregistrant automatiquement les informations visuelles, présentées simplement, évidentes dans leur cohérence, tout en relevant certains détails, en s’immergeant dans certains endroits. Des petits trucs anodins : les plantes dans l’appartement, les déchets au sol sur le trottoir, le chat sur l’escalier de secours, les éléments présents dans le bac à compost du pavillon, la bétonnière qui reste bien visible dans le minuscule jardin, le panneau publicitaire pour la maison parfaite, les déchets dans la boue du tunnel où June trouve Lenny, le poster de Wapiti Island National Park, la fumée dégagée par le fer à repasser resté trop longtemps sur la chemise, le caractère très fonctionnel et épuré du bureau de Brad, la structure métallique du pont au-dessus de la rivière, les sous-vêtement très basique dépourvus de toute ornementation de June, la décoration plus personnelle chez les parents de June, etc. D’un côté, tout est fait pour donner l’impression que rien ne dépasse, d’une banalité à toute épreuve, sans pour autant être uniforme. De l’autre côté, chaque élément apporte une information, contribue à rendre tangible chaque lieu, à en dire un peu sur la personnalité des uns et des autres.


D’un autre point de vue, la narration visuelle transporte le lecteur dans chaque endroit, avec des vues souvent dépaysantes, parfois saisissantes, et certaines déstabilisantes. À nouveau, le déroulement linéaire et posé donne une impression de calme, d’évidence et d’ordinaire quotidien. Pour autant, le récit commence sur une plage, puis passe dans un appartement moderne et confortable. Après le déménagement, les époux sont installés dans un pavillon fonctionnel et agréable avec un étage. Le lecteur tourne la page et il découvre un dessin en double page, sans aucun mot, une vue de dessus d’une partie du lotissement, des dizaines de pavillons identiques sagement alignés le long des voies de desserte, une vision sans commentaire, l’auteur laissant le lecteur libre de son ressenti. Deux pages plus loin, June découvre Brad et son frère Kent en train de réaliser une dalle béton dans le jardin pour installer un barbecue, scène aussi normale que révélatrice sur les aspirations de chacun des époux. Puis June se retrouve seule dans le pavillon, alors que Brad est parti pour travailler dans le jardin, une occasion d’admirer plusieurs pièces ainsi que la vue depuis la véranda. Par la suite, le lecteur accompagne June qui conduit à travers un paysage naturel, vers l’océan, par une belle journée ensoleillée, un trajet en voiture apaisant et relaxant. Vient enfin le séjour sur un grande île, dans une cabane isolée, et comme le dit Charles Winters, le père de June : Et puis un peu de camping n’a jamais fait de mal à personne.



Au départ, la situation apparaît également simple : Brad jeune homme dynamique sur une pente professionnelle ascendante, réussissant à vaincre son appréhension de ne pas être à la hauteur, épaulé par sa compagne qui assure certaines tâches ménagères (peut-être toutes), qui le soutient, et qui travaille elle-même dans une clinique vétérinaire. En revanche, elle apparaît doté d’une forte capacité d’empathie, sans avoir les outils pour gérer les émotions qui la submergent. Dès le départ, il semble que sa vie quotidienne soit entachée par cette souffrance émotionnelle et qu’un changement soit nécessaire. Le déménagement en pavillon met en évidence qu’elle suit son compagnon et que celui-ci sait ce qu’il souhaite, dont un barbecue dans le jardin. Le moment où il coule une dalle de béton avec son frère constitue une incarnation même de l’état d’esprit plus ou moins conscient de June qu’elle se laisse porter par les aspirations de son compagnon, réagissant par uniquement quand elle ressent que ça ne lui convient pas.


La découverte de Lenny par June dans une grande canalisation apporte un nouvel élément dans sa vie, un changement qu’elle investit à sa manière. L’auteur ne donnant pas d’indication sur la nature de cette créature, le lecteur y projette ses interprétations en fonction des réactions de June, de la manière dont elle se conduit avec Lenny. L’analogie immédiate réside dans un animal à sauver, qui pourra être un animal de compagnie, peut-être domestiqué. La narration visuelle montre l’attention que la jeune femme prodigue à cet être vivant, s’adaptant aux réactions de Lenny, entre attachement à un animal et dévouement à un très jeune enfant. Le regard du lecteur change à l’occasion d’une morsure, mais pas le comportement de June. Il se produit alors un décalage entre ces deux perceptions : le constat du lecteur sur un comportement nocif, celui de la jeune femme chez qui l’amour prime dans sa relation avec Lenny. À partir de là, le lecteur se sent libre d’envisager cette relation de différentes manières : besoin de maternité, reproduction du schéma relationnel qu’elle entretenait avec Brad avant son nouveau poste, alternative à la vie préfabriquée de Brad, amour désintéressé, don altruiste de soi, mais aussi une occasion d’exprimer sa propre part d’animalité, et pourquoi pas une interprétation d’ordre psychologique comme la manifestation d’une névrose chez June, et une façon pour elle de projeter ses attentes sur Lenny. Ainsi se trouve mis en évidence une raison d’être différente chez elle. La présence de Lenny et sa relation avec elle permettent à June d’exprimer ses envies, de les concrétiser, mais toujours grâce à l’entremise d’un autre (Lenny en l’occurrence). D’ailleurs, pour pouvoir vivre de manière différente, avec Lenny, loin de Brad, elle retourne dans un lieu de villégiature de son enfance, une cabane appartenant à ses parents, une forme de retour en arrière. Il s’agit alors d’une période hors du temps, à l’écart de la société. Cependant, June vit toujours en fonction d’un autre, Lenny, s’adaptant à ses attentes pour y répondre, acceptant une pratique engendrant de la souffrance chez elle pour s’assurer qu’il reste, un comportement entre emprise et syndrome de Stockholm, révélateur de son incapacité à poser des limites, autrement dit un manque d’estime de soi.


La couverture semble contenir la promesse d’une aventure en plein air, peut-être au grand large, avec une jeune femme en héroïne, rousse comme un célèbre reporter du Petit Vingtième. Le début évoque plutôt une comédie dramatique du quotidien, avec une narration visuelle de type Ligne Claire, d’une lisibilité immédiate et très agréable. Un élément fantastique vient apporter la possibilité d’une autre vie pour l’héroïne, plus épanouie, moins matérialiste, plus en accord avec ses émotions. Toutefois il y a un prix à payer, et June accepte de passer d’une dépendance à une autre. Régulièrement le lecteur repense au sort du crabe dans les tentacules de la pieuvre, comme une métaphore de ce que la jeune femme consent pour accéder à une forme de sérénité.



mercredi 31 juillet 2024

Sortie de route

Régis, j’ai passé une super journée avec toi !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Didier Tronchet pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend quatre-vingts pages de bande dessinée.


Quelque part en Ardèche, les époux Lemaire sont montés en voiture, en partance pour leurs vacances. Régis Lemaire conduit et il est en train de répondre au téléphone à un client. Il explique à son prospect que leurs tarifs incluent toutes les taxes. Il continue tout en conduisant : Ce qui n’exclut pas une remise clientèle en cas de commande groupée de matériel forestier ou travaux publics. Il précise qu’il sera à l’heure pour la démonstration, il est en route, il sera là dans dix minutes sur le chantier à la sortie de Mont-Regard. Pendant ce temps-là, son épouse Valérie regarde par la fenêtre mi lassée, mi résignée. Son mari raccroche et lui assure qu’après, ils seront en vacances ! Il continue : il va quitter sa cravate et sa veste de croque-mort. Et hop, il enfilera sa chemise de vacances, avec les palmiers, car les palmiers ça fait vacances, c’est la femme de ménage qui la lui a rapportée de Gambie. Et ensuite, il la rassure : tout est bien organisé, elle le connaît. Il a les réservations de tous les hôtels pour chaque nuit, avec les adresses et les téléphones, il a tout mis dans la pochette jaune. Il doit y avoir aussi tous les papiers d’identité, assurances et permis de conduire. Il lui demande si elle a bien pris la pochette jaune. Elle réfléchit et lui répond que non. Il s’en trouve tout dépité : il a passé des heures à tout préparer, elle ne respecte pas son travail. Elle le reprend : son travail, mais elle croyait qu’ils étaient en vacances.



Valérie change de conversation et demande à s’arrêter car elle a soif. Il répond que non : ils roulent, ils roulent. Toutefois il a prévu quelques rafraîchissements dans la glacière, où est-elle d’ailleurs la glacière ? Son épouse répond qu’elle doit être avec la pochette jaune. Qu’importe, on ne le prend pas au dépourvu : il a un plan B. Là, dans la boîte à gants : il y a une bouteille avec une paille. Il lui indique que c’est de la grenadine. Elle lui répond qu’elle sait ce que c’est que de la grenadine, il ne faut pas la prendre pour une idiote. Il se reprend : d’accord, mais elle n’en a pas bu depuis combien de temps ? Depuis l’enfance, non ? Pour lui, la grenadine, c’est comme la madeleine de Proust, un parfum d’hier. Il a l’impression que quand on boit de la grenadine, on retourne immédiatement à l’enfance. Il s’interrompt brusquement et regarde à côté de lui sur le siège passager. Il fait un écart de route vers la gauche, redresse trop brutalement vers la droite, et va légèrement heurter le talus sur le côté. Il s’arrête. Il descend de voiture, et il fait quelques pas devant. Il revient et va ouvrir la portière côté passager. Il demande à la passagère qui elle est. Une jeune demoiselle, d’une dizaine d’années, lui répond que c’est elle, Valérie. Régis Lemaire éprouve toutes les peines du monde à comprendre.


L’auteur a commencé sa carrière dans le début des années 1980, époque à laquelle il a lancé des séries comme Raymond Calbuth, Les damnés de la terre, puis Jean-Claude Tergal. Le lecteur appréciant son œuvre s’intéresse tout naturellement à un nouvel album, la couverture intrigante (un homme sous l’influence d’une femme), avec des caractéristiques graphiques, comme une mise en couleurs expressionnistes, une utilisation narquoise d’un plan en contreplongée pour accentuer la dramatisation, et une façon très particulière de représenter les visages pour l’homme. Pas de doute, c’est du Tronchet. Malgré l’exagération et la simplification des formes propre à ce bédéiste, le lecteur constate rapidement qu’il plonge dans une narration à la veine réaliste, racontant une histoire, un événement après l’autre, dans un enchaînement basique et très C’est comme ça. L’histoire repose uniquement sur deux personnages principaux, les époux Lemaire, avec très peu de seconds rôles, le patron monsieur Bolivar et l’ami Alain qui n’apparaît jamais dans une case, qui brille surtout par le fait qu’il ne réponde pas au téléphone. La mise en couleurs se situe dans un registre plutôt agréable et coloré : des jaunes clairs pour la belle luminosité du soleil, associés avec les verts de la végétation, et le bleu de l’ombre. Deux passages dérogent à cette palette : du rose pour des courses dans un supermarché, et une teinte ocre pour la visite chez le docteur Patrick Perrin. Enfin, l’auteur situe clairement son récit : dans la région de Saint-Agrève, une commune française de l’Ardèche, d’une population d’environ deux mille trois cents habitants.



Le lecteur accepte bien volontiers de faire le voyage avec Valérie et Régis : deux époux pas désagréables, ayant bien réussi leur vie. Lui est chef de vente dans les machines-outils, avec une proposition de promotion par son patron, littéralement en cours de route, pour prendre la tête du service prospection ; elle est responsable de communication dans un grand groupe pharmaceutique. Ils n’ont pas d’enfant et donc pas les responsabilités qui accompagnent cet état : ils peuvent jouir de la vie comme bon leur semble. Elle donne l’impression d’être une belle femme, simple avec son teeshirt à rayures bleues horizontales, une belle chevelure noire, un visage fin et doux, malgré son air discrètement résigné, regrettant on ne sait quoi. La silhouette de monsieur est plus solidement charpentée, un beau gaillard. Son visage présente des particularités graphiques fortes : un nez épaté, une bouche qui va d’un côté du visage à l’autre, avec des dents apparentes entre les lèvres, des yeux très écartés du nez, un menton aussi large que le front, une coiffure improbable avec une mèche d’un volume tout aussi peu probable. Le lecteur retrouve également la propension de l’artiste à donner des gros doigts boudinés à ses personnages, voire des bouts de doigt carrés. Des yeux qui ne tiennent pas tout à fait dans l’ovale du visage, des tout petits pieds, des nez trop allongés pour les hommes (le père de Valérie, le docteur Patrick Perrin, les deux policiers). Et pourtant ces libertés prises avec l’anatomie s’amalgament pour former un tout harmonieux, ou en tout cas cohérent et expressif.


L’artiste aborde les décors et les accessoires avec la même approche personnelle : hétéroclite si le lecteur s’essaye à considérer chaque élément d’une case un par un, très cohérente s’il absorbe l’ensemble de chaque case. Dans le dessin en pleine page d’ouverture, la voiture semble représentée de manière naïve, les maisons pas tout à fait assez détaillées, les arbres tracées à gros traits ; pour autant le lecteur ressent bien cette atmosphère particulière de route de campagne, la douce chaleur, une zone boisée. Dans les pages suivantes, la voiture ressemble encore plus à une petite voiture jouet pour enfant d’un modèle un peu grossier. Il n’y a pas de marquage au sol sur la chaussée. Pour autant, le lecteur éprouve bien l’impression d’être sur la route avec les clôtures de fil de fer barbelé et leurs piquets, les grandes étendues d’herbe, les arbres en bordure de route ou dans le lointain, le paysage vallonné, etc., puis les vaches. Il ne pense même pas à s’étonner de l’absence de fossé sur les bas-côtés. Lors des passages en zone urbaine, il identifie aussi bien les fermes en campagne, que les maisons en ville. Les rayonnages du supermarché présentent des formes grossières, et en même temps il se dit qu’il pourrait pousser son caddie dans ces allées pour choisir ses produits. Il en va de même pour la pharmacie. Le chapiteau de la fête américaine apparaît tout aussi plausible, avec les dizaines de voitures stationnées sur les pelouses. Le bord du lac comprend aussi bien des piqueniqueurs que des plagistes, ou encore des canoës à louer et des pédalos. L’artiste fait tout aussi fort quand Valérie et Régis s’arrêtent au bord de la route pour piqueniquer, avec des arbres représentés à l’aquarelle en fond, uniquement la forme globale l’arbre et des coups de pinceau en vert plus foncé pour le tronc et les branches principales.



Le lecteur suit donc ce couple dans une succession de scènes s’enchaînant de manière quasi enfantine, une situation chassant la précédente, au cours d’une unique journée. Valérie se désaltère avec la grenadine, ce qui provoque un événement fantastique, et toute la journée bien programmée de Régis déraille. Le voilà obligé de gérer une enfant, ce dont il n’a aucune expérience. Il ne sait comment faire face à ses envies, à ses facéties, à ses caprices. Ses obligations professionnelles s’en trouvent malmenées et impossibles à honorer. Les autres adultes le soupçonnent du pire en constatant qu’il ne sait pas s’occuper de cette enfant, qui ne doit donc pas être la sienne. Il ne parvient pas à établir une communication constructive avec elle, totalement à la merci de ses sautes d’humeur et de ses revirements. Par la force des choses, il ne peut que céder et essayer de la contenter de son mieux, en renonçant au déroulement de ce qu’il avait prévu avec des préparatifs rigoureux. Le lecteur peut prendre le récit au premier degré, comme un adulte se confrontant à l’entrain et à la fougue d’un enfant, ce qui l’oblige à se remettre en question, à renoncer à la voie toute tracée qu’il a lui-même bâtie. Il peut aussi envisager cette histoire comme un conte : voilà que Régis Lemaire est devenu un parent d’un instant à l’autre, et qu’il doit faire l’apprentissage express de la responsabilité d’une fillette, et dans le même temps renoncer à une vie planifiée, une route tracée d’avance, pour s’adapter à l’imprévu et l’apprécier.


D’un côté, la magie de la narration visuelle fonctionne à plein, les différentes idiosyncrasies et libertés avec une représentation académique formant un tout harmonieux, et générant des ressentis authentiques chez le lecteur. En outre, le déroulement linéaire du récit permet d’obtenir de plein gré, le surplus de suspension d’incrédulité consentie du lecteur. D’un autre côté, la linéarité et la tonalité prosaïque et premier degré peuvent déstabiliser le lecteur s’apparentant à de la fadeur ou du simplisme. L’intention apparaît progressivement, peut-être un peu trop simple, avec un potentiel de développement pas entièrement réalisé.