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mardi 23 décembre 2025

Le bonheur occidental

Vous mettez beaucoup de texte dans vos bédés ?


Ce tome est un recueil d’histoires réalisées par l’auteur, publiées pour certaines dans Télérama, The New Yorker, Les Inrockuptibles, Lapin, Spirou, Le blog du monde, Le tigre et l’impossible. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Charles Berberian pour les scénarios et les dessins, avec des couleurs de Robin Doo pour quatre histoires. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, réparties en quinze histoires, comprenant de une à vingt-neuf pages.


Le bonheur occidental 1, sept pages. Le grand scénariste Xavier Van Glüten est à une soirée mondaine en se demandant ce qu’il fait là où les femmes en veulent plus à son fric qu’à son corps. L’attachée qui l’accompagne l’informe que le ministre arrive dans cinq minutes pour lui remettre sa médaille, et que la RTBF et France 3 vont l’interviewer après. Il lui répond qu’il ne comprend rien à cette nouvelle génération de blogueurs qui clapotent dans un océan de médiocrité. À l‘extérieur retentissent des voix, des membres de l’atelier Mastodonte qui veulent rentrer. Charles Berberian arrive au niveau de Van Glüten et la discussion s’engage. Le lendemain l’auteur est reçu par Olivier le directeur général de la maison d’édition qui lui dit que ce n’était pas très malin de gifler Van Glüten la veille, et que ce dernier a demandé sa tête ce que l’éditeur a refusé. Mais Berberian doit s’excuser. Sur ces entrefaites, Van Glüten entre à son tour dans le bureau, portant une minerve.



Gotlib, Fuide et moi, deux pages. L’auteur se souvient de ses débuts. Petit, la lecture de la Rubrique-à-Brac l’a marqué au fer rouge. Il se fit alors la promesse qu’un jour il serait auteur de bande dessinée tout comme Marcel Gotlib. Une quinzaine d’années plus tard, Fluide Glacial, le journal fondé par son idole, accepte de publier les pages que Philippe Dupuy et lui ont dessinées. Ils sont persuadés que le maître lui-même va les recevoir. Mais c’est Jacques Diament, le rédacteur en chef, qui les accueille. Il boit de l’eau à intervalles réguliers en leur expliquant ce que c’est que l’humour. […] Monty Python’s Flying Circus, six pages. L’auteur a l’occasion de rencontrer Graham Chapman et les autres Monthy Python, et il leur déclare qu’il cherche une place dans leur cirque. […] Gentil fricateur, deux pages. Une dame âgée rentre dans un magasin appelé Nestor le store, et indique au propriétaire qu’elle cherche le bureau de poste dans la rue. Il lui explique qu’il vient d’ouvrir il y a deux jours à peine et qu’il vend du bonheur, tout ce qui peut aider à rendre la vie plus belle, plus agréable, par exemple une boîte de e-cassoulet dont il lui fait la démonstration. […] Nos amis les riches, six pages. Dans une soirée ou chaque invité porte un loup, le responsable déclare que l’heure est grave : il y a un traître parmi eux. Charles Berberian se fait immédiatement démasquer parce qu’il porte des chaussures à moins de deux cents euros. Il avoue s’être infiltré afin de faire un reportage pour le magazine Fluide Glacial. Après un échange railleur sur les valeurs morales, il se fait mettre dehors par le videur…


Comme il l’évoque dans un des récits (Gotlib, Fluide et moi), l’auteur a commencé sa carrière en réalisant des bandes dessinées à quatre mains, avec Philippe Dupuy, entre autres les séries Le journal d’Henriette (1988-91, trois albums) suivi de Henriette (1998-2003, quatre albums), Monsieur Jean (1991-2005, sept albums et deux hors-série). Puis chacun a continué sa carrière de son côté. En ouvrant ce recueil, le lecteur a conscience de sa nature : une compilation de récits courts d’origine diverse. De fait, les thèmes sont variés, le plus souvent de nature autobiographique, vraisemblablement plus de l’autofiction, voire de la pure fiction pour l’enquête chez les riches à l’occasion d’une soirée privée. Ainsi le lecteur voit l’auteur se ridiculiser face à un bédéaste ayant un plus grand succès que lui, remonter ses souvenirs pour découvrir son premier contact avec Marcel Gotblib (1934-2016), s’imaginer proposer ses services aux Monty Python, enquêter chez les riches, interviewer les proches collaborateurs de Jean-Luc Mélenchon, rencontrer Leiji Matsumoto (1938-2023, créateur d’Albator), et enfin se déguiser en Albator. Au milieu de ces histoires, se trouve le récit le plus long : une parodie de nature politique, mettant en scène le grand cerceau européen, un projet pour sauver l’Union et l’économie européennes, mais personne ne sait vraiment comment ni pourquoi, et personne ne sait non plus qui en a eu l’idée le premier. Certains politiques sont aisément identifiables : Hollande, DSK, Sarkozy.



La nature composite de l’ouvrage implique que le lecteur appréciera plus certains récits que d’autres. Il peut en particulier être déconcerté par la longueur du Grand cerceau européen, c’est-à-dire vingt-neuf pages, et sa nature satirique sur un projet politique aussi artificiel qu’absurde, que personne ne comprend, à commencer par le président de la France lui-même, ses conseillers, et même son créateur. L’auteur réalise des dessins caricaturaux : le lecteur peut bien ressentir son mépris pour Nicolas Sarkozy et sa nervosité, pour François Hollande et sa placidité, pour Dominique Strauss-Kahn et sa libido hors de contrôle. Berberian réalise des cases sans bordure, avec un trait de contour sec et très fin, des lavis de gris, et quelques apparitions de couleur qui tranchent fortement avec le reste. Il s’amuse à mêler des faits d’actualité avec des inventions loufoques. Dans la première catégorie : les conseillers en communication, DSK en éminence grise et ses affaires de nature sexuelle, les interviews de David Pujadas, le recours à des agences de communication, le lien entre Hollande et Ségolène Royal, les liens entre Sarkozy et Bachar al-Hassad. Dans la deuxième : le grand cerceau européen lui-même, l’amour de DSK pour le tiramisu, la chanson de Hollande pour le grand cerceau, l’attraction irrépressible d’Angela Merkel pour Hollande, l’expérience de DSK avec un aspirateur, etc. En fonction de ses attentes, le lecteur pourra être hilare devant l’inventivité et l’humour absurde, ou bien se lasser d’avoir la sensation d’une blague potache étirée pendant trop de pages.


Au cours des pages, le lecteur va donc passer d’un type de récit à un autre assez différent, et rencontrer également des illustrations indépendantes. La première en pleine page : trois passants dans une rue calme, en nuances de gris, la fresque murale ressortant grâce à ses couleurs. Puis une illustration en double page, des personnes faisant la queue pour recevoir une dose de justice dans une soupe populaire, avec le diable surveillant l’opération. Un homme passant devant une station-service dont le toit est occupé par un immense chat. Deux jeunes adultes installés à la terrasse d’un café à la nuit tombante, chaque absorbé dans la consultation de son écran, avec le titre : La vie de bohême. Une série de vingt dessins, dont quatre en couleurs, croquant des moments de la vie quotidienne dans différentes villes, faisant apparaître la diversité des individus, le contraste entre la situation de certains d’eux, des faits sociétaux. Puis encore quatre autres au pinceau plus loin sur une même page, et une dernière illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut percevoir ces images comme une façon d’augmenter la pagination, ou bien une façon de faire ressortir la capacité d’observation de l’artiste, et les différentes techniques qu’il utilise.



Il est également possible d’envisager les récits dans lesquels l’auteur se met en scène comme d’un côté un commentaire sur la société dans laquelle il évolue à l’époque, et également un commentaire sur lui-même. Dans le premier registre, il tourne en dérision le monde de l’édition et l’importance accordée au paraître et à la réputation. Sous sa plume, l’éditeur apparaît suffisant, Van Glüten est un vieux beau. La jeune éditrice Lizzy annonce explicitement qu’elle n’en est pas vraiment une, qu’elle est la fille de l’actionnaire principal de la boîte : le dessinateur sait la rendre immédiatement sympathique avec son visage franc, ses vêtements amples pour masquer pour partie son surpoids, sa façon d’apprécier la vie. Le chapitre sur les riches fonctionne très bien sur le plan de l’humour, en revanche le récit est trop dans l’exagération pour être une critique légitime. Le reportage sur l’équipe de Mélenchon utilise des cases plus petites et carrées, avec une variété des personnes interviewées qui en fait un vrai reportage. Les deux pages mettant en scène Sylvio Berlusconi s’inscrivent également dans le domaine du sketch absurde. L’apparition de Leiji Matsumoto met en avant l’importance accordée à ce mangaka dans le monde de la bande dessinée. L’histoire finale permet de retrouver Lizzy avec Charles, pour une autre critique sociale sur le milieu artistique, avec une touche d’humanisme et d’autodérision.


En effet, l’auteur se met en scène avec autodérision. Cela commence avec son manque de succès économique depuis la dissolution de son duo avec Philippe Dupuy, et sa propension à se montrer insolent, voire violent, envers les riches et puissants. Puis vient son attitude de fan vis-à-vis de Marcel Gotlib et la fierté de travailler dans son magazine, même s’il ne le rencontre pas, et une autre histoire entièrement fictionnelle et totalement honnête quant à son amour pour les Monty Python. Vient ensuite son mépris pour les riches, son admiration pour l’équipe de Mélenchon, sa prise de recul sur les réseaux sociaux et les vidéos qui reçoivent énormément d’appréciations, et enfin sa prestation en Albator. Il apparaît comme un être humain modeste, conscient de ses limites, et par voie de conséquence tout aussi conscient des défauts des autres et du ridicule inhérent à toute personne qui souhaite paraître. Il retrouve ces caractéristiques et ses qualités dans les autres histoires où il ne se met pas en scène : une critique de la gestion des ressources humaines comme des individus jetables, l’utilisation des réseaux sociaux par une personne à la rue, renvoyant le passant à sa solitude, une autre nouvelle du monde sur la guerre, et le thème du quart d’heure de postérité.


Un recueil d’histoires courtes de l’auteur, mêlant autofiction et fiction pure, avec une bonne dose d’humour alliant autodérision et absurde, avec une critique sociale premier degré, et une tendance à l’inventivité débridée. Une narration visuelle claire allant de dessins aux contours secs et fins à une histoire en deux pages à l’aquarelle, avec un sens personnel de la caricature. Une compilation de bric et de broc, et des récits qui exhalent tous la personnalité de leur auteur. Sympathique et drôle.



mercredi 1 janvier 2025

La vérité sur l'affaire Vivès

Faire de l’autobio, quelle horreur.


Ce tome contient une suite de vingt-trois scénettes consacrées à l’auteur ou à son avatar. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Bastien Vivès. Il comporte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il révèle toute sa saveur si le lecteur est conscient des accusations d’apologie de pédocriminalité qui ont été portées contre l’auteur à partir du début des années 2010 (en particulier contre Les melons de la colère, 2011, La décharge mentale, 2018, Petit Paul, 2018), et l’annulation de l'exposition Carte blanche au festival international de bande dessinée 2023 à Angoulême.


Depuis la rive droite, Bastien admire le quartier de Beaugrenelle de l’autre côté de la Seine, en tenant la poussette d’une main. Le journaliste venu pour l’interviewer arrive avec un peu de retard, et il présente ses excuses : c’est parce qu’il travaille de l’autre côté de Paris. Bastien attire son attention sur Beaugrenelle et lui explique que quand il a commencé la BD, il n’y avait rien ici, que des champs de patates tenus par de vieux Irlandais… et aujourd’hui c’est le futur de Paris. Il continue : ce sont leurs pères et leurs pères à eux qui ont fait sortir de la terre ces mastodontes. Il ajoute : N’empêche que la pédopornographie ça a toujours été la Rolls Royce de l’humour, tout comme les prouts et les blagues belges. Le journaliste lui fait observer que les Belges ont toujours détesté la condescendance des Français avec leurs blagues belges. Bastien rétorque que bien sûr que non, les Belges adorent ces histoires. Il en a raconté deux lors de son dernier passage à Bruxelles, ils étaient pliés en quatre. Le journaliste rebondit immédiatement en lui demandant s’il va souvent en Belgique. Bastien sourit : si son interlocuteur pense qu’il va tomber dans ce genre de pièce grossier… Son éditeur est belge, voilà tout.



Bastien reprend : Dans cette affaire, il n’y a qu’une seule victime, c’est la bande dessinée. La bande dessinée qu’il aime tant, cet espace de liberté incroyable qu’il chérit depuis sa plus tendre enfance. Touché, le journaliste lui demande pourquoi il ne mettrait pas ça dans un album, en faire son grand œuvre. Été 1991, Bastien a sept ans. Sa famille se réunissait tous les étés dans le Sud de la France. Ils passaient la journée au bord de la piscine, avec ses cousins, cousines. Il a peu de souvenir des choses en général, mais ce moment il ne l’oubliera jamais. Il est dans la piscine avec ses lunettes de plongée ; le moment : celui de sa tante s’apprêtant à rentrer dans l’eau. Il a repensé à ce moment toute la journée sans savoir qu’il y repenserait toute sa vie et qu’il allait être l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée. Dès lors, encombré d’un pénis surdimensionné, sa scolarité fut plus que chaotique… Bastien revient au moment présent : son épouse lui dit qu’elle part au boulot, et elle lui demande si c’est aujourd’hui qu’il se rend chez la police. Il a son fils dans les bras, et il lui répond que oui, et qu’il passe chez BD Occaz’ avant.


Bien sûr, il est possible de ne rien connaître de cet auteur, de n’avoir jamais entendu parler des accusations qui pèsent sur lui, de la polémique. Le lecteur découvre alors une bande dessinée vraisemblablement autobiographique (c’est l’auteur qui le dit dans le chapitre d’introduction), évoquant un acte répréhensible de nature pédocriminelle, même s’il n’est pas explicité, vraisemblablement une bande dessinée impliquant un acte sexuel avec un enfant. Le récit se présente sous la forme d’un prologue, et de vingt-deux chapitres comptant entre cinq et huit pages chacun, pouvant aller jusqu’à dix pages pour deux d’entre eux. La mise en page présente des caractéristiques très particulières : absence de bordure pour les cases, généralement deux dessins par pages, des arrière-plans majoritairement vides, quelques accessoires et meubles, des personnages présentant un niveau de détail s’approchant du croquis. Le lecteur observe également que le dessinateur utilise la technique de reproduire le même dessin à plusieurs reprises sur la même page, sur plusieurs pages à suivre : comme un plan fixe au cours duquel les mouvements des personnages sont insignifiants, leurs expressions de visage restent invisibles, toute la narration est portée par leur posture et les dialogues. L’introduction établit sans doute possible qu’il s’agit d’un récit humoristique jouant dans le registre de l’absurde, avec cette évocation hors de propos des Irlandais et de leurs champs de patates. Régulièrement, ses interlocuteurs rappellent à Bastien que la pédophilie ne prête pas à rire, qu’elle ne peut pas faire l’objet de blagues. Mais quand même…



Cette histoire paraît à l’automne 2024 : Bastien Vivès est alors l’auteur de plus d’une quarantaine de bandes dessinées, et certaines procédures judiciaires à son encontre n’ont pas encore fait l’objet d’un jugement. Au cours de la bande dessinée, le personnage principal est appelé Bastien Vivès de manière explicite… et dans le même temps la mise en œuvre d’un comique dans le registre de l’absurde indique clairement qu’il s’agit plus d’une autofiction que d’une autobiographie. À partir de là, libre au lecteur de projeter ce qu’il veut dans chaque scénette, de soupeser le pourcentage de réalité contenu dans chaque chapitre. Concrètement, il lui est impossible de savoir, ce qui provoque un automatisme de prise de recul très déstabilisant. Il s’agit donc d’une fiction, et dans le même temps chaque situation semble authentique et réelle, entre processus de prévention, de réhabilitation morale de l’individu, même s’il est supposé être innocent tant qu’un jugement n’a pas été prononcé. Il tombe sous le sens qu’il soit convoqué par la police pour être entendu, qu’il doit (sur un plan moral) se soumettre à une remise en question, et qu’elle pourrait très bien prendre la forme d’un stage, à l’instar des conducteurs qui veulent retrouver des points sur leur permis, après des infractions ayant donné lieu à des procès-verbaux. Le lecteur se trouve tout de suite convaincu par l’attitude de Bastien Vivès (le personnage) qui ne peut pas s’empêcher de faire de l’humour sur ce même sujet. Pour autant, son séjour en prison dépasse la réalité, puisqu’il n’a pas été condamné à une telle peine au moment où il réalise la présente bande dessinée. Par voie de conséquence, puisqu’il s’agit plus d’une fiction que de la réalité, le lecteur s’en trouve dédouané : il peut rire sans honte, sans arrière-pensée, sans se demander s’il serait en train de cautionner quelque chose.


En effet, l’humour de ces scénettes atteint sa cible pile entre les deux yeux : l’auteur marie l’exagération et l’absurde, du décalage, avec une précision imparable et un sens de l’économie incroyable en faisant un usage sophistiqué des sous-entendus et des non-dits. Bastien réagit à la seconde près sur le sous-entendu relatif à la Belgique, c’est-à-dire ses affaires de pédophilie. Puis le jeune Bastien marqué à jamais par la poitrine de sa tante moulée dans son maillot de bain : entre traumatisme indépassable et révélation, tout ça avec quelques tâches de noir qui ne sont rendues suggestives que par le bref commentaire. Puis la mention que ce moment clé a changé sa vie à jamais, et est l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée, entre dramatisation et autodérision (avec l’évidence que la majorité de la population masculine a vécu un moment similaire d’éveil sexuel devant le corps d’une femme). Bastien se retrouve dans un bureau devant deux policiers qui lui indiquent qu’il doit faire un stage anti-pédophilie, ce à quoi il répond qu’il n’est pas pédophile : imparable. Le lecteur subit comme lui le paradoxe imbécile de se voir projeter des images, avec des électrodes implantées pour tester ses réactions et déceler de tendances pédophiles, mais la docteure qui rectifie leur implantation est une magnifique blonde avec une grosse poitrine. Impossible de résister à l’intervenante sur le module de la bande dessinée déconstruite qui se trompe sur le genre d’un participant, et qui démissionne à la suite de cette erreur gravissime de mégenrage. Ou madame Vivès qui vient chercher son époux à la sortie de prison, et qui discute avec le gardien comme si elle venait chercher un enfant à la sortie de la crèche, ou encore l’analyse faite par l’éditeur de la BD proposée par Vivès, analyse réalisée par un robot et qui conclut à la composition suivante : 9% raciste, 17% sexiste, 12% misogyne, 3% négationniste, 2% antisémite et 88% pédophilie.



Ben si, il y a forcément des arrière-pensées à la lecture. L’auteur s’offre un droit de réponse sous la forme d’une bande dessinée, à des accusations pour lesquelles le procès ne s’est pas encore tenu. C’est plus compliqué que ça bien sûr : il y a eu deux classements sans suite à des signalements concernant Petit Paul, et d’autres plaintes déposées ensuite. C’est plus compliqué que ça : Bastien Vivès met en scène l’absurdité de suivre un stage anti-pédocriminalité alors qu’il n’a jamais été condamné. Il tourne en dérision ses interlocuteurs qui interprètent chacune de ses phrases avec l’intention d’y voir de la pédocriminalité. Il met en scène un intervenant lui-même accusé du même crime, vestimentairement. Il montre que cela ne sert à rien de protester : entre ses parents qui aggravent son cas en s’exprimant mal à la radio, l’analyse de son prochain ouvrage par un robot servant de lecteur sensible, ou même une tentative d’explication dans une émission de radio où le comique de service tourne tout à la dérision faisant tourner court tout début d’explication complexe. Il conclut avec un chapitre où des Japonais viennent sonner chez lui pour qu’il réalise un manga avec les mêmes caractéristiques, au Japon, pour le marché japonais, car culturellement cela correspond à critères mis en avant comme étant de qualité, sans une once de quelque criminalité potentielle. D’un côté, le lecteur prend fait et cause pour le narrateur pour les situations ubuesques auxquelles il doit se soumettre ; de l’autre côté, l’auteur réalise bien un ouvrage qui fait explicitement référence (rien que le titre) au lynchage médiatique qu’il a subi, en se moquant systématiquement de chaque reproche, de chaque forme de réhabilitation. Quand bien même ces processus ne sont pas justifiés, il prend un malin plaisir, et il le fait avec talent, à tout réfuter, sans nuance, sans aucun doute.


Voilà un bien étrange ouvrage. L’auteur Bastien Vivès a été accusé d’un crime grave, et condamné par une partie de l’opinion, après deux classements sans suite, et avant le jugement des plaintes postérieures. Il utilise sa possibilité de répondre avec une œuvre qui porte le titre explicite de La vérité sur l’affaire Vivès. Il fait à nouveau preuve d’une élégance dans la narration visuelle, d’une précision minimaliste d’une incroyable justesse et d’une efficacité imparable, pour des moments très drôles. Dans le même temps, il tourne en dérision et ridiculise chaque contradicteur, avec verve et sans questionnement. Il répare l’injustice qu’il a subie, sans volonté d’analyse.



mardi 5 septembre 2023

William, 31 ans, scénariste

L’enfer, c’est la surproduction des autres.


Ce tome contient une série de gags, la majorité en une page, indépendant de toute autre série. Sa date de parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par James pour le scénario, les dessins et les aplats de couleurs. Il comprend soixante-trois gags, la majorité en une page, à l’exception des strips intitulés Lil’ Will (cinq pages à raison de trois strips par pages), deux gags en deux pages et un gag en trois pages.


William Cabot, scénariste âgé de trente-et-un ans, ouvre la porte palière de son appartement et accueille l’équipe de tournage pour leur proposer d’aller directement dans son bureau. Il effectue le mouvement de leur tourner le dos pour rentrer dans son appartement, marque une pause, tourne la tête et leur demande si ça fait assez naturel cette fois. Le journaliste lui répond qu’ils sont encore en train de tourner et qu’il faut attendre qu’ils aient coupé avant de faire des apartés. Il faut la refaire et il doit tâcher de rester spontané. William se confie à la presse : l’intervieweur constate que le bédéiste ne fait pas de séries d’Heroic Fantasy avec des guerrières dévêtues, des épées, tout ça, et demande pourquoi donc. William répond qu’en réalité il n’a fait que de l’Heroic Fantasy jusqu’à ses trente ans, maintenant il a trente-et-un ans, il a mûri. Réclame : une femme en maillot de bain déclare qu’elle ne pourra jamais tomber amoureuse d’un scénariste tout maigrichon ; le texte explique comment rajouter quatre-vingts à cent kilos rapidement et facilement.



La magie de la rencontre : à une question posée, William répond qu’être scénariste de BD, c’est avant tout une histoire de rencontre, de complémentarité avec ses dessinateurs. Ils savent dessiner, il sait écrire. Off the record : la caméra continue à tourner, et William se demande en quoi sa réplique précédente pourrait être drôle. La note d’intention : William explique le projet de sa prochaine bande dessinée, c’est-à-dire l’histoire d’un gamin des favelas, on découvre qu’il est le dernier hériter de la dynastie des Kennedy. À la suite d’un bug informatique, il est propulsé directeur de la CIA et le voilà alors poursuivi par une horde de parachutistes ninjas qui veulent sa peau. Pour donner une petite couleur politique à l’histoire, le héros couche avec la femme du président des États-Unis. Bref, comme peut le constater le journaliste, on est bien loin de l’Heroic Fantasy. C’est du sérieux ! William révise ses classiques : accoudé à la rambarde sur son minuscule balcon parisien, il déclare Madame Bovary, c’est moi. Le journaliste l’interroge pour savoir si à l’instar de Flaubert, l’auteur du roman, il s’identifie au personnage d’Emma. Il dissipe rapidement le malentendu : Madame Bovary, c’est lui… qui l’adapte en BD. Le quotidien de l’artiste 1 : quatre figures montrant William en train de marcher pipe au bec, s’arrêter avec la pipe à la main, adoptant une posture avantageuse, un pied sur une souche d’arbre, assis dans son fauteuil, jambes croisées, le regard fixant le lointain, avachi dans le même fauteuil en train de piquer un roupillon, la quête de l’inspiration.


Oui, bien sûr, il s’agit d’un ouvrage nombriliste où un bédéiste considère sa profession, réduite à la portion de scénariste, car l’auteur, lui, est un auteur complet. Il a choisi une forme qui peut sembler minimaliste : William porte toujours la même tenue, à savoir un pantalon avec un pli sur le devant, une chemise et une cravate, et un gilet assorti, sans oublier ses lunettes et sa coupe impeccable avec une raie sur le côté. Le journaliste et le caméraman restent hors champ tout du long, avec seulement leurs remarques ou leurs questions dans une cellule de texte. Le nombre de personnages est assez limité : William, les deux journalistes, deux amis d’enfance du scénariste, une femme assise à la table d’à côté à la terrasse d’un café, Caroline Cabot (54 ans) la mère de William le temps de deux gags, Antonin (59 ans, éditeur) le temps de trois gags, une femme demandant un autographe en convention, Vulvania (27 ans, autrice, 1 gag), trois autres dessinateurs (chacun le temps d’un gag), un autre scénariste (le temps d’un gag), Claire (44 ans, libraire). Bon, mine de rien, ça fait quand même une douzaine d’autres personnages.



Bien sûr, William est au centre de tous les gags, il est même le seul personnage à apparaître dans quarante-et-un d’entre eux, sur un total de soixante-trois, c’est-à-dire juste deux tiers. Bon d’accord, mais ces gags se déroulent presque tout le temps dans son salon, sauf pour la porte palière, sa bibliothèque, son petit balcon étroit, l’atelier d’un dessinateur, une terrasse de café, l’appartement de sa mère, le bureau de son éditeur Antonin, la cuisine de William, une galerie d’exposition de planches de bande dessinée, une table à une convention BD, une ville de western, une librairie, sans compter les décors des strips Lil’ Will. D’ailleurs, le lecteur constate rapidement que la monotonie apparente de la forme même des strips (trois bandes de deux cases) est régulièrement rompue par des formes différentes. Ça commence avec un gag en trois cases les unes au-dessus des autres, une rubrique appelée Off the record qui revient à sept reprises dans le tome : le journaliste repose une question pour avoir une réponse plus honnête, moins politiquement correcte. Ça continue avec les pages appelées Le quotidien de l’artiste : uniquement William dans une posture posé, entre une et quatre postures, pour illustrer un thème, comme 1 La quête de l’inspiration, 2 Inspiration nocturne, 3 Le processus de création, 4 Explorer de nouveaux terrains créatifs, 5 Jalouser/admirer le talent d’un concurrent/collègue, 6 Le scénariste de bande dessinée dans un salon du livre, 7 S’accorder une petit pause de temps à autre, 8 Rester connecté au monde extérieur, 9 Boucler un livre. Puis, le lecteur découvre les strips intitulés Lil’ Will : trois bandes de rois cases, chacune constituant un gag, un hommage patent aux Peanuts de Charles M. Schulz (1922-2000), avec parfois une petite touche de Calvin & Hobbes, de Bill Watterson (1958-). Le bédéiste réalise également des parodies de réclame (celle sur le thème de Charles Atlas), deux pages de Trucs & astuces de scénariste, ou encore un western parodique dessinée à la manière des westerns de comics. Le lecteur tombe vite sous le charme de cette diversité, de la capacité de l’auteur à faire siennes des formes classiques.



Mais quand même, ça doit vite tourner en rond ces gags ? Ben, pas du tout. James fait usage de la dérision et de l’autodérision, pour évoquer de nombreuses facettes du créateur solitaire et isolé, soumis à une concurrence protéiforme. Il intègre le fait qu’il y a une part d’immodestie plus ou moins consciente chez l’auteur qui estime qu’il peut vivre de sa plume, que ce qu’il raconte et la manière dont il le fait vont intéresser assez de personnes pour qu’il en vive, qu’il y aura assez d’êtres humains ayant envie de savoir ce qu’il exprime, pour acheter ses œuvres, pour le rémunérer. Dans le même temps, William (forcément l’avatar de papier de l’auteur pour une partie significative) a conscience qu’il n’est qu’un auteur parmi tant d’autres, sans compter les écrivains qui l’ont précédé, aussi bien en bande dessinée, qu’en littérature. L’expérience de la vie lui a permis de constater qu’il ne serait jamais un écrivain dont la postérité retiendra le nom pour les siècles à venir, qu’il n’est pas grand-chose comme scénariste de bande dessinée comparé à des vrais écrivains (ceux qui écrivent des vrais livres), que son métier est dépendant des artistes dans une relation pas toujours très saine (le scénariste exigeant une case avec des centaines de personnages en costume, seulement avec quelques mots, ou une séquence de course-poursuite dont il laisse le soin à l’artiste de la concevoir sur trois pages), qu’il est dépendant d’une inspiration que la banalité de son quotidien à sa table de travail ne nourrit pas. Sans compter sa notoriété quasi inexistante. Son chiffre de vente peu élevé comparé à d’autres. Sa propension à s’en tenir à des récits de genre pour une littérature d’évasion avec des clichés de genre infantiles (comme les femmes en armure riquiqui ou les épées en guise de symbole phallique) le rend pathétique par rapport à de jeunes autrices parlant sans tabou d’une facette de la condition féminine dans la société.


Une série de gags sur le métier de scénariste de BD, réalisée par un bédéiste auteur complet, avec une forme un peu austère d’interview d’un monsieur dont les années fougueuses sont derrière lui, en chemise et cravate, et déjà un peu résigné à une carrière sans éclat. Certes, mais aussi une mise en forme très variée, des dessins de type Ligne claire, un regard pénétrant, honnête sans être méchant ou condescendant. James fait sourire grâce à une solide maîtrise de la bande dessinée, une franchise implacable et gentille, une vraie compassion sans hypocrisie. William 31 ans, scénariste, sait qu’il pratique un métier dans lequel il doit convaincre de potentiels acheteurs de lire ce qu’il écrit, qu’il doit convaincre des dessinateurs de donner à voir le fruit de son imagination, que certains genres restent encore infantiles ou adolescents, que d’autres auteurs sont beaucoup plus doués ou enrichissants, qu’il participe à la surproduction, mais c’est son métier. Un paradoxe insoluble et parfois accablant quand l’inspiration fait défaut et qu’il faut gagner sa croûte.