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mercredi 6 mai 2026

Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.


Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?



Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.


Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.



La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.


Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.



Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?


Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.



mardi 23 décembre 2025

Le bonheur occidental

Vous mettez beaucoup de texte dans vos bédés ?


Ce tome est un recueil d’histoires réalisées par l’auteur, publiées pour certaines dans Télérama, The New Yorker, Les Inrockuptibles, Lapin, Spirou, Le blog du monde, Le tigre et l’impossible. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Charles Berberian pour les scénarios et les dessins, avec des couleurs de Robin Doo pour quatre histoires. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, réparties en quinze histoires, comprenant de une à vingt-neuf pages.


Le bonheur occidental 1, sept pages. Le grand scénariste Xavier Van Glüten est à une soirée mondaine en se demandant ce qu’il fait là où les femmes en veulent plus à son fric qu’à son corps. L’attachée qui l’accompagne l’informe que le ministre arrive dans cinq minutes pour lui remettre sa médaille, et que la RTBF et France 3 vont l’interviewer après. Il lui répond qu’il ne comprend rien à cette nouvelle génération de blogueurs qui clapotent dans un océan de médiocrité. À l‘extérieur retentissent des voix, des membres de l’atelier Mastodonte qui veulent rentrer. Charles Berberian arrive au niveau de Van Glüten et la discussion s’engage. Le lendemain l’auteur est reçu par Olivier le directeur général de la maison d’édition qui lui dit que ce n’était pas très malin de gifler Van Glüten la veille, et que ce dernier a demandé sa tête ce que l’éditeur a refusé. Mais Berberian doit s’excuser. Sur ces entrefaites, Van Glüten entre à son tour dans le bureau, portant une minerve.



Gotlib, Fuide et moi, deux pages. L’auteur se souvient de ses débuts. Petit, la lecture de la Rubrique-à-Brac l’a marqué au fer rouge. Il se fit alors la promesse qu’un jour il serait auteur de bande dessinée tout comme Marcel Gotlib. Une quinzaine d’années plus tard, Fluide Glacial, le journal fondé par son idole, accepte de publier les pages que Philippe Dupuy et lui ont dessinées. Ils sont persuadés que le maître lui-même va les recevoir. Mais c’est Jacques Diament, le rédacteur en chef, qui les accueille. Il boit de l’eau à intervalles réguliers en leur expliquant ce que c’est que l’humour. […] Monty Python’s Flying Circus, six pages. L’auteur a l’occasion de rencontrer Graham Chapman et les autres Monthy Python, et il leur déclare qu’il cherche une place dans leur cirque. […] Gentil fricateur, deux pages. Une dame âgée rentre dans un magasin appelé Nestor le store, et indique au propriétaire qu’elle cherche le bureau de poste dans la rue. Il lui explique qu’il vient d’ouvrir il y a deux jours à peine et qu’il vend du bonheur, tout ce qui peut aider à rendre la vie plus belle, plus agréable, par exemple une boîte de e-cassoulet dont il lui fait la démonstration. […] Nos amis les riches, six pages. Dans une soirée ou chaque invité porte un loup, le responsable déclare que l’heure est grave : il y a un traître parmi eux. Charles Berberian se fait immédiatement démasquer parce qu’il porte des chaussures à moins de deux cents euros. Il avoue s’être infiltré afin de faire un reportage pour le magazine Fluide Glacial. Après un échange railleur sur les valeurs morales, il se fait mettre dehors par le videur…


Comme il l’évoque dans un des récits (Gotlib, Fluide et moi), l’auteur a commencé sa carrière en réalisant des bandes dessinées à quatre mains, avec Philippe Dupuy, entre autres les séries Le journal d’Henriette (1988-91, trois albums) suivi de Henriette (1998-2003, quatre albums), Monsieur Jean (1991-2005, sept albums et deux hors-série). Puis chacun a continué sa carrière de son côté. En ouvrant ce recueil, le lecteur a conscience de sa nature : une compilation de récits courts d’origine diverse. De fait, les thèmes sont variés, le plus souvent de nature autobiographique, vraisemblablement plus de l’autofiction, voire de la pure fiction pour l’enquête chez les riches à l’occasion d’une soirée privée. Ainsi le lecteur voit l’auteur se ridiculiser face à un bédéaste ayant un plus grand succès que lui, remonter ses souvenirs pour découvrir son premier contact avec Marcel Gotblib (1934-2016), s’imaginer proposer ses services aux Monty Python, enquêter chez les riches, interviewer les proches collaborateurs de Jean-Luc Mélenchon, rencontrer Leiji Matsumoto (1938-2023, créateur d’Albator), et enfin se déguiser en Albator. Au milieu de ces histoires, se trouve le récit le plus long : une parodie de nature politique, mettant en scène le grand cerceau européen, un projet pour sauver l’Union et l’économie européennes, mais personne ne sait vraiment comment ni pourquoi, et personne ne sait non plus qui en a eu l’idée le premier. Certains politiques sont aisément identifiables : Hollande, DSK, Sarkozy.



La nature composite de l’ouvrage implique que le lecteur appréciera plus certains récits que d’autres. Il peut en particulier être déconcerté par la longueur du Grand cerceau européen, c’est-à-dire vingt-neuf pages, et sa nature satirique sur un projet politique aussi artificiel qu’absurde, que personne ne comprend, à commencer par le président de la France lui-même, ses conseillers, et même son créateur. L’auteur réalise des dessins caricaturaux : le lecteur peut bien ressentir son mépris pour Nicolas Sarkozy et sa nervosité, pour François Hollande et sa placidité, pour Dominique Strauss-Kahn et sa libido hors de contrôle. Berberian réalise des cases sans bordure, avec un trait de contour sec et très fin, des lavis de gris, et quelques apparitions de couleur qui tranchent fortement avec le reste. Il s’amuse à mêler des faits d’actualité avec des inventions loufoques. Dans la première catégorie : les conseillers en communication, DSK en éminence grise et ses affaires de nature sexuelle, les interviews de David Pujadas, le recours à des agences de communication, le lien entre Hollande et Ségolène Royal, les liens entre Sarkozy et Bachar al-Hassad. Dans la deuxième : le grand cerceau européen lui-même, l’amour de DSK pour le tiramisu, la chanson de Hollande pour le grand cerceau, l’attraction irrépressible d’Angela Merkel pour Hollande, l’expérience de DSK avec un aspirateur, etc. En fonction de ses attentes, le lecteur pourra être hilare devant l’inventivité et l’humour absurde, ou bien se lasser d’avoir la sensation d’une blague potache étirée pendant trop de pages.


Au cours des pages, le lecteur va donc passer d’un type de récit à un autre assez différent, et rencontrer également des illustrations indépendantes. La première en pleine page : trois passants dans une rue calme, en nuances de gris, la fresque murale ressortant grâce à ses couleurs. Puis une illustration en double page, des personnes faisant la queue pour recevoir une dose de justice dans une soupe populaire, avec le diable surveillant l’opération. Un homme passant devant une station-service dont le toit est occupé par un immense chat. Deux jeunes adultes installés à la terrasse d’un café à la nuit tombante, chaque absorbé dans la consultation de son écran, avec le titre : La vie de bohême. Une série de vingt dessins, dont quatre en couleurs, croquant des moments de la vie quotidienne dans différentes villes, faisant apparaître la diversité des individus, le contraste entre la situation de certains d’eux, des faits sociétaux. Puis encore quatre autres au pinceau plus loin sur une même page, et une dernière illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut percevoir ces images comme une façon d’augmenter la pagination, ou bien une façon de faire ressortir la capacité d’observation de l’artiste, et les différentes techniques qu’il utilise.



Il est également possible d’envisager les récits dans lesquels l’auteur se met en scène comme d’un côté un commentaire sur la société dans laquelle il évolue à l’époque, et également un commentaire sur lui-même. Dans le premier registre, il tourne en dérision le monde de l’édition et l’importance accordée au paraître et à la réputation. Sous sa plume, l’éditeur apparaît suffisant, Van Glüten est un vieux beau. La jeune éditrice Lizzy annonce explicitement qu’elle n’en est pas vraiment une, qu’elle est la fille de l’actionnaire principal de la boîte : le dessinateur sait la rendre immédiatement sympathique avec son visage franc, ses vêtements amples pour masquer pour partie son surpoids, sa façon d’apprécier la vie. Le chapitre sur les riches fonctionne très bien sur le plan de l’humour, en revanche le récit est trop dans l’exagération pour être une critique légitime. Le reportage sur l’équipe de Mélenchon utilise des cases plus petites et carrées, avec une variété des personnes interviewées qui en fait un vrai reportage. Les deux pages mettant en scène Sylvio Berlusconi s’inscrivent également dans le domaine du sketch absurde. L’apparition de Leiji Matsumoto met en avant l’importance accordée à ce mangaka dans le monde de la bande dessinée. L’histoire finale permet de retrouver Lizzy avec Charles, pour une autre critique sociale sur le milieu artistique, avec une touche d’humanisme et d’autodérision.


En effet, l’auteur se met en scène avec autodérision. Cela commence avec son manque de succès économique depuis la dissolution de son duo avec Philippe Dupuy, et sa propension à se montrer insolent, voire violent, envers les riches et puissants. Puis vient son attitude de fan vis-à-vis de Marcel Gotlib et la fierté de travailler dans son magazine, même s’il ne le rencontre pas, et une autre histoire entièrement fictionnelle et totalement honnête quant à son amour pour les Monty Python. Vient ensuite son mépris pour les riches, son admiration pour l’équipe de Mélenchon, sa prise de recul sur les réseaux sociaux et les vidéos qui reçoivent énormément d’appréciations, et enfin sa prestation en Albator. Il apparaît comme un être humain modeste, conscient de ses limites, et par voie de conséquence tout aussi conscient des défauts des autres et du ridicule inhérent à toute personne qui souhaite paraître. Il retrouve ces caractéristiques et ses qualités dans les autres histoires où il ne se met pas en scène : une critique de la gestion des ressources humaines comme des individus jetables, l’utilisation des réseaux sociaux par une personne à la rue, renvoyant le passant à sa solitude, une autre nouvelle du monde sur la guerre, et le thème du quart d’heure de postérité.


Un recueil d’histoires courtes de l’auteur, mêlant autofiction et fiction pure, avec une bonne dose d’humour alliant autodérision et absurde, avec une critique sociale premier degré, et une tendance à l’inventivité débridée. Une narration visuelle claire allant de dessins aux contours secs et fins à une histoire en deux pages à l’aquarelle, avec un sens personnel de la caricature. Une compilation de bric et de broc, et des récits qui exhalent tous la personnalité de leur auteur. Sympathique et drôle.



lundi 12 mai 2025

Les petits métiers méconnus

Tu vois, mais tu ne regardes pas.


Ce tome constitue une anthologie d’une quinzaine de récits courts, tous écrits par le même scénariste. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour les scénarios. Chaque histoire est illustrée par un artiste différent : Hippolyte, Efa, Alexandre Clérisse, Thomas Campi, Antoine Carrion, Pierre Maurel, Valérie Vernay, Christian Cailleaux, Javi Rey, Amélia Navarro, Piero Macola, Christian Durieux, Jean-Denis Pendanx, Alfred et Charles Berberian. Il compte quatre-vingt-quatre pages de bande dessinée, répartie en quatorze chapitres, chacun comprenant six pages, à l’exception du cinquième en cinq pages et du sixième en sept pages.


Par un temps humide d’hiver, une jeune femme pousse la porte de Pôle Emploi, dans un manteau bleu avec une longue écharpe rouge. Elle se fraie un chemin au milieu des gens qui attendent pour aller prendre un ticket au distributeur : numéro 214H. Elle va s’assoir avec tous les autres, en attendant son tour. Dans sa tête, elle entend ce que va lui dire la dame qui la reçoit : Toujours pas de diplôme ? C’est difficile de trouver un job dans ces conditions. Un boulot sympa ? Pas de formation, pas de voiture, pas d’expérience convaincante… La jeune femme se lève prête à partir, et elle avise un livre laissé là sur une petite table. Elle le prend et se rassoit : elle se met à lire le guide des petits métiers méconnus. Première entrée : le balayeur des regrets. Sur la berge d’une rivière, un jeune garçon est en train de se déshabiller à l’abri des regards pour revêtir son maillot de bain. Puis il rejoint Camille déjà dans l’eau de la rivière, ayant étendu sa serviette sur la berge. Elle se jette à l’eau et l’éclabousse, il la rejoint et l’éclabousse à son tour, les deux riant de bon cœur. Puis ils profitent du soleil. Après ils rentrent au village. Devant eux passent un homme assis sur une cariole tirée par un cheval et s’adressant aux villageois : Le printemps est arrivé ! Il les enjoint à se libérer, à se soulager, à laisser l’hiver derrière eux, à se présenter léger pour l’été. Camille explique le rituel à son ami.



Le souffleur de rue. Monsieur Lepic est le gardien du parc Pont-aux-Herbes. Son caractère rigide et sourcilleux l’amène à vouloir contrôler tout ce qu’il s’y passe. Chaque visiteur, la moindre allée et venue, tout est scruté par son œil inquisiteur. Or, ce qu’il découvre ce samedi matin le surprend fortement. Un grand costaud avec un petit bouquet de fleurs dans ses grandes mains essaye de sortir deux phrases d’amour, en bafouillant lamentablement. La jeune femme attendue arrive tranquillement à sa hauteur. Il se lève et il se met à déclamer avec aisance un poème de Paul Éluard. Elle est sous le charme. Le gardien Lepic apprécie la qualité littéraire du discours mais s’étonne grandement que le boucher du quartier, qui n’a jamais ouvert que des livres de compte, se soit montré capable de déclamer des poèmes. Ils voient trois jeunes hommes en train de traiter une autre jeune femme de boudin. Madame Boulet leur répond du tac au tac, et monsieur Lepic a du mal à croire que cette femme d’une timidité maladive se mette elle aussi à avoir de la répartie !


En découvrant ce tome, le lecteur comprend qu’il est construit sur un dispositif simple : des métiers qui n’existent pas et qui vont être mis en scène. Cela comporte de fait une forme de poésie : mettre en scène des êtres humains qui utilisent leurs compétences particulières dans des tâches qui ne sont pas valorisées par la société, qui ne présentent pas une valeur marchande. Le lecteur commence par accompagner un jeune adolescent qui découvre une coutume locale : un monsieur qui recueille des petits papiers froissés sur lesquels les gens ont écrit leurs regrets, tous leurs regrets de l’année écoulée, tout ce qu’ils n’ont pas osé faire, ce qu’ils n’ont pas vécu. Cela s’apparente à un rituel de printemps, une saison correspondant au réveil de la nature, avec un radoucissement de la température, un moment propice à de nouveaux projets, en laissant derrière soi les échecs, et en l’occurrence les regrets. Dans la deuxième histoire, une femme fournit des répliques littéraires à des personnes importunées ou harcelées. Puis une jeune femme aide à raviver les souvenirs de son grand-père atteint d’une maladie neurodégénérative. Le scénariste a l’art et la manière de mettre en scène des individus qui semblent avoir échoué au regard des critères de la société capitaliste, et qui apporte quelque chose qui n’a pas de prix à des personnes autour d’eux. Des récits qui rassérénèrent sans occulter la violence systémique de la société.



Le scénariste fait preuve d’un savoir-faire impressionnant pour se renouveler dans chaque histoire. Des métiers inventifs et décalés, des situations de départ renouvelées à chaque fois, une chute qui vient clore une intrigue menée à un rythme qui donne la sensation de consacrer le temps nécessaire à chaque personnage, tout en étant rapide du fait de la pagination. En fonction de ses goûts, le lecteur se trouve sensible à telle ou telle composante. Il commence tout naturellement par apprécier le fait que les histoires sont majoritairement racontées par les dessins, et que le scénariste a conçu ses récits en ayant cette caractéristique en tête, avec des phylactères et des cartouches maîtrisés. Le lecteur découvre avec plaisir chaque métier, surtout s’il a évité de consulter la quatrième de couverture qui propose une couverture pour chaque histoire avec le titre figurant dessus. Tout en préservant la surprise de chaque emploi inattendu, il est possible d’évoquer les différentes situations initiales : une demandeuse d’emploi, un jeune homme n’osant pas évoquer ses sentiments avec une jeune fille, un gardien de square attentif aux échanges entre usagers, un homme s’étant retiré à la campagne loin de ses semblables, une factrice, une propriétaire de bar, un jeune garçon affecté par la tristesse de son père, un menuisier au chômage, une libraire dépité par le manque de succès d’un auteur venu pour une séance de dédicaces, etc. Autant de personnages d’âge varié, d’origine sociale différente.


Le scénariste prend soin de raconter une histoire complète qui met en avant le petit métier méconnu, au travers de personnes incarnées. Parfois le personnage principal exerce le métier du titre, c’est par exemple le cas pour la restauratrice de souvenirs. D’autre fois, il s’agit d’un personnage secondaire, comme le balayeur des regrets. Chaque artiste vient donner à voir les personnages à sa manière, alors même que l’ouvrage donne l’impression d’une cohérence graphique. Pourtant, les traits de contours vont de tracés appuyés aux beaux déliés, à l’absence de trait de contour, en passant par des traits très fins et cassants, voire parfois un mélange entre formes détourées et couleur directe. La mise en couleur elle-même varie d’aplats aux teintes vives pour Clérisse ou profondes pour EFA, à de magnifiques peintures habillant les contours pour Campi, Carrion, Macola, à une approche plus conceptuelle pour Berberian, ou Cailleaux. Il faut un peu de temps pour déterminer ce qui génère cette sensation de cohérence : le respect et la bienveillance avec lequel les personnages sont représentés, l’absence de jugement sur leur comportement ou sur leur physique.



De la même manière, il faut un peu de temps au lecteur pour cerner un effet discret : une nostalgie sous-jacente. Seuls deux récits montrent un téléphone portable et une personne en faisant usage. Dans un récit, un personnage utilise même un téléphone filaire. Dans Le balayeur de regrets, la narration visuelle met en scène un bal de village, visiblement d’une décennie passée du vingtième siècle. Dans le deuxième récit, l’emploi de gardien de square renvoie à une fonction en voie de disparition. Le quatrième récit pourrait se situer dans un passé plus lointain, début du vingtième siècle éventuellement. Le lecteur ressent ce décalage temporel comme si chaque récit s’apparente à un conte, sensation renforcée par ces métiers méconnus, doucement farfelus, gentiment en marge de la réalité et tous tournés vers l’autre, apportant une forme de réconfort, de chaleur humaine librement diffusée, sans attente de retour, tout d’abord pour le bien-être de la personne qui l’exerce, en accord avec ses valeurs profondes, avec ce réconfort ineffable d’être constructif, et de rendre service.


Tout commence avec cette jeune femme sans qualification, sans diplôme, sans voiture, sans expérience convaincante… sans utilité pratique d’un certain point de vue. Le premier métier remplit une fonction dans un rituel, dans un rite du printemps : il s’agit pour le balayeur de regrets d’accomplir sa fonction, de jouer un rôle dans un processus. La deuxième personne est mue par un amour des mots des grands auteurs, pour lesquels elle fait office de passeuse vers des individus manquant de répartie. La suivante intervient pour ses grands-parents, aidant leur mémoire. Par la suite, le lecteur fait connaissance avec un homme mal à l’aise en société, tout en étant capable d’apporter du réconfort par les lettres qu’il écrit, avec une femme sachant voir ce qu’il y a de bon dans une personne, avec un amuseur de rue qui aide les autres à s’exprimer à l’aide de gros mots (ou en tout cas d’expressions fleuries), avec un aveugle aidant un adolescent à voir, avec une jeune femme souhaitant rendre hommage à la mémoire de gens ordinaires, etc. Le lecteur se sent ragaillardi par ces personnes normales et gentilles, constructives et acceptant leurs limites, capables d’apprécier la vie comme elle est.


Une couverture douce, un titre qui promet des métiers fantaisistes, une anthologie réalisée par quatorze dessinateurs et un scénariste. Le lecteur est curieux de découvrir ces métiers farfelus dont le décalage génère une sensation poétique. Chaque artiste donne un caractère propre à la nouvelle qu’il illustre et aux personnages, chaque métier se distinguant ainsi des autres. Le scénariste met en scène la banalité d’individus possédant un talent inexploitable pour générer des revenus et des bénéfices, tout en rendant des services qui n’ont pas de prix pour les autres. Rassérénant.



jeudi 11 janvier 2024

La ville

L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1925. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par un procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface d’une page, écrite par Charles Berberian, bédéiste. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée La ville mode d’emploi, constituée des paragraphes : Tentaculaire, Une ville peut en cacher une autre, Vingt-quatre heures de la vie d’une ville, Transport critique, Symphonies urbaines. Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du cinquième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois), Idée (1920, quatre-vingt-trois bois).


Un homme, assis au sommet d’un talus en pelouse avec des fleurs, contemple la ville qui s’étale devant lui avec ses nombreuses cheminées et leur panache montant juste au-dessus des constructions. Les locomotives à vapeur circulent sur le faisceau de voies ferrées qui alimentent la gare ferroviaire, chacune produisant également leur colonne de fumée. Un train s’arrête en quai dans la gare, des voyageurs en descendent, certains retrouvant des amis ou de la famille, certains avec des valises, d’autres non. Les grandes artères de la ville grouillent de monde : beaucoup d’hommes avec un pardessus et un couvre-chef marchant dans une direction ou une autre, quelques femmes, des voitures à cheval, des voitures et des autobus à moteur, des fenêtres qui ne laissent rien deviner de ce qui se passe derrière. Quelques rues plus loin, la foule s’est arrêtée, les personnes au premier rang contemplent un homme étendu sur la chaussée, inanimé, derrière les immeubles restent impersonnels, une masse compacte sans âme.



En prenant un peu de hauteur, les immeubles semblent former comme une muraille, et la circulation automobile ne laisse que peu de place à l’être humain sur les trottoirs étroits. À un étage élevé dans l’un de ces immeubles, dans une grande pièce avec une hauteur sous-plafond équivalente à deux étages, des dizaines d’hommes sont penchés sur des tables inclinées disposées en rangées, en train de travailler sur des plans. Dans un autre immeuble, il est possible de voir les habitants vaquer à leur occupation : une femme arrosant ses fleurs, à l’étage du dessous un homme accoudé à la rambarde regardant à l’extérieur, encore en dessous une femme enceinte en train de s’habiller, dans les immeubles derrière, une femme à la fenêtre, un couple en train de s’enlacer, des rideaux tirés masquant ce qui se passe, etc. En bas, au niveau de la rue, des ouvriers travaillent sur un chantier de terrassement.


Une suite de cent images, à raison d’une par page, sans aucun mot, une invitation pour le lecteur à établir des liens de cause à effet, des liens logiques, qu’ils découlent d’un thème présent dans deux dessins à suivre, ou d’un rapprochement à partir d’un élément visuel similaire d’une image à l’autre. Par comparaison avec les ouvrages antérieurs de ce créateur, celui-ci ne comporte pas de personnage qui soit présent du début jusqu’à la fin, soit un homme pour sa vie, soit un avatar de l’auteur évoquant son parcours de vie entre récit biographie et autofiction, ou bien encore un soleil symbolique, ou encore une allégorie de l’Idée. Le titre s’avère explicite : l’auteur évoque une mégapole. Dans le dossier de fin, Samuel Dégardin exprime sa vision de l’ouvrage : vingt-quatre heures de la vie d’une ville, comme sujet et comme représentation. Il développe : La narration, plus elliptique que jamais, privilégie la multiplicité des points de vue. L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée, ce livre offre une synthèse remarquable de l’œuvre au noir de son auteur. L’auteur ne raconte pas une histoire avec une intrigue, ni l’évolution d’une ou plusieurs situations sous forme chorale ou à partir d’un lieu unique. Pour autant, chaque image respecte un ordre chronologique, commençant à l’aube pour se terminer après la nuit tombée, après la fête.



Pour le coup, le lecteur se retrouve réellement décontenancé : comment lire un tel ouvrage dont la seule ligne directrice est que chaque scène se déroule une seule et même grande métropole ? Charge à lui de projeter ses interprétations. Rapidement, il devient très tentant de prendre les pages deux par deux, c’est-à-dire de voir une unité entre les deux pages en vis-à-vis. Bois deux & trois : les trains entrent en gare sur la page de gauche, les passagers en sont sortis et se trouvent sur le quai page de droite. Bois quatre & cinq : le flot des usagers se presse sur les trottoirs et celui des véhicules sur les chaussées, en vis-à-vis l’écoulement de ce flot s’interrompt à cause d’un individu étendu sur la chaussée. Bois six & sept : à gauche une vision des façades des grands immeubles, à droite une représentation de ce qui se passe dans l’un d’eux. Etc. Bois soixante-douze & soixante-treize : à gauche un couple de bourgeois avec des vêtements de soirée luxueux traversant la chaussée entre les véhicules pour se rendre au spectacle, à droite un couple dans sa modeste salle à manger, madame attablée, monsieur debout lui tournant le dos, le lien entre les deux images se trouve dans l’opposition née de la comparaison des deux situations. Ce principe d’opposition peut prendre des formes moins évidentes, par exemple bois soixante-dix-huit & soixante-dix-neuf, d’un côté une rue avec un homme esseulé et un autre enlaçant une femme vraisemblablement une prostituée, de l’autre côté un spectacle de trapéziste dans un théâtre, le lecteur se disant que le couple de trapéziste partage une forme de complicité, de chaleur humaine véritable dans la communion du spectacle, de façon publique sous le regard émerveillé des spectateurs, à l’opposé de la relation tarifée sous l’œil d’un vieil homme indifférent.


Ce principe de lier les deux pages en vis-à-vis fonctionne bien, en revanche il ne s’applique pas entre une page de droite, et la suivante de gauche une fois que le lecteur a tourné ladite page. À part l’écoulement chronologique, le lecteur ne discerne pas ce qui guide l’auteur de deux pages en vis-à-vis aux deux suivantes. Il s’attache alors plutôt à savourer la diversité de ce qui est montré, que ce soient les lieux publics ou les intérieurs privés, les scènes en extérieur ou celles en intérieur, les personnes seules isolées chez elles ou bien solitaires dans l’anonymat de la foule, et celles accompagnées partageant quelque chose avec d’autres. Il se retrouve vite impressionné par la diversité de ce qui est représenté : les usines, les trains, la gare, les différents modes de déplacement, les ouvriers sur le chantier, les employés dans des bureaux, les grands magasins, le grand bureau avec des secrétaires en batterie en train de taper des courriers, un cortège funèbre, une cour d’un quartier populaire, un cheval mort à la tâche sur la voie publique encore attelé, la bourse, une chambre où la famille vient se recueillir devant le lit du mort, un mariage, une péniche sur le fleuve, un amphithéâtre de l’université de médecine, etc. À quelques reprises, il pense déceler une forme de suite : par exemple, l’enterrement (bois trente-trois) qui répond comme un prolongement du cortège funèbre (bois dix-sept).



La technique de réalisation de chaque image sur bois reste identique aux ouvrages précédents : d’abord un dessin sur une feuille, parfois après plusieurs esquisses, la reproduction en image inversée sur un bloc de bois, du poirier dur et séché, puis la reprographie avec des presses mécaniques ou à bras. À nouveau, le lecteur est frappé par la qualité de l’impression de chaque image : des zones noires bien nettes qui ne bavent pas, des détails d’une grande finesse (le bois quarante-sept avec les dizaines de livres dans le bureau d’un érudit). Les blancs impeccables. Chaque image comprend une forte densité d’informations visuelles, avec des compositions remarquables : le magnifique escalier sinueux descendu par un chat dans le bloc quatre-vingt-sept, les scènes de foules, la densité des constructions. Le lecteur prend le temps de détailler chaque page, à la fois pour la richesse des informations visuelles, à la fois pour le rendu, descriptif et réaliste, mais aussi avec une élégance dans la composition entre zones noires et zones blanches, et aussi un goût pour la structure géométrique et ordonnée de chaque composition.


Indubitablement, l’auteur a construit son récit pour montrer toute la diversité des activités que peut abriter une ville, soit publiquement, soit dans l’intimité d’un appartement. De fait, le lecteur ne ressent aucune répétition, et dans le même temps il ne se produit pas d’impression de catalogue, grâce à la consistance et les tonalités variées de chaque image. Il se dit que Masereel a construit son récit avec une optique holistique en tête : dresser un panorama complet de la vie d’une ville, en donnant à voir une facette différente dans chaque bois. Bientôt, il ressent que le regard de l’auteur n’est pas neutre. À l’évidence, le regard porté sur les individus comprend une forme d’empathie et un parti pris en faveur des victimes (il y a même un meurtre). Le point de vue de l’auteur comprend également une dimension politique et sociale, humaniste. Des images du prolétariat, que ce soient des ouvriers, des secrétaires, des dessinateurs techniques. À l’évidence, les individus disposant d’une once de pouvoir en profitent pour maltraiter leurs subordonnés, les asservir d’une manière ou d’une autre. La parade militaire peut sembler montrée de manière purement factuelle, mais elle apparaît froide et sinistre. Les classes ouvrières vivent dans des conditions matérielles précaires. Les femmes subissent la domination masculine sous forme de violence physique, de prostitution. Une manifestation populaire est réprimée dans la violence policière. Etc. Le dossier rédigé par Samuel Dégardin complète cette approche de la domination économique et offre également une mise en perspective par rapport aux arts visuels de l’époque.


Les précédents ouvrages de Frans Masereel impressionnaient déjà par la force des images, leur esthétisme, la qualité de l’expression littéraire de l’auteur, et sa sensibilité sociale. Ce cinquième ouvrage publié par les éditions Martin de Halleux déroute un peu au départ par son absence de personnage humain comme fil conducteur. L’auteur se montre ambitieux en racontant la journée d’une grande ville dans toute sa diversité, tant en termes d’animations et d’événements, que d’individus de classes sociales différentes. La narration visuelle s’avère incroyablement plus riche que la collection de cent images, chacune racontant sa propre histoire. Formidable.



lundi 22 mai 2023

Monsieur Jean T07 Un certain équilibre

Quand on dit : Les gens sont ceci ou cela, c’est de soi qu’on veut parler.


Ce tome fait suite à Monsieur Jean, tome 6 : Inventaire avant travaux (2003). La première édition du présent tome date de 2005 et contient un marquepage en forme d’ex-libris. Les deux auteurs, Philippe Dupuy et Charles Berberian, ont écrit le scénario à quatre mains et dessiné les planches à quatre mains. La mise en couleurs a été réalisée par Ruby. L’album compte quarante-six planches, sous la forme de quarante-et-une histoires courtes, trente-six en une page, cinq en deux pages. C’est le dernier album de la série.


Jalousie : de nuit dans le quartier du Sacré-Cœur, Cathy et Jean rentrent à pied chez eux. Elle lui parle de son déjeuner du midi, avec un vieux copain de fac. Quand il l’a appelée l’autre jour, elle était surprise mais aussi intriguée. Elle avait envie de savoir ce qu’il était devenu. Elle continue : c’était vachement sympa, il est dans la recherche maintenant. Il a bossé trois ans au Brésil et là ça fait un mois qu’il est rentré en France. Il a un parcours intéressant, ça l’a changé en mieux. Monsieur Jean finit par se demander si elle n’essayerait pas de le rendre jaloux. Le portable : Jean regarde l’écran de son téléphone portable, avec angoisse. Ce qui l’angoisse, c’est l’indicateur du niveau de charge. Il ne sait pas pourquoi, mais il ne peut pas s’empêcher d’associer le nombre de bâtons au niveau de son compte en banque, ou pire au temps qu’il lui reste à vivre. Une chance au grattage : Cathy est en train de prendre un café avec sa copine Agnès célibataire, dans un troquet. Elles regardent les clients en train de gratter un jeu : le convulsif, le collectionneur, celui qui culpabilise et qui fait ça en cachette. Il y a quelque chose de sexuel dans le comportement des hommes qui grattent leur ticket de jeu.



Les gens 1 : Félix et Jean marchent dans une rue parisienne. Le premier fait observer au second qu’il a remarqué un truc. Quand on dit : Les gens sont ceci ou cela, c’est souvent de soi qu’on veut parler. Par exemple, on dit : les gens sont énervés, en fait c’est qu’on énervé soi-même. Mariage : Liette s’est lovée contre Félix sur le canapé, et lui demande s’il l’aime vraiment. Il lui répond si elle est en train de lui demander qu’ils se marient. Elle lui indique qu’elle aimerait juste qu’il s’occupe un peu plus d’elle. Avec lui, elle a l’impression de tout porter sur les épaules. Elle a l’air forte comme ça, elle peut prendre en charge plein de choses, mais elle a parfois besoin de se sentir en sécurité. Enfin bref, ce serait plus léger pour elle s’il cherchait au moins un boulot. À la boulangerie 1 : Monsieur Jean raconte à ses amis Félix et Clément qu’il rentre dans sa boulangerie et qu’il prononce un bonjour, sur un ton de voix normal. Personne ne lui répond. Il voit le coup venir : il va falloir qu’il redise bonjour, et c’est idiot car il l’a déjà dit une fois. Il ne va pas recommencer uniquement parce que ces deux abruties étaient trop occupées à discuter pour l’écouter. Quand son tour arrive et qu’il demande une baguette, la boulangère lui répond par un Bonjour peu amène.


À l’issue du tome précédent, Monsieur Jean était installé en couple avec Cathy, et ils avaient une petite fille Julie. Il avait affronté ses craintes de déchéance sociale, de peur de la séparation, de la mémoire de ses grands-parents et de leur valeur, et de la mort. Le lecteur s’interroge sur la prochaine étape qu’il va franchir dans la vie. Il découvre que les auteurs ont choisi de revenir au format de gags courts, en une page, à l’exception de cinq en deux pages. Il se rend compte que Monsieur Jean ne figure pas dans tous les gags : quinze sur quarante-et-un. Par comparaison, Félix Martin figure dans vingt-et-un. Il fait la connaissance d’une nouvelle venue : Agnès célibataire et copine de Cathy. Elle figure dans onze gags. Eugène, le fils adoptif de Félix, bénéficie également d’une bonne exposition, avec un petit air futé et malin, un préadolescent qui sait faire tourner son père en bourrique avec malice et à propos. La série se déroule toujours à Paris, avec un parisianisme peu marqué, un ou deux monuments, une bouche de métro, une colonne Morris, un trajet en métro, et une balade le long du canal Saint Martin avec la passerelle Bichat.



Ayant intégré le format d’anthologie d’histoires très courtes, le lecteur retrouve avec plaisir les personnages qu’il a côtoyés pendant les albums précédents, Monsieur Jean bien sûr, et sa compagne Cathy avec leur fille Julie, son ami Félix Martin avec son fils adoptif Eugène, et sa compagne Liette Botinelli, une courte apparition de Clément, et il fait connaissance avec Agnès, bien malheureuse d’être seule. Il retrouve avec grand plaisir les dessins avec leur esthétique si personnelle. Les personnages portent la marque des artistes : silhouettes longilignes, gros nez pour ces messieurs, nez fin et pointu pour ces dames, élégance discrète dans les tenues vestimentaires sans vêtement de marque ou de luxe, visage un peu plus expressif que dans la réalité sans aller vers la caricature comique, direction d’acteurs naturaliste. De temps à autre, le lecteur prend le temps de savourer un visage ou une apparence : la douceur du visage de Cathy, la malice dans celui d’Eugène qui n’a pas son pareil pour manipuler son père adoptif, les émotions, la déprime grandissante d’Agnès qui ne trouve pas de mec, puis son air fatigué et éteint quand elle est sous antidépresseur. Le plus effrayant devient Félix après que Liette l’ait quitté : amaigri et hagard, maniaco-dépressif : il fait peur à voir.


Le lecteur relève également que les artistes ont franchi un nouveau pallier dans la manière de représenter les décors : du grand art entre l’esquisse spontanée et le savant dosage d’informations visuelles. Impossible de se tromper dans la première bande de la première page : ces quelques traits évoquent le Sacré-Cœur, alors même qu’un regard prolongé sur cet arrière-plan finit par ne plus voir qu’un amas informe de traits hasardeux. Le lecteur parisien reconnaît sans difficulté sa ville, également grâce aux formes des mobiliers urbains, aux potelets, des détails qui attestent de la qualité d’observation des dessinateurs. Par la suite, il peut noter la petitesse des tables dans un bistro, la forme très épurée des voitures, l’exactitude du modèle de banquette dans un wagon du métro, l’étroitesse de certains trottoirs, les mauvaises surprises dans un espace vert parisien trop sollicité, et la fameuse passerelle Bichat. Cette narration visuelle ne transforme pas Paris en une version édulcorée ou fantasmée, mais rend compte du ressenti des personnages qui y évoluent.



Une fois accepté qu’il s’agit d’histoires courtes papillonnant d’un personnage à l’autre, le lecteur se dit qu’après le processus progressif de prise en charge des responsabilités d’adulte par Monsieur Jean, les auteurs mettent à profit la palette infinie des préoccupations du quotidien. Ils le font avec une verve entraînante, nourrissant leurs histoires d’une myriade de petits riens. La relation amoureuse se retrouve au cœur d’une bonne moitié de ces histoires : jalousie, comparaison avec le comportement des joueurs sur leur ticket à gratter, envie de mariage, solitude difficile à supporter, draguer avec un bébé en poussette, avoir un comportement trop intense quand on cherche à se mettre à la colle avec un mec, craindre l’âge et la nécessité de se maquiller, se faire larguer par sa compagne, tenter l’agence matrimoniale (les applis de rencontre n’existaient pas à l’époque), se comparer à une chaussette seule (Le monde est une machine à laver qui sépare ceux qui s’aiment.), constater que les filles sont lâches et que les hommes sont des imbéciles. Parmi les autres, le lecteur retrouve des situations qu’il a pu expérimenter : s’inquiéter démesurément de la charge de son téléphone, dire bonjour dans une boulangerie sans être entendu, sentir une forme de discrimination parce qu’on est trop jeune ou trop vieux, ressentir l’environnement urbain comme un milieu agressif, se contenter de réponses toutes faites, recevoir un postillon un peu trop grand, se laisser happer par un jeu sur console, se faire observer par un vigile dans un magasin. Le lecteur sent que Félix vole la vedette à Jean, avec sa déprime et son air de poète maudit, et il éprouve également une forte empathie pour Agnès désemparée de se retrouver seule dans la vie sans raison apparente.


Un dernier tome pour cette série qui est allée en se bonifiant de tome en tome. Plutôt que de se focaliser sur un chemin bien tracé pour Monsieur Jean, les auteurs font le choix d’ouvrir le champ de leurs observations à de multiples situations diverses, dont Monsieur Jean fait l’expérience d’une partie, et d’autres personnages du reste. Le lecteur se régale à chaque page, de la personnalité graphique des artistes, aussi convaincants qu’impressionnants dans leur façon de styliser les environnements, aussi bien en extérieur qu’en intérieur, et d’insuffler de la vie et de la personnalité dans les protagonistes. Les questionnements sur les relations amoureuses continuent au travers de la situation des personnages. Dans le même temps, Eugène, préadolescent, assure la relève des adultes. Il manipule son père adoptif avec une efficacité redoutable, et il pose des questions sur la survenance imprévisible de la mort (juste pour prouver que l’ignorance est donc source de bonheur et de légèreté), sur l’irresponsabilité d’un adulte qui devrait lui donner l’exemple, sur l’existence de Dieu. Un tome bien agréable, même s’il fait un écart avec la progression narrative de la série : il constitue un épilogue de grande qualité.



lundi 8 mai 2023

Monsieur Jean T06 Inventaire avant travaux

On ne fait pas les mêmes rêves d’un lit à l’autre.


Ce tome fait suite à Monsieur Jean T05 Comme s’il en pleuvait (2001). La première édition du présent tome date de 2003. Les deux auteurs, Philippe Dupuy et Charles Berberian, ont écrit le scénario à quatre mains et dessiné les planches à quatre mains. La mise en couleurs a été réalisée par Ruby. L’album compte cinquante-quatre planches.


On ne fait pas les mêmes rêves d’un lit à l’autre. Monsieur Jean est en train de rêver : il se trouve au volant de sa voiture, à l’arrêt à un carrefour, dans une toute petite voiture. Des camions arrivent à toute vitesse, et défilent sur la route perpendiculaire, l’empêchant de passer. Depuis une fenêtre d’un immeuble, un autre monsieur Jean l’observe avec sa femme à ses côtés, tenant leur fille Julie dans les bras. Ça y est, la voie est enfin libre, c’est à lui enfin. Mais il ne sait pas conduire. Voilà le genre de rêve qu’il fait depuis qu’il a déménagé. Il se trouve allongé dans un lit avec sa compagne à ses côtés, tous les deux habillés. Il lui dit de but en blanc qu’il n’aurait jamais dû laisser son lit à Félix. Cathy répond gentiment qu’ils ne vont pas revenir là-dessus, elle dormait mal dans son lit. Il commence à vouloir l’enlacer, mais elle lui rappelle qu’ils se trouvent dans un magasin de meubles. La vendeuse revient vers eux et il déclare franchement que c’est non pour ce lit. Cathy lui demande ce qui ne va pas : il trouve que les meubles sont trop neufs et qu’ils le seront toujours. Ils ne se patineront jamais ; ils se déglingueront d’un seul coup un jour, et vite en plus. Et alors ils les jetteront. Elle se moque gentiment : il fait une dépression parce qu’il a cédé son vieil appartement avec son vieux lit, à Félix, son vieil ami, pour commencer une nouvelle vie avec elle ? Elle décide de l’emmener au rayon vaisselle.



Dans le vieil appartement, Félix est allongé sur le vieux lit qu’il trouve très bien. Liette Botinelli, sa compagne, trouve que le matelas est trop mou. En plus, c’est un lit à ressorts et elle veut un lit à lattes. En outre, c’est un vieux lit et on ne sait pas qui a dormi dedans, y en a peut-être qui sont morts et elle ne peut pas supporter cette idée. Dans le grand magasin, Monsieur Jean s’est arrêté le nez en l’air : il a l’impression de voir flotter le spectre de ses grands-parents qui lui parlent. Il leur demande ce qu’ils font là. Le papy répond qu’ils ne sont pas très fiers de lui car il s’est débarrassé de leur lit. La mamy tempère : ce n’est pas lui qui voulait s’en débarrasser, mais elle, en pointant Cathy du doigt. Celle-ci se rapproche de son compagnon et lui demande ce qu’il pense des assiettes. Elle s’adresse à une vendeuse pour savoir si ce modèle existe en plus petit. Une autre vendeuse s’approche et s’adresse à la première s’étonnant qu’elle n’ait pas signé la pétition, celle à propos de la reconduction des contrats sur novembre : elles sont quatre à ne pas avoir leur contrat renouvelé, sans avoir été prévenues, sans raison. L’autre l’éconduit en indiquant qu’elle est avec une cliente. Les grands-parents spectraux continuent à faire des reproches à leur petit-fils qui recule, ce mouvement faisant basculer une pile d’assiette à terre, où elles se brisent. La deuxième vendeuse lui dit que ce n’est pas grave. Dehors, devant la devanture, deux personnes sans abri sont affalées et font la manche. Un employé essaye de les faire bouger, en pure perte. Cathy et Jean sortent et entendent quelques bribes de l’algarade. Dans le vieil appartement, la sonnette retentit : madame Poulbot vient se plaindre du comportement d’Eugène.


Mais quelle étape de vie reste-t-il encore à franchir pour Monsieur Jean qui a endossé bon nombre de responsabilité depuis le premier tome ? Le titre évoque une sorte de bilan avant des changements significatifs. L’histoire reste constituée de petits moments de vie plutôt banals, même s’ils sont spécifiques à cet écrivain que le lecteur ne voit plus du tout écrire, à cette vie un peu bohême, sans horaires fixes, sans difficultés financières, avec une femme aimante quasi sans condition, et des amis avec leur lot de problèmes. Le lecteur retrouve avec plaisir le personnage principal toujours un peu indolent, vaguement gêné aux entournures par des questionnements sur sa vie, qu’il n’a pas envie de formuler ; fidèle en amitié avec Félix père peu responsable et Clément séducteur un peu insistant. Tout du long du tome, il retrouve également le personnage en arrière-plan : Paris. Il peut identifier des bouches de station de métro, le canal Saint Martin et ses passerelles, des quais de métro parisien, et même la sortie du souterrain routier des Halles rue de Turbigo avec son renfoncement où dorment des personnes sans abri, et même une benne à ordures ménagères parisienne reconnaissable à sa couleur Vert bambou (AC533). La série reste fidèle à son décor parisien, visiblement bien connu des auteurs.



Ce tome commence par une planche consacrée à un rêve, avec une mise en couleur déclinant une teinte vert en plusieurs nuances. Monsieur Jean est le conducteur d’une voiture à l’arrêt, et il ne détient pas son permis : une métaphore de la vie dont il semble plus observer celle des autres, que de mener la sienne au petit bonheur la chance, faute de savoir comment la conduire. Le deuxième rêve occupe les deux tiers de la planche treize, avec la même approche de la couleur, la même déclinaison en nuances de vert : cette fois-ci, Monsieur Jean est son incarnation à la fenêtre, tenant sa fille dans ses bras, auprès de sa compagne, observant son autre lui-même en contrebas dans la voiture, arrêté. Un troisième rêve occupe la moitié de la planche dix-neuf, plus étrange, Monsieur Jean étant un géant allongé dans le canal Saint Martin qui le charrie doucement, avec un autre avatar l’observant depuis la fenêtre de son appartement, une autre métaphore de la vie qui s’écoule, indépendamment de sa volonté, doucement, mais inexorablement. Cette même métaphore occupe une des trois bandes de cases de la planche vingt-et-un. Puis encore case en planche vingt-six, cette fois-ci à l’intérieur de l’appartement de Cathy et Jean, alors que l’immeuble est secoué de tremblement.


Le lecteur arrive alors à la dernière séquence onirique : elle s’avère être d’une grande ampleur puisqu’elle s’étend de la planche trente-cinq à la planche quarante-quatre, soit dix pages. Au cours de cette séquence, Monsieur Jean en vient à rencontrer un ancien habitant défunt de l’immeuble, et la couleur change de teinte : du rouge décliné en nuances. Les dessins conservent leurs caractéristiques : des traits de contour un peu ronds, parfois gras, des personnages au visage caricaturé ou esthétisé, une simplification de la silhouette humaine, des décors aux détails simplifiés tout en conservant une forte densité d’informations. Les artistes mettent à profit les possibilités de la bande dessinée pour cette partie : éléments oniriques, angle de vue exagéré, ombres chinoises, effets spéciaux illimités, immeuble en train de se déplacer dans la ville, personnage passant par une large fente dans un mur dans une évocation visuelle de la sortie du nouveau-né lors de l’accouchement, rapprochement visuel entre deux décors, mutilation du personnage le privant de ses mains et de ses avant-bras le rendant ainsi incapable d’agir. Monsieur Jean écoute le locataire défunt exposer sa théorie sur la mémoire : Il existe une partie du cerveau où se cachent tous les souvenirs qu’on veut oublier. Au début, cette partie du cerveau est aussi petite qu’un point. Ensuite, elle grandit au fur et à mesure qu’on a des choses à oublier. […] Avec le temps, sa surface devient poreuse. Il y entre et il en sort des choses de manière anarchique. Brusquement on se souvient de ce qu’on croyait avoir oublié définitivement. Et un souvenir qu’on pensait garder pour toujours disparaît.



Dans un premier temps, le lecteur peut être un peu déconcerté par l’importance donnée à cette séquence de rêve, ainsi que par l’insistance avec laquelle les deux auteurs mettent en scène un duo de personnes sans abri, bientôt rejoint par un troisième à la stature imposante. Ils ne les habillent pas d’une aura romanesque : ils vivent mal de mendicité, ils dorment à la rue, ils mangent ce qu’ils peuvent, ils se méfient les uns des autres. Cette déchéance bien rendue visuellement contraste fortement avec la vie sans souci matériel des personnages principaux. La présence des grands-parents sous forme spectrale apporte également une touche comique douce-amère, en étrange décalage avec le ton de la série, une présence quasiment dépourvue de morbidité malgré leur condition. Le lecteur repense au titre ce tome, et il voit bien comment Monsieur Jean éprouve de grandes difficultés à faire le deuil de certaines choses : le lit de ses grands-parents à l’évidence, mais aussi sa vie à la dérive qu’il contemple avec ses yeux de père responsable et rangé, la notion même de disparition, et la mort. Les auteurs évoquent le deuil de manière directe en parlant de personnes défuntes, mais aussi le deuil de la vie d’avant, d’habitudes. Monsieur Jean ressent le fait que sa vie a évolué et qu’elle ne reviendra plus jamais à ce qu’elle était avant, ce qui lui cause une inquiétude sourde, la compréhension du temps qui passe inexorablement se faisant petit à petit, d’abord inconsciemment dans son esprit. Il voit bien que sa vie n’est plus la même, que la situation même de son ami Félix Martin a évolué. Il peut faire la comparaison avec la vie des clochards qui s’accommodent de leur routine, mais aussi avec celle de Clément qui continue à se comporter avec les femmes comme il l’a toujours fait alors que lui aussi a pris de l’âge et que ce comportement n’est plus de mise. Il sourit en voyant que Félix trouve sa place dans un milieu professionnel, comme sa vision du monde avait été en avance sur celle de son entourage, qu’il n’a pas changé et que c’est plutôt son entourage qui commence à le rattraper, un étrange constat de la part des auteurs.


Le temps passe, les choses changent, les gens prennent de l’âge : il n’est pas toujours facile de s’en rendre compte, d’adapter sa façon de voir le monde à ces changements, aux années qui passent. Dupuy et Berberian font courir cette thématique tout du long de l’album avec leur narration visuelle toujours aussi élégante et sophistiquée, entremêlant des fils narratifs qui suivent différents personnages, certains très inattendus, pour envisager la mort et cette certitude : dans la vie, il n’y a qu’une seule constante, et c’est le changement.



lundi 24 avril 2023

Monsieur Jean T05 Comme s'il en pleuvait

Dans la vie, y a ceux qui se battent, et y a ceux qui capitulent. Moi, j’ai choisi de me battre. C’est tout.


Ce tome fait suite à Monsieur Jean, tome 4 : Vivons heureux sans en avoir l'air (1998). D’une certaine manière, il fait également suite au tome hors-série La théorie des gens seuls (2000) dont les histoires s’intercalent entre les tomes trois et quatre. La première édition du présent tome date de 2001. Les deux auteurs, Philippe Dupuy et Charles Berberian, ont écrit le scénario à quatre mains et dessiné les planches à quatre mains. La mise en couleurs a été réalisée par Isabelle Busschaert. L’album compte cinquante-quatre planches.


Monsieur Jean est en train d’effectuer un voyage en avion. À côté de lui, est assise une jeune femme enceinte de plusieurs mois. Il se fait les réflexions suivantes : Il y a des jours où tout paraît confus. Les choses n’ont simplement pas de sens. On voudrait se retrouver ailleurs, vite. Il ne sait même pas comment tout ça a commencé. Si seulement sa voisine voulait bien arrêter de parler un peu. Il pourrait essayer de remettre un peu d’ordre dans ses souvenirs. Il se demande s’il existe vraiment un instant précis à partir duquel tout change ? Où jamais rien n’est plus comme avant ? Il ne sait pas… Il se revoit à une conférence de presse en train de répondre à des questions improbables. Croyez-vous qu’un couple homosexuel puisse élever un enfant ? À quel niveau situez-vous votre combat ? Est-il social ou personnel ?



Sa vie à New York avec Cathy : jazz dans les clubs, gratte-ciels, files de taxis, énorme limousin interminable, contempler l’Hudson River, Chinatown, les citernes d’eau en bois au sommet des immeubles, les boîtes de nuit… Les Newyorkais dans toute leur diversité hétéroclite… Monsieur Jean est en train de feuilleter des livres dans une grande librairie. Un maladroit fait basculer une pile de livres, et il en reçoit un sur le sommet du front. Il perd connaissance et chute à terre. Son esprit part en fugue : la nuit, Cathy lui annonce qu’elle a des contractions, ils prennent un taxi alors que le chauffeur ne veut pas de femme enceinte, ils n’ont pas décidé du prénom de leur fille. Il reprend connaissance et cherche sa fille. Il demande aux autres clients s’ils ont vu son bébé. Tout le monde se met à chercher entre les rayonnages. Finalement, une femme retrouve Julie qui s’est endormie sur un bouquin, avec son doudou lapin dans les bras. Monsieur Jean part se promener à Central Park, avec sa fille dans la poussette. Dans une allée, il retrouve son ami Clément qui est en train de diriger une prise de vue photographique pour une pub, en s’énervant après le photographe. L’assistante Sophie lui suggère de la suivre un peu plus loin et elle essaye de le calmer. Monsieur Jean arrive sur ces entrefaites. Clément lui demande s’il laisserait quelqu’un le gifler sans s’interposer. Les deux amis vont manger dans un diner à proximité. La conversation tourne sur la définition d’un ami. Un ami on ne sait plus s’il est supportable ou insupportable, c’est même à ça qu’on reconnaît un vrai ami.


Dans le tome précédent, Monsieur Jean avait fini par prendre une décision l’engageant vis-à-vis d’une femme. Dès la planche cinq, le lecteur découvre qu’il est maintenant père d’une jeune fillette prénommée Julie : une responsabilité a fini par s’immiscer dans sa vie, et elle gagne du terrain. Le récit commence à New York, et il revient à Paris à partir de la planche treize. Le lecteur fidèle de la série retrouve les personnages qu’il a appris à connaître : la concierge Mme Poulbot, deux autres habitants de l’immeuble où réside Monsieur Jean, Mme Colin et Boris Zajac, l’ami Félix Martin et Eugène son fils par adoption, Clément un autre ami. Il voit passer brièvement la mère de Monsieur Jean, ainsi que Marion qui était apparue dans le tome quatre. Il fait connaissance avec Julie, la fille de Cathy & Jean, ainsi qu’avec Liette Botinelli, de la Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales (DDASS qui existait encore à cette époque, dissoute en 2010). Plus surprenant, Fernand Raynaud (1926-1973) s’invite dans le récit. Monsieur Jean reste bien le personnage principal du récit, et les autres apparaissent au gré de ses actions quotidiennes, avec parfois un peu de temps supplémentaire qui leur est consacré, par exemple à Félix et ses problèmes, ou madame Poulbot et sa résignation.



Dès la première page, le lecteur constate que la narration linéaire n’est plus de mise. En effet celle-ci fait état d’événements passés qui vont être racontés par la suite. Les planches deux et trois relèvent d’une forme de narration visuelle assez élaborée : comme un collage de dessins, chacun évoquant un moment de la vie newyorkaise de Monsieur Jean, sans bordure de séparation, sans un seul mot de commentaire ou de dialogue, avec une mise en couleur sous forme de rectangles de couleur différente appliqués sans correspondre à ce qui aurait pu être une case, liant ainsi deux éléments juxtaposés. La planche six met en œuvre une forme narrative également sophistiquée : une séquence de rêve fait de souvenir et d’association d’idées. Au fil des séquences, le lecteur observe que ces courtes séquences oniriques semblent se dérouler comme à rebours de l’ordre chronologique. Cette fois-ci, l’album a été construit comme une histoire d’un seul tenant, avec une structure non linéaire faisant entrer en résonance des événements, des comportements et des émotions imprimant une marque inconsciente dans l’esprit du personnage principal, les séquences oniriques mettant à jour des correspondances mentales chez le personnage principal. La situation et les actions des personnages s’entremêlent et se répondent de manière organique, qu’il s’agisse de l’amour-propre de Félix recevant des coups de boutoir répétés sur un mode mélodramatique, ou de madame Poulbot dont la dépression est traitée sur un mode plus humoristique, ne serait-ce que du fait de son apparence caricaturale.


La narration visuelle a conservé toute l’élégance dont elle avait fait montre dans le tome précédent, et dans le deuxième hors-série, La théorie des gens seuls. Dupuy & Berbérian dosent avec habileté leurs dessins : une forme de simplification esthétisante pour les rendre facilement lisibles, ce qui permet dans le même temps une densité d’information inattendue. Le lecteur commence par contempler la tête de Monsieur Jean dans les trois cases de la première bande : de dos, de profil, de face. Il se demande si les artistes ne se sont pas lancé dans un défi : inscrire ces représentations dans une narration tout public, jouer avec les formes, faire passer une impression adulte. De dos, la tête de Monsieur Jean semble montée sur un cou un peu trop fin, et la mèche de cheveux sur le dessus beaucoup trop haute. De profil, le gros nez du personnage est plus rond que jamais, son menton est quasiment absent, et sa ligne de cheveux se rencontre loin en arrière du crâne à angle droit entre ceux sur le sommet et ceux derrière. Vu de devant, le pif est toujours aussi imposant, et il n’y a que deux traits fins et courts pour les sourcils, deux points pour les yeux, mais sans oublier un petit trait sous chacun pour figurer les poches sous les yeux. Une totale réussite visuelle, un visage plus vivant qu’un dessin photoréaliste.



Le lecteur prend le temps de regarder les autres personnages et les effets du dessin : la moue pleine de contentement d’elle-même avec son nez pointu du moulin à parole en avion, les deux danseurs très gracieux dans le club de jazz, les passants anonymes dans les rues de New York, la dame en surpoids qui retrouve Julie dans la librairie, l’énorme menton de Clément et son agacement, le calme et la gentillesse de Cathy, la détresse de Boris Zajac (avec son profil improbable), de Mmes Colin et Poulbot avec leur silhouette déformée par l’âge et la gravitation, l’entrain irrésistible de Félix Martin, les émotions à fleur de peau du petit Eugène et son air concentré et buté quand il joue à la console, l’air cynique et désabusé de Marc le frère de Félix, la bouille si sympathique de Fernand Raynaud. Le lecteur se sent proche de chacun des personnages. De temps à autre, il s’arrête se rendant compte du sourire qui lui est venu devant une image qui atteste de l’amusement et du plaisir des auteurs, par exemple Mme Poulbot ceignant sa ceinture amincissante dans un dessin évoquant la ceinture d’explosif d’un terroriste. De la même manière, le lecteur s’interroge sur l’anecdote de l’héritage en provenance de la grand-mère qui a acquis sa fortune en dénonçant des juifs pendant la seconde guerre mondiale : est-elle inspirée de l’expérience personnelle d’un des auteurs ?


Dupuy & Berbérian continuent de mettre la pression à leur personnage en le chargeant de responsabilités. Au fil de ces moments de la vie quotidienne de Monsieur Jean, de Félix Martin et de madame Poulbot, les personnages se retrouvent dans des situations du commun des mortels devant se confronter à la prise de responsabilité, à les assumer ou pas, à différentes formes d’irresponsabilité, à la nature de l’amitié pérenne, à la paternité, de manière inattendue à l’homoparentalité (vraisemblablement un questionnement vécu par les auteurs au travers de la situation d’amis), et à l’humour de Fernand Raynaud. Dans ce dernier personnage, le lecteur peut voir une mise en abîme sur le phénomène de comiques qui se démodent, mais aussi la conviction intime qu’il faut suivre sa voie ou sa vocation. Ces questionnements s’agrègent dans la dernière page où Monsieur Jean arrive à une conclusion sur la formule magique de la vie, comment la vivre. Le lecteur ne s’attend pas à ce qu’il y inclut la force Potok, une sorte de jeu de type Pokemon.


Le lecteur ressent que les auteurs ont franchi un palier dans leur niveau narratif : à la fois la construction du récit, à la fois la narration visuelle, à la fois la profondeur des propos. Le lecteur peut à nouveau se promener à Paris, en particulier le cimetière de Montmartre, et côtoyer des êtres humains imparfaits et touchants. Une superbe réussite.