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mardi 28 juillet 2026

Solveig

En les observant, elle sait que sa marche s’arrête ici.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Mariette Nodet pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cinquante-huit planches dessinées, un conte pour enfants. Ces auteurs avaient déjà collaboré ensemble et réalisé La traverse (2019).


Solveig est une petite fille rêveuse qui grandit au milieu du grand tumulte de la vie du matin au soir, il lui faut tout le temps se dépêcher, pour s’habiller, finir ceci, ranger cela. Dans ses oreilles, il y a toujours trop de bruit, ça bourdonne, ça fatigue. Et souvent, tellement de gens défilent dans sa journée, qu’elle se sent entraînée dans un immense tourbillon. Elle s’assied régulièrement en tailleur, pour laisser ce tumulte, le laissant s’écouler. À la maison, à l’école, elle cherche à bien faire, à ne pas prendre trop de place, à aider dès qu’elle s’en sent capable. Mais tout va trop vite ! Elle s’embrouille, elle oublie, ses pieds se font des croche-pattes. Elle se retrouve à marcher à contre-courant de la foule, encombrée d’un pot de fleurs, alors que tous les autres semblent se fondre de manière organique dans le flux allant tous dans le même sens. Autour, on ne fait pas trop attention à elle, on sait que Solveig est maladroite, timide, un peu perdue. Les grands n’ont pas le temps. Les enfants, dans leurs jeux, l’oublient régulièrement. Ils courent, dessinent, se promènent, oublieux de sa présence. Dans cette grande cité, avec ses tours en béton et ses espaces verts, elle grandit ainsi, jour après jour, comme une petite branche tourmentée par le vent. Elle s’accroche comme elle peut, alors que le tumulte ne connaît pas de fin.



Assise dans un coin d’un jardin public, Solveig aime par-dessus tout observer les petites feuilles des arbres en transparence. Un œil fermé, l’autre presque collé à la feuille. Elle imagine que chaque feuille est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. C’est comme cela qu’un jour d’automne, par hasard, elle se rend compte que sa main disparaît dans la lumière de l’après-midi. Le lendemain, alors qu’elle se trouve dans le salon, quand son papa oublie de lui dire au revoir devant l’école, c’est un de ses poignets qui disparaît ! Un autre jour, quand sa voisine lui chuchote un mot méchant, c’est au tour de son avant-bras de devenir transparent. Et voilà que son coude devient invisible alors que Solveig attend désespérément un encouragement de sa maîtresse. Solveig se sent disparaître, chaque jour un peu plus… Ce qui devait arriver, arrive : un soir, Solveig comprend que plus personne ne la voit ! Elle sent tout à coup une très grande tristesse l’envahir : comment peut-elle être heureuse si aucun regard ne se pose sur elle ? Ce soir-là, elle décide de partir pour trouver quelque part de l’aide ou une solution. Pour redevenir comme avant ! Elle remplit un petit sac, avec un duvet, de quoi se couvrir et grignoter sur le chemin. Et le petit couteau qu’elle a eu pour ses sept ans, qui servira toujours.


Une œuvre dans un registre différent pour le prolifique et très humain Edmond Baudoin. Le lecteur admirateur est prêt à la suivre dans ses aventures narratives, ne serait-ce que profiter de ses dessins à la fois immédiatement accessibles, comme croqués sur le vif, à la fois le fruit des décennies de pratique, façonnés par un savoir-faire d’artisan affuté et réfléchi, éprouvé à l’épreuve d’une multitude d’œuvres. En feuilletant l’ouvrage, il perçoit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’un livre illustré. Il suppose que Mariette Nodet a fourni la trame du récit, les phrases qui sont portées sur chacun des vingt-neuf dessins en double page qui donnent à voir le cheminement de cette jeune demoiselle. Il se dit qu’il est possible que le bédéaste ait travaillé de manière collaborative avec elle, discutant du contenu de chaque illustration, questionnant certains aspects du récit, faisant des suggestions, peut-être reformulant une phrase ou une autre, dans l’intention d’en améliorer la qualité narrative en termes de fluidité, de sensibilité. À la lecture, s’il est familier des œuvres de Baudoin, le lecteur se rend compte que celui-ci a restreint son champ d’expression habituel. Il s’est astreint à respecter le format d’une illustration par double page, sans insert ou dessins interpénétrés. Cela donne une forme très régulière et linéaire à la narration visuelle, très différente de ses autres œuvres. Le lecteur sent qu’un autre degré de liberté a été abandonné au profit du récit : les illustrations présentent un caractère moins spontané que d’habitude, l’impression d’imperfection qui les rend si vivantes s’en trouve amoindrie.



L’histoire est racontée de manière linéaire, un mode narratif adapté à des lecteurs d’un jeune âge, même si l’apparence des dessins pourrait les rebuter, assez chargés, dépourvus de couleurs sauf pour la jeune fille elle-même au fur et à mesure qu’elle disparaît comme en atteste l’illustration de couverture, avec force hachures aboutissant à un rendu d’autant plus dense. Le récit est raconté par un narrateur omniscient connaissant tout de la vie de l’enfant, et choisissant les éléments qu’il met en avant. C’est ainsi qu’il met en avant le fait qu’elle est rêveuse, tout le temps pressée par le monde qui l’entoure au point d’avoir la sensation de se trouver dans un tourbillon perpétuel, très attachée à bien faire, ignorée par les différentes personnes qu’elle côtoie, non par intention mais par le caractère effacé, maladroit et timide de Solveig elle-même. Il la présente comme une jeune fille sage, capable de s’occuper par elle-même, de s’intéresser au banal et à l’ordinaire comme des petites feuilles d’arbres presque transparentes, où elle imagine que chacune est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. Elle apparaît ainsi comme à l’écart du monde, ballottée contre son gré, trouvant des poches de calme dans lesquelles elle peut s’extraire du grand tourbillon de la vie, dans des moments sanctuarisés. Elle constate qu’elle disparaît progressivement, son corps prenant une teinte bleutée, ressortant doucement sur les dessins en noir & blanc. Elle entame alors un voyage : une marche qui lui fait traverser des paysages tellement magnifiques, mais aussi parfois des paysages effrayants, froids et humides, elle se perd, elle croise des animaux. Elle se sent seul, rêve d’un cerf, et rencontre un vieil homme avec sa chèvre.


Sur la base de ce fil conducteur, l’illustrateur s’en donne à cœur joie, tout en se mettant au service du récit, plutôt que de l’utiliser comme un support pour ses envies graphiques personnelles. Le lecteur fidèle de cet artiste reconnaît aisément sa manière de faire : des contours réalisés au pinceau, irréguliers ce qui génère une sensation très organique à la lecture. Dès la première illustration en double page, il identifie d’autres de ses habitudes : une composition composite avec le car scolaire, Solveig assise en tailleur à l’extérieur comme posée sur la page, et un arrière-plan exécuté à la plume ou peut-être au crayon là encore avec des éléments déconcertants comme une affiche sur une remorque, un groupe de cinq personnes sur le plateau d’un camion, une tête de Mickey à une fenêtre. Le jeune lecteur peut s’y perdre et se trouver décontenancé par les éléments hétéroclites que ce dessin rapproche ainsi. Une fois que Solveig s’est mise en marche, le lecteur retrouve le goût du bédéaste pour les paysages naturels : des arbres bien sûr, toujours remarquables sous le pinceau de Baudoin, des chevaux, un échassier, la queue d’une baleine, un renard, une chèvre, un cerf, autant d’animaux ayant déjà eu les honneurs dans d’autres de ses œuvres. D’un côté, l’artiste se contraint à s’inscrire dans le cadre délimité par le texte ; de l’autre, le lecteur familier de ses bandes dessinées reconnaît aussi bien sa façon de dessiner, que des éléments récurrents de ses œuvres.



À une ou deux reprises, le lecteur peut sentir un léger décalage de phase entre les deux créateurs, une sensation fugace et vite dissipée. Ils mettent en scène une enfant à la fois ignorée par son entourage au point que ce corps même devienne invisible, à la fois capable de générer et d’alimenter un imaginaire dans lequel elle trouve sérénité et curiosité, cette vie intérieure se manifestant par la teinte bleutée que son corps prend progressivement. Quel que soit son âge, le lecteur ressent de l’empathie pour elle, que ce soit la sensation d’un monde tumultueux, trop rapide, générant trop de sollicitations, ou le calme de la marche en solitaire dans des paysages naturels. Il perçoit que la qualité de cette empathie doit autant au choix des mots et aux phrases qu’à l’authenticité et la justesse de ce qui est représenté. Après son détachement du monde réel, le second changement naît de la rencontre avec une autre personne. Le mode de vie de cette dernière est en phase avec celui de Solveig, ce qui lui offre la possibilité d’une communication réelle, et pas juste fonctionnelle. L’enfant a également l’occasion de participer à une tâche tenant à cœur à cet adulte, constituant l’aboutissement d’un long cheminement. En la voyant faire, le lecteur comprend en quoi cette tâche constitue une métaphore pour l’adulte, et aussi une métaphore d’un autre niveau pour Solveig : elle ne va pas déplacer les pierres de sa propre maison, mais déplacer celles qu’elle a utilisées pour se protéger, dans une démarche d’adaptation.


Une histoire simple pour un jeune public : des textes courts et concis, des dessins conçus pour faciliter aux aussi leur accessibilité. Un conte sur l’inadaptation à la vitesse et au bruit du monde moderne, et sur l’isolement personnel à la fois subi et recherché. À la lecture l’enfant y retrouvera des sensations dont il a déjà fait l’expérience, même sans disposer du recul nécessaire pour comprendre le récit, l’adulte y verra un mécanisme dont il a déjà fait l’expérience, inconsciemment, ou qu’il a sciemment mis en œuvre. Doux, constructif et optimiste.



mardi 14 juillet 2026

Roberto

Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?


Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.


Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.


Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?



Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.


Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.


Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.


Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.


On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.


mardi 4 octobre 2022

Couma Acò

Le seul problème à résoudre de la vie, c'est d'être. Juste d'être.


Il s’agit aussi bien d’une histoire complète indépendante de toute autre, que d’un fragment autobiographique de la vie de l’artiste. Il s’agit d’un récit en noir & blanc, écrit et dessiné par Edmond Baudoin. Il comprend quarante et une pages. Il est paru pour la première fois en 1991, publié par Futuropolis. Il a été récompensé par l’Alph'Art du meilleur album au festival d’Angoulême de 1992. Pour cette réédition, l’auteur l’a complété avec un récit de trois pages intitulé Une vie inutile, initialement publié en 1981, également par Futuropolis.


Un mur de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois. Est le mur qui tient l’arbre qui a poussé dessus, ou est-ce le contraire ? Et les racines jusqu’où vont-elles ? Edmond ne le sait pas. Des hommes ont habité là. Quand il frappe avec sa serpe sur les ronces qui effacent les chemins, il sent ces hommes dans son bras. Ils allaient sur les chemins, l’esprit peuplé de peu de mots. Il imagine son grand-père croisant un autre homme, tous les deux chargés d’un lourd fardeau, sur un chemin. Un bref échange, une demi-douzaine de répliques chacun, avec deux trois mots de patois pas plus. En se quittant, ils en savaient autant sur l’autre que des amis sortant d’un café après deux heures de discussion. De ces hommes, l’auteur n’en a connu qu’un. C’était au début des années 1950, septembre, bientôt l’école avec son frère Piero. Les deux enfants sont assis sur les marches de l’escalier de la maison, regardant la pluie tomber dehors. Ils échangent leur rêve d’avenir, le même : devenir dessinateur.



Piero et Edmond entendent le début d’une chanson : Combien le petit chien dans la vitrine, Ouaw, Ouaw. Ils ont immédiatement identifié l’arrivée de leur grand-père qui ne connaît que ce tout début de la chanson. Le grand-père porte une sorte de chapeau qui lui protège la tête, et il dit tout fort : Eh Eh, la soup ! La Marne, l’Eyser, y passeront pas ! Ça n’avait pas dû être tout rose pour lui. Il était né quelque part en Angleterre et peu après abandonné à l’Assistance Publique française. Son nom : John Carney. Un petit Anglais perdu à Nice, et élevé par des paysans. Tout jeune, il avait travaillé dans une boucherie. C’est ce qui avait dû lui sauver la vie en 14-18. Des Grandes Vacances, au village, ils furent peu à revenir. Faut dire aussi que John Carney avait eu la chance de s’entraîner, lors d’un voyage précédent, en 1898, à Fachoda, au Soudan. Avec la mission Marchand. Pourtant, 35 ans après la grande guerre, cette brute criait toujours les mots d’ordre : La Marne, L’Eyser… à intervalles réguliers. Réminiscence de cauchemars. Le samedi matin, il arrive qu’il promette aux deux frères de les emmener au cinéma, mais les promesses du matin c’était souvent chagrins. Elles étaient tributaires de l’état de son porte-monnaie qui, lui, dépendait de la quantité de vin qu’il avait bue entre la promesse et le soir. Les séances se déroulaient à la Maison du Poilu. L’écran, un drap cloué au mur. La projectionneuse, un moulin à café. Personne n’entendait les dialogues. Ça n’avait aucune importance, tout le monde parlait.


Découvrir une bande dessinée de cet auteur constitue toujours un voyage très personnel imprévisible. Le titre en patois (Comme ça) laisse présager un récit autobiographique de l’enfance de l’auteur. Les premières séquences évoquent les murs de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois, les hommes taiseux de peu de mots, le rêve de devenir dessinateur, le grand-père et son enfance, les séances de cinéma dans la salle communale, des concours de tuage de mouches à la sandale, chiquer une cigarette, construire un mur de pierres sèches et le signer, habiter seul dans une maison sans fenêtre, se faire laver une fois par an par sa belle-fille, ramener un fagot en ville, avoir peur des chasses d’eau, s’essuyer avec des pierres, une amourette d’enfant entre un garçonnet du peuple et une jeune demoiselle bourgeoise, les différents métiers de John Carney (boucher, charbonnier, bâtisseur de murailles, chien de chasse), un homme sachant regarder, sentir, toucher, goûter, tout ça en une dizaine de pages. Le lecteur constate rapidement que le grand-père est exclusivement évoqué par les souvenirs de l’auteur, sans éléments extérieurs à ce qu’il savait de lui, mais avec quelques remarques amenées par le recul des années. Le souvenir qu’il en a gardé est indissociable de sa vie d’enfant de l’époque.



L’illustration de couverture donne une bonne idée des images à l’intérieur. La narration visuelle s’avère aussi personnelle que la structure du déroulé des souvenirs. La première page comprend deux cases. Celle du dessus occupe les deux tiers de la planche et il s’agit d’un paysage : un arbre ayant poussé sur les grosses pierres d’un muret. Les traits de contour sont épais et irréguliers, charbonneux, pour une case chargée en noir. La case inférieure montre le buste de six hommes, et le lecteur en devine d’autres rangées derrière, avec le même trait noir, épais et irrégulier. Le lecteur reste épaté par la façon dont l’artiste parvient à capturer la ressemblance des décors. Il dépose de grands traits d’encre de Chine au pinceau, de manière déliée, qui semble presque improvisée, et pourtant restituant avec force l’impression que laisse une pierre, un mur de pierre, un feuillage, une branche, un tronc, la végétation, etc. Le lecteur n’en revient pas qu’avec ces taches de noir au contour grossier, il puisse identifier ces éléments au premier coup d’œil, et même avoir une idée précise de l’ambiance lumineuse, que ce soit l’ombrage mouvant sous les frondaisons, ou la lumière froide par temps de neige.


Le lecteur voit s’opérer une magie très similaire pour les êtres vivants, qu’il s’agisse d’animaux ou d’êtres humains. De manière inattendue, John Carvey est de temps à autre employé comme rabatteur pour les chasses saisonnières du chatelain. En planche 24, le lecteur voit passer devant lui un sanglier, juste une ombre chinoise comme une peinture rupestre. En planche 16, il s’agit d’un renard, représenté de manière plus traditionnelle, plus qu’une ombre, silhouette remarquablement rendue. Dans les planches vingt et vingt-et-un, un taureau est mené à l'abattoir dans les rues de Villars, c’est à la fois une incroyable masse noire imposante, mais aussi une représentation naïve de sa gueule après avoir été mis à mort par un coup de masse. Planche 23, le temps de cinq cases, deux chats jouent ensemble au soleil, l’un taquinant l’autre qui est allongé sur le dos, quasiment un reportage naturaliste en temps réel. Il en va de même pour Diane, la chienne errante qui s’attache aux pas du grand-père. Les êtres humains ne sont pas en reste : un assemblage de traits, de taches, qui semblent parfois posés de manière aléatoire sur la feuille… Et pourtant des individus bien vivants, incarnés, uniques, naturels. Le degré de détails peut aller d’un visage parcheminé avec de petits traits fins et secs, à de gros points pour les yeux, comme si l’encre avait bavé. La représentation peut varier d’une vraie silhouette humaine avec tous ses membres, à une sorte de pantin dans une pantomime grossière, ou l’esquisse de silhouettes en traits élégants non jointifs en planche 7, ou encore de gros traits épais ne reprenant que les lignes structurantes en planche 35. Avec cette liberté de représentation, l’artiste transmet sa subjectivité visuelle, mais aussi émotionnelle, en fonction de ce qu’il retient de représenter, de mettre en avant.



Séduit par la personnalité qui se dégage de la narration, le lecteur ne s’interroge pas trop sur une éventuelle logique des méandres de l’histoire, des sauts d’un thème à l’autre, du choix de raconter telle anecdote plutôt que telle autre. Le portrait du grand-père se dessine progressivement par l’effet cumulatif des scénettes et des observations d’Edmond. Passée la brève information sur ses origines britanniques et qu’il a combattu durant la première guerre mondiale, il le montre au temps présent du récit. Il évoque sa liberté, son amour de la solitude, sa vie à la dur sans confort moderne. Il n’embellit pas le bonhomme puisqu’il évoque également ses peurs (peur de l’inondation que pourrait provoquer l’usage d’une chasse d’eau), son absence d’hygiène corporelle, sa forme de dépendance à l’alcool et la violence conjugale associée. Malgré tout, le lecteur reste sous le coup de l’affection que l’enfant porte à son grand-père, ainsi que les traumatismes qui ont façonné sa vie. En contrepoint, il découvre plusieurs anecdotes relatives à l’enfance de l’auteur : son attirance précoce pour les demoiselles, l’amour fraternel qu’il porte à Piero et qui fera l’objet d’une bande dessinée en 1998. Il prend progressivement conscience que cette œuvre dépeint également des facettes de la vie d’un village, à cette époque, avec quelques remarques en passant, comme celle relative aux veillées d’été, dans les rues, sur les placettes. Les villageois se réunissaient. L’idéologie qui se transmettait le long de ces soirées était plus réactionnaire, plus débile, plus con que celle qui passe lors de la plus nulle des émissions télé. Il est surpris par d’autres thèmes inattendus.


L’auteur consacre deux pages à décrire son grand-père restaurer un mur de pierres sèches. Il y voit un véritable artiste à l’œuvre, un artisan qui se préoccupe de la beauté du résultat final, qui se recule pour la considérer, la scrute, hésite, s’avance, change de cailloux au dernier moment, sans raison apparente, comme un peintre, ou un sculpteur, ce qui produit un effet de mise en abîme avec Baudoin lui-même et sa réalisation d’artiste qu’est la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Il est alors possible de considérer que Edmond enfant regarde John à l’œuvre, et que l’imprégnation de ce souvenir dans sa mémoire façonne sa représentation mentale, sa conception du travail d’artiste, que lui-même opère de la même manière pour ses créations. Il ne s’attend pas non plus à ce que le garçon et son frère suivent un cortège qui mène un bœuf à l’abattoir, dans les rues de la ville. Il explique que c’était pour eux une fête, un carnaval, avec la mort au bout. Ils suivaient le ruminant comme peut-être le peuple suivait la charrette du condamné à mort. Au début avec des rires. Des moqueries envers le supplicié. Et puis, au bout de la rue, la porte ouverte et noire de l’abattoir devenait visible. Alors s’installait un silence d’église. On s’approchait encore, l’odeur du sang et de la charogne empuantissait l’air. Le bœuf refusait d’avancer. C’est une scène d’une grande force, un rite qui est indissolublement lié au souvenir de son grand-père, parce que c’est la même époque de sa vie de garçon. En planche 23, lorsque les deux chats se taquinent, le texte juxtaposé dans les cases évoque un travail sur la mémoire, sur la façon dont elle s’effiloche, se transforme avec les années qui passent. Le lecteur n’est pas bien sûr du lien éventuel avec les chats, ou si images et textes suivent deux lignes parallèles indépendantes, mais il saisit bien le lien logique avec le principe de raconter les souvenirs qui lui restent de son grand-père.


Le tome se termine avec une histoire courte dans laquelle la mort vient trouver un vieillard, et le lecteur reconnaît la source d’inspiration : John Carney, le grand-père, et le questionnement sur l’utilité d’une vie. S’il était venu pour un souvenir d’enfance, l’évocation d’un grand-père un peu spécial, le lecteur repart avec bien plus, tellement plus. À partir de traces d’encre dont l’agencement défie parfois les règles et d’une narration qui semble sauter du coq à l’âne en fonction du vagabondage de la pensée de l’auteur au gré de ses souvenirs, le lecteur a réalisé un voyage d’une richesse insoupçonnée, aussi personnel dans les faits rapportés, qu’universels dans l’expérience de ces facettes de la vie, l’expérience d’un partage en humanité. Exceptionnel.