Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Beyrouth. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Beyrouth. Afficher tous les articles

mercredi 6 mai 2026

Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.


Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?



Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.


Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.



La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.


Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.



Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.



mardi 21 avril 2026

Éloge de la poussière

On est peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute, qui s’apprécie mieux si le lecteur est déjà familier de l’auteur. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, à l’exception de deux pages réalisées par Charlie Schlingo (1955-2005, Jean-Charles Ninduab). Il comprend soixante pages de bande dessinée en noir & blanc.


Un portrait de Louise, réalisé par l’auteur. Est-ce qu’on sait quand un livre commence ? Est-ce aujourd’hui, ici, dans un théâtre antique d’Orange ? Le soleil est chaud, son nez le chatouille, toujours son problème d’allergie aux pollens. Le mistral s’en fout, il secoue les platanes. Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il se perd un peu dans ce théâtre qui ressemble à une arène. Il se souvient. Les fesses sur le trottoir, les pieds sur la chaussée, il dessinait la maison d’en face, il en avait parlé au responsable culture de l’ambassade de France qui avait dit : Personne ne dessine dans les rues de cette ville, mais pourquoi pas ! Essayez ! Faites seulement attention aux hommes qui circulent en 4x4, Toyota, Mercedes, ils vont ou reviennent des combats, ils sont très excités, ils tirent sur tout ce qui ne leur semble pas normal. Quelqu’un qui dessine ce n’est pas normal. Naturellement Baudoin n’a pas vu le 4x4 s’arrêter de l’autre côté de la chaussée, dans cette rue de Beyrouth. Un soldat armé descend de l’arrière, le fusil à la main et il s’approche de l’artiste. Il le dévisage, puis il s’en retourne au 4x4. Il revient et il tend une photographie à l’étranger : c’est celle de sa fiancée et il lui demande de la dessiner. Sept ans seulement se sont écoulés. Ce garçon a-t-il survécu à a guerre ? Aime-t-il toujours sa fiancée ? Avait-il ce visage-là, celui représenté dans cette page ? Cette histoire s’enfonce doucement dans l’irréalité. Il arrive à Edmond de ne plus être tout à fait sûr de l’avoir vécue.



Edmond avait vingt-trois ans, ce siècle, soixante-cinq. C’est la première fois qu’il aimait vraiment une femme. Il lui semblait impossible qu’un jour il puisse avoir du goût à l’existence sans que son sexe à lui ne soit pas souvent dans le sien à elle. Pourtant un jour ils ont fait l’amour pour la dernière fois. Aujourd’hui il se souvient surtout de son regard, très précisément. De son plaisir en elle, plus rien. En novembre 1993, il se promène avec Jeanne, sa mère. Elle vit depuis quelques mois dans une maison de retraite. Sa tête ne lui permet plus d’être autonome. Il note ce qu’elle dit. Il lui fait remarquer qu’il fait froid aujourd’hui, ce à quoi elle répond : Oh oui quel froid, qu’il ne rentre pas de l’air dans l’estomac, dans le dos, dans les dents. Il lui demande si elle a bien dormi, et elle répond : Oui, oui, il dort le petit, depuis une heure. Il s’enquiert de quel petit il s’agit, et elle répond : Il dort, il marche beaucoup, il est gentil. Elle ajoute : Peut-être oui, peut-être non, il n’y a pas de malheur, elle a de bons cheveux, ils sont bien coiffés. Dans sa bibliothèque, Edmond garde deux objets ayant appartenu à sa mère : une paire de lunettes cassées, une pince à linge que ses doigts ont serrée mille fois. Il fait porter sur ces deux choses une signification qui n’existe pas.


Tout commence avec un portrait de la mère de l’auteur, Louise, née en 1910. Puis vient une séquence de trois pages pour laquelle le lecteur finit par comprendre qu’elle se déroule à Beyrouth en 1988. Puis une vision partielle d’une femme allongée nue sur un lit en 1965, puis un autre portrait de Louise réalisé le vingt novembre 1993, sur la même page. Puis une page composée d’un autre portrait de Louise, d’un dessin en bas de page d’une paire de lunette et d’une pince à linge, avec un échange de questions et réponses entre la mère et le fils. Puis un petit tour sur la promenade des Anglais à Nice, puis un homme qui demande à l’artiste de lui représenter son fils à partir d’une photographie et qui trouve que le résultat n’est pas son fils. Puis un saut temporel et spatial jusqu’à Villars-sur-Var, alors que Baudoin est encore un jeune adolescent. Puis un dessin de torero dans une arène, réalisé à l’occasion d’une corrida à Valence en Espagne en mai 1992. Les dessins sont du pur Baudoin : d’épais contours au pinceau, parfois un dessin griffé à la plume, une apparence fruste, parfois proche de l’esquisse, et en même temps une vie extraordinaire, une justesse surnaturelle, la capacité extraordinaire de donner à voir et à ressentir en même temps, qu’il s’agisse de l’ombre chinoise d’un palmier, ou de la vitalité du taureau dans l’arène.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut vite se sentir déstabilisé par ces sauts incessants d’une époque à l’autre, d’un endroit à l’autre, par ces souvenirs d’enfance dont il peut se sentir exclu, par ces variations graphiques d’une page à l’autre, et même parfois au sein de la même planche. Il comprend bien la volonté de l’auteur de donner à voir ses hésitations, les liens logiques existant dans son esprit entre des éléments hétéroclites, n’étant liés ni par l’unité de temps ni par celle de lieu. Comme il a pris l’habitude de le faire depuis plusieurs albums, ce créateur fait apparaître son flux de pensée avec les différents fils qui le composent. Cela se voit par exemple dans les différentes graphies du texte. D’une manière générale, il écrit au pinceau, en lettres capitales, avec une ponctuation allégée (il n’aime pas beaucoup les virgules). Toutefois dès la première planche, il annote le portrait de sa mère, par deux courtes mentions : la première en écriture cursive, la seconde en capitales plus petites et plus fines. Sur la deuxième planche, le lecteur retrouve l’écriture en majuscules au pinceau, ainsi que des annotations apportant des précisions sur le lieu où réside l’artiste, une autre sur une plante verte (en minuscule et cursive) indiquant que : 

À l’endroit où un enfant, une femme, un passant avaient été tués, les Beyrouthins déposaient un caoutchouc, une plante dans un tonneau. En page cinq et six, il utilise des textes tapés à la machine, dans lesquels il rajoute quelques mots à la main en cursive. À partir du passage où il raconte l’embolie cérébrale de son père, il lui arrive également de raturer des mots qui deviennent noircis et illisibles pour le lecteur.


La narration visuelle présente elle aussi des singularités hétéroclites, à l’évidence exprimant les idiosyncrasies de l’auteur, ainsi que la diversité de ses sensations et de ses états d’esprit. Des cases avec bordures et alignées en bande, des cases sans bordure, des cases en inserts, un portrait en pleine page, des collages comme la carte d’identité de son père, ou un extrait d’un dictionnaire pour la définition du mot Mouche, des cases avec un texte accolé à l’extérieur de la bordure, des cases comme collées sur une illustration, etc. Et même deux pages d’une autre bande dessinée réalisée par Charlie Schlingo, ou encore sept pages en miniature extraites de Passe le temps (1982) parce que Baudoin souhaite expliquer en quoi il s’est permis un écart avec la réalité des faits, et pour quelle raison. De manière similaire, il joue également avec les registres graphiques, allant d’un croquis pour représenter sa mère, à des cases à la plume jouant avec différents registres picturaux comme l’expressionnisme ou le cubisme. Par exemple, il cite explicitement Alberto Giocometti (1901-1966). Une véritable aventure artistique.



S’il s’agit d’une découverte pour lui, le lecteur peut se trouver décontenancé par cette succession de scénettes et de réflexions qui semblent sauter sur coq à l’âne, au gré de la fantaisie de l’esprit de l’auteur… ce qui lui donne déjà un fil directeur. Ce papillonnage apparent se fait sur la logique des associations d’idées de Baudoin. S’il est déjà familier d’autres ouvrages de cet auteur, le lecteur identifie sa manière à lui de mettre en lumière le phénomène de simultanéité : rapprocher des faits ou des événements pour les juxtaposer dans un effet de coexistence, pour souligner la variété de l’existence, de l’expérience humaine, et la part d’arbitraire qui y préside. Avec cette idée en tête, la balade d’une localisation à l’autre fait sens : Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il remarque également qu’il n’y a pas de répétition au fil de la succession de moments, finalement pas si épars que ça, et même en rien erratique. La narration lui apparaît alors comme un assemblage sophistiqué, un flux de pensée re-structuré, ré-articulé, pouvant aussi bien s’envisager comme une approche pour suggérer au lecteur (et à l’auteur lui-même) toute la vie intérieure de sa mère, c’est-à-dire des processus cognitifs et émotionnels invisibles pour ses interlocuteurs (ce qui peut leur faire dire que : C’est comme si quelqu’un avait débranché deux ou trois fils dans son cerveau.) et l’existence en fait d’une logique invisible et bien réelle dans l’esprit de Louise.


Dans le même temps, l’auteur expose des souvenirs qui lui appartiennent, et non ceux de sa mère, qu’il transcrit de son mieux, avec sa sensibilité. Le lecteur sent s’y dégager deux thèmes principaux. Edmond est confronté à la sénescence de sa mère, à sa mortalité, ce qui lui fait se souvenir de cette fois où il avait assisté à l’embolie cérébrale de son père, un autre instant au cours duquel la mortalité de son parent était devenue tangible et traumatisante. De fil en aiguille, cela le ramène à un souvenir qu’il avait raconté dans une précédente bande dessinée : la mort d’un chien. Il avait sciemment transformé la vérité, car cette dernière lui semblait trop atroce à raconter. Le thème de la mortalité s’accompagne de celui du souvenir. En les racontant, l’auteur fait l’expérience de façon répétée que certaines circonstances se sont déjà effacées de son esprit, certaines sensations. Des détails lui échappent, alors que sur le moment il était convaincu qu’il s’en souviendrait toute sa vie. La mémoire s’étiole et se transforme. Pour finir, Edmond fait observer les vagues à Mathilde, en commentant. Il lui demande de bien regarder les vagues qui arrivent, d’en choisir une, de rester avec elle jusqu’à ce qu’elle vienne mourir ici sur la digue. Ça y est. Cette vague était. Il n’y en avait jamais eu une comme elle. Il n’y en aura plus jamais. D’autres lui ressembleront, mais plus jamais exactement identique. Elles sont toutes uniques. Pas le temps de les peindre de les dessiner. On aurait pu la photographier, la filmer… Mais comment avec un film reproduire la densité de l’air qu’elle déplaçait, l’espèce de poids qu’elle faisait remonter des profondeurs, la totalité de l’horizon d’où elle arrivait ?


Cette poussière dont il est fait éloge fait référence au fait qu’on est poussière, et qu’on retournera à la poussière. L’auteur réalise une reconstitution de la mémoire sur la base du flux de pensée, de l’association d’idées, de la mémoire fragmentée de sa mère, abordant les thèmes de la mortalité, de la mémoire qui s’étiole et du souvenir imparfait et incomplet que l’on peut conserver d’un autre être humain. Il met en œuvre une narration visuelle d’apparence hétéroclite qui lui permet de montrer différentes facettes de ce questionnement et des expériences de vie qui le nourrissent. Extraordinaire.



mardi 10 mars 2026

Un flip coca !

Pourquoi vouloir toujours tout savoir ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète).


Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène.



Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde…


Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant.


Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif : Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun.



Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur.


La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent.


Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.



mercredi 19 octobre 2022

Chroniques de l'éphémère

C’est toujours un peu vrai mes histoires.


Ce tome constitue une anthologie de douze histoires courtes réalisées par Edmond Baudoin en noir & blanc. Elles sont initialement parues dans le magazine de bande dessinée et de culture, appelé Jade, publié par les éditions 6 Pieds sous terre depuis 1991. Le présent recueil est paru en 1999.


Beyrouth, quatre pages : Edmond Baudoin effectue un séjour dans une zone militarisée de Beyrouth. Il y a des hommes qui en tuent d’autres. C’est tout près de la place des canons. La ligne verte. Une espèce de long terrain vague qui coupait la ville en deux. Il se fait la réflexion que ce pourrait être le décor d’un film d’anticipation, à ceci près qu’il n’y a pas de bande originale. Il entend des poules : un soldat lui explique ce qu’il en retourne. Justice immanente, quatre pages : dans la rue par un matin de ciel gris, vraiment gris, Edmond sort pour se rendre au café en bas de chez lui, passant par la boulangerie avant pour s’acheter un pain aux raisins. Il voit un homme au volant d’un gros quatre-quatre en train de traiter une femme de prostituée, lui reprocher que tout ce qui l’intéresse, c’est de tortiller son derrière jusqu’à quatre heures du matin dans une boîte, et de se faire prendre par derrière par le premier venu. Le mime, quatre pages : c’est un mime un peu minable. Il est grimé comme Charlot, de la poudre blanche sur le visage, debout sur un tabouret… Peut-être une caisse. Edmond ne se souvient plus. À ses pieds, un lecteur de cassettes diffuse inlassablement les musiques des films de Chaplin. Edmond ne sait pas combien d’années il l’a vu, au coin de la place Saint Germain, en face des Deux Magots, tout près de la station de métro. À force de persévérance, les années passant, cet homme est devenu indispensable à ce morceau de trottoir. Il avait autant d’importance pour la poésie de Paris, qu’une statue, un monument, un jardin. Il était peut-être autant photographié que le Danton de pierre deux cents mètres plus loin. Et puis Edmond ne l’a plus vu.



Malaise avec une petite fille, deux pages : à Nice en août 1996, Edmond n’a pas trop le moral. Alors il voyage. Il s’en va vers le Nord, la Suisse, l’Allemagne, la Belgique. À Bruxelles, il loge chez des amis. L’affaire Dutroux donne une teinte livide à cette fin d’été. Son moral ne grimpe pas. Comment est-ce foutu à l’intérieur de certains cerveaux ? Sur le quai du métro, quatre pages : Edmond attend le métro avec une copine. Un aveugle arrive sondant devant lui avec sa canne blanche. Soudain il la brandit en l’air et il la jette sur la voie. Un jeune homme descend pour aller la chercher. En terrasse, quatre pages : deux jeunes demoiselles papotent assises en terrasse. Un jeune homme s’approche d’elle, leur déclarant que sa mère l’a abandonné à la table d’à côté, et leur demandant si elles veulent bien l’adopter. Les aimer toutes, trois pages : trente-et-un visages de demoiselle en gros plan, suivi de vingt-huit autres sur la page suivante, et d’une case avec le bassin dénudée d’une autre, et une case avec une jeune femme ayant dénudé la partie droite de son corps.


Edmond Baudoin est né en 1942 à Nice. Sa carrière de bédéiste a commencé en 1981, avec la publication de ses premières œuvres par l’éditeur Futuropolis à compter de 1981. Il a reçu l’Alph-Art du meilleur album, pour Couma acò, en 1992. Le lecteur ne sait pas sur quoi il va tomber en entamant le présent album. Il comprend rapidement qu’il s’agit d’une collection d’histoires courtes, toutes racontées à la première personne. Dans la dernière, l’auteur explique à sa compagne du moment que c’est toujours un peu vrai ses histoires. Il ne raconte pas tout, il fait de petits arrangements. Le lecteur n’a pas de raison de mettre en doute sa parole, et il accepte que chaque petite histoire se soit bien produite, et que Edmond Baudoin en a été l’acteur ou le spectateur. Les six premières correspondent à une situation de la vie quotidienne (ou presque en ce qui concerne son séjour à Beyrouth), la seconde moitié concerne les relations amoureuses, avec un rapport physique. S’il a déjà lu une bande dessinée en noir & blanc de cet auteur, le lecteur identifie immédiatement ses caractéristiques. Les formes sont détourées avec un trait parfois charbonneux, souvent gras, avec un rendu à la fois spontané et esquissé, mais aussi précis et attestant d’un regard personnel sur les êtres humains et les environnements. Il retrouve également la propension de l’auteur à raconter l’histoire dans un texte qui court en bas des cases, ces dernières montrant ce qu’il dit, ou bien mettant en scène les actions des personnages alors qu’ils sont en train de parler.



Dans le même temps, le lecteur voit que l’artiste expérimente en toute discrétion. La raison d’être d’une histoire ne réside pas dans le fait de lui servir de support pour essayer une technique de dessin, ou mettre à l’épreuve une mise en page, ce qui fait que le lecteur peut très bien ne pas prendre conscience de ce fait. S’il prend un peu de recul, cela devient une évidence. La première histoire est racontée sous la forme de quatre pages, contenant chacune trois cases de la largeur de la page. Dans la deuxième histoire, l’artiste semble avoir abandonné le pinceau au profit de la plume, ce qui donne un aspect plus griffé à ses dessins. Dans la quatrième, il n’y a aucun dialogue, aucun cartouche de texte, mais des dessins de la largeur de la page avec une bordure, et un texte qui court en dessous sans bordure. La mise en page de la suivante surprend le lecteur : des cases alignées en bande, avec des phylactères pour les personnages, une forme très traditionnelle. Il faut un peu de temps pour que la première page de la suivante fasse son impression : des cases où l’artiste semble s’être laissé guider par le trait du pinceau, plutôt que d’avoir cherché à construire ses traits pour une description classique. Avec la septième histoire, l’évidence saute aux yeux : trois pages avec presque uniquement des visages de femmes en gros plans. Dans l’histoire suivante, l’essai se trouve dans les phylactères : chacun des deux personnages prononcent leur dialogue à haute voix, et le lecteur peut lire le fond de leur pensée qu’ils n’osent pas formuler dans un autre phylactère avec une bordure différente, écrit dans une graphie manuscrite. Dans la dernière histoire, Baudoin intègre vingt-quatre pages constituant le patron d’une proposition pour un éditeur de manga, parfaitement lisibles, ainsi que les trois pages de Passe le temps, une histoire publiée par l’éditeur Futuropolis en 1982, racontant la même anecdote avec des variations.


Ces cases aux traits bruts avec du texte peuvent rebuter un instant le lecteur. Puis, il commence la première histoire : localisation totalement inattendue, texte très agréable à lire, concis et porteur de l’état d’esprit d’Edmond, et un instant improbable avec ces cris de poule, puis une chanson des Rolling Stones à fond. Deuxième histoire : peut-être que l’auteur a rajouté la chute pour une forme de vengeance morale, mais le moment est bien saisi : cet homme qui insulte une femme, confortablement assis sur le fauteuil de son 4*4. Le souvenir du mime : une impression produite en le voyant faire son numéro, un ressenti personnel (un peu de gêne), une sensation qui évolue avec le temps qui passe. Le malaise provoqué par l’affaire Dutroux. Le comportement sortant de la normalité, d’un aveugle sur le quai du métro. L’incrédulité de nature très différente chez un jeune homme, et chez la jeune femme qui se retrouvent au lit ensemble. Le sentiment de solitude pendant l’acte sexuel. La manière de raconter un souvenir, en fonction de l’inspiration du moment. Autant de sensations, d’émotions fugaces que l’auteur sait faire partager avec naturel et conviction. Indubitablement, Edmond Baudoin sait parler avec le cœur, avec les sentiments pour faire partager son état d’esprit, son expérience de la vie, sur chacun de ces sujets.



Bien évidemment, l’histoire à base de visages de femmes en gros plans transcrit le comportement d’un homme à femmes, ce qui ne représente qu’un petit pourcentage du lectorat de l’auteur. En même temps, chaque lecteur fait ainsi l’expérience d’une fascination pour les visages féminins, pour l’éternel féminin, d’une appétence inextinguible, irraisonnée, jusqu’au constat de l’auteur : il faudrait enfin qu’il accepte l’évidence, il ne pourra pas toutes les aimer. Un ressenti encore du côté de la résignation, pas encore du côté de l’acceptation. Le lecteur fait également l’expérience de regarder la réalité par les yeux de l’artiste. Lorsqu’il prend en main la bande dessinée, il considère l’esquisse en quatrième de couverture, pas bien certain de ce qu’elle représente. Après la première histoire, vient une esquisse au pinceau : un homme nu assis sur un tabouret. Entre la deuxième et la troisième, une femme en longue robe noire, en train de danser, représentée à deux moments différents. Il y a ainsi un dessin au pinceau entre chaque histoire, également un moment éphémère capturé par le mouvement du pinceau.


Chroniques de l’éphémère : un titre énigmatique qui ne permet pas de se faire une idée de ce qu’il y a dans cette bande dessinée. Le lecteur découvre douze historiettes, racontées avec un trait de pinceau agile, expressif et concis, des phrases portant toute la personnalité de l’auteur, une histoire illustrée à la plume. À chaque fois, Edmond Baudoin sait offrir toute la spécificité de cet instant éphémère, ainsi que toute son universalité qui parle au lecteur, quelle que soit sa propre personnalité, son propre parcours de vie. Une expérience de l’humanité dans tout ce qu’elle a d’éphémère, mais aussi d’éternel.



mardi 15 octobre 2019

Caroline Baldwin, Tome 11 : Etat de Siège

Tu te souviens de la crise indienne de 1990 ?

Ce tome fait suite à
Caroline Baldwin, tome 10 : Mortelle thérapie (2004) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2005 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Dans la librairie Stephan à Beyrouth, un homme en veste noire (tenant à la main un exemplaire de L'ombre de Jaïpur) en rejoint un autre avec une veste blanche. L'homme en noir indique que c'est pour demain : le touriste doit visiter le site de Baalbek le lendemain matin. Dans l'ancienne Héliopolis, entre les temples de Bacchus, Jupiter et Vénus, s'étant écarté du reste du groupe de touristes, un touriste roux est assailli par l'individu blond en veste blanche qui l'assassine en lui tranchant la gorge. Puis il prend une photographie du cadavre. Depuis le bar de son hôtel, le blond appelle son contact et lui indique qu'il a rempli sa part du contrat. Il sort alors de l'hôtel et va jeter un bouquet de roses dans la mer. À Beloeil dans la banlieue de Montréal, Caroline Baldwin emménage dans le pavillon qu'elle vient d'acheter, avec Gary Scott, agent du FBI. Ce dernier l'informe qu'il doit repartir le jour même car le bureau l'a appelé pour une mission de quelques jours à la frontière américaine. Le soir même, Rachel (une cousine) vient sonner à sa porte. Elle souhaite engager Caroline en tant que détective privée, pour qu'elle retrouve son fils Jérémie.

Rachel explique que son fils Jérémie (15 ans) est en révolte contre l'ordre établi, qu'il sèche les cours, qu'il a disparu depuis 6 jours. Elle a déclaré sa disparition à la police tribale qui estime que c'est de son âge et que ça lui passera. Caroline accepte de le retrouver. Le lendemain, alors qu'elle s'apprête à partir avec Rachel pour aller enquêter, Caroline Baldwin est abordée devant chez elle par Nohad Yared, une femme qui souhaite l'engager pour retrouver son père. Baldwin indique qu'elle est déjà sur une autre affaire. En faisant route vers la ville de Québec, Rachel donne plus d'informations à Caroline. Elle évoque la crise indienne de 1990 : blocus de chemins de fer en Ontario, blocus routier au Québec, la crise d'Oka (du 11 juillet au 26 septembre 1990) et le blocage de la circulation au pont Honoré-Mercier (reliant la réserve autochtone de Kahnawake à Montréal). Rachel sait que son fils fréquente assidûment des individus militant pour une insurrection violente. En outre, les affaires indiennes ont lancé une enquête sur ces agissements.

Dans l'introduction du troisième tome de l'intégrale, Anne Matheys explique que pour concevoir son intrigue, André Taymans a reçu le soutien d'un agent secret canadien, et a du coup approfondi ses recherches sur l'histoire des indiens dans la société canadienne. Comme amorcé depuis plusieurs tomes, l'auteur souhaite raconter des histoires avec une intrigue plus sophistiquée et mieux documentée. Effectivement, Caroline Baldwin se retrouve impliquée dans une enquête sur une fugue. Il s'en suit une forme de course-poursuite (Baldwin traquant son neveu Jérémie) ce qui constitue une dynamique entraînante pour le récit, propice à de nombreux rebondissements, avec une implication émotionnelle immédiate, ne serait-ce que l'inquiétude de la mère pour son fils qui se met en danger, sans prendre conscience de la gravité de ses actes. L'artiste ne dramatise pas pour autant les gestes et postures de ses personnages, conservant une approche plus naturaliste que théâtrale, ce qui permet au lecteur adulte de plus facilement se projeter en eux. Il représente les différents acteurs avec une forme de simplification dans les contours et les traits de visage, rendant la lecture d'autant plus facile, sans pour autant sacrifier les détails, qu'il s'agisse de leur morphologie ou de leur tenue vestimentaire y compris quand il s'agit des uniformes de la police, auquel il ne manque aucun accessoire.


Accroché par le suspense de savoir si Caroline Baldwin réussira à tirer Jérémie de la mauvaise situation dans laquelle il s'est fourré, le lecteur plonge avec elle dans une intrigue qui se nourrit de la réalité historique de cet endroit du globe, et plus particulièrement du sort des Premières Nations au Canada. Comme à son habitude, l'auteur développe son histoire sur la base d'éléments bien réels. Ici, il s'agit de la gestion des indiens par le gouvernement canadien, par le bais du ministère des Affaires autochtones et du Nord Canada (Aboriginal Affairs and Northern Development Canada) qui est responsable des politiques liées aux peuples autochtones canadiens, c’est-à-dire les Premières Nations, les Inuits et les Métis, mais aussi de l'action militante d'indiens pour faire reconnaître leurs droits sur des territoires (la crise d'Oka). Le lecteur curieux peut aller se renseigner sur les faits et constater qu'André Taymans connaît son sujet. Ainsi l'histoire de cette bande dessinée est fondée sur des faits réels, des tensions entre plusieurs communautés. Cette dimension du récit est également alimentée par le soin apporté aux environnements décrits. Dans ce tome, l'artiste continue d'utiliser ses connaissances des lieux acquises lors de séjours touristiques. Toutefois, le lecteur n'éprouve pas la sensation de suivre un guide pour faire le tour de sites remarquables. La représentation des autoroutes, de la terrasse Dufferin à Québec, des rues de Québec, du château Frontenac, du Parc de Mont-Royal de Montréal sont impeccables et conformes à la réalité. Ce sont aussi les lieux que traverse ou longe Caroline Baldwin lors de ses déplacements. Ce n'est pas du tourisme pour caser des sites remarquables, c'est vraiment l'endroit où vit et évolue l'héroïne. Ce qui n'empêche pas le lecteur de profiter de la très belle perspective de la terrasse Dufferin ou d'admirer les façades du château Frontenac.

Au fur et à mesure des pages, le lecteur apprécie l'habileté narrative élégante de l'auteur. C'est tout naturellement que Caroline Baldwin se retrouve mêlée à cette affaire de fugue, par le biais de sa cousine Rachel. C'est tout naturel que Baldwin se sente concernée par cette histoire car elle est elle-même d'ascendance indienne et donc concernée par le traitement de ce peuple par le gouvernement canadien. Il se rend compte qu'André Taymans se montre tout aussi habile à intégrer des clins d'œil visuels discrets. Ça commence avec un tee-shirt et une casquette avec le logo de Batman. Ça continue avec la bande dessinée que tient l'homme à la veste noir : L'ombre de Jaïpur (1981) de Daniel Ceppi & Juan Martinez. S'il y prête attention, il constate également qu'un client de la librairie est en train de lire Blankets (2003) de Craig Thompson, et il reconnait le logo de la série Jonathan de Cosey. Planche 15, il est intrigué par 2 personnages en premier plan dans le hall de l'hôtel où Caroline Baldwin est en train de prendre une chambre. Dans la préface de l'intégrale, Anne Matheys explicite leur identité pour le lecteur néophyte : Albert Weinberg (1922-2011, un ami proche de Taymans) et sa création Dan Cooper (41 tomes). Ne pas identifier ces références n'enlève rien au plaisir de lecture, encore moins à la compréhension de l'histoire.


S'il l'avait oublié, le lecteur peut à nouveau admirer les qualités de la narration visuelle au travers de 6 planches muettes. Par exemple, le meurtre initial est raconté en 2 planches dépourvues de mot, pour une lisibilité exemplaire, et un impact émotionnel marquant. D'ailleurs, il ne s'aperçoit qu'à la fin de la dernière page qu'il a tout lu d'une traite, avec une facilité étonnante. Pour autant, le récit met en jeu une intrigue étoffée, des personnages adultes, un suspense bien construit. À la rigueur, il a peut-être tiqué sur 2 coïncidences un peu grosses : la présence de Gary Scott dans le même club où Caroline Baldwin a suivi Claude Fortier, la simultanéité des 2 enquêtes (celle sur le fils de Rachel, celle sur le père de Nohad Yared). Mais prises dans leur ensemble, les composantes de cette histoire font plus que simplement s'additionner. Elles s'intègrent dans un tout avec une précision extraordinaire. Elles constituent un polar de haute volée, avec des personnages incarnés, aux convictions, au caractère, et aux agissements modelés par leur histoire personnelle et leur appartenance socio-culturelle. L'intrigue trouve ses racines dans l'histoire de cette région du monde, mettant en lumière des tensions ethniques et politiques spécifiques, à l'opposée d'une polémique générique indépendante de l'environnement dans lequel elle se déroule. Les personnages sont soumis aux paramètres qui régissent la société dans laquelle ils évoluent de manière naturelle et évidente, malgré la complexité du contexte.

Quand il ouvre un nouveau tome de la série, le lecteur a des attentes très claires : il veut retrouver l'héroïne qu'il a appris à connaître et à apprécier, ainsi que les caractéristiques de la série (dessins descriptifs et découverte de lieux reproduits fidèlement), tout en lisant une nouvelle histoire qui ne donne pas l'impression de se répéter, et également un bon polar avec une enquête semi-réaliste. Avec cette première partie, André Taymans lui donne tout ça, sous la forme d'une bande dessinée qui se lit toute seule, tellement l'intégration des différentes composantes est élégante et harmonieuse.