Ma liste de blogs

jeudi 30 mars 2023

Foucauld - Une tentation dans le désert

La haine a ceci de particulier qu’elle se répand comme la peste, mais elle attaque l’âme, pas le corps.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s’inscrit dans un cycle thématique des auteurs, commencé avec Vincent - Un saint au temps des mousquetaires (2016). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque la réputation de Charles de Foucauld, ainsi que la tentation qui fut la sienne dans le désert algérien. Il conclut avec ces phrases : Car l’autre, le frère d’en face, n’est qu’un enrichissement de notre moi. Il dédie ensuite cet ouvrage à ses amis musulmans, à ses amis juifs. Il y a une table où il partagera le pain et le vin avec eux. Vœu pieu ? Ainsi vont ses croyances, en tout cas.


I. Temps des extravagances. En France, dans la petite commune de Pont-à-Mousson, en 1880. La fête bat son plein, avec un bal organisé par l'école spéciale militaire de Saint-Cyr. Philippe Pétain demande à trois officiers s’ils savent où se trouve Charles, car il le cherche depuis une demi-heure. L’un d’eux répond qu’il est entré à l’intérieur, avec la petite Joséphine Gillain. Pétain se dit qu’il ne devrait pas le déranger, mais le Dom Pérignon manque, à rendre la situation intenable. Dans le grand salon, la jeune femme demande à Charles pour quelle raison, il ne veut pas d’elle. Elle l’aime, que doit-elle faire pour l’en convaincre ? Il lui répond qu’il ne connaît pas personne plus adorable, plus exquise qu’elle, mais il ne pourrait que la décevoir. Là où elle ne met que de la vie, de la gaieté, de la beauté, lui ne ressent que de la lassitude. Il se sent vide, sans consistance, comme ces épouvantails qui grincent au vent. Les convenances n’encombrent guère la vie qu’il mène, et il lui arrive parfois de le regretter.



Charles de Foucauld décide de partir de la fête et il enlève sa veste. Le régisseur le prend pour un assistant de cuisine et le charge de tâches de manutention. Il s’en acquitte, puis décide de suivre une jeune chanteuse juive dont le régisseur vient de refuser l’offre de service. II. Vipère à cornes. Dans le désert proche de Tamanrasset en Algérie, en 1916. Un groupe de bédouins montant des dromadaires s’arrêtent en découvrant un homme couché sur le sol, le visage tourné vers le sable. L’un d’eux descend de sa monture en dégainant son épée. Il tranche en deux la vipère à cornes qui vient de mordre Charles de Foucauld. Kaocen, de la tribu des Ikaskazen, demande à Saïd, de ramener le marabout au fortin. Le soir, Saïd a brûlé la plaie au fer rouge, mais le blessé ne réagit pas. Kaocen lui ordonne de lui brûler la plante des pieds : il réagira. Effectivement, Charles pousse un cri de douleur. Kaocen ordonne qu’on lui apporte du lait de chèvre, même si un de ses hommes lui répond qu’il ne comprend pas pour quelle raison sauver cet homme, vu que c’est un Français. Pendant plusieurs jours, la vie de Charles de Foucauld, le marabout, ne tient qu’à un fil.


Avec Vincent de Paul (1581-1660), les auteurs mettaient en scène un homme pieux dans une enquête qui lui faisait rencontrer des individus de tout horizon social, et le montrait pratiquer sa Foi au quotidien. Avec ce deuxième tome consacré à un saint homme, ils s’aventurent un peu plus loin en mettant en scène la tentation dans le désert, celle de l’orgueil. Dans l’introduction, le scénariste prévient que l’ouvrage ne constitue ni une biographie, ni une hagiographie de Charles de Foucauld (1858-1916), mais quelques moments de la vie d’un homme, pas d’un saint, la marche vers la lumière, le dépouillement. Il précise également qu’il y a eu plusieurs Foucauld, comme il y a eu plusieurs Philippe Pétain, et que le premier est parvenu à dépasser certains stéréotypes colonialistes de son époque, pour devenir un défricheur, un frère universel. Après s’être ainsi justifié, il commence son récit en rappelant ce lien entre Foucauld et Pétain, avec la scène introductive en 1880 : voici d’où vient le religieux, il fut un officier de cavalerie de l'armée française, il est sorti de Saint Cyr. C’est un homme de son époque. Après cette scène de six pages, le récit passe en 1916, pour les derniers jours de la vie de Charles de Foucauld, et sa tentation dans le désert.



Comme pour le premier tome, la narration visuelle appartient au registre descriptif et réaliste. Pour la scène introductive, Martin Jamar nage dans son élément : une reconstitution historique dans avec uniformes, belles toilettes de soirée pour les dames, un magnifique bâtiment, etc. C’est un vrai plaisir pour le lecteur de pouvoir ainsi se projeter dans ces lieux, de suivre Pétain passer du bal en extérieur à l’atmosphère plus feutrée à l’intérieur, de prendre le temps de regarder la multitude de détails : les violons, les boutons d’uniforme, les décorations florales, le modèle des verres en cristal, les cageots de légumes, les plans de travail en cuisine, etc. Puis vient le temps du désert, des bédouins, de fort Motylinski, situé à Taghaouhaout, à cinquante kilomètres environ à l'est de Tamanrasset. En fin de tome, l’artiste remercie deux membres de sa famille pour leurs photographies d’Algérie qui l’ont aidé plus qu’ils ne le pensent. Beaucoup de sable à perte de vue, de ciel bleu et quelques dunes, mais pas seulement. Le dessinateur se montre tout autant investi dans la représentation des costumes, des harnachements des dromadaires et des selles avec leur tapis, des armes et bien sûr des sandales. Il représente avec le même souci du détail authentique les constructions et le fort Motylinski, ou encore la tente de la Damassine et le festin qui s’y déroule. Le lecteur sait qu’il regarde des visuels fiables sur le plan historique. Il observe des êtres humains normaux en train d’interagir. Il peut croire pleinement et sans réserve à ce qui lui est montré.


Ces dernières semaines de la vie de Charles de Foucauld ne se limitent pas à une sortie dans le désert pour se confronter à la tentation de l’orgueil, à l’instar des quarante jours passés dans le désert par Jésus où il fut soumis à la tentation par le Diable. La vie de ce religieux s’inscrit dans un contexte historique : celui de confrontations entre tribus du désert, de la colonisation, de la cohabitation entre les Algériens et les blancs. La vie de cet homme est tributaire de la réalité géopolitique. Dans l’introduction, le scénariste indique qu’il a choisi de montrer un homme qui est parvenu à dépasser les stéréotypes de son époque : Charles de Foucauld parvient à mettre en œuvre la charité telle qu’elle est définie dans la théologie chrétienne, c’est-à-dire l'amour de l'homme envers son prochain en tant que créature de Dieu. Comme pour le tome consacré à Vincent de Paul, les auteurs ne font pas acte de prosélytisme, ils ne cherchent pas à convertir qui que ce soit. Ils souhaitent montrer un homme de Foi vivant conformément aux préceptes moraux de sa Foi, sans le dissocier de sa croyance. Ainsi, une fois passée la scène introductive à Pont-à-Mousson, Charles de Foucauld porte la bure blanche ornée du cœur surmonté de la croix. Il se livre à la prière à deux ou trois reprises. Il fait preuve de tolérance, de refus de combattre, d’acceptation des conséquences de s’en remettre à Dieu, d’amour envers son prochain quelles que soient son origine et ses croyances. Par ailleurs, lors d’une discussion avec Elizabeth Archer journaliste au San Francisco Chronicle, la discussion revient sur son parcours : cartes des pistes au Maroc (de par ses études et son investissement, il a étendu de plus de 2.250 kilomètres les itinéraires connus dans le pays), commentaires de poèmes touareg, éléments de grammaire sur le Coran, notes sur Les élévations sur les mystères, de Bossuet, dictionnaire français-touareg, etc. Ce à quoi, de Foucauld répond qu’on ne peut pas aimer son prochain sans le comprendre.



Le lecteur perçoit donc d’abord Charles de Foucauld comme un officier, puis comme un moine itinérant dans une région désertique de l’Algérie colonisée, étant la proie de guerres entre tribus, et parfois contre la présence française. Puis, il le voit accepter le dialogue avec tout le monde, officiers de l’armée française, comme bédouins. Ce n’est qu’ensuite qu’il perçoit la tentation qui donne son nom au titre du récit. En réponse à une remarque de la journaliste, il répond qu’il reste une proie pour l’ombre, l’ombre qui danse, qui invite l’individu à la rejoindre, une ombre prête à l’engloutir. L’ombre des facilités, des leurres, de l’orgueil de la lumière fausse, une ombre qu’il doit affronter. Il décide alors de s’éloigner, de s’avancer dans le désert pour se confronter à des convictions qu’il ne peut pas maîtriser. Le voilà confronté à un mirage, ou à des hallucinations dans une scène de quatre pages, planches trente-et-un à trente-quatre, entre manifestation de l’inconscient et expérience mystique, les auteurs laissant le choix de l’interprétation au lecteur. D’un côté, celui-ci peut n’y voir qu’élucubrations induites par une forme d’auto-persuasion, ou un moment de grâce divine. Dans un cas comme dans l’autre, ce moment participe à décrire un individu animé par une Foi qui connaît le doute, et par voie de conséquence la remise en question, et ayant un comportement guidé par des valeurs morales admirables. Pour la deuxième fois, les auteurs ont réussi leur pari : mettre en scène un croyant digne d’admiration qu’on partage sa Foi ou non.


Mettre en scène la vie d’un saint homme, ou même une partie de sa vie, voilà une gageure singulière, la proposition d’un récit générant des a priori irrépressibles, et les critiques qui vont avec, avant même d’avoir lu la première page. Comme d’habitude, le sérieux et la solidité de la narration visuelle de Martin Jamar désamorcent toute forme de moquerie ou de mépris, attestant de l’investissement d’un professionnel de très haut niveau. Ensuite, l’investissement de Jean Dufaux est indéniable : il a fait le choix de réaliser ce récit qui a de l’importance pour lui. Il s’en suit une lecture qui sort de l’ordinaire, qui ose mettre en scène un homme religieux, sans questionner le dogme qu’il vénère et ses pratiques, la réalité des actions guidées par une Foi, un être humain qui mérite le respect quelles que soient les convictions du lecteur.



mercredi 29 mars 2023

Confidences à Allah

Quand le néant s’adresse à l’infini, ça sonne occupé.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, l’adaptation du livre Confidences à Allah (2008) de l’autrice Saphia Azzedine. Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Eddy Simon pour le scénario, et par Marie Avril pour les dessins et la couleur. Il compte quatre-vingt-six pages de bande dessinée.


À Tafafilt, petit village de montagne au Maroc, la jeune adolescente Jbara s’ennuie et elle considère que ce village c’est la mort, même si elle y est née. Elle a seize ans et elle a pris l’habitude de s’adresser à Allah dans sa tête. Il paraît qu’elle est belle, mais elle ne le sait pas. Un homme est en train de la pénétrer, et elle ne pense qu’à son Raïbi Jamila, un délicieux yaourt à la grenadine qu’on boit par-dessous, en faisant un petit trou. Elle se doute bien que ce qu’elle fait, c’est Haram. Vu qu’il n’y a rien à Tafafilt, elle se dit qu’Allah ne la voit pas. Avec un peu de chance… Elle regarde les yaourts, le paquet de biscuits au chocolat, les chewing-gums dans le sac en plastique… Lui, il gémit comme un porc. Heureusement, il est derrière. Lui, il s’appelle Miloud. Il est marron, il est amer, il la débecte. C’est un berger. Il habite dans un bled à une cinquantaine de kilomètres de chez elle. Il passe de temps en temps faire du commerce avec des mecs comme lui… Et se faire du bien avec elle. Elle, elle s’en moque. Elle a son raïbi Jamila. Pour elle, c’est le summum du plaisir. Elle est pauvre et elle habite dans le trou du cul du monde. Avec son père, sa mère, ses quatre frères et ses trois sœurs. Elle est une bergère et elle ne connait rien d’autre. Ses brebis sont tout ce qu’elle a. Non, elle a sa mère aussi. Elle aime sa mère, elle l’aime parce qu’elle lui fait pitié. Elle met des oignons dans tous ses plats pour pouvoir pleurer en paix. Le plus dingue pour Jbara, c’est qu’elle supporte son père. Son père est un gros idiot chez qui elle déteste tout ! Elle a beau essayer d’avoir pitié de lui, elle n’y arrive pas. Quand il parle, il a du blanc au coin des lèvres, ça la dégoute ! Elle sait qu’elle est injuste, il n’y est pour rien. C’est qu’un idiot !



Jbara est sortie à l’extérieur de la tente familiale pour s’adresser à Allah, lui faire des confidences, agenouillée à même le sol. Elle le remercie pour la santé de sa mère, de ses frères, de ses sœurs. Pour ses brebis, pour tout quoi. Elle veut lui dire qu’il doit être très beau et très miséricordieux, et très glorieux aussi. Mais quand même, pourquoi l’a-t-il laissée là ? Ce n’est pas une vie Tafafilt. Elle le supplie pour qu’il se passe quelque chose dans sa vie. Puis elle va s’occuper de ses moutons, tout en savourant un de ses yaourts. Le lait tourné de Miloud a tellement collé qu’elle a du mal à séparer ses cuisses. Ça tombe bien, c’est le jour du bain. Un jour, Miloud lui a dit qu’on n’était définitivement plus vierge quand on perdait tous ses poils d’en bas. Tout en se lavant, elle constate que sa touffe est toujours là. Elle se sèche et elle se sent encore plus vierge qu’avant. Elle sort de la tente de bain, sans s’être rendu compte qu’un homme s’était masturbé en la regardant. Prise d’une crampe soudaine, elle s’agenouille et vomit à même le sol.


Cette adaptation est celle d’un premier roman, d’une écrivaine née au Maroc, d'une mère française d’origine marocaine et d'un père marocain, qui n’a rien d’autobiographique, une pure fiction. Le lecteur découvre une jeune adolescente ayant grandi et habitant dans un petit hameau, dans une famille pratiquant la religion nationale, et étant devenue l’objet du désir de plusieurs hommes de la région. Pour autant, la tonalité de la narration ne relève pas du féminisme. Le lecteur voit crûment le comportement de certains hommes vis-à-vis de Jbara : un simple objet utilisé pour leur plaisir, parfois avec une forme de rémunération, des denrées pour commencer, de l’argent par la suite, d’autre fois sans aucune compensation d’aucune sorte, juste parce qu’ils sont en position dominante. D’une certaine manière, cette violence reste feutrée : elle ne prend pas la forme de violences physiques et cette jeune femme a complètement intégré ce fonctionnement systémique de la société. Elle s’y est adaptée, apprenant progressivement à en tirer pour profit pour elle-même, sans se voir comme une victime. Les choses sont comme ça, elle accepte cet état de fait et elle le vit comme étant l’ordre naturel des choses. Progressivement, elle prend conscience que le mode de vie qui est le sien est incompatible avec les préceptes de la religion, en aucune manière. Là encore, elle sait s’y adapter et elle fait évoluer son mode de vie en conséquence : elle s’éloigne peu à peu de la religion, tout en continuant à s’adresser à Allah.



Le personnage principal est également présenté comme appartenant à une classe sociale pauvre, voire très pauvre. La vie dans le village n’est pas juste simple : il n’y a aucun confort moderne. Pas d’électricité, pas de réseau et d’ailleurs même aucun téléphone portable, même pas l’eau courante. Lorsqu’elle présente ses parents, Jbara le fait comme une adolescente, sans beaucoup de nuance, mais en même temps de manière très pénétrante : sa mère qui met beaucoup d’oignons partout pour masquer ses pleurs, son père pas très futé et embobiné par le représentant religieux local, ce dernier profitant sans vergogne de la foi des personnes qui l’accueillent. La jeune adolescente souhaite une autre vie, en particulier plus confortable grâce à des biens matériels. L’écrivaine fait évoluer le statut de son héroïne grâce à une valise providentielle et une grossesse non désirée. Bientôt, Jbara a trouvé un gite en ville, et gagne même de l’argent ce qui lui permet de s’acheter des choses, autonomie relevant du délire seulement quelques semaines auparavant encore. Pour autant l’organisation systémique de la société la cantonne dans le rôle d’individu exploité par d’autres : du fait de sa condition de femme, mais aussi comme femme de ménage, comme personne entretenue, comme employée sans contrat, sans protection sociale, à la merci de la fantaisie de son employeur ou de son protecteur, ou d’événements sur lesquels eux-mêmes n’ont aucune prise.


Pour raconter cette histoire, les dessins s’avèrent assez doux. Le lecteur le remarque dès la première page avec les couleurs. Elles s’inscrivent dans un registre chaud, orangé et un peu foncé, pour montrer la ferme de Tafafilt. Puis vient la scène de sexe qui se déroule dans l’ombre de la tente : les dessins s’avèrent peu explicites, dépourvus de charge érotique, avec un pudeur dépourvue d’hypocrisie, car il n’est pas possible de se tromper sur ce qui est en train de se dérouler. Ainsi que l’artiste choisit des teintes pouvant aller du clair au foncé, toujours avec des dégradés adoucis, neutralisant toute forme potentielle d’agressivité. Même le soleil du Maroc ne semble jamais implacable, ou la chaleur accablante, ou les lumières artificielles trop vives. Les contours des personnages sont réalisés avec un trait fin, les couleurs apportant plus d’informations en termes de reliefs des corps, de luminosité de la peau, et renforçant les expressions de visage. Ce choix graphique participe également à rendre les individus plus gentils, même ces militaires qui effectuent un raid chez le cheikh ne semblent pas méchants, alors que pourtant leurs actions sont violentes. En fait la personne qui apparaît la plus mal intentionnée au regard de Jbara s’avère être la belle-mère.



Marie Avril impressionne tout de suite par son savant dosage entre traits de contour et mise en couleurs, composant des images avec une belle consistance en termes d’informations visuelles, sans pour autant qu’elles n’apparaissent chargées. Au fil des scènes, le lecteur se retrouve dans des endroits bien décrits la zone désertique de Tafafilt avec ses montagnes, les maigres pâturages, l’unique route de terre, l’arrivée en car dans la grande ville, ses rues, ses devantures de magasins, la grande demeure dans le quartier des riches avec ses pièces spacieuses, sa piscine, la cuisine, la discothèque avec ses lumières, le palais du cheikh et son encore plus grande piscine avec ses palmiers, la demeure modeste de l’imam. L’artiste s’inscrit dans une veine réaliste, un peu simplifiée, immergeant le lecteur dans un quotidien concret et consistant, que ce soient les lieux, les pièces des bâtiments et leur aménagement, les accessoires et les tenues vestimentaires, les modèles de véhicule, les gestes et postures, ou encore les expressions de visage. À plusieurs reprises, le lecteur remarque la force et la justesse des plans de prise de vue et de leurs cadrages. Les scènes de rapport sexuel ne sont pas édulcorées de manière hypocrite, et pour autant, le lecteur ne se retrouve pas en position malsaine de voyeur. Il voit Jbara se livrer à cette activité, avec son point de vue et sa force de caractère qui fait qu’elle ne se représente jamais en position de victime. Il assiste à un accouchement dans la rue, deux pages d’une intensité terrible, même s’il ne voit jamais le bébé et alors qu’il n’y a aucun gros plan sur la venue au monde elle-même. En pages cinquante-neuf à soixante-et-un, Jbara revient à Tafalit, alors qu’elle est maintenant beaucoup plus à l’aise financièrement que ses parents, et que ceux-ci la voient comme une bienfaitrice, lui rendant grâce comme à une personne digne de louanges. Le lecteur regarde la jeune femme et ressent les émotions qui la traversent, avec une solide empathie, une très belle réussite.


Comme toute adaptation, celle-ci effectue des choix par rapport au roman originel, accentue certaines intentions, en atténue d’autres. L’autrice a imaginé une trajectoire de vie pour une adolescente de la campagne qui devient une de ses femmes faciles assouvissant le désir des hommes qui ne peuvent le faire avec les femmes respectables, observant les prescriptions de la religion afin d’être des épouses dignes selon ces critères. Il s’agit d’un récit féminin, une femme rendue très sympathique grâce à une narration visuelle prévenante et nuancée. Une mise en scène de la vie d’une jeune personne, femme et pauvre, s’adaptant intuitivement avec courage et à propos, au fonctionnement systémique d’une société qui ne la ménage pas.



mardi 28 mars 2023

Le Mercenaire T05 La forteresse

La providence est décidément de notre côté.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 4 : Le sacrifice (1988). La première édition de ce tome date de 1991, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La forteresse.


Dans la grande salle du monastère, le grand lama s’adresse au conseil au grand complet. Claust, après son coup d’état et sa tentative d’inondation du cratère, les a laissés tranquilles afin de concentrer tous ses efforts à construire une énorme forteresse, réputée inexpugnable. Cet entrepôt de poudre et d’armes lui permet d’intimider les états limitrophes et de dominer le pays des nuages permanents. Depuis lors, ils débattent du bien-fondé d’offrir la formule de la poudre à ses voisins, dans l’espoir d’un retour de l’équilibre et d’une annihilation de Claust. Cette décision provoquerait une furieuse réaction du tyran aux dépens du monastère… Cette fois, sans aucun doute, il les décimerait tous. Pourtant, le moyen d’en finir une fois pour toute avec lui est apparu aujourd’hui. Nan-Tay a infiltré la forteresse. Elle a porté à leur connaissance, un fait surprenant : un point faible dans sa conception, dans la partie basse de l’édifice, là où se situe le dépôt de poudre. Les torches sont interdites. Un système de lucarnes à l’épreuve de toute arme y est intégré. Pourtant, c’est là que le bâtiment est vulnérable. Ils pourraient le détruire, et Claust avec, en envoyant par surprise une charge de plusieurs quintaux depuis une barque amarrée dans le lac. Le tir devra pénétrer par une lucarne et atteindre la poudre. Dit ainsi, cela semble impossible. Pourtant, frère Arnoldo, ici présent, va expliquer le plan, et il les assure, il est réalisable. Il laisse la parole à Arnoldo.



Arnoldo de Vinci prend la parole en leur indiquant qu’il va leur demander un effort collectif considérable. Au coucher du soleil, l’obscurité recouvre peu à peu le grand lac. L’énorme édifice s’emplit jusqu’au moindre recoin du son d’un puissant gong. À cet instant, la ronde débute, les herses sont baissées et on obstrue les lucarnes du dépôt de poudre. Ainsi se déroule la routine quotidienne de défense nocturne de la nouvelle forteresse de Claust. Cette même nuit, Mercenaire chevauche un dragon pour se rendre jusqu’au port du grand lac. Il rend visite à Auro, le responsable de la construction du navire : c’est le bateau le plus solide qu’il ait jamais construit. Toutefois, l’affût du canon est très exposé au feu. Satisfait de ce qu’il a vu, Mercenaire repart en rappelant à Auro que personne ne doit suspecter ce qu’ils préparent. Chevauchant son dragon, Mercenaire descend dans la cascade circulaire qui permet d’accéder au monastère. Il effectue son rapport au maître : le bateau est presque fini. Il s’enquiert de la marche des choses. Le maître répond que les choses vont plutôt bien : le grand canon à vapeur fonctionne parfaitement, le léger, moins.


Au cours des tomes trois et quatre, le lecteur a eu la confirmation de la nature de la dynamique de la série : Mercenaire travaille maintenant de manière pérenne pour le monastère, et ces derniers doivent se défendre contre les assauts de Claust et de son armée, voire essayer de le neutraliser si possible. Comme à son habitude, le scénariste déroule un scénario sur un mode linéaire : exposition de la situation de départ avec une nouvelle menace (la nouvelle forteresse de Claust et de son armée), préparatifs de Mercenaire et de la communauté du monastère, attaque, bataille, actions d’éclat de Mercenaire. Le lecteur retrouve ce schéma très classique de récit d’aventures hérité du dix-neuvième siècle comme si les évolutions du vingtième siècle en termes de narration n’étaient jamais survenues. Pour autant, cette structure à base d’exposition, d’attaques et de contre-attaques parvient à capter son attention car l’enjeu est clair, et les obstacles à surmonter titillent la curiosité du lecteur qui se demandent comment les héros vont s’y prendre, sur quels imprévus ils vont tomber, avec la promesse de la démonstration de leur ingéniosité et de leur courage pour triompher à la fin.



L’autre attrait qui capte l’attention du lecteur réside dans la qualité de la narration visuelle : l’artiste sait quelles scènes méritent d’être montrées dans le détail, quelles scènes se prêtent à des visuels mémorables. Il sait également doser entre images et textes, de manière favoriser les premières pendant les moments d’action. Ainsi dès la planche quatre, le lecteur découvre une page sans aucun texte, le vol de nuit de Mercenaire sur un dragon, tout en silence, avec le lent mouvement des ailes de la monture, les quelques sources lumineuses qui se reflètent sur l’eau, dont un phare, le calme du port endormi, les eaux du lac parfaitement étal. Deux pages après, le héros fait le chemin en sens inverse, à nouveau au cours d’une planche dépourvue de mot, avec seulement trois cases. Il est toujours aussi impressionnant de (re)voir cette étonnante formation géologique avec une cascade à trois cent soixante degrés, et le vol qui amène à descendre dans cet immense gouffre circulaire, entouré par la brume des eaux tumultueuses.


La première bataille est de nature navale, avec un bâtiment à l’apparence de navire marchand qui vogue lentement vers la cité-forteresse, l’objectif à détruire. Survient le premier tir de canon destructeur, et bien sûr la riposte de l’armée assiégée. Les phylactères se font moins nombreux, laissant les images raconter, et laissant parler la poudre. Le lecteur apprécie la clarté du récit permettant de comprendre et de voir les attaques des deux camps en lice. L’artiste sait aussi bien montrer la trajectoire d’une charge explosive depuis le fût du canon, jusqu’au bâtiment, que l’avancée des soldats sur leur dragon, avec leurs propres charges explosives, et les tirs pour essayer de les descendre avant qu’ils ne soient au-dessus de leur cible. Segrelles n’hésite pas à représenter la violence de la guerre, par exemple un projectile traversant le cou d’un dragon, ou la tête arrachée d’un soldat par un autre projectile. Cette volonté de montrer les actions dans leur durée apporte une consistance à des phases qui sinon ne seraient qu’une collection de clichés vidés de leur substance. Par exemple, le lecteur suit Nan-Tay et Mercenaire pendant quatre pages, alors qu’ils progressent prudemment et rapidement au sein de la forteresse afin d’accomplir leurs missions.



Outre les dragons, les armures, les armes médiévales et la coiffure toujours impeccable de Mercenaire, l’artiste ne résiste pas à l’envie de montrer la poitrine dénudée de Nan-Tay pendant un peu plus d’une page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une titillation gratuite pour retenir l’attention du lecteur mâle et adolescent à moindre frais, ou l’acte de guerriers qui y voient une manière d’humilier une faible femme sans défense, en abusant de leur force. Toutefois, comme dans les tomes précédents, cette femme n’est pas réduite à un objet du désir comme artifice narratif misogyne : une fois encore, la victoire ne peut être acquise que par ses actions. Ainsi dans un récit de Fantaisie médiévale, une femme joue un rôle de premier plan : sans elle, les bons ne triompheraient pas des méchants, ce qui accrédite la dénonciation des soldats l’humiliant par la nudité, plutôt que la complaisance. Plus les tomes passent, plus l’artiste prend confiance dans ses capacités : il n’y a pratiquement plus de contours tracés, la couleur directe devenant la technique majoritaire. Le dosage en informations visuelles gagne lui aussi en qualité. L’artiste semble particulièrement conscient de sa pagination limitée et du fait que les images constituent le moyen par lequel le lecteur se trouve transporté dans ce monde extraordinaire. Ainsi le nombre de cases avec un camaïeu pour fond diminue drastiquement, le dessinateur s’attachant à montrer chaque lieu, son aménagement, les accessoires. Outre cette qualité réelle d’immersion, le lecteur s’attarde sur de nombreux détails : l’aménagement de la pièce du conseil avec son vitrail, ses dais rouges, ses bancs, les bâtiments du port, les colonnades et les escaliers du monastère, les outils dans l’atelier des forgerons, le schéma du canon léger d’Arnoldo de Vinci (certainement inspiré des schémas de Léonard de Vinci), le plumage de l’oiseau apportant le message codé, les formations rocheuses des rives du lac, les harnais des dragons, l’architecture intérieure de la forteresse, le trône de Claust, etc.


Un nouveau tome, une nouvelle phase dans la guerre qui oppose Claust et son armée à la communauté du monastère et ses deux agents d’élite Nan-Tay et Mercenaire. La narration visuelle est encore une fois enchanteresse, gagnant en capacité immersive, l’artiste devenant plus assuré, et toujours autant investi dans chaque planche, chaque case. Une aventure prenante fonctionnant sur le principe d’une mission de destruction. La personnalité des protagonistes reste peu développée, ce qui n’empêche pas de ressentir leurs convictions et d’admirer leur bravoure.



lundi 27 mars 2023

Monsieur Jean T04 Vivons heureux sans en avoir l'air

Ah ouais, d’accord, le genre intello-branchouille !


Ce tome fait suite à Monsieur Jean T03: Les femmes et les enfants d'abord (1994) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Dans la réédition en intégrale, l’éditeur a inséré le tome hors-série Monsieur Jean - La théorie des gens seuls (2000) entre les tomes 3 et 4 dans la mesure ou les histoires correspondantes se déroulent entre les deux, même s’il est paru après le tome 4. Dans l'ordre de parution, le présent tome fait suite au premier hors-série : Journal d'un album (1994) dans lequel les auteurs évoquent leur vie personnelle pendant la réalisation du tome 3. La première édition du présent tome date de 1998. Les deux auteurs, Philippe Dupuy et Charles Berberian, ont écrit le scénario à quatre mains et dessiné les planches à quatre mains. La mise en couleurs a été réalisée par Isabelle Busschaert. L’album compte cinquante-quatre planches.


Dans l’appartement de Monsieur Jean, la fête bat son plein : la marmaille s’agite en tous sens, pour l’anniversaire d’Eugène, trois ou quatre ans, un vrai carnage. Jean regarde d’un air effaré les verres renversés par terre, les bibelots en train de chuter, un enfant aux doigts sales maculant son fauteuil, un autre jouant avec les allumettes pour allumer les bougies, deux autres en train de se battre pour un robot en plastique. Il intervient pour les séparer, confisque le jouet objet de discorde et le place sur une étagère en hauteur ce qui déclenche une crise de larmes chez les deux. Monsieur Jean leur tourne le dos et s’éloigne estimant l’affaire réglée. Cathy intervient prend le robot sur l’étagère et fait mine de parler à sa place pour s’adresser aux enfants. Faisant mine d’être Globultor, elle leur indique qu’il est le gardien des verres vides et des assiettes salles, qu’il voit que son trésor est éparpillé partout dans l’univers, et il leur demande de l’aider à le rassembler ici sur la table. Du coin de l’œil, Jean a vu des enfants jouer dans la pièce qui lui sert de bureau. Il découvre deux enfants en train de gribouiller sur les pages du manuscrit de son prochain livre. Il les sort de là et il se plaint à Cathy qui lui répond qu’il devrait plutôt travailler sur ordinateur et que les dessins sont plutôt pas mal.



Monsieur Jean s’isole dans son bureau et passe un coup de fil à son ami Clément qui lui propose de sortir le soir même. Pendant ce temps-là, Cathy prend en charge le déroulement de la fête d’anniversaire, toute seule. Elle va répondre au coup de sonnette : c’est Jacques qui débarque avec ses jumeaux. Il lui explique qu’il vient de se disputer avec son épouse Véronique, qu’ils ont besoin d’un peu de temps tout seuls, qu’il lui laisse les jumeaux. Elle accepte gentiment. Dans son bureau, Jean continue de papoter tranquille, pendant que la fête bat son plein dans le salon. Cathy entre dans le bureau avec air courroucé. Elle lui explique qu’elle en a assez, assez d’être la bonne poire qui rapplique quand on a besoin d’elle, tout ça parce que les enfants, monsieur, ça lui prend la tête. Parfois, elle a vraiment l’impression de le déranger. Ça fait un an qu’’ils sont ensemble et elle a l’impression qu’il s’investit à reculons. La vérité, c’est que ça lui fait peur de s’impliquer, de remettre en question son petit confort de célibataire. Elle lui dit au revoir et le laisse avec les enfants.


Au fur et à mesure des album, monsieur Jean grandit lentement mais inexorablement, poussé vers les responsabilités, confronté à des adultes, à leurs choix, à ses propres non-choix qui finalement se révèlent en être. Comme Cathy lui fait observer, il ne souhaite pas remettre en cause son petit confort de célibataire, et elle en a marre d’attendre qu’il se décide. Elle décide de s’éloigner quelques temps, profitant d’un voyage professionnel à New York : il aura ainsi tout le temps de réfléchir et de se décider, à moins que ce soit la vie qui le fasse pour lui. Le début s’avère brutal : Monsieur Jean confronté à la sauvagerie déchaînée de petits enfants hors de contrôle. Le chaos est libéré dans son petit appartement parisien, et il ne dispose d’aucun moyen pour le maîtriser, ni même pour l’endiguer. Les artistes s’amusent bien à faire s’alterner une case avec ces petits enfants sans retenue aucune, et la tête de Monsieur Jean abasourdi par ce qu’il contemple. Par comparaison, les gestes de Cathy sont calmes et posés, ses postures sont assurées et calment les enfants, en totale opposition avec le dégoût qui habite Jean. Lorsque ce dernier se rend compte que Jacques a laissé ses jumeaux, il est encore plus atterré, ne comprenant même pas comment ces enfants ont pu arriver là, totalement désemparé face à Véronique qui vient les chercher. De son côté, elle semble résignée et même quelque peu accablée par les tensions entre elle et son époux, avec une larme coulant sur sa joue, et cherchant un peu de réconfort sur l’épaule de Jean. Avec des images toutes simples, les dessinateurs savent faire passer la détresse qui l’habite.



Avec cette approche esthétique qui n’appartient qu’à eux, Dupuy & Berberian simplifient les silhouettes tout en leur donnant une réelle élégance, donnent un appendice nasal appartenant au registre gros nez aux hommes, des nez très fins et un peu pointus aux femmes. Ils jouent également sur les simplifications et les exagérations des visages pour les rendre plus expressifs : les yeux en forme de billes de loto pour l’effarement de Monsieur Jean devant les enfants déchaînés, les bouches très grandes ouvertes des enfants jusqu’à en voir la luette quand ils braillent en s’époumonant, les traits secs pour les yeux et la bouche quand Cathy est de mauvaise humeur, la bouche en croissant de Félix pour souligner sa bonne humeur insouciante, le visage très aplati de Mme Poulbot et son air satisfait, la bouche en fer à cheval de Clément pour montrer son dégout, les yeux mi-clos de Pierre-Yves, etc. Le langage corporel des personnages s’avère tout aussi parlant : Cathy qui claque une porte, Monsieur Jean étendu très détendu alors que la fête enfantine bat son plein de l’autre côté de la porte, Félix avec les épaules tombantes alors que Jean lui démontre l’inanité de son plan pour se refaire, Eugène se débattant dans la baignoire parce que du shampoing lui coule dans les yeux, Marion et ses postures attentives vis-à-vis de Jean, Pierre-Yves dans des postures pleines d’assurance pour mettre en valeur son corps bien découplé.


Les artistes ont également repris l’idée d’une métaphore visuelle, à l’instar de celle du château fort dans le tome précédent. Cette fois-ci, il s’agit d’une sirène représentée sur un tableau qui se trouve dans un restaurant japonais, spécialisé dans les teriyakis. Le lecteur la découvre pour la première fois sur la couverture : une jeune sirène accorte dont la tête a les traits de Cathy, la jeune femme que Jean fréquente depuis un an, et, sur sa queue, un jeune enfant, celui que Félix a adopté, né du précédent de lit de sa compagne, et dont il laisse la charge à Jean. Au-delà des personnages de la série, le message semble être que la femme exerce son pouvoir de séduction dans le but de transformer le mâle en père pour avoir un enfant. Néanmoins cette métaphore visuelle se fait plus polysémique que celle du château. Le lecteur comprend que Monsieur Jean est impressionné par le tableau du restaurant, et tout autant par l‘histoire que lui narre le propriétaire, à savoir un conte japonais… mais l’arrivée de Cathy l’interrompt et il ne finit pas son histoire. L’image de la sirène revient alors tarauder l’inconscient de Monsieur Jean, soit quand il se met à rêvasser, soit pendant son sommeil, s’incarnant avec le visage de femmes différentes, dans des circonstances en lien direct avec les expériences du jour du rêveur. Dans le même temps, cette silhouette de femme couchée aux jambes masquées revient sous une autre forme, dans une autre histoire relative à un autre tableau. Ainsi les dessinateurs tissent un lien entre ces différentes parties du récit, par le biais de variations d’un motif visuel.



Le lecteur remarque également que pour la première fois ce tome n’est pas découpé chapitres, chacun avec leur titre, mais forme une unité. À une ou deux reprises, il éprouve une sensation de transition un peu maladroite, comme si les scénaristes avaient construit leur récit avec plusieurs développements emboîtés à posteriori. Le lecteur oublie vite cette sensation, car la thématique de fond et le déroulement chronologique assurent une continuité narrative. Il s’agit à la fois de l’évolution de la relation entre Cathy et Monsieur Jean, à la fois de la manière dont le petit Eugène est pris en charge par des adultes, sans oublier les tensions dans le couple de Véronique & Jacques, ou encore de la tentative de séduction de Pierre-Yves, du mariage de Virginie & Laurent, et même de la solitude de madame Poulbot. Le dispositif est simple et efficace : Monsieur Jean est le témoin direct des difficultés de couple. Véronique & Jacques font face à une frustration insidieuse parce qu’ils ne trouvent plus de temps ensemble parce qu’ils doivent s’occuper de leurs jumeaux qui deviennent donc une charge. Virginie & Laurent se marient ensemble pour la deuxième fois, mais des tensions subsistent à commencer par la jalousie de Laurent. Jean se retrouve à prendre en charge l’enfant Eugène, parce que Félix le délaisse, oubliant d’aller le chercher à l’école, n’étant pas là pour son anniversaire alors qu’il devait en animer la fête. Sans oublier Marion qui est mariée et qui essaye de de se retrouver dans les bras de Jean. Avec tout ça, l’histoire sur le trafic de tableaux devient quasiment superflue. Ainsi Monsieur Jean a tous les mauvais exemples devant lui, toutes les raisons de continuer à éviter de s’engager.


Le lecteur savoure le fait que la narration des auteurs se bonifient avec les albums qui passent. Peut-être que la narration visuelle progresse plus rapidement que la construction proprement dite du récit, avec une esthétique de plus en plus personnelle, de plus en plus élégante et expressive. Pour autant, le passage d’une succession de scénettes à un récit à la taille d’un album fonctionne majoritairement bien, ainsi que la métaphore visuelle de la sirène. Le temps passe inexorablement pour tout le monde, y compris pour Monsieur Jean qui doit faire face au constat que prendre une décision ou ne pas le faire, c’est toujours choisir, et que le temps fuit.



jeudi 23 mars 2023

Centaurus T01 Terre promise

Bram n’est pas bête, seulement inculte. Il faut l’aider.


Ce tome est le premier d’une pentalogie. Sa première publication est survenue en 2015. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Dans une grande place du village, avec la forêt en arrière-plan, Abraham Roscoff, surnommé Bram, s’apprête à lutter à main nue, contre un ours muselé. L’ours se tient debout sur ses antérieurs, Bram attaque frontalement. Il enserre le cou de l’animal, le fait tomber à terre, passe derrière assurant sa prise autour du cou et commence à exercer une pression croissante. Dans la foule, les jumelles Joy & June Osmond observent le combat : June l’encourage, alors que sa sœur réprouve cette violence. Dans le ciel, un petit dirigeable blanc arrive à proximité du village. Joy demande à June de dire à Bram qu’il ne doit pas tuer l’ours. Sa sœur envoie un message mental à l’homme : il n’a jamais compris comment elle arrive à faire ça, mais il a parfaitement entendu le message à l’intérieur de sa tête, Joy ne veut pas qu’il tue l’animal. Il obéit bien sûr, il ferait tout pour Joy. C’est ce jour-là, le jour où il a lutté avec l’ours que sa vie a basculé. Car au même moment, arrivait dans leur village cette femme dans son petit dirigeable blanc. Bram va trouver les jumelles pour leur demander si elles ont aimé la lutte, et il leur dédie cette victoire. Joy lui demande de ne pas trop l’approcher car il sent l’ours : il décide d’aller prendre une douche. La femme du dirigeable arrive.



Ethel se présente à Joy & June Osmond : elle a été envoyée par le gouvernement et elle souhaite leur parler chez elle. Elle aimerait connaître leur mère, et qu’elles puissent parler toutes les quatre. Alors qu’elles vont pour entrer dans le pavillon, elles sont interpellées par le révérend Solers : il se présente à Ethel et lui dit qu’il aimerait participer à leur conversation si ça ne la dérange pas. Une fois installés dans le salon, Ethel explique qu’elle est venue chercher Joy & June pour les amener à la capitale. Leur mère Lucy y est opposée. Le révérend rappelle que la terre promise qu’il évoque dans ses prêches n’est pas une création de l’esprit : elle existe et ils se dirigent vers elle. Ethel poursuit : elle est un haut fonctionnaire du gouvernement et elle se porte garante de la sécurité des filles. Des événements importants ont eu lieu et les filles de Lucy peuvent aider, le gouvernement a besoin d’elles. June suggère que Bram les accompagne pour les veiller sur elles. Une fois arrivé, ce dernier est tout excité à l’idée d’aller à la capitale. Peu de temps après, Ethel, Joy & June et Bram ont pris place à bord du petit dirigeable et font route vers la capitale. Vu du ciel, la courbure concave du paysage saute aux yeux, et devant eux se trouvent une énorme structure métallique cylindrique qui s’élance vers les cieux.


LEO et Rodolphe avaient déjà collaboré sur une autre série de science-fiction composée de trois cycles : Kenya - Namibia – Amazonie. Le dessinateur avait déjà collaboré avec Alejandro Jodorowsky sur plusieurs séries : Avant l’Incal, Les technopères, L’Ogregod. Le lecteur sait qu’il a affaire à des créateurs confirmés. De fait, il ressent que chaque séquence est calibrée au millimètre, pour apporter les informations nécessaires à l’exposition de l’intrigue, en s’appuyant sur des dessins propres sur eux et descriptifs donnant à voir au lecteur, cet univers de science-fiction. L’intrigue suit un développement linéaire rigoureux : la présentation des principaux personnages : Joy & June Osmond avec leur relation entre elles, leurs capacités qui justifient qu’elles soient choisies pour la mission, leur mère pour les ancrer dans une famille, Bram avec sa force, son manque de culture mais pas d’intelligence et son courage naturel. Puis le lecteur côtoie un peu Ethel : sa manière de recruter doucement mais fermement les jumelles, son rapport de subalterne avec le gouverneur Korolev. Quelques pages plus, le lecteur fait connaissance avec deux autres membres de la mission : Mary-Maë Randolf coordinatrice générale et Pierre de Bourges et son chien Graal, grand spécialiste de la faune et la flore. Douze pages après, la coordinatrice présente les trois derniers membres de la mission Jenny Goldman, médecin, Richard Klein, ingénieur et pilote, Feng Liu, spécialiste de la sécurité. Chaque personnage dispose d’une morphologie et d’un visage bien distincts, la composition de l’équipe recouvrant une grande fourchette d’âge et d’origine ethnique.



L’intrigue se déroule de manière linéaire : recrutement de personnages novices, ce qui permet à ceux qui disposent de plus d’informations d’expliquer, et ainsi d’informer le lecteur de manière organique. La séquence d’ouverture ne donne pas beaucoup d’indications : un village de type campagnard avec ce qui semble être une église, des maisons à un ou deux étages de type seconde moitié du vingtième siècle, des collines très vertes et boisées, des tenues vestimentaires assez ordinaires, sauf pour la tunique et le pantalon pourpres du révérend Solers. Lors du vol en dirigeable, le lecteur peut voir la courbure importante du sol, le gigantesque pilier métallique et il sait qu’il se trouve dans un environnement de science-fiction. Il se fait la remarque de l’efficacité discrète de la narration visuelle qui montre avec évidence les différents lieux au point qu’il peut devancer une partie des explications qui vont être données quelques cases plus loin. L’intrigue repose sur un vaisseau-monde ayant voyagé pendant une très longue période et l’arrivée à proximité d’une planète habitable. En outre, les visuels impressionnent par leur évidence. La courbure du paysage vu du ciel présente une cohérence parfaite avec le relief des collines en arrière-plan dans la scène de combat contre l’ours. L’énorme tour métallique apparaît d’abord juste de manière très partielle : un petit morceau de son pied, en arrière-plan de la capitale. Puis quelques pages plus loin, le lecteur peut la voir dans son intégralité, et comme élément d’un réseau plus vaste. Quelques pages plus loin, une navette est sortie dans l’espace et le lecteur bénéficie d’un aperçu du vaisseau-monde.


D’un côté, les coscénaristes semblent légèrement à la traîne avec ce petit décalage entre ce qui est montré, puis expliqué ; de l’autre côté, l’histoire progresse à un rythme régulier chaque scène venant apporter soit une vue plus générale, soit un développement sur un point particulier. L’attention du lecteur est captée par ce combat contre un ours, puis l’arrivée d’Ethel et sa mission, puis le voyage jusqu’à la capitale, et les explications du Gouverneur Korolev, puis les révélations sur le vaisseau -monde et son histoire, etc. L’enchainement est impeccable et implacable, chaque séquence apportant une information supplémentaire qui vient répondre à une question de la scène précédente, et qui pose une nouvelle question fonctionnant comme une transition parfaite pour la scène suivante. Arrivé à la dernière page, il tarde au lecteur de découvrir ce que la mission sur la planète Vera va révéler. En scénaristes chevronnés, LEO & Rodolphe brisent cette linéarité à deux reprises : quelques cases consacrées aux circonstances de l’origine de cette mission et l’embarquement à bord du vaisseau-monde, ainsi qu’une intrigue secondaire. Celle-ci concerne tout d’abord les capacités extraordinaires de June, mais elle semble céder le pas à une autre. Il s’est produit une intrusion presque impossible à bord du vaisseau-monde alors qu’il voyageait à une vitesse gigantesque, et il semble que cette infiltration avait comme destination le village des jumelles.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut être parfaitement contenté par ce récit clairement structuré, progressant à bonne allure de mystère en mystère. Il peut parfois être déconcerté par un choix ou un autre : les traits non signifiants sur les visages, ou le rôle très nébuleux de la religion à bord du vaisseau-monde, mais ce sont des détails. Il peut aussi trouver intriguant que les coscénaristes insèrent des allusions en passant à des thèmes plus consistants, ou au contraire s’agacer qu’ils ne les abordent pas de manière claire. Par exemple, le gouverneur dit en passant que les êtres qui vivent sur Vera peuvent accepter de les accueillir. Sinon, cela dépend de leur niveau de civilisation, mais peut-être que les voyageurs du vaisseau-monde pourraient s’y installer sans leur autorisation. Cette remarque évoque la question morale de la colonisation, mais ce point ne sera pas plus développé. June fait remarquer que Bram n’est pas bête, seulement inculte et qu’il faut l’aider : une observation sur les chances données à chaque individu, répétée quelques pages plus loin, mais pas développée, le lecteur sent bien que c’est une accroche pour un événement ultérieur. Arrivé à la capitale, Bram désœuvré se met à pourchasser un perroquet, scène oubliée par la suite : encore une balise probable pour la suite, mais insuffisante pour elle-même. Une équipe de maintenance revient d’une tournée de surveillance dans un endroit peu visité : le lecteur croit percevoir une forme de commentaire sur une société qui n’a pas assez investi dans les équipes d’entretien et de réparation pour pouvoir faire fonctionner tout ce qu’elle a construit, mais en fait ce constat ne sert qu’à introduire le mystère d’une intrusion restée indétectée des années durant.


Ce premier tome constitue une lecture un peu frustrante. Le lecteur y trouve exactement ce qu’il attendait. Son horizon d’attente est comblé : un vaisseau spatial, un voyage spatial, des mystères qui s’enchaînent, des personnages juste assez épais pour exister, un enjeu énorme en termes de vies humaines, la certitude d’un conflit physique à venir, des dessins très concrets donnant une consistance et une cohérence remarquable à chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage, chaque situation. Dans le même temps, il semble qu’il n’y ait que cela.



mercredi 22 mars 2023

Les enfants de Sitting Bull

Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, une biographie parcellaire du grand-père paternel de l’auteur. Sa première publication date de 2013. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins, les couleurs. Elle est en noir & blanc et compte quatre-vingt-sept pages.


Sur la photo : l’arrière-grand-père d’Edmond Baudoin. Il ne sait pas qui est la femme, pas la sienne. Son arrière-grand-père est morte jeune. C’est peut-être Son arrière-arrière-grand-mère ? Son grand-père Félix est né sous le règne de Napoléon III, en 1863. À la Trinité-Victor, près de Nice. Félix se souvenait d’avoir assisté à un passage de prisonniers de guerre allemands. La guerre de 1870. Il est mort à 96 ans, il avait 17 ans. Son père, veuf très tôt, avec une fille et deux garçons, savait bien mieux distribuer les coups que les caresses. Félix est allé à l’école, celle du curé, c’était la seule. Il a appris un peu de latin et la certitude que Dieu n’existe pas. Le reste du temps, il courait dans les collines avec des collets pour piéger les lapins. Et, pressé de quitter la maison familiale, il s’est engagé à Nice comme mitron chez un boulanger de la rue Pairolière. De temps en temps, tout en livrant, il faisait un détour par le port et ne se lassait pas de regarder les bateaux partir. Il avait 12 ans. À force de regarder les bateaux, il a fini par embarquer sur un voilier en qualité de mousse.



Le père Jean Baudoin raconte la suite à ses deux enfants Piero et Edmond qui dorment dans le même lit : les mers, les océans, c’est immense. Les bateaux ont emmené leur grand-père sur la mer de Chine, la mer Rouge. Il a fait deux fois naufrage sur les côtes d’Amérique. Il sait qu’une fois c’était à Valparaiso, une ville du Chili. Ils ont peut-être remarqué la peau du visage de pépé, toute martelée de petits trous. C’est à cause de la variole. Félix l’avait attrapé à la Havane, à Cuba. Il a été attaché à un mât du navire pour qu’il ne se gratte pas. On lui donnait la soupe au bout d’un bâton pour ne pas être contaminé. Il a guéri tout seul. Avec son frère, Edmond écoutait Jean, leur papa qui leur racontait la vie de son papa Félix. Ils ne savaient pas si tout était vrai, ils n’osaient pas demander au grand-père, sa barbe blanche et ses yeux transparents les impressionnaient beaucoup trop. Mais, bien plus tard, ils ont fait des recherches, ils ont questionné des oncles et des tantes. Et la saga de Félix s’est confirmée, avec des compléments d’aventures encore plus extraordinaires. Leur grand-père s’est alors engagé sur un baleinier. Félix était jeune, léger et fort, il travailla donc dans les voiles. Et sur le baleinier on lui donna le poste de vigie. Il ne tua donc pas de baleines avec ses mains. Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Les conditions de vie étaient infernales à bord et pour éviter les désertions, le baleinier n’accostait que dans les îles. Heureusement une grave avarie contraignit le navire à entrer dans un vrai port. Et presque tout l’équipage, dont Félix, se libéra.


Pour ceux qui en ont déjà lu, ouvrir une bande dessinée de cet auteur contient toujours l’assurance de retrouver ses idiosyncrasies narratives, et de découvrir un récit totalement original et différent de toutes ses autres œuvres. Dès la première page (numérotée trois), il constate que ce bédéiste impose son approche de la narration mêlant texte et image, sans contrainte de devoir s’astreindre aux usages ou aux habitudes d’une bande dessinée. Cette page comporte une seule case de la taille de la planche, composée d’une photographie retouchée, celle de l’arrière-grand-père avec peut-être l’arrière-arrière-grand-mère, un pavé de texte en haut à gauche, six mots au milieu à droite pour situer la ville, et un dessin en bas à droite de La Trinité-Victor, apparaissant comme si cette partie se trouvait en-dessous de la photographie dont le coin aurait été déchiré. Chacune des deux pages suivantes se compose uniquement de deux cases de la largeur de la page avec du texte apposé en-dessous. Puis vient une peinture en pleine page, suivie par deux cases en noir & blanc réalisée à l’encre.



Tout du long du récit, le lecteur découvre des mises en forme attestant de la liberté de narration de l’auteur. D’autres photographies : une prise devant la maison de Nice avec le grand-père Félix, le père Jean et les frères Piero et Edmond, une de Félix en tenue militaire de la marine des États-Unis en 1887, le bâtiment le Lancaster de la marine militaire, les documents américains du service de Félix dans la marine, une photographie de famille avec quinze membres de la famille Baudoin. De très belles peintures, en particulier des marines avec le navire sur lequel se trouve le grand-père à ce moment-là de sa vie et de très belles représentations vivantes de l’océan, une magnifique plage non loin de San Francisco lors du deuxième naufrage, un portrait de plein pied avec Sitting Bull et Buffalo Bill côte à côte, une vue à couper le souffle de Félix sur un hauban du pont de Brooklyn en cours de construction, une cérémonie indienne animée par Sitting Bull, etc. Régulièrement le lecteur éprouve le plaisir de découvrir une autre mise en forme pour mettre en valeur le moment correspondant : les dessins en noir & blanc à l’encre pour rendre compte de la représentation un peu vague du moment dans l’esprit des enfants, des représentations de type rupestre de bisons pourchassés par un cow-boy sur une grande plaine verte, un indien sur son cheval avec une parure représenté dans une veine expressionniste pour faire ressortir sa dimension sacrificielle, un fac-similé d’affiche pour annoncer l’arrivée du cirque de Buffalo Bill (Wild West and Congress of rough riders of the World), une case reprise d’une autre bande dessinée de l’auteur (Couma acò, 1991), des interprétations d’art des Premières Nations (La mue du hibou de Pitaloosie Saita, Ève et le serpent de Pitseolak Ashoona, À portée d’arc-en-ciel de Napachie Pootoogook, Oiseau aux ailes déployées de Lucy Qinnuayuak), une aventure de sept page de l’Inuit Rouge Gorge dessinée comme des pages franco-belge traditionnel. Avec le recul, le lecteur se rend compte l’artiste évoque ainsi comment l’art des Inuits a nourri ses propres représentations. Il a également utilisé une page de texte sans aucun dessin.



Sous réserve qu’il accepte de tenter l’aventure de lire une telle bande dessinée oscillant entre texte illustré et narration d’une action en plusieurs cases, le lecteur découvre donc la biographie de Félix Baudoin, factuelle chaque fois que l’auteur a pu en vérifier la réalité historique, teintée de ses souvenirs de temps à autre. La vie de cet homme l’a amené à bourlinguer à partir de douze ans, à rencontrer Sitting Bull (1831-1890, Taureau assis ou Bison qui s’assoit), William Frederick Cody (1846- 1917, Buffalo Bill), et même à fonder une famille. Baudoin évoque rapidement sa vieillesse, la rencontre entre ce grand-père et John Carney (dont il a évoqué la vie dans Couma acò, 1991). Puis la bande dessinée continue sous la forme d’une page de texte dans laquelle l’auteur fait le constat que cette collection de faits ne peut pas rendre compte de l’expérience de la vie de Félix Baudoin : la réalité de son quotidien (par exemple les douleurs corporelles accompagnant de longues chevauchées, ou le froid et la solitude de nuits à la belle étoile), ni de ses actes. Cette histoire est trop didactique à ses yeux. Son grand-père n’a pas tué de baleines, mais il remplissait le rôle de vigie : désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Il a peut-être participé à des atrocités, contre les Indiens, violé des Indiennes ? Suit alors une deuxième partie de seize pages dans laquelle Edmond évoque une facette de son séjour au Canada : la découverte des arts des Premières Nations, sa rencontre avec Doreen Stevens, artiste algonquine de Kitiganzibi, la découverte de la région de l’Outaouais au Canada, du canton de La Vérendrye, d’une longue marche dans une zone naturelle, également évoquée dans Les essuie-glaces (2006). Puis il parle des pensionnats pour autochtones et des décisions de Duncan Campbell Scott, surintendant général des affaires indiennes du gouvernement, pour se débarrasser du problème indien. Enfin le lecteur découvre une aventure de Rouge Gorge, Inuit, défendant sa tribu contre les colonisateurs, à la manière d’une aventure de Jerry Spring, une forme de juste retour des choses, mais aussi une aventure en miroir pour montrer comment les vainqueurs accaparent le récit culturel.


Comme à son habitude, Edmond Baudoin se lance dans une aventure narrative : cette fois-ci une biographie d’un membre de sa famille. Il fait preuve de rigueur en précisant ce qui relève des faits vérifiables, ce qui relève de la tradition orale de sa famille, ce qui relève de son ressenti. Il raconte visuellement cette histoire avec sa personnalité entière, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée traditionnelle, que parfois le lecteur pense plus à un texte illustré, mais la narration visuelle ne peut pas non plus être réduite à ça. Qu’il s’agisse de tableaux en peinture directe ou de cases qui semblent avoir été griffonnées à l’encre, les images disent beaucoup de chose, toujours porteuses du point de vue de l’auteur. Après s’être contraint à rester dans le domaine de la biographie pure, Edmond Baudoin fait le constat que le récit qui en découle est trompeur par omission, ou plutôt s’avère frustrant par ce qu’il ne dit pas. Il relate alors sa propre découverte du Canada et de l’histoire des Premières Nations dans laquelle son grand-père a joué un petit rôle, celui d’un aventurier comme tant d’autres. Le tome se clôt avec une bande dessinée d’aventure de sept pages, très premier degré, une inversion des rôles entre cow-boys et Indiens qui ne fait pas office de revanche basique, car il s’agit d’une inversion culturelle plus que de domination conquérante.



mardi 21 mars 2023

Super Cyprine - Une vengeance corrosive

À toutes les femmes en colère.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2022. Cette bande dessinée est l’œuvre de Tess Kinski, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle compte cent quarante et une pages. En exergue, l’autrice dédie son ouvrage À toutes les femmes en colère.


La nuit, un bruit de pas le long d’un mur d’enceinte. Une femme aux cheveux rouge saute depuis le sommet du mur aux pieds de l’homme qui s’arrête. Elle lui mord le bas ventre, il hurle. Pendant l’adolescence de Cypry, tout se passait comme sur des roulettes. Elle était en première, elle avait de bonnes notes. Elle ne se droguait pas, elle buvait peu. Elle faisait du sport. Elle était plutôt raisonnable dans l’ensemble. Mais comme tous les ados de son âge, elle avait les hormones en feu. Ce jour-là, elle a rendez-vous avec Quentin au parc. Ils s’assoient tranquilles sur un banc à l’écart et commencent à s’embrasser et à se peloter. Elle lui propose d’aller chez elle, car il n’y a pas ses parents. À sa question, elle répond qu’elle est sûre qu’ils ne sont pas là, et sûre qu’elle veut qu’il vienne. Ils montent dans sa chambre et ils se déshabillent. Il commence à lui caresser le sexe, et elle se focalise sur le ressenti du plaisir que cela lui procure. Elle lui indique qu’il a des doigts magiques, sans se rendre compte qu’il se gratte la main après coup. Quelques jours plus tard, elle est en train de pianoter sur son téléphone et de se faire rappeler à l’ordre par son père sur ses devoirs. Elle lui rappelle qu’elle est la première de sa classe et répond en même temps à Josef qui l’invite à passer chez lui.



Cypry se rend dans la piaule de Josef, à la propreté douteuse. Il est son meilleur ami, même si les frontières de cette amitié ne sont pas claires. Il éteint la lumière, ils se déshabillent et s’allongent, et il lui fait un cunnilingus. Après coup, il éprouve une douleur dans la bouche et autour. Quelques jours plus tard, après l’entraînement, Cypry se change dans les vestiaires du club d’athlétisme au club de Saint-Corros, à côté de sa meilleure amie Sara. Elle lui raconte que ce week-end Nabil et elle vont au cinéma. Sara est un peu comme une grande sœur pour elle. La semaine d’après, Cypry voit apparaître un message de Sara sur son portable : il paraît que Nabil est à l’hôpital et ça a l’air grave. Cypry décide de lui rendre visite au Centre Hospitalier Universitaire. Elle se rend à la chambre de Nabil, mais ne peut pas y entrer car il est endormi sous perfusion avec un énorme bandage au niveau du bassin. En sortant, elle remarque que Josef se trouve dans une chambre un peu plus loin. Elle y pénètre et s’enquiert de sa santé. Il lui montre le bandage qui lui masque le bas de son visage. Il tape un message sur son téléphone. C’est Cypry qui lui a fait ça. Après qu’ils se soient vus, ses parents l’ont amené à l’hôpital car sa bouche s’infectait de plus en plus. Il a été gardé en observation depuis. Il a la peau brûlée et ils ne trouvent pas la cause.


La page de garde annonce explicitement le programme : une jeune femme accomplissant une vengeance corrosive grâce à sa super cyprine, c’est-à-dire les sécrétions des glandes de Bartholin ayant pour fonction de lubrifier le vagin. Au bout de dix pages, l’héroïne a eu trois rapports sexuels, et elle porte le joli prénom de Cypry, le lecteur se demandant à quoi devaient penser ses parents quand ils l’ont choisi. D’un autre côté, la narratrice précise qu’elle est à un moment de sa vie où elle avait les hormones en feu. La dynamique du récit est simple : un dérèglement hormonal ou physiologique a rendu corrosive la mouille de Cypry qui du coup ne peut plus avoir de rapports sexuels. En pleine première année de cours en faculté de médecine, elle décide de tout plaquer, de fuguer (encore que le terme est pour partie impropre puisqu’elle est adulte) et de monter à la capitale. Sur un coup de tête, elle décide d’entrer dans le cabaret Mademoiselle Joséphine à Pigalle. Elle y est recueillie par les artistes travestis ou homosexuels, qui l’engagent pour servir au bar, avec le très beau Jean, et qui lui offrent gîte et couvert. Outre ce superpouvoir peu commun, ce déroulement indique bien au lecteur que le récit ne se veut pas réaliste et qu’il est à prendre comme une suite d’aventures imaginatives.



Les dessins présentent une forme de naïveté : des contours un peu arrondis pour les personnages, des gros sourcils, des silhouettes parfois un peu malhabiles en particulier au niveau des pieds, des visages simplifiés, des postures théâtralisées pour plus d’expressivité, des yeux un tout petit peu trop grands. Pour autant, la dessinatrice sait donner une apparence bien distincte à chaque personnage : que ce soit sa silhouette, son visage, sa tenue vestimentaire. Elle fait preuve d’une certaine forme de gentillesse avec eux, mêmes les agresseurs apparaissent plus bébêtes que vraiment méchants, car Cypry les remet à leur place avec une répartie cinglante. Les costumes des performeuses et des performeurs sont chatoyants et exubérants. L’artiste prend le temps de poser chaque décor, en faisant apparaître sa profondeur, sa décoration, les éventuels accessoires, les preuves d’activité de ses occupants. Le lecteur observe plus une impression de parc qu’une vraie allée, de vraies pelouses ou encore des arbres dont il pourrait identifier l’essence. Pour autant, il n’y a pas de doute quant à la nature du lieu. La chambre de Cypry contient des objets personnels comme ses livres (King Kong théorie, 2006, de Virginie Despentes, 
Faut-il manger les animaux ?, 2009, de Jonathan Safran Foer) ses bijoux son agenda, son lit avec sa table de chevet. La chambre de Josef présente un désordre peu appétissant. Le stade ressemble à un stade avec sa piste, sa tribune, sa clôture. L’architecture du CHU semble être inspirée d’un véritable établissement. La tour Eiffel ressemble plus à un modèle en plastique vendu à la sauvette qu’à une vraie. Toutefois le lecteur la reconnaît aussi aisément que l’établissement Le Moulin Rouge à Pigalle.


En page trente-huit, Cypry pousse la porte du cabaret Mademoiselle Joséphine. Le lecteur se rend vite compte que cet univers plaît à la dessinatrice, voire qu’elle l’a peut-être fréquenté. Il est vrai que la probabilité que Cypry puisse ainsi y être accueillie est inexistante. Mais l’artiste prend plaisir à représenter les numéros de chant, le maquillage dans les loges, la camaraderie entre les performeuses et performeurs, le papotage au bar, et bien sûr les costumes extravagants. Au cours du récit, Cypry met au point son propre numéro pour se produire en scène : le lecteur en découvre la conception, le rodage, le choix des bons matériaux, le premier essai devant les autres artistes, l’amélioration du rythme, sans oublier la tournée triomphale qui s’en suit. Les personnages au sein du cabaret ne sont pas très développés, à l’exception de Jean dont Cypry est amoureuse, mais ils manifestent assez d’émotion pour exister.



La narration s’avère simple et linéaire, sans effet de style particulier. La quasi-totalité du texte est présenté sous forme de dialogues ce qui rend la lecture plus vivante et plus rapide. Aucun personnage ne s’arrête pour prendre le temps d’exposer un point de vue un peu plus longuement, ou une émotion. La scénariste met tout au service du récit au premier degré, sans essayer de caser des remarques féministes ou autres revendications activistes. Le personnage principal évoque à deux ou trois reprises le fait qu’elle souffre de ne plus avoir de contact charnel, mais sans que cela ne devienne un thème en filigrane. L’autrice semble plutôt s’amuser avec ce principe de fluide corrosif, pour le mettre à profit dans un numéro de cabaret. Cypry organise bien une vengeance sur un harceleur, mais le regrette rapidement car elle craint de l’avoir tué. Du coup, le cœur du récit se trouve ailleurs. Finalement cette jeune femme trouve une petite communauté, moins d’une demi-douzaine d’artistes qui l’accueillent sans poser de question, sans non plus qu’elle ne donne de nouvelles à ses parents. De son côté, elle est satisfaite d’avoir trouvé un nouveau foyer, elle en pince pour Jean également serveur sans pouvoir lui dire ce qu’il en est. À la moitié du récit, elle entend un performeur évoquer un ping-pong show et ce que parviennent à faire des femmes avec leur vagin. Elle a trouvé sa voie et elle va ainsi pouvoir réaliser un projet, aller de l’avant. Finalement elle peut vivre avec sa condition et envisager l’avenir, tout en donnant quelques petits coups de pouce à la tolérance, ou plutôt en mettant un terme à l’intolérance de quelques-uns.


La couverture promet une superhéroïne au pouvoir sortant de l’ordinaire, avec des dessins un peu naïfs. La promesse est tenue : une jeune femme dont les sécrétions sont corrosives et qui va parvenir à y trouver du positif. Pour autant, elle ne se coud pas un costume de superhéroïne et elle ne se met pas à lutter contre le crime de manière récurrente. La narration visuelle douce et un peu édulcorée permet d’éviter toute forme de voyeurisme malsain, même dans les quelques séquences explicites. Le lecteur suit avec plaisir cette jeune femme qui se retrouve dans une situation bien embarrassante et qui parvient à mettre à profit cette particularité physiologique peu commode.