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mardi 11 août 2026

Le vertige

Accepter de laisser partir. D’être simplement renvoyé à soi-même.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Frédéric Debomy pour le scénario et par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend vingt-neuf pages de bande dessinée. Debomy est un auteur de bande dessinée dont une avec Baudoin (Taches de Jazz, 2008), un auteur de plusieurs ouvrages sur la Birmanie, un journaliste pour Mediapart.


Frédéric Debomy se trouve en train de déjeuner chez Edmond. Il comprend qu’il est venu voir le bédéaste avec un scénario, et que ce dernier veut lui faire son portrait. Son interlocuteur répond qu’il n’a plus assez temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction. Frédéric ne sait pas s’il veut se mettre à nu. Pas seulement par pudeur : est-ce que tout livrer de lui permettrait vraiment de le connaître ? En imaginant qu’il confesse n’avoir pas toujours été à l’aise sexuellement : qu’est-ce que cela apprendrait à Edmond ? Ce dernier répond qu’il a raison, le nombril du journaliste ne l’intéresse pas, mais il y a en lui comme en chacun de l’universel. C’est ça un portrait. Frédéric lui demande : Est-ce qu’on doit penser que ce qui nous définit, c’est seulement ce qui relève de la vie personnelle ? Peut-être que pour parler de lui, on ferait aussi bien de reproduire l’un de ses articles. Baudoin acquiesce. Un article initialement publié sur le site de Mediapart publié le trois juin 2009 est repris intégralement, intitulé : L’engagement durable de Bouygues au Turkménistan. Il commence ainsi : Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française ?



Frédéric reconnaît que cela peut paraître prétentieux de prétendre parler de soi au travers d’un texte militant. Edmond lui demande : Pourquoi, pour que sa vie soit intéressante à ses yeux, il a fallu à Frédéric s’engager dans le militantisme ? Ça, c’est important pour Baudoin. Les auteurs reproduisent alors un autre article du journaliste : Zoya Phan est une jeune femme karen (l’une des minorités nationales de Birmanie). Fille d’un leader politique de l’Union nationale Karen (KNU), elle travaille aujourd’hui pour Burma Campaign UK qui soutient le mouvement démocratique birman au Royaume-Uni. Zoya est née dans l’État karen. Après l’attaque de son village par l’armée birmane, elle fuit vers la Thaïlande et atterrit dans un camp de réfugiés. Elle a raconté cela dans son livre Little Daughter. Zoya y décrit la vie difficile des Karen. Son éditeur voulait qu’elle centre son récit sur la seule dimension personnelle de cette histoire : elle s’est battue pour en élargir le champ. Frédéric fait remarquer qu’Edmond dit qu’il fait toujours un autoportrait en faisant un portrait, le bédéaste n’a donc pas besoin du journaliste, qu’est-ce qu’il cherche ? Edmond répond qu’il cherche ce qui dans l’autre est lui. Son interlocuteur lui dit que si Edmond est prêt à entendre une autre voix que la sienne, il peut lui dire quelque chose du regard qu’il porte sur les autres et sur lui-même.


Voilà une œuvre singulière… celles de Baudoin, ne le sont-elles pas toutes ? Dès la seconde page, la forme de la bande dessinée est remise en question par l’inclusion de cet article du journaliste qui prend les deux tiers inférieurs de la seconde planche, avec un portrait en gros plan de son auteur, puis dans les deux tiers de la troisième planche, avec un autre portrait singulier dudit auteur. Le lecteur tourne la page et découvre un entrefilet reproduit également, occupant un quart de la page avec un portrait en plan américain de Zoya Phan, un mégaphone à la main. La tête de Baudoin apparaît encore de dos dans la première case de la cinquième planche, puis plus du tout pour le reste de l’ouvrage. Ayant établi sa profession de journaliste, ainsi que la nature de ses écrits par deux articles, Frédéric évoque ensuite différentes phases de vie essentiellement au travers de ses relations avec les autres, en particulier des femmes. Il commence par une discussion avec Rachel, tous les deux assis sur un banc, lui déprimé elle désemparée, puis sa rencontre en 2001 avec Nadia au New Morning, avec sa cousine Marion, évoquant plusieurs moments avec elles sans s’astreindre à l’ordre chronologique. Il raconte avec plus de détails un autre moment marquant dans sa vie : l’enterrement de son grand-père en 2009.



Le lecteur comprend que les deux auteurs ont construit une forme de portrait sur mesure pour son sujet, à la fois à partir des moments choisis par Frédéric lui-même pour leurs caractéristiques qui permettent de dresser son portrait, à la fois par la forme visuelle toujours aussi libre et sophistiquée du bédéaste. En effet dès la première page, le journaliste indique qu’il avait comme projet comme une fiction, ce que l’autre refuse. Puis il renverse pour partie la proposition en rappelant que pour Baudoin tout portrait constitue un autoportrait. Le lecteur se rend vite compte que le journaliste structure son portrait comme il l‘entend, et que l’artiste le restitue visuellement avec sa propre personnalité. Le lecteur peut le constater à chaque page. Pour commencer deux cases de la largeur de la page, les deux personnages attablés, Debomy face au lecteur, Baudoin de dos, ce qui établit clairement le centre d’intérêt du récit. Puis l’intégration in extenso d’un article de presse en petit caractère dans une police informatisée qui tranche avec l’écriture manuscrite de l’artiste. En outre, le lecteur remarque que la barbe du journaliste est constituée de petites silhouettes en fil de fer. En page sept, une grande case qui occupe les trois cinquièmes inférieurs de la planche, muette, deux personnes assises sur banc l’une penchée en avant dont la posture exprime une détresse émotionnelle, la seconde avec juste une main posée dans son dos dans un geste très parlant de réconfort. Puis la page suivante, une case avec le même banc vide, un écho de la case dans la page précédente. Par la suite, l’amateur de Baudoin retrouve toute sa liberté visuelle : une falaise qui se fond en une chevelure, des compositions expressionnistes, deux pages de dessins au crayon, des paragraphes de texte accompagnant une ou deux illustrations, etc.


S’il s’agit de son premier contact avec l’art de ce bédéaste, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé : des traits de pinceaux un peu épais et irréguliers, des visages parfois un peu déformés, des bâtiments qui peuvent être de guingois, des formes noires irrégulières et massives aux bords parfois estompés dans un effet expressionniste, des zones de texte qui peuvent devenir massives, une focalisation sur certains visages, des pages consacrées à un seul dessin, un très gros plan sur un unique visage. Paradoxalement, il éprouve la sensation d’absorber également de nombreuses informations visuelles. Certaines très concrètes comme les bouteilles et les assiettes sur la table, la forme du banc dans le parc, des façades à Venise, des ustensiles dans la cuisine de Rachel & Frédéric, etc. À d’autres moments des impressions et des sensations : des silhouettes de musiciens de jazz dans une sorte de croquis, la silhouette d’un chien qui donne à la fois l’impression d’avoir une jambe de trop à la fois d’être incroyablement vivant, la communion émotionnelle lors de la cérémonie funèbre dans l’église, des souvenirs fragiles parce que dessinés au crayon. Et ces visages si uniques et universels, si personnels et si parlants.



Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se retrouve fasciné par le tout plus grand que la somme des parties. Le journaliste joue le jeu : il se raconte de manière personnelle pour que le bédéaste brosse son portrait. Il mène la danse avec son choix de moments : des instants de relation avec une femme, l’enterrement de son grand-père et la dignité de sa grand-mère. De son côté, l’artiste donne à voir ces instants avec son propre langage pictural qui n’appartient qu’à lui, qui lui est absolument personnel, chaque dessin constituant une interprétation. Debomy se définit d’abord par son journalisme engagé, puis des relations amoureuses. Son personnage dit à sa compagne qu’il a l’impression qu’ils se construisent ensemble. Il évoque ensuite sa façon de vivre et de ressentir la mise en scène propre à un enterrement : Est-ce que l’émotion qu’il ressent est liée à la dimension de la mise en scène de la cérémonie ? Quelle est la part qui revient vraiment au fait d’avoir perdu son grand-père ? Une émotion convenue ? Sa cousine Marion lui fait observer que c’est normal qu’il ne ressente rien, il s’est toujours tenu à l’écart. Il s’interroge ensuite sur sa capacité à se comprendre lui-même, à ce qu’il peut avoir à dire. Pour terminer par un hommage à sa grand-mère et sa compagne Rachel. Le lecteur ressent toute la sincérité et l’empathie de Baudoin dans ses dessins, l’extraordinaire cohérence émotionnelle de ce qu’il raconte en image, comme si cette bande dessinée était le fruit d’un unique créateur. Nul doute que la réalisation de cette bande dessinée a été le fruit d’un processus d’échanges et de discussions entre les deux, occasionnant un dialogue fonctionnant sur l’empathie et la sympathie, un échange aboutissant en effet à un portrait singulier, et un autoportrait en creux.


Les collaborations de Baudoin s’avèrent toujours incroyables. Il y conserve toute sa personnalité qui s’exprime dans la narration visuelle, et dans le même celle du co-auteur s’exprime à égalité, avec la même profondeur. Partant d’un objectif commun, faire le portrait du journaliste, les deux auteurs réalisent une œuvre qui l’atteint, qui met en lumière toute la singularité de sa personnalité, sachant communiquer son essence humaine, ce que l’expérience de la vie peut avoir d’universel. À la fin de la dernière planche, le lecteur quitte deux créateurs avec lesquels il est devenu intime.



lundi 22 septembre 2025

Le repos des guerriers

Alors à quoi bon ce livre ? Pour continuer la vie.


Ce tome contient un reportage complet et indépendant de tout autre, réalisé par l’auteur, par le prisme de sa sensibilité propre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-trois pages de bande dessinée en noir & blanc.


L’association de Marseille Des livres comme des idées a proposé à Edmond Baudoin, une résidence dans le domaine du Capitaine Danjou. Il est là. Tout est propre, tirée au cordeau, à deux kilomètres de Puyloubier, un village des bouches du Bouches du Rhône, sous la montagne Sainte-Victoire. Petit-déjeuner 6 heures, déjeuner 12, dîner 18. Une chambre d’environ 12 mètres carrés, douche WC. Qu’est-ce qu’il fait là ? Invité 15 jours en juin 2023 dans un hôpital – une maison de repos – maison de retraite de la Légion étrangère. Vivre quinze jours avec des légionnaires anciens et nouveaux, faire leurs portraits, leur donner des cours de dessin, vivre avec eux. Et marcher sur les contreforts de Sainte-Victoire. Quand il commence la rédaction de ce livre, c’est le 1er novembre 2023. Des bombardements incessants tuent la population de Gaza. Une bande de terre de 41km et d’une largeur allant de 6 à 12km sur laquelle vivent environ 2 millions 300.000 habitants. Les pays occidentaux regardent ce massacre qui est un crime de masse, et laissent faire. Ce sera une honte de plus dans l’histoire des homo-sapiens. Alors à quoi bon ce livre ? Pour continuer la vie.



L’auteur continue pour donner la parole à des humains, à des vieux. Qui sont tous plus jeunes que lui (sauf Berthold). Berthold, 87 ans, réfléchit : Le monde ne tourne pas bien, il marche sur la tête. Il continue : Et à son âge, il n’a pas la réponse à comment il faudrait faire pour qu’il puisse tourner bien. Il termine avec une pirouette : Si on creuse, on tombe sur l’Australie, est-ce que les Australiens marchent sur les pieds ? Berthold est dans son lit. Il ne sort plus de sa chambre. On a dit à l’auteur que c’était une légende pour ses co-légionnaires. Le seize juin 2023, des Légionnaires à la retraite écoutent de la musique. L’interprète joue de plusieurs instruments. Son nom : Delphine Ragonot. Le réfectoire du domaine du Capitaine Danjou est aussi une galerie où on peut voir des affiches de films sur la Légion. Baudoin est étonné qu’il y en ait eu autant. Il n’en a jamais vu autant. Si l’on l’a lu, on sait qu’il se tient à l’écart des militaires. Mais il est ici pour rencontrer des hommes et des femmes, des infirmières, du personnel d’entretien, faire leurs portraits et l’échanger avec une réponse à : Dites-moi ce que vous voulez sur la vie. Rencontrer encore une fois des êtres humains, Baudoin estime qu’il a de la chance. La réponse Khristophe, soixante ans, à la question : La vie c’est bringuer, baiser, bagarrer. Il y a un grand domaine vignoble autour du domaine. La Légion fait du vin, et en est fière. Christophe, toujours valide, travaille à la vigne. La réponse de Sergiou, vingt ans, moldave, blessé lors d’un saut en parachute : La vie, c’est comme Game, il faut jouer joli. La réponse de Vadis, quarante ans : Il cherche la rigueur, la propreté et la clarté.


Le lecteur jette un coup d’œil rapide à la couverture, et il se dit que cette fois-ci Edmond Baudoin est allé interroger des retraités, en plus que des hommes, pas sûr que ce soit très passionnant. Il commence sa lecture et tout de suite la perspective change : voilà ce bédéaste de quatre-vingt-deux en train de faire un séjour dans maison de retraite de la Légion étrangère. Mais qu’allait-il faire là-bas ? Certes, d’un côté il va à la rencontre de personnes qu’il ne connaît pas comme il en a pris l’habitude depuis des décennies, d’abord avec Troubs : des Mexicains à Ciudad Juarez dans Viva la vida (2011), des Colombiens dans Le goût de la terre (2013), des Français, des Italiens et des immigrés clandestins dans Humains - La Roya est un fleuve (2018), des artistes indigènes dans Inuit (2023). Tout seul il est également allé à la rencontre des Grenoblois dans Grenoble en portrait(s) (2022), ou encore de Chinois dans Carnet chinois (20219). Ou encore des Gens de Clamecy (2017) avec Mireille Hannon. La démarche reste identique : poser une question à son interlocuteur, pour obtenir une réponse en échange d’un portrait réalisé par l’artiste. Comme d’habitude, le charme de Baudoin opère et les personnes lui répondent bien gentiment, avec une sincérité qui semble avérée.



De prime abord, le lecteur est tenté de se dire que le bédéaste ne se foule pas trop, qu’il reste dans ce qu’il sait faire, pour réaliser une bande dessinée à moindre coût. Il a bien sûr conservé sa forme très libre : la reproduction des portraits réalisés, de rares phylactères, des images juxtaposées, sans bordure, à peine une bande dessinée en apparence. Il réalise toujours des dessins dans un mélange de coups de pinceau épais et irréguliers, et de traits encrés, parfois comme griffés sous l’impulsion du moment, parfois tracés avec application, et peaufinés. Il ne lui reste plus qu’à indiquer le prénom de chacun de ses interlocuteurs, leur âge (avec cette bizarrerie que tout en étant le plus vieux, il reste le plus autonome), la réponse à la question, une information souvent très succincte sur la personne rencontrée (le plus souvent uniquement son métier), et quelques réflexions comme ça en passant (par exemple mentionner les bombardements sur Gaza). Et hop ! le tour est joué : une bande dessinée d’une quarantaine de pages, prête à être livrée et publiée.


Comme d’habitude, la magie narrative opère dès la première page. Ce phénomène si singulier se produit comme à chaque fois : le lecteur découvre une histoire, celle de l’humanisme de l’auteur qui lui permet d’établir un contact profond avec des êtres humains qu’il rencontre pour la première fois, et pour un laps de temps très court. Dans le même, il répète ce qu’il a déjà écrit dans un ouvrage précédent : Faire le portrait de quelqu’un, c‘est le regarder pendant près de vingt minutes dans les yeux, et elle, et lui le regarde pareillement dans le même temps, c’est beaucoup dans une vie. De fait chaque portrait est singulier : le dessin d’une tête, chaque fois incroyablement vivante, avec une personnalité unique, un tour de force. Il suffit que le lecteur s’arrête un peu pour considérer l’un de ces visages : un drôle d’assemblage de traits et de coups de pinceau, souvent disgracieux, sans chercher ni à faire joli, ni à plaire. Puis un mouvement de recul, et cet assemblage de lignes et de zones noires redevient un être humain animé de vie. Ces images incarnent littéralement la citation de Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) : Ce dessin m'a pris cinq minutes, mais j'ai mis soixante ans pour y arriver. Le lecteur se délecte tout autant des paysages : la vue depuis le couloir de la résidence, l’atelier de céramique, une marche dans la nature, le château du Capitaine Danjou, et bien sûr des arbres (spécialité de l’artiste), y compris une récolte de branchages, d’écorces, de brindilles.



À la réflexion, l’admiration et le respect du lecteur pour l’auteur grandissent encore : non seulement Baudoin est sorti de sa zone de conforts en posant sa question à des militaires de carrière endurcis, mais en plus il a conservé toute sa capacité d’écoute. À quatre-vingt-deux ans, son esprit a conservé assez d’agilité pour ne pas être fossilisé sur des idées définitives, encore moins réactionnaires ou cyniques : il se montre capable de recevoir la parole d’autrui, de la retranscrire en l’état, et de faire preuve d’empathie. Il conclut même son ouvrage en écrivant qu’il a de la chance d’avoir, encore une fois, été en présence de l’humanité, avec son intelligence, avec sa complexité. Cet artiste est un véritable amoureux des êtres humains, quand bien même ils ont choisi un engagement qui lui répugne. Il n’y a qu’une seule fois où la réponse le met mal à l’aise. Kaiser (c’est un surnom) vingt-sept ans répond qu’il est d’origine allemande, que son grand-père a fait l’armée dans les SS, que son rêve était que son petit-fils suive son exemple. Il conclut en disant que c’est pour cela qu’il s’est engagé dans la Légion étrangère. En aparté, Baudoin se dit qu’il s’est trompé sur le lieu de son engagement. L’auteur explique qu’il est né en 1942, que quand il était jeune, ça lui semblait impossible que l’extrême droite puisse un jour, à nouveau, exister. Après ce portrait, il lui a fallu aller se laver en marchant dans la nature et jouer avec Cézanne.


Edmond Baudoin rencontre des personnes qui l’étonnent : profondément humaines, sans rapport avec ce qu’il pouvait imaginer de militaires de carrière. Cela l’amène à se faire des réflexions de différents ordres. Il y a bien sûr la réalité de la guerre, il évoque le massacre de Gaza, qui induit la nécessité de l’existence d’armées pour pouvoir se défendre, composée d’hommes comme ceux qu’il rencontre. Il relate également le fait qu’il donne des cours de dessins : lors de cette résidence, il a proposé le même cours aux résidents légionnaires et à des enfants dans une école de Puyloubier. Il a été étonné de la similitude des dessins réalisés à partir des propositions de branchages, d’écorces, de brindilles semblables. Ce trait d’union entre deux mondes lui a fait constater que le sentiment que l’on éprouve quand on regarde la nature est le même si on a les yeux neufs d’un enfant ou ceux d’un homme qui a vu mille nuits. Plus loin, il s’interroge : Depuis ou quand les armes, le pouvoir, la maîtrise ont fait bander les hommes ? Et pourquoi ? Parce qu’ils sont faibles ? C’est sexuel, sûr. Mais pourquoi cette sexualité de merde fascine beaucoup de femmes ? Quand est-ce qu’on en sortira ? Cela l’amène au fait qu’il a toujours préféré la compagnie des filles à celle des garçons, peut-être parce que les filles ne le mettaient pas en situation de compétition. Plus tard il a compris que si la plupart des filles n’avaient pas besoin de compétitions c’est parce qu’elles détenaient la vie. La possibilité de la récréer à l’intérieur de leur corps. […] Jusqu’au jour où il a vu la photo d’une femme de l’armée des États-Unis au-dessus d’hommes nus, des Irakiens qu’elle torturait en compagnie d’autres brutes. Cette femme a tué son rêve : celui que la femme pouvait être l’avenir de l’homme (Louis Aragon).


Une BD de plus de cet auteur ? Oui, de nouvelles rencontres pour continuer à dire la vie. Une maestria aussi bien graphique qu’empathique, pour rendre compte de ces êtres humains uniques, vivants, façonnés par leur vie si différente de celle de l’artiste, avec pour autant des rêves et des aspirations si proches. Le lecteur rend grâce à l’artiste de lui avoir fait rencontrer ces hommes et ces femmes, en toute sincérité, pour un moment vrai et honnête. Miraculeux.



jeudi 19 septembre 2024

Les Grands Peintres - Jan van Eyck

Vous savez ce qu’il advient à ceux qui ne tiennent pas leur langue ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une biographie partielle du peintre Jan van Eyck. Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Dimitri Joannidès pour le scénario, et par Dominique Hé pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, consacré au peintre intitulé Peintre du monde d’après, composé de sept parties intitulées : Des origines mystérieuses, Le perfectionnement de la peinture à l’huile, Van Eyck et le pouvoir, Une révolution esthétique en marche, Aux origines du portrait, Le retable de l’agneau mystique (un destin contrarié), Van Eyck en héritage. La dernière page accueille une chronologie des peintres célèbres, une liste comprenant quatre-vingt-six artistes de Jan van Eyck à Andy Warhol.


Gand, le quatorze septembre 1426, une procession funéraire traverse lentement la ville. Un curieux fait remarquer à un autre qu’il s’agit de Hubert van Eyck. Son interlocuteur se demande ce qu’il va advenir du retable. Un autre encore plaint Joost Vijdt, car il l’avait commandé pour honorer la mémoire de son épouse. Un individu à la mine patibulaire intervient : papa Joost a surtout peur pour ses fesses, il ne pense qu’à ses affaires, car s’il ne finit pas le retable, il sera la risée de tous les puissants avec qui il fait des affaires, il pourra dire adieu à ses rêves d’éternité. Tout en partageant ces commentaires désagréables, il en a profité pour subtiliser la bourse d’un riche notable qui ne s’est aperçu de rien, tout entier accaparé par la procession. Jan van Eyck, le frère du défunt, se trouve dans une carriole à encore quelques minutes de Gand. Il arrive alors que la cérémonie commence tout juste dans la cathédrale. Il se souvient d’un jour d’été de l’an 1400 à Maastricht, alors que son frère était en train de dessiner de lui apprendre comment faire. Hubert avait fait promettre à Jan que s’il devenait peintre, il y mettrait toute son âme. Après la cérémonie, le peintre rallie la ville de Lille pour se présenter au duc de Bourgogne.



Philippe le Bon se déclare sincèrement désolé pour la mort du frère de Jan van Eyck. Ce dernier répond que c’est malheureusement dans l’ordre des choses. Toujours en présence de quelques conseillers et du bouffon, la discussion continue : van Eyck sait qu’il est le peintre du duc tout autant que son espion, mais voilà la mort de d’Hubert l’a profondément perturbé, et l’a poussé à s’interroger sur ce qu’il veut vraiment. Il se dit qu’il ferait peut-être mieux de retourner aux pinceaux. Le duc de Bourgogne répond qu’il a besoin de van Eyck, que son départ pour la terre sainte est prévu le mois prochain. Il promet de donner le double de ce qu’il a promis au peintre. Le bouffon ne perd rien de cet échange. Le lendemain, un geôlier va tirer Koenraad de son sommeil aviné et il le libère. Alors que van Eyck sort de la salle d’audience, le duc se demande s’il va le trahir, il ne serait pas le premier. À Gand, Joost Vijdt réfléchit à comment s’y prendre pour que van Eyck accepte de terminer le retable de l’Agneau, commencé par son frère.


Les auteurs ont choisi une période bien définie pour leur récit : de la mort de Hubert van Eyck en 1426, au retour de Jan van Eyck de son voyage en terre sainte en 1427, soit une année. Le début établit clairement l’enjeu du récit : le décès de son frère conduit Jan van Eyck à s’interroger sur ce qu’il souhaite faire de sa vie, partager son temps entre la peinture et des missions d’espionnage et de diplomatie au service du duc de Bourgogne, ou bien devenir peintre à plein temps. Le scénariste ne donne que très peu d’informations de contexte. Rien sur la commande de Joost Vijdt (1360-1439), c’est-à-dire le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, sur la composition de ce polyptique. Rien sur les raisons et les circonstances dans lesquelles Jan van Eyck a rejoint Bruges, et est devenu le peintre de cour au service du duc de Bourgogne. D’un côté, ces informations ne manquent pas pour comprendre l’histoire et son enjeu ; d’un autre côté charge au lecteur de relever par lui-même les quelques éléments de contexte épars. Il comprend bien que le duc de Bourgogne attache une importance capitale à la technique de composition de la peinture dont se sert le peintre, et le chapitre consacré au perfectionnement de la peinture à l’huile dans le dossier de fin permet de mieux comprendre ce qu’il en est. De même le chapitre consacré à Van Eyck et le pouvoir permet de mieux comprendre comment Philippe le Bon en est venu à charger le peintre de missions diplomatiques. Par ailleurs, le lecteur apprend, toujours dans ce dossier, que le peintre avait déjà aidé son frère sur le chantier du retable, avant sa mort.



La couverture montre que le dessin s’inscrit dans une approche descriptive avec un haut niveau de détail, ne serait-ce que pour rendre hommage au retable de l’agneau mystique. Il en va de même dans les pages intérieures : il ne manque aucune pierre sur les murs de la forteresse de Gand, ni sur ceux de la cathédrale, toutes les armoiries sont présentes dans la salle d’audience ainsi que les broderies sur les tentures du trône, les brins de paille dans la geôle de Koenraad, les ferrures sur un coffre, les gravures sur chaque pièce dans un coffre, les planches sur le navire qui emmène van Eyck en terre sainte ainsi que les cordages, les arbres dans une vue éloignée de Grenade, chaque met sur la table de Mohammed al-Mutamassik, les mailles sur la cagoule en cotte de mailles d’un garde, les gravures sur les montant de bois des bancs, les motifs sur les tissus divers et variés, les pierreries sur les couronnes, etc. L’artiste apporte la même minutie pour les tenues vestimentaires, les coiffures, les accessoires, avec une mention spéciale pour le costume du bouffon du duc de Bourgogne. Le lecteur peut donc s’immerger dans cette époque, à différents endroits du globe, que ce soit la cathédrale de Gand, les rues de Bruges, le port de cette même ville, Grenade et ses bâtiments magnifiquement ouvragées, Constantinople et son port.


L’artiste s’inscrit dans une démarche similaire à celle du peintre, à savoir un naturalisme minutieux et d'une grande précision, tout en restant dans le domaine du dessin, avec des traits de contour encrés. Il réalise une mise en couleur également dans le registre naturaliste, avec un savoir-faire remarquable, pour rendre chaque case lisible. Les principaux éléments ressortent, structurant ainsi l’image, permettant de saisir l’objet principal du dessin, et ensuite de détailler chaque élément, par exemple chaque bâtiment de la ville de Constantinople vue depuis le pont d’un navire arrivant au port. À quelques reprises, il met en avant un élément avec un aplat de noir plus copieux : les silhouettes des porteurs de cercueil, la silhouette du duc de Bourgogne tout de noir vêtu, la pénombre régnant dans la geôle, un ciel nocturne chargé de nuages, etc. Par le biais du jeu des nuances d’une teinte, il souligne aussi le relief d’un vêtement, d’un corps, d’une allée, etc. Il réalise également des visions mémorables car le scénariste sait ménager des moments dépourvus de mots : l’étendue des champs à l’approche de Gand, la déambulation dans une ruelle de Bruges avec son sol en terre et les eaux usées s’écoulant au milieu, l’animation dans une taverne en sous-sol, un navire voguant sur une mer calme sous un ciel parsemé de nuages, Koenraad posant en tant que roi pour le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, la reprise du reflet du miroir accroché au mur dans l’intérieur bourgeois des époux Arnolfini comme dans le tableau du même nom de 1434 (huile sur toile).



Le lecteur part peut-être avec un a priori sur le choix de narration : beaucoup de texte pour exposer la situation historique de l’époque, et développer différents points de vue sur le grand peintre, de ses années d’apprentissage, aux conditions de réalisation de ses chefs d’œuvre, en passant par sa technique ou ses relations avec les grands de ce monde à cette époque, en particulier ceux du pouvoir temporel. Conscient du nombre de pages limité qui lui est alloué, le scénariste a pris le parti de focaliser son propos sur une année charnière dans la vie de Jan van Eyck, et de s’en tenir aux circonstances concrètes menant le peintre à prendre une décision essentielle quant à la conduite de sa vie. Ainsi certains éléments peuvent sembler trop rapidement évoqués ou juste absents, en particulier le choix d’une huile siccative comme liant pour ses peintures, la composition des tableaux en quatre niveaux (littéral, allégorique, allusif et mystique), l’introduction de la nature dans ses compositions, etc. D’un autre côté, cela permet au scénariste de donner de la place aux dessins, de les laisser raconter sans être surchargés de cartouches de texte en tout petits caractères.


Le lecteur découvre le grand peintre au travers d’une de ses missions en tant que diplomate pour le compte de Philippe le Bon, auprès de Mohammed al-Mutamassik, c’est-à-dire une occupation qu’on n’attend pas pour un artiste. Il peut le voir dans sa relation avec son protecteur qui lui met à disposition une rente, le voir à l’œuvre dans la négociation diplomatique (sans bien savoir quelle langue est utilisée), et peindre. Les auteurs savent montrer ce qui motive Jan van Eyck, et ils mettent en scène un processus psychologique l’amenant à accorder la priorité à son art. D’un côté, le lecteur se rend compte qu’il aurait apprécié plus d’informations contextuelles, et il les trouve dans le dossier de fin. De l’autre côté, la lecture a été celle d’une vraie bande dessinée, plutôt que d’un exposé illustré, insufflant plus de vie aux personnages, avec une narration aérée et fluide.


Une tâche complexe que de donner vie à Jan van Eyck, considéré comme le fondateur du portrait occidental. Le dessinateur raconte ce morceau de biographie sur un an, dans un registre similaire à celui du peintre : descriptif, minutieux et réaliste, donnant ainsi une impressionnante consistance à cette époque, aux lieux et aux personnages. Le scénariste concentre son récit sur cette évolution dans le choix de vie du peintre, tout en mettant en scène un homme à la vie sortant de l’ordinaire.



jeudi 13 juin 2024

La Trahison du réel: Unica Zürn, portrait d'une schizophrène

Comprendre qu’une œuvre soit plus investie que la vie…


Ce tome contient une évocation d’une partie de la vie et de l’œuvre d’Unica Zürn, une artiste allemande. L’édition originale date de 2019. L’album a été réalisé par Céline Wagner, pour le scénario, le dessin et la mise en couleurs. Il comprend cent-onze pages de bande dessinée. Il comporte à la fin des notes au lecteur et des carnets ouverts, soit un dossier de vingt-cinq pages. S’y trouvent une introduction d’une page, des citations de Gilles Deleuze, Stéphane Mallarmé, Michel Foucault, Anselm Kiefer, Gregory Bateson, les libertés prises à l’égard des faits biographiques, des illustrations de l’autrice, un article sur les dessins automatiques et les poèmes anagrammes, des œuvres de Zürn, des poèmes extraits de L’homme-Jasmin, un texte sur Le camp des Mille d’Aix-en-Provence, et un sur Le palais idéal du Facteur Cheval.


Unica a imaginé un grand hypnotiseur qu’elle baptise H.M., une entité supérieure qu’elle porte aux nues. Cloué dans un fauteuil roulant, il est impossible à H.M. de la toucher. L’abstraction du corps incarne leur union spirituelle, à l’image de l’amour pur, selon elle. Elle attend ses prophéties pour accomplir son merveilleux destin. […] Elle se rappelle les émois de l’aube faits de beauté et de souillures, où il fut clair qu’ensuite, rien ne serait comme avant. La précoce conscience de la mort, les pulsions érotiques de l’enfance et avoir manqué à sa parole tant de fois, malgré l’indulgence des amis, hantent ses rêveries quotidiennes. Dans les bois, des corps de femmes nues, des robes rouges à même le sol. Un homme en fauteuil roulant s’adresse à Unica : il lui intime de ne pas se contenter de cette vie médiocre, elle mérite mieux que ça. Il se lève de son fauteuil et ramasse une femme dont le corps nu est en désordre. Il continue : Hans Bellmer la croit fragile ? Qu’elle lui montre qui elle est vraiment ! Qu’elle ne se laisse pas manipuler ! Elle était bien plus hardie quand elle était petite fille. Qu’attend-elle pour se défendre ? Lui résister ?



Unica a une certitude. Le grand hypnotiseur est sur le point de dévoiler son visage, dont chaque passant porte la trace ; il suffirait de superposer toutes ces figures pour atteindre la vérité. Elle est maintenant revêtue d’une robe blanche et elle avance de nuit dans les bois, une chandelle à la main. Le grand hypnotiseur est dans son fauteuil roulant et il avance au milieu de la chaussée dans une rue étroite. On la trait de folle. On lui reproche de se comporter comme une enfant obstinée dans sa quête de merveilles. Elle fume assise, fenêtre ouverte, dans sa chambre d’hôpital psychiatrique. Elle éprouve la sensation qu’une femme à la chevelure de serpents lui conseille de se montrer telle qu’elle est. Le grand hypnotiseur reprend ses exhortations : Tout le monde la croit fragile, pas seulement Bellmer ! Elle n’a pas besoin d’eux ! Va-t-elle se contenter de singer la vie des autres ? Devenir adulte, vieillir, mourir ? Elle se trouve maintenant dans un parc avec des arbres en fleur, elle sait que l’heure de la délivrance est venue. Elle va quitter Bellmer et épouser son grand H.M.


Pas sûr que le lecteur soit familier d’Unica Zürn (1916-1970) et de son travail, ou de son importance au sein du mouvement surréaliste, et vraisemblablement pas non plus de sa vie personnelle, en particulier sa schizophrénie. Dès la première page, la narration le prend également au dépourvu : comme six cases par bande de deux, des images d’arbres dans une forêt en bleu et rouge sur fond blanc, avec la tête d’un cadavre couché au sol. Comme apposé sur ces cases, se trouve un cartouche de texte sur fond blanc sans ligne de bordure évoquant H.M. cette entité supérieure qu’elle s’est inventée. La deuxième planche est constituée d’une image en pleine page, majoritairement réalisée à l’aquarelle, ce mystérieux H.M. s’adressant à Unica que le lecteur ne voit pas. Après deux pages de narration visuelle à base de bandes et de cases, vient une autre planche de six cases avec un texte apposé par-dessus. En page quinze, une composition de trois bandes de chacune deux cases, dont quatre sont réalisées au stylo, des dessins réalisés par l’autrice à la manière d’une partie des œuvres d’art de l’artiste. Le lecteur va être régulièrement surpris par des changements de mise en page ou de technique de dessin et de peinture. Une peinture en pleine page dont la partie de gauche montre Unica assise par terre dans des teintes mordorées, et la partie de droite Hans dans des teintes bleues. Le lecteur ressent cette diversité qui s’adapte à l’état d’esprit de l’artiste faisant usage d’éléments hétéroclites en toute liberté : des taches d’encre sur un phylactère, le début d’article de dictionnaire sur Zürn, des silhouettes indistinctes dans une pièce avec leur nom dessus, d’autres dessins automatiques à la manière de l’artiste, des lettres de Bellmer, des poèmes anagrammes, etc.



L'autrice montre donc différents passages de la vie de l’artiste, avec une approche subjective, adoptant la sensibilité de cette dernière. D’un côté, le lecteur découvre une suite d’événements déformés par le désordre mental, tout en étant parfaitement intelligibles. Une phase d’internement, une autre de vie en couple avec Hans Bellmer, un rendez-vous avec un galeriste important en 1957, des moments de création en fumant une cigarette, un café en terrasse à Paris avec André Breton (1896-1966), Hans Bellmer et Max Ernst (1891-1976), une promenade nocturne dans les rues d’une ville, un acte pyromane dans une chambre de l’hôtel Jasmin, un nouvel internement où elle côtoie plusieurs autres femmes, le retour à la vie en couple avec Hans Bellmer. De ce point de vue, les dessins remplissent une fonction descriptive, avec un degré un peu simplifié dans la représentation, des inspirations tirées de différents courants picturaux du vingtième siècle. Dans le même temps, chaque moment est vécu par le biais des émotions et des états d’esprit d’Unica Zürn, ce qui apparaît dans ses remarques, dans les courts textes créés par l’autrice, dans le glissement des représentations. Le registre des images fluctue parfois insensiblement, avec des détails (H.M. qui n’a pas de bouche dans son visage), parfois dans la palette de couleurs (la deuxième séquence qui est rouge), d’autres fois avec l’intégration d’un élément mythologique (la gorgone), dans le comportement de Zürn qui se met à danser, le retour d’une forme particulière ou d’une couleur qui renvoie alors à une scène précédente, etc.


L’autrice épate le lecteur en lui faisant ressentir le monde comme Unica Zürn, ou en tout cas avec une interprétation très personnelle et peu conventionnelle de la réalité. Le lecteur éprouve une étrange sensation de dédoublement : à la fois il éprouve le réel à travers les convictions et les prismes de l’artiste, à la fois il ne peut pas se départir de sa rationalité. Il se rend compte que la narration forme un tout cohérent qui intègre ces deux aspects en un récit fluide, que les œuvres à la manière de Zürn y trouvent leur place, avec ce paradoxe de percevoir d’où vient son inspiration et en même temps de faire l’expérience de textes (poèmes anagrammes) et de visuels (dessins automatiques) qui ne lui seraient jamais venus à l’esprit. Une sorte de pas de côté, de capacité à envisager son environnement avec un regard original. L’autrice parvient ainsi à la fois à mettre en lumière ce qui engendre une vision différente, et à montrer une artiste qui sait se détacher des modes de pensée traditionnels pour produire une œuvre originale, un Graal pour bien des artistes.



La vie d’Unica Zürn parvient à son terme, et la curiosité du lecteur le pousse à regarder l’iconographie du dossier qui suit, à lire quelques légendes, et finalement à tenter les premiers paragraphes de texte. Il découvre alors les notes ou des extraits de carnets de l’autrice, mis en forme. L’introduction, la première partie, relate ses questionnements sur la façon de rendre compte de la vie d’un être humain, en l’occurrence d’une artiste. Céline Wagner évoque le fait que : L’image, le portrait et plus généralement la représentation, attribuent une fausse identité à un personnage – Ici, une artiste insaisissable et son œuvre, source d’interprétation et d’inspiration intarissable pour elle. Cette identité, qu’elle soit peinte ou dessinée, relève nécessairement du fantasme, non moins que la photographie, obsolète dès la seconde suivant sa prise. Aussi faudrait-il considérer toute imagerie comme un leurre. […] Elle évoque le choix fait par la plupart des biographes d’aborder la vie de l’artiste par le prisme de la folie, angle qui lui paraît insuffisant. Elle a préféré préserver au mieux le mystère d’un esprit créateur qui se tient en marge de la normalité.


Le lecteur se plonge dans ces paragraphes qui prolongent la bande dessinée, qui lui donnent à voir la réflexion de l’autrice, ses questionnements, explicitant ainsi ses choix. Sur la représentation pour commencer, qui est forcément interprétation tronquée, sur le mystère d’un esprit créateur qui se tient en marge de la normalité, sur comment rendre à Unica Zürn ce qui lui est dû (l’acceptation de son imaginaire comme réalité et la reconnaissance de son choix d’appuyer sa pensée sur des signes plutôt que sur des faits), sur le fait de ses propres poèmes anagrammes et dessins automatiques afin de respecter le choix de départ de ne pas raconter la vie d’Unica Zürn, mais de faire l’expérience de sa pensée sur son travail, sur l’expérience de l’internement dans un contexte différent, à quinze ans d’intervalle. Le récit porte alors en lui une image du malade schizophrène écarté de la machine sociale et maintenu dans le réseau de l’hôpital, sous la surveillance de la médecine et la vigilance de leurs proches, c’est-à-dire une logique de contrôle qui, au-delà du domaine de la maladie et de la folie, s’étend à l’ensemble de la population, et conforte dans l’idée qu’on peut se prémunir des dérives de la normalité, sur la place de l’art brut dans la société et sa reconnaissance.


Pas sûr que le lecteur puisse être très investi dans une artiste dont il n’a peut-être jamais entendu parler, ou qu’il souhaite s’intéresser à l’art d’une schizophrène. En même temps, la couverture impressionne par sa composition, et un rapide feuilletage suffit à prendre conscience d’une œuvre d’autrice. La narration visuelle séduit immédiatement, par son originalité, sa forte personnalité et sa prévenance inattendue, rendant immédiatement accessible un récit basé sur plusieurs visions ou interprétations de la réalité, une variété de modes de rendu, et une unité cohérente sans solution de continuité. Le lecteur ressent la réalité par les perceptions d’Unica Zürn, sans jugement de valeur, une expérience remarquable. La forte impression réalisée par cette lecture le conduit à la prolonger par les carnets ouverts de l’autrice, une deuxième expérience remarquable d’honnêteté et de réflexion. Magique. L’autrice explicité que le sujet de cet album pourrait être : comprendre qu’une œuvre soit plus investie que la vie…



mercredi 17 mai 2023

Grenoble en portrait(s)

La vie est faite de musique, et dans une bonne musique les notes s’accordent et se confrontent.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l’expérience de vie. Il comprend soixante-treize pages de bandes dessinées en noir & blanc.


Grenoble : une ville. Avec son agglomération, 510.000 humains vivent ici. C’est la plus grande métropole des Alpes, devant Innsbruck et Bolzano. Deux mille ans d’histoire. Stendhal est né dans cette ville. Il disait d’elle : Au bout de chaque rue, une montagne. Grenoble est un radeau sur une mer démontée. Les vagues qui l’environnent ont des noms : le Vercors, la Chartreuse, Taillefer et Belledonne. Si l’on va sur la crête d’une des vagues, il y a certains jours où la ville est invisible. Sous la mer. Une mer de nuages. Grenoble se cache le visage, souvent. Edmond veut pourtant essayer de faire son portrait. Qu’elle fasse son autoportrait. Elles disent beaucoup les rues de Grenoble, souvent austères à ses yeux de niçois. Hors le centre, pas de cohérence. Grenoble, c’est Marseille en montagne. Son visage est celui d’une vieille dame qui rajeunit, non pas qui se maquille, non pas qui mute. C’est une sensation, il n’a pas connu Grenoble avant aujourd’hui. Et aujourd’hui, il veut faire son portrait. Celui d’un instant puisque, très vite, elle sera autre. La vie pulse à Grenoble. Et la vie c’est l’humanité. Alors, faire son portrait, c’est faire celui de ses habitants. De ceux qui sont nés ici, de ceux qui y vivent, de ceux qui y passent. Dessiner le visage des habitants de la ville, ceux qu’il va rencontrer. Échanger ce dessin contre une réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? En ce début de 2021, je rêve. En mars 2020, nous étions sept milliards huit cent millions sur la planète Terre. La plupart du temps, nous nous croisons sans nous arrêter. Et nous sommes aujourd’hui si nombreux à marcher sur les chemins qu’on ne se dit plus bonjour. Faire le portrait de quelqu’un, c’est s’arrêter avec ce quelqu’un un moment qui fait en sorte qu’un nom, un prénom se met à exister sur le visage.



Jean répond à la question de Baudoin en indiquant qu’il voudrait un monde plus apaisé et, pour la ville de Grenoble, une plus grande préoccupation dans son patrimoine. Mohamed répond à la question de Baudoin : Grenoble pour lui, c’est la sœur jumelle de la Kabylie. C’est pour cette raison qu’il l’a choisie il y a plus de quinze ans. Ici, il y a les Alpes ; là-bas la chaîne de Djurjura qui revêt son blanc manteau en hiver. Les montagnes et la nature le rassurent, l’émerveillent en permanence. Elles sont, à son sens, une porte directe qui donne sur la poésie qui permet de vivre dans la poésie véritable. Cette poésie qui permet de vivre dans la sérénité malgré la violence du monde. Grenoble, c’est aussi une terre vivante culturellement et maintenant des amitiés multiples.


C’est le quatrième album de l’artiste fonctionnant sur le principe de la question posée à des habitants, avec un portrait d’eux pour les remercier de leur réponse : Viva la vida (2011) avec Troubs, Le goût de la terre (2013) avec Troubs, Gens de Clamecy (2017), Humains : La Roya est un fleuve (2018) avec Troubs. À chaque fois, Edmond Baudoin s’éloigne encore plus de la bande dessinée. Il n’y a qu’à regarder la mise en page. La première est constituée d’une case de la largeur de la page, qui en occupe la moitié, un dessin à l’encre, une vue de Grenoble à moitié esquissée, avec de nombreux traits pour rendre compte d’une texture, et du texte en dessous évoquant la ville. La suivante est composée de deux cases de la largeur de la page, une vue des montagnes et des sapins et une sorte de carte avec des reliefs simplifiés, avec quatre phrases écrites entre les deux cases. Dans la suivante, le texte l’emporte avec deux illustrations, l’une d’une tête sculptée, l’autre de Baudoin en plan rapproché. Page dix, l’artiste a intégré deux portraits qu’il a réalisés, avec le texte de la réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? Ainsi qu’une frise de têtes indistinctes en haut de page, et une autre de têtes distinctes en bas de page. Dans la suivante, le lecteur découvre une autre réponse à la question, et puis dans la seconde moitié de la page, une vue de la place Saint André par temps de Covid.



Le lecteur peut ainsi prendre note des différentes structures de page qui font autant de surprises : la reproduction d’une affiche pour la saison 99/2000 du théâtre de Grenoble en page 14, neuf portraits en plan rapproché sagement disposés en bande avec des bordures de case en page 15, des dessins en double page de Grenoble, dépourvus de texte (pages 24 & 25, 34 & 35, 40 & 41, 60& 61, 70 & 71), une poignée de portraits réalisés par les interrogés eux-mêmes, quelques dessins à la plume, d’autres vues de Grenoble, un extrait de la bande dessinée Personne ici ne sait qui je suis (réalisée par Coline, dont le titre est une phrase extraite de Nous réfugiés, d’Hannah Arendt), une photographie en noir & blanc de Grenoble, un portrait de l’artiste assis sur une chaise, exécuté par lui-même, un texte de deux tiers de la page écrit par Delphine sur sa grand-mère Colette, l’idéogramme japonais qui signifie Le voyage, un dessin du matériel que Baudoin utilise pour dessiner (son pinceau en poil de martre et son encrier japonais en cuivre), et même deux pages de bandes dessinées traditionnelles avec des cases disposées en bande (pages 56 & 57). Il peut même se permettre de terminer en consacrant la dernière page à un texte que lui a remis Carole, une Grenobloise, évoquant et développant sa condition de planéterrienne, ne possédant rien, ne disposant que de peu de temps, portant son chez soi en elle-même, bousculant ses habitudes, accouchant de ses rêves, croyant en la vie, sachant lâcher prise, inventant, etc.


Est-ce encore de la bande dessinée ? Comme pour beaucoup d’ouvrages de cet auteur, cette question ne présente pas d’intérêt. Ce créateur effectue un séjour du 18 janvier au 5 mai 2021 dans cette cité. Il souhaite retranscrire son séjour et les rencontres qu’il y a faites. Il parvient à concilier une vision et une expérience qui lui sont propres, avec sa personnalité et la temporalité de son séjour, avec une approche holistique sophistiquée, en mettant bout à bout les réponses des habitants qu’il a croisés, en insérant de ci de là quelques pensées personnelles. Il brosse ainsi le portrait de Grenoble, non pas dans sa totalité, mais au travers des réponses des individus qu’il a rencontrés, c’est-à-dire de l’expérience personnelle qu’il a eu de cette ville, en mentionnant les rues désertes confinement oblige. Le lecteur éprouve la sensation de faire l’expérience de Grenoble comme Edmond Baudoin l’a faite, à travers ces rencontres, mais aussi avec sa sensibilité et ses centres d’intérêt développés tout au long de sa vie.



Cette lecture constitue une évocation à l’opposé d’un article encyclopédique. Le lecteur n’y trouvera pas un ensemble d’informations structurées de manière académique, mais des petites touches individuelles qui transcrivent chacune un échange entre l’auteur et un habitant. Mohamed qui est venu de Kabylie il y a quinze ans et qui s’est établi à Grenoble. Tess qui est née à Grenoble, qui est montée à Paris et qui est revenue pour retrouver l’odeur et les couleurs des saisons, s’apaiser au creux des montagnes. Magali qui a quitté la capitale pour venir y faire ses études et qui s’y est installée, qui y élève ses trois enfants. Mousskid et Ali arrivés de Guinée en 2016. Richard, directeur de Point d’eau, une boutique de solidarité de la Fondation Abbé Pierre dont les deux activités principales sont l'hygiène et la santé, et l'accompagnement social, et qui accueillent d’autres associations comme le Planning Familial, AIDES, EMLPP, Prométhée. Rachid qui enseigne bénévolement à Point d’eau. Baptiste en formation de guide, Damien accompagnateur en montagne, Benoît guide. Mohamed Boumeghra comédien, metteur en scène, calligraphe, directeur de la compagnie de théâtre Sud Est théâtre. Céline bibliothécaire aux Eaux-Claires qui s’exprime sur la politique culturelle de la ville. Bruno scientifique à l’institut Laue-Langevin, organisme de recherche spécialisé en sciences et technologies neutroniques exploite un réacteur à Haut Flux de neutrons pour la recherche. Patrick Souillot qui, avec la Fabrique Opéra, depuis quinze ans, a créé un projet d’opéra coopératif qui correspond à l’esprit d’innovation, de solidarité, de culture. Etc.


Le titre de cet ouvrage s’avère des plus explicites et des plus adéquats : Edmond Baudoin compose des pages sur la base du portrait en très gros plan qu’il a fait de plus de soixante-dix Grenoblois rencontrés durant son séjour dans la ville d’un peu plus de quatre mois. Comme il l’écrit lui-même : Faire le portrait de quelqu’un, c’est s’arrêter avec ce quelqu’un un moment qui fait en sorte qu’un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Le lecteur croise ces êtres humains et s’arrête avec l’auteur pour les écouter parler de leur ville. Un portrait se constitue, une réponse après l’autre, de Grenoble, ou tout du moins de la vision et du vécu qu’en a chaque habitant rencontré. Une lecture peu commune, bénéficiant de la bienveillance inconditionnelle d’Edmond Baudoin, de curiosité insatiable, de son appétence pour les rencontres vraies.



mercredi 5 avril 2023

Gens de Clamecy

Il faut croire les choses possibles.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s’ouvre avec un texte d’introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, intitulé De barricades en barricades. Ce texte porte sur l’expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République.


Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d’eau en passant par Clamecy jusqu’à Paris. Mais pourquoi Clamecy s’est révoltée en 1851 ? C’est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l’esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d’état le 2 décembre 1851. C’est le futur Napoléon III qui fit le Coup d’État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l’abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n’est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n’était pas proche à l’époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l’Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d’imaginer aujourd’hui le climat politique explosif de l’époque. Des millions d’individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C’est l’affirmation d’une citoyenneté toute nouvelle qui s’exprime. C’est l’allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu’en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l’échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron.



En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l’échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d’une société idéale ?


La couverture est composée d’une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L’introduction explique l’expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Le début de l’ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. Le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d’une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l’encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d’une une du quotidien Le bien du Peuple, et une autre d’une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d’un homme surimprimé sur le tronc d’un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l’artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d’après s’apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps.



Sur les soixante-neuf pages de l’ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d’une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. Le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu’à l’amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu’il s’agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu’il la pratique. Il s’agit d’une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. Le lecteur perçoit bien également l’implication de Baudoin, sa soif de liberté et d’égalité, son refus de l’indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu’il croise et à l’injustice du monde.


Pour la première fois dans ce genre d’ouvrage, Edmond Baudoin inclut l’intégralité des portraits qu’il a réalisés, certainement parce qu’il disposait d’outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l’ouvrage les deux autres qu’il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d’un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans Le goût de la terre, en Colombie, en échange d’un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d’une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l’éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l’abolition de la dictature de l’argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu’un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l’égalité sans racisme, l’honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l’égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… Le lecteur perçoit qu’il s’agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble.



Le lecteur considère ces portraits d’inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d’établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s’il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l’attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l’autre ; la part de l’autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c’est s’arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d’êtres humain, s’arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d’heure d’intensité, ce n’est pas si souvent.


Un nouvel ouvrage d’Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d’un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. Le lecteur a bien conscience que le bédéiste n’a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s’en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l’auteur. Cette partie s’avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l’Histoire, s’intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l’exercice du portrait, et la relation qui s’établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l’œuvre de Baudoin. Le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.



mercredi 19 octobre 2022

Chroniques de l'éphémère

C’est toujours un peu vrai mes histoires.


Ce tome constitue une anthologie de douze histoires courtes réalisées par Edmond Baudoin en noir & blanc. Elles sont initialement parues dans le magazine de bande dessinée et de culture, appelé Jade, publié par les éditions 6 Pieds sous terre depuis 1991. Le présent recueil est paru en 1999.


Beyrouth, quatre pages : Edmond Baudoin effectue un séjour dans une zone militarisée de Beyrouth. Il y a des hommes qui en tuent d’autres. C’est tout près de la place des canons. La ligne verte. Une espèce de long terrain vague qui coupait la ville en deux. Il se fait la réflexion que ce pourrait être le décor d’un film d’anticipation, à ceci près qu’il n’y a pas de bande originale. Il entend des poules : un soldat lui explique ce qu’il en retourne. Justice immanente, quatre pages : dans la rue par un matin de ciel gris, vraiment gris, Edmond sort pour se rendre au café en bas de chez lui, passant par la boulangerie avant pour s’acheter un pain aux raisins. Il voit un homme au volant d’un gros quatre-quatre en train de traiter une femme de prostituée, lui reprocher que tout ce qui l’intéresse, c’est de tortiller son derrière jusqu’à quatre heures du matin dans une boîte, et de se faire prendre par derrière par le premier venu. Le mime, quatre pages : c’est un mime un peu minable. Il est grimé comme Charlot, de la poudre blanche sur le visage, debout sur un tabouret… Peut-être une caisse. Edmond ne se souvient plus. À ses pieds, un lecteur de cassettes diffuse inlassablement les musiques des films de Chaplin. Edmond ne sait pas combien d’années il l’a vu, au coin de la place Saint Germain, en face des Deux Magots, tout près de la station de métro. À force de persévérance, les années passant, cet homme est devenu indispensable à ce morceau de trottoir. Il avait autant d’importance pour la poésie de Paris, qu’une statue, un monument, un jardin. Il était peut-être autant photographié que le Danton de pierre deux cents mètres plus loin. Et puis Edmond ne l’a plus vu.



Malaise avec une petite fille, deux pages : à Nice en août 1996, Edmond n’a pas trop le moral. Alors il voyage. Il s’en va vers le Nord, la Suisse, l’Allemagne, la Belgique. À Bruxelles, il loge chez des amis. L’affaire Dutroux donne une teinte livide à cette fin d’été. Son moral ne grimpe pas. Comment est-ce foutu à l’intérieur de certains cerveaux ? Sur le quai du métro, quatre pages : Edmond attend le métro avec une copine. Un aveugle arrive sondant devant lui avec sa canne blanche. Soudain il la brandit en l’air et il la jette sur la voie. Un jeune homme descend pour aller la chercher. En terrasse, quatre pages : deux jeunes demoiselles papotent assises en terrasse. Un jeune homme s’approche d’elle, leur déclarant que sa mère l’a abandonné à la table d’à côté, et leur demandant si elles veulent bien l’adopter. Les aimer toutes, trois pages : trente-et-un visages de demoiselle en gros plan, suivi de vingt-huit autres sur la page suivante, et d’une case avec le bassin dénudée d’une autre, et une case avec une jeune femme ayant dénudé la partie droite de son corps.


Edmond Baudoin est né en 1942 à Nice. Sa carrière de bédéiste a commencé en 1981, avec la publication de ses premières œuvres par l’éditeur Futuropolis à compter de 1981. Il a reçu l’Alph-Art du meilleur album, pour Couma acò, en 1992. Le lecteur ne sait pas sur quoi il va tomber en entamant le présent album. Il comprend rapidement qu’il s’agit d’une collection d’histoires courtes, toutes racontées à la première personne. Dans la dernière, l’auteur explique à sa compagne du moment que c’est toujours un peu vrai ses histoires. Il ne raconte pas tout, il fait de petits arrangements. Le lecteur n’a pas de raison de mettre en doute sa parole, et il accepte que chaque petite histoire se soit bien produite, et que Edmond Baudoin en a été l’acteur ou le spectateur. Les six premières correspondent à une situation de la vie quotidienne (ou presque en ce qui concerne son séjour à Beyrouth), la seconde moitié concerne les relations amoureuses, avec un rapport physique. S’il a déjà lu une bande dessinée en noir & blanc de cet auteur, le lecteur identifie immédiatement ses caractéristiques. Les formes sont détourées avec un trait parfois charbonneux, souvent gras, avec un rendu à la fois spontané et esquissé, mais aussi précis et attestant d’un regard personnel sur les êtres humains et les environnements. Il retrouve également la propension de l’auteur à raconter l’histoire dans un texte qui court en bas des cases, ces dernières montrant ce qu’il dit, ou bien mettant en scène les actions des personnages alors qu’ils sont en train de parler.



Dans le même temps, le lecteur voit que l’artiste expérimente en toute discrétion. La raison d’être d’une histoire ne réside pas dans le fait de lui servir de support pour essayer une technique de dessin, ou mettre à l’épreuve une mise en page, ce qui fait que le lecteur peut très bien ne pas prendre conscience de ce fait. S’il prend un peu de recul, cela devient une évidence. La première histoire est racontée sous la forme de quatre pages, contenant chacune trois cases de la largeur de la page. Dans la deuxième histoire, l’artiste semble avoir abandonné le pinceau au profit de la plume, ce qui donne un aspect plus griffé à ses dessins. Dans la quatrième, il n’y a aucun dialogue, aucun cartouche de texte, mais des dessins de la largeur de la page avec une bordure, et un texte qui court en dessous sans bordure. La mise en page de la suivante surprend le lecteur : des cases alignées en bande, avec des phylactères pour les personnages, une forme très traditionnelle. Il faut un peu de temps pour que la première page de la suivante fasse son impression : des cases où l’artiste semble s’être laissé guider par le trait du pinceau, plutôt que d’avoir cherché à construire ses traits pour une description classique. Avec la septième histoire, l’évidence saute aux yeux : trois pages avec presque uniquement des visages de femmes en gros plans. Dans l’histoire suivante, l’essai se trouve dans les phylactères : chacun des deux personnages prononcent leur dialogue à haute voix, et le lecteur peut lire le fond de leur pensée qu’ils n’osent pas formuler dans un autre phylactère avec une bordure différente, écrit dans une graphie manuscrite. Dans la dernière histoire, Baudoin intègre vingt-quatre pages constituant le patron d’une proposition pour un éditeur de manga, parfaitement lisibles, ainsi que les trois pages de Passe le temps, une histoire publiée par l’éditeur Futuropolis en 1982, racontant la même anecdote avec des variations.


Ces cases aux traits bruts avec du texte peuvent rebuter un instant le lecteur. Puis, il commence la première histoire : localisation totalement inattendue, texte très agréable à lire, concis et porteur de l’état d’esprit d’Edmond, et un instant improbable avec ces cris de poule, puis une chanson des Rolling Stones à fond. Deuxième histoire : peut-être que l’auteur a rajouté la chute pour une forme de vengeance morale, mais le moment est bien saisi : cet homme qui insulte une femme, confortablement assis sur le fauteuil de son 4*4. Le souvenir du mime : une impression produite en le voyant faire son numéro, un ressenti personnel (un peu de gêne), une sensation qui évolue avec le temps qui passe. Le malaise provoqué par l’affaire Dutroux. Le comportement sortant de la normalité, d’un aveugle sur le quai du métro. L’incrédulité de nature très différente chez un jeune homme, et chez la jeune femme qui se retrouvent au lit ensemble. Le sentiment de solitude pendant l’acte sexuel. La manière de raconter un souvenir, en fonction de l’inspiration du moment. Autant de sensations, d’émotions fugaces que l’auteur sait faire partager avec naturel et conviction. Indubitablement, Edmond Baudoin sait parler avec le cœur, avec les sentiments pour faire partager son état d’esprit, son expérience de la vie, sur chacun de ces sujets.



Bien évidemment, l’histoire à base de visages de femmes en gros plans transcrit le comportement d’un homme à femmes, ce qui ne représente qu’un petit pourcentage du lectorat de l’auteur. En même temps, chaque lecteur fait ainsi l’expérience d’une fascination pour les visages féminins, pour l’éternel féminin, d’une appétence inextinguible, irraisonnée, jusqu’au constat de l’auteur : il faudrait enfin qu’il accepte l’évidence, il ne pourra pas toutes les aimer. Un ressenti encore du côté de la résignation, pas encore du côté de l’acceptation. Le lecteur fait également l’expérience de regarder la réalité par les yeux de l’artiste. Lorsqu’il prend en main la bande dessinée, il considère l’esquisse en quatrième de couverture, pas bien certain de ce qu’elle représente. Après la première histoire, vient une esquisse au pinceau : un homme nu assis sur un tabouret. Entre la deuxième et la troisième, une femme en longue robe noire, en train de danser, représentée à deux moments différents. Il y a ainsi un dessin au pinceau entre chaque histoire, également un moment éphémère capturé par le mouvement du pinceau.


Chroniques de l’éphémère : un titre énigmatique qui ne permet pas de se faire une idée de ce qu’il y a dans cette bande dessinée. Le lecteur découvre douze historiettes, racontées avec un trait de pinceau agile, expressif et concis, des phrases portant toute la personnalité de l’auteur, une histoire illustrée à la plume. À chaque fois, Edmond Baudoin sait offrir toute la spécificité de cet instant éphémère, ainsi que toute son universalité qui parle au lecteur, quelle que soit sa propre personnalité, son propre parcours de vie. Une expérience de l’humanité dans tout ce qu’elle a d’éphémère, mais aussi d’éternel.