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mercredi 1 janvier 2025

La vérité sur l'affaire Vivès

Faire de l’autobio, quelle horreur.


Ce tome contient une suite de vingt-trois scénettes consacrées à l’auteur ou à son avatar. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Bastien Vivès. Il comporte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il révèle toute sa saveur si le lecteur est conscient des accusations d’apologie de pédocriminalité qui ont été portées contre l’auteur à partir du début des années 2010 (en particulier contre Les melons de la colère, 2011, La décharge mentale, 2018, Petit Paul, 2018), et l’annulation de l'exposition Carte blanche au festival international de bande dessinée 2023 à Angoulême.


Depuis la rive droite, Bastien admire le quartier de Beaugrenelle de l’autre côté de la Seine, en tenant la poussette d’une main. Le journaliste venu pour l’interviewer arrive avec un peu de retard, et il présente ses excuses : c’est parce qu’il travaille de l’autre côté de Paris. Bastien attire son attention sur Beaugrenelle et lui explique que quand il a commencé la BD, il n’y avait rien ici, que des champs de patates tenus par de vieux Irlandais… et aujourd’hui c’est le futur de Paris. Il continue : ce sont leurs pères et leurs pères à eux qui ont fait sortir de la terre ces mastodontes. Il ajoute : N’empêche que la pédopornographie ça a toujours été la Rolls Royce de l’humour, tout comme les prouts et les blagues belges. Le journaliste lui fait observer que les Belges ont toujours détesté la condescendance des Français avec leurs blagues belges. Bastien rétorque que bien sûr que non, les Belges adorent ces histoires. Il en a raconté deux lors de son dernier passage à Bruxelles, ils étaient pliés en quatre. Le journaliste rebondit immédiatement en lui demandant s’il va souvent en Belgique. Bastien sourit : si son interlocuteur pense qu’il va tomber dans ce genre de pièce grossier… Son éditeur est belge, voilà tout.



Bastien reprend : Dans cette affaire, il n’y a qu’une seule victime, c’est la bande dessinée. La bande dessinée qu’il aime tant, cet espace de liberté incroyable qu’il chérit depuis sa plus tendre enfance. Touché, le journaliste lui demande pourquoi il ne mettrait pas ça dans un album, en faire son grand œuvre. Été 1991, Bastien a sept ans. Sa famille se réunissait tous les étés dans le Sud de la France. Ils passaient la journée au bord de la piscine, avec ses cousins, cousines. Il a peu de souvenir des choses en général, mais ce moment il ne l’oubliera jamais. Il est dans la piscine avec ses lunettes de plongée ; le moment : celui de sa tante s’apprêtant à rentrer dans l’eau. Il a repensé à ce moment toute la journée sans savoir qu’il y repenserait toute sa vie et qu’il allait être l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée. Dès lors, encombré d’un pénis surdimensionné, sa scolarité fut plus que chaotique… Bastien revient au moment présent : son épouse lui dit qu’elle part au boulot, et elle lui demande si c’est aujourd’hui qu’il se rend chez la police. Il a son fils dans les bras, et il lui répond que oui, et qu’il passe chez BD Occaz’ avant.


Bien sûr, il est possible de ne rien connaître de cet auteur, de n’avoir jamais entendu parler des accusations qui pèsent sur lui, de la polémique. Le lecteur découvre alors une bande dessinée vraisemblablement autobiographique (c’est l’auteur qui le dit dans le chapitre d’introduction), évoquant un acte répréhensible de nature pédocriminelle, même s’il n’est pas explicité, vraisemblablement une bande dessinée impliquant un acte sexuel avec un enfant. Le récit se présente sous la forme d’un prologue, et de vingt-deux chapitres comptant entre cinq et huit pages chacun, pouvant aller jusqu’à dix pages pour deux d’entre eux. La mise en page présente des caractéristiques très particulières : absence de bordure pour les cases, généralement deux dessins par pages, des arrière-plans majoritairement vides, quelques accessoires et meubles, des personnages présentant un niveau de détail s’approchant du croquis. Le lecteur observe également que le dessinateur utilise la technique de reproduire le même dessin à plusieurs reprises sur la même page, sur plusieurs pages à suivre : comme un plan fixe au cours duquel les mouvements des personnages sont insignifiants, leurs expressions de visage restent invisibles, toute la narration est portée par leur posture et les dialogues. L’introduction établit sans doute possible qu’il s’agit d’un récit humoristique jouant dans le registre de l’absurde, avec cette évocation hors de propos des Irlandais et de leurs champs de patates. Régulièrement, ses interlocuteurs rappellent à Bastien que la pédophilie ne prête pas à rire, qu’elle ne peut pas faire l’objet de blagues. Mais quand même…



Cette histoire paraît à l’automne 2024 : Bastien Vivès est alors l’auteur de plus d’une quarantaine de bandes dessinées, et certaines procédures judiciaires à son encontre n’ont pas encore fait l’objet d’un jugement. Au cours de la bande dessinée, le personnage principal est appelé Bastien Vivès de manière explicite… et dans le même temps la mise en œuvre d’un comique dans le registre de l’absurde indique clairement qu’il s’agit plus d’une autofiction que d’une autobiographie. À partir de là, libre au lecteur de projeter ce qu’il veut dans chaque scénette, de soupeser le pourcentage de réalité contenu dans chaque chapitre. Concrètement, il lui est impossible de savoir, ce qui provoque un automatisme de prise de recul très déstabilisant. Il s’agit donc d’une fiction, et dans le même temps chaque situation semble authentique et réelle, entre processus de prévention, de réhabilitation morale de l’individu, même s’il est supposé être innocent tant qu’un jugement n’a pas été prononcé. Il tombe sous le sens qu’il soit convoqué par la police pour être entendu, qu’il doit (sur un plan moral) se soumettre à une remise en question, et qu’elle pourrait très bien prendre la forme d’un stage, à l’instar des conducteurs qui veulent retrouver des points sur leur permis, après des infractions ayant donné lieu à des procès-verbaux. Le lecteur se trouve tout de suite convaincu par l’attitude de Bastien Vivès (le personnage) qui ne peut pas s’empêcher de faire de l’humour sur ce même sujet. Pour autant, son séjour en prison dépasse la réalité, puisqu’il n’a pas été condamné à une telle peine au moment où il réalise la présente bande dessinée. Par voie de conséquence, puisqu’il s’agit plus d’une fiction que de la réalité, le lecteur s’en trouve dédouané : il peut rire sans honte, sans arrière-pensée, sans se demander s’il serait en train de cautionner quelque chose.


En effet, l’humour de ces scénettes atteint sa cible pile entre les deux yeux : l’auteur marie l’exagération et l’absurde, du décalage, avec une précision imparable et un sens de l’économie incroyable en faisant un usage sophistiqué des sous-entendus et des non-dits. Bastien réagit à la seconde près sur le sous-entendu relatif à la Belgique, c’est-à-dire ses affaires de pédophilie. Puis le jeune Bastien marqué à jamais par la poitrine de sa tante moulée dans son maillot de bain : entre traumatisme indépassable et révélation, tout ça avec quelques tâches de noir qui ne sont rendues suggestives que par le bref commentaire. Puis la mention que ce moment clé a changé sa vie à jamais, et est l’élément matriciel de tout son travail en bande dessinée, entre dramatisation et autodérision (avec l’évidence que la majorité de la population masculine a vécu un moment similaire d’éveil sexuel devant le corps d’une femme). Bastien se retrouve dans un bureau devant deux policiers qui lui indiquent qu’il doit faire un stage anti-pédophilie, ce à quoi il répond qu’il n’est pas pédophile : imparable. Le lecteur subit comme lui le paradoxe imbécile de se voir projeter des images, avec des électrodes implantées pour tester ses réactions et déceler de tendances pédophiles, mais la docteure qui rectifie leur implantation est une magnifique blonde avec une grosse poitrine. Impossible de résister à l’intervenante sur le module de la bande dessinée déconstruite qui se trompe sur le genre d’un participant, et qui démissionne à la suite de cette erreur gravissime de mégenrage. Ou madame Vivès qui vient chercher son époux à la sortie de prison, et qui discute avec le gardien comme si elle venait chercher un enfant à la sortie de la crèche, ou encore l’analyse faite par l’éditeur de la BD proposée par Vivès, analyse réalisée par un robot et qui conclut à la composition suivante : 9% raciste, 17% sexiste, 12% misogyne, 3% négationniste, 2% antisémite et 88% pédophilie.



Ben si, il y a forcément des arrière-pensées à la lecture. L’auteur s’offre un droit de réponse sous la forme d’une bande dessinée, à des accusations pour lesquelles le procès ne s’est pas encore tenu. C’est plus compliqué que ça bien sûr : il y a eu deux classements sans suite à des signalements concernant Petit Paul, et d’autres plaintes déposées ensuite. C’est plus compliqué que ça : Bastien Vivès met en scène l’absurdité de suivre un stage anti-pédocriminalité alors qu’il n’a jamais été condamné. Il tourne en dérision ses interlocuteurs qui interprètent chacune de ses phrases avec l’intention d’y voir de la pédocriminalité. Il met en scène un intervenant lui-même accusé du même crime, vestimentairement. Il montre que cela ne sert à rien de protester : entre ses parents qui aggravent son cas en s’exprimant mal à la radio, l’analyse de son prochain ouvrage par un robot servant de lecteur sensible, ou même une tentative d’explication dans une émission de radio où le comique de service tourne tout à la dérision faisant tourner court tout début d’explication complexe. Il conclut avec un chapitre où des Japonais viennent sonner chez lui pour qu’il réalise un manga avec les mêmes caractéristiques, au Japon, pour le marché japonais, car culturellement cela correspond à critères mis en avant comme étant de qualité, sans une once de quelque criminalité potentielle. D’un côté, le lecteur prend fait et cause pour le narrateur pour les situations ubuesques auxquelles il doit se soumettre ; de l’autre côté, l’auteur réalise bien un ouvrage qui fait explicitement référence (rien que le titre) au lynchage médiatique qu’il a subi, en se moquant systématiquement de chaque reproche, de chaque forme de réhabilitation. Quand bien même ces processus ne sont pas justifiés, il prend un malin plaisir, et il le fait avec talent, à tout réfuter, sans nuance, sans aucun doute.


Voilà un bien étrange ouvrage. L’auteur Bastien Vivès a été accusé d’un crime grave, et condamné par une partie de l’opinion, après deux classements sans suite, et avant le jugement des plaintes postérieures. Il utilise sa possibilité de répondre avec une œuvre qui porte le titre explicite de La vérité sur l’affaire Vivès. Il fait à nouveau preuve d’une élégance dans la narration visuelle, d’une précision minimaliste d’une incroyable justesse et d’une efficacité imparable, pour des moments très drôles. Dans le même temps, il tourne en dérision et ridiculise chaque contradicteur, avec verve et sans questionnement. Il répare l’injustice qu’il a subie, sans volonté d’analyse.



mercredi 16 août 2023

J'aurais voulu voir Godard

Bande dessinée d’idées ou une idée de la bande dessinée ?


Ce tome contient un récit autobiographique complet, s’appréciant mieux avec une connaissance élémentaire du réalisateur Jean-Luc Godard et de quelques-unes des caractéristiques de ses films. Sa parution initiale date de 2023. Il a entièrement été réalisé par Philippe Dupuy. Il comprend cent pages de bandes dessinées, certaines en noir & blanc, d’autres en couleurs. Il se termine avec une liste de référence des films cités ou évoqués dans l’ouvrage : Visages villages (2017) d’Agnès Varda & JR, Orphée de Jean Cocteau (1889-1963), ainsi que dix-neuf films de Godard : À bout de souffle (1960), Le petit soldat (1960), Une femme et une femme (1961), Vivre sa vie (1962), Les carabiniers (1963), Le mépris (1963), Bande à part (1964), Alphaville (1965), Pierrot le fou (1965), Masculin féminin (1966), Made in USA (1966), Deux ou trois choses que je sais d’elle (1967), Week-end (1967), One + One (1968), Vladimir et Rosa (1970), Passion (1982), Prénom Carmen (1983), Je vous salue Marie (1985), Novelle vague (1990). Cette page référence également une citation de Robert Redeker provenant d’un entretien donné par JLG aux Cahiers du cinéma le dix-huit septembre 2019, et en page soixante-dix-neuf une évocation d’œuvres de Paul Klee, Edgar Degas, Pablo Picasso, Henri Matisse, Auguste Renoir, Amadeo Modigliani, Vincent van Gogh


Philippe est en route pour aller voir JLG. Enfin, disons plutôt qu’il est en route pour ne pas le voir. On plus précisément, il veut s’assurer qu’il ne le verra pas. Un jour il est tombé sur une citation de Godard. Celui-ci déclarait que s’il savait dessiner, il y aurait beaucoup de dessins. C’est quelque chose que le cinéaste regrette, ça, d’avoir oublié. Il savait un peu dessiner, et puis il n’a pas pratiqué ça ; et aujourd’hui il a un peu la flemme, mais il aimerait bien savoir dessiner, même pas habilement comme les dessinateurs de bandes dessinées, sans talent, mais dessiner à peu près correctement, dessiner quelque chose, il pense qu’il s’en servirait beaucoup. Déclaration faite dans Introduction à une véritable histoire du cinéma, Paris, Albatros, 1980.



Au volant de sa voiture, Philippe a conduit sur l’autoroute, franchit des villes, des villages, des forêts, d’autres villes, des routes pour automobiles le long d’un pont avec des arches, d’une suite de poteaux électriques, d’un mur antibruit, et enfin il a pris la sortie pour Rolle. Dans cette commune de Suisse du canton de Vaud, il parcourt les rues très tranquilles. Il cherche la maison de JLG : la trouver ou pas ? Il repense à la fameuse scène du film d’Agnès Varda dont tout le monde lui parle dès qu’il dit qu’il va aller à Rolle pour essayer de voir Godard. Dans Visages Villages, Varda et le coréalisateur JR s’arrêtent devant la maison de Godard : ils ne voient pas de sonnette, c’est fermé à clé. JR toque à la porte. Pas de réponse. Varda remarque un mot posé sur la porte : À la ville de Douarnenez, Du côté de la côte. Elle comprend qu’il évoque la mémoire de son époux Jacques Demy.


Charles Dupuy et Philippe Berberian ont formé un duo réalisant des bandes dessinées à quatre mains pendant vingt-cinq ans de 1985 à 2009, comme les séries Henriette, Monsieur Jean, ou Boboland. Puis, ils s’en sont allés chacun de leur côté, le dernier réalisant des œuvres plus aventureuses comme Peindre (2019), Ne pas peindre (2019), J’aurais voulu faire de la bande dessinée (2020), Mon papa dessine des femmes nues (2022). La couverture avec son esthétique très particulière peut rebuter : prééminence de graphies irrégulières et hétéroclites, collage de petits dessins proches de l’esquisse. La quatrième de couverture s’apparente à un format de bandes dessinées, formulant explicitement les réticences du potentiel lecteur : encore un biopic, Godard est insupportable, incapacité à voir un seul de ses films jusqu’au bout. En page soixante-sept, l’auteur met en scène des réactions de lecteurs à sa bande dessinée : Qui aime entrer dans un album de BD comme on enfilerait des vêtements confortables à force d’être usés va être désarçonné. Difficile de mettre des mots sur des albums échappant à toute étiquette. Graphisme très rudimentaire. On a l’impression d’avoir un story-board entre les mains, avec des dessins corrigés grossièrement au Tipp-ex. Inclassable. Dessin faussement jeté. C’est un livre difficile et prétentieux. Ces dessins malhabiles faits de la main gauche avec cette justification… Ça pose le livre du côté d’un art conceptuel qui gave toujours. Ça fait poseur. C’est une bande dessinée à la frontière. Plus de questions que de réponses. Le lecteur sourit en se disant que ces objections peuvent être transposées aux films de Godard. Quelle étrange envie également de raconter une rencontre qui ne se fait pas. Au fil des réflexions de l’auteur, le lecteur relève encore le constat de Dupuy : le voilà sur un malentendu, au beau milieu d’un livre en forme d’interrogation qui prend des allures de labyrinthe. Et les remarques d’un avatar du cinéaste s’adressant à Dupuy : En fait vous vous dîtes que vous faîtes là un livre foutraque. Foutraque et égaré. Mais arrêtez donc de vous excuser. Vous craignez qu’il soit incompréhensible ? Et alors ? Dîtes-vous que ce sont parfois les autres qui sont incompréhensibles.



Ainsi bien conscient de ses a priori sur la narration visuelle et sur le thème en lui-même, le lecteur sait qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même d’avoir choisi une telle bande dessinée, et qu’il s’y lance en toute connaissance de cause. Tout du long de ces cent pages, il va retrouver des marques et des artefacts de la réalisation artisanale de l’ouvrage : une pince double clip pour la page de titre pour montrer qu’il s’agit d’une pile de feuilles mises ensemble, un fond légèrement grisé pour chaque feuille pour évoquer un papier d’une qualité pas parfaite (vraisemblablement les photocopies authentiques et non retouchées des pages réelles) ; des dessins malhabiles avec des contours pas assurés et tremblotants, des textes écrits sans ligne bien droite, des mots en majuscule pour les faire ressortir, des mots parfois écrits au feutre rouge ou bleu, des petits rectangles de papier comme collés sur la page, quelques minuscules photographies au gros grain, incorporées au petit bonheur sur une page ou une autre, des graphies expérimentales évoquant un psychédélisme bon marché, une longue séquence muette sous influence onirique ou flux de pensées (pages 24 à 38), des éléments schématiques, etc. Et pour autant, les pages se lisent toutes seules, sans difficultés, sans problème de déchiffrage, ou de logique séquentielle d’une case à l’autre.


Le bédéiste maîtrise sa narration visuelle, même si l’apparence peut paraître malhabile. Le lecteur identifie aisément tout ce qui est représenté : les différentes zones traversées en voiture pour se rendre à Rolle, les conversations avec un avatar de Jean-Luc Godard dans un café, dans une barque sur le lac, dans son musée imaginaire, dans son bureau, l’extrait du film Visages Villages, la séance de dédicaces, l’évocation de l’état d’esprit de l’enfance, la reconstitution d’une scène du film Le mépris (1963), etc. En consacrant un peu d’attention, le lecteur relève la maîtrise des techniques de narration visuelle : des plans de prise de vue sophistiqués pour rendre visuellement intéressantes des conversations entre deux personnages assis, le recours au collage, la mise en œuvre de symboles jouant parfois sur les formes, parfois sur les couleurs pour relier entre eux des éléments distants de plusieurs pages, la déconstruction du dessin de la silhouette humaine sous forme d’ellipses rouges et de cercles bleus, quelques images conceptuelles allant jusqu’à l’abstraction, le jeu sur la forme des cases jusqu’à les transformer en des cubes, c’est-à-dire des éléments en trois dimensions qui s’assemble ou se bousculent sur la page en deux dimensions, de courtes expressions inscrites dans la perspective d’un dessin comme pouvait le faire Steve Ditko, des dessins minuscules accolés les uns aux autres, avec les mots dissociés disposés dans une colonne à part ou en dessous, un escalier en spirale rappelant la structure en double hélice de l’ADN, des facsimilés de tableaux classiques, etc.



Le lecteur accompagne l’auteur dans un voyage qu’il devine destiné à l’échec : d’ailleurs la visite futile d’Agnès Varda l’annonce, surtout en se disant qu’elle est plus légitime que Dupuy pour imposer ou même solliciter cette visite au réalisateur. La solution narrative s’impose d’elle-même : introduite par la citation Déjà la fiction l’emporte sur le réel (extrait de Made in USA), Philippe Dupuy commence par discuter avec un autre lui-même, tous les deux assis à la même table dans un café, puis JLG lui-même entre dans ce café et s’assoit à une autre table, indiquant explicitement à Dupuy qu’il n’est pas là, pas plus qu’ils ne sont deux. Tout cela, c’est quelque chose que le bédéiste fait parce ça l’arrange, c’est ce qu’on appelle un procédé. Il s’engage ainsi une discussion interne sous une forme de discussion entre personnages, dans différents lieux. Le lecteur voit que l’auteur met en scène sa démarche d’apprivoisement du créateur Jean-Luc Godard, au travers de ses œuvres, de quelques interviews et déclarations, de ce qu’il lui est possible de percevoir pour décortiquer sa démarche créative, son mode d’expression artistique, et, plus difficile, ce qu’il exprime, ce qu’il fait. Philippe Dupuy se montre un narrateur prévenant, même s’il craint d’être incompréhensible. Par ce mode de dialogue entre ses interrogations d’auteur et les créations du cinéaste, il fouaille sa démarche artistique, avec une honnêteté remarquable et une intimité pudique, une humilité sincère en se comparant à un monstre sacré en la matière, sans renier le caractère intellectuel de sa démarche. Il l’assume avec une citation de Simone de Beauvoir, dans Les mandarins (1954) : Je suis une intellectuelle. Ça m’agace qu’on fasse de ce mot une insulte : les gens ont l’air de croire que le vide de leur cerveau leur meuble les couilles.


Une bande dessinée qui n’est pas pour tout le monde : c’est une évidence dès la couverture, et il suffit de lire le titre ou de la feuilleter pour en avoir la certitude. Pour autant, il s’agit d’une lecture très accessible, facile même. L’apparence hasardeuse et bâclées des dessins se dissipe dès la première séquence : la narration visuelle s’avère solide et fluide, avec la mise en œuvre de nombreux outils spécifiques à la bande dessinée, en toute simplicité. Un auteur parle de sa recherche de sens dans sa démarche artistique en imaginant un dialogue avec l’un des auteurs les éminents du vingtième siècle. À l’opposé d’un pensum vaniteux et stérile, le lecteur voyage dans un questionnement essentiel et vrai, sur le sens à donner ou à rechercher à son métier, à l’acte de s’exprimer, à la façon de s’extraire des schémas habituels, un peu comme Edmond Baudoin peut questionner les modalités d’expression dans Le corps collectif : Danser l’invisible (2019).



lundi 17 juillet 2023

Imbattable T03 Le cauchemar des malfrats

C’est à cause de cette autre troisième dimension.


Ce tome fait suite à Imbattable - Tome 2 - Super-héros de proximité (2018) qu’il vaut mieux avoir lu avant, car il y a quelques éléments de continuité à connaître, en particulier la logique de fonctionnement des superpouvoirs de 2D-Boy.Il regroupe dix histoires dont trois gags en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2021. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-six pages de bande dessinée.


Imbattable, toujours dans son costume de super-héros, s’installe devant sa cuisinière, une poêle se trouvant déjà sur un des brûleurs. La poêle a l’air à la bonne température : il va pouvoir commencer. Avant même qu’il ne se saisisse du manche, une crêpe arrive de la bande de cases se situant juste au-dessous de celle comprenant la case où il se trouve. Il récupère ladite crêpe avec sa poêle. Puis dans la deuxième bande de cases, il dépose cette crêpe dans l’assiette à côté de la cuisinière. Il met de la pâte dans la poêle, et fait sauter la crêpe. - Il n’y connaît rien en foot : Imbattable, toujours en costume de super-héros est assis sur un gradin dans un stade, avec son neveu à ses côtés. Ils assistent à un match du mondial. Sans raison, le supporter à côté de lui l’apostrophe en l’appelant Helmut et en se moquant, parce qu’on n’est pas en Champion’s League et que Dortmund ne va pas venir.



Le passe-temps de la factrice : Imbattable et 2D-Boy traversent la rue au passage piéton, tous les deux en costumes de super-héros. Ils vont rejoindre le gendarme Jean-Pierre dans un café pour répondre à son appel. Toudi a l’air particulièrement amorphe, voire abattu. Une fois arrivés au café, Jean-Pierre leur explique la situation : les esprits commencent à s’échauffer. Ils pénètrent à l’intérieur et les habitants du quartier indiquent qu’il y a un problème avec la factrice. L’un d’eux n’a jamais reçu son courrier aussi tôt. Il faut qu’elle quitte la ville. Ils éprouvent de grosses difficultés à formuler ce qui ne va pas : elle n’est pas normale, des fois elle a des clones, et d’autre fois elle est toute seule mais elle clignote. - Un petit pas pour Toudi : en costume, Toudi regarde le ciel étoilé par la fenêtre en pensant à Cholé, tout en écoutant une chanson d’amour dans laquelle les paroles utilisent l’image de décrocher la Lune. Toudi utilise son pouvoir et décroche littéralement la Lune. Par cette belle soirée nocturne, Imbattable et Jean-Pierre prenne une infusion sur la terrasse, et le gendarme a l’impression que la Lune n’est plus dans le ciel, peut-être un nuage qui la recouvre. - Le rayon diabolique : le professeur Atomax, un inventeur, arrive en ville avec un gros robot sur le plateau de son pick-up. Il demande à un agent où se trouve le scientifique indépendant de la ville : l’autre répond que le savant fou habite la maison avec les grands murs blancs et les barbelés, deuxième rue à gauche. Atomax se présente au savant fou : il est venu pour détruire Imbattable avec son robot qui est muni d’un rayon à gravité inversée.


La première histoire correspond à un gag en une page qui donne à voir en action le pouvoir d’Imbattable, le seul véritable super-héros de la bande dessinée. Ainsi, l’auteur accueille les nouveaux lecteurs qui peuvent comprendre à quoi correspond cette capacité extraordinaire et comment elle fonctionne, s’ils n’ont pas lu les deux tomes précédents. La narration visuelle se situe toujours dans un registre tout public. Des dessins qui s’inscrivent dans le registre de la ligne claire, avec un bon degré de de simplification des formes, et un bon niveau de détail sur les éléments de décors et sur les personnages. Ceux-ci présentent généralement une apparence sympathique, même les méchants. Imbattable reste un petit monsieur rondouillard, toujours vêtu de son costume de super-héros, avec sa tunique jaune vif, agrémentée de quatre bandes découpées en cases, sur laquelle apparaît le I de Imbattable, en blanc. Il porte également une petite cape noire, très courte qui lui arrive à peine à la moitié du dos, un short noir, des collants orange et des bottes de catcheur. Son tronc est légèrement trop long par rapport à ses jambes et au reste de sa silhouette. Il réfléchit régulièrement, et il fait preuve de souplesse dans les scènes d’action.



Le lecteur retrouve (ou fait connaissance) avec 2D-Boy (surnommé Toudi), l’autre superhéros de la ville, un adolescent, plus grand et plus élancé qu’Imbattable, avec un costume pas beaucoup plus fringuant, mais une cape plus longue qui lui descend jusqu’aux chevilles et de grosses bottes, sans oublier sa chevelure abondante et indisciplinée, sa silhouette légèrement voutée en fonction de son entrain, et des sautes d’humeur de l’adolescence. Les autres personnages récurrents ont conservé leur apparence : le gentil gendarme Jean-Pierre, jeune homme souriant et prévenant d’environ trente ans, le commandant Dacier avec son visage plus dur et mal rasé, le savant fou avec son gros nez, sa petite taille et sa sempiternelle blouse blanche, le maire de la ville un peu dégarni avec des gros sourcil et prompt à l’emportement. L’auteur introduit de nouveaux personnages tout aussi agréables au premier contact : la factrice très investie dans son travail, le citoyen tellement banal que personne ne se souvient de lui, Chloé une adolescente qui fait soupirer Toudi, le professeur Atomax avec sa barbe rousse et son nœud papillon, Geoffroy le fils du maire, Invincible une jeune femme rousse très banale, le neveu d’Imbattable, sans oublier le robot à gravité inversée. Chaque personnage dispose d’une apparence spécifique aisément mémorisable permettant d’identifier le protagoniste du premier coup d’œil, seule celle d’Imbattable et celle du savant fou étant exagérées.


Le bédéiste emporte tout de suite le lecteur dans ses histoires faciles à suivre, teintées d’une forme de poésie du fait de ces super-pouvoirs peu communs. Celui d’Imbattable fonctionne sur la base de la forme de ce mode d’expression qu’est la bande dessinée, lui permettant de passer d’une case à l’autre, de traverser les gouttières, ou de faire traverser les gouttières à des individus ou à des objets. Celui de 2D-Boy reste toujours aussi impressionnant et l’adolescent découvre qu’un grand pouvoir peut occasionner de grandes catastrophes, par exemple quand il l’utilise pour décrocher la Lune. Ni Chromaline, ni Pépé Cochonnet ne font d’apparition dans ce tome. En revanche, le lecteur découvre cinq nouveaux super-pouvoirs ou capacités jouant avec les conventions implicites de lecture d’une bande dessinée ou de technologies permettant de la réaliser. Pascal Jousselin se montre particulièrement élégant dans sa manière de faire usage de ces spécificités de ce moyen. Il faut peut-être un peu de temps au lecteur pour décortiquer comment fonctionne les capacités de l’appareil inventé par la factrice. Il se prête volontiers au jeu de recomposer les conséquences du rayon à gravité inversée du robot du professeur Atomax. Il se dit qu’il était inéluctable qu’Imbattable fasse l’expérience de se retrouver dans une réalité photographique, avec les tours que lui joue l’autre troisième dimension. Invincible, la voleuse de timbres de collection, dispose d’un pouvoir très puissant, provenant directement d’une catégorie très précise de cartouche de texte. À chaque fois, l’artiste donne à voir la mise en œuvre de ces pouvoirs, en développant une logique qui joue avec la disposition des cases en bande, et avec celle des pages en vis-à-vis. La dimension ludique de l’usage des conventions formelles de la BD est transcrite visuellement, plutôt que de se limiter à un jeu virtuel.



L’artiste utilise des bandes de cases, généralement quatre par page, parfois trois, avec des bordures bien droites et bien nettes, sauf si un super-pouvoir vient mettre le bazar, et des dessins bien propres permettant à l’œil de les assimiler immédiatement. Le lecteur ne distingue pas forcément immédiatement le cinquième super-pouvoir dans l’histoire dont Jean-Pierre est le héros, en fonction de la lumière ambiante qui l’entoure. Le créateur utilise les possibilités du vernis sélectif de manière très poétique, pour une histoire d’une rare sensibilité. En effet, le scénariste ne crée pas des intrigues artificielles prétextes pour pouvoir jouer avec les conventions formelles. Il écrit de vraies histoires mettant en scène des êtres humains avec leurs émotions, leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Ainsi le lecteur se sent touché par les atermoiements amoureux de Toudi, par le sentiment d’insignifiance du citoyen anonyme, par l’amour propre bafoué du savant fou, par l’invisibilisation de l’attention touchante de Toudi pour Chloé, par le comportement indigne du maire, et bien évidemment par le deuil de Jean-Pierre et la forme que prend son souvenir, une histoire des plus touchantes.


Troisième album des aventures d’Imbattable avec des détournements de conventions formelles de la bande dessinée, toujours aussi inventives, réjouissantes et ludiques. Le lecteur venu pour découvrir de nouveaux super-pouvoirs est ravi, à la fois par leur ingéniosité, par l’humour bon enfant, et par la narration visuelle tout public, bien fournie et agréable à l’œil. Il se rend compte que l’émotion l’étreint à chaque histoire, l’empathie envers les personnages émanant tout naturellement au cours des intrigues variées.



lundi 3 juillet 2023

Imbattable - Tome 2 - Super-héros de proximité

Sans grand néant, on n’existerait pas.


Ce tome fait suite à Imbattable T01 Justice et légumes frais (2017) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Il regroupe onze gags dont quatre en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2018. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-deux pages de bande dessinée.


Imbattable regroupe tranquillement ses feuilles en tas dans son jardin, avec son râteau à feuille. Une vielle dame passe devant sa clôture et lui fait un geste de la main. Un voleur à la tire passe à fond en scooter, et arrache le sac à main de la passante. Celle-ci se rattrape à la barre de la clôture pour éviter de tomber, et Imbattable passe nonchalamment à l’action, avec un succès total. Imbattable revient de chez le boulanger avec sa baguette sous le bras, en sifflotant. Il entend un enfant pleurer dans un jardin partagé où poussent des laitues. Il s’approche de lui pour le consoler, mais l’enfant se retourne dévoilant sa véritable identité : c’est le savant fou et les mains d’un robot géant sortent de terre. Elles enserrent Imbattable, l’empêchant de bouger. Le savant fou jubile : cette fois son ennemi est vaincu. En effet il a bien repensé à tous leurs affrontements et il a remarqué une chose. Les téléportations, les voyages dans le temps du superhéros, tous ses trucs bizarres, il les fait en sautant en l’air, sur le côté, ou en jetant des objets, c’est-à-dire en bougeant. Il suffisait donc de l’immobiliser pour qu’Imbattable ne puisse plus utiliser ses pouvoirs. Le jardinier intervient, alarmé de voir l’état de son cabanon, de ses salades.



Imbattable est en train de passer l’aspirateur chez lui : maladroit il fait tomber un vase de sa table d’agrément. Fort heureusement, depuis la case de la bande du dessous, Imbattable envoie un coussin qui vient se placer juste sous le vase en train de tomber dans la bande de cases au-dessus. Le retour de plaisantin : dans la prison haute sécurité de la ville, deux gardiens sont devant les moniteurs de contrôle relayant les images des cellules. En grand, l’image de Plaisantin se morfondant dans la sienne, une entrave métallique autour de la cheville, avec une chaîne scellée dans le mur. Plaisantin passe la tête à travers le mur et il récupère un outil : une pioche. Il peut ainsi casser un maillon de la chaîne, retrouver sa liberté de mouvement, et passer au travers de la page vers la suivante. Les deux gardiens ont tout vu sur le moniteur. Ils se sont précipités dans la cellule, mais arrivent trop tard : Plaisantin s’est échappé ! Arrêté à un feu rouge par des travaux, le commandant Dacier attend : son téléphone sonne et un policier lui annonce l’évasion. Il s’énerve et appelle Imbattable pour requérir son aide. Enfant, Imbattable effectue une randonnée en montagne, avec ses parents. Il utilise ses pouvoirs pour les rejoindre au sommet.


Le premier gag permet au lecteur de se remettre en tête le superpouvoir si extraordinaire d’Imbattable, le seul véritable superhéros de bande dessinée, ou de le découvrir de manière très claire s’il n’a pas lu le premier tome. Onze histoires dans ce tome, pour vingt-et-une dans le premier : il n’y a que quatre gags en une page, deux en deux pages, un en trois pages et un en quatre. Les trois autres comportent respectivement six, sept et quinze pages. La narration visuelle se situe dans la continuité directe de celle du premier tome : héritée de la ligne claire, avec des aplats des couleurs, des bordures de cases bien droites. Il s’agit de dessins tout public, avec une petite touche comique. Imbattable lui-même a conservé cette silhouette improbable : court sur patte, un tronc en forme de barrique un peu ronde, et il porte tout le temps son costume composé d’un sweatshirt jaune avec son logo en forme de I avec un point, un masque qui lui couvre la partie supérieure du visage et qu’il ne retire jamais, des gants orange, un collant de la même couleur avec un short noir par-dessus, et des chaussures de catcheur, sans oublier sa cape noire riquiqui. L’allure des autres personnages comprend également des caractéristiques qui leur donnent un air gentil, ou de méchant d’opérette pour les criminels : souvent un nez d’une longueur improbable, des expressions de visage exagérées pour être plus expressives comme s’ils éprouvaient les émotions avec l’intensité propre aux enfants, des gestes et des postures évoquant également plus l’enfance que le comportement plus mesuré des adultes. La simplicité de leur tenue participe de cette impression, ce qui n’empêche pas une réelle variété : teeshirt et pantalon de sport pour le voleur à la tire, manteau ample pour la vieille dame, jean et blouson en cuir pour le commandant Dacier, tenue orange pour Plaisantin en prison, joli tablier rose à fleurs blanches pour son homme de main, uniforme des gardiens de prison différent de celui du gendarme Jean-Pierre, bleu de travail pour le conducteur de bulldozer, pull blanc à rayures blanches pour la maman du président des États-Unis, béret et gilet pour Pépé Cochonnet, etc.



Évidemment, le lecteur est revenu pour les manifestations de superpouvoirs : comment tordre les conventions de la page d’une bande dessinée pour réaliser des actions impossibles, faire naître des paradoxes spatio-temporels, maltraiter la compréhension de certains personnages jusqu’à faire apparaître certaines actions magiques, renverser la relation de cause et conséquence, tout en respectant rigoureusement la logique interne des mécanismes qui permettent ainsi de défier les lois de la réalité. Le lecteur retrouve ainsi les interventions d’Imbattable, personnage conscient de la forme narrative et intervenant d’une case à l’autre, ou bien d’une bande à l’autre. Il retrouve également Pépé Cochonnet et son pouvoir fonctionnant sur le langage et sur la forme qu’il prend dans une bande dessinée, ainsi que Toudi (2D-Boy) et son pouvoir fonctionnant sur le principe de la perspective. C’est un vrai plaisir de voir comment l’auteur s’amuse avec la succession des cases dans une bande, avec les possibilités d’interaction entre deux bandes contigües, ou deux bandes dos à dos pour Plaisantin, avec les conventions de représentation de la perspective et avec les phylactères. Le pouvoir de Plaisantin incite le lecteur à revenir à la page précédente pour bien saisir l’enchaînement des actions.


Le lecteur l’espérait, et l’auteur ne le déçoit pas : d’autres personnages avec un nouveau superpouvoir interviennent dans ces histoires. Le scénariste sait ne pas en abuser, leur consacrant généralement une histoire à chacun. La première est une jeune femme se promenant dans un jardin public dans La mystérieuse dame (quatre pages), et le lecteur s’y reprend à plusieurs fois constater la logique à l’œuvre, un très bel exercice de haute voltige. Dans la suivante, le savant fou invente une machine tordant le fonctionnement de l’ombre projetée. Imbattable doit encore calmer Chromaline, puis renvoyer un extraterrestre d’où il vient, chacun disposant d’un pouvoir à l’ampleur considérable. Par comparaison, Imbattable est amené à séjourner à New York, en compagnie de Pépé Cochonnet, de Toudi et Jean-Pierre. Ils passent par une chambre d’hôpital où sont alités Sauterelle-Boy, Pipistrelle et l’Homme Éclair, des superhéros bien américains évoquant des équivalents de la Justice League : leurs pouvoirs semblent bien falots comparés à ceux des super-héros de bande dessinée. Cette inventivité dans l’usage de ces pouvoirs extraordinaires débouche même une page se dépliant pour raconter deux réalités différentes en simultané.



Le lecteur se focalise tout naturellement sur le détournement des conventions de la planche d’une bande dessinée, son attention en éveil pour suivre l’inventivité de l’auteur. Son horizon d’attente est comblé : alors qu’il aurait pu croire que ces astuces étaient assez limitées, il découvre qu’il n’en est rien, et que ce jeu sur les causes et effets, sur le temps représenté de manière spatiale dans la bande dessinée, génèrent une forme de poésie libératrice. Finalement avec un peu d’inventivité, Imbattable se sort de toutes les situations, souvent avec l’aide de ses amis, plus que ça, ce super-héros est foncièrement bienveillant et très astucieux, d’un calme inébranlable, un beau modèle à suivre. Au fil des histoires, le lecteur relève également quelques thèmes plus adultes. Le premier est un classique renvoyant à l’adage de Ben Parker, formulé un peu différemment : avoir un super-pouvoir, c’est un grand privilège, il convient de ne pas s’en servir pour une raison mesquine. À cette occasion, le lecteur relève que pour autant les parents d’Imbattable ne lui adressent aucun reproche. Lors de l’histoire avec Chromaline, la maman du président des États-Unis fait la leçon à son fils en lui disant que quand une personne ne veut pas faire quelque chose, on ne la force pas comme un voyou. La dernière histoire avec un extraterrestre tout vert au pouvoir toujours plus improbable débouche sur un constat encore plus adulte : le grand néant fait partie de la vie, c’est comme ça, il faut faire avec ; sans grand néant, on n’existerait pas.


Impossible de résister à l’attrait de la dimension ludique des superpouvoirs d’Imbattable et de ses compagnons ou ennemis. L’auteur contente le lecteur au-delà de ses espérances, avec des inventions formidables, et une narration visuelle simple et imparable, du grand art. Le lecteur adulte relève également quelques valeurs morales, discrètement présentes dans la manière dont le héros se comporte, et à quelques occasions dans le cours naturel d’une aventure.



mercredi 12 avril 2023

Imbattable - Tome 1 - Justice et légumes frais

Maîtriser le langage, c’est un pouvoir incroyable.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il regroupe vingt-et-un gags dont quatorze en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2017. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-deux pages de bande dessinée.


Imbattable se rend dans sa cuisine et ouvre la porte du réfrigérateur pour en sortir la brique de lait. Il referme la porte, la brique de lait à la main et il se rend compte, en regardant vers le bas, qu’une agression se déroule dans une ruelle, dans la bande de cases juste en-dessous de celle où il se trouve. Il saute depuis sa case sur la première bande, dans la case juste en dessous de celle où il se trouve, dans la deuxième bande celle juste en-dessous. Dans cette dernière, une jeune femme tenant son fils par la main, se rend compte qu’elle vient d’entrer dans une impasse sordide. Deux malfrats y entrent à leur tour, les empêchant d’en sortir, et le plus costaud demande à la femme de leur filer son fric. Dans la dernière case de cette deuxième bande, Imbattable tombe sur le dos dudit malfrat, en provenance directe de la case située juste au-dessus. L’autre malfrat réagit immédiatement en dégainant son flashball. Dans la case suivante, une balle provenant d’un tir se déroulant dans la case située dans la troisième bande, estourbit le second agresseur. La jeune mère regarde les hommes inconscients au sol, ainsi que Imbattable en bredouillant et en finissant par dire qu’elle n’a rien compris.



Imbattable se trouve dans le bureau d’un conservateur de musée : celui-ci l’informe qu’il a besoin de son aide car un tableau très précieux a été volé dans son musée. Le voleur est sous les verrous, mais il refuse de dire où il a… Le conservateur s’interrompt car Imbattable dans la case du dessous est en train de donner un paquet enveloppé, de la taille d’un tableau, à Imbattable qui se tient devant le conservateur. L’Imbattable de la case de dessus le remet au conservateur qui enlève le papier d’emballage protecteur et qui n’en revient pas car il s’agit bien du tableau qui lui a été dérobé. Il demande au superhéros comment il a fait et celui-ci répond que c’est juste l’ébouriffante puissance de la bande dessinée. Alors qu’il revient d’acheter son pain, Imbattable est hélé dans la rue, il s’agit d’un appel à l’aide. Il pousse le portillon d’un jardinet dans lequel une vieille dame aux cheveux blancs regarde le sommet de son arbre dans lequel sa chatte Minouche est coincée. Elle demande à Imbattable s’il croit qu’il va réussir à monter tout là-haut. Pas besoin, lui répond-il, en se baissant pour attraper le chat au sommet de l’arbre, dans la case juste en-dessous. Il tend la chatte à la vieille dame qui le remercie chaleureusement.


Une bande dessinée issue du journal de Spirou, un titre maniant la dérision en associant la justice et les légumes frais, un superhéros qui n’a pas un corps bodybuildé, qui ramène sa baguette sous le bras, et dont le logo sur le torse correspond à un découpage d’une page en bandes et en cases. En outre, il est attaqué par un robot, l’une des deux menaces les plus génériques des histoires de superhéros, à égalité avec les méchants envahisseurs extraterrestres. Le lecteur a compris sans peine qu’il s’agit d’une parodie. Le premier gag repose également sur une situation typique des comics de superhéros : une agression urbaine dans une ruelle déserte en pleine ville et sale de surcroît. En revanche, le reste détonne, et c’est un euphémisme. Le superhéros est tranquille dans sa cuisine à vaquer à une occupation des plus anodines, et son apparence est parodique : masque sur la partie supérieure de la tête, sans iris ni pupille visibles, petite cape noir qui lui arrive tout juste à la moitié du dos, culottes courtes et bottes de catcheur, sans oublier un ventre bien arrondi, attestant clairement qu’il ne réalisera pas de prouesses physiques, ni ne surmontera d’épreuves de force. Le plus imprévisible se produit dans la troisième case de cette première bande : Imbattable saute dans la case immédiatement en-dessous. Il se laisse tomber, laissant la gravité faire son œuvre et se retrouve dans la case du dessous en termes d’agencement sur la page, mais trois cases plus loin en termes de narration. Durant les deux cases intermédiaires, la scène a changé de lieu, et quatre autres personnages ont été introduits dans cette ruelle.



Au cas où le lecteur nourrirait encore des doutes, l’auteur utilise ce même procédé une seconde fois dans cette page quand Imbattable ramasse le pistolet tombé à terre dans la quatrième bande pour tirer sur le malfrat qui se situe juste au-dessus dans la troisième bande. Non seulement, l’artiste fait à nouveau usage de la disposition spatiale relative des cases, mais en plus le scénariste utilise le résultat (le malfrat neutralisé ayant laissé tomber son arme à terre) pour provoquer ce résultat (Imbattable ramasse l’arme à terre et s’en sert pour neutraliser le malfrat), produisant ainsi un paradoxe temporel, une boucle paradoxale où la réaction précède l’action. Le bédéiste brise ainsi le quatrième mur, non pas avec un personnage qui s’adresse au lecteur en direct, mais en jouant avec l’un des principes de fonctionnement de la bande dessinée : ce système de narration transforme le temps en espace. L’auteur mélange ces deux utilisations de l’espace, brouillant la distinction entre temps et espace, créant des boucles, des paradoxes temporels et spatiaux, et d’autres effets encore.


Dans un premier temps, le lecteur constate bien que les dessins sont tout public : un niveau de détails adapté, par exemple pas forcément des lacets aux chaussures, pas toujours des plis aux vêtements, souvent des surfaces bien lisses et propres sans aspérités ou trace d’usure, quelques pièces qui se limitent à un parallélépipède rectangle très géométrique, des chaussées bien plates et uniformes, des trottoirs bien rectilignes, et parfois des arrière-plans vides, ou uniquement avec le trait de contour supérieur de l’horizon des bâtiments. Dans le même temps, les pages donnent une impression d’être bien remplies. Cela tient au fait de l’utilisation régulière du gaufrier, soit avec douze cases (quatre bandes de trois cases), soit avec seize cases (quatre bandes de quatre cases). Le scénariste intègre souvent des phylactères dans la plupart des cases. Finalement, le lecteur se rend compte que bien des cases comportent un niveau élevé d’informations visuelles : le décor en arrière-plan, deux, trois, quatre ou cinq personnages, et pas mal d’éléments comme les véhicules sur la voie publique, les aménagements, meubles et accessoires en intérieur. Au fil des pages, il peut relever bon nombre de détails : le logo complexe sur le torse du costume d’Imbattable, les barrières métalliques le long d’un escalier en extérieur, le petit jardinet aménagé et bien entretenu devant le pavillon de la mamie du superhéros, les joueurs en pleine partie sur le boulodrome, les véhicules attendant au passage à niveau, le carrelage d’une piscine vidée de son eau, la foule à un discours du maire de Grandville, les casseroles dans la vitrine d’un magasin, ou encore les tasses, bols et soucoupes dans un meuble du salon d’Imbattable, etc.



Le personnage principal passant littéralement d’une case à l’autre ajoute encore à cette impression de pages bien remplies. Côté intrigue, le scénariste s’en tient à des menaces très clichés des comics de superhéros en les détournant souvent vers la dérision. Outre les robots tueurs et l’agression dans une ruelle malpropre et sans fréquentation, le lecteur retrouve le vol d'œuvre d’art, le braqueur passé maître dans l’art de la fuite, le savant fou avec ses inventions diaboliques et destructrices, l’élu qui abuse des pouvoirs qui lui ont été confiés, l’industrie chimique qui détruit l’environnement, et bien sûr un supercriminel, Némésis récurrente du superhéros. De temps à autre, ce dernier accompli aussi une bonne action en décalage avec les capacités que lui confère son super-pouvoir, par exemple sauver un chat coincé au sommet d’un arbre. Il est entendu que Imbattable triomphe à chaque fois, en utilisant au moins une fois sa capacité à se déplacer comme bon lui semble dans la page, sans respecter les bordures de case, ou leur chronologie.


Le scénariste ne se limite pas à répéter le même schéma à chaque histoire ou à chaque gag. Il introduit trois autres personnages qui disposent eux aussi d’une capacité différente pour mettre à profit le fonctionnement de lecture d’une bande dessinée. Le lecteur découvre ainsi un bouliste qui se bat pour sauver son terrain de pétanque, un apprenti superhéros, 2D-boy, très conscient des catastrophes que peuvent provoquer les utilisations de son superpouvoir, et enfin un supercriminel, le Plaisantin, que le lecteur suppose destiné à être un ennemi récurrent et que l’auteur a indiqué être inspiré, librement, de Joker, l’ennemi de Batman. Même si les intentions de Plaisantin s’avèrent criminelles et un tantinet sadiques, elles sont mise en scène de manière à rester dans un registre tout public, et même enfantin. Ces pouvoirs donnent lieu à d’autres formes de narration paradoxale, et même à une page donc il manque littéralement un morceau qui a été désintégré par un rayon laser, laissant le lecteur s’interroger et vérifier s’il n’a pas acheté un tome défectueux.


Une série de superhéros à la française à destination d’un lectorat d’enfants : certes il y a déjà eu des réussites éclatantes comme Supermatou créé par Jean-Claude Poirier en 1975, mais il y a également eu une flopée d’ersatz insipides. Ici, Pascal Jousselin choisit le registre de la parodie gentille dans un environnement français, avec des enjeux simples, et une narration visuelle plus nourrie qu’il n’y paraît de prime abord. Le lecteur se dit vite qu’il triche car son superhéros est capable de s’affranchir de la succession ordonnée et chronologique des cases. En bafouant ainsi les règles élémentaires de la bande dessinée, l’auteur engendre une narration paradoxale qui s’avère ludique et très savoureuse pour le lecteur adulte.



jeudi 28 avril 2022

3 minutes pour comprendre 50 moments-clés de l'histoire de la bande dessinée

Promesse tenue


Comme le titre l'indique, il ne s’agit pas d'une bande dessinée mais d'un ouvrage sur la bande dessinée. Sa première édition date de 2022 et il a été écrit par Benoît Peeters, écrivain et essayiste, scénariste de bande dessinée, en particulier le cycle des Cités Obscures, dessiné par François Schuiten. En particulier il est le co-auteur d'un ouvrage sur Chris Ware, avec Jaques Samson : Chris Ware: La bande dessinée réinventée (2010, révisé pour une nouvelle édition en 2022).


L'ouvrage commence par une reproduction d'une planche de Little Nemo in Slumberland, devenu géant et descendant le long d'une façade de gratte-ciel. Le sommaire annonce sept chapitres : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, Le mondes mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Puis vient une introduction de trois pages dans laquelle l'auteur se présente, ainsi que ses deux liens avec la bande dessinée : l'un comme lecteur passionné s'interrogeant sur les œuvres qui l'avaient le plus marqué, l'autre comme complice et ami d'un merveilleux dessinateur avec qui il a réalisé des bandes dessinées. Il évoque ensuite son ouverture à des traditions de BD différentes : les classiques américains, les auteurs côtoyés lors du festival international de bandes dessinées, et les mangakas rencontrés lors de ses voyages au Japon. Il passe ensuite à l'histoire de cet art, moins courte qu'on ne le croit, et au fait que de nombreux médias se soient développés après elle, de la photographie à internet en passant par le cinéma et la télévision. Il conclut en indiquant que ce livre cherche à faire découvrir la richesse du neuvième art et quelques grands moments de son histoire. Cette introduction s'achève sur une magnifique illustration en pleine page de François Schuiten.


Les précurseurs. Chaque chapitre s'ouvre avec un glossaire. Le premier explique les termes : Album, autographie, bande dessinée, estampe feuilleton, gravure, histoire en images, illustrés, images d'Épinal, légende, littérature en estampes, neuvième art, phylactère, reproductibilité technique, séquence. Puis vient un article sur deux pages, la première évoquant la biographie du créateur concerné (Rodolphe Töpffer pour le premier chapitre), et l'autre sous la forme d'un article présentant et analysant l'importance de cet auteur pour la bande dessinée, avec une illustration sur chaque page. Viennent ensuite les articles du chapitre. Ils se présentent tous de la même façon : la page de droite contient la reproduction d'une planche. La page de gauche commence par le titre, le plus souvent le nom d'un bédéaste, sous le titre se trouve la colonne centrale qui contient le développement lisible en trois minutes, dans la colonne de gauche le condensé en trois secondes, et la réflexion en trente secondes, et dans la colonne de droite deux ou trois autres biographies en trois secondes, et une citation en trente secondes. L'ouvrage se termine avec une page de sources bibliographiques, un index de cinq pages, et une page avec les remerciements et les crédits iconographiques.



Le lecteur jette un coup d'œil au sommaire qui s'avère clair et structuré. Il découvre l'introduction qui le rassure sur la légitimité de l'auteur, si tant est qu'il ne dispose pas déjà d'une idée de son parcours professionnel. Puis il entame le premier chapitre consacré aux précurseurs. Il découvre le glossaire, ayant conscience que l'auteur souhaite s'adresser au public le plus large possible, du novice curieux, au lecteur chevronné. Le premier peut apprécier la concision et la clarté des définitions, par exemple celle du mot Phylactère. Le second se fait une idée positive de l'approche en voyant la distinction entre les estampes, les gravures, les histoires en images, les imagées d'Épinal, et voyant prise en compte la dimension de la reproductibilité technique. Il parcourt ensuite les deux pages consacrées à Rodolphe Töpffer, l'inventeur de la bande dessinée : une courte biographie en seize années marquantes, chacune présentée en une ou deux phrases, un exemple de bande dessinée de ce créateur en bas de page, et sur la page de droite un texte développant et contextualisant l'importance de ce bédéaste. Le novice apprécie la densité d'informations et leur concision ; le chevronné prend la mesure du degré de précision desdites informations et de l'esprit de synthèse de l'auteur. Il passe ensuite aux cinq articles en double page de ce chapitre : Cham, Nadar, Doré, les premiers continuateurs - De Punch à L'Assiette au Beurre - D'Albert Robida à Benjamin Rabier - La Famille Fenouillard, de Christophe - De Bécassine à Zig et Puce.


Pour chacune de ces entrées, le lecteur retrouve la même structure. Il ne se demande pas dans quel ordre lire la page de gauche : il se rend vite compte qu'il peut y naviguer au gré de sa fantaisie. D'abord le texte principal en colonne au milieu : il y retrouve le même esprit de synthèse, à la fois très factuel, à la fois porteur du ressenti de l'auteur sur l'œuvre ou le thème qu'il développe. Il peut ensuite passer à la colonne de droite pour y déguster de petites bouchées : présentation de deux ou trois autres auteurs de la même époque, ou du même genre, et une citation soit du créateur présenté sur cette page, soit d'une autorité ou d'une célébrité apportant un éclairage différent et complémentaire en une remarque concise d'une ou deux phrases. Puis il passe à la colonne de gauche, avec ces deux parties : Condensé en 3 secondes, suivi de Réflexion en 30 secondes. Il est à nouveau frappé par l'intelligence des remarques, leur remarquable esprit de synthèse et d'à-propos. S'il est novice, il y découvre des observations éclairantes, d'une évidence étonnante. S'il est un amateur de bande dessinée s'étant déjà intéressé au sujet développé, il hoche la tête en se disant que ça reprend ce qu'il savait déjà, en l'exprimant d'une manière limpide. Il pense alors à la maxime de Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux (1636-1711) : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. S'il possède quelques connaissances sur le sujet, il peut ainsi voir comment l'auteur a procédé pour synthétiser son propos, le structurer, et mettre en valeur les éléments qu'il a retenus et choisi d'exposer. Il ne peut ne pas être entièrement d'accord avec ses choix, tout en faisant le constat de la logique retenue et ce qu'ils apportent à l'exposé.



Le lecteur passe alors à la découverte de la page de bande dessinée reproduite sur la page de droite. Il peut bien sûr être un peu déçu par les dimensions de la reprographie, plus petite et par le fait qu'il n'y ait qu'une seule page. S'il est vraiment difficile, il ira jusqu'à se dire qu'il aurait choisi une autre page que celle retenue, parce que ce n'est pas sa page préférée de Spirou, d'Alix, ou de la Rubrique-à-brac. Même en se montrant ainsi pinailleur, il se dit que ça n'a pas dû être une partie de plaisir de pouvoir ainsi obtenir les autorisations pour pouvoir montrer ces planches. En effet, il n'éprouve jamais la sensation que les entrées ont été choisies en fonction d'un éditeur ou d'une autorisation, mais que la démarche s'est effectuée dans l'autre sens, et que l'auteur et les éditeurs ont obtenu les droits pour chacun des articles que Peeters avait au préalable conçus et rédigés.


Le lecteur est donc vite convaincu à la fois par la forme qui peut paraître un peu éclatée de prime abord, et par les choix effectués pour que l'ouvrage conserve un format qui ne fasse pas fuir le lecteur de passage. En effet, au gré de son envie du moment ou du sens du vent, le lecteur commence par la colonne ou le morceau d'article qu'il veut, les lit dans l'ordre que lui souffle son inspiration, et revient même lire les parties les plus courtes après le texte de développement pour relever un lien qu'il n'avait pas perçu de prime abord. En jetant un nouveau coup d'œil au sommaire, il perçoit comment l'auteur a composé son ouvrage, parvenant à trouver un ordre logique, à la fois d'un point de vue chronologique, à la fois d'un point de vue géographique. À l'évidence, un ouvrage de 160 pages ne peut pas passer en revue tous les bédéastes, ni toutes les déclinaisons de ce média. L'auteur a retenu sept axes de développement, chacun constituant un chapitre : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, le monde des mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Là encore, le lecteur peut estimer que certains choix sont sujet à discussion, et qu'il y a des oublis manifestes, et donc forcément scandaleux. Pour chaque chapitre, Peeters a sélectionné un créateur qu'il a estimé être le plus emblématique, dans l'ordre : Rodolphe Töpffer (1799-1846), Windsor McCay (1871-1934), Hergé (1907-1983), René Goscinny (1926-1977), Osama Tezuka (1928-1989), Alan Moore (1953-), Chris Ware (1967-). Mais bon, avec un peu d'honnêteté intellectuelle, le lecteur se rend compte que les auteurs qu'il tient comme essentiels, non pas pour lui sur le plan affectif, mais pour leur apport à la bande dessinée figurent dans les pages suivantes, soit bénéficiant d'une entrée en leur nom, soit d'un bref encart dans la colonne de droite.



De même, en fonction de son parcours de BD, le lecteur peut percevoir vers quoi les goûts de Benoît Peeters le portent plus, et par différence, le portent un peu moins. Par exemple, la page consacrée aux Shonen peut paraitre un peu légère. Il peut paraître surprenant que les fumetti n'aient pas droit à une entrée, ni les manhwas, même s'il reste entendu qu'un tel ouvrage n'est pas de nature encyclopédique. Pour autant chapitre après chapitre, il voit se dessiner une image historique et de grande envergure sur ce média, qui ne se contente pas de lieux communs ou de superlatifs, qui contient une densité d'informations extraordinaires, et qui se nourrit d'une lecture assidue de BD en tout genre, et de réflexions poussées. Le lecteur novice s'en rend compte quand il se dit que l'auteur vient d'exprimer clairement ce que lui lecteur a déjà confusément ressenti. Le lecteur expérimenté s'en rend compte quand il parcourt une entrée sur un auteur ou un sujet qu'il connaît bien et que dans une phrase simple, il identifie une réflexion pointue et pénétrante sur un élément technique ou historique qui n'a rien de trivial.


Le titre de l'ouvrage sonne comme une promesse creuse, comme un slogan marketing. En entamant ce tome, le lecteur découvre un ouvrage d'une grande rigueur, d'une grande richesse, rendant accessible des principes, des idées et des concepts qui n'ont rien d'évident avec une clarté peu commune. Il lui suffit de se livre à l'exercice de reformuler ce qu'il a lu, à un interlocuteur, pour se rendre compte de la précision du vocabulaire employé, et de l'intelligence des phrases, car y changer ne serait-ce qu'un mot revient à modifier le sens et devenir confus. Il prend un grand plaisir à lire chaque entrée, avec sa structure en apparence éclatée qui génère une lecture rapide et savoureuse, car le texte n'a rien de l'aridité d'un article encyclopédique, et il a tout de l'entrain d'un vrai amateur de BD partageant sa passion. Pour le novice, ce livre ouvre des horizons insoupçonnés, générant une soif de lecture devant tant de merveilles qui ne demandent qu'à être lues. Pour un lecteur expérimenté, il remet en place quelques notions dans une perspective historique, il en clarifie d'autres, et en approfondit même certaines, avec une iconographie d'une rare richesse, et d'une pertinence extraordinaire. Indispensable.



mardi 29 mai 2018

Animal lecteur - tome 2 - Il sort quand ?

Les auteurs, ça doit vivre en liberté, sinon ça n'a plus de goût.

Il s'agit du deuxième tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il n'est donc pas de besoin d'avoir lu le premier tome avant celui-ci, mais ce serait dommage de s'en priver. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2011, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. Ce tome comprend 92 strips.

Le personnage récurrent de ces strips est le Libraire. Son nom est prononcé par un animateur de débats télévisés : Bernard Doux, libraire à BD Boutik. Il travaille souvent seul, parfois avec un employé ou avec un stagiaire. Il reçoit régulièrement de nouveaux arrivages, et il doit gérer le retour des invendus. Bien sûr il voit défiler différents types de lecteurs, pas forcément assez à son goût, mais parfois trop d'un certain type. Il arrive que certains gags ne le mettent pas en scène, avec uniquement un lecteur, ou 2 en train de se parler, parfois un père et un fils, une femme et son mari, ou même 2 inconnus. C'est le cas du premier gag où un lecteur évoque l'année 1959, avec la première apparition des Schtroumpfs, d'Astérix, de Boule & Bill, et son chien évoque un autre événement de la même année.

Les gags sont bien sûr orientés sur la lecture et sur le métier de libraire. Cela commence par le titre qui évoque l'attente insupportable au lecteur qui guette la sortie du prochain album de sa série favorite, ou de son auteur préféré. Le lecteur peut également y voir un double sens : tous les gens de l'autre côté de la vitrine se demandant quand le libraire va oser sortir à l'extérieur et qu'il sera à leur merci. Dans les différents gags, Bernard Doux doit souvent renseigner des lecteurs un peu perdus, essayer lui-même de se retrouver dans le classement thématique de plus en plus pointu, supporter les récriminations des clients s'adressant directement à lui, ou se parlant entre eux du bon vieux temps. Il y a plusieurs scènes d'extérieur (en tout cas extérieures à la boutique) que ce soit juste devant, ou dans un parc, dans une chambre, sur un plateau de télévision, et même à la plage.


Libon dessine des personnages caricaturaux, aux expressions exagérées pour mieux faire passer leur état d'esprit et donner plus de force à leurs ressentis, à leurs émotions. Ils ont des gros yeux, des gros nez, des morphologies un peu exagérées et des bouches beaucoup trop grandes pouvant s'ouvrir sur presque toute la largeur de la tête. La dentition est très approximative. Cette approche sert très bien un propos comique. Le lecteur tombe d'ailleurs sur un gag en page 22 qui évoque cette approche graphique. Un monsieur expose ses réflexions sur les dénominations BD réaliste / BD humoristique. Il explique comment tout est enjolivé et idéalisé dans les BD réalistes, et comment la caricature croque les individus de manière juste et expressive dans les BD humoristiques, celles-ci contenant une part plus réaliste que les autres. L'analyse du trait de Libon est toute entière synthétisée dans ces 5 cases. Cela rappelle Pierre Desproges effectuant un résumé de son spectacle au début pour que les critiques le prennent en note pour écrire leur papier, et ne soient pas obligés de rester plus longtemps pour voir le spectacle.

Il y a une dizaine de gags qui reposent essentiellement sur la narration visuelle, soit sans aucun phylactère, soit uniquement pour la chute. Le lecteur peut alors apprécier l'art de l'économie de l'artiste qui raconte une histoire en peu de cases et peu de traits, tout en sachant construire une histoire avec une chute comique. La majeure partie des gags se déroule sous la forme d'une discussion ou d'un monologue. Quelques-uns mélangent des éléments visuels tels que les gestes ou les actions des personnages avec leurs paroles pour arriver à la chute. Les strips comprennent en majorité 5 cases les unes au-dessus des autres. Sur les 92 gags contenus dans ce tome, il y en a aussi une partie qui est découpée en 4 cases.


Une quarantaine des strips se déroulent à l'intérieur de BD Boutik, le reste soit à l'extérieur, soit à des endroits variés. À chaque fois, Libon sait faire comprendre où se trouvent les personnages en un minimum de traits, sans qu'il n'y ait d'incompréhension possible. L'artiste représente souvent les individus en plan poitrine, en train de papoter entre eux. La tenue vestimentaire n'est que très vaguement esquissée : t-shirt, chemise, polo. L'accent est mis sur l'expression de leur visage, exagérée pour mieux faire passer l'émotion. S'il est un peu lent, il lui faut attendre de passer la page 22 pour que le lecteur comprenne le fonctionnement visuel des gags. Il peut alors observer que l'analyse effectuée en page 22 s'applique bien aux dessins de Libon et que ses dessins montrent l'état d'esprit du personnage en train de parler, ainsi que de celui qui l'écoute le cas échant. Les réactions peuvent à de rares reprises s'avérer trop exagérées, mais le reste du temps elles donnent vie au dialogue, elles font apparaître le ressenti des interlocuteurs. Elles suggèrent les intonations de leur phrase. Sergio Salma n'est pas toujours très prévenant avec son artiste, surtout quand il conçoit un gag où il n'y a qu'un seul personnage qui s'adresse au lecteur face caméra. Certes, il y a moins d'éléments à représenter pour Libon, mais c'est aussi plus difficile de rendre ce genre planche visuellement intéressante. La narration visuelle est donc entièrement inféodée à mettre le gag en images, débarrassée de tout enjolivement visuel.

Dans le premier tome, le lecteur a remarqué qu'une partie de l'humour repose sur la fréquentation d'une librairie, et les habitudes qui y sont associées, et une autre partie sur des blagues référentielles au monde la bande dessinée. Bien sûr il retrouve quelques gags sur des thèmes présents dans le premier tome, que ce soit la surproduction, le flux incessant de BD, ou la place grandissante des mangas dans les rayonnages. Mais Sergio Salma sait se renouveler dans ces thèmes avec des gags qui en abordent un autre aspect. En ce qui concerne les mangas, il évoque les habitudes de lecture des japonais, n'hésitant pas à jeter un manga après l'avoir lu, ou leur regard sur la BD franco-belge pour une inversion des stéréotypes, ou encore le libraire qui se résigne à accorder plus de place aux mangas parce que ça lui assure un meilleur chiffre de vente. Le lecteur perçoit bien que l'auteur cherche d'autres angles d'attaque pour ces thèmes, et en même temps ces nouveaux points de vue dressent un panorama plus complet, en confrontant des perceptions et des a priori des différentes parties intéressées, et pas uniquement du libraire ou du vieux lecteur de BD franco-belge.


Le scénariste fait également régulièrement référence à des éléments culturels de la BD franco-belge, généralement facilement intelligibles pour un lecteur de BD. Il cite régulièrement le nom de Raoul Cauvin, considéré comme un des scénaristes les plus prolifiques de la bande dessinée franco-belge, sans le déprécier ou le tourner en dérision. Certains interlocuteurs citent leurs œuvres favorites, soit sur le thème de C'était mieux avant, soit sur celui des vraies Œuvres de BD, par comparaison à la production industrielle de masse. Il est également régulièrement question de la bande dessinée en tant qu'industrie, en particulier le volume de production (environ 5.000 BD / an) qui fait que les libraires n'arrivent pas toujours à se souvenir de tout, mais aussi qu'il s'agit d'une industrie de flux, et de la spécialisation incroyable et toujours plus pointue des séries, pourquoi pas sur les podologues spécialistes du pied gauche (non, ça n'existe pas). Cela amène à des réflexions sur les lecteurs considérés comme des moutons, et sur la BD artisanale ou produite dans des conditions dignes pour les auteurs. Il est bien sûr également question des lecteurs, que ce soit leur incroyable naïveté (celui qui cherche une BD dont il ne se souvient ni du titre, ni de l'auteur, ni l'histoire), des habitudes des collectionneurs (soit désabusés, soit accros à la nouveauté). Sergio Salma se montre un fin observateur des habitudes des lecteurs, sachant monter en épingle leurs travers, sans pour autant les déconsidérer. Au détour d'un gag le lecteur peut également percevoir son réel amour pour ce média : par exemple avec un interlocuteur soulignant que dans une bibliothèque remplie de BD, il est vraisemblable que son propriétaire les ait toutes lues, ce qui n'est pas forcément le cas dans une bibliothèque remplie de romans.


Ce deuxième tome de la série se révèle aussi drôle que le premier. Libon sait insuffler de la vie à tous les gags, même les moins visuels, dans lesquels il n'y a qu'une seule personne en train de parler, s'adressant directement au lecteur. Sergio Salma sait se renouveler, aussi bien pour les thèmes déjà abordés dans le premier tome, que dans de nouveaux. L'amour de la BD transpire dans chaque gag ; les auteurs savent de quoi ils parlent et ils s'amusent à en parler avec dérision mais sans méchanceté.