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mardi 14 juillet 2026

Roberto

Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?


Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.


Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.


Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?



Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.


Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.


Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.


Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.


On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.


mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



lundi 16 juin 2025

Mat

Peut-être que tu n’as plus besoin de rêver ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée, en noir & blanc.


Quelque part dans une ville côtière, peut-être Nice, sur le parking d’un hypermarché, une bande de garçons joue au foot, se donnant à fond. Parmi eux, Mat se distingue par sa précision et son habileté. Il marque un but et les garçons de son équipe l’acclament. Puis la bande décide d’aller à Carrefour, mais Mat décline l’invitation : il a des trucs à faire. Ils se séparent en se disant à demain. De son côté, le petit groupe prend conscience qu’il ne se connaissent pas tant que ça Mat, qu’ils ne savent même pas où il habite, qu’il est toujours seul, et qu’il est vraiment fort au foot. Un sac à la main, Mat sort de la ville il traverse une zone abandonnée, et il descend dans une gorge un peu escarpée. Il arrive devant une toute petite cabane faite de tôles ondulées. Il en ouvre la porte de fortune et il retrouve la buse qui y est enfermée. Il lui parle gentiment : il constate qu’elle a l’air d’aller mieux. Il lui dit qu’il lui a apporté à manger, c’est un pigeon qu’une voiture a écrasé. À son avis, si elle mange bien, dans une semaine elle pourra de nouveau voler. Alors, les plombs du chasseur ne seront qu’un mauvais souvenir. Mais il faut déjà qu’il parte. Il lui dit à demain. Il remonte la pente de la gorge. Il parvient à un point haut, duquel il peut voir la ville et la baie. Il se dirige vers une petite maison située dans une zone défavorisée, un terrain vague. Il y entre et son père, assis sur une chaise, l’accueille agressivement. Il lui reproche de n’arriver que maintenant, alors qu’il lui avait fixé cinq heures. Il l’accuse d’avoir traîné avec ses amis arabes, des voyous. Il l’accuse également de préférer leur compagnie à celle de son père.



Le père de Mat continue ses reproches : lui il a combattu les parents des amis de son fils. Il estime que ce dernier le trahit, comme l’a fait sa mère. Il raconte que pendant la guerre, en Algérie, il a été blessé, handicapé à vie par une balle arabe, peut-être tirée par le père d’un ami de son fils. Il répète que Mat le trahit. Et lui il garde sous son toit un traître qui est son fils et qui ne jamais lui parle. Le père ne se souvient même pas du son de la voix de son fils. Voilà quelle est sa vie. Mat décide de sortir, et de laisser son père à ses récriminations. Il va s’accouder à la rambarde d’un pont au-dessus d’une autoroute, et il contemple les véhicules passer. Il finit par s’éloigner et par gagner le bord du rivage, par monter dans un petit bateau abandonné là, posé sur des cales. Il s’adosse à l’’extérieur sur l’avant de la cabine et il se met à rêvasser. Il imagine qu’il vogue sur l’océan à bord de ce petit bateau à moteur. Il voit les mouettes voler dans le ciel, et une île se profiler à l’horizon. Il laisse son bateau s’échouer sur la plage de sable, et il en descend. Il se tient sur un promontoire à regarder l’océan sans être conscient des Indiens arrivant dans son dos. Ils le capturent, l’emmènent dans leur camp et l’attachent à un poteau de torture, entamant une danse rituelle autour de lui.


Edmond Baudoin a commencé sa carrière d’auteur de bande dessinée en 1981 ; cet album est déjà le vingt-et-unième de sa carrière. Cette œuvre s’inscrit dans ses œuvres de fiction, plutôt que celles autobiographiques, tout en exhalant avec la même intensité la personnalité de son auteur. Dès la couverture, le lecteur retrouve sa personnalité graphique si forte : des traits de pinceaux épais, des formes qui évoquent souvent des esquisses capturant toute la spontanéité du moment, du geste, de l’expression, de la posture, et de temps à autre une case avec des éléments encrés finement. Chaque dessin correspond à la vision personnelle de l’artiste, à ce qu’il ressent du moment, à la perception idiosyncrasique qu’il en éprouve. Il est à un stade de sa carrière où il conserve une mise en page à base de cases rectangulaires, avec des bordures, elles aussi tracées avec un trait épais, au pinceau. Les dimensions de cet ouvrage sont plus petites que le format traditionnel d’une bande dessinée : environ treize centimètres par trente-et-un, au lieu de vingt-deux par trente. Cela induit un nombre de cases également plus petit de trois à cinq par page, parfois uniquement deux ou un dessin en pleine page. Parfois certains éléments se retrouvent trop à l’étroit dans une bordure, et dépasse sur la case inférieure : un ballon de foot qui caracole, un mouvement du pied impétueux, un poisson qui se débat au bout d’un hameçon, une buse qui s’envole… Cela confère également à l’ouvrage une sensation plus intime.



Comme l’annonce le titre, le récit se focalise sur quelques jours de la vie d’un garçon, peut-être tout juste adolescent vivant dans une ville côtière, peut-être Nice, évoquant différents aspects de son quotidien : les parties de foot avec des garçons de son âge, la relation toxique avec son père, la rencontre avec une fille de son âge, les promenades en solitaire. Le lecteur pourrait craindre un récit plombant, chargé de pathos et de dépression : il suit un garçon plein de vie dont le comportement s’est adapté tout naturellement aux circonstances de la vie, par des mécanismes psychologiques inconscients. Comme à son habitude, Baudoin se tient à l’écart de toute approche psychologique ou psychanalytique, il se contente de mettre en scène, de raconter, de vivre avec son personnage. Il laisse le lecteur totalement libre de réagir comme il l’entend à ce qui lui est montré, sa narration étant dépourvue de jugement de valeur. Les autres garçons ne savent rien de la vie de Mat : c’est comme ça. Le lecteur peut en déduire que Mat garde tout pour lui, qu’il a un caractère introverti, qu’il est taiseux, ou même qu’il préfère se tenir à l’écart des autres en dehors de cette activité aux règles établies qu’est le football. Élodie se montre curieuse vis-à-vis de Mat : il s’agit d’une inclination personnelle montrée factuellement, son intérêt étant manifeste par sa volonté de discuter avec le garçon, de savoir de quoi il rêve et d’y participer, et ça s’arrête là sans narrateur omniscient venant apporter des informations, sans accès au flux de pensées de la jeune fille.


Dans le même temps, par sa mise en scène, par son jeu d’acteurs, la narration visuelle rend les personnages très proches. Sous cette apparence esquissée, Mat est vivant et expressif : le plaisir alors qu’il s’adonne entièrement au foot, entièrement convaincu lorsqu’il parle à la buse, sa réserve mutique pour se protéger lorsque son père déblatère des insanités méchantes et blessantes, son comportement romantique alors qu’il rêve d’une aventure qui l’emmène sur une île et qu’il rencontre la princesse de la tribu, sa sollicitude bienveillante quand il s’enquiert du pourquoi des larmes d’Élodie et qu’il s’active pour la rasséréner, ses larmes d’impuissance alors qu’il contemple les voitures circuler sous le pont où il se trouve, son empathie jusqu’à l’identification avec son père lorsque celui-ci pêche. Son admiration pour Élodie quand elle parvient à marcher en équilibre sur le câble tendu, son air dépité alors qu’il ne parvient pas à se lancer dans une nouvelle rêverie sur le bateau échoué, etc. La capacité du dessinateur à faire ainsi ressentir les émotions de son personnage relève de la pratique et une maîtrise de l’art pictural et séquentiel. Le lecteur se sent tout aussi proche d’Élodie et même du père de Mat, ne parvenant pas à le mépriser malgré son comportement méchant.



Le lecteur se retrouve tout autant sous le charme des autres dimensions de la narration visuelle. Il peut constater que l’artiste utilise des dispositifs très classiques en termes de découpage d’une action, de cadrage, de simplification des formes, de plans fixes, ou encore d’absence de représentation du décor en arrière-plan. Toutefois, ces caractéristiques, parfois indicatrices d’une économie de moyens, participent ici d’une cohérence globale de sens. En fonction des moments et des cases, le lecteur peut voir les représentations devenir plus lâches, plus vagues, parfois plus conceptuelles flirtant avec l’abstraction, ou plus naïves (les habits folkloriques de la tribu habitant sur l’île onirique), les visages caricaturaux totalement habités par l’intensité d’une émotion inconsciente, etc. À l’opposé d’un spectacle superficiel, ces modes de représentation relèvent de l’expressionnisme. Baudoin joue également avec des symboles organiques, à commencer par le funambulisme. Mat se concentre sur son équilibre sur ce câble avec une concentration totale, à l’instar de la manière dont il vit pour s’adapter à chaque instant aux circonstances qui lui sont imposées, une image de la traversée de l’adolescence, comme pour Moonshadow (1985-87) de Jean-Marc DeMatteis & Jon Jay Muth.


Le lecteur se prend immédiatement d’amitié pour ce jeune garçon peu favorisé par les circonstances de la vie. Il comprend son besoin de secret, son attachement pour cet oiseau blessé, sa souffrance en présence d’un père toxique que son épouse a quitté, son besoin de rêverie, et la forme de respect que lui apporte le foot. Voilà que l’amitié naissante qu’éprouve une jeune fille pour lui introduit un élément mettant en cause cette routine. Mat compense la souffrance de certains aspects de sa vie par l’évasion, et il semble que cet intérêt peut-être amoureux soit de nature à lui apporter un apaisement. Le lecteur sent ses propres sentiments remuer. Il s’interroge sur ce que la vue des voitures passant sur l’autoroute sous lui apporte au garçon : la certitude que tout passe, tout est fugace et impermanent, le principe que lui aussi pourrait passer et s’éloigner de cet ici, le ressenti qu’il est à l’écart de ce flux en mouvement ? La buse blessée constitue-t-elle une métaphore de ce garçon lui aussi blessé dans son développement normal, par la maltraitance psychologique des abus verbaux de son père ? Le funambulisme sur le câble est-il une métaphore du fait que Mat parvient à conserver son équilibre mental ? Ces interprétations tombent sous le sens, relèvent du sens commun. Le déroulement du récit vient remettre en question cette façon de voir : la buse guérira et partira, le père évoluera et la capacité de rêve et d’équilibre de Mat sera remise en question. Le lecteur voit alors plus dans le funambulisme une sorte de stase, d’adaptation comportementale étouffant et empêchant le développement naturel.


Un petit garçon malheureux sous la coupe d’un père abusif, s’échappant par le foot, les soins apportés à un oiseau blessé et le rêve d’aventure… Une histoire bien balisée et larmoyante ? Rien de tout ça. Une narration visuelle d’une sensibilité et d’une justesse rares qui font ressentir les états émotionnels au lecteur avec gentillesse et prévenance, une histoire où l’absence de rêves est un signe de bon rétablissement. Touchant et étonnamment pragmatique.



mardi 8 mars 2022

Dans le même bateau

La rame en couple


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Cette bédéiste a également réalisé Mes mauvaises filles (2021).


Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa sœur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, en bordure de la ville d'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. De retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. Le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. Le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. De fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer.



Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. Le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation.


Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans l'Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés.



La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. Le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire.


En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. Le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années.




L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. Le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau.


Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l'œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.



mercredi 27 juin 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 21 - L'adolescence. Un âge à part entière

Rester jeune

Il s'agit d'une bande dessinée de 66 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2018, écrite par David le Breton, dessinée et mise en couleurs par Pochep. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un copieux avant-propos de David Vandermeulen de 10 pages, plus une page de notes. Il commence par rappeler que l'adolescence n'a pas toujours existé et qu'elle est apparu avec le modernisme. Il prend comme exemple celui des grecs anciens où n'existaient que 3 âges : enfant, jeune et adulte. S'en suit un extrait d'un ouvrage de Plutarque (Vie de Lycurgue) sur la gestion des jeunes enfants par la Cité, puis sur le rôle du père. Il cite alors un deuxième extrait de la Vie de Lycurgue (plus long) sur la prise en charge et l'éducation des enfants par la Cité de Sparte, à partir de leurs 7 ans. Il continue sur l'éducation grecque antique, avec les rites de passage : marginalisation, inversion et réintégration. Il revient ensuite à Sparte pour expliquer la relation entre l'éromène et l'éraste. Enfin il situe la naissance de la notion d'adolescence au dix-neuvième siècle, comme une forme de suite logique à Émile ou De l'éducation (1762) de Jean-Jacques Rousseau. En conclusion, il évoque la condition d'adulescent.


La bande dessinée se compose de 7 chapitres : (1) Adolescences contemporaines, (2) Rites d'initiation des sociétés traditionnelles, (3) Passages adolescents, (4) La question du genre, (5) Se construire un personnage, (6) Difficultés d'entrée dans la vie, (7) Devenir un homme ou une femme. L'exposé commence en évoquant l'étymologie du mot adolescent, en indiquant les facteurs personnels (condition sociale et culturelle, sexe) et en insistant sur la dimension affective. Il est question de l'élargissement de la période d'adolescence en amont et en aval, des comportements à risque et des situations inversées (quand l'adolescent doit aider ses parents, face à la technologie par exemple). Il est question des post-adolescents (adulescents) et de la maturation sociale qui n'est plus une aspiration impérieuse, de l'absence d'événement social qui serait le marqueur du passage au statut d'adulte. La société occidentale laisse l'adolescent se construire à son rythme.

Pour le coup, David Vandermeulen surprend complètement son lecteur, avec un avant-propos constitué pour près de moitié d'extraits essentiellement de Plutarque, mais aussi du géographe Strabon (-60, 20), de l'historienne Agnès Thiercé, pour finir par un extrait de La réticence (1991) de Jean-Philippe Toussaint. Même s'il est déstabilisé par cette entrée en la matière, le lecteur comprend bien que l'objet de cet avant-propos est d'établir que l'adolescence est une construction culturelle qui n'a pas existé de tout temps. Il peut s'interroger sur la pertinence du développement relatif à l'éromène et à l'éraste, présentant une relation homosexuelle institutionnalisée et passagère, entre un adulte et un adolescent. Le choix de cet exemple a pour objectif de provoquer le lecteur, en décrivant une relation bravant les tabous des sociétés modernes, une relation sexuelle uniquement consentie par la force de la coutume. L'effet recherché est d'amener le lecteur a considérer la notion d'adolescence comme étant également un artefact culturel, peut-être tout aussi coercitif et discutable.


David le Breton et Pochep ont choisi de jouer le jeu de l'exposé, et de ne pas tenter d'utiliser une forme narrative classique. Il n'y a donc pas de narrateur, comme un avatar du scénariste, ou un personnage choisi pour animer chaque séquence. Le Breton a découpé son exposé en 7 chapitres. Il y a donc très peu de suites de case, ou 2 cases contiguës, qui représentent 2 moments d'une même action. Dans le même temps, le lecteur constate que scénariste et artiste ont vraiment travaillé ensemble pour que les dessins apportent des informations complémentaires, ou un point de vue différent sur l'objet des cartouches de texte. Pochep dessine de manière descriptive, avec une exagération dans les visages et les morphologies pour un effet comique. En particulier, il allonge systématiquement les bras des personnages, donnant une allure vaguement simiesque et relâchée aux adolescents, induisant une forme de moquerie visuelle, avec des individus qui donnent l'impression de ne pas savoir quoi faire. Il n'hésite pas non plus à représenter les visages couverts d'acné, les expressions bêtes et stupides, la sudation, les bagues pour redresser la dentition. Ce parti pris permet d'accentuer l'expressivité des personnages, mais les rend également systématiquement ridicules, avec souvent des postures dramatisées.

Pochep n'a pas beaucoup d'occasions pour représenter des adultes, mais ils en prennent également pour leur grade. Il utilise des couleurs assez joyeuses, évoquant une forme d'exubérance parfois associée à l'adolescence. Au fil des séquences, le lecteur peut apprécier les différentes idées visuelles pour insuffler de la variété et s'adapter au déroulement du discours. Il utilise parfois une représentation en deux dimensions, avec des traits de contours présentant de petits angles droits, comme si les personnages étaient constitués de minuscules carrés, s'inspirant du niveau de définition des premiers jeux vidéo. Il insère de temps à autres des éléments de décors directement emprunté à l'univers de Mario Bros, comme les tuyaux ou les briques. Il n'hésite pas à faire apparaître des scores et des niveaux quand le texte s'y prête. Il représente également les personnages sous forme de dessin 3D. Il utilise aussi des schémas corporels pour évoquer les changements physiologiques. Le lecteur se retrouve vite entraîné par cette narration visuelle qui rend explicites et concrets des concepts évoqués dans le texte, et dont les éléments caricaturaux amènent un sourire régulier sur le visage du lecteur.


Le premier chapitre sert à rappeler des éléments sociologiques, comme l'augmentation de la durée de l'adolescence, la lente transformation du sentiment d'identité à travers des expérimentations, le paradoxe pour les adolescents de grandir alors que le mot d'ordre pour les adultes est de rester jeune, la relation de dépendance matérielle vis-à-vis de ses parents, et affective, l'absence de rite de passage à l'âge adulte, à l'exception de l'atteinte de la majorité à 18 ans. Le deuxième chapitre reprend l'idée de David Vandermeulen, de montrer des exemples de rites de passage dans des sociétés traditionnelles qui ne connaissaient pas le concept d'adolescence. Ainsi l'auteur fait comprendre comment cette absence de repère de l'atteinte de l'âge adulte constitue une difficulté supplémentaire pour s'y retrouver quand on est adolescent. Dans le même temps, il rappelle que ces rites de passages reposaient souvent sur des brimades et même des violences, citant une longue liste d'exemples comprenant circoncision, subincision, excision, amputation, perforation, morsure, limage ou arrachage des dents, arrachage des cheveux, tonsure, épilation, flagellation, scarification, tatouage, excoriation, brûlure, bastonnade, etc. Ce n'était pas forcément mieux avant.

Au fil des chapitres, l'auteur aborde les thèmes attendus : recherche et construction d'une nouvelle identité, conformisme au groupe et anticonformisme vis-à-vis des codes des adultes, importance de la famille nucléaire, multiplication des premières fois, nécessité de trouver le goût de vivre, phases hautes et basses, conformisme aux stéréotypes de genre, absence de recul par rapport aux émotions. Le lecteur découvre, ou redécouvre s'il est déjà un adulte, ces particularités et ces enjeux contextualisés dans la société moderne française. Il s'étonne un peu de quelques passages. En particulier, David le Breton insiste sur 3 pages sur le symbolisme des piercings et des tatouages, à la fois avec une métaphore saisissante du piercing du nombril (une manière d'afficher la coupure du cordon ombilical avec ses parents), à la fois d'une manière tellement généraliste que la remarque n'est que ça : une généralité. Par ailleurs, le lecteur peut trouver peu heureux de parler systématiquement de l'adolescent, en le qualifiant de Le jeune. Cela ressemble à un mot valise permettant de ne pas avoir à rentrer dans les détails, à nuancer son propos. Cette dernière particularité devient criante lorsque David le Breton évoque des comportements comme s'appliquant à la grande majorité (pour ne pas dire la totalité) des jeunes, ou plutôt des adolescents. Il présente comme une évidence que la majorité des adolescents est victime des marques, ou que les conversations des filles s'inscrivent dans un processus mutuel de coopération, de négociation, de séduction, misant sur leur capacité de communication, là où les garçons se coupent la parole et tentent d'avoir le dernier mot à travers un style locutoire laissant moins de place à l'écoute.


Le lecteur garde à l'esprit qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation et qu'il est légitime que les auteurs prennent des raccourcis et ne rentrent pas les détails sociologiques, physiologiques ou scolaires. Mais la conjonction de généralités présentées comme des certitudes et des dessins tournant les adolescents en dérision, voire en ridicule, finissent par générer une impression étrange quant à l'objet de leur étude. Le lecteur en vient à ne plus trop savoir s'il lit des évidences (il n'a qu'à se souvenir de sa propre adolescence), des observations perspicaces (un adulte s'exprimant à un adolescent, en oubliant la force des émotions, positives ou négatives, générées par les premières fois), des généralités trop grossières. En particulier, l'exposé insiste sur les désagréments liés à cet âge particulier, et ne mentionne pas la capacité des adolescents à se montrer critique, à prendre du recul sur certaines choses, à détecter quand ils sont l'objet de manipulation, par les parents, par le marketing. C'est comme si le discours se focalisait trop sur la notion d'âge bête ou les conduites à risque pour prévenir les parents, oubliant les bons côtés de cette période, à commencer par le plaisir de la découverte. En outre, la question de devenir adulte est au centre de cet âge de passage (de l'enfant à l'adulte), sans que jamais la notion ne soit explicitée.


En fonction des attentes du lecteur, ce tome peut laisser une impression étrange. Les auteurs ont su trouver une forme qui embrasse le parti ris d'exposé, sans fiction, avec des idées de mises en scène appropriées et variées. L'exposé est clairement structuré, rappelant que la notion d'adolescence est assez récente, que la problématique d'arriver à l'âge adulte souffre d'un manque de repère clair, et énonçant les caractéristiques de l'âge adolescent dont le lecteur adulte se souviendra au fur et à mesure. Dans le même temps la tonalité du discours s'avère déconcertante, comme une explication pour parents dépassés, voyant surtout les inconvénients et les risques pour un adolescent.