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mercredi 1 janvier 2025

La vérité sur l'affaire Vivès

Faire de l’autobio, quelle horreur.


Ce tome contient une suite de vingt-trois scénettes consacrées à l’auteur ou à son avatar. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Bastien Vivès. Il comporte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il révèle toute sa saveur si le lecteur est conscient des accusations d’apologie de pédocriminalité qui ont été portées contre l’auteur à partir du début des années 2010 (en particulier contre Les melons de la colère, 2011, La décharge mentale, 2018, Petit Paul, 2018), et l’annulation de l'exposition Carte blanche au festival international de bande dessinée 2023 à Angoulême.


Depuis la rive droite, Bastien admire le quartier de Beaugrenelle de l’autre côté de la Seine, en tenant la poussette d’une main. Le journaliste venu pour l’interviewer arrive avec un peu de retard, et il présente ses excuses : c’est parce qu’il travaille de l’autre côté de Paris. Bastien attire son attention sur Beaugrenelle et lui explique que quand il a commencé la BD, il n’y avait rien ici, que des champs de patates tenus par de vieux Irlandais… et aujourd’hui c’est le futur de Paris. Il continue : ce sont leurs pères et leurs pères à eux qui ont fait sortir de la terre ces mastodontes. Il ajoute : N’empêche que la pédopornographie ça a toujours été la Rolls Royce de l’humour, tout comme les prouts et les blagues belges. Le journaliste lui fait observer que les Belges ont toujours détesté la condescendance des Français avec leurs blagues belges. Bastien rétorque que bien sûr que non, les Belges adorent ces histoires. Il en a raconté deux lors de son dernier passage à Bruxelles, ils étaient pliés en quatre. Le journaliste rebondit immédiatement en lui demandant s’il va souvent en Belgique. Bastien sourit : si son interlocuteur pense qu’il va tomber dans ce genre de pièce grossier… Son éditeur est belge, voilà tout.



Bastien reprend : Dans cette affaire, il n’y a qu’une seule victime, c’est la bande dessinée. La bande dessinée qu’il aime tant, cet espace de liberté incroyable qu’il chérit depuis sa plus tendre enfance. Touché, le journaliste lui demande pourquoi il ne mettrait pas ça dans un album, en faire son grand œuvre. Été 1991, Bastien a sept ans. Sa famille se réunissait tous les étés dans le Sud de la France. Ils passaient la journée au bord de la piscine, avec ses cousins, cousines. Il a peu de souvenir des choses en général, mais ce moment il ne l’oubliera jamais. Il est dans la piscine avec ses lunettes de plongée ; le moment : celui de sa tante s’apprêtant à rentrer dans l’eau. Il a repensé à ce moment toute la journée sans savoir qu’il y repenserait toute sa vie et qu’il allait être l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée. Dès lors, encombré d’un pénis surdimensionné, sa scolarité fut plus que chaotique… Bastien revient au moment présent : son épouse lui dit qu’elle part au boulot, et elle lui demande si c’est aujourd’hui qu’il se rend chez la police. Il a son fils dans les bras, et il lui répond que oui, et qu’il passe chez BD Occaz’ avant.


Bien sûr, il est possible de ne rien connaître de cet auteur, de n’avoir jamais entendu parler des accusations qui pèsent sur lui, de la polémique. Le lecteur découvre alors une bande dessinée vraisemblablement autobiographique (c’est l’auteur qui le dit dans le chapitre d’introduction), évoquant un acte répréhensible de nature pédocriminelle, même s’il n’est pas explicité, vraisemblablement une bande dessinée impliquant un acte sexuel avec un enfant. Le récit se présente sous la forme d’un prologue, et de vingt-deux chapitres comptant entre cinq et huit pages chacun, pouvant aller jusqu’à dix pages pour deux d’entre eux. La mise en page présente des caractéristiques très particulières : absence de bordure pour les cases, généralement deux dessins par pages, des arrière-plans majoritairement vides, quelques accessoires et meubles, des personnages présentant un niveau de détail s’approchant du croquis. Le lecteur observe également que le dessinateur utilise la technique de reproduire le même dessin à plusieurs reprises sur la même page, sur plusieurs pages à suivre : comme un plan fixe au cours duquel les mouvements des personnages sont insignifiants, leurs expressions de visage restent invisibles, toute la narration est portée par leur posture et les dialogues. L’introduction établit sans doute possible qu’il s’agit d’un récit humoristique jouant dans le registre de l’absurde, avec cette évocation hors de propos des Irlandais et de leurs champs de patates. Régulièrement, ses interlocuteurs rappellent à Bastien que la pédophilie ne prête pas à rire, qu’elle ne peut pas faire l’objet de blagues. Mais quand même…



Cette histoire paraît à l’automne 2024 : Bastien Vivès est alors l’auteur de plus d’une quarantaine de bandes dessinées, et certaines procédures judiciaires à son encontre n’ont pas encore fait l’objet d’un jugement. Au cours de la bande dessinée, le personnage principal est appelé Bastien Vivès de manière explicite… et dans le même temps la mise en œuvre d’un comique dans le registre de l’absurde indique clairement qu’il s’agit plus d’une autofiction que d’une autobiographie. À partir de là, libre au lecteur de projeter ce qu’il veut dans chaque scénette, de soupeser le pourcentage de réalité contenu dans chaque chapitre. Concrètement, il lui est impossible de savoir, ce qui provoque un automatisme de prise de recul très déstabilisant. Il s’agit donc d’une fiction, et dans le même temps chaque situation semble authentique et réelle, entre processus de prévention, de réhabilitation morale de l’individu, même s’il est supposé être innocent tant qu’un jugement n’a pas été prononcé. Il tombe sous le sens qu’il soit convoqué par la police pour être entendu, qu’il doit (sur un plan moral) se soumettre à une remise en question, et qu’elle pourrait très bien prendre la forme d’un stage, à l’instar des conducteurs qui veulent retrouver des points sur leur permis, après des infractions ayant donné lieu à des procès-verbaux. Le lecteur se trouve tout de suite convaincu par l’attitude de Bastien Vivès (le personnage) qui ne peut pas s’empêcher de faire de l’humour sur ce même sujet. Pour autant, son séjour en prison dépasse la réalité, puisqu’il n’a pas été condamné à une telle peine au moment où il réalise la présente bande dessinée. Par voie de conséquence, puisqu’il s’agit plus d’une fiction que de la réalité, le lecteur s’en trouve dédouané : il peut rire sans honte, sans arrière-pensée, sans se demander s’il serait en train de cautionner quelque chose.


En effet, l’humour de ces scénettes atteint sa cible pile entre les deux yeux : l’auteur marie l’exagération et l’absurde, du décalage, avec une précision imparable et un sens de l’économie incroyable en faisant un usage sophistiqué des sous-entendus et des non-dits. Bastien réagit à la seconde près sur le sous-entendu relatif à la Belgique, c’est-à-dire ses affaires de pédophilie. Puis le jeune Bastien marqué à jamais par la poitrine de sa tante moulée dans son maillot de bain : entre traumatisme indépassable et révélation, tout ça avec quelques tâches de noir qui ne sont rendues suggestives que par le bref commentaire. Puis la mention que ce moment clé a changé sa vie à jamais, et est l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée, entre dramatisation et autodérision (avec l’évidence que la majorité de la population masculine a vécu un moment similaire d’éveil sexuel devant le corps d’une femme). Bastien se retrouve dans un bureau devant deux policiers qui lui indiquent qu’il doit faire un stage anti-pédophilie, ce à quoi il répond qu’il n’est pas pédophile : imparable. Le lecteur subit comme lui le paradoxe imbécile de se voir projeter des images, avec des électrodes implantées pour tester ses réactions et déceler de tendances pédophiles, mais la docteure qui rectifie leur implantation est une magnifique blonde avec une grosse poitrine. Impossible de résister à l’intervenante sur le module de la bande dessinée déconstruite qui se trompe sur le genre d’un participant, et qui démissionne à la suite de cette erreur gravissime de mégenrage. Ou madame Vivès qui vient chercher son époux à la sortie de prison, et qui discute avec le gardien comme si elle venait chercher un enfant à la sortie de la crèche, ou encore l’analyse faite par l’éditeur de la BD proposée par Vivès, analyse réalisée par un robot et qui conclut à la composition suivante : 9% raciste, 17% sexiste, 12% misogyne, 3% négationniste, 2% antisémite et 88% pédophilie.



Ben si, il y a forcément des arrière-pensées à la lecture. L’auteur s’offre un droit de réponse sous la forme d’une bande dessinée, à des accusations pour lesquelles le procès ne s’est pas encore tenu. C’est plus compliqué que ça bien sûr : il y a eu deux classements sans suite à des signalements concernant Petit Paul, et d’autres plaintes déposées ensuite. C’est plus compliqué que ça : Bastien Vivès met en scène l’absurdité de suivre un stage anti-pédocriminalité alors qu’il n’a jamais été condamné. Il tourne en dérision ses interlocuteurs qui interprètent chacune de ses phrases avec l’intention d’y voir de la pédocriminalité. Il met en scène un intervenant lui-même accusé du même crime, vestimentairement. Il montre que cela ne sert à rien de protester : entre ses parents qui aggravent son cas en s’exprimant mal à la radio, l’analyse de son prochain ouvrage par un robot servant de lecteur sensible, ou même une tentative d’explication dans une émission de radio où le comique de service tourne tout à la dérision faisant tourner court tout début d’explication complexe. Il conclut avec un chapitre où des Japonais viennent sonner chez lui pour qu’il réalise un manga avec les mêmes caractéristiques, au Japon, pour le marché japonais, car culturellement cela correspond à critères mis en avant comme étant de qualité, sans une once de quelque criminalité potentielle. D’un côté, le lecteur prend fait et cause pour le narrateur pour les situations ubuesques auxquelles il doit se soumettre ; de l’autre côté, l’auteur réalise bien un ouvrage qui fait explicitement référence (rien que le titre) au lynchage médiatique qu’il a subi, en se moquant systématiquement de chaque reproche, de chaque forme de réhabilitation. Quand bien même ces processus ne sont pas justifiés, il prend un malin plaisir, et il le fait avec talent, à tout réfuter, sans nuance, sans aucun doute.


Voilà un bien étrange ouvrage. L’auteur Bastien Vivès a été accusé d’un crime grave, et condamné par une partie de l’opinion, après deux classements sans suite, et avant le jugement des plaintes postérieures. Il utilise sa possibilité de répondre avec une œuvre qui porte le titre explicite de La vérité sur l’affaire Vivès. Il fait à nouveau preuve d’une élégance dans la narration visuelle, d’une précision minimaliste d’une incroyable justesse et d’une efficacité imparable, pour des moments très drôles. Dans le même temps, il tourne en dérision et ridiculise chaque contradicteur, avec verve et sans questionnement. Il répare l’injustice qu’il a subie, sans volonté d’analyse.



jeudi 26 décembre 2024

L'art d'en bas au musée d'Orsay: La fantastique collection Hippolyte de L'Apnée

Elles n’ont eu pour seul tort que d’avoir marqué un pas de côté.


Ce tome correspond à une collection d’œuvres d’art, un catalogue de pièces non exposées. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Plonk & Replonk. Il comprend environ cent-quarante pages, et présente quatre-vingt-trois œuvres, dont une deux fois. Il s’ouvre avec une introduction de trois pages, rédigée Anatole de Pompales, commissaire d’exposition SGDG, intitulée : La collection Hippolyte L’Apnée. Elle commence par évoquer l’ouverture des portes du Musée d’Orsay au public, le neuf décembre 1986, la place qu’occupe la singulière collection Hippolyte de L’Apnée, legs enregistré en 1910 au musée du Luxembourg. Puis la disparition de ce legs, sa redécouverte en 1982 par Gontran Le Rubulfier, les artistes et leur condition modeste. Viennent ensuite un développement sur Hippolyte de L’Apnée et la photographie, un autre sur la figure d’Hippolyte de L’Apnée, et un entretien de quatre pages de Gontran Le Rubulfier, des propos recueillis par Plonk & Replonk. Puis le lecteur découvre la collection proprement dite. En fin de tome, sur deux pages, se trouve l’index alphabétique des artistes, avec leurs œuvres, et le numéro de page correspondant.


Quelle étrange histoire que la singulière collection Hippolyte de L’Apnée, legs enregistré en 1910 au musée du Luxembourg et dont il ne fut jamais rien monté. On en perd même toute trace dès 1911. Dans un contexte politico-culturel plus serein, la collection de L’Apnée aurait dû, après un siècle d’absurde confinement, provoquer un véritable séisme. Les toiles en particulier, qui suivent un fil rouge des plus surprenants. Signées par des artistes abusivement taxés de mineurs pour avoir malencontreusement passé leur vie à l’ombre des titans, elles n’ont eu pour seul tort que d’avoir marqué un pas de côté. Un tout petit pas qui leur valut l’exclusion du tableau d’honneur. C’est la singularité de cette collection. La majorité de ces artistes négligés était de modestes cousins, des compagnons de volée ou de simples admirateurs cherchant à reproduire la manière de leurs prestigieux modèles. C’est là une entreprise à la fois grandiose et pathétique dont la vacuité apparente ne diminue toutefois en rien l’intérêt.



La présentation des œuvres commence avec un tableau de Paul Octave Spoutenique Lindingres, intitulé : L’âge de bronze idiot (Allégorie), de 1857, une impression à la louche diffuse sur débris de bois flotté de l’Atlas, répertorié Inv. HA 1910-28. Il s’agit d’un pas de côté à partir du tableau La source (1856) de Jean Auguste Dominique Ingres. Fin connaisseur des mœurs balnéaires de ses contemporains, Lindingres lance ici un avertissement discret sous couvert de mythologie érogène. La nymphe Mélanome s’offre au dieu Apollon (et au visiteur du musée d’Orsay charmé) sans le moindre indice de protection. Une certaine unanimité s’est récemment dégagée en faveur des sources de crèmes solaires de Kaya en tant que véritable décor de cette exhibition délicieusement impudique.


Dans un premier temps, le lecteur peut entretenir un doute : un catalogue d’exposition sur des œuvres mineures retrouvées lors de l’inventaire préalable à l’ouverture du musée d’Orsay, pourquoi pas ? En effet, cet ouvrage se présente comme un vrai catalogue d’exposition : une introduction établissant le contexte de la collection, un entretien avec le découvreur du fonds. Puis la présentation de chaque tableau ou photographie, avec le titre, le nom de l’artiste, un texte informatif sur l’œuvre, et la référence de la toile originale dont il s’agit un pas de côté. En fonction de sa familiarité avec l’exposition permanente du musée d’Orsay et les grands peintres correspondants, le lecteur peut s’interroger. Certains peuvent lui être inconnus, comme Joseph Granié (1861-1915), Adolphe-Félix Cals (1810-1880), Félix Valoton (1865-1925), Émile Bernard (1868-1941), Alexandre Schoenewerk (1820-1885), Maxime Faivre (1856-1941). Il peut découvrir certaines toiles. Le doute est levé lorsqu’il découvre une référence comme Portrait de l’artiste (1889) de Vincent Van Gogh, ou encore Raboteurs de parquet (1875) de Gustave Caillebotte. Il prête alors une attention plus soutenue aux noms des artistes Paul Octave Spoutenique Lindingres pour Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867), Henri de Toujourslezautres pour Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Alphonse Bledur pour Claude Monet (1840-1926), Federico Paparrazzi pour Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Samuel Onvamieu-Cematin pour Jean-François Millet (1814-1975), Maurice Dilate pour Gustave Courbet (1819-1877), Paul Relent pour Paul Cézanne (1839-1906), Henri Pantin-Lepion pour Henri Fantin-Latour (1836-1904), Désiré Petitcoin pour Vincent Van Gogh (1853-1890), etc.



Les auteurs (Plonk & Replonk, à moins qu’il ne s’agisse d’une seule et même personne, ou peut-être d’un collectif) s’ingénient à détourner des œuvres de maître appartenant réellement au fonds du musée d’Orsay, à des fins comiques, tout en respectant la présentation formelle d’un véritable catalogue d’exposition. Ils jouent donc sur les noms des artistes : souvent en en reprenant la forme, et en introduisant un jeu de mots basé sur les sonorités ou sur un proche, plus parfois en rapport avec l’œuvre détournée. Le titre lui-même de l’œuvre imaginaire tourne en dérision le sujet. Par exemple pour la première présentée, le titre L’âge de bronze idiot agrège L’âge de bronze, avec le principe de Bronzer idiot, l’idiotie se trouvant dans l’absence d’usage de crème solaire, et dans le nom de la nymphe Mélanome. L’humour repose régulièrement sur l’absurde (Froncement de sourcil dans une porte ouverte), mais aussi sur un effet poétique (La sieste tibétaine), sur un rapprochement inattendu (L’élégante Lady Casus de Belli), sur un décalage avec l’œuvre (L’arrachage des mauvaises herbes, en vis-à-vis du tableau Coquelicots – 1873 – de Claude Monet), sur la mise en valeur d’une incongruité (Les castagnettes, accessoires ajoutés dans le tableau Les oréades, de William Bouguereau), sur un autre titre (Sept nains sur la neige blanche), sur un effet anachronique (Photographie instantanée officielle de la reculade du Grand Condé, alors qu’il s’agit d’un tableau peint), sur une interprétation moqueuse de ce qui est représenté (Angelot pervers tripotant une gargouille sans défense, en vis-à-vis d’une photographie d’un homme se tenant derrière une gargouille de Notre-Dame de Paris), etc.


Le détournement pictural des œuvres d’art fait preuve de la même inventivité et de la même diversité de forme de comique. Ainsi le lecteur peut voir apparaître les marques de bronzage sur la nymphe du tableau La source (1856, Ingres), la fermeture éclair d’une housse à habit dans Intérieur femme en bleu fouillant dans son armoire (1903, Félix Valloton), la transformation d’un marbre en motte de beurre avec ajout d’un couteau à beurre pour Jeune Tarrentine (1871, Alexandre Schoenewerk), le rajout d’un personnage entre Hulk et Géant Vert sur Fléau 1 (1901, Henri Camille Danger), un camion de pompier traversant le tableau Romains de la décadence (1847, dit aussi L’orgie romaine, de Thomas Couture), un téléphone portable dans les mains de la jeune femme recomptant ses moutons dans Bergère avec son troupeau (1863, de Jean-François Millet), un amalgame entre Les joueurs de cartes (1890-95) et La femme à la cafetière (1895) de Paul Cézanne, un scaphandre d’astronaute dans la toile Eugène Boch (1888, de Vincent Van Gogh), etc. Ces détournements produisent un effet ludique, incitant l’esprit du lecteur à se souvenir de l’original, à détecter l’ajout iconoclaste, à se référer au titre qui rehausse l’effet comique, et à parcourir la notice.



Les textes explicatifs pastichent également les cartouches qui se trouvent à côté d’œuvres exposées dans un musée, entre gentille moquerie et humour absurde, sans aller jusqu’à reproduire le sabir spécifique au monde l’Art. En fonction de la sensibilité du lecteur et en fonction de celle des auteurs, ces textes poussent la réinterprétation très loin. Les rapprochements de sens ou visuels s’aventurent dans beaucoup de directions, souvent avec bonheur. Par exemple, La muse Mélanome et son risque de cancer de la peau. Par exemple, La question de la garde alternée : Le thème mythologique représenté ici évoque une discussion, entre la poire et le fromage, au sujet du prochain repas de Noël dans le cadre de la garde alternée, grand classique chez les anthropophages divorcés à l’amia-miable. L’artiste a su représenter l’attitude pittoresque de la matriarche présentant les menus à son futur invité. Par exemple, La véritable raison de l’accident ferroviaire de la gare de l’Ouest : Voici ce qui se serait réellement passé le 22 octobre 1895 si l’on en croit une vieille légende parisienne désormais auréolée d’une solide crédibilité : en approche, le train aurait été accosté par un troupeau de vaches appartenant à un garde-barrière anarchiste, Francis Baggenstos. La meneuse, Marguerite, sautant à bord du convoi avec une souplesse inattendue de la part d’un animal de cette complexion, en aurait pris le contrôle. Mais elle n’aurait pas su maîtriser la locomotive, d’un maniement malheureusement délicat. La loufoquerie s’avère souvent irrésistible.


Un catalogue d’exposition sur un fonds d’œuvre injustement relégués dans l’oubli ? En effet, le lecteur tient en ses main un catalogue d’exposition, avec introduction contextualisant l’exposition, des reproductions des œuvres, et un texte explicatif. Même naïf, le lecteur finit par relever des références qui le détrompent : il s’agit d’œuvres détournées dans un registre comique. Les auteurs mettent à profit les formes d’un catalogue, s’amusant à la fois sur le nom des pseudo-artistes, sur le titre des œuvres, sur le détournement des toiles de grands maîtres, et sur le texte explicatif. Le lecteur effectue une visite de musée original et imaginaire, entre absurde et mise en perspective de ces tableaux dans un contexte humoristique et contemporain. Il en ressort avec l’envie d’aller admirer les originaux.



mardi 19 mars 2024

Sexologie

C’est important les secondes chances, voire les troisièmes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, encore que la dernière page se termine sur la mention : À suivre… La première édition date de 2023. Il a été réalisé par Maurice Barthélemy pour le scénario et la mise en scène. Il comprend soixante-quatorze pages de roman-photo. Il est interprété par douze acteurs en plus de l’auteur : Caroline Proust, Philippe Dusseau, Florence Maury, Pierre Hessler, Emmanuelle Bodin, Thierry Degrandi, Raphaelle Lenoble, Alexandre Tisseyre, Guillaume Prieur, Tess Barthélemy, Jennifer & Raphaël. L’équipe de réalisation est composée d’un responsable de la photo, d’une responsable de production (direction de collection, fournisseuse de pains au chocolat et de chaufferettes) d’un premier assistant, d’un responsable de la maquette et des truquages, d’un responsable du story-board et des illustrations.


Quelque part à Paris, dans la cour intérieure d’un immeuble, devant porte d’un appartement une femme d’une soixantaine d’années accueille un monsieur en lui indiquant qu’elle l’attendait, en l’appelant monsieur Ledieu. Il la reprend : son nom, c’est Alex Primar. La psychologue, madame Shumacher, ne se souvient pas avoir rendez-vous avec lui, et elle le dirige la porte d’en face, estimant qu’il confond le cabinet de psychothérapie avec le vétérinaire. Primar lui fait observer qu’il n’est pas un chien. Il lui demande si elle est bien madame Schumacher, ce qu’elle confirme. Au vu de sa réponse positive, à son tour, il lui confirme que c’est bien ici qu’il a rendez-vous. Elle ne s’en souvient pas, mais elle le fait rentrer dans son cabinet. Ils s’assoient chacun dans un fauteuil côte à côte, face à une table basse. Elle lui demande ce qu’elle peut faire pour lui. Il répond qu’en fait il est venu la voir parce qu’il ne bande plus.


Madame Schumacher relance la discussion par un C’est-à-dire ? Il répète : ben il ne bande plus. Elle reformule : il souffre d’un problème d’érection. Il rétorque que c’est grosso-modo la même chose. Elle lui demande si c’est un problème récent. Il développe : il n’a pas dit que c’était un problème, ni qu’il en souffrait. Il est venu la voir pour trouver une solution. Ça n’implique pas forcément que c’est un problème et qu’il en souffre. Ça fait un an et demi qu’il ne bande plus, et ça s’est arrêté d’un coup. Elle souhaite savoir si cela fait suite à un événement particulier : il pense que non. Avant il n’avait aucun problème pour bander. Il lui arrivait même de se branler une ou deux fois dans la journée. Et il bandait encore le soir quand il faisait l’amour avec sa nana. Un peu plus tard, il marche dans la rue avec un copain et il discute. Son ami souhaite savoir ce qu’elle lui a répondu. Alex se souvient : un truc du genre Pourquoi se masturber plusieurs fois dans une journée si on sait qu’on va retrouver sa copine le soir ? Alex a répondu que ça n’avait rien à voir. Son ami souhaite savoir s’il était amoureux de Noémie. Alex pense que oui. Il se rend compte que son ami ne l’écoute plus.

Après Éric Judor avec Guacamole Vaudou (2023), c’est au tour d’un des membres de la troupe des Robins des Bois (Pierre-François Martin-Laval, Marina Foïs, Maurice Barthélemy, Pascal Vincent, Élise Larnicol, Jean-Paul Rouve), de se lancer dans le roman-photo. Enfin non, pas tout à fait : la couverture précise qu’il s’agit d’un photo-roman, avec un astérisque renvoyant à une explication, c’est-à-dire qu’un photo-roman est un roman-photo mais en mieux. Le lecteur se retrouve bien avancé avec ça. Il découvre une histoire racontée sous la forme de cases disposées en bande, parfois une image en pleine page, avec des personnages s’exprimant dans des phylactères, comme un dispositif classique de bande dessinée. Comme dans un roman-photo traditionnel, les personnages sont incarnés par des acteurs, une douzaine dont l’auteur, et la réalisation de l’œuvre nécessite la participation d’une équipe logistique en plus du photographe. Par comparaison avec un roman-photo traditionnel, le lecteur observe dès la première page que les décors et les environnements ont une apparence différente : il ne s’agit pas de photographies. Ils présentent une apparence de dessins : des formes détourées à l’encre ou avec un crayon très sec, et de vagues nuances de gris utilisées avec parcimonies. Dans l’équipe, il est fait mention de Guillaume Prieur, responsable de la maquette et des trucages. Le lecteur subodore qu’il a été appliqué un ou plusieurs filtres aux arrière-plans des photographies, jusqu’à leur donner cette apparence. Cette technique permettrait également d’ajouter plus facilement (ou à moindre coût) de menus détails.


Le récit commence avec l’arrivée d’Alex Primar dans le cabinet de la psychologue madame Schumacher qui l’avait oublié, et avec le début de sa première consultation au cours de laquelle il indique ce qui l’amène là. D’un côté, cette thérapeute n’est pas sexologue ; de l’autre côté, le problème du personnage est de nature sexuelle. En page dix, la scène a changé et Primar raconte cette séance à un ami. En page treize, la scène change une nouvelle fois, avec Primar assis sur un banc, en train d’imaginer la conversation d’un homme et d’une femme qu’il voit en train de discuter à la fenêtre d’un appartement du premier étage. Il les surnomme JB et Mathilde, et une femme vient s’assoir à côté de lui sur le banc. En page vingt, commence la deuxième séance de Primar avec madame Schumacher. En page vingt-quatre, le récit revient à la scène de dialogue entre Primar et la dame sur le banc. Puis en page vingt-six retour à la séance de thérapie, en page vingt-neuf nouvelle discussion entre Primar et son ami, en page trente-quatre retour à la séance de thérapie. Cette alternance induit un certain dynamisme, sans toutefois que le lecteur ne discerne la raison de cette chronologie recomposée.


Le lecteur a pu être attiré par le titre, évoquant une forme ou une autre de l’étude de la sexualité et de ses troubles. Le problème que rencontre Alex Primar relève effectivement de cette discipline, tout n’apparaissant que durant ces deux séances de psychothérapie et une visite chez une péripatéticienne, pour ne revenir qu’en dernière page du récit, avant l’épilogue. Quant à l’intrigue proprement dite, elle s’apparente à une tranche de vie, le personnage principal se rendant à deux séances chez la psychologue, papotant avec un pote, et se liant d’amitié avec une propriétaire de chien, rencontrée par hasard dans la rue. Tout en supposant que le titre annonce un thème présent dans chaque séquence, soit de manière explicite, soit de manière implicite, le lecteur s’interroge sur la structure du scénario, le lien logique entre chaque séquence n’apparaissant pas de façon évidente. D’un autre côté, la forme du récit, à base de photographies, lui assure une empathie automatique avec les personnages. Il peut très bien ne pas se reconnaître dans ces parisiens semblant un peu désœuvrés (pas sûr qu’ils travaillent, sauf madame Schumacher), mais leur caractère ordinaire les rend accessible. Maurice Barthélemy avec son air un peu bas du front, et ses vêtements confortables. Madame Schumacher, la soixantaine, dont le lecteur peut voir qu’elle conserve une forme de distance prudente, voire une forme de désintérêt pour son client. L’ami peu soucieux de son apparence et facilement distrait. Seule la propriétaire de chien semble plus vive, avec un soupçon d’élégance, mais sans arriver à se faire comprendre par Alex Primar.

Le lecteur s’habitue rapidement à la forme de photo-roman, avec les décors comme passés au travers d’un filtre donnant l’apparence de dessins au crayon. Cela a pour effet de rendre les personnages plus réels car sous forme de photographie, ressortant d’autant plus sur les décors moins réels car étant comme dessinés. Cela peut apparaître étrange dans les trois images en pleine page (pages trois, quarante-sept et cinquante-deux) qui sont dépourvues de personnage humain, comme si l’ouvrage basculait dans la bande dessinée. La direction des acteurs privilégie les poses naturelles, et joue parfois sur l’exagération de l’expression d’un visage pour mieux faire apparaître une émotion, ou pour susciter un effet comique. Les prises de vue s’avèrent variées, sans effet spectaculaire, participant à la fois à inscrire le récit dans un réel ordinaire, à la fois à une narration visuelle diversifiée et intéressante. L’intrigue est dépourvue de tout rapport sexuel ; seule une prostituée apparaît le temps de quatre pages dans un chaste déshabillé, là encore dans une mise en scène banale dépourvue de titillation.


Arrivé à la fin, le lecteur éprouve la sensation d’avoir lu un prologue à une série, plus qu’un récit complet. Il peut être conforté dans cette impression s’il a, par ailleurs, lu une interview de l’auteur dans laquelle il déclare qu’il avait écrit cette histoire pour que ce soit une série télévisée, et que lors d’une discussion avec son éditeur, le projet a évolué vers un photo-roman avant de le décliner en série. En connaissant l’auteur, le lecteur sait également qu’il va bénéficier de son humour nonsensique, héritage des Robins des Bois. C’est bien le cas, entre des scènes non sequitur, des remarques sortant de nulle part, un humour naissant de contrastes extrêmes, de rapprochements imprévisibles et incongrues, ou encore d’énormités proférées comme s’il s’agissait de banalités. Ce genre d’humour s’avère des plus délicats à manier, en fonction de la sensibilité du lecteur, pour évoluer entre des fulgurances géniales et des remarques triviales, préférant le troisième degré au second degré, c’est-à-dire en se moquant de moqueries sur la situation ou un comportement. Ce qui peut parfois apparaître comme une ringardise idiote, pathétique, une facilité juste navrante. Finalement, le lecteur se trouve bien en peine de cerner l’intention de l’auteur, de synthétiser sa lecture pour savoir ce qu’elle dit. Le thème de la solitude semble l’emporter, chaque personnage reste dans son monde, ses tracas, son expérience de vie, sans pouvoir se connecter à autrui, celui-ci également trop préoccupé pour pouvoir investir l’attention nécessaire pour une connexion empathique.


Un photo-roman ou un roman-photo ? Des personnages photographiés évoluant dans des décors apparaissant comme dessinés. Des individus d’une banalité confondante dont le comportement révèle la singularité de leur personnalité, l’investissement impossible à consacrer pour pouvoir prêter une attention à autrui qui pourrait déboucher sur un dialogue profond, une empathie qui ne serait pas que superficielle. Un humour absurde souvent quitte ou double, entre effet de décalage énorme, et trivialité navrante.



mercredi 14 février 2024

Quelques sentiments de culpabilité

Et puis surtout, j’en ai marre de tous ces gens, autour de moi, qui ont des problèmes.


Ce tome constitue une anthologie de scénettes et de gags, à partir de plusieurs albums précédents de l’auteur, parus entre 1962 et 1999. Sa première édition date de 2023. Il est l’œuvre de Jean-Jacques Sempé (1932-2022). Il s’agit de dessins en noir & blanc, il comprend vingt scénettes en une ou plusieurs pages.


Une femme maigre s’est allongée sur le divan de son psychothérapeute. Elle a enlevé ses chaussures qu’elle a laissées au pied du divan. Elle a les mains jointes sur le ventre. Deux des murs du cabinet sont pourvus d’étagères couvertes de livres. Le bureau comporte une pendulette, un téléphone, des calepins, un calendrier journalier et quelques papiers. Le psychologue a pris place dans un fauteuil confortable, à la tête du divan de manière que sa patiente ne puisse par le voir. Alors que la séance commence, il lui demande ce qu’elle pense de ce divan, tout d’abord. Ou lui a livré le matin même. – Dans une ville avec des gratte-ciels, dans une très large avenue, un homme rendu minuscule par les constructions, marche la tête baissée. À quelques dizaines de mètres de lui, se trouvent une église et un pavillon avec un unique étage, abritant un cabinet de psychothérapeute à l’étage. Le thérapeute s’adresse à l’homme d’église qui se tient lui aussi devant son bâtiment, en lui faisant observer : Ou il a l’impression d’avoir péché, et alors l’homme est pour le prêtre, ou il n'arrive pas à pécher et alors il est pour lui, le thérapeute. – Dans un pavillon, un homme est accoudé à la fenêtre grande ouverte, avec son épouse derrière lui, et les arbres autour de la maison, les étoiles et la Lune brillant dans le ciel. Elle s’adresse à lui en lui faisant observer : L’air est doux, il dit à l’homme : courage. Les fleurs lui disent : courage. Les oiseaux, les étoiles, le mouvement même de la vie, lui disent : courage. Et elle, elle lui dit : va voir un psychiatre.


Dans le cabinet d’un psychothérapeute, un homme est allongé sur le divan, et le thérapeute est assis sur une chaise derrière lui, son carnet à la main, en train de lui parler. Le patient est allongé et détendu, les bras le long du corps. Le thérapeute continue de parler, et soudain le patient se raidit. Le discours continue, et le patient semble comme énervé, peut-être en colère. Il se tourne vers le thérapeute, celui-ci étant toujours affable, pour lui faire comprendre qu’il se sent comme poignardé dans le dos. Le praticien lui met une main sur l’épaule pour l’apaiser, mais le patient redit qu’il se sent poignardé dans le dos. Finalement, il se lève et sort, le thérapeute continuant de lui prodiguer des paroles réconfortantes. Un ressort sort de la banquette du divan, étant passé inaperçu des deux hommes. - Dans un autre cabinet, un homme est allongé sur le divan et le psychothérapeute est assis dans un fauteuil au motif assorti à celui du canapé, les mains croisées sur ses jambes. Le patient raconte : Toujours le même rêve : Pelé feinte plusieurs adversaires, il passe le ballon à Platini qui, à son tour, le lui donne dans d’excellentes conditions pour marquer le but.



Ce recueil se compose de vingt scénettes extraites de dix recueils : Rien n’est simple (1962), Sauve qui peut (1964), La grande panique (1966), Des hauts et des bas (1971), Comme par hasard (1981), De bon matin (1983), Luxe, calme et volupté (1987), Insondables mystères (1993), Grand rêves (1997), Beau temps (1999). Treize de ces scénettes se présentent sous la forme d’un dessin en pleine page, et deux sont dépourvus de légende. Les sept autres scénettes sont toutes silencieuses et sont en quatre pages pour six d’entre elles, avec entre six et onze dessins, la septième comptant huit pages et quatorze dessins. En 2023, l’éditeur a publié seize autres recueils thématiques des dessins de Sempé : Quelques amis, Quelques artistes et gens de lettres, Quelques campagnards, […], Quelques philosophes, Quelques représentations, Quelques romantiques. Le rabat de la couverture précise que ses dessins sont piochés au travers de quatre décennies. Le lecteur qui est venu pour les gags vient à bout de cette anthologie d’une soixantaine de pages, en moins de dix minutes. Il remarque que douze des récits mettent en scène un individu en train de consulter, allongé sur un divan, cinq femmes, six hommes, un divan vide. L’absence de tout mot, tout texte dans neuf récits sur vingt permet une lecture très rapide, car les dessins sont lisibilité exemplaire. Les textes accompagnant les illustrations s’avèrent brefs et concis, pour une lecture également très rapide.


Le lecteur de passage risque donc de trouver ce recueil un peu léger. D’un autre côté, l’art de conteur de Jean-Jacques Sempé invite à prendre son temps, à respecter son propre rythme, à savourer, et aussi à se poser comme le font les personnages sur le divan du thérapeute. D’ailleurs, le premier praticien n’est pas pressé, il préfère commencer par le début, et savoir ce que la patiente pense de son nouveau divan. Le nombre de livres sur les étagères et le fauteuil confortable laisse supposer qu’il prend également le temps de la lecture. Le lecteur novice en Sempé prend le temps de s’attarder pour jeter un coup d’œil au dessin lui-même. De scénette en scénette, il se rend compte qu’il n’est pas en mesure de rattacher tel ou tel dessin à une décennie plutôt qu’à une autre. À chaque fois, l’artiste utilise une plume très fine pour tracer des traits délicats et fragiles, parfois non jointifs, laissant souvent la place pour le blanc, ajoutant à la légèreté. D’ailleurs, pour aller dans ce sens, la forme des livres dans les bibliothèques n’est qu’évoquée, sans aucun titre apparent, parfois réduite à un simple trait vertical pour rappeler un des deux côtés du dos. Tout du long de ces pages, le lecteur peut relever de nombreux autres exemples d’évocations par un simple trait fin : les étages d’un immeuble par un simple trait horizontal, le feuillage des arbres par de de petites et courtes ondulations, un dossier de canapé figuré par un simple trait arrondi derrière le buste des deux personnages assis dessus, un arbre surgissant sur la page avec juste un trait pour un côté de son tronc et des traits en fourche pour les branches, de minuscules ellipses irrégulières pour les feuilles d’une plante verte, etc.



Dans le même temps, certains dessins contiennent une multitude d’informations visuelles, tracées avec la même délicatesse. Une dame allongée sur un divan dans un magasin de meubles : une demi-douzaine de canapés de modèle différent, une douzaine de fauteuils de quatre modèles différents, une quinzaine de chaises de nombreuses lampes avec abat-jour, une quinzaine de visiteurs, une cuisine d’exposition. Le dessinateur va au-delà de l’évocation basique d’un espace d’exposition pour le représenter dans une vue générale. En fonction des cabinets de psychothérapeute, ils peuvent être représenter de quelques traits s’il s’agit d’une histoire en plusieurs dessins, ou avec un luxe de détails précis ou esquissés quand il s’agit d’un dessin en pleine page. Les personnages sont représentés avec la même légèreté, voire nonchalance de surface, et la même sensibilité engendrée par de nombreuses heures passées à observer son prochain, à s’essayer à en reproduire la richesse d’une expression de visage, jusqu’à en capturer la justesse. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une sensation de liberté, de pouvoir se promener, et il se rend compte que l’artiste ne trace aucune bordure à ses dessins. D’ailleurs il pense plus à chaque image en tant que dessin, plutôt qu’en tant que case. Il remarque également l’attention portée à la mise en page, une approche aérée, laissant de grandes zones blanches autour de chaque dessin, comme s’ils étaient indépendants, pour inciter le lecteur à les apprécier un par un, installant une distance entre chacun pour aboutir à une sensation de lecture notablement différente de celle d’une bande dessinée traditionnelle, un ressenti effectivement distinct.


Capturer l’indicible, les petits riens, les pensées fugaces, les états d’esprit fluctuants : le dispositif du divan s’y prête bien, avec des déclarations inattendues sur une préoccupation saugrenue, ou futile, ou à l’importance relative, parfois une obsession dérisoire. En fonction de l’histoire ou du moment, le lecteur est saisi par la justesse de l’instant montré, ou par la pantomime dont le naturel peut évoquer Sergio Aragonés en moins burlesque. Le lecteur prend la mesure du talent de l’artiste avec cette scénette en dix images : un homme et une femme sont assis côte à côte, avec un espace d’une quinzaine de centimètres entre les deux. Ils sont immobiles tout au long de ce plan fixe, cadré sur leur buste. Une expression de curiosité se lit sur son visage à elle alors qu’elle regarde son mari en coin, sans tourner la tête, alors que son front à lui se barre de rides de plus en plus nombreuses et profondes. Ses rides à lui s’effacent progressivement, et elles apparaissent avec un léger décalage sur son front à elle. Pas un mot, pas un geste, et l’esprit du lecteur se met à vagabonder, à s’interroger, à faire des suppositions, sur le lien qui unit cette femme et cet homme, sur l’investissement émotionnel de la femme qui la fait réagir par mimétisme, et par réaction son absence de réaction à lui, est-ce de l’indifférence, de l’insensibilité ? Autre chose ? Un incroyable échange inconscient présenté à la perfection qui touche le lecteur au cœur, avec de simples traits légers et fragiles.


Cette anthologie thématique des dessins de Sempé peut sembler une mise en bouche un peu frugale. D’un autre côté, le lecteur s’immerge intégralement dans la perception du monde exprimée par l’auteur. Des dessins délicats qui montrent des individus dans toute leur banalité, avec prévenance, gentillesse, sans jugement, agrémenté par une touche de poésie, une note d’absurde ou de licence artistique. Un recueil qui offre l’occasion de faire l’expérience du monde vu par Sempé, de déguster les saveurs d’instants fugaces et évanescents. Délicieux.



dimanche 11 septembre 2022

La Porte de l'Univers

C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable de l’œuvre de l’auteur. Il a été réalisé par Daniel Goossens, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Cette bande dessinée bénéficie d’une introduction d’une page rédigée par Édouard Baer, et d’une courte phrase sur le bandeau en quatrième de couverture de Benoît Poelvoorde (La porte de l’univers… Voilà qui met en appétit). Il se termine avec une postface de six pages, écrite par l’auteur, essayant d’expliquer son humour.


Chapitre 1 : Robert Cognard. Ce monsieur est assis à sa table de travail : c’est un comique professionnel et il cherche de nouvelles idées de gags. Il est complètement à sec. Il n’a plus un gag en stock, lessivé. Que des redites. C’est la fin des haricots péteurs. Il se rend à la réunion de travail chez son employeur, mais il pousse la porte de la salle de réunion alors que celle-ci se termine, que tout le monde s’est déjà levé, et prend congé. Il s’adresse à Jean-Pierre, à Chantal, mais ils préfèrent l’éviter. Il se dirige vers le patron et il engage la conversation. Celui-ci lui propose de l’accompagner dans son bureau. Robert explique qu’il cherche du neuf, que ce n’est pas le tout de faire rire, qu’il faut également dénoncer la bêtise. Arrivé dans le bureau du patron, celui-ci explique que les gens sont exigeants, qu’ils veulent du nouveau, toujours du nouveau. Robert continue de soliloquer sur ses mollets poilus, mais le patron lui tend un chèque. Il lui conseille de prendre du bon temps, de s’amuser avec des filles. Il ne le vire pas, il lui offre la liberté, en conseillant à Robert de saisir sa chance. Le comique s’en va, les larmes aux yeux, citant Pierre Desproges : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui.



Robert Cognard est rentré chez lui. Il a relevé son courrier : les factures, les papiers d’huissiers, les convocations au tribunal, et il n’a plus le moindre gag en stock. Sa compagne Sheila a revêtu une robe pimpante assez courte. Une dispute s’en suit, et elle fait calmement sa valise, alors Robert s’emporte de plus en plus. Il se rend au bar et aborde une femme, lui racontant la blague de pourquoi Popeye avait des avant-bras musclés. Il finit par la raccompagner chez elle, tout râlant sur le fait que ça ne suffit plus de les faire rigoler, après, il faut allonger la friche. En entrant dans son appartement, il remarque une affiche de Corto Maltese. Il se lance dans un soliloque en s’adressant à la prostituée. Elle rêve d’être emmenée par un beau marin ? Elle aussi, elle est attirée par la lumière ? Il n’existe pas d’âme vraiment simple et pure ? Corto Maltese, c’est juste le prestige de l’uniforme. Le p’tit foulard, les p’tits galons, la casquette de marin… Les vrais marins, ça se pomponne pas. Ça a pas l’temps pour la galipette. Y a-t-il donc que lui de lucide ? Si Corto Maltese avait eu le même succès avec une casquette Pernod, il aurait dit Chapeau l’artiste ! C’est facile quand on est marin et beau. Lui, croit-elle qu’on lui ferait une gâterie à l’œil avec la casquette de Corto Maltese ? On ferait la fine mouche, oui !


Un nouvel album de Daniel Goossens : plus de quarante-cinq ans de métier avec des histoires publiées dès 1976 dans le magazine Pilote, et des albums dès 1979. Ici, il propose une histoire continue, plutôt qu’une série de scénettes, composée de douze chapitres : Robert Cognard ; Les Grands du rire ; Le Salon du rire ; La Taverne des artistes ; Le Procès ; Dans le pétrin ; La plus belle femme du monde ; Les Marines de l’Alabama ; Épilogue ; La Porte de l’univers ; Le Jugement dernier ; Dernier épilogue avant l’éternité. Toutes les caractéristiques qui font le charme de ce bédéaste sont bien présentes. Le lecteur identifie immédiatement sa manière de dessiner : des décors tracés d’un trait sûr, allant à l’essentiel, parfois avec plus de détails le temps d’une case ou deux. Le lecteur sait immédiatement où il se trouve : le bureau de Robert Cognard avec ses armoires métalliques à tiroir et son escabeau, la salle de réunion avec ses tables et ses fauteuils, le bureau du patron avec un mobilier plus couteux, le bel appartement du comique avec sa cheminée, un simple bar, un grand hall du bâtiment pour la convention, une salle de procès avec la barre des accusés, une cellule avec deux bat-flancs, une grande prairie avec des cowboys et des vaches, une navette spatiale. Les accessoires sont tout aussi parlants et bien choisis : la sacoche en cuir de Cognard, les tenues vestimentaires différenciées et faisant apparaître une facette de la personnalité du l’individu représenté, la coiffeuse de Sheila, le flacon de M. Propre, la reproduction des cieux d’un tableau de Vincent van Gogh, les différents modèles de fauteuil de bureau, le tutu rose, la selle de cheval, etc.



L’artiste a atteint un niveau remarquable dans la représentation des personnages, leur posture, leur langage corporel, la palette d’expression de leur visage, au point de transmettre l’émotion avec un naturel évident, même si la représentation peut être exagérée, ou caricaturale. Le lecteur ressent immédiatement une connexion avec Robert Cognard : un homme marqué par l’âge, sûrement la soixantaine, de petite taille, endurant, encore plein d’énergie, mais peut-être dépassé par l’époque, ne parvenant plus à lutter avec les nouvelles générations car il est vrai que l’humour se démode. Un homme qui essuie les échecs et qui les supporte sans se plaindre, un homme encore capable d’enthousiasme, un homme qui y croit encore. Quelqu’un qui essaye de se maintenir dans le coup, qui bosse pour proposer de nouvelles blagues, mais aussi quelqu’un avec les valeurs et la culture de sa génération. Il est impossible de rester de marbre devant cet individu avec des valeurs, avec une vraie envie de continuer, avec un tel cœur à l’ouvrage. Le lecteur souffre avec lui quand il se heurte au refus poli mais implacable du patron, à la froideur de sa compagne qui ne le soutient pas, à la médiocrité des blagues de ses pairs se contentant d’un humour bourgeois, alors que lui reste un ouvrier dans l’âme. Il sourit devant le général qui se vante de ses cinq étoiles alors que son interlocuteur n’en a que trois, ou encore devant ce dieu à la longue barbe blanche, au halo impeccable et à la longue robe blanche immaculée.


Et puis bien sûr, l’incongru et l’absurde sont fidèles au rendez-vous. Par exemple visuellement : Corto Maltese avec une casquette Pernod au lieu de sa casquette de marin, Robert jeune le pantalon et le slip baissés sur les chevilles en plein milieu d’un trottoir passant, Robert en tutu avec des mollets très poilus, le même Robert montant dans une fusée, etc. Sans oublier les caricatures de Corto Maltese à Capitaine Tintin & le jeune reporter Haddock, en passant par François Mitterrand avec sa belle écharpe rouge, Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick (1928-1999), ou une célèbre série policière télé. Ça dérape également dans l’absurde et dans l’incongru avec les réparties, à commencer par la citation erronée de Pierre Desproges (1939-1988) : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui. Ou encore ce détournement d’un aphorisme de Georges Brassens : Sans le talent, le travail n’est qu’une sale manie. En fonction de sa sensibilité, certaines blagues fonctionnent immédiatement sur le lecteur le faisant rire à haute voix, alors que d’autres le laissent interdit, entre platitude littérale et idiotie. Pourtant…



Pourtant arrive un moment où l’émotion l’emporte sur tout. En pleine plaidoirie pour se défendre d’un gag éculé qui a mal tourné, Robert Cognard explique que le vrai courage est de laisser tomber son pantalon dans la rue d’un seul coup, sans prévenir. Et il a eu ce courage à dix-sept ans, et il n’est pas sorti intact d’une telle expérience. Le lecteur éprouve un élan irrépressible de sympathie et de pitié l’emporter devant ce jeune homme humilié par l’indifférence des passants qui s’écartent, alors qu’il s’est littéralement mis à nu pour son art. Dans le chapitre huit, l’auteur réussit un autre exploit avec une élégance légère, celle de faire croire à l’élan d’amour pur entre son personnage principal et une vache faisant la figurante parmi un troupeau en arrière-plan dans un western. C’est ridicule, absurde et même idiot, et en même temps un drame d’une rare authenticité. Un peu plus loin, Robert Cognard parle de la société qui exige que les clowns se maquillent pour sortir, et le lecteur y voit l’écho de l’exigence que les femmes se maquillent, un écho pénétrant d’une exigence sociale implicite et lourde de sens. Le lecteur se prend d’une réelle affection pour Robert Cognard dont il ne doute pas un seul instant que tout le monde prononce son nom comme s’il ne comprenait pas la lettre G. À certains moments, il se dit que cet artiste comique qui n’y arrive plus vraiment, qui semble atteint par la limite d’âge, incarne ce qui pend au nez de l’auteur lui-même, ou peut-être ce qui lui a déjà été mis dans les dents, que sa carrière est derrière lui, et que son grand prix de la ville d’Angoulême date de 1997. Avec cette idée en tête, il relève quelques phrases. C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes. Un comique, c’est pas un génie, nom d’une pastèque en slip ! C’est un écorché vif, prêt à se déculotter pour le public ! Je suis un comique, moi ! J’ai besoin de prendre des risques ! Je ne peux pas me contenter de vos petites vies tranquilles.


Puis le lecteur passe à la dernière partie : la postface écrite par l’auteur. Elle est constituée de six chapitres : Les aventures de Cognard - Les connivences - La connivence humaniste - Effets de manche et contenu intellectuel - Autres points de vue sur les mêmes phénomènes - De quoi je me moque et pourquoi ce n’est pas forcément partagé. L’auteur décortique ce qui le motive à s’exprimer, ce qui constitue son sens de l’humour. Le lecteur découvre ou retrouve les intentions de l’auteur qu’il a pu percevoir, ou qu’il n’a pas saisies au cours de cette bande dessinée. C’est une véritable profession de foi, sans fausse modestie, sans acrimonie non plus. C’est honnête et intelligent, sans prétention, sans donner de leçon, sans fard.


Un album de plus d’un bédéiste avec plus de quarante ans de métier ? Oui, bien sûr, c’est du Goossens. Pas seulement, car c’est un format long sous forme de douze scénettes, c’est une toujours aussi absurde et incongru, drôle et parfois impénétrable. C’est aussi une mise en abîme et une profession de foi directe. C’est abordable et enlevé. C’est un très grand cru.



jeudi 28 juillet 2022

Guacamole Vaudou

Stéphane Chabert ! Pour une France qui gagne la victoire !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il s’agit d’un roman-photo en couleurs, de soixante-dix pages, avec une histoire écrite par Éric Judor & Fabcaro, réalisé par Nathalie Fiszman, avec Judor dans le rôle principal. Il a nécessité quinze personnes pour la production : réalisation, stylisme, costumes, production, régie, repérages des décors, photos, casting, perruques, accessoires, maquillage, stagiaire, création et exécution de la maquette intérieure, création de la couverture et des pages liminaires, photogravure. Il a mobilisé quarante-neuf acteurs.


Dans un grand immeuble impersonnel, le patron d’une agence de communication spécialisée en marketing demande à ses créatifs de faire des propositions de slogan pour la mayonnaise Amoros, leader sur le segment de la mayonnaise. Chacun leur tour, Jean-Michel, Jean-Christophe, et Philippe font une proposition. Puis vient le tour de Stéphane Chabert qui propose : Amoros, j’en applique sur la viande afin d’en accentuer le goût. Dans la salle de réunion, tout le monde est consterné. La proposition de Stéphane instaure un climat de gêne, de malaise et d’état dépressif qui rappelle à chacun sa propre finitude, la fin inéluctable de toute chose, l’existence de Dieu et les origines du Big Bang. En quoi leur action fait-elle progresser l’humanité ? Ne seraient-ils pas en train de manipuler les esprits à des fins purement financières ? Ne seraient-ils pas plus en phase avec leur mère Gaia la Terre en allant s’adonner à la capoeira en Ardèche ?



Le patron demande à chacun de regagner son bureau et de continuer à réfléchir à un meilleur slogan. Stéphane Chabert passe devant la photocopieuse où Marie-Françoise est en train de rêvasser, avec une liasse de feuilles à la main. Chaque fois qu’il la voit, il sent son cœur s’enflammer comme une chamade. Il se dit qu’il ne va pas rester puceau toute sa vie et il se décide à lui adresser la parole. Il fait remarquer que ça sent le bourrage par ici. Il précise qu’il parle du bourrage papier. Il lui propose de regarder ce qui arrive à la photocopieuse, mais elle insinue qu’elle n’a pas commencé à photocopier ce qui explique qu’elle ne soit pas en train de fonctionner. Il lui propose alors de manger à la cantine avec lui, mais elle décline car elle s’est préparé un Tupperware qu’elle va manger à son bureau. Il lui dit qu’il suppose qu’il n’aurait pas dû parler d’œufs Mimosa, car ça a dû remuer en elle des souvenirs qu’elle préférait peut-être occulter, qu’au collège les garçons lui criaient dans la cour que ses seins étaient des œufs Mimosa, qu’elle était complexée par ses seins trop petits. Elle prend congé de lui pour aller retourner travailler. Il se présente à la cantine et demande un poulet-frites, mais le cuisinier lui répond qu’il ne reste que du gras de jambon. Il cherche une place où s’installer mais ses collègues indiquent qu’il n’y a plus de place à leur table, car la dernière est prise par quelqu’un qui pourrait très bien arriver à l’improviste. Il finit par s’installer seul à une table isolée tout au fond près de la poubelle et des toilettes, la chance.


L’alliance de deux créateurs à la forte personnalité comique, dans un média jugé désuet, le tout affublé d’un titre improbable. L’absurde est bien au rendez-vous, ainsi que le kitsch et la dérision au troisième, quatrième, cinquième degré, ou peut-être plus encore. Le lecteur reconnaît rapidement la forme si particulière de l’humour d’Éric Judor à base de dérision, d’absurde, de comportement infantile et de banalité surréaliste. Il relève également les répliques improbables et décalées propres à Fabcaro, bifurquant sans ralentir vers un onirisme surréaliste. Il remarque que Nathalie Fiszman s’est également bien amusée à conférer une allure ringarde et désuète aux visuels. Il y a cet usage systématique de perruques pour chaque acteur, et ce choix de vêtements issus des années soixante, pour obtenir un effet daté et ridicule. Elle prend un grand plaisir à choisir un papier peint aux motifs imprimés tout aussi datés, et à inclure des accessoires d’un temps révolu comme le Minitel que l’avènement de l’ordinateur personnel a rendu obsolète, et pire encore a condamné comme une technologie sans avenir. Pour autant, elle a bien réalisé toutes les photographies du récit, sans en reprendre dans des romans-photos du passé, et avec un niveau de définition de l’image contemporain, sans grain ou flou, ou couleurs baveuses.



Le lecteur fait donc connaissance avec Stéphane Chabert, créatif au pragmatisme navrant, dépourvu d’imagination et de toute fibre de séduction, un perdant ridicule qui n’en éprouve qu’une vague conscience, préférant se complaire dans l’illusion d’une vie qu’il estime tranquille et agréable. Seule son postiche est flamboyant. L’intrigue repose la médiocrité banale de cet individu qui va acquérir la gagne d’un battant lors d’un improbable stage vaudou. Cela va lui permettre de grimper les échelons de la société en un temps record. Dès la couverture, le lecteur sait que le récit appartient au registre de la parodie : ce titre incongru alliant deux mots (le premier faisant référence à une purée d’avocat devenu incontournable à l’apéritif, l’autre à une pratique jugée comme surnaturelle, et souvent tournée en dérision), ce plan poitrine avantageux sur l’acteur avec une chevelure artificielle et une expression de visage indéchiffrable. Les costumes et les décorations intérieures datées renvoient à un passé révolu, à une époque qui se prenait comme étant celle du progrès et d’une forme de succès, d’un capitalisme prometteur porté une généralisation des progrès industrialisés de la science, et qui est maintenant ringardisée, comme si le présent était beaucoup plus avancé, avec une condescendance hautaine. Le regard porté contient comme une touche de mépris, impliquant que les auteurs dépeignent des gens qui s’y croyaient vraiment à l’époque.


Sur le plan narratif, la réalisatrice utilise les conventions de découpage de la page, qui sont celles de la bande dessinée : des cases majoritairement bien alignées en bande, avec une poignée d’exceptions où la hauteur d’une case sera un plus grande que celles de sa voisine. Nathalie Fiszman utilise majoritairement des plans taille pour laisser la place à ses acteurs de pouvoir adopter une posture parlante, généralement naturelle. Ils ne sont pas en train de grimacer à chaque vignette, mais la photographie a cet effet de figer le visage dans une expression qui du coup en perd son caractère naturel, un instant arrêté, alors qu’en face à face il s’agit d’un moment fugace dans un visage en mouvement. Elle joue sur cette artificialité en la renforçant avec l’usage fréquent de postiches, de bonne qualité mais présentant cette impression de chevelure sans vie. Le lecteur s’installe dans le train-train de cette narration visuelle douce et gentiment moqueuse. Il note le travail sur les accessoires obsolètes que ce soit le minitel ou un plateau en plastique, un motif imprimé, etc. Il sourit en voyant que des collages et des incrustations viennent ajouter une touche surréaliste. Par exemple, Stéphane assis à la table de cantine et des objets collés juste au-dessus de sa tête, alors qu’il commente que ses collègues plaisantent en lui lançant une miette de pain. Puis il s’agit d’un crouton de pain qui vient se poser sur sa tête, d’un pot de yaourt, d’un plateau repas garni, d’une chaise en plastique. Quelques pages plus loin, il découvre une photographie en pleine page, avec un personnage géant en pâte à modeler. Puis lors d’un rêve, elle s’amuse à réaliser des collages mettant Stéphane dans des situations oniriques. L’affiche pour la campagne présidentielle sort également du moule.



Voici donc l’histoire d’un perdant pas magnifique qui obtient un pouvoir lui permettant de devenir un gagnant. Sur ce fil directeur, les auteurs entremêlent les situations et les phrases moqueuses dont le sarcasme est atténué par la sympathie que le lecteur ressent pour Stéphane Chabert, un peu benêt tout en étant gentil, et aspirant à la réussite sociale promue par le système professionnel et capitaliste. La sensibilité humoristique des deux auteurs se marie bien, avec des phrases irrésistibles et des réactions désarmantes. Stéphane maintenant président de l’agence de communication s’adressant à un collaborateur : Jean-Pat, tu annihileras le présentéisme disruptif du flex office chamarré sans compromission ! Gourou Jean-Claude se mettant derrière Stéphane lors du stage vaudou pour l’aider dans ses gestes afin d’égorger un poisson pané sanguinolent : positionner la lame un peu plus haut, il faut qu’elle soit au deux tiers du cou à partir de la base, et qu’elle forme avec le cou un angle de quarante-cinq degrés, et tenir fermement le poulet afin que la coupure soit nette (alors qu’il tient un rectangle de poisson pané dans la main). Enfin le geste doit se faire de l’intérieur vers l’extérieur pour éviter que le sang ne gicle - et les deux hommes sont en train de gigoter par terre comme s’il s’agissait d’une vraie bagarre.


Au fil des pages, le lecteur ne sait que penser : la narration visuelle reste très sage, que ce soient les photographies ou leur agencement, avec quelques moments surréalistes imparables, et une forme de moquerie latente générée par la dérision du regard porté sur ces individus et leur environnement daté. L’usage d’un humour à froid au cinquième degré (ou plus) s’avère très déstabilisant, le lecteur n’arrivant pas toujours à se situer entre une mise en abîme ridiculisant une attitude, une mode, un comportement, ou bien un moment d’une banalité insipide dont l’intention de dérision retourne ou détourne la moquerie sur une convention se moquant elle-même d’un autre cliché, avec un empilement de ce mécanisme sur deux ou trois étages dans un moment unique, ce qui finit par aboutir à une banalité, ou par perdre le lecteur qui n’est peut-être pas familier d’une de ces conventions enchâssées. La critique moqueuse de la gagne fonctionne bien, même si elle est globalement désamorcée jusqu’à être inoffensive par l’ironie moqueuse et la dérision, et l’absence d’alternative à cette trajectoire de vie. Mais la tonalité générale est pleine de verve, d’inventivité humoristique et d’une forme de tendresse, même si elle peut être un peu vache, pour Stéphane Chabert, être humain qui est le jouet des événements, de ses désirs, de la société.



Pour l’anecdote, en compulsant le générique en fin d’ouvrage, le lecteur relève la participation en tant qu’acteur de Nathalie Fiszman (la voisine gentille), d’Arthur H (Habib), de Clémentine Mélois (dans le rôle de Leonardo DiCaprio, elle-même autrice du roman-photo Les Six Fonctions du langage, 2021), de Fabcaro (un punk).


Difficile de résister à l’attrait d’un roman-photo parodique, écrit par Éric Judor et Fabcaro : l’assurance d’un divertissement absurde avec des répliques hilarantes et des situations décalées. Avec un roman-photo choisissant le registre de la parodie dans un environnement suranné, la réalisatrice allie pastiche et ironie, pour un petit récit, comportant une touche de réalisme magique avec ce pouvoir issu d’une cérémonie vaudou. Par moment, le lecteur ne sait plus trop s’il est en train de lire une parodie avec une mise en abîme de moqueries référentielles ou juste une séquence d’une banalité affligeante, tout en ressentant une forme d’humour cruel du fait de personnages qui sont, au fond d’eux-mêmes résignés à leur sort. Il prend plaisir au jeu sur les formes avec une narration qui peut briser le quatrième mur (Stéphane s’adressant à la voix du narrateur omniscient ou modifiant le déroulement en virant un personnage d’une scène), le décalage entre les paroles et l’action montrée, la frustration quand le principe de réalité ramène à une mesure plus raisonnable des projets de nature diverse. Dans le même temps, le lecteur fait l’expérience douloureuse de l’absence de sens de ces situations, dans un récit postmoderne désenchanté.



jeudi 30 septembre 2021

Zaï zaï zaï zaï

Les pierres n'ont pas toujours la même ombre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive.


Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. Le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. Le responsable demande à Fabrice de le suivre. Le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. Le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. Le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne.


Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? Le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ?



La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. Le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. Le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. De ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles.


Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. De la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant…



Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant.


Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. Le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin.



Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. Le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc.


Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.