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jeudi 31 août 2023

Croisade T05 Gauthier de Flandres

Les mirages qui conduisent souvent à l’obsession, cette fille servile de la folie.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 4 – Les becs de feu (2009) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2010, et c’est le premier du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste.


Son nom est El Hadj. Il est celui qui n’a jamais montré son visage. Son nom est El Hadj. Il est celui qui frappe sans pitié. La Croix comme le Croissant. Son nom est El Hadj. Il est celui qui commande aux assassins, à la secte des assassins. Son nom est El Hadj. Il se rend au-devant de celui qui vit au cœur de la cité morte. Un djinn au pouvoir redoutable, Ottar Benk. Son nom est El Hadj. Il rassure Ottar Benk ; personne, jamais, ne lui échappe. Ses hommes ne ratent jamais leur cible. À la tête d’un groupe d’assassins, assisté de son second le raïs, El Hadj traverse le désert à cheval, sur les traces de leur proie, des occidentaux qui n’ont plus d’eau. Quelque temps auparavant, El Hadj et ses hommes se trouvaient devant Ottar Benk qui leur confiait une mission : capturer le frère et la sœur, ne pas toucher à ce qui les accompagne, et surtout ne pas essayer de savoir de qui ou de quoi il s’agit. À la question de El Hadj, Benk répond que ce qui se trouve derrière les parois d’acier est la seule force au monde qui puisse faire revivre la personne dont il tient le portrait dans la main. El Hadj rassure son interlocuteur : personne, jamais, ne lui échappe.



Un peu plus loin dans le désert, la caravane menée par le frère et la sœur, Renaud de Châtillon et Vespera, peinent à avancer dans la chaleur sous le soleil. Le frère indique que la nuit va tomber et que la fraîcheur les ranimera. Il se retourne vers les soldats derrière lui et leur demande : la cage ? Un garde répond : plus rien ne bouge à l’intérieur. La sœur fait un geste du bras pour désigner des attaquants. Les flèches pleuvent : les soldats tombent à terre, morts. Un cavalier galope vers Renaud, armé d’une masse d’armes, avec laquelle il fracasse son bouclier. Il est arrêté par le raïs qui lui rappelle qu’il le veut vivant. Renaud est assommé par derrière, et les assassins s’emparent du chariot avec la cage métallique, ainsi que de la sœur, toujours vivante. Ils parviennent au caravansérail de Meg Halstar. Ils franchissent les portes de la cité. La jeune chrétienne tombe à genou à terre, à bout de force. Renaud essaye d’en appeler à l’aide des personnes présentes, en promettant mille ducats pour sa liberté, puis deux mille ducats, mais c’est peine perdue. Le raïs le confirme : personne ne viendra à son secours. Un homme au visage masqué par sa capuche approche, enjoignant Vespera à se relever, car une chrétienne ne doit jamais céder au désespoir. Il lui tend un bol d’eau. Un assassin s’approche pour l’arrêter, mais le chrétien ne se laisse pas faire.


Dans le tome précédent, le premier cycle se terminait avec Qua’dj atteignant les becs de feu, et Gauthier prenant ses distances d’avec la chrétienté et les croisés. Ce second cycle débute en revenant sur un autre personnage, El Hadj, et introduisant un frère Renaud de Châtillon, et sa sœur, Vespera, ainsi qu’une mystérieuse entité emprisonnée dans une grande caisse en fer. Le lecteur se rend compte que Renaud de Châtillon est un personnage historique, né vers 1120 et mort en 1187, parti pour la Terre sainte au moment de la deuxième croisade et y arrivant en 1147. Cela permet de dater le récit. Toutefois, le lecteur se souvient bien des choix des auteurs pour le premier cycle : il ne s’agit pas d’un récit historique, d’une reconstitution documentée et respectueuse, mais d’une fantaisie sur le principe des croisades, avec des noms changés, que ce soit pour les religions ou pour Jérusalem (modifié en Hiérus Halem) pour bien marquer la différence. La référence à Renaud de Châtillon s’apparente plus à l’intérêt que le scénariste lui a porté pendant ses recherches préparatoires. Les créateurs introduisent d’autres personnages : Lhianes une femme combattante, Czardann un chef au sein de la ligue des assassins, le mage Calfa, frère Alban. Il s’avère vite évident que ce second cycle continue l’intrigue du premier et que le lecteur doit l’avoir lu pour comprendre l’importance du portrait miniature qu’Ottar Benk tient dans main, le sens de la relation entre Osarias et Elysande la lumière des martyrs, ou l’identité de la jeune femme blonde qui apparaît dans l’avant dernière scène.



Par comparaison avec la fin du premier cycle, l’intrigue de ce tome se focalise sur un fil : le sort de la sœur et du frère, et le désir de possession qu’attise la mystérieuse entité incarcérée dans la caisse en fer. S’opposant à eux : la ligue des assassins sous l’autorité de El Hadj, un individu portant un masque, et mené par Czardann dans le dernier tiers du tome, exécutant une mission pour Ottar Benk, un individu lié à Gauthier de Flandres. Au cours du récit, certains personnages font une halte rapide à Hiérus Halem, mais il n’est question ni de X3 (l’équivalent du Christ), ni de la foi qui anime un camp et l’autre. De même, les croisades ne font pas l’objet d’un développement particulier, juste un état de fait en toile de fond. Le scénariste semble plutôt continuer dans la veine de la confrontation de Gauthier à des éléments culturels comme le djinn, agissant à la fois comme symbole de la différence de culture, à la fois comme la richesse de celle du Croissant fertile. Pour autant, il ne développe pas la dimension historique de la ligue des assassins, ou même le folklore associé aux djinns.


S’il a lu le premier cycle, le lecteur s’attend également à en retrouver des éléments visuels, en particulier ces pages en vis-à-vis qui se déplient pour former une vaste narration visuelle à l’échelle de quatre pages dépliées. Les auteurs ont abandonné cette particularité, peut-être à la demande de l’éditeur. Le lecteur en découvre une forme plus réduite, à l’échelle de deux pages en vis-à-vis, quand le Simoun Dja souffle à nouveau sur une armée, comme il l’avait fait dans le premier tome. En termes de découpage de planche, l’artiste la conçoit en fonction de la séquence : des cases de la largeur de la page pour disposer d’une vision panoramique sur les étendues du désert, des cases sagement alignées en bandes avec des bordures bien droites et bien nettes, une silhouette sur un cheval dont la tête dépasse de la bordure de la case, sur la case située dans la bande au-dessus ou une tête décollée qui saute hors de la case empiétant également sur la bande située au-dessus, une case sans bordure pour donner plus d’impact à la découverte du guerrier qui va combattre Gauthier, deux cases de la hauteur de la page quand l’entité s’extrait du corps de Vespera. Ces variations introduisent une diversité et un rythme dans la narration visuelle. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur conçoit les plans séquences en fonction de l’action : des plans larges ou des plans rapprochées, une séquence occupant plusieurs cases d’affilée pour une décomposition vive et rapide d’une succession de gestes, ou des cases plus éloignées dans le temps pour une action plus longue.



Le lecteur retrouve cette narration visuelle efficace et un peu sèche, avec une mise en couleurs apportant de nombreux éléments visuels à chaque case. Jean-Jacques Chagnaud effectue un travail impressionnant, relevant également de la narration visuelle : textures de sable, de métal, de peau, de pierre, de tentures. Continuité d’une ambiance au cours d’une séquence, et de l’impression générée par les décors, même si ceux-ci ne sont pas dessinés pour que la lecture s’accélère et donne la sensation d’une action rapide. Dans le même ordre d’idée, le lecteur constate que le dessinateur investit du temps pour réaliser des cases comportant plus d’informations visuelles : les détails des vêtements et des armures, des décors naturels et des habitations humaines. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit son rythme de lecture à plusieurs reprises pour mieux regarder une case ou un passage : le trône richement ouvragé sur lequel siège Ottar Benk, les pièces d’armure des assassins, la cité construite dans un site rocheux, la salle dans laquelle le mage Salta reçoit (sans oublier ses courtisanes), le duel entre Lhianes et Gauthier de Flandres, leur réconciliation sur l’oreiller, l’infestation de Vesperine, la deuxième tête qui vole, l’avancée du Simoun Dja sur les soldats, les habitants en train de condamner les ouvertures du caravansérail Meg Halstar, les tentes précaires au pied des murailles de Hiérus Halem.


Séduit par la variation subtile sur les croisades, l’opposition entre deux fois, et la découverte d’une culture étrangère par ses mythes, le lecteur revient bien volontiers pour découvrir ce qu’il advient de Gauthier de Flandres, l’un des personnages principaux du premier cycle. La narration visuelle a encore gagné quelques degrés de qualité, que ce soit dans le niveau de détails, ou dans l’élaboration des plans de prise de vue, un plaisir de lecture. Pour ce second cycle, l’intrigue se resserre sur quelques personnages et un fil d’intrigue principal, tout en capitalisant sur les éléments installés dans le premier cycle. Gauthier de Flandres apparaît plus libre que jamais, tout en continuant de subir l’influence du pays dans lequel il séjourne.



mercredi 30 août 2023

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal

Je vais leur prouver que le Conciliant est plus fort que le Coercitif.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, sous la forme d’un roman-photo. Sa parution initiale date de 2017. Il a été réalisé par Grégory Jarry, avec un montage et un lettrage de Lucie Castel, également maquilleuse et créatrice de la Sargasse. Il compte quatre-vingt-quinze pages de roman-photo. Il met en scène vingt-quatre acteurs différents qui incarnent autant de personnages.


À l’arrière d’une maison, dans une cour encombrée, trois hommes sont assis autour d’une table avec une nappe. Ils portent un bas sur la tête pour masquer leur identité. Sur la table sont posés un boîtier avec un gros bouton rouge et un téléphone portable. Ils se filment et diffusent la vidéo sur internet. Leur message : Mesdames et messieurs, ceci est une déclaration de guerre. On préfère vous prévenir tout de suite : on va tout faire péter. Ce bouton rouge est relié à internet via ce téléphone. Si Sammy appuie dessus, tous les gens devant un ordinateur seront électrocutés. Un tsunami électronique qui fera des millions de morts. Ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons. Nos revendications sont simples : on veut le pouvoir mondial. Attention, pas la peine de nous amadouer en nous proposant le pouvoir en France ou en Europe, on n’en veut pas. Nous, on veut le monde entier, ou rien du tout. Demain, tous les dirigeants de la planète doivent quitter le pouvoir. Nous voulons leurs lettres de démission postées sur Facebook avant minuit. Et pas de coup fourré, sinon Sammy appuie sur le bouton.



Le message des terroristes est diffusé par les télévisions du monde entier : les journalistes évoquent la plausibilité réelle d’une telle menace, ainsi que les réactions évasives des chefs d’état. La palme revenant au président de la République française : Mathias Moltz déclarant que Minuit c’est minuit et que là il est midi tout est permis. Spot publicitaire montrant une femme accoudée à un arbre en train de parler, entrecoupé d’images de violences urbaines. La bande-son déroule le commentaire : Au fin fond de la campagne, à des années et des années-lumière des centres de pouvoir, veille celle que le gouvernement français appelle quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes. Quand il ne reste plus aucun espoir. La médiatrice. Dans un grand jardin bien entretenu, Marianne se présente dans un autre spot. Après avoir salué les téléspectateurs, elle indique qu’elle s’appelle Marianne la Médiatrice de la République. République, c’est abstrait comme concept, en réalité, la République, c’est le peuple, autant dire qu’elle est la Médiatrice du peuple. La Médiatrice est une institution créée par François Mitterrand en 1983 lors du tournant de la rigueur. Le président mettait un coup de barre à droite, alors pour se faire pardonner il a créé un pouvoir inédit dans la démocratie, quelque chose auquel même les Grecs n’avaient pas pensé. À l’Exécutif, au Législatif et au Judiciaire, il ajouta un pouvoir totalement indépendant : le Conciliant. Pouvoir confié à Christine, première Médiatrice de l’époque.


Les éditions FLBLB ont été créées en 2002, par Grégory Jarry et Thomas Dupuis, et elles publient régulièrement des romans-photos, de vrais récits de fiction ou biographiques dans ce mode d’expression tombé en désuétude dans les années 1970. Il s’agit ici d’un récit d’anticipation mettant en scène deux pouvoirs au sein de la République, en plus de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire, inventés pour l’occasion : le Conciliant (fonction assurée par Marianne) et le Coercitif (fonction assurée par Luc). L’histoire débute avec cette menace terroriste trouvant sa source dans un jardin laissé à l’abandon dans un pavillon à la campagne, et se poursuit effectivement avec un accident dans une centrale nucléaire, comme en atteste le champignon atomique sur la couverture. Le lecteur fait bien l’expérience de ces deux parties distinctes, la mission concernant les terroristes arrivant à son terme en page quarante. Ce récit se classe dans le genre Anticipation avec la menace terroriste sur la base d’une technologie légèrement en avance sur son temps, et l’existence de deux pouvoirs fictifs. Il se déroule jusqu’à une conclusion en bonne et due forme, constituant une histoire complète, avec ses lieux variés et ses différents personnages.



En entamant un roman-photo, même s’il n’a pas l’a priori issu des productions Nous Deux, le lecteur sait pertinemment que la probabilité est faible que les auteurs aient disposé de beaucoup de moyens en termes d’acteurs, de localisations, voire d’effets spéciaux. En conséquence de quoi, son horizon d’attente intègre ces contraintes. Dans cet ouvrage, il retrouve une disposition des photographies en bande, reprenant ainsi cet aspect du mode narratif de la bande dessinée, sans bordure de case. L’auteur utilise des cases rectangulaires. Il met à profit les possibilités de composition d’une page : une photographie en pleine page pour l’ouverture, quatre cases de la même taille pour la page suivante en deux bandes de deux, une construction très régulière pour les spots télévisuelles (quatre bandes de deux cases de mêmes dimensions pour les informations, et pareil pour la présentation de la Médiatrice. Par la suite, il adapte son découpage à la nature de la séquence. L’artiste peut choisir une photographie qui occupe les deux tiers de la page pour une présentation d’un personnage ou d’un lieu. Il peut consacrer une bande de trois cases à une unique action, comme une forme de prise de photographies en rafale. Il utilise régulièrement des photographies de la largeur de la page pour un effet panoramique, soit lorsqu’il y a de nombreux personnages, soit pour une action étalée dans la distance (le passage d’un avion dans le ciel par exemple). À une demi-douzaine de reprises, il découpe une case en biseau pour montrer la rapidité d’un mouvement ou la confrontation conflictuelle entre les personnages.


Le lecteur observe des personnages avec un jeu d’acteur dans un registre naturaliste, sans cet effet forcé qui peut rendre un roman-photo ridicule. Les dialogues occupent une part significative de la pagination, rendus plus vivant par les mouvements et les occupations des personnages à ce moment, sans impression d’une succession de gros plans sur les visages pour des raisons d’économie de moyen. Le réalisateur offre une grande diversité de lieux : la cour occupée par les terroristes, le grand jardin de la Médiatrice, son salon, le parc présidentiel, un magasin de reprographie, le salon de la mère du président de la République, les plateaux des différents journaux télévisés, une tour aéroréfrigérante d’une centrale nucléaire, une ferme de crocodiles, un pavillon où se sont réfugiés des immigrés clandestins, un cimetière, un bois, une forêt, un court de tennis, etc. Le lecteur suit la Médiatrice dans ses pérégrinations successives, éprouvant la même sensation que dans une bande dessinée où l’artiste n’est pas contraint par son budget.



L’auteur fait preuve d’une facétie certaine : il commence par présenter la Médiatrice qui indique que les médiatrices n’ont jamais eu tellement de moyens. Quand une crise éclate dans la société, son rôle, c’est de mettre tout le monde d’accord, sans qu’aucune partie ne soit lésée. Sans arme à feu, sans GIGN, sans rien. Ça passe par le dialogue, l’écoute, et surtout la gentillesse. Le pouvoir conciliant, sa valeur est avant tout symbolique, mais c’est un symbole fort et respecté. Par comparaison, le Nettoyeur indique que les nettoyeurs ont toujours eu des moyens colossaux, pris dans les fonds secrets de la République. Ils ont tutoyé personnellement les présidents russes et américains en pleine guerre froide. Quand une crise éclate, qui menace les intérêts de la France, leur rôle c’est de mettre tout le monde d’accord. Tous les moyens sont bons, même les moins avouables. Ça s’appelle la Raison d’État, lui il appelle ça la raison du plus fort. Mais voilà, Luc le nettoyeur traverse une crise existentielle qui le prive de la capacité d’agir. C’est donc le pouvoir de la conciliation qui est à l’œuvre (même si ça n’empêche pas Marianne de décocher deux bourre-pifs bien sentis), un mode d’action assez inusité dans les récits d’action. Pour autant, Marianne mène à bien sa première mission de neutraliser les terroristes. Elle tient tête à plusieurs reprises au président de la République française jusqu’à lui faire changer d’avis par le pouvoir du dialogue et de la conviction. Elle fait preuve de courage et du sens du devoir, intimement motivée par le bien commun.


Le lecteur peut être dubitatif s’il entretient des a priori sur le roman-photo en tant que mode d’expression. L’auteur fait la preuve que ce média peut raconter tout type d’histoire aussi bien que d’autres, utilisant les photographies en les disposant selon les modalités narratives de la bande dessinée. Le lecteur découvre la fonction de la Médiatrice et la suit dans une mission contre des terroristes, puis pour convaincre le président de la République française de faire le bon choix, avec une conviction inébranlable dans le service, dans le pouvoir supérieur de la conciliation sur la coercition. Un récit d’anticipation plus subversif qu’il n’y paraît.



mardi 29 août 2023

Champignac T02 Le patient A

Le nationalisme est un poison dont on n’est pas près de trouver l’antidote.


Ce tome fait suite à Champignac - Tome 1 - Enigma (2019) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant car ce tome deux se comprend par lui-même. Sa parution initiale date de 2021. Il a été réalisé par David Etien poiur les dessins, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Juin 1941. Le Special Operations Executive (SOE) au cœur de Londres meurtrie par des bombardements de la guerre. Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac explique la situation à deux officiers des renseignements en civil, dans une pièce d’interrogatoire. En mai 1940, les troupes d’Hitler ont envahi les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. Une guerre éclair de quelques jours comme le monde n’en avait jamais connu. L’armée allemande a conquis plus de terrain en une centaine d’heures que durant les quatre premières années de la première guerre mondiale. Ses soldats semblaient être des surhommes. Ils ne s’arrêtaient jamais… Même pas pour dormir. Ils reposent la même question : pourquoi Champignac n’a rien fait alors qu’il avait le patient A à sa merci ? Ils lui demandent de recommencer depuis le début. Il y a un mois, Pacôme de Champignac séjournait dans le petit village de Bletchley, et il était au lit avec Blair MacKenzie. Elle lui demandait s’il avait jamais voulu exercer un autre métier que celui de scientifique. Il lui raconte la fois où il avait passé une épreuve de mathématiques pour devenir un employé de mairie, et comment il avait échoué, mais en démontrant au passage un nouveau théorème sur la nature exponentielle d’un système dynamique. Une heure plus tard, ils sont habillés et se dirigent vers le bâtiment qui abrite les bureaux.



Chemin faisant, c’est au tour de Blair d’évoquer son enfance : elle a appris à lire toute seule à l’âge de quatre ans pour connaître la suite des histoires de Dickens que lui lisait parfois sa mère. Quand ses parents l’ont découvert, ils ont mis sous clé tous leurs livres en anglais. Leur médecin de famille leur a conseillé de protéger son pauvre petit cerveau féminin des ravages de l’instruction. Elle s’est donc rabattue sur les livres en français et la poésie allemande. Elle lisait couramment deux langues à six ans. Puis, vers dix ans, elle s’est intéressée au grec et au latin pour comprendre leur influence sur les dialectes préceltiques, et en déduire les flux migratoires antiques. C’est à ce moment-là qu’elle est définitivement devenue le désespoir de ses parents. Ils pénètrent dans le bâtiment et s’assoient dans le bureau de monsieur Black. Celui-ci leur explique que parmi les messages interceptés s’en trouvait un en provenance de l’institut Kaiser-Wilhelm, à Berlin. Il leur tend pour qu’ils puissent en prendre connaissance. C’est une demande d’aide de deux scientifiques : le chimiste Schwartz et le biologiste Bruynseeleke. Champignac explique à MacKenzie qu’ils furent meilleurs amis avec Black et lui. Il faut aller les sauver.


Les aventures du comte de Champignac continuent : ses cheveux ne sont pas encore devenus blancs, mais il arbore déjà fièrement son épaisse moustache, ses lunettes rondes, ses cheveux en arrière, et ses gants blancs. L’amateur des aventures de Spirou et Fantasio retrouve également son amour des champignons, déjà présent dans le premier album de la présente série, ainsi que son collègue scientifique le docteur Black, apparu pour la première fois dans le tome 7, intitulé Le dictateur et le champignon (1956). Un peu plus tard, Black, Champignac et MacKenzie doivent s’occuper d’un personnage au nom étrange : le savant Sprtschk, apparu pour la première fois dans la série Spirou et Fantasio, tome 13, Le voyageur du Mésozoïque (1960). Nul n‘est besoin de connaître ces références pour apprécier pleinement l’aventure. Le lecteur repère aussi des éléments de continuité avec le tome précédent : le personnage de Blair MacKenzie, polyglotte, linguiste, cruciverbiste. Il est évoqué leur participation au décodage de la machine Enigma, en tant que cryptanalystes. Sa relation avec le comte est de nature explicite, même si le récit reste tout public. À un moment, Champignac est amené à contacter directement Winston Churchill (1874-1965) pour obtenir une autorisation très particulière. Enfin, cette aventure se déroule également pendant la seconde guerre mondiale, pour grande partie en Allemagne nazie.



Comme dans le tome précédent, les coscénaristes ont inclus un passage de vulgarisation : sur les neurones, les neurotransmetteurs et les synapses, pendant deux pages, dix-neuf et vingt. Un peu plus loin, en page vingt-sept, le lecteur découvre une explication de la réaction en chaîne pour libérer l’énergie de l’atome. Ces exposés s’avèrent un peu moins ambitieux que celui sur le fonctionnement de la machine Enigma dans le tome précédent. Ils mettent également en scène quelques personnages historiques comme le professeur Werner von Braun (1912-1977) ou le docteur Theodor Morell (1884-1948), le médecin personnel d’Adolf Hitler. Ils décident d’ouvrir leur récit avec une séquence d’interrogatoire qui se termine dans la dernière page, l’essentiel du récit prenant alors la forme d’un retour en arrière : le lecteur plonge alors dans une histoire d’espionnage, avec un enjeu d’exfiltration d’un scientifique de haut niveau. L’artiste se montre très impliqué dans les différents aspects de la narration visuelle. Il assure un niveau de détails dans chaque lieu qui permet au lecteur de s’y projeter et d’avoir l’impression de pouvoir regarder autour de lui. Quelques exemples : le mur carrelé jusqu’à une hauteur de un mètre de la salle d’interrogatoire, les bâtiments de Bletchley Park avec une rendu de texture très tactile, la façade très détaillée de la mairie de Champignac avec également son mur d’enceinte, sa grille, et même un paysan qui passe devant en guidant son cheval par la longe, le papier peint de la chambre de Pacôme, le radiateur en fonte de la salle de classe communale, l’aménagement intérieur du bureau du professeur Black, l’appartement dans lequel logent Black, MacKenzie et Champignac, l’usine avec sa grande pièce dans laquelle s’affairent les employées, chacune avec sa tâche particulière, les façades d’immeuble dans les rues de Berlin, la salle de réception de la villa Göring où se tient une réception dansante, les pins de la forêt dans les Alpes bavaroises, l’intérieur du chalet Berghof.


Le lecteur sait avant de commencer que cette bande dessinée se conforme au schéma d’un héros bienveillant, qui va se porter au secours de personnes en danger et qu’il va réussir. Il éprouve donc un sentiment d’empathie a priori pour Champignac, et tout aussi développé pour Blair qui l’accompagne, l’aide, et utilise des compétences qu’il n’a pas, la partie serait perdue sans elle. La représentation de ces personnages facilite discrètement cette empathie : des visages expressifs, des traces d’entrain de l’enfance, d’émerveillement de personnes ni blasées, ni cyniques, une légère accentuation des arrondis, et une sollicitude ou une inquiétude envers l’autre, apparentes sur leur visage, dans leurs gestes. Etien joue subtilement sur de discrets détails dans ses dessins pour se placer plus franchement dans un registre réaliste, ou dans un registre un plus tourné vers l’enfance ou l’exagération comique, en fonction de la séquence, conservant ainsi une apparence tout public, tout en réalisant des dessins transmettant des attitudes et des émotions adultes. Il joue également sur ce glissement intentionnel de registre visuel pour les scènes d’action : la dureté très adulte d’un engagement armé sur un champ de bataille de la seconde guerre mondiale dans la page d’ouverture, contrastant avec l’enclenchement plus divertissant des fusées dont Werner von Braun a doté sa voiture.



Le lecteur suit bien volontiers Blair MacKenzie et Pacôme de Champignac dans cette exfiltration à haut risque, tout en s’interrogeant sur l’identité du patient A (révélée en cours de récit), et sur ce produit appelé Pervitin. Les auteurs exposent la nature de ce produit selon deux axes. Le premier correspond à une drogue avec un effet d’accoutumance progressif, une redescente douloureuse et un effet de manque. Ils évoquent ces effets secondaires de manière claire et explicite sans trop s’y attarder, mais sans qu’il soit possible de s’y tromper. Le second axe correspond aux effets sur la population qui en prend. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourra trouver la métaphore plus ou moins bien choisie. D’un côté, il est difficile de complètement accepter le fait que le nazisme puisse être causé par un produit consommé de plein gré, mais sans avoir connaissance des effets secondaires, comme si les citoyens étaient tous inconscients de ce qu’ils faisaient, ou ce qu’ils acceptaient. De l’autre côté, cette même métaphore présente les promesses d’Adolf Hitler, sa politique et son mode de gouvernement, comme répondant à un besoin inconscient de tout individu, une promesse trop belle pour pouvoir être refusée, questionnée, combattue. Le discours sur une nation forte, prenant sa revanche et neutralisant l’ennemi devient l’opium du peuple, pour reprendre la métaphore de la drogue.


Le lecteur retrouve avec grand plaisir le duo formé par Blair MacKenzie et Pacôme de Champignac pour de nouvelles aventures pendant la seconde guerre mondiale. Les auteurs réussissent à insuffler de la personnalité dans leurs protagonistes, les rendant sympathiques et attachants dès la première page. La narration visuelle révèle des richesses à chaque page, un dosage très élégant en fonction de la nature de la séquence, passant avec habileté de la narration réaliste et à adulte, à la licence d’aventure avec un soupçon d’éléments fantaisiste, du grand art. Les scénaristes savent eux aussi doser entre spectacle divertissant, et gravité qui sied à l’évocation du nazisme. Ils ont conçu une métaphore pour l’embrigadement des citoyens par le régime, qui fait sens, avec les limites inhérentes à toute métaphore.



lundi 28 août 2023

Le Petit Théâtre des opérations T03 Faits d'armes incroyables mais bien réels...

Alors, exagère-t-on la réputation des Gurkhas ?


Ce tome est le deuxième d’une série de trois, ayant donné lieu à la série dérivée Toujours prêtes ! (2023), par Virginie Augustin & Julien Hervieux. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l’Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Olivier Trocklé. Il fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 02: Faits d'armes incroyables mais bien réels… (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. La parution initiale date de 2022. L’album prend la forme d’une anthologie, regroupant sept histoires indépendantes, comprenant entre cinq et dix pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d’individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d’époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Entre chaque histoire se trouve un intermède d’une page en bande dessinée consacrée à une anecdote militaire. Par exemple : un sous-marin coulé par un dysfonctionnement de chasse d’eau, l’utilisation de l’art contemporain pour torturer psychologiquement des prisonniers.


Jean de Selys Longchamps : le baron belge, cinq pages. Mai 1940, le baron Jean de Selys Longchamps, jeune officier belge, défend son pays face à l’invasion allemande. Il est repoussé à Dunkerque, mais il faut évacuer. Il retourne se battre en France, mais le pays est évacué. Ce qui n’arrête pas le baron. Hélas, après avoir traversé la France occupée, gagné Gibraltar, puis le Maroc, il est capturé et envoyé dans une prison près de Montpellier. Oui le baron s’est échappé ; ils ne le reprendront pas. Le baron parvient à rejoindre l’Angleterre. Sur la base aérienne où il s’est présenté, le commandant peut lui proposer un poste de pilote pour attaquer les trains allemands. Et pour ça, il lui confie un Typhoon : quatre canons de 20mm pour découper des locomotives, un emplacement pour roquettes pour plus d’amour. Après avoir reçu une lettre de ses copains belges évoquant les rafles de la Gestapo à Bruxelles, le baron décide d’attaquer cette ville, seul.



L’attaque des ballons intercontinentaux, une page. Monsieur Chien voit passer un ballon dans le ciel et le scénariste lui enjoint de prendre garde car le ballon est la toute première arme de destruction intercontinentale de l’histoire. Il évoque la tentative de les utiliser par l’armée japonaise en 1944, contre les États-Unis. USS William D. Porter, le destroyer de tous les dangers, six pages. Norfolk, aux États-Unis en novembre 1943. Le commandant monte sur le pont du destroyer USS William D. Porter. Il s’adresse à l’équipage : c’est la première grande mission de leur bâtiment, escorter le navire du président Roosevelt lui-même, jusqu’en Afrique. La manœuvre de départ commence et le commandant entend un grand bruit : le navire a un peu percuté les navires d’à côté. La traversée doit s’effectuer dans la plus grande discrétion. Peu de temps après le départ, un marin maladroit fait sauter une charge anti-sous-marine par accident, bruit qui s’entend à des kilomètres à la ronde.


Avec le premier tome, les auteurs avaient établi leur mode narratif : raconter des hauts faits sur un mode humoristique, neutralisant toute velléité de patriotisme, toute crainte d’exaltation de la valeur guerrière, de la haine de l’ennemi, un ton déstabilisant de prime abord. Le scénariste a fait la preuve de sa capacité à choisir des faits de guerre variés, et le dessinateur à trouver le bon dosage entre reconstitution historique plausible et assez consistante, et narration fluide et humoristique. Il en va de même pour ce tome qui reprend à l’identique la construction du précédent : un fait de guerre, une page de texte pour l’étoffer, une anecdote en une page de BD. Ce tome compte un récit de moins que le précédent, et un récit avec une plus forte pagination, le dernier. Cette fois-ci, le lecteur peut découvrir un pilote belge détruisant tout seul l’immeuble de la Gestapo à Bruxelles avec son avion, un équipage de Destroyer avec les deux pieds dans le même sabot (ils parviennent à tirer une torpille sur le navire dont ils assurent la protection et qui transporte le président des États-Unis), un avion civil servant à effectuer des bombardements, des Népalais au combat dans l’armée britannique, des Russes gazés chargeant l’armée allemande, un as de l’aviation, un soldat québécois terriblement efficace. Cinq récits se déroulent pendant la seconde guerre mondiale et deux pendant la première guerre mondiale.



Ces sept récits varient les plaisirs avec un pilote belge, puis un équipage de destroyer américain, un capitaine de corvette français, un Népalais, des soldats russes, un pilote français, et un sergent québécois. Comme dans les tomes précédents, le scénariste se tient à l’écart du camp allemand, tout en présentant un éventail multinational, mettant en avant cinq individus, et des soldats anonymes, un équipage, les différentes armes, avec trois récits pour l’armée de l’air, un pour la marine et un pour l’armée de terre. Le lecteur découvre une diversité à l’avenant pour les anecdotes : une tentative par les Japonais d’utiliser des ballons intercontinentaux en 1944, un cheval fusillé par les Allemands en 1940, un sous-marin Allemand coulé par un problème de chasse d’eau en 1945, une cellule avec art moderne en 1936, la production d’un char américain d’après des plans français en 1917, un pigeon décoré de la légion d’honneur en 1916. Comme à son habitude, le scénariste adopte un ton narquois. D’un côté, il se montre rusé et habile : le baron belge apparaît plus insubordonné et téméraire que raisonné et courageux. Le commandant Henri-Laurent Daillière navigue entre inconscience et irresponsabilité. Lachhiman Gurung est mis en scène comme une force de la nature, un individu refusant l’évidence de ses blessures, plutôt qu’un homme dur à la douleur. Charles Nungesser agit de manière quasi irresponsable par pure bravache. Leo Major se conduit comme une tête brûlée convaincu de sa quasi-invincibilité, et de l’infériorité des ennemis. Il reste toutefois possible de lire ces récits au premier degré en faisant fi de ce ton moqueur, et d’y voir une forme de ruse : les hauts faits (sauf pour l’équipage du destroyer) transparaissent bien, de l’attaque en solo sur le quartier général de la Gestapo à Bruxelles, aux opérations commando également en solo contre les troupes allemandes. Le lecteur peut y voir une forme d’admiration teintée d’incrédulité à posteriori pour les exploits accomplis, conforté dans cette idée par la dédicace du scénariste : À tous ceux qui y sont allés. À tous ceux qui y sont encore. Merci.


Au fil des pages, le lecteur se dit qu’artiste et scénariste se sont bien trouvés, totalement en phase sur le mode narratif humoristique qui n’exclut pas l’admiration. Impossible de résister aux gags visuels : les yeux en forme de cœur quand de Selys Longchamps découvre le Typhoon qu’il va piloter, les yeux en forme de crâne quand la fureur lui dicte d’attaquer la Gestapo à Bruxelles, la présence de Popeye parmi l’équipage de l’USS William D. Porter, le teint cadavérique de son commandant en comprenant que son équipage a tiré sur la navire du président, le langage corporel exagéré pour mieux montrer l’agacement, la colère, l’exaspération, les simulacres d’installation d’art moderne, l’inscription Cadeau pour Adolf à l’extrémité d’une bombe, etc.



Dans le même temps, le dessinateur raconte fidèlement l’action, avec des éléments historiques comme les uniformes, les armes, les avions, les navires, le sous-marin, les fusils à baïonnette, le char, etc. Il emmène le lecteur dans des lieux variés : une base aérienne, la pleine mer, un destroyer, le plein ciel, une stalle d’un centre équestre, la jungle birmane, une grande plaine, un sommet du Népal, des salles de commandement, un sentier en crête, etc. Il se montre très clair dans la mise en scène des combats : le vol incroyable de l’avion du baron entre les immeubles de Bruxelles, les positions respectives de navire de la flotte escortant le président, les tirs de barrage anti-aérien, la charge des soldats ayant souffert une attaque au gaz, l’infiltration du Rambo québécois dans les lignes ennemis, etc. Il suffit que le lecteur marque un bref temps de pause quelle qu’en soit la raison, pour que le recul provoque en lui une déconnexion d’avec le mode humoristique, et la mesure de l’action militaire qu’il est en train de découvrir, y compris les morts occasionnés par cette action. C’est tout le paradoxe de cette narration irrespectueuse : faire découvrir des faits d’arme sans les valoriser, tout en présentant des faits étonnants et des actions remarquables. Une étrange image de la guerre et des combats. Le dessinateur a également rédigé une dédicace mise en exergue : il indique qu’il est un clown, un artisan du pouêt-pouêt, et il sait reconnaître les gens qui lui sont supérieurs. […] Humblement, très humblement, ces pages leur sont dédiées.


Qu’il ait lu les deux premiers tomes ou non, le lecteur en redemande. Il découvre des faits d’arme authentiques, semblant être tournés en dérision, mais en fait racontés avec rigueur. Il sourit devant le comportement parfois emporté des militaires, tout en mesurant bien le caractère extraordinaire de ce qui est raconté, même par temps de guerre. Scénariste et dessinateur semblent un peu désinvoltes dans leur manière d’aborder ces récits, au moins en apparence. À la lecture, leur implication et une forme inattendue de respect deviennent apparents.



jeudi 24 août 2023

Les Maléfices du Danthrakon T01 La diva des pics

Ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition.


Ce tome constitue une suite de la trilogie Danthrakon T01 Grimoire glouton (2019), Danthrakon T02 Lyreleï la fantasque (2020), Danthrakon T03 Le marmiton bienheureux (2020), consacrée à Lerëh & Nuwan, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour saisir toutes les aspects de la présente histoire. Sa première parution date de 2022. Il a été réalisé par Christophe Arleston & Olivier Gay pour le scénario, par Olivier Boiscommun pour les dessins, et par Claude Guth pour la mise en couleurs. Il compte cinquante pages de bande dessinée.


Karyelle, un joli nom pour une cité perchée sur un pic montagneux. Pourtant, la ville est surnommée Carie-du-Ciel, en raison des réseaux de grottes, de tunnels et d’habitations troglodytes qui abritent les moins favorisés. Son opéra en plein air jouit depuis toujours d’une formidable réputation. Parmi les habitués, le merveilleux baron Sigle-Hume, et l’archimage Modrevol. En ce moment la cantatrice Ptolomelle est en train de donner un récital, accompagnée de sa sœur Meliandre à la harpe, chantant : Ah, amour contrarié, ah, ironie cruelle, qui pour donc aimer la pauvre Ptolomelle. Les spectateurs sont enchantés, près à aimer la pauvre Ptolomelle. Le baron la trouve boul-ver-si-fiante, et il demande à l’archimage comment elle s’appelle. Ce à quoi son interlocuteur répond que s’il en croit les paroles, elle se prénomme Ptolomelle. Sigle-Hume demande alors à Modrevol d’inviter la soprano à sa réception ce soir.



Après le récital, les deux sœurs se retrouvent dans leur chambre, les petits oiseaux blancs voletant gracieusement autour de la cantatrice, et la harpiste s’entraînant sur son instrument. Meliandre énonce à haute voix son constat : le public adore sa sœur car elle a plus qu’une voix magnifique, elle sait les faire vibrer. Alors qu’elle a beau jouer à la perfection, elle ne les touche pas, c’est comme si elle était transparente. Son tempo était excellent, ses notes impeccables. Alors que Ptolomelle a accroché son contre-ut et personne n’a entendu. Sa sœur confirme qu’ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. On toque à la porte : un laquais vient apporter un message de son maître l’archimage Modrevol. Il l’énonce : La belle Ptolomelle et sa sœur sont cordialement invitées à la réception qu’il donne ce soir en son manoir. Postscriptum : elle doit veiller à ce que ses oiseaux se soient soulagés avant. Meliandre comprend que cette dernière partie est un ajout du laquais, ce qu’il confirme, c’est son métier. La cantatrice répond qu’elle vient, la harpiste décline l’invitation car elle a du solfège à réviser. Le laquais sort, un autre individu fait son entrée : Brusus. Ptolomelle fait sortir sa sœur en prétextant qu’il s’agit d’un admirateur. Dès qu’elle est sortie, le visiteur change d’attitude : il malmène la soprano et l’informe que le chef a fait enlever ses parents. Ce soir, pendant la réception, elle devra laisser une fenêtre ouverte pour qu’ils puissent y réaliser un cambriolage. Les soirées de l’archimage sur le rocher sont toujours un succès. Le tout-Carie-du-Ciel se bat pour pouvoir y assister.


Le texte de la quatrième de couverture précise qu’il s’agit d’une histoire complète en un tome. Celui-ci commence par un texte introductif de deux pages expliquant l’origine du Danthrakon telle que le lecteur a pu la découvrir dans l’histoire de Lerëh et Nuwan. Il précise également que La seule certitude à son sujet est qu’il est sensible à la beauté, à l’art. en présence d’un ou d’une virtuose, il exulte et se laisse aller à sa vraie nature, […] c’est son histoire, et les étonnantes aventures survenues à ceux qui l’ont eu entre les mains, qui sont racontées ici… Le lecteur est fort aise de retrouver les créateurs du récit initial. Il se dit que Arleston a souhaité travailler avec un coscénariste vraisemblablement par manque de temps. Il est tout aussi rassuré de voir le retour du coloriste initial, s’il a trouvé un peu en deçà, la prestation de sa remplaçante dans le tome trois. De fait, le lecteur retrouve la palette de couleurs vives et chaudes, très agréables à l’œil. Le soin méticuleux apporté à suivre chaque forme détourée, aussi fine soit-elle, la capacité à habiller les fonds de case vides avec des camaïeux à base de dégradés consistants, les effets spéciaux efficaces et à bon escient, par exemple les notes de musique pour les mélopées chantées. Son travail complémente les dessins avec une pertinence telle que le lecteur éprouve la sensation que les couleurs auraient pu être posées par l’artiste lui-même.



De la même manière, l’artiste donne l’impression d’avoir bénéficié du temps nécessaire pour peaufiner chaque page. Le lecteur commence par se délecter de cette magnifique couverture avec ce ciel aux superbes dégradés, les deux sœurs en train de se produire pour le Danthrakon, et les petits oiseaux blancs entre colombe et moineau, ceux-là même qui suivent Ptolomelle partout, entre poésie visuelle et gag, avec derrière cette cité troglodyte fantastique qui évoque par certains aspects celle de Kompiam, elle aussi construite à flanc de montagne, mais un peu moins abrupte. La première page du récit offre une autre vue de cette cité remarquable, en particulier de sa grande scène en surplomb avec ses colonnes et ses gradins. Par la suite, le lecteur prend le temps d’admirer la vue du ciel de la propriété de l’archimage, plusieurs pièces de sa demeure comme la salle aux miroirs déformants, le zoo personnel, et bien sûr l‘immense bibliothèque où repose le précieux volume du Danthrakon, puis les fragiles passerelles en bois pour relier différents points de la cité, les passages dans les cavernes (un vrai labyrinthe menant au royaume secret des voleurs), la balancelle au-dessus du vide, et une dernière vision de Karyelle cette fois-ci en direction de la mer.


Olivier Boiscommun est tout aussi en forme, en verve même pour les personnages, qu’il s’agisse d’anonymes dans la foule (par exemple les spectateurs applaudissant au récital de Ptolomelle), ou des premiers et des seconds rôles. La soprano dispose d’une superbe silhouette élancée, d’un joli minois expressif, que ce soit quand elle fait œuvre de séduction, quand elle est sous l’emprise de la boisson, de la peur, ou sous le coup d’une décision irrévocable. Le physique de Méliandre s’avère très similaire à celui de sa sœur, mais son langage corporel diffère montrant qu’elle est aussi introspective que sa sœur peut être expansive. Difficile de résister à son désappointement quand elle tente de se faire consoler en se serrant contre un beau garde : elle s’adresse à lui en lui demandant de ne rien dire, de la serrer contre lui, car il paraît que ça aide en cas de souffrance intérieure. Bon. Constat : en réalité, c’est assez inconfortable. Arnulf, le jeune garde, fait montre d’une certaine assurance avec une touche raisonnable de virilité, tout en se montrant parfois un peu boudeur quand une personne de plus se moque encore de sa coiffure, ou quand il est dépassé par les initiatives de l’une ou l’autre sœur. Le lecteur finit même par compatir avec Brusus, l’homme de main qui bouscule et fait chanter Ptolomelle, car il se retrouve lui aussi dépassé plus souvent qu’à son tour avec un air désemparé très parlant sur son visage et dans sa posture corporelle. Chaque personnage dispose de sa tenue vestimentaire spécifique avec de nombreux détails, en phase avec sa personnalité et sa position sociale.



Le dessinateur est tout aussi en verve pour les scènes d’action que ce soit la tentative pour récupérer le Danthrakon qui s’est envolé dans la bibliothèque, l’équipe de ménage qui constate les dégâts après la réception chez l’archimage, Ptolomelle en train d’utiliser son pouvoir vocal, l’inondation dans les passages troglodytes, ou encore le combat aérien final. Les coscénaristes semblent avoir pris grand plaisir à imaginer cette aventure, et ils savent le communiquer au lecteur. Difficile de résister à l’exubérance de la cantatrice, à la résignation de Méliandre au fait d’être émotionnellement handicapée, ou encore à la bravoure contrariée du garde Arnulf. Ils concoctent également des réparties qui font mouche, à base d’ironie et cynisme de bon aloi (qui ne semble ni artificiel, ni forcé). Ils ont le sens de la formule, par exemple : ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. De la moquerie, avec par exemple une caricature de critique d’art : Magnifique tableau ! Quelle œuvre ! Et cette tache ! Un éclair de génie qui vient transcender comme un cri primal la vision transréelle de la multiplicité des émotions opaques d’une société hermétique à ses sens. Bouleversant, tripal. Ou encore un retour au principe de réalité, par exemple : Même les plus terribles des nuits finissent par laisser place au jour. Qui n’est pas toujours mieux, d’ailleurs. Ils n’en oublient pas leur intrigue pour autant : le Danthrakon donnant des pouvoirs à Ptolomelle, un chantage avec l’enlèvement des parents, une introspection sur l’atrophie émotionnelle de Méliandre, et une histoire d’amour un peu contrariée dans laquelle l’homme n'a pas l’initiative.


Après une histoire en trois tomes, les auteurs ont opté pour des histoires complètes en un tome, avec l’adjonction d’un coscénariste. Le lecteur se rend compte qu’il en a pour son argent. Le dessinateur a retrouvé son niveau optimal, créant de magnifiques paysages, des personnages attachants, amusants, avec une réelle épaisseur, des scènes d’action bien mises en scène, une narration visuelle pleine d’entrain, où le plaisir de l’artiste se transmet au lecteur, avec une mise en couleurs sophistiquée et en phase. Les coscénaristes racontent une histoire avec une intrigue bien ficelée, des personnages bien développés, le sens du merveilleux, et une verve combinant humour sous différentes formes (Quoi ? Qu’est-ce qu’elle la coiffure d’Arnulf ?), et des personnages avec un caractère propre. Chouette, il y a un deuxième tome de cette série Les maléfices du Danthrakon, par les mêmes auteurs.



mercredi 23 août 2023

Marshal Bass T07 Maître Bryce

Un homme libre ne fait pas ce qu’il veut. Il fait ce qu’il peut pour s’en tirer.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T06: Los Lobos (2021) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, Arizona, fin août 1877. La famille Bass a repris l’exploitation de l’épicerie de Jeremiah dans cette petite ville. En ce beau jour du baptême de Joe, Bathsheba Bass est au comptoir en train de servir madame Williams, pendant que Judith tient le petit Joe dans ses bras, assise dans une chaise à bascule. C’est au tour de Madame Cleopatra de faire son entrée dans le magasin, et le regard de Bathsheba se durcit immédiatement, devenant même hostile. Elle lui demande ce qu’elle veut, et fait observer que les marchandises sont bien différentes de celles dans la maison close de Madame Cleopatra. Judith sort dehors avec le nourrisson dans ses bras et demande à son frère David d’aller immédiatement chercher leur mère Delilah. Il y va en courant. Derrière la maison, le banquet a commencé, et Moïse Washington, surnommé Beef répond au Révérend Dollar, tout en passant entre les tables, pendant que River Bass fait rôtir un porcelet à la broche, avec un grand tablier blanc. Delilah est entrée dans le magasin et salue très respectueusement Madame Cleopatra. Puis elle suggère fortement à sa mère Bathsheba de prendre Joe dans ses bras pour aller le nourrir. Sa mère essaye de résister en lui demandant si elle sait bien qui Madame Cleopatra est, mais sa fille lui rétorque qu’elle est avant tout une cliente, une cliente bien plus fortunée que tous les autres clients réunis.



Toujours avec bébé Joe dans les bras, Bathsheba s’approche de son époux River en lui signalant que sa Cleo est dans le magasin. Elle lui demande s’il lui a rendu visite récemment. Il répond sèchement que non, et lui retourne la question : A-t-elle épousé un Mexicain récemment ? Le révérend Dollar déclare que les patates rôties ont l’air formidable, et il interroge Beef sur le fait qu’il ait fait la guerre. Puis il continue en lui indiquant que ce qui l’a le plus marqué de ces années de guerre, c’est la faim : il avait tout le temps faim. Il enchaîne en demandant un peu de crème persillée à Judith. Deux jeunes garçons enchaînent en demandant à Beef s’il a vraiment fait la guerre, combien de gens il a tué. Il cède à leur curiosité et leur raconte : Lors de la première bataille à laquelle il a participé, il y avait là plus de gens qu’il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Plus qu’il ne croyait que la Terre n’en abritait. Et tous était là pour s’entretuer. Tuer un homme n’est pas facile.


La tendance constatée avec le tome précédent se confirme : la série a posé de solides fondations et elle dispose maintenant d’un avenir au-delà du tome suivant. Les auteurs peuvent continuer sereinement à établir une forme de continuité. Maître Bryce ? Ce fut le propriétaire de River Bass quand il était esclave. Ce tome commence en posant les conséquences des aventures narrées dans le précédent, en particulier la nouvelle situation familiale de River Bass, Bathsheba Bass et Judith Bass. Le temps est venu du baptême du fils de Judith, le petit Joe, et c’est un moment de réjouissance, même si le père du nourrisson n'est plus là. C’est un repas de fête avec la famille, les voisins et quelques connaissances dont le révérend Dollar et Moïse Washington (Beef) que Bass a rencontré dans le tome 5 Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019). Cette notion de famille se retrouve dans des configurations différentes par la suite : celle constituée par son propriétaire, maître Bryce, son frère Wilbur, sa cousine Anabelle dans la propriété familiale, celle réduite à Bathsheba et sa fille croisées sur une route de campagne la nuit. Les auteurs ont l’art et la manière de faire ressortir les conséquences des hasards de la naissance, qu’il s’agisse de la servitude de l’esclavage pour Bass ou Ginny, de la liberté très relative d’une mère sans mari et sans travail, d’un homme dont le frère a mal tourné, d’une femme atteinte de maladie (peut-être la poliomyélite). Tout le monde ne naît pas avec les mêmes chances, et la vie n’est pas juste.



En découvrant la jeunesse de River Bass, le lecteur se retrouve à suivre un jeune esclave dont la vie dépend essentiellement du comportement de son maître, Bryce, de la façon dont il utilise et il traite cet être humain dont il est propriétaire comme s’il agissait d’un être humain. Les auteurs consacrent trente-sept pages à cette relation. Le scénariste accomplit cet effort de la présenter en intégrant le fait que la vie de l’esclave n’a de valeur que son utilité en tant qu’outil. Il réussit à faire en sorte que River Bass soit dépersonnalisé pour son maître, un instrument auquel Bryce ne s’attache pas, pour lequel il ne développe pas d’empathie, avec qui il n’a pas l’obligation de se comporter comme un être humain, ni avec les autres afro-américains d’ailleurs. Cela commence avec l’exigence de Bryce que River retienne sa respiration le plus longtemps possible juste pour son amusement, puis une promesse qu’il ne tient pas sans se sentir le moindre du monde responsable puisque River ne dispose pas de la qualité d’être humain, puis un viol sur Ginny encore adolescente parce que là encore il ne s’agit pas d’un être humain à part entière. Bien évidemment, la narration visuelle montre des individus de chair et de sang qui souffrent de la douleur, dont les visages expriment des émotions. Donc des individus que le lecteur considère lui comme des êtres humains, pour lesquels il éprouve de l’empathie, tout en conservant à l’esprit que le fonctionnement systémique de l’époque façonne et formate chaque individu pour tenir sa place dans ces rapports de dominance et de soumission. Il ressent toute l’ignominie du viol de Ginny qui souffre tout en se disant que la société exige qu’elle s’y soumette, et que River regarde la scène tout en sachant que la société lui intime de ne pas intervenir, les deux se conformant au rôle imposé par leur position sociale.


D’ailleurs River Bass semble avoir internalisé le comportement attendu de lui au point d’avoir conscience qu’il ne lui sert à rien de parler, car sa place sociale n’accorde aucune valeur à sa parole. Voilà un personnage principal encore plus taiseux qu’à son habitude, mais il observe. Il voit comment se comporte maître Bryce, comment il se sert de lui, et il fait le nécessaire pour acquérir de la valeur, afin d’avoir une utilité pour son maître. Quant à lui, le lecteur observe également ses postures, ses attitudes, ses regards. Il constate que River Bass se détend quand il dispose d’un moment de répit et qu’il se retrouve entre afro-américains. Il voit sa détermination sans faille à survivre, et la prise de conscience qu’il lui faut tuer sans pitié pour ne pas laisser de trace. Il remarque quand le regard de River ne se fixe pas sur son interlocuteur, mais sur un autre point d’intérêt. À la lecture, tous ces mécanismes apparaissent comme évidents, la qualité de la narration visuelle allant de soi. Il suffit que le lecteur marque une pause quelques secondes pour qu’il constate à quel point le dessinateur se montre expert et élégant comme metteur en scène. Par exemple, page trente-sept, Ginny parle à River Bass pour lui exprimer son mépris et sa manière de se révolter contre le système, tout en tenant sa file de quatre ou cinq ans devant elle, et au premier plan River semble l’écouter d’une oreille distraite en attendant que ça passe, sans sembler affecté. Toutefois, quand le lecteur suit son regard, il se rend compte que River regarde autre chose, ce qui renvoie à une promesse faite par Bryce en page quatorze.



Ainsi de séquence en séquence sur la jeunesse de River Bass, le lecteur se fait une idée de la manière dont son caractère s’est forgé, dont ses aptitudes se sont développées, et dont sa philosophie de la vie s’est construite en observant le comportement de son maître pour lequel il éprouvait une forme de sympathie, même si celle-ci relève du syndrome de Stockholm par moment. Les pages cinquante-deux à cinquante-quatre sont consacrées à sa rencontre avec Bathsheba, sa future épouse. Le lecteur y voit une étape de plus dans la vie du personnage principale, mais aussi une phase de la vie de Bathsheba qui par la force des choses fut elle aussi esclave, et donc une épreuve qu’elle doit surmonter en faisant preuve d’adaptation, ce qui participe également à forger son caractère et sa personnalité. Ce qui renvoie à la condition féminine dans ce tome : celle des esclaves, condamnées à servir d’objet de plaisir au bon vouloir des propriétaires d’esclaves, et celle de la cousine Anabelle à la situation peu enviable pour d’autres raisons, ce qui fait que le lecteur comprend et compatit quand elle cède aux avances de River Bass.


Totalement immergé dans cette évocation saisissante de l’esclavage et fasciné par la construction psychologique des personnages, le lecteur en oublierait presque la qualité extraordinaire de la narration visuelle. L’artiste sait tout faire passer y compris en l’absence de phylactères : émotions, état d’esprit, rapport de force psychologique, décision intérieure irrévocable, résignation, acceptation, compréhension, etc. Une merveille. En outre, il accomplit un travail toujours aussi remarquable en termes de conception de plan de prise de vue, de mise en scène et de direction d’action. Comme pour tous les tomes précédents, le lecteur attend avec impatience le dessin en double page : une magnifique vue nocturne d’un bayou avec la demeure coloniale des propriétaires en fond. Au fur et à mesure, il savoure chaque page, avec de nombreux moments inoubliables : River retirant les poissons en train de cuire sous la cendre, la mise en scène grotesque exigée par le photographe de guerre, le bateau à aube sur le large fleuve, le regard craintif de Bass tenant le billet qui stipule qu’il est affranchi, le regard noir jeté par Ginny en voyant arriver River de retour dans la propriété, la détermination bloquant toute autre pensée de River s’apprêtant à tuer un homme, le regard échangé entre Bathsheba et Madame Cleopatra alors que cette dernière pénètre chez les Bass. Du grand art.


Le lecteur sait par avance que ce tome ne peut pas le décevoir. Il éprouve une sensation de doute fugace en comprenant qu’il sera essentiellement consacré au passé de River Bass. Une fois plongé dans sa jeunesse, il étouffe tout autant que dans les tomes précédents, immergé dans les conséquences de la noirceur de l’âme humaine, de l’esclavage, de la condition féminine, de l’usage libéral des armes à feu. La narration visuelle rend tout évident et patent, des émotions les plus fugaces, à la violence la plus sèche ou la plus barbare, prenant le lecteur aux tripes. Sans nul doute, River Bass est le produit de son époque, mais il est également plus que ça : un esclave qui n’a jamais été fouetté, un homme d’une endurance peu commune, un être humain qui est parvenu à conserver intacte une part d’humanité.



mardi 22 août 2023

Le pont des arts - Petites histoires de grandes amitiés entre peintres et écrivains

Sur une rive, la littérature, sur l’autre, la peinture. Entre les deux, un pont qu’empruntent les écrivains et les peintres.


Ce tome regroupe une douzaine d’histoires courtes évoquant par ordre chronologique des relations entre un écrivain et des artistes. Sa première édition date de 2012. Il a été entièrement réalisé par Catherine Meurisse pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-quinze pages de bande dessinée. Il peut être considéré comme une suite thématique de Mes hommes de lettres (2008) dans lequel elle évoquait ses écrivains de prédilection, chacun disposant d’un chapitre, l’ensemble formant une fresque de morceaux choisie de l’histoire de la littérature. Chaque histoire comprend entre deux et treize pages.


Sur une rive, la littérature, sur l’autre, la peinture. Entre les deux, un pont qu’empruntent les écrivains et les peintres, fascinés par la beauté d’une toile de l’un, puisant l’inspiration d’un roman de l’autre. Voici quelques petites histoires de grandes amitiés entre les arts. - La vie de l’esprit, six pages, comment le philosophe Diderot se vide la tête au musée, tout en remplissant la nôtre. En 1765, Diderot achève sa collaboration à l’Encyclopédie. Il est temps pour lui de profiter de vacances de l’esprit, car il a donné vingt ans de sa vie à ce dictionnaire, il a enfin droit lui aussi au repos futile. Dans sa demeure, son serviteur Jacques lui apporte le courrier : des factures, une carte postale de Friedrich Melchior Grimm séjournant chez Catherine II, qui lui demande de s’occuper de sa revue. Denis Diderot décide alors de profiter de la revue de Grimm, en développant une activité de critique littéraire artistique : ses Salons, compte-rendus à la fois techniques et poétiques des expositions de l’Académie des Beaux-Arts, rédigés dès 1759, font de lui le pionnier de la critique d’art – à une époque où l’on prétend que seuls les peintres peuvent juger de la peinture. Il se livre à cet exercice avec La raie (1728) de Jean Siméon Chardin.



Masterclass, huit pages, comment Delacroix casse du sucre sur le dos d’Ingres, laissant des miettes partout chez George Sand. Dans sa demeure, George Sand enjoint Eugène Delacroix à cesser de se trémousser, car ils sont attendus à dîner. Le potage va refroidir. À propos de soupe, il lui demande si elle a vu la Stratonice de Jean-Auguste-Dominique Ingres. La réponse est positive : elle a trouvé ça puéril et maniéré. Elle continue : Ingres est un homme de génie, mais ce qui lui manque, c’est la moitié de la vue, la moitié de la vie, la moitié de la peinture… Grave infirmité qu’on lui pardonnerait s’il n’érigeait pas son impuissance en système. Delacroix lui suggère de juger l’œuvre, et d’oublier l’homme. Elle rétorque que c’est bien dit pour quelqu’un qui ne peut le souffrir. Le problème c’est que, quand un tableau accuse une paralysie mentale à ce point, elle ne peut s’empêcher de déplorer l’erreur du maître. Sa Stratonice a l’air d’avoir un balai dans… Dans l’Antiochus. Delacroix en rajoute en lui demandant si elle a remarqué comme Ingres confond couleur et coloration.


Avec Mes Hommes de lettres, l’autrice évoquait directement les écrivains qui l’ont construite en tant que personne, et en tant qu’artiste. Ici, elle évoque les grands peintres qu’elle a découverts et appréciés par l‘entremise d’écrivains célèbres, faisant preuve d’humilité, en transmettant à son tour la parole de ces grands auteurs, en s’effaçant derrière eux et leurs critiques d’art. Au cours de ces dix chapitres, elle met en scène successivement Denis Diderot comme premier critique d’art, commentant La raie de Jean Siméon Chardin (1699-1779), puis François Boucher (1703-1770), Jean-Baptiste Greuze (1725-1805). Viennent ensuite Eugène Delacroix (1798-1863) parlant peinture à Frédéric Chopin (1810-1849), en présence de George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Théophile Gauthier (1811-1872) et sa myopie se lançant dans des travaux de critique sur Gustave Moreau, Gustave Doré, Ingres, Théodore Chassériau, et Eugène Delacroix. Charles Baudelaire (1821-1867) en 1862 transformé en guide du musée d’Orsay pour donner son avis sur les croûtes (Jean-Léon Gérôme, Amaury Duval, Jean-François Millet), puis le plus grand des plus grands (Eugène Delacroix), et un moderne (Édouard Manet). Émile Zola (1840-1902) avec Eugène Delacroix, Édouard Manet, Claude Monet, Auguste Renoir, Berthe Morisot, Edgar Degas, Gustave, Camille Pissarro, Alfred Sisley et Paul Cézanne. Marcel Proust (1871-1922) fréquentant les salons des impressionnistes pour composer le personnage du peintre Elstir. Jean Lorrain (1855-1906, Paul Alexandre Martin Duval) racontant une toile de Gustave Moreau dans son roman Monsieur de Phocas (1901). La relation entre Man Ray (1890-1976, Emmanuel Radnitsky) et Kiki de Montparnasse (1901-1953, Alice Prin). Le chapitre suivant est consacré à la relation entre Pablo Picasso (1881-1973) et Guillaume Apollinaire (1880-1918), alors que le tableau La Joconde est dérobé au musée du Louvres. C’est enfin Honoré de Balzac (1799-1850) qui écrit Le chef d’œuvre inconnu (1831) qui sera ensuite illustré par Pablo Picasso.



Le lecteur est surpris de découvrir la diversité des approches pour évoquer la pratique de la critique de l’art. Diderot commente les tableaux avec fougue, Eugène Delacroix n’hésite pas à s’exprimer sur ses confrères, et Charles Baudelaire réalise la visite guidée d’un musée. D’un autre côté, l’observation des œuvres d’art et la fréquentation des peintres amènent Marcel Proust à composer un personnage peintre lui-même pour La recherche du temps perdu. Jean Lorrain écrit un roman sur la recherche du regard le mieux rendu et comment cela peut rendre fou un homme. Puis il s’agit du vol de la Joconde. La scénariste met à profit la diversité des critiques, de leur métier, de leur statut social, produisant un effet de renouvellement, évitant toute redondance. L’artiste dessine dans un registre descriptif, mêlant formes simplifiées et exagérations de l’expression des visages et des mouvements corporels. Le lecteur sourit en voyant les mimiques de Diderot, son agitation, son visage comme exploser vers le haut quand il reçoit une baffe magistrale. Chopin est irrésistible avec sa longue tignasse qui masque son visage, et ses torrents de larmes, ce qui contraste fortement avec le comportement plus posé de George Sand. Charles Baudelaire est habité par l’intention de ses émotions. Zola apparaît beaucoup plus posé et réfléchi. Proust ressemble à un vrai dandy en proie à une vive curiosité. Balzac gesticule plus. Il n’est pas possible d’accuser Catherine Meurisse d’idolâtrie vis-à-vis de ces grands écrivains, et pour autant elle les met en scène en étant en phase avec leur personnalité d’auteur.


Le lecteur guette (et trouve) les ressemblances dans ces personnages historiques célèbres. Il est tout aussi impressionné par la capacité de l’artiste à évoquer les tableaux célèbres des grands peintres, avec ces traits de contour encrés et comme un peu tremblés ou mal assurés. À chaque fois, il reconnaît du premier coup d’œil l’œuvre concernée : aussi bien La raie (Chardin) que La grande odalisque (Ingres), Un enterrement à Ornans (Courbet), La liberté guidant le peuple (Delacroix), Les glaneuses (Millet), Le déjeuner sur l’herbe (Manet), Les raboteurs de parquet (Caillebotte), Guernica (Picasso), etc. Il est probable qu’il découvre également quelques œuvres qu’il ne connaissait pas. Il remarque que l’artiste met en œuvre une narration visuelle variée et riche. Elle peut aussi bien passer de cases avec un arrière-plan regorgeant de détails, qu’à une suite de trois cases s’attachant au mouvement d’un personnage, avec un arrière-plan vide. Au fil des pages, le lecteur se surprend à ralentir son rythme pour prendre le temps d’admirer une case ou une prise de vue remarquables : la façade de l’habitation de Diderot, la rampe en fer forgé de l’escalier, le superbe jardin de la demeure de George Sand à Nohant, le démontage en règle du décor du tableau Stratonice et Antiochus (Ingres) par Delacroix, l’énoncé des peintres souffrant de la vue (astigmate pour El Greco, strabisme divergent pour Rembrandt, cataracte pour Monet, dégénérescence maculaire pour Degas, xanthopsie pour Van Gogh, dacryocystite pour Pissarro, sclérodermie pour Klee, hémorragie dans l’œil droit et cécité dans l’œil gauche pour Munch), Charles Baudelaire agitant son parapluie pour que les visiteurs ne le perdent pas de vue, Proust de promenant dans les plages de Monet, Boudin, et Manet, le policier se retrouvant dans les Enfers, Arsène Lupin, ou encore Vénus dans sa conque et ramassant des champignons.



L’art de la critique exercée par des écrivains vis-à-vis de peintres, mais pas seulement : et ça peut faire une BD, ça ? Le lecteur peut faire confiance à Catherine Meurisse pour lui raconter tout ça avec une verve et un enthousiasme communicatif, et non feint. Il sent qu’elle a apprécié de voir ces chefs d’œuvres (et quelques croûtes) par les yeux de maîtres de la langue française tentant d’exprimer leur ressenti devant ces tableaux, de décortiquer ce qui fait une grande œuvre. Il découvre des chapitres relativement courts, et denses, il n’y a qu’à songer au nombre d’artistes évoqués. Il ne se sent ni perdu, ni exclu car l’autrice évoque en majeure partie des chefs d’œuvre connus du très grand public. Il se dit qu’il retournerait bien en voir quelques-uns sur cette liste, à commencer par les Delacroix, car il les percevra différemment, avec plus de discernement après cette bande dessinée. Il se met à rêver d’un second tome sur l’art moderne.