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jeudi 28 avril 2022

3 minutes pour comprendre 50 moments-clés de l'histoire de la bande dessinée

Promesse tenue


Comme le titre l'indique, il ne s’agit pas d'une bande dessinée mais d'un ouvrage sur la bande dessinée. Sa première édition date de 2022 et il a été écrit par Benoît Peeters, écrivain et essayiste, scénariste de bande dessinée, en particulier le cycle des Cités Obscures, dessiné par François Schuiten. En particulier il est le co-auteur d'un ouvrage sur Chris Ware, avec Jaques Samson : Chris Ware: La bande dessinée réinventée (2010, révisé pour une nouvelle édition en 2022).


L'ouvrage commence par une reproduction d'une planche de Little Nemo in Slumberland, devenu géant et descendant le long d'une façade de gratte-ciel. Le sommaire annonce sept chapitres : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, Le mondes mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Puis vient une introduction de trois pages dans laquelle l'auteur se présente, ainsi que ses deux liens avec la bande dessinée : l'un comme lecteur passionné s'interrogeant sur les œuvres qui l'avaient le plus marqué, l'autre comme complice et ami d'un merveilleux dessinateur avec qui il a réalisé des bandes dessinées. Il évoque ensuite son ouverture à des traditions de BD différentes : les classiques américains, les auteurs côtoyés lors du festival international de bandes dessinées, et les mangakas rencontrés lors de ses voyages au Japon. Il passe ensuite à l'histoire de cet art, moins courte qu'on ne le croit, et au fait que de nombreux médias se soient développés après elle, de la photographie à internet en passant par le cinéma et la télévision. Il conclut en indiquant que ce livre cherche à faire découvrir la richesse du neuvième art et quelques grands moments de son histoire. Cette introduction s'achève sur une magnifique illustration en pleine page de François Schuiten.


Les précurseurs. Chaque chapitre s'ouvre avec un glossaire. Le premier explique les termes : Album, autographie, bande dessinée, estampe feuilleton, gravure, histoire en images, illustrés, images d'Épinal, légende, littérature en estampes, neuvième art, phylactère, reproductibilité technique, séquence. Puis vient un article sur deux pages, la première évoquant la biographie du créateur concerné (Rodolphe Töpffer pour le premier chapitre), et l'autre sous la forme d'un article présentant et analysant l'importance de cet auteur pour la bande dessinée, avec une illustration sur chaque page. Viennent ensuite les articles du chapitre. Ils se présentent tous de la même façon : la page de droite contient la reproduction d'une planche. La page de gauche commence par le titre, le plus souvent le nom d'un bédéaste, sous le titre se trouve la colonne centrale qui contient le développement lisible en trois minutes, dans la colonne de gauche le condensé en trois secondes, et la réflexion en trente secondes, et dans la colonne de droite deux ou trois autres biographies en trois secondes, et une citation en trente secondes. L'ouvrage se termine avec une page de sources bibliographiques, un index de cinq pages, et une page avec les remerciements et les crédits iconographiques.



Le lecteur jette un coup d'œil au sommaire qui s'avère clair et structuré. Il découvre l'introduction qui le rassure sur la légitimité de l'auteur, si tant est qu'il ne dispose pas déjà d'une idée de son parcours professionnel. Puis il entame le premier chapitre consacré aux précurseurs. Il découvre le glossaire, ayant conscience que l'auteur souhaite s'adresser au public le plus large possible, du novice curieux, au lecteur chevronné. Le premier peut apprécier la concision et la clarté des définitions, par exemple celle du mot Phylactère. Le second se fait une idée positive de l'approche en voyant la distinction entre les estampes, les gravures, les histoires en images, les imagées d'Épinal, et voyant prise en compte la dimension de la reproductibilité technique. Il parcourt ensuite les deux pages consacrées à Rodolphe Töpffer, l'inventeur de la bande dessinée : une courte biographie en seize années marquantes, chacune présentée en une ou deux phrases, un exemple de bande dessinée de ce créateur en bas de page, et sur la page de droite un texte développant et contextualisant l'importance de ce bédéaste. Le novice apprécie la densité d'informations et leur concision ; le chevronné prend la mesure du degré de précision desdites informations et de l'esprit de synthèse de l'auteur. Il passe ensuite aux cinq articles en double page de ce chapitre : Cham, Nadar, Doré, les premiers continuateurs - De Punch à L'Assiette au Beurre - D'Albert Robida à Benjamin Rabier - La Famille Fenouillard, de Christophe - De Bécassine à Zig et Puce.


Pour chacune de ces entrées, le lecteur retrouve la même structure. Il ne se demande pas dans quel ordre lire la page de gauche : il se rend vite compte qu'il peut y naviguer au gré de sa fantaisie. D'abord le texte principal en colonne au milieu : il y retrouve le même esprit de synthèse, à la fois très factuel, à la fois porteur du ressenti de l'auteur sur l'œuvre ou le thème qu'il développe. Il peut ensuite passer à la colonne de droite pour y déguster de petites bouchées : présentation de deux ou trois autres auteurs de la même époque, ou du même genre, et une citation soit du créateur présenté sur cette page, soit d'une autorité ou d'une célébrité apportant un éclairage différent et complémentaire en une remarque concise d'une ou deux phrases. Puis il passe à la colonne de gauche, avec ces deux parties : Condensé en 3 secondes, suivi de Réflexion en 30 secondes. Il est à nouveau frappé par l'intelligence des remarques, leur remarquable esprit de synthèse et d'à-propos. S'il est novice, il y découvre des observations éclairantes, d'une évidence étonnante. S'il est un amateur de bande dessinée s'étant déjà intéressé au sujet développé, il hoche la tête en se disant que ça reprend ce qu'il savait déjà, en l'exprimant d'une manière limpide. Il pense alors à la maxime de Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux (1636-1711) : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. S'il possède quelques connaissances sur le sujet, il peut ainsi voir comment l'auteur a procédé pour synthétiser son propos, le structurer, et mettre en valeur les éléments qu'il a retenus et choisi d'exposer. Il ne peut ne pas être entièrement d'accord avec ses choix, tout en faisant le constat de la logique retenue et ce qu'ils apportent à l'exposé.



Le lecteur passe alors à la découverte de la page de bande dessinée reproduite sur la page de droite. Il peut bien sûr être un peu déçu par les dimensions de la reprographie, plus petite et par le fait qu'il n'y ait qu'une seule page. S'il est vraiment difficile, il ira jusqu'à se dire qu'il aurait choisi une autre page que celle retenue, parce que ce n'est pas sa page préférée de Spirou, d'Alix, ou de la Rubrique-à-brac. Même en se montrant ainsi pinailleur, il se dit que ça n'a pas dû être une partie de plaisir de pouvoir ainsi obtenir les autorisations pour pouvoir montrer ces planches. En effet, il n'éprouve jamais la sensation que les entrées ont été choisies en fonction d'un éditeur ou d'une autorisation, mais que la démarche s'est effectuée dans l'autre sens, et que l'auteur et les éditeurs ont obtenu les droits pour chacun des articles que Peeters avait au préalable conçus et rédigés.


Le lecteur est donc vite convaincu à la fois par la forme qui peut paraître un peu éclatée de prime abord, et par les choix effectués pour que l'ouvrage conserve un format qui ne fasse pas fuir le lecteur de passage. En effet, au gré de son envie du moment ou du sens du vent, le lecteur commence par la colonne ou le morceau d'article qu'il veut, les lit dans l'ordre que lui souffle son inspiration, et revient même lire les parties les plus courtes après le texte de développement pour relever un lien qu'il n'avait pas perçu de prime abord. En jetant un nouveau coup d'œil au sommaire, il perçoit comment l'auteur a composé son ouvrage, parvenant à trouver un ordre logique, à la fois d'un point de vue chronologique, à la fois d'un point de vue géographique. À l'évidence, un ouvrage de 160 pages ne peut pas passer en revue tous les bédéastes, ni toutes les déclinaisons de ce média. L'auteur a retenu sept axes de développement, chacun constituant un chapitre : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, le monde des mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Là encore, le lecteur peut estimer que certains choix sont sujet à discussion, et qu'il y a des oublis manifestes, et donc forcément scandaleux. Pour chaque chapitre, Peeters a sélectionné un créateur qu'il a estimé être le plus emblématique, dans l'ordre : Rodolphe Töpffer (1799-1846), Windsor McCay (1871-1934), Hergé (1907-1983), René Goscinny (1926-1977), Osama Tezuka (1928-1989), Alan Moore (1953-), Chris Ware (1967-). Mais bon, avec un peu d'honnêteté intellectuelle, le lecteur se rend compte que les auteurs qu'il tient comme essentiels, non pas pour lui sur le plan affectif, mais pour leur apport à la bande dessinée figurent dans les pages suivantes, soit bénéficiant d'une entrée en leur nom, soit d'un bref encart dans la colonne de droite.



De même, en fonction de son parcours de BD, le lecteur peut percevoir vers quoi les goûts de Benoît Peeters le portent plus, et par différence, le portent un peu moins. Par exemple, la page consacrée aux Shonen peut paraitre un peu légère. Il peut paraître surprenant que les fumetti n'aient pas droit à une entrée, ni les manhwas, même s'il reste entendu qu'un tel ouvrage n'est pas de nature encyclopédique. Pour autant chapitre après chapitre, il voit se dessiner une image historique et de grande envergure sur ce média, qui ne se contente pas de lieux communs ou de superlatifs, qui contient une densité d'informations extraordinaires, et qui se nourrit d'une lecture assidue de BD en tout genre, et de réflexions poussées. Le lecteur novice s'en rend compte quand il se dit que l'auteur vient d'exprimer clairement ce que lui lecteur a déjà confusément ressenti. Le lecteur expérimenté s'en rend compte quand il parcourt une entrée sur un auteur ou un sujet qu'il connaît bien et que dans une phrase simple, il identifie une réflexion pointue et pénétrante sur un élément technique ou historique qui n'a rien de trivial.


Le titre de l'ouvrage sonne comme une promesse creuse, comme un slogan marketing. En entamant ce tome, le lecteur découvre un ouvrage d'une grande rigueur, d'une grande richesse, rendant accessible des principes, des idées et des concepts qui n'ont rien d'évident avec une clarté peu commune. Il lui suffit de se livre à l'exercice de reformuler ce qu'il a lu, à un interlocuteur, pour se rendre compte de la précision du vocabulaire employé, et de l'intelligence des phrases, car y changer ne serait-ce qu'un mot revient à modifier le sens et devenir confus. Il prend un grand plaisir à lire chaque entrée, avec sa structure en apparence éclatée qui génère une lecture rapide et savoureuse, car le texte n'a rien de l'aridité d'un article encyclopédique, et il a tout de l'entrain d'un vrai amateur de BD partageant sa passion. Pour le novice, ce livre ouvre des horizons insoupçonnés, générant une soif de lecture devant tant de merveilles qui ne demandent qu'à être lues. Pour un lecteur expérimenté, il remet en place quelques notions dans une perspective historique, il en clarifie d'autres, et en approfondit même certaines, avec une iconographie d'une rare richesse, et d'une pertinence extraordinaire. Indispensable.



vendredi 27 avril 2018

Les aventures de Scott Leblanc, Tome 2 : Menace sur Apollo

Tout est bien qui finit bien.

Ce tome fait suite à Alerte sur Fangataufa qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 2010, écrits par Philippe Geluck (le créateur du Chat), dessiné et encré par Devig (de son vrai nom Christophe de Viguerie), avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.

Le récit commence le 25 janvier 1967, à Orlando sur la côte Est des États-Unis, en Floride, où une récompense doit être remise à Scott Leblanc pour ses actes de bravoure en Polynésie. En fait il s'adresse à un groupe de 5 vieilles femmes, dans le jardin de l'une d'elle, pour évoquer la mémoire défunte de Tino son oiseau. Il leur projette ensuite quelques photographies prises lors de son passage à Hollywood, des doublures de Rintintin et de Lassie. Malheureusement, Rachel, leur hôtesse, fait une chute malencontreuse, et est transportée à l'hôpital. Leblanc accepte de prendre en charge Bruce, son chien de la race des pékinois. Peu de temps après, le professeur Dimitri Moleskine atterrit à Orlando, où il a le fort déplaisir d'être pris en charge par Scott Leblanc. Son déplaisir s'accroît encore quand il constate la présence de Bruce dans la voiture, alors que pourtant ce dernier le prend immédiatement affection. Sur le chemin vers le motel, ils se font tamponner par une conduite intérieure noire, avec plus de peur que de mal.

Le lendemain, Scott Leblanc conduit le professeur Moleskine à la base de la Nasa. Le premier a droit à une visite guidée du site. Le second retrouve ses homologues avec qui il a fait le voyage en avion, les professeurs Zecke et Rospo, ainsi que Werner von Blitz (un haut responsable de la recherche) et son assistant le professeur Smith. Pendant la seconde guerre mondiale, le professeur von Blitz a fait partie de l'équipe de scientifiques qui a développé le V1 (Vergeltungswaffe), puis le V2. Peu de temps avant la défaite allemande, il a préféré passer à l'Ouest et s'établir aux États-Unis. En rentrant au motel le soir, Moleskine et Leblanc voient passer une soucoupe volante dans le ciel. Le lendemain, ils se rendent à Cap Kennedy pour assister au premier décollage d'une fusée avec 3 astronautes.


Le premier tome n'avait pas déclenché un gros enthousiasme chez le lecteur, entre hommage sympathique et sans prétention à Tintin et Blake & Mortimer, aventure classique au point d'en devenir convenue, et personnages peu épais, servis par des dessins agréables à l'œil et également déférents vis-à-vis de la ligne claire, mais manquant un peu de personnalité et de substance par moment. Pourtant, malgré ces faiblesses, l'esprit de dérision des auteurs s'incarnait en Scott Leblanc, le rendant vaguement attachant, bien qu'il soit particulièrement falot. La tentation de savoir si Philippe Geluck avait gagné en habileté dans ce médium reste forte. Ce deuxième album permet de constater les invariants de la série : Scott Leblanc toujours naïf à en être niais par moment, cette fois-ci accompagné par un autre animal familier, mais aussi le professeur Dimitri Moleskine aux réflexions cassantes et à la mentalité vaguement réactionnaire. L'intrigue repose sur un autre développement scientifique de l'époque : une fusée pour atteindre la Lune, ainsi que sur une localisation clairement identifiée, à savoir la base spatiale de la NASA à Cap Kennedy. Le lecteur y retrouve également l'intention d'hommage clairement affiché, que ce soit la base secrète digne d'une installation du colonel d'Olrik, ou que ce soit Objectif Lune dont Velig reprend la composition de la couverture en page 18. Enfin le récit se termine de la même manière que Le trésor de Rackham le rouge, avec la phrase Tout est bien qui finit bien.

L'histoire se déroule donc 2 ans avant le premier alunissage d'un homme le 21 juillet 1969. À la différence d'Hergé et de Jacobs, Geluck choisit d'inscrire son récit dans des repères réels. Il déroule une intrigue reposant sur des soupçons de sabotage du programme de la NASA, avec une deuxième partie faisant appel à des méchants bien pratiques, étant devenus des stéréotypes sans beaucoup de personnalité, du fait d'un usage intensif par tous les scénaristes en mal d'inspiration depuis la seconde guerre mondiale. Le scénariste utilise à nouveau quelques pages d'exposition assez denses pour intégrer les éléments nécessaires à l'intrigue (parfois un peu pesantes à la lecture), ainsi qu'une technologie d'anticipation d'opérette (des soucoupes volantes), cette dernière inscrivant le récit dans un registre tout public et divertissement sans prétention. À l'exception de Leblanc et de Moleskine, les personnages ne disposent pas de beaucoup de caractère. Une scène ou deux ressortent comme un hommage gratuit, plaqué artificiellement dans le récit, comme par exemple la lutte contre l'alligator. Enfin les personnages papotent tranquillement en toute circonstance, même en cas de danger grave et imminent comme l'alligator. Cette approche narrative est cohérente avec la volonté d'hommage, mais elle date aussi le récit, en lui donnant une forme un peu surannée. Comme dans le premier tome, il s'agit essentiellement d'un monde d'hommes, où la gente féminine s'incarne de manière peu flatteuse et très restreinte, dans ce petit groupe de femmes âgées au centre d'intérêt futile.


Devig reste adepte de la ligne claire, avec un détourage des formes sur la base de 2 épaisseurs de traits, la plus fine pour les éléments de décors et accessoires, une autre un peu plus épaisse pour les vêtements et les personnages. Cette distinction permet de donner un peu plus de poids aux personnages et de les faire ressortir par rapport aux décors. Il continue de simplifier les traits des visages : souvent un simple point pour les yeux, rehaussé par un trait très arrondi pour les sourcils. Les bouches des personnages sont le plus souvent entrouvertes sur une zone blanche, sans représentation des dents. Les personnages semblent porter des costumes trop larges pour eux, même en tenant compte des spécificités de la mode de l'époque. Par moment, l'hommage visuel se rapproche du décalque basique, soit en reprenant un plan d'Hergé ou de Jacobs le temps d'une case, soit en dupliquant leur façon de dessiner, que ce soit les barbes d'Hergé, ou les costumes moulants des hommes de main chez Jacobs.

Mais au fur et à mesure des planches, le lecteur prend conscience qu'effectivement les auteurs maîtrisent mieux leur art que dans le premier tome et qu'il apparaît des particularités qui donnent plus de goût à la lecture. Pour commencer, Devig se montre convaincant dans sa reconstitution historique, que ce soit au travers des modèles de voiture, du jardin propret de Rachel, du bâtiment de l'aéroport à Orlando, de la salle des opérations au centre de contrôle de Cap Kennedy, de l'appartement du professeur Smith, d'une station-service, ou encore du motel où sont descendus Moleskine et Leblanc. Le lecteur peut aussi jouer au jeu des différences entre la couverture d'Objectif Lune et la case correspondante page 18 pour constater qu'il n'utilise pas la ligne claire comme alibi pour s'économiser. En outre la narration visuelle est fluide et structurée. Le dessinateur conçoit un plan de prise de vue pour chaque séquence. En particulier lors des dialogues, il ne se cantonne pas à une alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, mais il les suit dans leurs déplacements et leurs mouvements.


Ainsi à plusieurs reprises, le lecteur apprécie que Devig porte une partie significative de la narration, ce qui atteste d'une bonne coordination entre lui et le scénariste. On peut d'ailleurs supposer que Philippe Geluck conçoit les scènes en termes visuels, étant lui-même un dessinateur. L'avantage de cette collaboration réside dans une narration moins pesante, un bon niveau de complémentarité et d'interaction entre texte et dessins, et quelques gags visuels bien minutés. En particulier, il est difficile de résister à l'excitation de Bruce (le pékinois) quand il se frotte sur la jambe de pantalon du professeur Moleskine. Même s'il s'agit d'un gag en dessous de la ceinture et très convenu, les auteurs l'inscrivent dans un comique de répétition en l'allégeant à chaque fois (puisque le lecteur l'a aisément identifié et l'anticipe même), finissant par s'en servir pour amener les remarques acerbes de Moleskine qui gagnent en teneur humoristique.

Philippe Geluck a également gagné en familiarité avec ses personnages, ce qui se ressent dans la saveur de leurs interactions. Il ne s'agit pas d'une étude de mœurs, mais plus d'une aventure mâtinée de comédie de situation. Or la dynamique entre Scot Leblanc et Dimitri Moleskine s'affine pour gagner en comique. Ce dernier se montre plus cassant envers Leblanc, un peu plus méprisant, et un peu acariâtre. Face à lui, Scott Leblanc reste d'une candeur désarmante, incapable de percevoir le ton insultant du professeur dans ses propos désobligeant. Il poursuit ses propres idées, comme peut le faire Tryphon Tournesol en mésinterprétant des propos qu'il déforme du fait d'une surdité avérée. De son côté, le professeur Moleskine reste stoïque face à une telle naïveté qui confine à la niaiserie, obligé de prendre des décisions et d'agir en homme d'expérience, porteur de responsabilité. De scène en scène, l'alchimie de ce duo mal assorti gagne en saveur, le lecteur finissant par sourire franchement à leurs échanges.


En refermant ce deuxième tome, le lecteur se rend compte que le charme désuet de la narration s'est avéré plus efficace que celui du premier tome, du fait de références plus organiques, et de plusieurs dialogues à la dérision sous-jacente plus piquante. La lecture exhale le classicisme de la ligne claire d'Hergé sans son élégance raffinée, et d'Edgar P. Jacobs sans sa narration empesée. Geluck & Devig se montrent très élégants dans leurs hommages, et le lecteur adulte se sent réconforté par l'amitié vache entre Leblanc et Moleskine.

mercredi 4 avril 2018

Les aventures de Scott Leblanc, Tome 1 : Alerte sur Fangataufa

Avez-vous un animal de compagnie ?

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est paru initialement en 2009, écrit par Philippe Geluck (le créateur du Chat, dessiné et encré par Devig, avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.

L'histoire se déroule en 1966, et commence à Paris dans les bureaux de la rédaction du magazine Bien en Vue. Scott Leblanc (jeune journaliste blond avec belle chemise d'un blanc immaculé et une cravate) rend compte de son dernier reportage à son patron. Il est allé interviewer une l'actrice Laurette Pujol sur son animal de compagnie (un petit chien appelé Loulou). Pendant l'interview, les 2 ont pu voir un cambriolage spectaculaire se dérouler au pied de l'immeuble, mais tout ce qu'a ramené Leblanc c'est l'avis de Laurette sur Loulou. Accompagné par les railleries de ses collègues, il hérite d'une nouvelle mission : aller interviewer le professeur Dimitri Moleskine, l'un des scientifique pressentis pour recevoir le prix Nobel. Leblanc part en voiture pour la demeure dudit professeur à une quarantaine kilomètres de Paris, en compagnie de son canari Tino, dans sa cage.

Arrivé sur place, Scott Leblanc salue le professeur et commence à le questionner sr son animal de compagnie. Mais une explosion survient dans le bureau du professeur : son chat est mort, le canari Tino a survécu, le coffre-fort a été pillé. Dimitri Moleskine explique à Scott Leblanc la nature des documents qui ont été dérobés : une partie des plans pour un rayon Zêta capable d'arrêter à distance l'alimentation électrique de n'importe quel moteur. Le professeur Moleskine contacte le professeur Paul Mortemort pour lui indiquer qu'il passe d'abord chez le professeur Thaddeus Seigle, avant de le rejoindre. Pendant le trajet, Moleskine explique à Leblanc l'histoire de la mise au point de ce rayon Zêta par le professeur Darmagnac, et celle du partage des plans entre ses 4 assistants.


La couverture ne laisse aucun planer aucun doute sur le genre de cette nouvelle série : un hommage aux séries comme Tintin et Blake & Mortimer. La quatrième de couverture reprend même le nom des albums présenté sous forme de liste avec les personnages en bas. Scott Leblanc est également un reporter comme Tintin, mais pas au Petit Journal, au magazine Bien en Vue. Par contre ce jeune homme est incompétent, obnubilé par les animaux de compagnie et totalement oublieux des accomplissements des êtres humains et de son environnement. Il est malgré tout possible de lire cette bande dessinée au premier degré, sans avoir à l'esprit cette dimension d'hommage. Le lecteur découvre alors une intrigue très linéaire, à l'exception du retour en arrière pour l'explication de la création du rayon Zêta. Les 2 personnages principaux (Scott Leblanc, et Dimitri Moleskine) se rendent d'un endroit à un autre, pour chaque étape de l'enquête, jusqu'à la confrontation finale avec le scélérat de l'histoire, sur l'île de Fangataufa comme indiqué sur la couverture. Les péripéties interviennent régulièrement, ainsi que les changements de lieux, avec quelques courtes séquences d'action. Il est vraisemblable qu'une telle histoire soit exotique et mouvementée pour un jeune lecteur. Elle apparaît beaucoup plus convenue et plate pour un lecteur adulte.

Du point de vue graphique, Devig réalise des dessins qui s'inscrivent dans la tradition de la ligne claire : chaque forme est délimitée par un contour, les aplats de couleurs sont unis pour chaque surface, il n'y a pas d'ombre portée des personnages, les phylactères sont rectangulaires et la police de caractères est en minuscules. Il n'y a que les traits de contours qui dérogent aux principales caractéristiques de la ligne claire, en variant parfois un peu d'épaisseur. Devig réalise donc des dessins descriptifs. Les personnages présentent des morphologies différentes, et des tenues vestimentaires variées et cohérentes avec les années 1960. Le lecteur peut remarquer que plusieurs personnages sont aisément identifiables grâce à leur coupe de cheveux, la taille de leur barbe ou de leur moustache, conformément à la théorie du poil, à nouveau une caractéristique très marquée dans les personnages de Tintin.

Avec des traits de contour d'épaisseur uniforme, l'artiste plante des décors de manière détaillée et très régulière : il y a moins de 5 cases dans tout l'album, dépourvues d'arrière-plan. Le lecteur peut ainsi laisser errer son regard sur l'aménagement des bureaux du magazine Bien en Vue (avec ses téléphones en bakélite). Il détaille la façade de la demeure du professeur Dimitri Moleskine, ainsi que les différentes pièces traversées par Scott Leblanc et son hôte. Il en fait de même pour la demeure et le laboratoire du professeur Thaddeus Seigle, les bureaux de la base militaire de Scaw-Fell, le pub Blue Parrot, les entreponts du paquebot Polynesia, etc. Il peut également apprécier les différents modèles de voitures.


La narration visuelle est posée, sur la base de cases sagement rectangulaires et apposées en bande, majoritairement 3 bandes par page, avec quelques variations. À nouveau, l'artiste respecte la forme de bandes dessinés comme celles d'Hergé ou d'Edgar Félix Pierre Jacob. Le lecteur remarque encore des signes spécifiques à la bande dessinée comme des gouttelettes pour indiquer la tension ou l'angoisse, des tourbillons pour indiquer l'ivresse ou une réaction soudaine, et quelques onomatopées. À nouveau ces dispositifs font penser aux mêmes créateurs de bande dessinée. En fait, à plusieurs reprises, le lecteur ayant déjà lu des albums de Tintin observe des hommages directs. Il ne s'agit pas d'hommages qui doivent être identifiés pour comprendre le récit. Il s'agit d'une mise en forme qui évoque un passage d'un album de Tintin par les circonstances et une similarité visuelle. Les demeures des professeurs Moleskine et Seigle ne ressemblent pas à Moulinsart, mais la progression sur des allées pour y parvenir provoque un ressenti similaire.

Lorsque Moleskine et Leblanc essayent d'entrer dans la demeure de seigle, la similitude avec Tintin et Haddock essayant d'entrer dans la demeure du professeur Topolino à Nyon est frappante. Lorsqu'ils découvrent le laboratoire saccagé de Seigle, le lecteur éprouve la sensation d'également revenir à l'album L'affaire Tournesol quand Tintin et Haddock découvre un cambrioleur dans le laboratoire de Tryphon Tournesol. Moleskine et Leblanc découvrent le professeur Paul Mortemort évanoui dans son bureau, comme l'un des savants dans Les sept boules de cristal. Lorsqu'ils se retrouvent sur l'île de Fangataufa, le lecteur pense immédiatement à la progression de Tintin et Haddock dans la végétation de l'île dans Vol 714 pour Sydney. Le récit navigue donc entre un hommage appuyé et une narration à la manière de. Le talent de Philippe Geluck et de Devig n'est pas à la hauteur de celui de Hergé, mais en s'inspirant du meilleur, le résultat est agréable à lire, car l'immersion dans les années 1960 est soignée et minutieuse, et l'intrigue contient son lot de péripéties, et d'événements exotiques.

Le lecteur apprécie donc un album de bonne facture, avec un parfum nostalgique développé sciemment. Mais il n'est pas sûr que cela lui suffise. Il peut avoir été attiré par les dessins de cet album, utilisant avec application un style contraignant et difficile à mettre en œuvre, celui de la ligne claire. De ce point de vue, il découvre des planches respectant les propriétés de ce style, avec une forme vaguement naïve du fait de visages un peu simples, avec des points pour les yeux et du blanc au niveau de la bouche, quand ils l'ont ouverte. La ligne claire induit également que la représentation de la réalité est très propre, sans aucune texture, une forme un peu aseptisée, sans être insipide. Cette forme semble s'adresser plutôt à des enfants, même si le degré élevé de détails vient contrebalancer cette intention, le temps pour lire les dessins destinant cette bande dessinée à des individus plus sensibles à cette dimension.


Par contre, le lecteur a du mal à s'attacher aux personnages. Scott Leblanc n'est pas un doux rêveur ou un pierrot lunaire, mais un jeune homme dont le seul centre d'intérêt réside dans les animaux de compagnie des individus qu'il interviewe et il apparaît un peu benêt, sans être franchement ridicule au point que les moments d'humour virent à l'absurde. Le professeur Moleskine n'a pas de réelle personnalité, à part son habitude de fumer régulièrement. Les femmes ont une place très réduite, Louise Fudge étant décédée avant le début du récit en 1966. Il y a très peu de figurantes, ce qui reste cohérent avec les références des séries Tintin, ou Blake & Mortimer, mais ce qui retient le récit trop dans l'hommage, et pas assez dans l'œuvre indépendante, ayant une valeur pour elle-même. Enfin les références à l'Histoire sont très superficielles, qu'il s'agisse de la fin de la seconde guerre mondiale, ou de la mention Gugliemo Marconi (1874-1937) juste le temps d'une case.


Au final, il est difficile pour le lecteur adulte de trouver son content dans cette lecture trop dérivative de Tintin, avec une intrigue trop linéaire et des dessins trop respectueux des canons de la ligne claire. En même temps, il ne peut pas non plus renier un sentiment agréable à la lecture de ce tome, du fait d'un hommage très réussi, sans être trop servile et d'une forme de dérision un peu absurde, mais aussi un peu trop douce.