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mardi 20 octobre 2026

Rêver la rivière

La danse, comme un espoir.


Ce tome contient une histoire complète, qui gagne en saveur quand le lecteur est un peu familier des auteurs, et a connaissance de leur relation. Son édition originale date de 2026. Il prend la forme d’un dialogue entre Aude Mermilliod et Edmond Baudoin qui réalisent le scénario, les dessins et les couleurs, chacun à leur tour, ou ensemble sur les mêmes pages. Il compte cent-quatre-vingt-douze planches de bande dessinée.


Aude raconte : C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire. Ou plutôt, Edmond et Aude, ils essayent de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. Dans quelques pages, Edmond va raconter qu’ils sont lui et elle dans un train, et qu’il lui y montre les débuts de ce même livre. C’est encore l’une de ses salades niçoises dont il a le secret. Ce livre ne démarre pas dans un train. Il démarre dans l’humus. Celui abritait les graines d’où naissaient autrefois les forêts primaires. Il démarre alors dans le frémissement des feuilles de l’arbre – qu’elle espère encore debout – d’où proviendra le papier sur lequel sera imprimé le livre. Il démarre dans les ombres, et finira peut-être comme Edmond l’avait prédit un jour : Faire des livres, c’est primordial pour que l’humanité future comprenne celle du passé. Mais s’il faut faire du feu, ils pourront brûler ses livres, ça lui va aussi. Ce livre démarre dans l’eau qui perle sur les parois de la caverne qui a abrité le premier rire humain. Il démarre peut-être dans un cri : Celui du bébé qui naît, de la mère qui fait naître. Ce livre les a attendus Edmond et elle. En voilà les premiers sons.



Toujours dans le train, c’est au tour d’Edmond de s’exprimer : une fois de plus un train, une fois de plus des dédicaces. C’est le bonheur des salins, des festivals, se retrouver. Aude lui demande sur quoi il travaille actuellement. Il lui répond que s’il lui dit qu’il est question des femmes et des hommes, ça ne va pas l’étonner. Il continue : elle sait qu’il bricole dans l’empirisme, jamais de plan. Pour l’instant, il lui semble que c’est un livre qui cherche à se faire. Il a du petit bois et quelques bûches. C’est comme quand on allume un feu dans une cheminée. Souvent il faut plusieurs allumettes. Rajouter du papier, tout recommencer avant que ça démarre. Ensuite au contraire on doit faire attention de ne pas mettre le feu à la maison. Elle lui demande s’il peut lui montrer ce qu’il a fait. Il répond par l’affirmative : une planche pleine de couleurs, il est assis sur un banc, et il regarde les enfants jouer autour de la fontaine de la place du village. Une femme âgée vient s’assoir à ses côtés pour papoter, lui demander comme il va, où est sa vérité. Il lui répond qu’elle est belle, que sa vérité à lui se contredit tout le temps, sauf en ce qui concerne la beauté des femmes. Elle regarde également les enfants jouer, elle les connaît, sauf le petit blond, elle peut lui dire le nom de leurs parents. Elle s’étonne qu’il soit sans ses pinceaux et son carnet de dessin. Il explique qu’actuellement ce qui se passe dans le monde le perturbe, Trump, Musk, Poutine, Netanyahou, c’est l’horreur, comment faire avec ça ? Il continue : la montée des eaux, le virus aviaire, la disparition des insectes, les terres empoisonnées, l’intelligence artificielle, c’est beaucoup et pas très inspirant. Sauf si on veut écrire sur la misère que cet ensemble va produire. Ce n’est pas son cas.


C’est presque trop beau pour être vrai : une collaboration, en couleurs, entre un maître unique de la bande dessinée, et une bédéaste avec sa propre voix personnelle. C’est presque trop intime, entre le questionnement sur la façon dont se constitue une bande dessinée, et une mise à nue de la relation amoureuse entre les deux auteurs, débutée en 2006, alors qu’Aude avait vingt-quatre ans, et Edmond quarante de plus, la volonté de se confronter à des interrogations difficiles et essentielles, qui remettent en question la dynamique de leur relation, avec un regard de quinze ans plus tard et le recul qui vient avec. C’est également un dialogue visuel : s’il est familier de ces deux créateurs, le lecteur recherche la patte de l’un dans un trait, dans un contour, dans l’approche de la mise en couleurs, pas toujours sûr de lui. Il peut identifier les traits de pinceau si bruts à l’apparence d’esquisse de Baudoin, ainsi que les dessins plus agréables à l’œil, aux contours plus lissés et aux couleurs plus riches de Mermilliod. Il identifie également qui parle avec facilité : les grosses lettres en capitale du premier, l’écriture en minuscule plus petite et d’une certaine manière plus policée de l’autre.



Un long dialogue entre deux bédéastes, un début à la fois concret et métaphorique : un voyage en train pour se rendre à un festival BD, un voyage à deux, et elle déclenche brutalement le signal d’alarme, ils sortent tous les deux à l’extérieur en pleine nature. Ils vont prendre des chemins de traverse, le paysage va se déformer au gré de leur réflexion pour prendre devenir impressionniste, expressionniste, métaphorique, accompagnant leur flux de pensées, les fluctuations de leur état d’esprit. À ce titre la dizaine de pages d’ouverture révèle une composition élégante et sophistiquée, de réponses et d’intrication, avec une métaphore qui se dévoile progressivement. Alors qu’Aude donne le contexte de ce projet de BD, le lecteur découvre d’abord une page majoritairement blanche, avec un paysage montagneux en rouge et vert pales qui occupe le cinquième du bas de la page. Il y voit la notion du banc de la page, vierge qui va accueillir les dessins, la création. Puis quatre pages sont consacrées à une biche, un cerf et d’autres biches, certainement à proximité du passage de la voie ferrée, empruntée par le train des auteurs, la couleur rouge semblant annoncer une mort violente proche. C’est au tour de Baudoin de dessiner des planches : le cerf et les biches deviennent bleus, mais le rouge est rappelé dans une peinture rupestre de deux cerfs, l’artiste évoquant visuellement le caractère intemporel du dessin au travers de l’art pariétal. En tournant la page, le lecteur voit ce que les dessins l’avaient fait anticiper : un chasseur ayant un cerf en mire. Une ouverture magistrale : alors que les cartouches de texte et les dialogues semblent nombrilistes sur la BD en train de se faire, le dialogue se noue dans les dessins, annonçant à la fois la cruauté de l’homme, mais peut-être aussi la volonté des auteurs de traquer leurs pensées sauvages et de les confronter.


Aidé par les caractéristiques des dessins et par la calligraphie d’écriture, le lecteur reconnaît inconsciemment qui parle, sans plus d’effort à faire, il remarque qu’Aude se représente sous des contours doux, sans âge bien marqué, même si elle le donne dans les dialogues. Elle explique en cours de récit qu’elle a longtemps réfléchi à la manière de se dessiner pour éviter toute forme d’appropriation par le regard masculin. Alors qu’Edmond l’a habillée d’une jupe rouge et d’un haut assorti, elle reprend la même tenue quand vient son tour de dessiner, et s’interroge sur ces fringues bizarres dont il l’a affublée, et elle se change. Tout du long de ses planches, elle fait preuve d’une inventivité et d’une liberté remarquable : qu’elle arrête la balle du chasseur dans un plan fixe avec des cases de la largeur de la page, qu’elle se représente dans plusieurs moments d’un mouvement au sein d’une même case, qu’elle descende de la bande supérieure pour passer dans la bande juste en dessous afin de rejoindre une jeune mère à Gaza, qu’elle se représente en train de danser sur une page sans bordure. S’il est habitué de son œuvre, le lecteur en attend tout autant, et même plus de Baudoin, et il comble ses attentes. Afin d’assurer une continuité visuelle avec les planches de la co-autrice, il met ses planches en couleurs, avec une sensibilité plus impressionniste que celle d’Aude. Il met lui aussi à profit la grande liberté graphique de ce médium : magnifiques portraits d’arbres (une de ses marques de fabrique) déformant également un tronc jusqu’à l’abstraction (page quarante-trois), des paysages enchanteurs en pleine planche, un passage à la plume en noir & blanc, les extraordinaires vues de la rivière l’Espignole et de ses berges, un très beau motif de tapis (repris plusieurs dizaines de pages plus loin par Aude), une page de danse donnant son interprétation de celle d’Aude. Un enchantement visuel de tous les instants, un dialogue visuel sensible et intelligent.



Dans le début de ce dialogue, Edmond déclare que : Être vrai, c’est une affaire personnelle. Dans un passage, Aude indique que : Depuis le début de ce livre, elle a honte et elle a peur. […] Elle a mal au ventre quand elle pense à la sortie de ce livre, à ce qu’on va dire d’elle, de ses contradictions. Elle le voit, ce journalise, qui va être tenté de la réduire à cette relation sexuelle. D’un côté, le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un ouvrage réfléchi, d’une exposition de soi mise en scène, analysée avec le recul des années passées ; de l’autre il est profondément touché par l’honnêteté qui s’en dégage, la démarche volontaire d’aborder des sujets dérangeants, inconfortables. Ainsi elle va examiner le comportement de son coauteur quand il a accepté une relation sexuelle avec elle avec une différence d’âge de quarante ans, sans éluder son comportement à elle. De son côté, il va revenir sur son admiration pour Henry Grouès (1912-2007) quand il a réalisé la bande dessinée biographique L'abbé Pierre, un homme engagé (1994), et son propre comportement à lui quand elle est venue le trouver. Aude évoque également l’importance de plusieurs autrices : Mona Chollet avec Sorcières: La puissance invaincue des femmes (2018), Estelle Zhong Mengual avec Apprendre à voir (2021), Natacha Appanah avec La nuit au cœur (2025). Certaines œuvres de Baudoin sont évoquées de manière explicite ou implicite : L’Espignole (2006), Les essuie-glaces (2006), Les fleurs de cimetière (2021). Aude parle de la réception d’une de ses bandes dessinées précédentes : Éclore (2024), ainsi que du mode de composition littéraire de son coauteur : comme une Salade Niçoise (1999). Leur franchise et leur honnêteté a pour effet d’impliquer le lecteur aussi bien dans les sujets très personnels comme la gestation de la présente bande dessinée, l’évolution de leur relation amoureuse, que des sujets comme la colère de l’autrice contre les effets concrets du patriarcat, le choix très solitaire d’avorter, l’impossibilité pour lui de jamais connaître et expérimenter le fait d’être mère, dépassant ainsi un dispositif de thérapie personnelle, ou de thérapie de couple, pour sonder en profondeur une relation amoureuse peut-être viciée dans son origine, leur rapport au monde, leurs aspirations, leurs valeurs morales respectives, une co-construction complexe intergénérationnelle, une humanité profonde exhalée dans chaque page.


Une œuvre qui pourrait sembler nombriliste de prime abord, entre le décorticage d’une relation amoureuse, et la gestation de la présente bande dessinée. Une volonté d’être vrai dans un dialogue entre deux créateurs, réalisant des pages formidables, se répondant l’un l’autre, dans une coordination visuelle discrète et élégante. Une narration visuelle d’une grande liberté tirant profit d’un savoir-faire sophistiqué, une liberté de chaque planche, glissant d’un registre à un autre avec une fluidité extraordinaire. Des questionnements effectués avec une franchise totale, magnifiée par une composition habile. Une plongée en humanité touchante et belle.



mardi 6 octobre 2026

Ballade pour un bébé robot

C’est du chaos que naît la grandeur.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il compte deux cent trente-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire, paru en 2015.


Prologue. La planète n’avait pas vraiment de temps. Quelque part dans l’univers lointain, on l’appelait HIX 719563c. Stable sur son orbite, climat tempéré, atmosphère tempérée. Elle fut frappée par les myriades de graines microscopiques, et les rayonnements électromagnétiques qui les accompagnaient. Une dose infime de matière, un éclair bourré d’informations. La première phase du plan de colonisation fut longue, très longue. Par diffusion dans le sol, par réactions chimiques, à distance. Il s’agissait de mettre en place un réseau, des réseaux, des zones de synergie entre graines. Des forces coordonnées purent se constituer, des programmes s’exécuter, des informations se transmettre, puis se reproduire, se généraliser et envahir peu à peu l’espace. Puis apparurent des bourgeonnements et des unités autonomes, parcourues de circuits électroniques, se reproduisant sans cesse et se complexifiant peu à peu, expérimentant de nouvelles combinaisons, formant des masses critiques et grouillantes de matière organisée, agitée de courants et de mouvements, soumise à des règles de compétition interne et de sélections draconiennes. Quand un seul fut atteint, des réactions chimiques de grande ampleur se mirent en place puis s’emballèrent, transformant l’atmosphère et les océans au cours des siècles. Puis les unités autonomes se regroupèrent, s’assemblèrent, se combinèrent, se structurèrent selon un rythme de plus en plus effréné.



Des organismes apparurent, à la fois organiques et minéraux, et commencèrent à bouger, agir, nager, se battre, se déchirer, se protéger. Ils se mirent à vivre et mourir, à se reproduire, toujours soumis à des règles de sélection d’une violence inouïe. Il fallait aussi vivre un plan dont les règles globales avaient été édictées et encodées bien loin. Les formes se diversifièrent et plus, et comme cela avait été édicté apparurent des êtres que l’on aurait qualifiés d’humanoïdes. Leur intelligence se développa, se perfectionna, portée par des circuits électroneuronaux que le hasard se chargea d’optimiser. Des langages de communication électroniques de plus en plus sophistiqués apparurent jusqu’à ce que les êtres ainsi créés puissent s’organiser en bandes, s’affronter et s’aider, réfléchir, éprouver des émotions, créer ; et aussi, prendre connaissance des instructions qui avaient été encodées dans leur origine même. Nous les appellerons les Robots. Façonnés à l’image d’une créature lointaine, enfants de la volonté et du hasard tout à la fois. Ils partirent à l’assaut des coins les plus reculés de la planète, mirent en place des structures politiques et sociales, des technologies, des coutumes, que personne n’avait planifiées. Ils écrivirent de mémorables pages d’histoire dont ils étaient les seuls témoins, conscients cependant de leur devoir de maîtriser leur terre, New Earth, et de tout mettre en place pour accueillir ceux qui y viendraient en jour. Et jusqu’à ce jour, ils se sentiraient désespérément seuls.


La première collaboration de ces deux créateurs constituait un projet de nature biographique portant sur Werner Heisenberg (1901-1976), Alan Turing (1912-1954), Leo Szilard (1898-1964), et Hugh Dowding (1882-1970). Ici, il s’agit d’une œuvre de fiction, un véritable roman, dense, dans le genre littéraire de la science-fiction, avec des vrais morceaux de science, dans le domaine des mathématiques pour être précis. Le plaisir de lecture et la compréhension de l’œuvre dépendent pour partie de la familiarité du lecteur avec certains mathématiciens et certains concepts, ou de sa curiosité pour aller se renseigner plus avant. Certains apparaissent de manière explicites : la lemniscate de Jacques Bernoulli (1654-1705) est présentée par un personnage. Un autre raconte par le détail l’erreur dans la mesure de la longueur du méridien terrestre par Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804). De manière inattendue, le dessinateur parvient à intégrer des illustrations donnant à voir une autre facette de ce que raconte le texte, Baudoin se prêtant de bonne grâce à l’exercice d’inclure des éléments graphiques scientifiques.



D’autres notions requièrent d’être déjà familier, ou de se montrer attentif. L’exposé sur la vie des parents d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), qualifié du plus grand mathématicien du monde, sans plus de détails sur ses accomplissements. Ou encore, en passant, le lecteur relève le terme de Paradoxe de Banach-Tarski. Soit il passe sans plus y prêter attention, soit il se dit que cette appellation semble trop réelle pour avoir été inventée, et il est alors parti pour une exploration nécessitant de solides bases en mathématiques : un théorème, démontré en 1924 par Stefan Banach et Alfred Tarski, qui affirme qu'il est possible de découper une boule de l'espace usuel R^3 en un nombre fini de morceaux et de réassembler ces morceaux pour former deux boules identiques à la première, à un déplacement près. Le récit comprend également des références culturelles, à commencer par celle à la chanteuse Béatrice Tekielski, dite Mama Béa (née en 1948) et à son album Pour un bébé robot paru en 1978, ainsi qu’à la chanson donnant son titre à cette BD, et dont les paroles sont lues par les deux principaux robots (ou personnages). Sont également mentionnés Henri Tachan, Gribouille, Jean Guidoni, Jacques Brel, Juliette Noureddine, Leny Escudero, Catherine Ribeiro. Ou encore cette évocation un peu trop concise pour être pleinement accessible au commun des mortels, du jeu de la vie, un jeu de simulation cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970. Le lecteur sent bien que le récit est porté par les connaissances et les compétences mathématiques du normalien. Dans son introduction, il précise que même la mise en scène de la chanteuse Mama Béa provient de l’amour que son père portait à ses albums et à ses chansons.


Dans le même temps, cet album est également du pur Baudoin. Au fil des séquences, le lecteur acquiert la conviction que la narration visuelle n’aurait pas pu être réalisée par un autre bédéaste, ou que le sens même s’en serait trouvé significativement différent. Le lecteur familier de l’artiste reconnaît immédiatement son usage délié et du pinceau, les parties de dessins réhaussées à l’encre. Il remarque que l’artiste a recours à d’autres techniques comme l’estompage ou les zones de noir profond et épais, et même parfois des formes qui semblent comme esquissées au crayon. Il constate à quel point le récit et le texte poussent le dessinateur dans ses retranchements et le font sortir de sa zone de confort : illustrer la genèse d’une vie artificielle et basée sur le silicium plutôt que le carbone, représenter des équations mathématiques et des circuits imprimés. Imaginer l’apparence des robots, de leur civilisation, d’autres vies extraterrestres, de modes de communication qui ne passent pas par la parole, de tout un monde virtuel à base d’algorithmes et d’échanges de données. Certes, ce bédéaste avait réalisé quelques bandes dessinées de science-fiction au début de sa carrière, toutefois le présent défi prend une ampleur d’une ambition démesurée. Dans son introduction, le Normalien évoque deux ans de travail, et le lecteur ressent qu’il s’agit bien d’une collaboration, et que Villani a pu suggérer des possibilités visuelles pour certains passages, en particulier le processus entièrement dématérialisé, et donc conceptuel, de vote et d’intégration de l’élu dans le Système. Dans d’autres passages, il peut reconnaître la sensibilité artistique du dessinateur (par exemple Aristide Briant par Toulouse Lautrec), ou de son histoire personnelle.



Un temps d’adaptation est vraisemblablement nécessaire au lecteur pour la densité du texte très écrit pouvant faire penser parfois à la science-fiction des années 1970, ou les dessins entre BD de SF de la même époque, compositions baroques et trip étrange. En même temps, ces deux créateurs sont en phase, et le tout est supérieur à la somme des parties. Le lecteur identifie aisément les deux principaux personnages, les robots North 2 et Quang 1, le fait qu’il s’agit d’une enquête de type policière sur un mouvement de rébellion ayant pour objectif de saboter une élection à venir. Les dessins communiquent parfaitement la sensation étrange d’une civilisation artificielle bien que de forme humanoïde. L’enquête part avec un indice semblant incompréhensible aux robots (la référence à une chanson de Mama Béa), et un nombre pioché dans le cerveau électronique d’un révolutionnaire. Le récit s’avère aussi riche sur le plan des références et des idées, que visuellement. Mais que vient y faire Betty Boop (personnage créé en 1930 par Max Fleischer & Grim Natwick), ou plutôt que symbolise-t-elle ? Qu’est-ce qui vaut à Yahya Ould Hamidoune (1947-2011) d’être mentionné dans le récit ? Petit à petit la nature du complot apparaît, ainsi que le grain de sable métaphorique qui génère un besoin de révolution dans une société aussi connectée et avancée. Les auteurs sont en très grande forme, utilisant ce genre littéraire pour parler de ce qui leur tient à cœur, pour sonder le fonctionnement d’une société. Ils évoquent aussi bien ce qui fait la grandeur culturelle de la France (en particulier le principe de Liberté), que le mode de fonctionnement du Système qui gouverne cette société de robots. S’il en est familier, le lecteur se rend compte que Villani a transposé le principe de fonctionnement d’un grand modèle de langage (LLM, une intelligence artificielle itérative) de manière intelligente et pertinente à un mode décisionnel de gouvernance. Ces deux créateurs se sont bien trouvés, faisant preuve l’un autant que l’autre d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une implication peu commune. L’enjeu du récit fait penser à une phrase de Milan Kundera (1929-2023), dans La valse des adieux (1976) : Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre.


Une association entre un mathématicien de très haut niveau et un bédéaste accompli et humaniste qui contient en elle la promesse d’une œuvre ambitieuse. Un début de lecture qui peut faire penser à un récit de science-fiction des années 1970, avec un texte dense et des illustrations flirtant avec le psychédélisme. Au fur et à mesure qu’il s’adapte à cette narration particulière, le lecteur se trouve emporté par la solidité du monde créé, sa cohérence et son intelligence, et par la poésie des images à la fois inattendue et évidente. Au travers d’une enquête policière sur une conjuration menaçant l’ordre de cette société, les auteurs rendent aussi bien hommage à des mathématiciens qu’à une chanteuse française des années 1970, en montrant clairement comment fonctionne ladite société de robots, et l’implication de sa perfection évolutive. Du grand art, de la vraie science-fiction intelligente et sensible, et par effet d’image inversée, un regard mature sur la société humaine.



mardi 22 septembre 2026

Les rêveurs lunaires : Quatre génies qui ont changé l'Histoire

Rien de bon ne se construit sur la peur !


Ce tome est de nature majoritairement biographique, portant sur trois scientifiques du vingtième siècle et un militaire de carrière, avec le point de vue de son scénariste. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cent soixante-seize pages de bande dessinée. Il se termine par une postface de dix pages, un texte rédigé par le scénariste en février 2015, agrémenté d’une ou deux illustrations par page. Ces deux auteurs ont à nouveau collaboré pour une autre bande dessinée : Ballade pour un bébé robot parue en 2018.


Les deux auteurs sont assis autour d’une table dans une cuisine, peut-être celle de la maison du bédéaste. Ce dernier présente une photographie à son invité, celle d’une classe en école élémentaire, où il s’est dessiné un bonnet d’âne sur la tête, il était nul en classe et surtout en maths. Cédric suppose qu’il n’était pas nul en dessin. Edmond répond qu’en dessin, il se débrouillait, mais de là à imaginer que Cédric, grand mathématicien médiatisé, viendrait lui proposer de faire un livre avec lui. La mère de Baudoin aurait été fière, elle lui aurait cuisiné des raviolis pour le remercier. Son hôte lui suggère d’arrêter de raconter des bêtises, et de lui montrer son village, et la rivière, celle qu’Edmond décrit dans ses œuvres comme sa source vitale. Ils vont se promener sur la place de Villars-sur-Var, celle de Couma Acò, de Piero. Cédric porte un costume trois-pièces, Lavallière, son araignée au revers de sa veste. Une vieille dame se lève du banc de pierre et vient à sa rencontre, elle lui fait observer qu’il a les lacets défaits. Edmond l’emmène voir l’Espignole.



De retour chez le bédéaste, le mathématicien lui déclare qu’il doit lui raconter l’histoire de Turing. Les êtres humains chassent, dansent et parlent depuis plus d’un million d’années, peut-être. Mais l’entraide et la violence ont façonné les sociétés humaines avant même qu’il y ait des mots pour les dire. Avec les siècles et les millénaires, les sociétés devinrent de plus en plus vastes, de plus en plus construites ; l’entraide et la violence toujours mieux organisées. Les dimensions individuelles et collectives comptaient de plus en plus. L’idée née dans un cerveau était démultipliée et réalisée par toute une communauté. Des habitudes se prenaient, des conventions s’installaient, des cultures se créaient, influencées par les environnements et les accidents de l’histoire. Construite à tâtons, la science, œuvre collective de longue haleine, a fait des miracles, révélé des lois du monde invisible et permis de les exploiter. Peu à peu, les armées se sont organisées, de plus en plus sophistiquées, au service d’identités culturelles toujours plus précises et uniformisantes. Des millions d’hommes en vinrent à agir à l’unisson ou à s’opposer. C’est beau de construire une culture, il est important d’avoir une armée pour la défendre. Mais tout principe, quel qu’il soit, devient horrible quand on le pousse à bout. C’est ainsi qu’en 1945 après J.-C., l’histoire de l’humanité atteignit son paroxysme d’inhumanité, avec la découverte de crimes de guerre inimaginables – les camps de la mort allemands, les expériences de l’unité japonaise 731, les atrocités de la NKVD russe, les tortures réalisées à l’échelle industrielle sur les captifs – et l’utilisation d’armes inouïes – deux bombes atomiques.


Hé ben ça alors : qui aurait pu prédire la rencontre entre ce normalien spécialiste de l’analyse mathématique (lauréat de la médaille Fields en 2010, ayant travaillé dans les domaines de de la physique statistique, de l'optimisation et de la géométrie riemannienne) et de ce bédéaste humaniste prolifique. Familier de l’un ou de l’autre, le lecteur détecte immédiatement ce que l’un et l’autre apportent : une compréhension scientifique des travaux des trois savants évoqués, une narration visuelle courageuse et expressive. Cette collaboration se remarque jusque dans l’usage des virgules dans les phylactères, très précis, très différent de celui de Baudoin qui n’en fait pas grand usage quand il écrit seul. Dans la postface, le scientifique explique qu’il a initié le projet et contacté le bédéaste. Il évoque les bandes dessinées de Calvo, Tezuka, Spiegelman, Roca, Tardi… qui ont raconté la seconde guerre mondiale. Il s’était fait la remarque que peu de BD la racontent du point de vue de ceux dont dépendent la technologie et les outils de la guerre, ceux qui réfléchissent à théoriser les nouvelles procédures, les nouveaux codes, les nouveaux instruments. Il estime que leur regard est précieux parce que : Ces personnes sont en situation de responsabilité mais disposant aussi d’un certain recul par rapport aux événements. Et aussi parce que : les états d’hommes de ces êtres humains racontent une histoire universelle et toujours très actuelle, celle du savant, du chercheur, du réformateur en temps de crise. Où est son devoir ? Son identité ? Sa responsabilité ? Son souhait ?



De fait en entamant le récit, le lecteur constate bien que Baudoin est aux commandes de la narration visuelle, avec son mode de dessin si personnel, majoritairement avec des traits réalisés au pinceau, parfois des passages à l’encre, une capacité d’intégrer dans un registre expressif des éléments impressionnistes ou expressionnistes, des métaphores visuelles, et dans ce cas précis énormément d’informations visuelles concrètes. Il sent également que le récit est dirigé par le mathématicien, au travers de quatre biographies abordées dans le contexte de la seconde guerre mondiale, et sous l’angle de l’apport de chacune de ces quatre figures historiques à la guerre. En effet l’apport de Villani est déterminant pour les notions scientifiques. En particulier quand Heisenberg réfléchit assis à son bureau avec des feuilles et un crayon, à la manière dont les alliés ont pu concevoir une bombe atomique. Ou quand Turing évoque le problème de la décision (Entscheidungsproblem) énoncé par David Hilbert (1862-1943), puis les prolongements qu’il donne aux travaux de Kurt Gödel (1906-1978), ou encore ses travaux à Bletchley Park. Puis les explications de Leo Szilad sur sa découverte de la réaction en chaîne, et ensuite les étapes de réalisation de la première bombe atomique. En outre, dans la postface, le scénariste indique qu’il a effectué de solides recherches pour écrire ce récit.


D’un autre côté, le récit commence avec deux pages mettant en scène les auteurs. Cette introduction pourrait trouver sa place dans la majeure partie des œuvres du bédéaste : un hommage à sa région natale, avec des paysages naturels, et bien sûr des arbres. Dans le même temps, les dessins humanisent les auteurs, et attirent l’attention du lecteur sur le point de vue du récit, c’est-à-dire précisément l’identité desdits auteurs. Lors du passage d’un personnage historique à l’autre, le lecteur va ainsi retrouver les deux hommes en train de discuter, ainsi que quelques échanges dans chacun des quatre chapitres biographiques. À ces occasions, le lecteur retrouve la capacité quasi surnaturelle, née de plusieurs décennies de pratique, de l’artiste à réaliser des représentations d’êtres humains, pouvant paraître approximatives ou esquissées en surface, dégageant une sensation de vie et de personnalité incroyable. Cette force d’expression se retrouve également dans les représentations des quatre hommes célèbres, l’artiste leur apportant un souffle de vie, qui rend compte de leur vie intérieure, quand bien même le déroulement de la scène montre un individu statique discourant pour lui-même, c’est-à-dire énonçant ses réflexions ou ses mémoires.



Du fait de la nature biographique de l’ouvrage, le dessinateur se retrouve à réaliser des reconstitutions historiques, à la fois par les tenues vestimentaires, les lieux célèbres, ou encore les situations qui ont donné lieu à des photographies ou des films qui sont passés dans la mémoire collective. À nouveau, Baudoin se plie à cette exigence, avec rigueur, et le souci de l’authenticité. Il en fait de même lorsqu’il s’agit de mettre en image des processus industriels (différentes étapes de la fabrication de la bombe, des appareils scientifiques, de laboratoire, des équations mathématiques ou de physiques). Passant du chapitre consacré à Heisenberg, à celui consacré à Turing, le lecteur constate également que l’artiste a conçu un rendu visuel différent pour chacun des quatre rêveurs lunaires. Il s’en rend compte dès le deuxième, détectant des influences pouvant évoquer les comics, en particulier Jack Kirby (1917-1994) et Steve Ditko (1927-2018). Le passage au troisième scientifique saute également aux yeux puisque le dessinateur passe du pinceau à la plume. S’il y est sensible, le lecteur voit que le dessinateur met à profit les possibilités illimités de la bande dessinée pour nourrir la narration visuelle : de l’art pariétal au schéma technique, de la représentation la plus précise à l’impressionnisme, des rapprochements visuels (les rayures du pyjama de Turing devenant les zébrures de zèbres), d’une présentation des dix commandements de Szilad sur des tablettes d’argiles (évoquant les tables de la loi) à des segments terminés par un petit cercle pour évoquer schématiquement les réseaux sur les circuits imprimés, ou encore des facsimilés de notes manuscrites, ou des courriers officiels tapés à la machine à écrire.


Dans la postface, le scénariste explicite sa démarche, les raisons qui l’ont fait choisir ces scientifiques, la réalité des transformations du monde que leurs découvertes ont générées, etc. Le lecteur retrouve de manière sous-jacente ces intentions dans le cours des biographies. Les auteurs prennent soin de rappeler régulièrement qui parle, c’est-à-dire eux-mêmes, afin que le lecteur garde à l’esprit que ces morceaux de biographie sont racontés avec un point de vue, le leur. La narration de l’ouvrage présente une réelle densité d’informations et de questionnements. Les auteurs abordent leur sujet par plusieurs facettes : des éléments de contexte historique, des éléments biographiques, des éléments scientifiques, des éléments politiques, et des éléments intimes. Chacun des quatre hommes célèbres parlent avec le recul des années écoulées, et le regard qu’ils peuvent porter sur le passé, avec la connaissance de ce qui est advenu après leurs découvertes ou leurs actions. Il n’y a donc pas de fausse modestie pour leurs accomplissements, pour les recherches en physique quantique et en physique nucléaire du prix Nobel Werner Heisenberg (1901-1976), pour le rôle majeur en cryptanalyse à Bletchley Park de Alan Turing (1912-1954), pour la conceptualisation de la réaction en chaîne et la participation au projet Manhattan de Leo Szilard (1898-1964), et pour le succès de la stratégie lors de la bataille d’Angleterre de Hugh Dowding (1882-1970). Chacun raconte sa perception et sa compréhension de son travail dans les bouleversements historiques des projets ou des actions auxquels ils ont participé. Le lecteur découvre également des pans de leur vie personnelle, que ce soit la sensation d’inefficacité et de catastrophe évitée pour Heisenberg (la prise de retard du programme de bombe nucléaire allemand), la criminalisation de la sexualité de Turing qui a toujours gardé le secret sur Enigma, la vie de Juif errant de Szilard, l’absence de reconnaissance par l’armée et de l’État pour Dowding.


La biographie partielle de Heisenberg, Turing, Szilard et Dowding, c’est déjà prometteur. L’alliance d’un mathématicien médaillé Fields et d’un bédéaste à la sensibilité humaniste unique, c’est encore plus. La lecture se présente tout d’abord comme un format évoquant un texte prêt à l’emploi illustré au mieux. Puis elle révèle toute sa richesse, aussi bien visuelle que sensible, et thématique, aussi bien scientifique qu’intime, ainsi sa création collaborative entre les deux auteurs. Les ressemblances et les différences du parcours de chacun de ces individus remarquables se répondent d’un chapitre à l’autre, avec le recul apporté par leur positionnement vers la fin de leur vie, l’ampleur des événements historiques au cours desquels leurs actions ont été déterminantes, le positionnement personnel à cette époque, et la perspective que donnent les années écoulées depuis. Extraordinaire.



mardi 8 septembre 2026

L'Espignole

L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.



L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.


Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.



De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soumis à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.


Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.



Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.


Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.



mardi 25 août 2026

J'ai été sniper

Mais c’était souvent facile de les aplatir.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend vingt-deux planches de bande dessinée. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du quatre-vingtième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


Le dessin du visage d’un homme en très gros plan, avec des cheveux noirs coupés très courts, des oreilles apparaissant comme décollées, une chemise, une cravate et une veste laissant voir une épaulette, ce qui laisse subodorer un uniforme militaire. L’auteur raconte qu’il n’a qu’une photographie de lui militaire, la photographie d’identité. C’était le début des Sixties. Un voyage en Algérie était dans son avenir. Quelle désolation, Marylin allait bientôt mourir. Un groupe d’une demi-douzaine de soldats, des appelés. Dans le cadre de son service militaire, Baudoin est affecté comme hussard à Orléans, l’impression d’entrer dans une mauvaise carte postale de 1914. Un gradé militaire en uniforme avec son béret sur la tête est en train de hurler sur un groupe d’appelés, exigeant d’eux qu’ils prouvent leur virilité, qu’ils ne sont pas des gonzesses. Lors du quatrième, cinquième ou sixième jour de l’incorporation de la nouvelle classe, on leur a mis un sac sur le dos et on les a déposés à cinquante kilomètres de la caserne vers laquelle il fallait revenir. Baudoin est affalé sur son lit, épuisé, dans un profond sommeil avec de la bave qui s’écoule tranquillement de sa bouche. Aujourd’hui il y a des femmes soldats. Il pense qu’elles sont viriles et ne sont pas des gonzesses. Après la marche, les gradés leur ont accordé deux jours de repos.



Après avoir bavé sur les draps deux jours, les appelés ont été réunis dans la cour d’honneur de la caserne. Ils étaient environ deux cents devant un officier unijambiste, un ancien du Vietnam. Le gradé s’adresse à eux, en s’appuyant sur sa canne : il leur dit qu’il est fier d’eux, qu’ils l’ont impressionné. Il continue : Ils sont de bons petits gars, des hommes de ceux dont la France a besoin. Dont il a besoin. Ils vont faire de grandes choses, en Algérie, ils le savent. Dès que ce fut possible, Edmond s’est isolé. La semaine précédente, la plupart des bons petits gars n’avaient qu’une idée : déshabiller une fille. Et il avait suffi de cinquante kilomètres de marche et un discours débile pour faire des hommes dont la France a besoin. Pas tous, Edmond espérait. En quelques heures il avait beaucoup appris sur l’humanité. Ensuite il a écrit à son amie. Une semaine après un officier se tuait dans son avion privé. Eux, les appelés, n’en avaient rien à faire. Cet officier était un champion de tir. Ils ne s’y intéressaient pas plus. Mais pas la caserne qui avait perdu un champion pour briller dans les concours. Il y eut à leur insu d’ex-civils un concours de tir. Edmond fut celui qui avait le meilleur tir. On lui a fait essayer plusieurs fusils, on considéra qu’il lui fallait un Garand un fusil américain de 1944.


Une histoire racontée de manière singulière par la faible pagination, le petit format et parce qu’il s’agit d’Edmond Baudoin, narrateur à la personnalité affirmée, humaniste et chaleureuse. Il évoque rarement cette période de sa vie, celle du service militaire au cours de laquelle il a été témoin de comportements qui le révulse, il y revient dans Les fleurs de cimetière paru en 2021. Le lecteur qui a suivi ses œuvres se doute bien que ça n’a pas été une période faste de sa vie. Il conclut d’ailleurs la présente bande dessinée en disant qu’il le sait, dans d’autres vies, il a été comptable (son premier métier) et tireur d’élite, pour souligner l’incongruité d’une telle phase de sa vie, son caractère totalement improbable… et pourtant il en est arrivé là. Le connaisseur de l’artiste relève une autre référence essentielle dans sa vie, en l’occurrence à son frère. Il avait consacré une bande dessinée à leur relation et à sa mémoire : Piero publiée en 1998. Au cours de ces pages se trouve une référence rapide à Marylin Monroe (1926-1962, Norma Jeane Baker) pour évoquer sa mort dans un proche avenir. Il fait mention de la chanson Le déserteur (1954) écrite par Boris Vian (1920-1959), composée avec Harold B. Berg, et interprétée par Marcel Mouloudj (1922-1994), une chanson antimilitariste, prenant la forme d’une lettre adressée à M. le Président, en réaction à la guerre d’Indochine (1946-1954).



Le dessin de couverture correspond à une partie d’une illustration à l’intérieur, il est reproduit à l’encre violette, à l’intérieur une encre noire est utilisée. Les caractéristiques de dessins apparaissent immédiatement : des traits au pinceau présentant de fortes irrégularités, que ce soit celles du tracé même des contours avec un trait irrégulier, ou les traits marquant l’ombre ou les plis comme baveuses. C’est tout l‘art de Baudoin : réaliser des dessins qui semblent irréguliers et mal assurés par endroit, des traits qui délimitent à peu près, des coups de pinceaux épais évoquant parfois un barbouillage rapide, et un résultant plus vivant et plus parlant qu’un dessin méticuleux de type ligne claire. Ce premier visage en gros plan, avec une masse de cheveux en aplat de noir compact et au contour irrégulier, ces lèvres avec des traces de noir dessus, les iris également tâchés par du noir… et pourtant le tout apparaît comme un jeune homme avec une expression étrangement désemparé par la situation dans laquelle il se trouve. Troisième illustration, la colonne des soldats qui se met en marche avec son paquetage : si le lecteur prend le temps d’essayer de distinguer des détails dans ceux qui ferment la marche, il ne voit qu’un amalgame de traits vagues et pâteux, s’il prend du recul il distingue clairement des soldats dans la perspective. Quatorzième illustration : il s’agit clairement de Baudoin même si son visage n’est pas parfaitement identique à celui de la première illustration, et il y a un truc, une masse de traits et d’aplats devant lui à gauche sous son menton. En ayant lu les pages précédentes, le lecteur comprend incontinent qu’il s’agit de sa main gauche sur la gâchette d’un fusil, représentation qui lui serait restée muette sinon.


Du fait de la pagination du récit, le lecteur prend le temps de consacrer du temps à chaque page, et donc à chaque dessin, un peu plus qu’il ne l’aurait fait dans une bande dessinée traditionnelle avec plusieurs cases par page et une plus grande pagination. Il comprend que le premier dessin, le gros plan sur le visage du jeune appelé, permet d’humaniser et de personnaliser le récit. Le second dessin, le groupe d’appelés, ainsi que le troisième, la colonne en marche ont pour fonction de replacer l’auteur dans un collectif, et de faire apparaître un gradé. Puis le récit revient à un dessin où figure en premier plan Edmond affalé sur son lit : une façon de montrer l’effet de la marche sur lui, et aussi l’effet de l’effort physique imposé, comme une forme d’endoctrinement. Le dispositif d’un dessin par page fait ressortir leur singularité, et produit des effets de surprise. Pour le septième : un petit avion à hélice qui s’est écrasé au sol, dans les pages dix-neuf et vingt un gros plan sur une personne avec une tête d’oiseau au gros bec (la caricature de Lewis Trondheim). Outre ces moments visuels inattendus, le lecteur ressent l’effet de la continuité graphique d’une page à une autre, et comment un détail peut se retrouver d’une page à l’autre (les soldats couchés au sol pour tirer) ou se répondre à plus pages de distance (le portrait du début d’Edmond jeune, avec celui de la fin à l’âge de la parution de cette BD).



De la même manière que le dessin de chaque page apporte une densité d’informations inattendue, le texte qui raconte l’histoire porte en lui de nombreux sujets. Au premier niveau, l’auteur raconte une anecdote autobiographique, comment il est devenu sniper pendant son service, ce qui lui a permis d’éviter de partir en Algérie. Outre les références culturelles évoquées précédemment, la guerre d’Algérie (1954-1962) se trouve ainsi évoquée, ainsi que le service militaire obligatoire, dont la durée à l’époque était de dix-huit mois, pouvant aller jusqu’à trente mois. Le gradé qui vient les exhorter a servi au Vietnam. Des marqueurs d’époques où la France envoyait ses jeunes hommes à la guerre dans le cadre de la conscription. En fin de récit, est évoqué le film American Sniper (2014) réalisé par Clint Eastwood, un autre soldat et un autre rapport à la guerre, où les tireurs d’élite sont devenus des snipers. L’auteur précise la marque du fusil qui lui est confié pour les concours de tir militaire : un Garand, un modèle datant de quelques années à l’époque. Il décrit également le processus pour tirer lors de l’entraînement : bloquer la crosse contre l’épaule grâce à la lanière, faire le vide en soi être juste présent, faire descendre le canon doucement, sur la cible, arrêter la respiration une demi-seconde. Appuyer sur la gâchette, et savoir dans cet instant, qu’on a touché le centre, alors qu’à deux cents mètres on ne peut pas voir l’impact de la balle. Ainsi chaque page porte en elle un fragment de la personnalité de son auteur, du point de vue visuel évidemment, sur le plan autobiographique, et en creux dans la manière dont elle est racontée, dans ce que les choix de narration disent sur la personnalité de l’auteur.


L’auteur est appelé à faire son service militaire à l’époque de la guerre d’Algérie, avec la forte probabilité de devoir partir là-bas. Au travers d’un récit court, sa personnalité ressort avec plus de force aussi bien dans les dessins que dans les choix narratifs, tout ce qui fait son mode d’expression. Il ne fait pas mystère de son inadaptabilité au monde militaire, sans se montrer virulent à l’encontre de l’institution. Il retranscrit cette expérience de vie avec sa sensibilité et ses convictions, le lecteur ressentant le caractère improbable de ces mois en uniforme pour une personne aussi humaniste.



mardi 11 août 2026

Le vertige

Accepter de laisser partir. D’être simplement renvoyé à soi-même.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Frédéric Debomy pour le scénario et par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend vingt-neuf pages de bande dessinée. Debomy est un auteur de bande dessinée dont une avec Baudoin (Taches de Jazz, 2008), un auteur de plusieurs ouvrages sur la Birmanie, un journaliste pour Mediapart.


Frédéric Debomy se trouve en train de déjeuner chez Edmond. Il comprend qu’il est venu voir le bédéaste avec un scénario, et que ce dernier veut lui faire son portrait. Son interlocuteur répond qu’il n’a plus assez temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction. Frédéric ne sait pas s’il veut se mettre à nu. Pas seulement par pudeur : est-ce que tout livrer de lui permettrait vraiment de le connaître ? En imaginant qu’il confesse n’avoir pas toujours été à l’aise sexuellement : qu’est-ce que cela apprendrait à Edmond ? Ce dernier répond qu’il a raison, le nombril du journaliste ne l’intéresse pas, mais il y a en lui comme en chacun de l’universel. C’est ça un portrait. Frédéric lui demande : Est-ce qu’on doit penser que ce qui nous définit, c’est seulement ce qui relève de la vie personnelle ? Peut-être que pour parler de lui, on ferait aussi bien de reproduire l’un de ses articles. Baudoin acquiesce. Un article initialement publié sur le site de Mediapart publié le trois juin 2009 est repris intégralement, intitulé : L’engagement durable de Bouygues au Turkménistan. Il commence ainsi : Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française ?



Frédéric reconnaît que cela peut paraître prétentieux de prétendre parler de soi au travers d’un texte militant. Edmond lui demande : Pourquoi, pour que sa vie soit intéressante à ses yeux, il a fallu à Frédéric s’engager dans le militantisme ? Ça, c’est important pour Baudoin. Les auteurs reproduisent alors un autre article du journaliste : Zoya Phan est une jeune femme karen (l’une des minorités nationales de Birmanie). Fille d’un leader politique de l’Union nationale Karen (KNU), elle travaille aujourd’hui pour Burma Campaign UK qui soutient le mouvement démocratique birman au Royaume-Uni. Zoya est née dans l’État karen. Après l’attaque de son village par l’armée birmane, elle fuit vers la Thaïlande et atterrit dans un camp de réfugiés. Elle a raconté cela dans son livre Little Daughter. Zoya y décrit la vie difficile des Karen. Son éditeur voulait qu’elle centre son récit sur la seule dimension personnelle de cette histoire : elle s’est battue pour en élargir le champ. Frédéric fait remarquer qu’Edmond dit qu’il fait toujours un autoportrait en faisant un portrait, le bédéaste n’a donc pas besoin du journaliste, qu’est-ce qu’il cherche ? Edmond répond qu’il cherche ce qui dans l’autre est lui. Son interlocuteur lui dit que si Edmond est prêt à entendre une autre voix que la sienne, il peut lui dire quelque chose du regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même.


Voilà une œuvre singulière… celles de Baudoin, ne le sont-elles pas toutes ? Dès la seconde page, la forme de la bande dessinée est remise en question par l’inclusion de cet article du journaliste qui prend les deux tiers inférieurs de la seconde planche, avec un portrait en gros plan de son auteur, puis dans les deux tiers de la troisième planche, avec un autre portrait singulier dudit auteur. Le lecteur tourne la page et découvre un entrefilet reproduit également, occupant un quart de la page avec un portrait en plan américain de Zoya Phan, un mégaphone à la main. La tête de Baudoin apparaît encore de dos dans la première case de la cinquième planche, puis plus du tout pour le reste de l’ouvrage. Ayant établi sa profession de journaliste, ainsi que la nature de ses écrits par deux articles, Frédéric évoque ensuite différentes phases de vie essentiellement au travers de ses relations avec les autres, en particulier des femmes. Il commence par une discussion avec Rachel, tous les deux assis sur un banc, lui déprimé elle désemparée, puis sa rencontre en 2001 avec Nadia au New Morning, avec sa cousine Marion, évoquant plusieurs moments avec elles sans s’astreindre à l’ordre chronologique. Il raconte avec plus de détails un autre moment marquant dans sa vie : l’enterrement de son grand-père en 2009.



Le lecteur comprend que les deux auteurs ont construit une forme de portrait sur mesure pour son sujet, à la fois à partir des moments choisis par Frédéric lui-même pour leurs caractéristiques qui permettent de dresser son portrait, à la fois par la forme visuelle toujours aussi libre et sophistiquée du bédéaste. En effet dès la première page, le journaliste indique qu’il avait comme projet comme une fiction, ce que l’autre refuse. Puis il renverse pour partie la proposition en rappelant que pour Baudoin tout portrait constitue un autoportrait. Le lecteur se rend vite compte que le journaliste structure son portrait comme il l‘entend, et que l’artiste le restitue visuellement avec sa propre personnalité. Le lecteur peut le constater à chaque page. Pour commencer deux cases de la largeur de la page, les deux personnages attablés, Debomy face au lecteur, Baudoin de dos, ce qui établit clairement le centre d’intérêt du récit. Puis l’intégration in extenso d’un article de presse en petit caractère dans une police informatisée qui tranche avec l’écriture manuscrite de l’artiste. En outre, le lecteur remarque que la barbe du journaliste est constituée de petites silhouettes en fil de fer. En page sept, une grande case qui occupe les trois cinquièmes inférieurs de la planche, muette, deux personnes assises sur banc l’une penchée en avant dont la posture exprime une détresse émotionnelle, la seconde avec juste une main posée dans son dos dans un geste très parlant de réconfort. Puis la page suivante, une case avec le même banc vide, un écho de la case dans la page précédente. Par la suite, l’amateur de Baudoin retrouve toute sa liberté visuelle : une falaise qui se fond en une chevelure, des compositions expressionnistes, deux pages de dessins au crayon, des paragraphes de texte accompagnant une ou deux illustrations, etc.


S’il s’agit de son premier contact avec l’art de ce bédéaste, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé : des traits de pinceaux un peu épais et irréguliers, des visages parfois un peu déformés, des bâtiments qui peuvent être de guingois, des formes noires irrégulières et massives aux bords parfois estompés dans un effet expressionniste, des zones de texte qui peuvent devenir massives, une focalisation sur certains visages, des pages consacrées à un seul dessin, un très gros plan sur un unique visage. Paradoxalement, il éprouve la sensation d’absorber également de nombreuses informations visuelles. Certaines très concrètes comme les bouteilles et les assiettes sur la table, la forme du banc dans le parc, des façades à Venise, des ustensiles dans la cuisine de Rachel & Frédéric, etc. À d’autres moments des impressions et des sensations : des silhouettes de musiciens de jazz dans une sorte de croquis, la silhouette d’un chien qui donne à la fois l’impression d’avoir une jambe de trop à la fois d’être incroyablement vivant, la communion émotionnelle lors de la cérémonie funèbre dans l’église, des souvenirs fragiles parce que dessinés au crayon. Et ces visages si uniques et universels, si personnels et si parlants.



Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se retrouve fasciné par le tout plus grand que la somme des parties. Le journaliste joue le jeu : il se raconte de manière personnelle pour que le bédéaste brosse son portrait. Il mène la danse avec son choix de moments : des instants de relation avec une femme, l’enterrement de son grand-père et la dignité de sa grand-mère. De son côté, l’artiste donne à voir ces instants avec son propre langage pictural qui n’appartient qu’à lui, qui lui est absolument personnel, chaque dessin constituant une interprétation. Debomy se définit d’abord par son journalisme engagé, puis des relations amoureuses. Son personnage dit à sa compagne qu’il a l’impression qu’ils se construisent ensemble. Il évoque ensuite sa façon de vivre et de ressentir la mise en scène propre à un enterrement : Est-ce que l’émotion qu’il ressent est liée à la dimension de la mise en scène de la cérémonie ? Quelle est la part qui revient vraiment au fait d’avoir perdu son grand-père ? Une émotion convenue ? Sa cousine Marion lui fait observer que c’est normal qu’il ne ressente rien, il s’est toujours tenu à l’écart. Il s’interroge ensuite sur sa capacité à se comprendre lui-même, à ce qu’il peut avoir à dire. Pour terminer par un hommage à sa grand-mère et sa compagne Rachel. Le lecteur ressent toute la sincérité et l’empathie de Baudoin dans ses dessins, l’extraordinaire cohérence émotionnelle de ce qu’il raconte en image, comme si cette bande dessinée était le fruit d’un unique créateur. Nul doute que la réalisation de cette bande dessinée a été le fruit d’un processus d’échanges et de discussions entre les deux, occasionnant un dialogue fonctionnant sur l’empathie et la sympathie, un échange aboutissant en effet à un portrait singulier, et un autoportrait en creux.


Les collaborations de Baudoin s’avèrent toujours incroyables. Il y conserve toute sa personnalité qui s’exprime dans la narration visuelle, et dans le même celle du co-auteur s’exprime à égalité, avec la même profondeur. Partant d’un objectif commun, faire le portrait du journaliste, les deux auteurs réalisent une œuvre qui l’atteint, qui met en lumière toute la singularité de sa personnalité, sachant communiquer son essence humaine, ce que l’expérience de la vie peut avoir d’universel. À la fin de la dernière planche, le lecteur quitte deux créateurs avec lesquels il est devenu intime.