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jeudi 13 avril 2023

Matteo Ricci - Dans la Cité interdite

Une pensée qui ne se nourrit pas de curiosité s’éteint d’elle-même


Ce tome est le troisième dans une série thématique consacrée à des hommes saints, après Vincent - Un saint au temps des mousquetaires (2016) et Foucauld - Une tentation dans le désert (2019). Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s’ouvre avec une introduction d’une demi-page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque l’écriture d’Élisabeth Rochat de la Vallée qui écrit sur Matteo Ricci, sa relation au Christ et sa relation aux hommes, ce qui permit à une rencontre de s’opérer, à une compréhension mutuelle de devenir possible. Puis il cite les deux auteurs Vincent Cronin et de Michela Fontana dont les ouvrages lui ont permis de découvrir ce saint homme.


Pékin, 1601. Jusqu’à présent, bien peu d’occidentaux ont pu franchir les enceintes de la Cité interdite. Là, derrière ces hauts murs de briques, vit le Fils du Ciel, entouré de sa famille, de sa cour, de ses concubines et de la caste puissante des eunuques qui bénéficient de nombreux privilèges et de pouvoirs certains. Justement, l’un d’eux, un certain Ma T’ang, collecteur des taxes de Lintsing, reçoit ses agents qui lui apprennent une bien étrange nouvelle. Un étranger s’est installé dans la ville ! Il semble que ce ne soit ni un espion, ni un agent ennemi, mais un lettré qui a su gagner l’appui de certains mandarins. Il dispose d’ailleurs d’un passeport. L’indicateur continue, tout en conservant une posture courbée : l’étranger cherche un intermédiaire auprès de l’Empereur. Il a des présents à offrir à sa Majesté Impériale. De l’or des bijoux, il paraît qu’il peut changer le cinabre en argent. L’eunuque Ma T’ang demande son nom.



Il s’appelle Matteo Ricci. Il est né en Italie, à Macerata. Âgé de 19 ans, il entre au noviciat des jésuites et, après des études au Collège romain, il est ordonné prêtre à Cochin en juillet 1580. Depuis 18 ans, il parcourt la Chine pour y servir Dieu. Par terre, le long des fleuves, au fil des saisons, des déconvenues, mais avec un courage exemplaire qui jamais ne l’abandonne… Il a la grande intelligence du cœur et de l’esprit, de respecter des coutumes et une foi autres que la sienne. Ses connaissances en mathématiques et en astronomie, ses dons pour la philosophie, l’horlogerie le font apprécier des intellectuels et des mandarins qu’il croise sur sa route. Il est ainsi devenu le Lettré du lointain Occident. Mais le plus difficile reste à faire. Il veut rencontrer le Fils du Ciel en personne, car c’est par la tête qu’il veut descendre jusqu’au corps. Rien, cependant, n’est acquis. Impossible de pénétrer dans la Cité interdite sans une invitation personnelle de l’Empereur. Et cette invitation ne peut s’obtenir sans l’aval d’un conseiller proche… Ou d’un eunuque bien en cour. Les deux serviteurs comme les appelle le porte-parasol de Ma T’ang, sont en réalité les compagnons de voyage de Ricci. Il y a là frère Fernandez et le jésuite Diego Pantoja, un missionnaire.


Dans son introduction, le scénariste indique qu’il connaissait peu de choses de Matteo Ricci à l’époque où il a commencé ce projet. Il cite donc la préface d’Élisabeth Rochat de la Vallée : Le danger de se perdre quand on ne se cramponne plus aux certitudes données par sa langue et par la raison de sa culture n’est pas à négliger; danger de perdre son identité et même sa foi. Le lecteur sourit en prenant connaissance de ces risques : il se dit que cela s’applique parfaitement au dessinateur, plus habitué à dessiner Paris aux siècles passés, en particulier au dix-neuvième siècle. Dans le même temps, il est pleinement rassuré dès la première page : une magnifique statue d’un lion sur une stèle richement sculptée, devant le mur d’enceinte de la Cité impériale, avec trois marchands ambulants, et trois gardes, tous représentés avec une minutie remarquable. Martin Jamar n’a pas perdu sa culture et son talent de raconteur en images, même s’il a dû faire l’effort de s’adapter aux us et coutumes d’une région du monde qu’il n’est pas familier de représenter. Les cases de la bande inférieure montrent l’eunuque Ma T’ang et ses deux informateurs : le lecteur prend le temps de savourer le magnifique manteau orné de motifs complexe du premier. Il sait que la reconstitution historique est tout aussi soignée que celle de Paris sous Napoléon 1er (Double Masque) ou pendant la Commune (Voleurs d’empires).



Le lecteur accompagne donc le prêtre jésuite italien et missionnaire en Chine impériale, dans cette ville dont l’auteur a choisi de conserver l’ancienne appellation de Pékin, plutôt que celle plus moderne de Beijing. Il peut ainsi regarder autour de lui dans les rues et dans la Cité interdite : une rue enneigée pour commencer, une autre débouchant sur un temple, celle menant aux bureaux du mandarin T’sai Hsu-t’sai responsable des ambassades étrangères, une vue générale en légère élévation du palais des Barbares avec ses murs d’enceinte et ses voies intérieures, différents bâtiments de ce palais. Puis en planche vingt-cinq, le missionnaire passe par une porte d’entrée latérale pour franchir l’enceinte extérieure de la Cité interdite. C’est à nouveau l’occasion de pouvoir contempler la multitude d’artisans et de commerçants qui s’affairent, ainsi que les façades du palais. Lors d’une enquête, Ricci se rend dans la demeure du veuf Wang Chung Nim : l’artiste en offre une vue générale en élévation inclinée, puis montre la vue sur les vastes jardins, à partir d’un petit pavillon de bois. Le récit se termine avec une case consacrée à la tombe du prêtre, avec une stèle sculptée, et deux magnifiques arbres de part et de d‘autre, ainsi que les bâtiments de la Cité interdite en arrière-plan. Le lecteur a envie de le remercier pour lui avoir donner à voir autant de lieux, d’individus en train de vaquer à leurs occupations ordinaires, dans des cases toujours facilement lisibles, avec une colorisation naturaliste faisant ressortir les éléments les uns par rapport aux autres, les ambiances lumineuses, les différents plans.


Les prises de vue en intérieur sont tout aussi riches, informatives et vivantes. Le lecteur ouvre grand les yeux pour ne pas en perdre une miette qu’il s’agisse des cadeaux à offrir à sa Majesté Impériale, de l’aménagement et de la décoration intérieur d’un temple bouddhiste, du pavillon de Yogour Kahn, de l’atelier d’horlogerie où s’exerce Lin Yu, et bien sûr de la salle du trône. L’artiste s’est fixé pour but de reconstituer chaque lieu, chaque accessoire, chaque tenue vestimentaire, pour que le lecteur puisse en voir le plus possible au cours de son immersion. Il réalise des plans de prise de vue d’une clarté exemplaire, en mettant un point d’honneur à représenter les arrière-plans le plus souvent possible. Sa direction d’acteurs appartient au registre naturaliste, avec des postures qui s’avèrent en parfaite adéquation avec l’occupation du personnage, et permettent de se faire une idée de son état d’esprit. La narration visuelle donne une impression d’évidence et de facilité au lecteur, alors qu’il lui suffit de prendre une case et de réfléchir aux recherches nécessaires pour pouvoir s’imaginer le travail qui a dû être nécessaire.



Comme pour les deux tomes précédents, le scénariste a retenu une approche qui rend hommage au Vénérable, c’est-à-dire qu’il ne gomme pas sa foi, mais il ne fait pas acte non plus de prosélytisme. Matteo Ricci évoque sa foi quand il est questionné dessus, il prie, il a amené avec lui un crucifix, des images pieuses. Pour autant, il n’assène pas le credo de sa foi à toutes les personnes qui passent à sa portée. Il fait preuve d’un humanisme chrétien dans son comportement, dans sa façon d’envisager les rapports avec autrui, et de tolérance. Il est venu pour une mission d’évangélisation, avec l’intention de commencer par l’Empereur lui-même. Son voyage l’amène à fréquenter aussi bien des savants, que des individus aguerris en politique, ou aux intrigues de palais. Outre les valeurs morales et la charité chrétiennes, Ricci fait montre de son ouverture d’esprit à plusieurs reprises. Alors que des voleurs se sont introduits dans sa maison et ont été mis en fuite par Lin Yu armée d’une épée, il explique à celle-ci qu’il les laisse fuir car il a bien conscience que ces voleurs obéissent probablement à des ordres qu’ils ne peuvent refuser. Quelques pages plus loin, il discute avec Lin Yu et elle lui demande pour quelle raison il fait tout cela pour elle : il répond tout naturellement qu’il serait un mauvais chrétien s’il n’aidait pas les gens en difficulté ou en souffrance. Elle poursuit et souhaite savoir s’il pourrait lui apprendre, si c’est son Dieu qui parle ainsi. Le scénariste fait preuve à son tour de malice puisque Ricci répond que Partager une règle de vie avec un ami qui vient de loin est une grande joie. Il ajoute qu’il s’agit d’une maxime de Confucius, alors que le lecteur s’attendait à ce qu’il cite les Écritures.


L’enjeu du récit réside donc dans le chemin qui mène à l’audience avec l’Empereur. Jean Dufaux met en scène le protocole, les semaines d’attente, les intrigues de palais, les alliances de circonstance, les embûches créées par les jaloux, les envieux, les profiteurs ou les inquiets de leurs privilèges. Matteo Ricci apparaît comme un homme sage et posé, confiant en la Providence, avec une réelle expérience des êtres humains. De la planche trente-et-un à la planche trente-six, il participe à une enquête sur un cas de malédiction, avec une perspicacité et une efficacité qui évoquent celles du Juge Ti, personnage créé par Robert van Gulik, et enquêteur hors pair d’une série de romans policiers. Au fur et à mesure des rencontres avec les autorités, avec les divers représentants, il se dessine en creux une vision de la capitale chinoise, du mode de fonctionnement de cette partie de cette société, à la fois des us et coutumes, à la fois sa capacité à accueillir les étrangers et à établir un réel échange avec eux.


S’il a lu les deux précédents tomes, l’un consacré à Saint Vincent de Paul, le suivant à Charles de Foucauld, le lecteur a déjà l’eau à la bouche à la simple idée de découvrir celui-ci. Il n’est pas déçu : les dessins sont toujours aussi fournis avec une lisibilité immédiate, pour une reconstitution historique remarquable. Le scénario évoque quelques mois de la vie de Matteo Ricci, son séjour à Pékin, et son invitation à entrer la Cité interdite, sans gommer sa foi religieuse, ni en faire l’apologie, montrant comment son ouverture d’esprit et l’étendue de ses connaissances lui permettent d’être accepté dans cette société à la culture si étrangère à la sienne.



jeudi 30 mars 2023

Foucauld - Une tentation dans le désert

La haine a ceci de particulier qu’elle se répand comme la peste, mais elle attaque l’âme, pas le corps.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s’inscrit dans un cycle thématique des auteurs, commencé avec Vincent - Un saint au temps des mousquetaires (2016). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque la réputation de Charles de Foucauld, ainsi que la tentation qui fut la sienne dans le désert algérien. Il conclut avec ces phrases : Car l’autre, le frère d’en face, n’est qu’un enrichissement de notre moi. Il dédie ensuite cet ouvrage à ses amis musulmans, à ses amis juifs. Il y a une table où il partagera le pain et le vin avec eux. Vœu pieu ? Ainsi vont ses croyances, en tout cas.


I. Temps des extravagances. En France, dans la petite commune de Pont-à-Mousson, en 1880. La fête bat son plein, avec un bal organisé par l'école spéciale militaire de Saint-Cyr. Philippe Pétain demande à trois officiers s’ils savent où se trouve Charles, car il le cherche depuis une demi-heure. L’un d’eux répond qu’il est entré à l’intérieur, avec la petite Joséphine Gillain. Pétain se dit qu’il ne devrait pas le déranger, mais le Dom Pérignon manque, à rendre la situation intenable. Dans le grand salon, la jeune femme demande à Charles pour quelle raison, il ne veut pas d’elle. Elle l’aime, que doit-elle faire pour l’en convaincre ? Il lui répond qu’il ne connaît pas personne plus adorable, plus exquise qu’elle, mais il ne pourrait que la décevoir. Là où elle ne met que de la vie, de la gaieté, de la beauté, lui ne ressent que de la lassitude. Il se sent vide, sans consistance, comme ces épouvantails qui grincent au vent. Les convenances n’encombrent guère la vie qu’il mène, et il lui arrive parfois de le regretter.



Charles de Foucauld décide de partir de la fête et il enlève sa veste. Le régisseur le prend pour un assistant de cuisine et le charge de tâches de manutention. Il s’en acquitte, puis décide de suivre une jeune chanteuse juive dont le régisseur vient de refuser l’offre de service. II. Vipère à cornes. Dans le désert proche de Tamanrasset en Algérie, en 1916. Un groupe de bédouins montant des dromadaires s’arrêtent en découvrant un homme couché sur le sol, le visage tourné vers le sable. L’un d’eux descend de sa monture en dégainant son épée. Il tranche en deux la vipère à cornes qui vient de mordre Charles de Foucauld. Kaocen, de la tribu des Ikaskazen, demande à Saïd, de ramener le marabout au fortin. Le soir, Saïd a brûlé la plaie au fer rouge, mais le blessé ne réagit pas. Kaocen lui ordonne de lui brûler la plante des pieds : il réagira. Effectivement, Charles pousse un cri de douleur. Kaocen ordonne qu’on lui apporte du lait de chèvre, même si un de ses hommes lui répond qu’il ne comprend pas pour quelle raison sauver cet homme, vu que c’est un Français. Pendant plusieurs jours, la vie de Charles de Foucauld, le marabout, ne tient qu’à un fil.


Avec Vincent de Paul (1581-1660), les auteurs mettaient en scène un homme pieux dans une enquête qui lui faisait rencontrer des individus de tout horizon social, et le montrait pratiquer sa Foi au quotidien. Avec ce deuxième tome consacré à un saint homme, ils s’aventurent un peu plus loin en mettant en scène la tentation dans le désert, celle de l’orgueil. Dans l’introduction, le scénariste prévient que l’ouvrage ne constitue ni une biographie, ni une hagiographie de Charles de Foucauld (1858-1916), mais quelques moments de la vie d’un homme, pas d’un saint, la marche vers la lumière, le dépouillement. Il précise également qu’il y a eu plusieurs Foucauld, comme il y a eu plusieurs Philippe Pétain, et que le premier est parvenu à dépasser certains stéréotypes colonialistes de son époque, pour devenir un défricheur, un frère universel. Après s’être ainsi justifié, il commence son récit en rappelant ce lien entre Foucauld et Pétain, avec la scène introductive en 1880 : voici d’où vient le religieux, il fut un officier de cavalerie de l'armée française, il est sorti de Saint Cyr. C’est un homme de son époque. Après cette scène de six pages, le récit passe en 1916, pour les derniers jours de la vie de Charles de Foucauld, et sa tentation dans le désert.



Comme pour le premier tome, la narration visuelle appartient au registre descriptif et réaliste. Pour la scène introductive, Martin Jamar nage dans son élément : une reconstitution historique dans avec uniformes, belles toilettes de soirée pour les dames, un magnifique bâtiment, etc. C’est un vrai plaisir pour le lecteur de pouvoir ainsi se projeter dans ces lieux, de suivre Pétain passer du bal en extérieur à l’atmosphère plus feutrée à l’intérieur, de prendre le temps de regarder la multitude de détails : les violons, les boutons d’uniforme, les décorations florales, le modèle des verres en cristal, les cageots de légumes, les plans de travail en cuisine, etc. Puis vient le temps du désert, des bédouins, de fort Motylinski, situé à Taghaouhaout, à cinquante kilomètres environ à l'est de Tamanrasset. En fin de tome, l’artiste remercie deux membres de sa famille pour leurs photographies d’Algérie qui l’ont aidé plus qu’ils ne le pensent. Beaucoup de sable à perte de vue, de ciel bleu et quelques dunes, mais pas seulement. Le dessinateur se montre tout autant investi dans la représentation des costumes, des harnachements des dromadaires et des selles avec leur tapis, des armes et bien sûr des sandales. Il représente avec le même souci du détail authentique les constructions et le fort Motylinski, ou encore la tente de la Damassine et le festin qui s’y déroule. Le lecteur sait qu’il regarde des visuels fiables sur le plan historique. Il observe des êtres humains normaux en train d’interagir. Il peut croire pleinement et sans réserve à ce qui lui est montré.


Ces dernières semaines de la vie de Charles de Foucauld ne se limitent pas à une sortie dans le désert pour se confronter à la tentation de l’orgueil, à l’instar des quarante jours passés dans le désert par Jésus où il fut soumis à la tentation par le Diable. La vie de ce religieux s’inscrit dans un contexte historique : celui de confrontations entre tribus du désert, de la colonisation, de la cohabitation entre les Algériens et les blancs. La vie de cet homme est tributaire de la réalité géopolitique. Dans l’introduction, le scénariste indique qu’il a choisi de montrer un homme qui est parvenu à dépasser les stéréotypes de son époque : Charles de Foucauld parvient à mettre en œuvre la charité telle qu’elle est définie dans la théologie chrétienne, c’est-à-dire l'amour de l'homme envers son prochain en tant que créature de Dieu. Comme pour le tome consacré à Vincent de Paul, les auteurs ne font pas acte de prosélytisme, ils ne cherchent pas à convertir qui que ce soit. Ils souhaitent montrer un homme de Foi vivant conformément aux préceptes moraux de sa Foi, sans le dissocier de sa croyance. Ainsi, une fois passée la scène introductive à Pont-à-Mousson, Charles de Foucauld porte la bure blanche ornée du cœur surmonté de la croix. Il se livre à la prière à deux ou trois reprises. Il fait preuve de tolérance, de refus de combattre, d’acceptation des conséquences de s’en remettre à Dieu, d’amour envers son prochain quelles que soient son origine et ses croyances. Par ailleurs, lors d’une discussion avec Elizabeth Archer journaliste au San Francisco Chronicle, la discussion revient sur son parcours : cartes des pistes au Maroc (de par ses études et son investissement, il a étendu de plus de 2.250 kilomètres les itinéraires connus dans le pays), commentaires de poèmes touareg, éléments de grammaire sur le Coran, notes sur Les élévations sur les mystères, de Bossuet, dictionnaire français-touareg, etc. Ce à quoi, de Foucauld répond qu’on ne peut pas aimer son prochain sans le comprendre.



Le lecteur perçoit donc d’abord Charles de Foucauld comme un officier, puis comme un moine itinérant dans une région désertique de l’Algérie colonisée, étant la proie de guerres entre tribus, et parfois contre la présence française. Puis, il le voit accepter le dialogue avec tout le monde, officiers de l’armée française, comme bédouins. Ce n’est qu’ensuite qu’il perçoit la tentation qui donne son nom au titre du récit. En réponse à une remarque de la journaliste, il répond qu’il reste une proie pour l’ombre, l’ombre qui danse, qui invite l’individu à la rejoindre, une ombre prête à l’engloutir. L’ombre des facilités, des leurres, de l’orgueil de la lumière fausse, une ombre qu’il doit affronter. Il décide alors de s’éloigner, de s’avancer dans le désert pour se confronter à des convictions qu’il ne peut pas maîtriser. Le voilà confronté à un mirage, ou à des hallucinations dans une scène de quatre pages, planches trente-et-un à trente-quatre, entre manifestation de l’inconscient et expérience mystique, les auteurs laissant le choix de l’interprétation au lecteur. D’un côté, celui-ci peut n’y voir qu’élucubrations induites par une forme d’auto-persuasion, ou un moment de grâce divine. Dans un cas comme dans l’autre, ce moment participe à décrire un individu animé par une Foi qui connaît le doute, et par voie de conséquence la remise en question, et ayant un comportement guidé par des valeurs morales admirables. Pour la deuxième fois, les auteurs ont réussi leur pari : mettre en scène un croyant digne d’admiration qu’on partage sa Foi ou non.


Mettre en scène la vie d’un saint homme, ou même une partie de sa vie, voilà une gageure singulière, la proposition d’un récit générant des a priori irrépressibles, et les critiques qui vont avec, avant même d’avoir lu la première page. Comme d’habitude, le sérieux et la solidité de la narration visuelle de Martin Jamar désamorcent toute forme de moquerie ou de mépris, attestant de l’investissement d’un professionnel de très haut niveau. Ensuite, l’investissement de Jean Dufaux est indéniable : il a fait le choix de réaliser ce récit qui a de l’importance pour lui. Il s’en suit une lecture qui sort de l’ordinaire, qui ose mettre en scène un homme religieux, sans questionner le dogme qu’il vénère et ses pratiques, la réalité des actions guidées par une Foi, un être humain qui mérite le respect quelles que soient les convictions du lecteur.



jeudi 16 mars 2023

Vincent - Un saint au temps des mousquetaires

La méchanceté est souvent une souillure qui recouvre bien des fragilités.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, mettant en scène Vincent de Paul (1581-1660). Sa première publication date de 2016. Elle a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, et le lettrage a été réalisé par Joëlle François. L’ouvrage commence par une introduction d’une page, écrite par le scénariste en 2016, évoquant le fait qu’il s’agit avant tout d’une évidence, mais aussi d’un pari, d’écrire une bande dessinée mettant en scène un saint homme. Il se termine avec un texte de dix pages, illustré de crayonnés de Jamar, rédigé par Marie-Joëlle Guillaume, historienne, autrice de Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle (2015). Elle évoque le temps des mousquetaires et le siècle des saints en plusieurs chapitres : la France au XVIIe siècle, Paris au temps de Louis XIII une ville et des personnages hauts en couleurs, Ce siècle a eu Vincent, L’odyssée du petit paysan des Landes, Saint-Lazare et compagnie, Les femmes à l’honneur, Le secret de Vincent.


Paris. Maison de Saint-Lazare. Avril 1643. Au petit Matin. Vincent de Paul, aumônier général des galères, est en train de prier seul devant l’autel de l’église. Antoine un adolescent arrive accompagné d’une jeune demoiselle et il lui fait observer que les prières de Monsieur Vincent sont de plus en plus courtes. Et ses journées de plus en plus remplies. Il craint qu’il ne se casse le dos à courir ainsi dans tout Paris. La demoiselle ajoute que ce qui l’inquiète elle, ce sont ces vilaines personnes qu’il fréquente. Vincent de Paul s’est relevé et il se dirige vers eux : aujourd’hui Antoine et lui se rendent chez Madame Marguerite-Claude, marquise de Magnelais, sœur du général des galères, Philippe-Emmanuel de Gondi. Monsieur Vincent vient solliciter un don de six mille livres pour acheter la liberté de Manon, une jeune prostituée de quinze ans. La marquise y consent avec quelques réticences, bien évidemment du fait de la somme, mais aussi de la consacrer à une prostituée.



Monsieur Vincent se rend seul dans le quartier de la tour de Nesles en fin de matinée. Il s’assoit à une table d’une auberge, en face du chevalier d’Aubrac, proxénète. Il lui a apporté la somme dite, elle correspond au salaire annuel d’un maître de camp ce que fut l’homme. La discussion s’engage et Monsieur Vincent fait observer que son interlocuteur exerce un négoce qui le perdra, car il n’y a guère d’espoir dans la voie qu’il s’est choisie. Monsieur d’Aubrac lui expose les circonstances de sa vie. Sa mère est morte en couches. Son père l’a élevé seul. Il était de petite noblesse. Il l’a jeté dans l’armée. Ce n’était pas idiot. Par son nom, par quelques coups d’éclats dus à la jeunesse, il a gagné sa place de maître de camp. Et puis, une femme lui a fait perdre la tête. Elle avait un défaut, elle avait un mari. Il a tué le mari. Ses supérieurs l’ont chassé. Il s’est retrouvé sans le sou. Mais comme il plaisait aux femmes, il s’est laissé gagner par d’autres pratiques. Plus reposantes que la vie de régiment.


L’introduction du scénariste est pile entre les deux yeux : elle établit clairement le défi de mettre en scène un homme qui a été canonisé, de trouver le bon dosage pour montrer l’importance de la Foi dans sa vie sans faire de prosélytisme, de montrer ses pratiques cultuelles sans tomber dans le catéchisme, de mettre en lumière en quoi ses croyances guident sa vie. Pour se lancer dans ce défi, il bénéficie de la narration visuelle impeccable d’un dessinateur avec qui il avait déjà réalisé Voleurs d’empires (sept tomes de 1993 à 2002), puis Double Masque (six tomes de 2004 à 2011). La reconstitution historique s’avère être d’une solidité impressionnante, montrant l’évidence de la présence des hommes d’Église dans la société de l’époque. Pour ce récit, les auteurs ne cherchent pas à réaliser une analyse sociétale, politique ou philosophique de la matérialité de la religion. Leur projet réside dans la mise en scène de cet aumônier au travers de ses actes, de ses interactions avec les autres, de son quotidien, pratique de la prière comprise. Le lecteur pratiquant n’y trouve pas un moyen d’approfondir sa Foi, le lecteur athée n’est pas pris en otage par une apologie du saint homme. Monsieur Vincent agit en cohérence avec les préceptes de sa religion, à commencer par la charité.



Cette bande dessinée s’ouvre avec une vue en élévation de la maison de Saint-Lazare, dans une reconstitution minutieuse et précise, réalisée sur la base d’une documentation solide et fournie. Le lecteur peut passer rapidement à la case suivante, mû par le désir de découvrir l’intrigue, ou il peut choisir de savourer cette vue. Il découvre alors les bâtiments en pierre, leur architecture impeccablement reproduite, les toitures et leurs ardoises, les individus en train de s’affairer, les carrioles, une brouette, ainsi que les alentours tel un verger. Déjà lors de leurs précédentes collaborations, le scénariste avait loué les talents de Martin Jamar, son degré d’implication dans les recherches de référence, son application dans la reproduction exacte. Le lecteur avait pu se projeter dans la reconstitution soignée des rues de Paris. Cette bande dessinée bénéficie du même savoir-faire et c’est un délice que de pouvoir ainsi visiter Paris en 1643, la Maison de Saint-Lazare, l’hôtel de Marguerite-Claude, marquise de Maignelais, aussi bien sa façade que ses salons, le quartier de la tour de Nesles, l’intérieur de la Maison Sant-Lazare avec son hospice et son réfectoire, les quais de Seine, le cimetière des Innocents, l’hôtel particulier de madame Marie Lumague, le campement de gitans le long de l’enceinte du palais Cardinal, les quartiers mal famés de Paris dont le quartier des Halles, l’hôtel d’Entragues, le quartier de Notre Dame, etc. Dans la planche cinquante-trois, le lecteur découvre une vue d’une étroite artère de Paris en élévation, dans laquelle un chariot s’est renversé, le cheval à terre. Ces deux cases et celles de la page suivante fourmillent de détails montrant les différents badauds, les petits métiers, la violence avec laquelle le cocher du carrosse du duc d’Entragues se fraye un chemin de force. C’est un véritable délice.


Le dessinateur apporte bien sûr le même soin pour les accessoires de la vie de tous les jours, et pour les tenues vestimentaires. Ses personnages disposent de physiques réalistes, avec des formes de visages différentes, des barbes ou des moustaches pour les hommes, des coiffures différentes, etc. Les postures appartiennent à un registre réalise, sans exagération, avec un sens remarquable de la mise en scène, en particulier pour les scènes de groupe, ou les actions complexes avec des déplacements des uns par rapport aux autres. L’artiste réalise une mise en couleurs riche et dense, apportant des informations visuelles supplémentaires (par exemple un tableau dans un salon), sans pour autant supplanter les traits encrés. Du grand art. Le lecteur peut très lire chaque planche sans prêter une quelconque attention à toutes ces caractéristiques de la narration visuelle, sans même se rendre compte du volume d’informations qu’il absorbe ainsi. Très conscient des qualités de ladite narration, le scénariste se repose dessus pour pouvoir raconter une histoire consistante et roborative.



La couverture laisse à penser que Monsieur Vincent s’apprête à se lancer au combat, prêt à frapper avec la croix dans sa main. Le lecteur comprend vite que l’histoire repose sur l’élucidation d’un meurtre, celui de Jérôme, pensionnaire à la Maison de Saint-Lazare. Monsieur Vincent enquête à sa manière, posant des questions à ses interlocuteurs, certains venant le voir, d’autres chez qui il se rend. Il discute naturellement avec les uns et les autres, plutôt de manière naturelle, sans jamais que le récit ne prenne l’allure d’un interrogatoire formalisé. Cette démarche amène Monsieur Vincent à s’entretenir aussi bien avec des riches et puissants, qu’avec des manants et même des proxénètes, voleurs à la tire, ou va-nu-pieds, c’est-à-dire toutes les strates de la société dont il sonde le fonctionnement implicite. Le mobile du meurtre n’est pas bien difficile à anticiper pour le lecteur, mais l’intérêt du récit se trouve ailleurs. Outre l’immersion dans le Paris du dix-septième siècle, l’intrigue permet de plonger dans l’Histoire, auprès de personnages comme le duc d’Entragues, Jean-François Paul de Gondi, et même le roi Louis XIII sur son lit de mort. Le lecteur note deux scènes qui détonnent un peu par rapport à l’enquête : l’entretien entre Vincent de Paul et Jean-François Paul de Gondi, puis celui entre Vincent de Paul et le roi. Il se dit que Jean Dufaux en a profité pour évoquer une facette de l’époque qui lui tient à cœur. Il conserve cette idée à l’esprit lors d’autres conversations, au cours desquelles Vincent de Paul dit simplement ses convictions, sur le chagrin, sur la Providence, sur la beauté féminine, sur la méchanceté, sur les moments pénibles. Dans ces moments-là, le lecteur sent bien que Jean Dufaux dit son admiration pour ces valeurs, pour un individu capable de vivre selon de tels préceptes.


D’un côté, le lecteur craint de tomber sur une bondieuserie ; de l’autre, il a déjà pu apprécier la qualité extraordinaire des précédentes bandes dessinées de ce duo de créateurs. Il se lance dans les premières pages et il retrouve toute la richesse des pages de Martin Jamar, la consistance de la reconstitution historique, la clarté de la narration visuelle, la nature organique de ce qui est montré. Il comprend qu’il s’agit d’une enquête de type policière dont le mobile est très classique, et dont le déroulement permet de rencontrer des individus issus de toutes les couches sociales. Il ressent rapidement l’implication de Jean Dufaux : ce récit lui tient à cœur et il ne l’a pas écrit pour faire plaisir à son artiste, mais plutôt il s’appuie sur ce dernier pour faire honneur à son ambition. Extraordinaire.



mardi 26 avril 2022

Double Masque - Tome 6 - L'Hermine

La vie n'est qu'une pantomime.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 5 - Les Coqs (2011) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 54 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821).


Le 28 novembre 1804 – 7 frimaire an XIII – l'empereur et le pape Pie VII entrent dans Paris. Il y a foule pour les accueillir, jamais il n'y eu t tant de monde dans la capitale. L'on promet des réjouissances à nulles autres pareilles. Les prix s'envolent : si vous voulez assister au passage du cortège d'un balcon, il vous en coûtera 600 francs. Des croisés d'une fenêtre où l'on s'entasse, 400. Et ainsi de suite… Le monde est merveilleux qui peut dépenser tant d'argent pour une fête. Mais le temps presse ! Et tandis que Bonaparte veille aux derniers détails du sacre qui fera de lui l'empereur de tous les Français, sa Sainteté Pie VII reçoit les grands corps de l'État : Fontanes pour le corps législatif, François de Neufchâteau pour le Sénat, Fabre de l'Aude pour le tribunat. En fin de journée, le pape est épuisé. Né Barnabé Chiaramonti à Césène, il est de santé fragile, mais animé d'une volonté, d'une force de caractère qui lui permet d'affronter les épreuves. Celles-ci ne lui seront pas épargnées. Ainsi, au dernier moment, alors que le pape songe à se reposer, le cardinal Fesch lui murmure quelques mots à l'oreille.



Joséphine de Beauharnais demande une audience : elle vient avouer au pape que Napoléon et elle ne sont pas mariés religieusement. Il est décidé que le cardinal Fesch bénira cette union. Jean-Jacques-Régis de Cambacérès va en informer Napoléon Bonaparte qui se demande pour quelle raison son épouse en a informé le pape. Le cardinal Fesch en informe le nonce Zaponi afin qu'il prépare la cérémonie. Ce dernier y voit une belle occasion de réaliser un attentat à la bombe. Il regagne son bureau où il est attendu par l'abbé Sathanase, un conspirateur, qui vient se mettre au service du nonce. Celui-ci indique qu'il lui manque une bombe pour réaliser son attentat. L'abbé indique qu'il sait où elle se trouve : chez celui qui l'a conçue, un étudiant du nom de Carliez. Il reste juste assez de temps pour qu'il aille l'y chercher et qu'il la ramène. Il se précipite dans Paris, dans cette nuit folle où tout se bouscule, les bénédictions comme les massacres. Il arrive dans l'échoppe de l'étudiant, mais c'est à son tour d'avoir un pistolet plaqué contre sa tempe, car l'Écureuil est déjà sur place, l'attendant, après avoir fait parler Carliez.


C'est le grand dénouement qui culmine avec la cérémonie du sacre de Napoléon Bonaparte qui devient empereur dans la cathédrale de Notre Dame de Paris, en se couronnant lui-même, puis en couronnant son épouse Joséphine le deux décembre 1804. Dans cet album à la pagination un peu étoffée (54 pages), Jean Dufaux met en scène plus événements historiques : l'entrée du pape Pie VII (1742-1823) dans Paris, le mariage religieux de Joséphine et Napoléon, le sacre lui-même, depuis l'arrivée des invités et de la foule dans la cathédrale, jusqu'au couronnement. C'est magnifique de bout en bout : il est visible que Martin Jamar a passé un temps fou sur ses planches pour réaliser une reconstitution historique précise, authentique, totalement immersive. Le lecteur retrouve ce qu'il considère être comme un dû : la représentation des rues de Paris, la décoration intérieure des appartements, le mobilier d'époque, les tenues vestimentaires conformes à la réalité historique. Cela va sans dire, mais cette authenticité représente à la fois un travail conséquent de recherche pour ne pas se tromper sur un modèle de carrosse, ou une tenue d'apparat, à la fois un investissement de temps et de motivation pour tout représenter dans le détail. Le lecteur constate que plus il tourne les pages, plus les planches regorgent de détails de plus en plus fins.



Le faste commence en planches 32 & 33. Planche 32 : une vue extérieure en plan large de Notre Dame de Paris, sur laquelle il ne manque aucune sculpture décorative, aucune gargouille, devant des badauds et quelques gardes à pied ou à cheval, puis une représentation d'un chapiteau adossé à la cathédrale et une centaine de soldats, à cheval ou à pied, prêts à se déployer. Planche 33 : en arrière-plan, le cordon de policier et quelques badauds, sous le chapiteau un fiacre s'est arrêté pour laisser descendre sur le tapis rouge, des invités prestigieux, un autre attend derrière, une trentaine d'invités en habits discutent en attendant de pouvoir entrer. Dans les cases du dessous, le lecteur passe de monsieur de Talleyrand à monsieur Berthier, pouvant ainsi admirer à loisir leur tenue. La richesse de ce passage n'est qu'une mise en bouche : le sacre se déroule de la planche 38 à la planche 45, et les dessins font honneur au faste de la cérémonie et au nombre d'invités, par leur richesse et leur minutie. Avec des traits d'une finesse exquise et d'une assurance remarquable, Martin Jamar donne à voir l'hermine bien sûr, les décorations des murs de la cathédrale pour le sacre, les motifs des tapis, la richesse des tenues officielles, des toilettes de ces dames, sans s'épargner aucune peine. Il représente aussi bien des groupes de personnages de plain-pied, qu'il construit des perspectives pour une vue générale, en particulier de l'enfilade de la nef, dans une image à couper le souffle. Dans les dernières pages, le lecteur a encore droit à une vue du ciel de la cour des Adieux du château de Fontainebleau, et à une vision meurtrière d'une charge lors d'une bataille napoléonienne. C'est un festin pour les yeux de bout en bout.


Découvrant progressivement l'incroyable consistance de la reconstitution historique, le lecteur sent l'intrigue passer en arrière-plan dans son esprit. Il est vrai qu'il arrive à ce dernier tome avec une forme d'a priori : peu probable que le scénariste parvienne à apporter les éléments supplémentaires nécessaires pour que tous les éléments des tomes précédents fassent sens. Il faut distingue plusieurs facettes de la série. Pour commencer, l'intrigue de premier niveau est menée avec une élégance certaine : les conspirateurs parviendront-ils à assassiner Napoléon Bonaparte avant qu'il ne soit sacré ? Bien sûr la réalité historique donne la réponse avant d'avoir lu ce tome, mais le scénariste ayant pris une ou deux libertés avec la vérité historique précédemment… Non, le Sacre se déroule bien conformément à ce que relatent les manuels d'Histoire. Deuxième facette : comment le complot sera-t-il déjoué ? Dufaux continue de bien s'amuser en montrant que les plans les mieux préparés ne se déroulent jamais comme on s'y attend. Amusant de voir comment l'Écureuil contrecarre les comploteurs. Surprenant de voir comment la Torpille continue d'être au centre des événements. Le fil narratif des masques parvient également à un dénouement cohérent dans la perspective de la série, avec une explication de l'origine de la dame voilée, et de la nature des masques. Il n'y a que l'évolution de la personnalité de Camille de Lestac qui semble détonner car son ressentiment à l'encontre de François disparait sans explication au profit d'un autre sentiment.



Le scénariste assume jusqu'au bout l'élément fantastique qu'il a introduit dans cette évocation de cette partie de la vie de Napoléon Bonaparte : les masques, la dame voilée, Fer-Blanc. Il y ajoute une forme de prescience de la dame voilée sous une forme très déstabilisante. Quand la Fourmi se rend dans son appartement, il découvre le nom des futures batailles napoléoniennes sur les poutres apparentes du plafond : Austerlitz, Lodi, Friedland, Rivoli, Wagram, Marengo, Arcole, Moskowa, Iéna, Waterloo. Le lecteur prend ce moment comme une bizarrerie supplémentaire. Il se souvient que l'auteur avait fait de même dans sa précédente série avec Martin Jamar, sur la Commune de Paris : intégrer un élément fantastique. Le thème du masque joue sur deux sens : l'obligation en tant qu'homme politique de porter un masque pour pouvoir progresser, et l'idée que Napoléon comme la Fourmi s'interrogent sur ce que peut être la vie de l'autre. En l'état, cet artifice narratif semble un peu basique. Le lecteur regrette également de ne pas en apprendre plus sur la préposée du Mont de Piété et les boîtes qu'elle entrepose. Dans la toute dernière page, le lecteur a un aperçu d'une bataille napoléonienne : une charge entre deux armées, un massacre et un carnage assurés. L'auteur en profite pour boucler sa métaphore sur l'abeille et la fourmi, et le lecteur y voit autre chose. Il repense à une phrase de Jean Dufaux dans une de son introduction faisant part de sa sensation de se perdre dans la vie du grand homme. Il se dit que le scénariste emploie l'élément surnaturel pour rendre compte à la fois du destin, cette combinaison des circonstances d'un configuration historique unique, et de l'impossibilité de deviner les pensées intimes de Napoléon, de ne pouvoir que supputer tout en sachant que la réalité était de nature différente, une sorte d'entreprise de reconstitution vaine et vouée à l'échec. Vu sous cet angle-là, ce qui peut sembler être de la désinvolture de l'auteur pour son intrigue prend un autre sens : une forme d'humilité quant à la prise de conscience qu'il est impossible de faire revivre Napoléon Bonaparte, individu trop grand pour que quiconque puisse prétendre en rendre compte avec justesse.


Cette série se termine dans une apothéose visuelle d'une richesse inouïe, une reconstitution historique des fastes du Sacre, avec un soin enthousiasmant. Le scénariste mène son intrigue à terme, en établissant la logique des éléments surnaturels. Il reconnaît avec humilité son incapacité à faire revivre un personnage aussi hors norme que Napoléon Bonaparte.



mardi 5 avril 2022

Double Masque - Tome 5 - Les Coqs

Le temps est venu de détruire nos masques.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 4 - Les Deux sauterelles (2008) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 46 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821). Sur la quatrième de couverture, le scénariste a placé une citation de Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) rapportant une anecdote sur le comportement de Napoléon, destructeur par habitude et par caractère. Il indique que ces anecdotes peuvent enrichir le contenu de ce volume en sachant que des milliers d'anecdotes de ce genre ne suffiront jamais à cerner ce personnage. Certains grands hommes, ou monstres de bel acabit, échapperont toujours au cadre.


Juillet 1804. Chute brutale de la température. Temps maussade. Ciel tourmenté. Une berline s'arrête sur les falaises de Bretagne. Le pays se débarrasse de ses espions, de ses comploteurs, de ses âmes damnées… Celle-ci l'est particulièrement. Il s'agit du sinistre abbé Sathanase qui fomenta avec Cadoudal un complot visant à éliminer le premier consul Bonaparte. Les deux soldats napoléoniens servant d'escorte font descendre l'abbé de la calèche, lui indiquant qu'il est libre. Mais l'un d'eux sort son pistolet pour l'abattre dans le dos, sur les ordres de Fouché. L'autre tire son couteau de sa botte et le plante dans le cœur du premier. Une troupe d'une dizaine de rebelles surgit de derrière les rochers, venant prendre en charge l'abbé : une embarcation l'attend en bas de la falaise pour lui faire traverser la Manche. Il refuse : le Sénat vient de proclamer l'usurpateur empereur des Français. Il y a pire : La dignité impériale sera héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de progéniture, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Sathanase sait qui recruter comme allié à la capitale.



À Paris, en face de l'île de la Cité, devant une baraque sur pilotis, la Fourmi et ses hommes s'occupent de monsieur Lenormand qui les a trahis. Pour essayer de sauver sa peau, celui-ci indique que la personne qui est venue le trouver était une femme rousse, travaillant pour Fouché et s'intéressant la Fourmi. Ce dernier le remercie, et le fait jeter à l'eau pour qu'il se noie. Il sait que la jeune femme est surnommée l'Écureuil. Il va lui tendre un piège en profitant de ce que Lenormand a fourni comme information. Le lendemain en fin de journée, l'Écureuil et quelques hommes de Fouché sont en planque devant l'adresse où la Fourmi rend visite à mademoiselle Sophie pour bénéficier de ses faveurs. Cette dernière arrive en calèche mais n'en descend pas : c'est louche. L'Écureuil décide d'intervenir.


Nouvelle phase pour la série : après la conspiration de Georges Cadoudal (1771-1804) et l'affaire du duc d'Enghien, voilà que l'abbé Sathanase décide de retenter sa chance contre Napoléon Bonaparte dont le projet de se faire sacrer empereur vient d'être annoncé. Le lecteur s'attend à ce que le scénariste poursuive sur la lancée et mêle ses personnages fictifs à un événement historique. Il retrouve effectivement Napoléon Bonaparte présent dans 19 pages, Joseph Fouché (3 pages), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (3 pages également). Dans ce tome, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) fait une apparition le temps de 3 pages. Alors qu'une des premières réunions sur les préparatifs de la cérémonie de couronnement a lieu, Napoléon passe en revue les grands de ce monde présents, chacun luttant pied à pied pour assurer ses prérogatives : Cambacérès, Murat, Beauharnais, Kellermann, Paisiello et Le Sueur, Talleyrand, et des grandes dames dont seul le prénom est mentionné, Caroline, Pauline, Hortense. Dufaux continue d'aménager les silences de l'Histoire comme bon lui semble, que ce soient les manigances de l'abbé Sathanase (personnage inspiré de l'abbé Wenborm), le projet de crime monté par Joséphine Fouché, et bien sûr la séquence de six pages au cours de laquelle Napoléon âgé de 12 ans (en 1781) reçoit la visite de la dame voilée qui lui attribue un masque et le somme de choisir un nom d'animal ou d'insecte. Il accorde également une grande place à ses propres personnages.



Le lecteur retrouve ainsi la Torpille (François), l'Écureuil (Camille de Lestac), la Fourmi, monsieur Lecanet, la préposée au Mont de Piété, et un ou deux personnages secondaires supplémentaires. Le lecteur ne regrette pas l'absence de Fer-Blanc, artifice narratif un peu désinvolte. Il revoit passer la dame voilée et ses masques. Il est un peu surpris de la longueur de la scène au cours de laquelle Napoléon se voit attribuer son propre masque : 6 pages, mais en fait celle où la Fourmi obtenait le sien dans le premier tome se déroulait sur le même nombre de pages. Il constate que le scénariste semble bien s'amuser à construire son intrigue en mettant en mouvement plusieurs personnages, chacun avec leur stratégie et leur objectif, la plupart incompatibles entre eux, et ne progressant pas à la même allure. Le lecteur se retrouve alors incapable d'anticiper comment les événements vont tourner, ce qui augmente le suspense. L'abbé Sathanase parviendra-t-il à convaincre un allié assez puissant pour nuire à Napoléon Bonaparte ? Ça peut sembler vain puisque que le lecteur connaît vraisemblablement les grandes lignes de la vie du grand homme, mais le scénariste donne l'impression de ne pas se sentir tenu par la véracité historique. Le projet criminel de Joséphine Fouché aboutira-t-il et avec quelles conséquences pour la Torpille ? L'Écureuil va-t-elle se laisser gagner par l'attirance qu'elle éprouve pour la Torpille, ou est-ce qu'elle ne pourra pas passer outre l'affront qu'il lui a fait subir ? Quel rôle vont jouer la préposée du Mont de Piété, les boîtes qu'elle recevait à la fin du tome 3 ? En outre, le lecteur commence à douter que le scénariste ait quelque intention que ce soit de fournir une explication à ces mystères, que son projet est plus de jouer sur les éléments non connus de la vie de Bonaparte, plus ou moins incarnés par la Fourmi.


D'un autre côté, impossible de résister au plaisir éprouvé à retourner auprès de ces personnages : François essayant de ne pas perdre pied face aux puissants, l'Écureuil cherchant à ne pas se compromettre, la Fourmi refusant de se laisser intimider ou de perdre sa position, Bonaparte essayant de donner un sens au masque blanc, tous bénéficient d'une réelle présence, d'une personnalité grâce aux dessins de Martin Jamar. Outre une narration visuelle précise et minutieuse, et des découpages de page classiques et efficaces, quel plaisir que de pouvoir voir chaque lieu par ses dessins. Le lecteur commence par sentir le vent et la pluie cingler son visage sur cette côte bretonne, avec ces rochers massifs, et il en profite pour prendre son temps et détailler la carriole et son attelage, ainsi que les uniformes des soldats napoléoniens. Il passe en coup de vent dans un salon où Napoléon Bonaparte écoute un officiel en tenue lui expliquer la nature héréditaire de la dignité impériale. Il s'arrête sciemment pour prendre le temps de se repaître de chaque détail du dessin en pleine page montrant une vue de l'île de la Cité depuis la berge opposée, en légère surélévation, avec deux mouettes volant au premier plan, un pont, des embarcations, une maison sur pilotis, Note Dame en arrière-plan. Une belle reconstitution historique, réalisée avec soin et minutie.



Par la suite, le lecteur monte les escaliers derrière l'Écureuil dans un immeuble de rapport. Il regarde Fouché en train de s'admirer devant un miroir en pied. Il assiste à une rencontre entre la Torpille et Lecanet sur un autre pont de Paris, avec les immeubles de part et d'autre de la Seine. Il se rend au Mont de Piété, où il attend avec tous les autres. Il regarde le fouillis qui règne dans le cabinet d'étude de Bonaparte. Il se retrouve sur les quais bas de la Seine sous les arches lors de l'entrevue entre Bonaparte et la Fourmi, puis dans la cour de l'école militaire de Brienne en 1781. Il regarde François alité dans une chambre sous les combles. Il entre avec Joséphine Fouché dans l'échoppe d'un apothicaire. Il attend avec un cortège dans une grande allée de Fontainebleau.il prend grand plaisir à assister à un spectacle de montreur d'ours. L'implication et le plaisir de l'artiste transparaissent à chaque page, dans la qualité et la clarté de chaque représentation, dans la volonté de retranscrire au plus juste et au plus précis, ces lieux et cette époque. Le lecteur en vient à se dire que le scénariste a peut-être construit son histoire dans le but principal de fournir à l'artiste des séquences qu'il prendrait plaisir à dessiner, et qu'il a lié ça avec les mécanismes conventionnels du genre romanesque.


Le sacre de Napoléon Bonaparte approche et le futur empereur souhaite résoudre un mystère lié au chef du crime organisé à Paris, auquel il est lié par un mystérieux masque dont chacun possède un exemplaire. Le lecteur n'est pas bien sûr que le scénariste sache où il aille avec les différentes composantes de son intrigue, mais elles constituent une trame de fond parfaitement adéquate pour l'artiste qui emmène le lecteur à cette époque et dans ses lieux avec une force de conviction enchanteresse.



mardi 1 mars 2022

Double Masque - Tome 4 - Les Deux sauterelles

C'est pire qu'un crime, c'est une faute !

Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 3 - L' Archifou (2006) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 50 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon (1769-1821). Sur la quatrième de couverture, le scénariste précise que Ce volume est le dernier consacré à Bonaparte avant qu'il ne devienne Napoléon, empereur des Français, et que les auteurs, eux, tiennent à garder leur liberté.

À Paris, en février 1804, les Parisiens se promènent, badinent pour tout oublier : les rigueurs et les violences des années précédents, le poids des armes. À la nuit tombée, dans son grand bureau, Napoléon Bonaparte tient une réunion avec Jean-Jacques-Régis de Cambacérès et monsieur Lecanet. Armand de Caulaincourt entre dans la pièce et il remet une liste au citoyen premier consul : Moreau, Cadoudal, Pichegru. Bonaparte prend cette information très au sérieux : il demande à Caulaincourt de le tenir informé régulièrement en particulier du rapport de l'agent Méhée. L'affaire est si grave que Cambacérès en a oublié son souper. Caulaincourt indique au premier consul que la personne qu'il désire rencontrer se trouve dans le petit salon d'à côté et qu'elle commence à s'impatienter. Napoléon s'y rend, et trouve Joseph Fouché en train de l'attendre debout, détail qu'il estime favorable. Il lui explique qu'il a besoin de ses services pour déjouer un complot contre sa personne, fomenté et commandité par ses ennemis de toujours, les princes de l'ancienne maison royale. Il va lui confier une copie du dossier. Fouché accepte, tout en soulignant que sa mission serait facilitée s'il occupait des fonctions plus officielles.


Une fois la mission confiée, Joseph Fouché rentre chez lui et s'installe dans son spacieux bureau. Sa femme Bonne-Jeanne l'y rejoint : il l'informe qu'ils rentrent dans les bonnes grâces de Napoléon, que les injures et les humiliations sont effacées car il n'y a que lui pour le protéger. Les Réal, les Dubois, les Desmarets ne sont qu'un ramassis de bons à rien, même pas capables de renifler le danger quand il s'approche. Il jette un coup d'œil par la fenêtre et voit sa fille Joséphine avec sa cousine Aglaé. Son épouse lui apprend que leur fille est amoureuse. Dans la rue, Joséphine confie à son ami que Jean-Eustache Béchou la regarde avec des yeux doux, elle qui n'est pas belle, et qu'elle ne laissera pas passer l'occasion. Elle n'en a bien sûr pas parlé à son père car il enverrait ses espions, ouvrirait un dossier, leur marquerait le dos à la craie. Pendant ce temps-là, un petit esquif à voile en provenance de l'Angleterre rejoint la côte française : à son bord l'abbé Sathanase, l'un des conspirateurs contre Napoléon Bonaparte.

S'il n'a pas lu le texte de Jean Dufaux sur la quatrième de couverture, le lecteur remarque la note en bas de page de la planche 6 : pour les besoins de notre récit, nous avons vieilli la petite Joséphine Fouché de quelques années. Leur intention n'est donc pas de faire preuve de vérité historique, encore moins d'œuvre d'historien, mais de raconter une histoire, un roman se nourrissant de l'Histoire, sans s'en sentir tenu à la vérité historique. Si sa sensibilité le porte sur cette dernière, le lecteur s'agace de cet arrangement au profit des auteurs, de cette contrefaçon réalisée sciemment, comme une sorte de solution de facilité pour se libérer d'un carcan trop contraignant. S'il est ignorant des détails de cette période, ou plus sensible au récit qu'à l'Histoire, il accorde bien volontiers le surcroît de suspension consentie d'incrédulité, sans s'en offusquer. Il dit qu'il a même accepté bien d'autres libertés tout aussi discutables du scénariste, comme les modalités de résolution particulièrement désinvoltes dans le tome 2. Et s'il l'a oublié, les auteurs se font fort de lui rappeler quand François croise fort opportunément Fer Blanc dans les planches 13 & 14, de manière totalement gratuite, puisque cette fois-ci ce mystérieux personnage n'apporte rien à l'intrigue. Il est également question de la mystérieuse femme voilée africaine qui apparaissait dans le premier tome, et qui remettait des boîtes à l'accueil du Mont de Piété, là aussi sans incidence directe sur le déroulement de l'intrigue. Et pourtant…


Pourtant, dans le même temps, ni le scénariste, ni l'artiste ne ménagent leur peine pour réaliser une reconstitution historique soignée et documentée. Le lecteur n'en attend pas moins de Martin Jamar qui a prouvé dans les précédents tomes, et dans la série Voleurs d'Empires qu'il est hors de question pour lui d'aller à la facilité, de représenter une forme générique pour une façade de bâtiment ou pour un modèle de chaise s'il existe une référence disponible. Comme dans le tome précédent, il prend un plaisir évident à reconstituer la façade extérieure du palais des Tuileries, ainsi que le grand espace intérieur. En fonction de sa familiarité avec Paris, le regard du lecteur peut être attiré par une rue ou un bâtiment. Par exemple, une scène se déroule de nuit au pied et à l'intérieur de la Halle aux Farines. En cas de doute, il va vérifier sur internet, et il acquiert ainsi la confirmation qu'il s'agit bien de l'hôtel de Soissons, qui sera par la suite aménagé en Bourse du Commerce, puis deviendra le site parisien de la collection Pinault. Il apprécie tout autant de pouvoir se promener dans le parc du château de la Malmaison. Il se délecte également en regardant l'aménagement intérieur des appartements de Napoléon Bonaparte, des motifs des tapis au modèle des chaises et fauteuils, le cabinet de travail de Fouché avec son bureau et ses chandeliers, le bar fréquenté par François et sa clique, avec son sol en terre battue et ses bancs et tables en bois, le magnifique escalier de révolution de l'hôtel particulier de Fouché, et même les fossés du château de Vincennes pour l'exécution du duc d'Enghien.

De son côté, Jean Dufaux n'est pas en reste. Certes il aménage deux ou trois faits pour les besoins romanesques de son histoire. Pour autant, il situe son action à un moment historique très précis : l'affaire du duc d'Enghien, et la conspiration de 1803, menée par Georges Cadoudal. Là encore, il aménage quelques faits, tout en situant les principaux acteurs : Louis Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien (1772-1804), Charles Pichegru (1761-1804), Pierre-François Réal (1757-1834), Jean Victor Marie Moreau (1763-1813) Le lecteur voit également passer un abbé dénommé Sathanase dont le rôle évoque celui de l'abbé Wenborm, ainsi que Armand de Caulaincourt (1773-1827), Michel Orderner (1755-1811), sans oublier Joséphine de Beauharnais (1763-1814), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824) et Joseph Fouché (1759-1820). La lecture de ce chapitre s'apprécie donc plus pour le lecteur qui possède quelques connaissances de cette époque. Pour autant, chaque type de lecteur se sent pris par l'intrigue qui vent donc intégrer les personnages de la série comme la Torpille et l'Écureuil, dans la grande histoire. Il revient à Fouché de confondre les commanditaires du complot au grand jour, et à la Torpille (François) de neutraliser leurs petites mains dans l'ombre.


De temps à autre, le lecteur se dit que le scénariste traite son récit avec désinvolture : la triple coïncidence de Kitty visitant la voisine de cellule de Pichegru alors que celui-ci reçoit la visite de l'abbé Sathanase (même le nom de ce dernier qui évoque Satan), puis Kitty en parlant à François comme si elle était consciente de l'importance de cette nouvelle et donc de la mission secrète de François, puis Kitty encore tombant sur Jean-Eustache Béchou au lieu de Fouché. Ça fait vraiment beaucoup de coïncidences bien opportunes. De temps à autre, le scénariste semble disposer d'une page en plus ce qui lui permet de caser un événement ou une référence sans rapport avec l'intrigue principale : Joséphine s'occupant personnellement d'une tache sur la veste de Cambacérès et faisant une remarque déplaisante sur le goût vestimentaire de Napoléon, François tombant sur Fer Blanc, l'évocation de la femme africaine voilée et de ses boîtes, et même la mention des masques qui n'apparaissent pourtant pas une seule fois dans l'histoire. Pourtant, cela n'empêche pas l'intrigue d'être bien construite et prenante, et les personnages de faire des réflexions de manière organique. Le lecteur en relève plusieurs. Un complotiste se félicitant du trouble qui règne car cela affecte les têtes, indispose le raisonnement, et égare les esprits. Napoléon Bonaparte explicitant qu'il lui faut combiner l'action dans l'ombre de la Torpille car elle permet certaines audaces, et l'action officielle de Fouché car la lumière peut éblouir. Le même Bonaparte prenant une décision risquée concernant la mise aux arrêts du duc d'Enghien sur un territoire étranger, car les faits accomplis gagnent sur les faits envisagés. Cadoudal répondant de manière cynique au préfet de police l'accusant d'avoir occis un policier honorable père de famille : il fallait me faire arrêter par des célibataires. La Torpille répondant à la proposition de l'Écureuil de suivre le mouvement de Joseph Fouché pour profiter des honneurs : Ce sera toujours la même comédie : tuer pour ne pas être tué. À ce petit jeu-là, tout le monde est perdant.

Le lecteur entame ce quatrième tome plus ou moins confiant : à l'évidence une narration visuelle faisant œuvre d'une reconstitution historique soignée et rigoureuse, une intrigue plus ou moins convaincante. Il ressent vite que les auteurs prennent un vrai plaisir à raconter leur histoire : le dessinateur à recréer et à montrer Paris et ses habitants en 1804, le scénariste à évoquer l'affaire du duc d'Enghien et le complot de 1803. Il constate que Jean Dufaux prend des libertés avec la réalité de certains faits historiques, ne respectant pas la lettre, mais respectant l'esprit pour obtenir une histoire plus plaisante, qu'il intègre des éléments superfétatoires mais présents dans les tomes précédents. Il ressort sous le charme de cette version romanesque de l'Histoire, pour l'incroyable qualité de sa narration visuelle et de sa reconstitution historique, et pour la verve de son scénariste.



mardi 1 février 2022

Double Masque - Tome 3 - L' Archifou

Qui m'aime dépend, qui doute se pend, qui trahit pend.


Ce tome fait suite à Double masque, tome 2 : La Fourmi (2005) qu'il est préférable d'avoir lu avant. Sa première parution date de 2006. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 48 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon (1769-1821). Ce tome commence par une préface du scénariste qui évoque les silences de l'Histoire, Napoléon Bonaparte qui attire sur son nom, sa destinée, toute la lumière, tous les mots, tous les documents, toutes les pensées toutes les extravagances. Il parle également du talent de l'artiste, ses dessins qui ne s'éloignent jamais beaucoup d'une réalité voulue, pensée, réfléchie documentée.


Saint-Cloud. 1803. L'année où Chateaubriand est nommé secrétaire de la Légation de France à Rome. Dans l'esprit de Bonaparte, une idée fixe voit le jour : la guerre avec l'Angleterre. Voyage en Belgique. Visite du port d'Anvers. Le premier consul s'intéresse de près aux chantiers de constructions navales, ainsi qu'au recouvrement des impôts directs. À ce propos, une belle pensée : il faut varier les impôts pour qu'ils paraissent moins lourds. En ce domaine, la légèreté ne sera jamais de mise. Il y a aussi le problème Cambacérès. Monsieur Lecanet vient faire son rapport à Napoléon Bonaparte, premier consul, sur le déjeuner de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, second consul : des petits pains à café, du potage à la Cameroni, deux douzaines d'huîtres, un lapin en gibelotte, une demi-dinde truffée, farcie de marrons de Lyon, cinq ou six poires tapées, et, pour finir, un gâteau de riz. Il était pressé : il n'a pas touché aux fromages. Cette après-midi, le second consul se rend à Paris pour servir la soupe économique. Dans les faits, il y va pour retrouver le petit Friquet, un beau jeune homme qui offre ses faveurs aux généreux donateurs apitoyés par son triste destin.



À Paris, au pied de la Fontaine des Innocents, la distribution est en cours : une soupe aux légumes avec une miche de pain pour deux sous seulement. Friquet se trouve bien sur place, et il s'étonne que Cambacérès ne soit pas présent. Dépité, il finit par s'en aller, et va rendre compte à sa sœur dite la Canette, quelques rues plus loin. Elle lui remet les lettres écrites par Cambacérès qui devaient servir au chantage, car elle doit aller travailler, mais elle estime que ce n'est que partie remise. De son côté, Friquet rentre à son appartement dans un quartier populaire. Cambacérès arrive enfin à la soupe populaire et se renseigne pour apprendre que son protégé s'en est allé. Il remonte en voiture, et se fait conduire à son appartement. Il montre rapidement les marches, ouvre la porte et découvre le cadavre de Friquet allongé sur le sol, un poignard planté en plein cœur.


C'est selon : soit le recours au surnaturel providentiel incarné par le personnage de Fer Blanc a profondément révulsé le lecteur et il n'est pas revenu, soit il a accepté cette part d'arbitraire désinvolte maniée par le scénariste et il sait à quoi s'attendre en la matière dans ce troisième tome. Les deux premiers tomes constituaient un diptyque, et du coup il part avec l'a priori de se lancer dans un deuxième diptyque. Et bien non, c'est une intrigue en 1 tome, mais avec des intrigues secondaires continuant depuis les précédents. D'un côté, c'est attendu ne serait-ce que pour cette histoire de masque et de surnoms un peu hétéroclites (Torpille, Fourmi, Archifou). D'un autre côté, l'intrigue repose sur la récupération de lettres volées à Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824), jurisconsulte et homme d'État français, personnage qui n'avait pas joué de rôle jusque-là. En revanche, le lecteur retrouve la Torpille (François), l'Écureuil (Camille de Lestac), monsieur Lecanet, Joseph Fouché (1759-1820), et bien sûr Napoléon Bonaparte (1769-1821). Le récit se nourrit de l'Histoire, Jean-Jacques-Régis de Cambacérès ayant été deuxième consul du 13 décembre 1799 au 18 mai 1804, avant de devenir archichancelier du 18 mai 1804 au 14 avril 1814. Les tensions entre Bonaparte et Fouché sont toujours présentes. Joséphine de Beauharnais vient s'entretenir avec son époux à deux reprises.



Pour autant, le scénariste prévient le lecteur dans son introduction : il s'est retrouvé fasciné par Napoléon Bonaparte au point d'en perdre pied, mais la collaboration avec le dessinateur lui a permis de prendre le recul nécessaire, de profiter des zones d'ombre de la grande Histoire pour y lover son intrigue sans se sentir tenu de respecter à la lettre les faits connus, avérés et documentés. De ce point de vue, il s'agit plus d'une fantaisie historique que d'une reconstitution académique. Encore que le travail de Martin Jamar relève plus de la deuxième catégorie. Le lecteur le sait bien pour avoir lu les deux premiers tomes, et peut-être la série Voleurs d'Empires : cet artiste s'est fixé pour objectif une reconstitution la plus exacte et la plus minutieuse possible de l'époque et des lieux. Ce tome s'ouvre avec un dessin en pleine page : une vue de l'extérieur du château de Saint Cloud depuis la cour et c'est un enchantement pour les yeux : la façade parfaitement reproduite, les gardes à cheval, le carrosse, les civils en train flâner, les enfants en train de jouer, même le ciel un peu lourd annonciateur d'orage comme une métaphore des ennuis qui arrivent. Tout du long de ces planches, le lecteur éprouve un grand plaisir à prendre son temps pour s'imprégner de cette reconstitution riche et documentée. Peut-être se souvient-il du passage sur les robes des différentes classes de prostituées, alors il focalise son attention sur les tenues vestimentaires, aussi bien des femmes que des hommes, aussi bien celle de Joséphine de Beauharnais, que celles des prostituées qui se vengent, ou celles des messieurs dans leur tenue officielle, ou dans leurs habits de soirée.


L'intrigue emmène les personnages dans plusieurs endroits de Paris, et c'est également l'occasion de se régaler aussi bien au cours des scènes d'extérieur que d'intérieur. Après Saint Cloud, le lecteur arrive à la place de la Fontaine des Innocents dans le premier arrondissement de Paris, puis il se promène dans les rues avoisinantes au nom si pittoresque (la rue de Grande Truanderie), puis dans un beau quartier de Paris, dans une forêt à proximité de Paris. De la même manière, il peut pénétrer à l'intérieur de plusieurs appartements et jeter un coup d'œil à sa guise : la pièce bon marché où habite Friquet avec son ameublement de fortune, les chambres des gagneuses de la maison close de madame Pâques, la salle à manger bourgeoise de Lucien Modet & Arsile avec son superbe manteau de cheminée, ou encore la salle à manger luxueuse de Fouché, sans oublier une grande salle du Mont de Piété. Devant une telle qualité de représentation, il en oublierait presque l'élégance avec laquelle Jamar rappelle l'importance des chandeliers et bougies pour la lumière, ou des cheminées pour le chauffage.



Le lecteur s'immerge ainsi dans une époque et des lieux apparaissant réels comme dans un reportage d'époque. Comme l'écrit Dufaux dans son introduction : les dessins de Martin Jamar qui ne s'éloignent jamais beaucoup d'une réalité voulue, pensée, réfléchie documentée. Du bouton à l'édifice, du tiroir au canon, il resserre le rêve, l'ancre dans le réel, lui donne du poids. Ses traits minutieux, mais qui savent laisser la place au grotesque forment un tableau vivant où les silhouettes, les seconds rôles, les premiers plans ne demandent qu'à vivre jusqu'à acquérir une autonomie qui vous dépasse. Ayant bien à l'esprit les deux premiers tomes, le lecteur s'investit peut-être moins dans l'intrigue, sachant que le surnaturel peut intervenir de manière bien arbitraire pour la dénouer. Il reprend peu à peu confiance en constatant que Fer Blanc n'est pas de la partie. Il voit que le scénariste joue réglo : une nouvelle mission tordue pour François (récupérer les lettres compromettantes de Cambacérès), des factions en place qui ont toutes pour objectif de le manipuler, que ce soit Napoléon Bonaparte, ou Joseph Fouché, des alliés aussi dangereux que les ennemis (Écureuil jurant de tuer la Torpille, la Fourmi se montrant étonnamment correcte en affaire). Arrivé à la fin, il s'agit d'une enquête policière menée avec rigueur, découlant de manière organique de l'époque et de la position sociale des personnages, s'inscrivant dans la grande Histoire, avec une conclusion rappelant que chaque personnage poursuit des objectifs personnels.


L'auteur a donc pris le parti de revenir à une histoire racontée de manière honnête vis-à-vis du lecteur, sans deus ex machina surnaturel. Dans le même temps, il continue à développer l'autre aspect de son récit : cette histoire de masque blanc s'adaptant parfaitement au visage de ceux qui les portent, un élément fantastique, presque superfétatoire. D'un côté, le lecteur peut y voir la matérialisation qu'aussi bien documentée soit une période ou la vie d'un homme célèbre, il reste toujours des interrogations, des motivations non explicites. Mais bien sûr, Dufaux ne s'en tient pas là : il rend manifeste un élément surnaturel. Planche 42, la dame voilée (celle qui avait remis le masque à l'enfant dans le tome 1) refait une apparition en apportant un coffret au Mont de Piété. Elle semble incarner une facette du destin, un avenir déjà tout tracé, déjà inscrit dans le marbre, sauf événement extraordinaire. À nouveau, le lecteur peut rationaliser ce passage, en se disant que le scénariste commente le fait qu'il écrit sur la base de faits historiques déjà advenus, que le devenir de ces individus est déjà connu pour ceux qui ont laissé une trace dans l'Histoire. Mais même considéré sous cet angle, ça ne fait pas sens que cette dame voilée laisse une porte ouverte sur le fait que si un des hommes dont le nom figure sur l'étiquette d'une boîte vient la retirer alors leur destin s'en trouvera changé. Le lecteur cartésien ne sait trop quoi en conclure, tout en reconnaissant que ces boîtes sont cohérentes avec le principe des masques, et qu'elles ne servent pas de deus ex machina.


Indépendamment des a priori qu'il peut avoir sur l'intrigue, le lecteur retrouve avec un vrai plaisir la reconstitution historique extraordinaire de Martin Jamar, à la fois pour les lieux, à la fois pour les tenues vestimentaires. Il découvre avec plaisir que Jean Dufaux raconte son intrigue sans tricher avec le surnaturel : une mission pour récupérer des lettres compromettantes, des puissants et des gens du peuple, des enjeux explicites et des motivations secrètes. Au pire, il ne sait pas trop quoi faire des masques et des coffrets avec un nom ; au mieux il y voit une métaphore pouvant admettre plusieurs interprétations.