Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Frère. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Frère. Afficher tous les articles

mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



mercredi 3 juillet 2024

Éva

Malsain !… Sain !… Ce sont des notions subjectives !…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985. L’histoire a fait l’objet d’une prépublication dans les numéros 72 à 78 du magazine (À suivre) en 1984. Elle a été réalisée par Didier Comès (1942-2013) pour le scénario et les dessins. Elle se développe sur soixante-dix-neuf pages en noir & blanc. La réédition de 2023 par Casterman comprend une introduction de trois pages, intitulée Éva ou l’éloge de la rupture, rédigée par Thierry Bellefroid, auteur d’une monographie sur ce bédéiste.


À l’étage d’une belle demeure à l’écart de tout, une belle femme, Éva est assise immobile dans sa chaise roulante, dans une belle robe noire avec un profond décolleté qui laisse voir le début de ses auréoles, des bas résille, des chaussures à talon, un beau collier, une longue boucle d’oreille à gauche. Elle observe son frère Yves silencieusement. Celui-ci est train de lire assis dans fauteuil confortable. À l’extérieur, une jeune femme approche à pied. Elle monte les quelques marches du perron et pousse la porte d’entrée : celle-ci est ouverte. Elle pénètre dans le hall, avec son grand escalier qui mène à l’étage. Elle appelle : Y a-t-il quelqu’un ? À l’étage, Éva indique à son frère qu’il s’agit d’une voix de fille et elle le traite d’imbécile, l’accusant d’avoir encore oublié de fermer la porte d’entrée. Il se lève lui disant de ne pas s’inquiéter : il va voir. Il sort de la bibliothèque et se penche par-dessus la rambarde. Voyant la silhouette de Neige, il lui demande ce qu’elle veut. Neige s’excuse, sa voiture vient de tomber en panne : pourrait-elle téléphoner à un garagiste ? Yves descend les marches et répond qu’elle ne trouvera pas de garagiste qui acceptera de se déplacer à cette heure. Il veut bien l’aider en l’hébergeant jusqu’à demain, mais il doit auparavant en référer à sa sœur jumelle. Il remonte les marches en ajoutant qu’elle vit avec lui, et elle est gravement handicapée, elle ne sait plus marcher.



De retour dans la bibliothèque, Yves suppose qu’Éva a entendu. Elle lui demande si Neige lui plaît. Il répond qu’il ne l’a pas bien vue, il fait sombre dans le hall, et puis cela ne l’intéresse pas. Il ajoute qu’ils ne peuvent pas laisser cette jeune femme toute seule dans la nuit. Elle répond qu’il fasse ce qu’il veut, mais s’il arrive quelque chose, il en sera responsable. Yves redescend au rez-de-chaussée et indique à Neige que sa sœur est d’accord. Il va lui montrer sa chambre. Une fois dans la chambre, il la prévient : l’appartement d’Éva se trouve à l’autre bout du couloir, elle doit éviter d’y aller car sa sœur déteste les intrus. Son caractère s’est aigri depuis son accident, aussi vaut-il mieux respecter son besoin de solitude. Un dernier conseil : elle se déplace en chaise roulante, si Neige la rencontre, elle doit se méfier car l’attitude d’Éva est parfois bizarre. Il sort, Neige referme la porte, se déshabille et se glisse nue dans les draps, pendant qu’à l’étage Yves déshabille sa sœur puis la serre dans ses bras.


L’œuvre de ce bédéiste est passé à la postérité pour Silence (1980), Belette (1983) et Éva. Dans l’introduction, Bellefroid indique que cette BD se démarque des précédentes dans la mesure où elle ne met pas en scène le milieu rural des Ardennes en particulier. L’intrigue s’avère linéaire et simple : un huis-clos dans une grande demeure dotée d’un grand terrain, entre trois individus Éva et Yves qui sont jumeaux, et Neige, une jolie jeune femme dont la voiture est tombée en panne. Le récit s’ouvre avec une planche muette dont la moitié supérieure se compose de deux bandes de quatre cases chacune, une suite de gros plans partant de la roue arrière de la chaise roulante pour remonter jusqu’au visage d’Éva. Le lecteur apprécie le noir et blanc, les contrastes afférents, le sens du cadrage et du plan de prise de vue. L’étrangère entre dans la maison dès la deuxième planche, et la tension est déjà palpable du fait des remarques décalées aux sous-entendus critiques de la femme handicapée, des réponses conciliantes de son frère, et de l’indépendance qui se devine chez Neige. L’artiste se focalise sur la représentation de quelques éléments structurants par case, avec une proportion significative de cases composées d’un gros plan sur le visage de l’interlocuteur en train de s’exprimer, et une représentation à la fois simplifiée et interprétative du visage, plutôt que réaliste.



Le lecteur observe ce huis-clos, pas trop étouffant : les personnages passent d’une pièce à une autre, Neige sort dans le parc dès le lendemain matin pour se promener, puis ressort avec le garagiste Monsieur Linou pour aller voir sa voiture, pour un jeu de séduction entre elle et Yves, dans des pages et des cases plus aérées, ou les zones blanches prédominent sur les noires. Pour autant, le lecteur ressent bien la sensation d’oppression de ce genre de récit. La superbe couverture de l’édition de 2023 met en avant la chaise roulante, les bas résille, le vernis des chaussures, tout en dissimulant le visage d’Éva. Les huit cases de la moitié supérieure de la première page s’attardent sur des détails en gros plan, d’un côté comme une forme de fétichisme, de l’autre laissant la charge au lecteur de se faire une image complète en prenant du recul. Neige perçoit la forme de la demeure en ombre chinoise de nuit, avec une contre-plongée qui la rend très imposante. Les aplats de noir occupent une surface plus importante que les blancs dans la majorité des cases, soit avec des zones franches, soit avec des contours biscornus, introduisant une sensation à la fois pesante, à la fois déstabilisante en fonction des contours plutôt ronds ou plutôt anguleux. En effet en tant directeur de la photographie, l’artiste pousse la composition des cases parfois jusqu’à occulter les éléments de décors en arrière-plan au profit d’aplats de noir géométriques, venant encadrer les personnes, ou occupant tout le fond de case pour une tête ressortant alors avec un effet sinistre, ou partageant le fond en deux zones la silhouette ou le visage des personnages étant alors comme présent pour partie dans l’obscurité pour partie dans la lumière.


En fonction de la séquence, du moment, l’artiste ajuste son niveau de représentation entre de nombreux détails ou une approche minimaliste. Par exemple lorsqu’Yves ouvre la porte de la chambre de Neige, le lecteur peut voir le lit, la fenêtre, un fauteuil, une commode avec un vase, deux tableaux, la lampe de chevet avec son abat-jour, une plante verte, tout ça dans une seule case. Lorsqu’elle ouvre la porte de la cuisine, il peut voir Yves debout avec la cafetière à la main, le carrelage sur le mur du plan de travail, les placards au mur, la cuisinière, des ustensiles de cuisine accrochés au mur, une corbeille de fruits, des pots, la table, des chaises, des verres, le beurrier, etc., tout ça également dans une seule case. Par opposition, quand Yves fait visiter son atelier à Neige, la première bande de quatre cases appartient au registre conceptuel, presqu’abstrait, avec uniquement des rectangles noirs, et des contours blancs. Durant cette séquence de huit pages, l’arrière-plan de chaque case ne comprend aucun élément représenté ou dessiné, uniquement des jeux de formes noires en rectangles, en trapèze, et de compléments en blancs. Cette mise en scène a pour effet de focaliser le regard du lecteur sur les visages, et de le faire s’interroger sur ce contient cet atelier, sur ce qu’il peut recéler, peut-être de dangereux. En tout cas, c’est préoccupant, voire inquiétant.



Le dispositif narratif s’avère simple : un homme, deux femmes, une tension palpable, pour partie sexuelle. La situation d’Éva peut évoquer celle de l’handicapé qui dépend d’un proche, en l’occurrence son frère, pour les gestes de tous les jours, limité en mobilité et ayant développé une capacité d’observation importante. Il peut aussi faire penser à Fenêtre sur cour (1963) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), ou encore à Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (1962, What Ever Happened to Baby Jane?) de Robert Aldrich (1918-1983), avec Bette Davis (1908-1989) & Joan Crawford (1904-1977). En fonction de sa culture, le lecteur peut également identifier le visage caractéristique de Klaus Nomi (1944-1983), Marlene Dietrich (1901-1992) dans L’ange bleu (1930), de Josef von Sternberg (1894-1969). À un moment, Neige regarde la télévision et elle reconnaît Harpie (1979), court métrage réalisé par Raoul Servais (1928-2023). Une case utilise la vue depuis l’intérieur du canon d’un pistolet, typique du générique des films de James Bond. Comme l’écrit le préfacier : Il n’est pas nécessaire de connaître ces références pour apprécier la lecture. Il continue : Comès narre son récit à l’aide d’une grammaire très cinématographique, ce qui lui permet de rendre au cinéma tout ce que celui-ci lui a donné.


Selon sa sensibilité, le lecteur peut anticiper une partie des révélations du récit, l’auteur donnant assez d’indices pour comprendre ce qui se joue réellement entre Éva et Yves, ainsi que le déséquilibre introduit par Neige dans leur relation. Il relève la fluctuation des rapports de force, qui domine la situation quand, et il apprécie que Neige dispose d’un solide caractère qui évite qu’elle n’endosse le rôle de victime sans défense. Il comprend que les compétences d’Yves en matière d’automates servent l’intrigue, et il ressent qu’elles introduisent aussi une métaphore sur son rapport aux êtres humains, ainsi que sur les relations entre individus, certains en manipulant d’autres. En plus des thèmes cités dans l’introduction (gémellité, bisexualité, identité sexuelle, érotisme), les interactions saines ou malsaines (des notions subjectives comme le fait remarquer Yves à Neige) entre ces trois personnes jouent sur le déni de réalité, sur le désir de possession et de contrôle de l’autre, sur l’emprise.


Une jeune femme forcée par une panne de voiture, de passer la nuit sous le toit de jumeaux, dont une personne à mobilité réduite en fauteuil roulant. Une narration visuelle sophistiquée, avec des plans de prise de vue et de cadrages savamment composés, mettant à profit des classiques du cinéma. Une tension engendrée par un suspense psychologique. Une intrigue vénéneuse qui n’a rien perdu de sa toxicité.



mardi 4 octobre 2022

Couma Acò

Le seul problème à résoudre de la vie, c'est d'être. Juste d'être.


Il s’agit aussi bien d’une histoire complète indépendante de toute autre, que d’un fragment autobiographique de la vie de l’artiste. Il s’agit d’un récit en noir & blanc, écrit et dessiné par Edmond Baudoin. Il comprend quarante et une pages. Il est paru pour la première fois en 1991, publié par Futuropolis. Il a été récompensé par l’Alph'Art du meilleur album au festival d’Angoulême de 1992. Pour cette réédition, l’auteur l’a complété avec un récit de trois pages intitulé Une vie inutile, initialement publié en 1981, également par Futuropolis.


Un mur de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois. Est le mur qui tient l’arbre qui a poussé dessus, ou est-ce le contraire ? Et les racines jusqu’où vont-elles ? Edmond ne le sait pas. Des hommes ont habité là. Quand il frappe avec sa serpe sur les ronces qui effacent les chemins, il sent ces hommes dans son bras. Ils allaient sur les chemins, l’esprit peuplé de peu de mots. Il imagine son grand-père croisant un autre homme, tous les deux chargés d’un lourd fardeau, sur un chemin. Un bref échange, une demi-douzaine de répliques chacun, avec deux trois mots de patois pas plus. En se quittant, ils en savaient autant sur l’autre que des amis sortant d’un café après deux heures de discussion. De ces hommes, l’auteur n’en a connu qu’un. C’était au début des années 1950, septembre, bientôt l’école avec son frère Piero. Les deux enfants sont assis sur les marches de l’escalier de la maison, regardant la pluie tomber dehors. Ils échangent leur rêve d’avenir, le même : devenir dessinateur.



Piero et Edmond entendent le début d’une chanson : Combien le petit chien dans la vitrine, Ouaw, Ouaw. Ils ont immédiatement identifié l’arrivée de leur grand-père qui ne connaît que ce tout début de la chanson. Le grand-père porte une sorte de chapeau qui lui protège la tête, et il dit tout fort : Eh Eh, la soup ! La Marne, l’Eyser, y passeront pas ! Ça n’avait pas dû être tout rose pour lui. Il était né quelque part en Angleterre et peu après abandonné à l’Assistance Publique française. Son nom : John Carney. Un petit Anglais perdu à Nice, et élevé par des paysans. Tout jeune, il avait travaillé dans une boucherie. C’est ce qui avait dû lui sauver la vie en 14-18. Des Grandes Vacances, au village, ils furent peu à revenir. Faut dire aussi que John Carney avait eu la chance de s’entraîner, lors d’un voyage précédent, en 1898, à Fachoda, au Soudan. Avec la mission Marchand. Pourtant, 35 ans après la grande guerre, cette brute criait toujours les mots d’ordre : La Marne, L’Eyser… à intervalles réguliers. Réminiscence de cauchemars. Le samedi matin, il arrive qu’il promette aux deux frères de les emmener au cinéma, mais les promesses du matin c’était souvent chagrins. Elles étaient tributaires de l’état de son porte-monnaie qui, lui, dépendait de la quantité de vin qu’il avait bue entre la promesse et le soir. Les séances se déroulaient à la Maison du Poilu. L’écran, un drap cloué au mur. La projectionneuse, un moulin à café. Personne n’entendait les dialogues. Ça n’avait aucune importance, tout le monde parlait.


Découvrir une bande dessinée de cet auteur constitue toujours un voyage très personnel imprévisible. Le titre en patois (Comme ça) laisse présager un récit autobiographique de l’enfance de l’auteur. Les premières séquences évoquent les murs de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois, les hommes taiseux de peu de mots, le rêve de devenir dessinateur, le grand-père et son enfance, les séances de cinéma dans la salle communale, des concours de tuage de mouches à la sandale, chiquer une cigarette, construire un mur de pierres sèches et le signer, habiter seul dans une maison sans fenêtre, se faire laver une fois par an par sa belle-fille, ramener un fagot en ville, avoir peur des chasses d’eau, s’essuyer avec des pierres, une amourette d’enfant entre un garçonnet du peuple et une jeune demoiselle bourgeoise, les différents métiers de John Carney (boucher, charbonnier, bâtisseur de murailles, chien de chasse), un homme sachant regarder, sentir, toucher, goûter, tout ça en une dizaine de pages. Le lecteur constate rapidement que le grand-père est exclusivement évoqué par les souvenirs de l’auteur, sans éléments extérieurs à ce qu’il savait de lui, mais avec quelques remarques amenées par le recul des années. Le souvenir qu’il en a gardé est indissociable de sa vie d’enfant de l’époque.



L’illustration de couverture donne une bonne idée des images à l’intérieur. La narration visuelle s’avère aussi personnelle que la structure du déroulé des souvenirs. La première page comprend deux cases. Celle du dessus occupe les deux tiers de la planche et il s’agit d’un paysage : un arbre ayant poussé sur les grosses pierres d’un muret. Les traits de contour sont épais et irréguliers, charbonneux, pour une case chargée en noir. La case inférieure montre le buste de six hommes, et le lecteur en devine d’autres rangées derrière, avec le même trait noir, épais et irrégulier. Le lecteur reste épaté par la façon dont l’artiste parvient à capturer la ressemblance des décors. Il dépose de grands traits d’encre de Chine au pinceau, de manière déliée, qui semble presque improvisée, et pourtant restituant avec force l’impression que laisse une pierre, un mur de pierre, un feuillage, une branche, un tronc, la végétation, etc. Le lecteur n’en revient pas qu’avec ces taches de noir au contour grossier, il puisse identifier ces éléments au premier coup d’œil, et même avoir une idée précise de l’ambiance lumineuse, que ce soit l’ombrage mouvant sous les frondaisons, ou la lumière froide par temps de neige.


Le lecteur voit s’opérer une magie très similaire pour les êtres vivants, qu’il s’agisse d’animaux ou d’êtres humains. De manière inattendue, John Carvey est de temps à autre employé comme rabatteur pour les chasses saisonnières du chatelain. En planche 24, le lecteur voit passer devant lui un sanglier, juste une ombre chinoise comme une peinture rupestre. En planche 16, il s’agit d’un renard, représenté de manière plus traditionnelle, plus qu’une ombre, silhouette remarquablement rendue. Dans les planches vingt et vingt-et-un, un taureau est mené à l'abattoir dans les rues de Villars, c’est à la fois une incroyable masse noire imposante, mais aussi une représentation naïve de sa gueule après avoir été mis à mort par un coup de masse. Planche 23, le temps de cinq cases, deux chats jouent ensemble au soleil, l’un taquinant l’autre qui est allongé sur le dos, quasiment un reportage naturaliste en temps réel. Il en va de même pour Diane, la chienne errante qui s’attache aux pas du grand-père. Les êtres humains ne sont pas en reste : un assemblage de traits, de taches, qui semblent parfois posés de manière aléatoire sur la feuille… Et pourtant des individus bien vivants, incarnés, uniques, naturels. Le degré de détails peut aller d’un visage parcheminé avec de petits traits fins et secs, à de gros points pour les yeux, comme si l’encre avait bavé. La représentation peut varier d’une vraie silhouette humaine avec tous ses membres, à une sorte de pantin dans une pantomime grossière, ou l’esquisse de silhouettes en traits élégants non jointifs en planche 7, ou encore de gros traits épais ne reprenant que les lignes structurantes en planche 35. Avec cette liberté de représentation, l’artiste transmet sa subjectivité visuelle, mais aussi émotionnelle, en fonction de ce qu’il retient de représenter, de mettre en avant.



Séduit par la personnalité qui se dégage de la narration, le lecteur ne s’interroge pas trop sur une éventuelle logique des méandres de l’histoire, des sauts d’un thème à l’autre, du choix de raconter telle anecdote plutôt que telle autre. Le portrait du grand-père se dessine progressivement par l’effet cumulatif des scénettes et des observations d’Edmond. Passée la brève information sur ses origines britanniques et qu’il a combattu durant la première guerre mondiale, il le montre au temps présent du récit. Il évoque sa liberté, son amour de la solitude, sa vie à la dur sans confort moderne. Il n’embellit pas le bonhomme puisqu’il évoque également ses peurs (peur de l’inondation que pourrait provoquer l’usage d’une chasse d’eau), son absence d’hygiène corporelle, sa forme de dépendance à l’alcool et la violence conjugale associée. Malgré tout, le lecteur reste sous le coup de l’affection que l’enfant porte à son grand-père, ainsi que les traumatismes qui ont façonné sa vie. En contrepoint, il découvre plusieurs anecdotes relatives à l’enfance de l’auteur : son attirance précoce pour les demoiselles, l’amour fraternel qu’il porte à Piero et qui fera l’objet d’une bande dessinée en 1998. Il prend progressivement conscience que cette œuvre dépeint également des facettes de la vie d’un village, à cette époque, avec quelques remarques en passant, comme celle relative aux veillées d’été, dans les rues, sur les placettes. Les villageois se réunissaient. L’idéologie qui se transmettait le long de ces soirées était plus réactionnaire, plus débile, plus con que celle qui passe lors de la plus nulle des émissions télé. Il est surpris par d’autres thèmes inattendus.


L’auteur consacre deux pages à décrire son grand-père restaurer un mur de pierres sèches. Il y voit un véritable artiste à l’œuvre, un artisan qui se préoccupe de la beauté du résultat final, qui se recule pour la considérer, la scrute, hésite, s’avance, change de cailloux au dernier moment, sans raison apparente, comme un peintre, ou un sculpteur, ce qui produit un effet de mise en abîme avec Baudoin lui-même et sa réalisation d’artiste qu’est la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Il est alors possible de considérer que Edmond enfant regarde John à l’œuvre, et que l’imprégnation de ce souvenir dans sa mémoire façonne sa représentation mentale, sa conception du travail d’artiste, que lui-même opère de la même manière pour ses créations. Il ne s’attend pas non plus à ce que le garçon et son frère suivent un cortège qui mène un bœuf à l’abattoir, dans les rues de la ville. Il explique que c’était pour eux une fête, un carnaval, avec la mort au bout. Ils suivaient le ruminant comme peut-être le peuple suivait la charrette du condamné à mort. Au début avec des rires. Des moqueries envers le supplicié. Et puis, au bout de la rue, la porte ouverte et noire de l’abattoir devenait visible. Alors s’installait un silence d’église. On s’approchait encore, l’odeur du sang et de la charogne empuantissait l’air. Le bœuf refusait d’avancer. C’est une scène d’une grande force, un rite qui est indissolublement lié au souvenir de son grand-père, parce que c’est la même époque de sa vie de garçon. En planche 23, lorsque les deux chats se taquinent, le texte juxtaposé dans les cases évoque un travail sur la mémoire, sur la façon dont elle s’effiloche, se transforme avec les années qui passent. Le lecteur n’est pas bien sûr du lien éventuel avec les chats, ou si images et textes suivent deux lignes parallèles indépendantes, mais il saisit bien le lien logique avec le principe de raconter les souvenirs qui lui restent de son grand-père.


Le tome se termine avec une histoire courte dans laquelle la mort vient trouver un vieillard, et le lecteur reconnaît la source d’inspiration : John Carney, le grand-père, et le questionnement sur l’utilité d’une vie. S’il était venu pour un souvenir d’enfance, l’évocation d’un grand-père un peu spécial, le lecteur repart avec bien plus, tellement plus. À partir de traces d’encre dont l’agencement défie parfois les règles et d’une narration qui semble sauter du coq à l’âne en fonction du vagabondage de la pensée de l’auteur au gré de ses souvenirs, le lecteur a réalisé un voyage d’une richesse insoupçonnée, aussi personnel dans les faits rapportés, qu’universels dans l’expérience de ces facettes de la vie, l’expérience d’un partage en humanité. Exceptionnel.