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mardi 4 octobre 2022

Couma Acò

Le seul problème à résoudre de la vie, c'est d'être. Juste d'être.


Il s’agit aussi bien d’une histoire complète indépendante de toute autre, que d’un fragment autobiographique de la vie de l’artiste. Il s’agit d’un récit en noir & blanc, écrit et dessiné par Edmond Baudoin. Il comprend quarante et une pages. Il est paru pour la première fois en 1991, publié par Futuropolis. Il a été récompensé par l’Alph'Art du meilleur album au festival d’Angoulême de 1992. Pour cette réédition, l’auteur l’a complété avec un récit de trois pages intitulé Une vie inutile, initialement publié en 1981, également par Futuropolis.


Un mur de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois. Est le mur qui tient l’arbre qui a poussé dessus, ou est-ce le contraire ? Et les racines jusqu’où vont-elles ? Edmond ne le sait pas. Des hommes ont habité là. Quand il frappe avec sa serpe sur les ronces qui effacent les chemins, il sent ces hommes dans son bras. Ils allaient sur les chemins, l’esprit peuplé de peu de mots. Il imagine son grand-père croisant un autre homme, tous les deux chargés d’un lourd fardeau, sur un chemin. Un bref échange, une demi-douzaine de répliques chacun, avec deux trois mots de patois pas plus. En se quittant, ils en savaient autant sur l’autre que des amis sortant d’un café après deux heures de discussion. De ces hommes, l’auteur n’en a connu qu’un. C’était au début des années 1950, septembre, bientôt l’école avec son frère Piero. Les deux enfants sont assis sur les marches de l’escalier de la maison, regardant la pluie tomber dehors. Ils échangent leur rêve d’avenir, le même : devenir dessinateur.



Piero et Edmond entendent le début d’une chanson : Combien le petit chien dans la vitrine, Ouaw, Ouaw. Ils ont immédiatement identifié l’arrivée de leur grand-père qui ne connaît que ce tout début de la chanson. Le grand-père porte une sorte de chapeau qui lui protège la tête, et il dit tout fort : Eh Eh, la soup ! La Marne, l’Eyser, y passeront pas ! Ça n’avait pas dû être tout rose pour lui. Il était né quelque part en Angleterre et peu après abandonné à l’Assistance Publique française. Son nom : John Carney. Un petit Anglais perdu à Nice, et élevé par des paysans. Tout jeune, il avait travaillé dans une boucherie. C’est ce qui avait dû lui sauver la vie en 14-18. Des Grandes Vacances, au village, ils furent peu à revenir. Faut dire aussi que John Carney avait eu la chance de s’entraîner, lors d’un voyage précédent, en 1898, à Fachoda, au Soudan. Avec la mission Marchand. Pourtant, 35 ans après la grande guerre, cette brute criait toujours les mots d’ordre : La Marne, L’Eyser… à intervalles réguliers. Réminiscence de cauchemars. Le samedi matin, il arrive qu’il promette aux deux frères de les emmener au cinéma, mais les promesses du matin c’était souvent chagrins. Elles étaient tributaires de l’état de son porte-monnaie qui, lui, dépendait de la quantité de vin qu’il avait bue entre la promesse et le soir. Les séances se déroulaient à la Maison du Poilu. L’écran, un drap cloué au mur. La projectionneuse, un moulin à café. Personne n’entendait les dialogues. Ça n’avait aucune importance, tout le monde parlait.


Découvrir une bande dessinée de cet auteur constitue toujours un voyage très personnel imprévisible. Le titre en patois (Comme ça) laisse présager un récit autobiographique de l’enfance de l’auteur. Les premières séquences évoquent les murs de pierres sèches dans l’arrière-pays niçois, les hommes taiseux de peu de mots, le rêve de devenir dessinateur, le grand-père et son enfance, les séances de cinéma dans la salle communale, des concours de tuage de mouches à la sandale, chiquer une cigarette, construire un mur de pierres sèches et le signer, habiter seul dans une maison sans fenêtre, se faire laver une fois par an par sa belle-fille, ramener un fagot en ville, avoir peur des chasses d’eau, s’essuyer avec des pierres, une amourette d’enfant entre un garçonnet du peuple et une jeune demoiselle bourgeoise, les différents métiers de John Carney (boucher, charbonnier, bâtisseur de murailles, chien de chasse), un homme sachant regarder, sentir, toucher, goûter, tout ça en une dizaine de pages. Le lecteur constate rapidement que le grand-père est exclusivement évoqué par les souvenirs de l’auteur, sans éléments extérieurs à ce qu’il savait de lui, mais avec quelques remarques amenées par le recul des années. Le souvenir qu’il en a gardé est indissociable de sa vie d’enfant de l’époque.



L’illustration de couverture donne une bonne idée des images à l’intérieur. La narration visuelle s’avère aussi personnelle que la structure du déroulé des souvenirs. La première page comprend deux cases. Celle du dessus occupe les deux tiers de la planche et il s’agit d’un paysage : un arbre ayant poussé sur les grosses pierres d’un muret. Les traits de contour sont épais et irréguliers, charbonneux, pour une case chargée en noir. La case inférieure montre le buste de six hommes, et le lecteur en devine d’autres rangées derrière, avec le même trait noir, épais et irrégulier. Le lecteur reste épaté par la façon dont l’artiste parvient à capturer la ressemblance des décors. Il dépose de grands traits d’encre de Chine au pinceau, de manière déliée, qui semble presque improvisée, et pourtant restituant avec force l’impression que laisse une pierre, un mur de pierre, un feuillage, une branche, un tronc, la végétation, etc. Le lecteur n’en revient pas qu’avec ces taches de noir au contour grossier, il puisse identifier ces éléments au premier coup d’œil, et même avoir une idée précise de l’ambiance lumineuse, que ce soit l’ombrage mouvant sous les frondaisons, ou la lumière froide par temps de neige.


Le lecteur voit s’opérer une magie très similaire pour les êtres vivants, qu’il s’agisse d’animaux ou d’êtres humains. De manière inattendue, John Carvey est de temps à autre employé comme rabatteur pour les chasses saisonnières du chatelain. En planche 24, le lecteur voit passer devant lui un sanglier, juste une ombre chinoise comme une peinture rupestre. En planche 16, il s’agit d’un renard, représenté de manière plus traditionnelle, plus qu’une ombre, silhouette remarquablement rendue. Dans les planches vingt et vingt-et-un, un taureau est mené à l'abattoir dans les rues de Villars, c’est à la fois une incroyable masse noire imposante, mais aussi une représentation naïve de sa gueule après avoir été mis à mort par un coup de masse. Planche 23, le temps de cinq cases, deux chats jouent ensemble au soleil, l’un taquinant l’autre qui est allongé sur le dos, quasiment un reportage naturaliste en temps réel. Il en va de même pour Diane, la chienne errante qui s’attache aux pas du grand-père. Les êtres humains ne sont pas en reste : un assemblage de traits, de taches, qui semblent parfois posés de manière aléatoire sur la feuille… Et pourtant des individus bien vivants, incarnés, uniques, naturels. Le degré de détails peut aller d’un visage parcheminé avec de petits traits fins et secs, à de gros points pour les yeux, comme si l’encre avait bavé. La représentation peut varier d’une vraie silhouette humaine avec tous ses membres, à une sorte de pantin dans une pantomime grossière, ou l’esquisse de silhouettes en traits élégants non jointifs en planche 7, ou encore de gros traits épais ne reprenant que les lignes structurantes en planche 35. Avec cette liberté de représentation, l’artiste transmet sa subjectivité visuelle, mais aussi émotionnelle, en fonction de ce qu’il retient de représenter, de mettre en avant.



Séduit par la personnalité qui se dégage de la narration, le lecteur ne s’interroge pas trop sur une éventuelle logique des méandres de l’histoire, des sauts d’un thème à l’autre, du choix de raconter telle anecdote plutôt que telle autre. Le portrait du grand-père se dessine progressivement par l’effet cumulatif des scénettes et des observations d’Edmond. Passée la brève information sur ses origines britanniques et qu’il a combattu durant la première guerre mondiale, il le montre au temps présent du récit. Il évoque sa liberté, son amour de la solitude, sa vie à la dur sans confort moderne. Il n’embellit pas le bonhomme puisqu’il évoque également ses peurs (peur de l’inondation que pourrait provoquer l’usage d’une chasse d’eau), son absence d’hygiène corporelle, sa forme de dépendance à l’alcool et la violence conjugale associée. Malgré tout, le lecteur reste sous le coup de l’affection que l’enfant porte à son grand-père, ainsi que les traumatismes qui ont façonné sa vie. En contrepoint, il découvre plusieurs anecdotes relatives à l’enfance de l’auteur : son attirance précoce pour les demoiselles, l’amour fraternel qu’il porte à Piero et qui fera l’objet d’une bande dessinée en 1998. Il prend progressivement conscience que cette œuvre dépeint également des facettes de la vie d’un village, à cette époque, avec quelques remarques en passant, comme celle relative aux veillées d’été, dans les rues, sur les placettes. Les villageois se réunissaient. L’idéologie qui se transmettait le long de ces soirées était plus réactionnaire, plus débile, plus con que celle qui passe lors de la plus nulle des émissions télé. Il est surpris par d’autres thèmes inattendus.


L’auteur consacre deux pages à décrire son grand-père restaurer un mur de pierres sèches. Il y voit un véritable artiste à l’œuvre, un artisan qui se préoccupe de la beauté du résultat final, qui se recule pour la considérer, la scrute, hésite, s’avance, change de cailloux au dernier moment, sans raison apparente, comme un peintre, ou un sculpteur, ce qui produit un effet de mise en abîme avec Baudoin lui-même et sa réalisation d’artiste qu’est la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Il est alors possible de considérer que Edmond enfant regarde John à l’œuvre, et que l’imprégnation de ce souvenir dans sa mémoire façonne sa représentation mentale, sa conception du travail d’artiste, que lui-même opère de la même manière pour ses créations. Il ne s’attend pas non plus à ce que le garçon et son frère suivent un cortège qui mène un bœuf à l’abattoir, dans les rues de la ville. Il explique que c’était pour eux une fête, un carnaval, avec la mort au bout. Ils suivaient le ruminant comme peut-être le peuple suivait la charrette du condamné à mort. Au début avec des rires. Des moqueries envers le supplicié. Et puis, au bout de la rue, la porte ouverte et noire de l’abattoir devenait visible. Alors s’installait un silence d’église. On s’approchait encore, l’odeur du sang et de la charogne empuantissait l’air. Le bœuf refusait d’avancer. C’est une scène d’une grande force, un rite qui est indissolublement lié au souvenir de son grand-père, parce que c’est la même époque de sa vie de garçon. En planche 23, lorsque les deux chats se taquinent, le texte juxtaposé dans les cases évoque un travail sur la mémoire, sur la façon dont elle s’effiloche, se transforme avec les années qui passent. Le lecteur n’est pas bien sûr du lien éventuel avec les chats, ou si images et textes suivent deux lignes parallèles indépendantes, mais il saisit bien le lien logique avec le principe de raconter les souvenirs qui lui restent de son grand-père.


Le tome se termine avec une histoire courte dans laquelle la mort vient trouver un vieillard, et le lecteur reconnaît la source d’inspiration : John Carney, le grand-père, et le questionnement sur l’utilité d’une vie. S’il était venu pour un souvenir d’enfance, l’évocation d’un grand-père un peu spécial, le lecteur repart avec bien plus, tellement plus. À partir de traces d’encre dont l’agencement défie parfois les règles et d’une narration qui semble sauter du coq à l’âne en fonction du vagabondage de la pensée de l’auteur au gré de ses souvenirs, le lecteur a réalisé un voyage d’une richesse insoupçonnée, aussi personnel dans les faits rapportés, qu’universels dans l’expérience de ces facettes de la vie, l’expérience d’un partage en humanité. Exceptionnel.



mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.