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mardi 1 février 2022

Double Masque - Tome 3 - L' Archifou

Qui m'aime dépend, qui doute se pend, qui trahit pend.


Ce tome fait suite à Double masque, tome 2 : La Fourmi (2005) qu'il est préférable d'avoir lu avant. Sa première parution date de 2006. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 48 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon (1769-1821). Ce tome commence par une préface du scénariste qui évoque les silences de l'Histoire, Napoléon Bonaparte qui attire sur son nom, sa destinée, toute la lumière, tous les mots, tous les documents, toutes les pensées toutes les extravagances. Il parle également du talent de l'artiste, ses dessins qui ne s'éloignent jamais beaucoup d'une réalité voulue, pensée, réfléchie documentée.


Saint-Cloud. 1803. L'année où Chateaubriand est nommé secrétaire de la Légation de France à Rome. Dans l'esprit de Bonaparte, une idée fixe voit le jour : la guerre avec l'Angleterre. Voyage en Belgique. Visite du port d'Anvers. Le premier consul s'intéresse de près aux chantiers de constructions navales, ainsi qu'au recouvrement des impôts directs. À ce propos, une belle pensée : il faut varier les impôts pour qu'ils paraissent moins lourds. En ce domaine, la légèreté ne sera jamais de mise. Il y a aussi le problème Cambacérès. Monsieur Lecanet vient faire son rapport à Napoléon Bonaparte, premier consul, sur le déjeuner de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, second consul : des petits pains à café, du potage à la Cameroni, deux douzaines d'huîtres, un lapin en gibelotte, une demi-dinde truffée, farcie de marrons de Lyon, cinq ou six poires tapées, et, pour finir, un gâteau de riz. Il était pressé : il n'a pas touché aux fromages. Cette après-midi, le second consul se rend à Paris pour servir la soupe économique. Dans les faits, il y va pour retrouver le petit Friquet, un beau jeune homme qui offre ses faveurs aux généreux donateurs apitoyés par son triste destin.



À Paris, au pied de la Fontaine des Innocents, la distribution est en cours : une soupe aux légumes avec une miche de pain pour deux sous seulement. Friquet se trouve bien sur place, et il s'étonne que Cambacérès ne soit pas présent. Dépité, il finit par s'en aller, et va rendre compte à sa sœur dite la Canette, quelques rues plus loin. Elle lui remet les lettres écrites par Cambacérès qui devaient servir au chantage, car elle doit aller travailler, mais elle estime que ce n'est que partie remise. De son côté, Friquet rentre à son appartement dans un quartier populaire. Cambacérès arrive enfin à la soupe populaire et se renseigne pour apprendre que son protégé s'en est allé. Il remonte en voiture, et se fait conduire à son appartement. Il montre rapidement les marches, ouvre la porte et découvre le cadavre de Friquet allongé sur le sol, un poignard planté en plein cœur.


C'est selon : soit le recours au surnaturel providentiel incarné par le personnage de Fer Blanc a profondément révulsé le lecteur et il n'est pas revenu, soit il a accepté cette part d'arbitraire désinvolte maniée par le scénariste et il sait à quoi s'attendre en la matière dans ce troisième tome. Les deux premiers tomes constituaient un diptyque, et du coup il part avec l'a priori de se lancer dans un deuxième diptyque. Et bien non, c'est une intrigue en 1 tome, mais avec des intrigues secondaires continuant depuis les précédents. D'un côté, c'est attendu ne serait-ce que pour cette histoire de masque et de surnoms un peu hétéroclites (Torpille, Fourmi, Archifou). D'un autre côté, l'intrigue repose sur la récupération de lettres volées à Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824), jurisconsulte et homme d'État français, personnage qui n'avait pas joué de rôle jusque-là. En revanche, le lecteur retrouve la Torpille (François), l'Écureuil (Camille de Lestac), monsieur Lecanet, Joseph Fouché (1759-1820), et bien sûr Napoléon Bonaparte (1769-1821). Le récit se nourrit de l'Histoire, Jean-Jacques-Régis de Cambacérès ayant été deuxième consul du 13 décembre 1799 au 18 mai 1804, avant de devenir archichancelier du 18 mai 1804 au 14 avril 1814. Les tensions entre Bonaparte et Fouché sont toujours présentes. Joséphine de Beauharnais vient s'entretenir avec son époux à deux reprises.



Pour autant, le scénariste prévient le lecteur dans son introduction : il s'est retrouvé fasciné par Napoléon Bonaparte au point d'en perdre pied, mais la collaboration avec le dessinateur lui a permis de prendre le recul nécessaire, de profiter des zones d'ombre de la grande Histoire pour y lover son intrigue sans se sentir tenu de respecter à la lettre les faits connus, avérés et documentés. De ce point de vue, il s'agit plus d'une fantaisie historique que d'une reconstitution académique. Encore que le travail de Martin Jamar relève plus de la deuxième catégorie. Le lecteur le sait bien pour avoir lu les deux premiers tomes, et peut-être la série Voleurs d'Empires : cet artiste s'est fixé pour objectif une reconstitution la plus exacte et la plus minutieuse possible de l'époque et des lieux. Ce tome s'ouvre avec un dessin en pleine page : une vue de l'extérieur du château de Saint Cloud depuis la cour et c'est un enchantement pour les yeux : la façade parfaitement reproduite, les gardes à cheval, le carrosse, les civils en train flâner, les enfants en train de jouer, même le ciel un peu lourd annonciateur d'orage comme une métaphore des ennuis qui arrivent. Tout du long de ces planches, le lecteur éprouve un grand plaisir à prendre son temps pour s'imprégner de cette reconstitution riche et documentée. Peut-être se souvient-il du passage sur les robes des différentes classes de prostituées, alors il focalise son attention sur les tenues vestimentaires, aussi bien des femmes que des hommes, aussi bien celle de Joséphine de Beauharnais, que celles des prostituées qui se vengent, ou celles des messieurs dans leur tenue officielle, ou dans leurs habits de soirée.


L'intrigue emmène les personnages dans plusieurs endroits de Paris, et c'est également l'occasion de se régaler aussi bien au cours des scènes d'extérieur que d'intérieur. Après Saint Cloud, le lecteur arrive à la place de la Fontaine des Innocents dans le premier arrondissement de Paris, puis il se promène dans les rues avoisinantes au nom si pittoresque (la rue de Grande Truanderie), puis dans un beau quartier de Paris, dans une forêt à proximité de Paris. De la même manière, il peut pénétrer à l'intérieur de plusieurs appartements et jeter un coup d'œil à sa guise : la pièce bon marché où habite Friquet avec son ameublement de fortune, les chambres des gagneuses de la maison close de madame Pâques, la salle à manger bourgeoise de Lucien Modet & Arsile avec son superbe manteau de cheminée, ou encore la salle à manger luxueuse de Fouché, sans oublier une grande salle du Mont de Piété. Devant une telle qualité de représentation, il en oublierait presque l'élégance avec laquelle Jamar rappelle l'importance des chandeliers et bougies pour la lumière, ou des cheminées pour le chauffage.



Le lecteur s'immerge ainsi dans une époque et des lieux apparaissant réels comme dans un reportage d'époque. Comme l'écrit Dufaux dans son introduction : les dessins de Martin Jamar qui ne s'éloignent jamais beaucoup d'une réalité voulue, pensée, réfléchie documentée. Du bouton à l'édifice, du tiroir au canon, il resserre le rêve, l'ancre dans le réel, lui donne du poids. Ses traits minutieux, mais qui savent laisser la place au grotesque forment un tableau vivant où les silhouettes, les seconds rôles, les premiers plans ne demandent qu'à vivre jusqu'à acquérir une autonomie qui vous dépasse. Ayant bien à l'esprit les deux premiers tomes, le lecteur s'investit peut-être moins dans l'intrigue, sachant que le surnaturel peut intervenir de manière bien arbitraire pour la dénouer. Il reprend peu à peu confiance en constatant que Fer Blanc n'est pas de la partie. Il voit que le scénariste joue réglo : une nouvelle mission tordue pour François (récupérer les lettres compromettantes de Cambacérès), des factions en place qui ont toutes pour objectif de le manipuler, que ce soit Napoléon Bonaparte, ou Joseph Fouché, des alliés aussi dangereux que les ennemis (Écureuil jurant de tuer la Torpille, la Fourmi se montrant étonnamment correcte en affaire). Arrivé à la fin, il s'agit d'une enquête policière menée avec rigueur, découlant de manière organique de l'époque et de la position sociale des personnages, s'inscrivant dans la grande Histoire, avec une conclusion rappelant que chaque personnage poursuit des objectifs personnels.


L'auteur a donc pris le parti de revenir à une histoire racontée de manière honnête vis-à-vis du lecteur, sans deus ex machina surnaturel. Dans le même temps, il continue à développer l'autre aspect de son récit : cette histoire de masque blanc s'adaptant parfaitement au visage de ceux qui les portent, un élément fantastique, presque superfétatoire. D'un côté, le lecteur peut y voir la matérialisation qu'aussi bien documentée soit une période ou la vie d'un homme célèbre, il reste toujours des interrogations, des motivations non explicites. Mais bien sûr, Dufaux ne s'en tient pas là : il rend manifeste un élément surnaturel. Planche 42, la dame voilée (celle qui avait remis le masque à l'enfant dans le tome 1) refait une apparition en apportant un coffret au Mont de Piété. Elle semble incarner une facette du destin, un avenir déjà tout tracé, déjà inscrit dans le marbre, sauf événement extraordinaire. À nouveau, le lecteur peut rationaliser ce passage, en se disant que le scénariste commente le fait qu'il écrit sur la base de faits historiques déjà advenus, que le devenir de ces individus est déjà connu pour ceux qui ont laissé une trace dans l'Histoire. Mais même considéré sous cet angle, ça ne fait pas sens que cette dame voilée laisse une porte ouverte sur le fait que si un des hommes dont le nom figure sur l'étiquette d'une boîte vient la retirer alors leur destin s'en trouvera changé. Le lecteur cartésien ne sait trop quoi en conclure, tout en reconnaissant que ces boîtes sont cohérentes avec le principe des masques, et qu'elles ne servent pas de deus ex machina.


Indépendamment des a priori qu'il peut avoir sur l'intrigue, le lecteur retrouve avec un vrai plaisir la reconstitution historique extraordinaire de Martin Jamar, à la fois pour les lieux, à la fois pour les tenues vestimentaires. Il découvre avec plaisir que Jean Dufaux raconte son intrigue sans tricher avec le surnaturel : une mission pour récupérer des lettres compromettantes, des puissants et des gens du peuple, des enjeux explicites et des motivations secrètes. Au pire, il ne sait pas trop quoi faire des masques et des coffrets avec un nom ; au mieux il y voit une métaphore pouvant admettre plusieurs interprétations.



vendredi 31 décembre 2021

Double masque, tome 2 : La Fourmi

Tout négoce demande une certaine variété.


Ce tome est le deuxième d'une série indépendante de toute autre, terminée, en 6 tomes. Il fait suite à Double masque, tome 1 : La Torpille (2004). Sa première parution date de 2005. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 45 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon (1769-1821).


La Malmaison, septembre 1802. Bonaparte reçoit quelques fidèles : Mme Louis Bonaparte, grosse de 7 mois, Mlle Duchesnois du théâtre français, Cambacérès qui digère mal et s'en étonne, Lebrun, Mlle Luçay, Jérémie Pott qui ne laissera aucune trace dans l'Histoire, d'autres, flatteurs ou compagnons sincères. On peut être les deux à la fois. Le premier consul, de bonne humeur, vient d'allouer une pension de 2400 francs à Bernardin de Saint Pierre, l'illustre auteur de Paul et Virginie. Sous leurs pieds s'agite une colonne de fourmis. Joséphine est la première à s'apercevoir de la présence envahissante des fourmis : tous les invités se lèvent et s'éloignent de la table. Un secrétaire s'approche de Bonaparte pour lui indiquer que monsieur Lecanet demande à le voir et qu'il paraît embarrassé. Il l'a déduit du fait que ses oreilles n'arrêtent pas de s'écarter de son crâne, signe qui ne trompe pas chez cet homme. Le citoyen consul se dirige vers sur son bureau tout en s'étonnant de la présence étrange des toutes ces fourmis qui semblent avoir surgi de nulle part. Dans le salon de réception, Lecanet se répète à lui-même qu'il doit se montrer ferme et annoncer brutalement la vérité : rien ne va plus. La Torpille est introuvable, et il lui faut plus d'hommes et plus d'argent.



Napoléon Bonaparte entre dans le grand salon, et Lecanet parle d'un ton servile bredouillant que tout va bien. Le premier consul se montre ferme dans ses questions et son interlocuteur répond qu'il n'a pas retrouvé La Torpille, ni le nécessaire de voyage, ni Opale, et qu'il n'a pas le moindre indice. Napoléon clôt l'entretien en faisant remarquer à son interlocuteur qu'il voit ses oreilles bouger sous ses cheveux. L'Écureuil se tient dans le bureau de Joseph Fouché et effectue, elle aussi, son rapport : Amédée, l'homme à qui il a loué les services d'Opale, pourrait devenir dangereux, si jamais il est attrapé par les hommes de Bonaparte qui sont sur ses talons. Fouché confirme qu'il ne doit pas parler, ordonnant son assassinat à mots couverts. Ledit Amédée vient relever les compteurs auprès de d'une de ses gagneuses qui se plaint qu'un client l'a jetée dehors et qu'il ne veut pas payer. Le souteneur monte dans la chambre et se fait attraper par un homme de Lecanet qui le tient en joue, pendant qu'Amédée l'interroge. Ils décident de l'emmener en voiture à cheval pour l'interroger.


Le lecteur anticipe le plaisir de se replonger dans cette intrigue bien troussée, fonctionnant sur la double dynamique d'une enquête pour retrouver un objet dérobé, et d'une course-poursuite diffuse pour coincer le voleur. Le premier plaisir immédiat est celui de s'immerger dans le Paris, et un peu alentours, de cette époque. Ça commence avec la reproduction impeccable du château de la Malmaison. Ça continue avec la façade de l'hôtel particulier de Fouché, les rues en terre d'un quartier populaire et malfamé de Paris, les allées des jardins des Tuileries, les arcades du Palais Royal, un port le long de la Seine. Les intérieurs sont décrits avec tout autant d'investissement de la part de l'artiste : la décoration et le riche ameublement du salon de La Malmaison, les meubles en bois fonctionnels du bureau de Fouché, l'ameublement sommaire et bon marché de la chambre de l'hôtel de passe, la chambre mansardée de Kitty, une autre prostituée, le cabaret malfamé en sous-sol dont le seigneur des cloaques a fait son quartier général, la chambre de meilleure standing dans laquelle la Torpille (François) reçoit Kitty, la boutique du brocanteur avec tous ses objets. Il est facile de tenir pour acquis ou pour normal ce niveau de représentation, ce soin apporté à montrer chaque détail de chaque endroit. Le lecteur chevronné sait combien cela demande de temps à l'artiste de représenter tout ça, encore plus quand il est soumis à la contrainte de la véracité historique, que ce soit pour des lieux remarquables ou les sites classés comme le château de La Malmaison, ou que ce soit pour des meubles pour lesquels il faut aller chercher le menu détail jusqu'à la forme de la poignée pour ouvrir un tiroir. Pour le lecteur sensible à cette forme de reconstitution, ce tome est un véritable délice du début jusqu'à la fin.



La reconstitution historique ne concerne bien sûr pas uniquement les lieux, mais aussi les accessoires et les tenues vestimentaires. Le lecteur se repaît avec un véritable plaisir des toilettes de ces dames, leur prêtant encore plus d'attention quand le scénariste souligne en planche 28 que les prostituées portaient des robes fines, collantes, serrées entre les cuisses. Par souci d'égalité de traitement, il regarde également la tenue de Napoléon Bonaparte, son uniforme, et celle des autres hommes, tout aussi fidèles à la mode historique. Du coup, la narration visuelle donne la sensation d'un reportage réalisé en direct à l'époque. En outre, Martin Jamar met en œuvre une direction d'acteurs naturaliste : le lecteur peut voir de vrais adultes se comportant normalement en fonction des circonstances. Il est visible que l'artiste porte une affection particulière un peu plus prononcée à certains. Le manque d'assurance de Lecanet le rend très sympathique. À l'opposé, l'assurance froide de l'Écureuil (Camille) la rend inquiétante et malsaine. Il en va de même avec l'aplomb de la Fourmi avec son œil droit mort, la froideur avec laquelle il donne ses ordres, y compris pour faire torturer un individu, ou pour signer son arrêt de mort. François conserve son sourire en presque toute circonstance, le rendant charmant et séduisant. Le lecteur sent bien que Napoléon Bonaparte et Joseph Fouché sont deux hommes habitués à l'exercice du pouvoir, chacun donnant des ordres en fonction de son caractère. De la même manière que chaque environnement présente un caractère unique, chaque personnage est incarné, avec son apparence physique bien sûr, mais aussi son caractère qui transparaît dans ses postures, dans ses gestes.


Le lecteur reprend le fil de l'intrigue sans difficultés : plusieurs factions sont à la recherche du nécessaire de voyage de Napoléon qui lui a été dérobé par une charmante dame à la vertu toute relative. La nature de ce que renferme ce coffret n'est pas connue au début de ce tome, mais elle est révélée en dernière page. Le lecteur éprouve donc l'impression que ce tome forme un diptyque avec le premier, ou un chapitre complet. Il apprécie le divertissement apporté par le récit d'un scénariste qui maîtrise les conventions du genre : intrigues dans les couloirs du pouvoir, guet-apens dans des chambres malfamées, éliminations des gêneurs de sang-froid, femmes de mauvaise vie, truands sans foi ni loi, bas-fonds infestés de rats, la réalité de la vie sociale derrière les apparences (en particulier avec les différentes catégories de prostituées). Le récit se nourrit de ces conventions de genre pour un divertissement de qualité, avec une intrigue originale. L'Écureuil est un personnage des plus atypiques, un assassin sans état d'âme, une femme n'hésitant pas à entraver un homme sur un lit, et à envisager de le violer. Les auteurs ne se contentent pas d'une situation renversant les clichés homme/femme : l'Écureuil a acquis une réelle épaisseur dans les scènes précédentes, et la situation découle de manière organique de sa personnalité, de ses compétences, de son emploi par Fouché, et de la mission qu'il lui a confiée.



D'une certaine manière, voilà le lecteur confortablement installé dans un récit de genre, une enquête dans un environnement historique, avec une narration visuelle d'une rare qualité, et quelques surprises en cours de route. Puis, Jean Dufaux fait jouer un artifice narratif en total décalage avec cette impression de naturalisme, à plusieurs reprises. Dès la première intervention de Fer-Blanc en page 22, le lecteur se sent partagé entre une réaction de tromperie, et une interrogation sur la nature de cet artifice. Dans cette planche, Fer-Blanc, un individu transportant un monceau de casseroles sur son dos, une sorte de colporteur à pied, indique à Lecanet comment trouver une piste, conseil qui sort de nulle part et qui débloque l'intrigue. Peu après le même Fer-Blanc récupère le nécessaire à voyage tant convoité, sans aucun effort, en se trouvant fort opportunément au bon endroit au bon moment avec une connaissance inexplicable des faits. Le lecteur peut tout à fait rejeter en bloc ce dispositif artificiel, estimer que le scénariste se moque de lui en résolvant des situations de son intrigue de manière aussi désinvolte. À la limite, il est possible de voir en Fer-Blanc, le scénariste lui-même qui indique quoi faire à ses personnages pour faire avancer l'intrigue. Il peut aussi l'accepter comme un élément surnaturel, l'intervention arbitraire du destin (ou du scénariste). Dans ce cas-là, la logique interne du récit est remise en question : pour conserver une cohérence d'intention, le lecteur doit accepter que ces interventions trop opportunes signifient que pour l'auteur l'intrigue n'est qu'un prétexte, aussi bien troussée soit-elle, et que l'intérêt du récit réside ailleurs. Pourquoi pas ? Cela ne peut pas satisfaire un lecteur cartésien qui vient pour une histoire qui tient la route. Il faut prendre sur soi pour accepter cette fantaisie de l'auteur, imprévisible au regard du premier tome (même si Fer-Blanc y faisait une brève apparition), inexplicable si l'on continue à prendre l'histoire au premier degré.


Ce deuxième confirme l'incroyable qualité de la narration visuelle de Martin Jamar, déjà de très haut niveau dans la série des voleurs d'Empires, ayant encore franchi plusieurs paliers dans cette nouvelle série. Les personnages et les lieux disposent d'une personnalité d'un rare naturel et d'une rare épaisseur. L'intrigue s'avère habile et captivante… jusqu'à ce que le scénariste donne l'impression de la saborder, au profit d'on ne sait pas quoi. En fonction de ses attentes, le lecteur peut trouver à juste titre ces résolutions inadmissibles et insultantes, ou bien les prendre en l'état sans chercher à comprendre, et à continuer à apprécier cette immersion dans cette époque, sans aucune certitude que le scénariste éclaircira ou justifiera son choix.



mardi 14 décembre 2021

Sous les galets la plage

Économiser sur le plaisir, tu parles d'un placement !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Pascal Rabaté pour le scénario, les dessins, les lavis de gris et de brun, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 134 pages. L'édition Canal BD comprend un cahier supplémentaire de 7 pages, avec une interview de l'auteur et des planches à différents stades réalisation.


Albert et son père flânent dans la grande rue de la cité balnéaire Kertudy, en regardant ce que proposent les différents étals de la brocante. Le père s'arrête pour examiner une petite statuette d'un dieu crocodile, mais la repose quand le brocanteur lui indique qu'il s'agit d'un souvenir des colonies. Un peu plus loin, ils s'arrêtent devant un joli meuble. Marius, un type avec un béret, en train de fumer la pipe, leur en propose mille francs. Le père commence à marchander : le vendeur se justifie de quatre francs par année, pour un meuble qui date du dix-huitième siècle. Le père continue de négocier et ils se mettent d'accord sur cinq cents francs. Ils repartent avec le meuble et le père fait observer à son fils qu'il faut toujours marchander : c'est comme ça qu'on économise et qu'on peut épargner. Ils rentrent jusqu'à la résidence secondaire de la famille et installent le meuble. Les deux enfants plus jeunes finissent d'installer la bâche sur la remorque et la fixer avec des tendeurs. Le père et la mère font leur au revoir à Albert, en lui remettant les clés de la maison : il reste encore quelques jours alors que le reste de la famille rentre. Peu de temps après, Édouard passe à vélo pour saluer son ami et s'assurer du départ de ses vieux. Ceux de Francis sont également partis. Les trois amis se retrouvent sur la plage. Édouard propose que le soir ils fassent un sort à la cave de son père. Dans la mesure du raisonnable, ils peuvent lui tirer quatre bouteilles au max, plus, il verrait. Édouard et Francis se mettent à faire une partie de badminton.



Le soir venu, les trois amis viennent de finir leur plat de pâtes et ils terminent la deuxième bouteille. La première était un Morgon la deuxième un Juliénas. Édouard indique qu'il n'a pas fait la différence entre les deux. Albert cherche dans la collection de disque : il en sort un peu déçu car il n'y a que du classique. Francis indique que le lendemain ils pourront aller chez ses parents qui ont des disques de jazz. Ils décident d'aller descendre la troisième bouteille, sur la plage. Ils s'y installent et font un petit feu, avec la mer devant eux, et leur héritage derrière. Ils commencent à faire tourner la bouteille, et ils entendent un bruit derrière eux : des gens qui se tiennent à l'entrée d'une villa, sûrement des résidents. Albert trouve ça bizarre, et il décide d'aller voir. Il se lève et avance vers la villa mais une personne allume sa lampe torche braquée sur lui, puis l'éteint. C'est une jeune femme qui leur demande si elle peut se joindre à eux. Ils acceptent. Elle boit un coup. Ils se présentent. Odette se déshabille pour aller prendre un bain de minuit. Les garçons la rejoignent.


Dès la première page, le lecteur est conquis par la narration visuelle. Une vue en plongée sur la rue principale de Kertudy où se tient la brocante. Le dessin est de nature réaliste et descriptif, avec un degré de simplification pour le rendre plus rapidement lisible par l'œil, et des détails marqueurs du lieu et de l'époque. Le lecteur peut voir une affiche avec une graphie des années 1960, et des vespasiennes dans le coin en bas à droite de la première case. L'allure d'Albert et son père est étonnante de maintien et d'une forme d'assurance donnant une impression de supériorité, avec leur polo Lacoste immaculé et boutonné jusqu'en haut. Dès le départ, le lecteur ressent visuellement le décalage temporel. Il fait connaissance de Marius, avec sa veste à rayures horizontales et verticales, un béret sur la tête, une pipe et un chandail à col montant : une sorte de beatnik à la française. Les tenues vestimentaires sont encore assez strictes. De temps à autre, le lecteur voit passer un figurant : une femme avec un beau chapeau, un scout de France avec son uniforme caractéristique. Une jeune femme avec une belle robe aux motifs imprimés. Un homme bedonnant se promenant sur la plage avec sa chemise et son pull sans manche. Il en devient presque difficile de croire que Francis ou Edmond puissent porter des teeshirts sans col. L'artiste sait insuffler de la vie et de la personnalité à chaque protagoniste, avec des traits de contour pas forcément jointifs, parfois comme tracés sur le vif. Le lecteur ressent leur état d'esprit : l'assurance militaire du père d'Albert, l'assurance très différente de Marius qui donne l'impression d'une étonnante liberté par rapport aux contraintes de la société, les expressions vives d'Albert et de ses amis qui découvrent la vie sans être blasés, les expressions plus ambigües d'Odette dont il n'est pas possible de deviner le fond de sa pensée ou la réalité de ses émotions, etc. Rien qu'à regarder chaque personnage, le lecteur perçoit une partie de son caractère, voit les différences entre l'un et l'autre.



Le lecteur remarque rapidement la qualité de la mise en scène, en particulier au travers des scènes de dialogue où le bédéiste ne se contente pas d'alterner des champs et contrechamps, mais montre l'activité à laquelle se livrent les personnages en même temps, ou comment ils changent de posture en fonction de l'évolution de leur état d'esprit, ou encore la façon dont ils prennent une mimique étudiée quand ils se livrent à une forme de séduction, de manipulation plus ou moins consciente. Dans un premier temps, le lecteur éprouve l'impression qu'il y a même régulièrement des pages muettes, sans aucun mot ni de dialogue, ni dans un cartouche. En réalité, il n'y en a que douze, mais l'auteur laisse souvent parler des cases uniquement par le dessin. En fonction de sa sensibilité, le lecteur le remarque plus ou moins rapidement. Cela peut être en page 27, quand Odette se déshabille devant les trois garçons sur la plage de nuit, pour aller prendre un bain de minuit, dans une bande de trois cases, où à l'évidence Albert, Francis et Édouard ne disposent pas des mots nécessaires pour exprimer l'intensité de ce qu'ils ressentent. Cela peut survenir plus loin quand Albert connaît sa première expérience sexuelle en pages 67 & 68. Page 100, il découvre une autre planche sans mot, Albert allongé sur le dos profitant du moment présent, de la sensation de bien-être et même de bonheur. Le lecteur ressent cette sensation et se retrouve à sourire doucement de contentement. Page 80, un monsieur bedonnant promène son chien sur la plage : sympathique, évident de naturel, mais qu'est-ce que ça vient faire là ?


C'est un peu la question que le lecteur finit par se poser. La narration visuelle est douce empathique, les personnages sont sympathiques et complexes. La narration visuelle lui permet de se promener : sur une plage sans personne, dans des intérieurs de résidence secondaire, dans un magasin d'alimentation général, à vélo au beau milieu d'une route de campagne déserte, dans une vieille grange immense servant d'entrepôt à des meubles, etc. Le lecteur apprécie ce moment hors du temps, de jeunes hommes tout juste adultes, livrés à eux-mêmes dans une station balnéaire en arrière-saison, les rues étant vides, les habitants très peu nombreux et comme inexistants, car les jeunes gens ne les croisent jamais. Le récit devient à la fois une histoire alternant les environnements, et presque un huis-clos entre une demi-douzaine d'individus, car il n'y a pas de petits rôles et très peu de figurants. Dans un premier temps, le lecteur est donc séduit par ce supplément de vacances hors du temps et de l'agitation du monde, puis par le mystère d'Odette, cette jeune femme qui n'a pas froid aux yeux, tout en en ne semblant pas fréquentable. Puis il se retrouve happé par le chantage que subissent les trois jeunes gens. Il se prend au jeu de l'intrigue, pour savoir si les trois jeunes hommes s'en sortiront. Il apprécie l'approche naturaliste de l'auteur : le récit ne verse pas dans le roman d'aventure, ni dans le mélodrame. Il n'y a que l'histoire personnelle d'Odette et celle d'Edmond qui sont un peu appuyées, tout en restant plausible, et peut-être que celui qui les évoque n'est pas forcément entièrement fiable.



Au fur et à mesure des séquences, l'auteur oppose donc la jeunesse tranquille et assurée d'Albert, Édouard et Francis à celle d'Edmond et d'Odette, la vie bien rangée des parents des trois jeunes gens, à celle bohème de l'autre trio. D'un côté des vies qui semblent bien tracées dans la société, de l'autre des vies en marge de la société, du mauvais côté de la loi. Dans la dernière case, apparaît le A de l'anarchisme, seule échappatoire possible pour des individus refusant le carcan de la norme sociale, ou dont l'histoire personnelle ne leur permet pas de s'y conformer, en tout n'ayant aucune intention de l'entretenir, de la perpétrer. La situation échappe à une dichotomie simpliste, grâce au personnage d'Albert. À travers une scène terrifiante, l'auteur fait apparaître le prix que le jeune homme a à payer pour faire partie de la bonne société, la réalité des leçons à recevoir, à subir, à endurer, auxquelles se plier pour rentrer dans le moule. Le lecteur peut supposer qu'il en coûte autant, d'une autre manière, à Édouard et à Francis. Le récit sort alors d'une vague virée plus ou moins romanesque dans l'illégalité, pour une représentation plus nuancée et plus sombre des dessous de l'humanité, chaque personnage étant tout aussi façonné par les lois systémiques de la société, par les traumatismes historiques (par exemple seconde guerre mondiale) dont les séquelles sont encore des plaies ouvertes faisant souffrir les individus.


Pascal Rabaté propose un récit naturaliste entre thriller, polar et chronique sociale. Il installe très élégamment les circonstances : l'année, le lieu, l'époque, la classe sociale des personnages, tout cela façonnant l'intrigue de manière organique, à l'opposé d'un mécanisme d'intrigue artificiellement plaqué sur un contexte sans incidence. Le lecteur est touché par la jeunesse des personnages, leurs choix, leur conformisme ou leur esprit de rébellion, de refus, le rôle et la place dans la société qui leur ont été attribués d'autorité, les cantonnant d'office à une vie ou à une autre. La narration visuelle est d'une rare élégance, évidente de bout en bout en bout, douce et consistante. L'histoire révèle progressivement ses saveurs sociales, peut-être pas assez affirmées, un peu en retrait de l'intrigue, empreintes d'une fatalité qui semble attribuer un monolithisme à la société française établie de l'époque, une société de plomb figée, plus une exagération qu'une réalité.



vendredi 17 septembre 2021

Double masque, tome 1 : La Torpille

Le petit peuple doit payer sa redevance au nouveau seigneur des cloaques.


Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre, terminée, en 6 tomes. Sa première parution date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 45 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002.


Paris, 1781. Necker remet sa démission au roi. M. De Fleury est nommé contrôleur général des finances. Un poste redoutable. Diderot écrit : Est-il bon ? Est-il méchant ? David expose. Un incendie détruit l'opéra du Palais-Royal. Parmentier publie ses recherches sur la culture de la pomme de terre. Les restaurants à la mode sont ceux de Beauvilliers et de Véfour. Louis XVI règne. Il ne sait pas encore. Ce jour-là, une voiture bien mystérieuse s'arrête devant l'hospice des orphelins. Une dame en descend, le visage masqué par une voilette et portant une petite boîte dans ses mains. Accompagnée par une nurse, elle se rend à la salle de lecture où l'attend le jeune Charles. Elle s'assoit, ouvre la boîte et lui tend le masque blanc qu'elle contient, en lui demandant de le mettre sur son visage. À la surprise des deux adultes présents en tant que témoin, le masque tient tout seul. La dame demande au garçon s'il s'appelle bien Charles, et s'il est bien né le 15 du mois d'août 1769. Il répond par l'affirmative. Elle lui pose des questions auxquelles il ne sait pas répondre, et il se plaint qu'il commence à étouffer sous le masque qui ne comporte pas d'ouverture pour la bouche. Elle lui demande de penser à un animal, si c'est le bon, le masque tombera de lui-même. Il finit par proposer une fourmi, et le masque tombe à terre. Elle lui dit de ramasser le masque car il est à lui dorénavant, et elle indique l'existence d'un autre enfant qui est l'abeille.



Paris, 1802. Le 04 août (16 thermidor an X), le Sénat proclame Napoléon Bonaparte, consul à vie. Celui-ci voit ses pouvoirs renforcés. Fouché, hostile à cette nomination, quitte le ministère de la police. Le préfet Dubois et le directeur de la police Desmarest, lui succèdent. Chateaubriand publie : Le génie du christianisme. L'île d'Elbe et le Piémont sont annexés. Le cadastre est créé. Au jardin des Tuileries, François un jeune homme bien mis, accompagne un bourgeois, pour lui montrer une jeune femme assise sur un banc, avec trois enfants autour d'elle, chacun avec une tâche lie de vin sur la tempe. Le bourgeois finit par payer la somme demandée, pour ne pas devoir reconnaître ces enfants illégitimes, fruit d'une union passagère datant d'avant son mariage. Une fois qu'il est parti, François, dit la Torpille, se félicite de la crédulité des individus de ce rang social, et va partager la somme avec la jeune femme comme convenu. Il ressort du jardin très content de lui, mais se fait mettre la main sur l'épaule par un gendarme. À sa grande surprise, il est amené en voiture et dépouillé de ses possessions, pour finir dans le bureau du citoyen premier consul : Napoléon Bonaparte.


Voleurs d'Empires était une saga de grande ampleur se déroulant avant et pendant la Commune de Paris, avec une touche de surnaturel, et des dessins descriptifs minutieux pour une reconstitution historique d'une grande qualité. Implicitement, le lecteur s'attend à retrouver une approche similaire de la part des deux créateurs pour ce récit qui se déroule lorsque Napoléon Bonaparte était premier consul, avant d'être sacré empereur. Le scénariste intègre un cartouche de texte sur des dessins en pleine page, le premier pour la scène de l'hospice en 1781, le second pour établir le contexte politique de l'année 1802 en 7 phrases, et le troisième sur la dernière planche pour évoquer l'existence d'un caïd de la pègre. Avec les deux premiers, il a établi les deux personnages historiques qui interviennent directement dans le récit : Napoléon Bonaparte (1769-1821) et Joseph Fouché (1759-1820). Pour le reste, il se concentre sur l'enquête que doit mener François, et il laisse l'artiste réaliser la reconstitution historique avec ses images, ayant déjà fait l'expérience qu'il peut entièrement lui faire confiance sur ce plan-là. Le lecteur en a la démonstration dès la première planche qui est un dessin en pleine page.



Tout du long, Martin Jamar s'attache à se montrer le plus descriptif possible, sans chercher à réussir un rendu photographique. Cela commence dont avec une vue des toits de Paris, le lecteur apercevant Notre Dame de Paris dans le lointain et prenant le temps de regarder les tuyaux de cheminée en premier plan, la toiture avec ses tuiles et ses colombes sur la droite, la façade de l'immeuble avec deux personnes à la fenêtre, les chambres en mansarde et les cheminées, puis les autres toits en arrière-plan. L'image est assimilable au premier coup d'œil, montrant une vue de Paris sans nul doute possible, et elle vaut le coup de passer du temps pour en absorber les détails. Ainsi le lecteur peut se projeter aux côtés des personnages dans des lieux qu'il reconnaît aisément, et d’autres qu'il ne reconnaît pas forcément, ou moins touristiques. Ainsi tout du long, le lecteur va pouvoir déambuler dans certains quartiers de Paris, en éprouvant la sensation de pouvoir regarder à droite et à gauche pour admirer la façade de l'hospice des orphelins, le jardin des Tuileries avec une vue en hauteur sur les alignements d'arbre, puis après dans ses allées, les passages sous arcade pour voitures entre les quais et la rue de Rivoli, les abords du jardin du Palais Royal, un autre parc parisien.


L'artiste s'investit tout autant pour représenter les intérieurs : la salle de lecture de l'hospice des orphelins rue du Faubourg Saint Antoine avec son grand espace et ses escaliers, le bureau du premier consul avec son mobilier d'époque représenté avec une minutie exquise, le bureau très encombré de Fouché avec tous ses dossiers, les grandes allées de l'ancienne cave des Fourriers, avec la foule venue voir le spectacle des combats clandestins, l'atelier d'artiste peintre avec son chevalet, son lit, sa colonne brisée, la maison Musot avec son comptoir d'accueil sommaire, et la chambre spartiate. Jamar soigne tout autant les personnages à commencer par leurs tenues vestimentaires : la mise élégante de François, l'uniforme des gendarmes et du premier consul, la tenue stricte de Fouché, les habits plus négligés des gens du peuple, les belles robes de ces dames. La profusion de détails apporte une remarquable consistance à la reconstruction historique, dans des compositions de case et de page qui laissent le lecteur libre de son rythme d'avancée, rapide en ne jetant qu'un coup d'œil pour découvrir l'intrigue plus rapidement, posé pour savourer cette richesse visuelle. Le lecteur s'immerge donc totalement dans ces lieux et cette époque, aux côtés de personnages se comportant avec naturel, dans des plans de prise de vue fluides les mettant en valeur, ainsi que les décors.



Le lecteur ressent un grand plaisir à l'occasion de nombreux moments savoureux : les arnaques de la Torpille, l'autorité de Napoléon Bonaparte, les combats clandestins, la séance de pose de nu, l'élimination d'un cadavre gênant dans une fosse commune. L'intrigue est tout aussi facile à suivre. Le scénariste a structuré son histoire sur la ligne directrice d'une chasse au trésor : un nécessaire de voyage a été dérobé au premier consul et il contient un objet compromettant. Bonaparte n'a d'autre choix que de faire officieusement appel à escroc, seul individu pouvant s'infiltrer dans le milieu criminel et rapporter des informations dans les plus brefs délais. La Torpille est un bel homme, avec un charme réel, et le premier consul en brosse le portrait sur la base des éléments de son dossier : né à Arras en 1775, de réelles dispositions précoces pour le vol, l'escroquerie et la débauche. Une carrière avec un certain panache le bagne, une rencontre avec le forçat Vidocq, évadé à nouveau, l'arrivée à Paris sous le nom de La Torpille, l'installation à la tête d'une bande organisée dans le vol, le chantage, la vente de produits illicites. Effectivement, la Torpille réalise ses escroqueries avec un réel panache, et il n'est pas infaillible. L'enquête progresse à un rythme satisfaisant. Comme dans Voleurs d'Empires, le scénariste intègre un élément surnaturel discret. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut s'en agacer en y voyant une grosse ficelle narrative pour expliquer des mystères dans l'intrigue sans trop se fouler, ou il peut aussi y voir l'incarnation de forces systémiques, prenant des allures mythologiques.


Un premier tome plus que solide, avec la narration visuelle remarquable de Martin Jamar, pour une reconstitution du Paris du tout début du dix-neuvième siècle, très soignée, que ce soit pour les scènes en extérieur, ou intérieur, pour chaque détail d'ameublement, chaque accessoire, chaque tenue vestimentaire. Le scénariste introduit un personnage de type gentleman-cambrioleur, charmeur, vif, expérimenté, tout en restant faillible. La recherche s'engage pour retrouver une preuve compromettante, où le lecteur suit la Torpille interrogeant les prostituées, participant à un combat clandestin, papotant avec une modèle, essayant de tirer les vers du nez d'un marchand de vin louant quelques chambres, et ayant abusé de ses produits frelatés.



mardi 1 octobre 2019

Les bijoux de la Kardashian

Comment elle gagne sa vie déjà 

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première parution date de 2019. Le récit a été écrit par François Vignolle et Julien Dumond, il a été dessiné, encré et mis en couleurs par Grégory Mardon. Cet ouvrage comprend 144 pages de bandes dessinées.

Au Raincy, dans la banlieue nord de Paris, Yanis Habbache est en train de réparer un faux contact dans le moteur d'une voiture stationnée dans la rue. Son fils sort de l'immeuble et lui suggère de laisser tomber, car il juge la voiture bonne pour la casse. Le 28 septembre 2016, un jet privé atterrit à l'aéroport du Bourget. Il en descend Kim Kardashian, accompagnée par Simone son amie styliste, et escortée par son garde du corps. Les photographes la mitraillent depuis l'autre côté du grillage. Bien installée sur la banquette arrière d'une limousine, Kim Kardashian commence à twitter pour informer ses fans : elle est arrivée à Paris, une ville si romantique. Rue de Bretagne dans le troisième arrondissement, Aomar Ait Kacem pénètre dans le café Le Paparazzi. Il parle affaires avec le barman. Ce dernier lui montre une vidéo sur son portable : Vitali Sediuk un ancien journaliste de la télé ukrainienne s'est approché de Kardashian plaçant sa tête à côté de son postérieur. Il a rapidement été maîtrisé par le garde du corps de Kardashian. Aomar Ait Kacem (dit Le Vieux) indique au barman qu'il ne lui reste plus qu'à convaincre un vieil ami et il pourra accomplir le coup : cueillir Cendrillon.

Le lendemain, Kim Kardashian participe au défilé Balmain à l'Hôtel Potocki. Elle y croise Carla Bruni. Les photographes n'arrêtent pas de la mitrailler. Son compte Twitter s'affole. Le dimanche 2 octobre 2016, Yanis Habbache remonte dans son appartement, et informe sa femme qu'il a fini le boulot sur la voiture : ça devrait lui rapporter 50 euros. On frappe à la porte : c'est Aomar Ait Kacem qui vient lui rendre visite. La femme de Yanis lui fait les gros yeux, pas contente de cette visite. Habbache vient lui proposer de participer à un gros coup. Aomar Ait Kacem lui indique qu'il va bientôt se faire opérer du cœur, et qu'il faut que ce soit un coup tranquille. Il en obtient l'assurance d'Habbache. Pendant la Fashion Week, Kim Kardashian est de tous les défilés, embrasant tous les réseaux sociaux : Twitter, Instagram, Snapchat. Enfin, le dimanche soir, elle va pouvoir passer une nuit tranquille, seule dans sa suite. À 02h10, trois clampins en blouson noir, avec un brassard Police et le visage masqué se présentent à la réception de l'hôtel No Adress, braquent le réceptionniste et se font ouvrir les portes.


En face ce de la première page de bande dessinée, les auteurs indiquent qu'ils ont eu accès au dossier de l'enquête judiciaire et qu'ils ont rencontré plusieurs protagonistes de l'affaire. Pour autant certaines scènes relèvent de la fiction. Les faits sont simples : le 03 octobre 2016, Kim Kardashian se fait braquer dans sa suite de l'hôtel Pourtalès (dans le huitième arrondissement) et est victime d'un vol de bijoux pour un montant d'environ 10 millions d'euros. Le 09 janvier 2017, la police arrête les auteurs présumés du vol qui devraient être jugés en 2020. Au fil du récit, le lecteur fait connaissance avec 2 des braqueurs (Yanis Habbache, Aomar Ait Kacem, dont les noms ont été changés du fait que le procès n'ait pas encore eu lieu). Il se retrouve aux côtés de Kim Kardashian quand elle descend de son jet privé, dans sa suite à l'hôtel, chez elle à Los Angeles. Il participe aux investigations des principaux inspecteurs de police, Anton Molko, Justine Paquej et Loïc Libra dont les noms ont également été changés. La lecture donne une impression de reportage, comme si les auteurs avaient pu être présents dans les moments clé, avec un choix de séquences et un montage intelligents, sans donner dans le sensationnalisme. Grégory Mardon réalise des planches en phase avec cette approche. Ses dessins se situent entre des instantanés pris sur le vif (la coiffure d'Anton Molko) et des représentations avec une bonne densité descriptive pour que le lecteur puisse voir chaque lieu (rue du Raincy, intérieur de l'hôtel Potocki, appartement modeste d'Aomar Ait Kacem, suite luxueuse de l'hôtel Pourtalès, bureaux de la Brigade de Répression du Banditisme (BRB), quartier de Créteil, rue du dix-neuvième arrondissement, cellule du centre de détention de Fresnes.

Les auteurs ont pris le parti d'effectuer une reconstitution naturaliste, sans exagération spectaculaire ou racoleuse. Les personnages ne sont pas représentés de manière romantique, ni embellis. Le lecteur peut voir les marques de l'âge sur les braqueurs. Grégory Mardon n'en rajoute pas sur la plastique de Kim Kardashian, simplifiant ses traits de visage, en marquant essentiellement ses grands yeux et ses lèvres charnues. Lors du braquage dans sa chambre, il ne la transforme pas en objet du désir même si elle ne porte qu'une robe de chambre, montrant plutôt sa vulnérabilité face aux voleurs qui eux -mêmes ne prêtent pas attention à son corps. Bien que le métier de cette personne soit de mettre en scène sa vie pour rentabiliser sa personne et son style de vie en tant que produit, elle apparaît comme un être humain, avec sa vulnérabilité, sans rien occulter de son mode de vie. Le talent de l'artiste va plus loin qu'humaniser une personne ayant un talent extraordinaire pour façonner son image, il sait faire exister sur le même plan, deux niveaux de vie séparés à l'extrême, de la banlieue ordinaire et banale, aux palaces des défilés de mode et aux fastes de la Fashion Week. Ainsi le récit est ancré dans le réel, sans misérabilisme pour le regard jeté sur les quartiers populaires, sans étoiles dans les yeux en regardant les signes ostentatoires de richesse, les paillettes et le luxe


Les coscénaristes ont construit leur récit sur la base de séquences qui se focalisent sur les faits : le lieu de vie d'Aomar Ait Kacem, les prises de contact de Yanis Habbache, l'arrivée de Kim Kardashian à Paris, le braquage et la fuite (20 pages), l'arrivée de la police, la déclaration de la victime, les différentes phases de l'enquête. Pourtant le lecteur ressent des émotions, perçoit que les auteurs ne se contentent pas d'être factuels. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que ces émotions sont essentiellement générées par les dessins. En effet il perçoit la concentration du garde du corps dans son visage fermé et tendu, l'indifférence blasée de Yanis Habbache faisant affaire avec le barman (étrange qu'il puisse fumer dans un café), les sourires professionnels de façade des people aux défilés, l'hostilité de la compagne de Kacem en voyant arriver Habbache, la terreur de Kim Kardashian se retrouvant à la merci d'individus cagoulés et armés, le calme né de l'expérience d'Anton Molko quand il prend connaissance des faits. De temps à autre, Grégory Mardon accentue une expression de visage pour marquer l'intensité de l'émotion, par exemple quand Anton Molko se rend compte que tout le monde donne son avis sur le braquage, sur les réseaux sociaux (Karl Lagerfeld, Mathieu Kassovitz). Il s'agit donc d'une histoire incarnée, où interagissent des individus adultes habités par des convictions et des valeurs.

Le lecteur se demande bien quel parti pris vont adopter les auteurs pour raconter leur histoire : plutôt défense de la victime, ou plutôt Robin des Bois ? Voire moqueur en jouant sur le décalage sur la vie de célébrité de Kim Kardashian et le braquage effectué par des individus du troisième âge se déplaçant à bicyclette ? Bien sûr ce décalage est mis en scène : l'appartement modeste d'Aomar Ait Kacem contraste avec le luxe de la suite de Kim Kardashian, le déplacement à vélo avec gilet jaune est aux antipodes des déplacements en jet privé, les 50 euros de réparation à rapporter aux revenus de Kim Kardashian. Mais le récit ne vire pas à la dénonciation, à la critique sociale. Le style de vie de Kim Kardashian n'est montré comme enviable, ou comme un statut social à atteindre ; le style de vie de Kacem et Habbache n'est pas paré d'un vernis romantique, ni pointé du doigt. Kim Kardashian aspire à un moment de détente, à arrêter d'être en représentation pour une soirée ; les braqueurs ont déjà fait de la tôle, y passant plusieurs années de leur vie. Les auteurs ne se rangent donc ni du côté de Karl Lagerfeld réconfortant la star, ni de Mathieu Kassovitz voyant là un acte symbolique de revanche du peuple contre une profiteuse vaniteuse de la société du spectacle. Ils ne cherchent pas non plus à présenter une version originale ou différente de l'enquête, encore moins conspirationniste (ce braquage aurait été mis en scène comme tout le reste de la vie de Kim Kardashian…). Mais quand même…

Au travers de cette reconstitution un peu romancée, le lecteur touche du doigt le spectacle factice monté de toutes pièces de la vie de Kim Kardashian, une sorte de quart d'heure de célébrité prophétisé par Andy Warhol (1928-1987), étiré à l'échelle d'une vie dans une société du spectacle théorisée par Guy Debord (1931-1994). Il contemple l'inégalité de la répartition des richesses. Il assiste à l'efficacité de la police dans son enquête, sans diabolisation (pas de sous-entendu sur un outil d'oppression), sans non plus d'angélisme sur ce corps de métier. Dans le même temps, cette bande dessinée retrace un fait divers, sous l'angle d'un fait de société en faisant apparaître les différentes composantes, les différents angles de vue pour le considérer, rendant compte d'une réalité complexe, habitée par des êtres humains complexes et divers, où la vie d'une célébrité se mettant en scène croise celle de banlieusards du troisième âge.

François Vignolle, Julien Dumond et Grégory Mardon reconstituent le déroulement d'un fait divers sortant de l'ordinaire : le braquage d'une célébrité mondiale par un groupe de prolétaires âgés. Ils jouent le jeu du reportage objectif, trouvant le juste équilibre entre braqueurs et victimes, sans parti pris affiché pour les uns ou contre les autres. Le lecteur voit alors apparaître une radiographie partielle de la société sous un angle original et révélateur.