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mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mercredi 24 juin 2026

Sang Royal T03 Des loups et des rois

La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Ce tome constitue la troisième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 02: Crime et châtiment (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château du roi, une demi-douzaine de serviteurs viennent lui apporter sa nouvelle cuirasse… à peine plus grande que la précédente, presque rien. Le roi Alvar ne s’en laisse pas conter : sa panse ne rentre plus dans l’autre, les années passent, les kilos s’accumulent. Il leur demande de se hâter à le vêtir car cinq mille soldats l’attendent. Enfin le grand cardinal Lifas précède le porteur de l’épée : l’Implacable, bénie par Kosmath leur dieu-père. Le roi est satisfait, mais il manque un détail. Il appelle d’une voix forte Goiria, pour avoir sa fleur sauvage. Elle arrive en courant, expliquant qu’elle a eu du mal à en trouver une intacte, les villageois les ont presque toutes piétinées en fuyant pour se réfugier dans les montagnes. Le roi les traite de poltrons : chaque fois que lui et son armée livrent bataille au roi Honim, les paysans détalent comme des lièvres, affolés. Quand le combat cesse, ils reviennent tout honteux, pourtant ne savent-ils pas que Kosmath les protège. Le grand cardinal tente une intercession : en tant que vicaire de Dieu, il conjure le roi de cesser de combattre le roi Honim. Alvar répond sèchement que voilà des années que Honim et lui sont rivaux. Alvar revendique le rocher de cristal qui s’élève entre leurs deux royaumes, et bien entendu, Honim le veut aussi. Il a une immense valeur émotionnelle. Depuis toujours, le vainqueur y verse le sang de ses soldats morts. La guerre continuera jusqu’à ce que son rival succombe !



Vaal, le jeune fils du roi, demande à ce que Alvar l’emmène, car il manie très bien l’épée. Son père lui fait observer qu’avec son pied difforme, quelle que soit son adresse à l’épée, n’importe quel débutant le vaincra., car il n’a pas d’équilibre, il devrait plutôt continuer à se consacrer à son élevage de canaris. L’heure est venue : le roi marche d’un bon pas pour rejoindre son armée, alors que Goiria fait observer que Honim a vaincu aussi souvent que Alvar. Dans une immense plaine, les deux armées fortes de plusieurs centaines d’hommes se font face à quelques dizaines de mètres. Le roi Honim déclare d’une voix forte à Alvar que pour ne pas sacrifier leurs soldats, il le défie en combat singulier : Que le plus fort soit le maître de ce rocher ! Alvar accepte : ils combattront jusqu’à la mort ! Les deux rois chevauchent l’un vers l’autre et le duel à l’épée s’engage. Les échanges est farouche, et les deux combattants sont d’une force similaire. Après plusieurs passes d’arme, les deux grands cardinaux se détachent des rangs des soldat et s’avancent vers la zone de duel. Ils indiquent que leur dieu respectif les conjure de cesser cette nuisible dispute, de cesser le combat que le dieu-père Kosmath et la déesse mère Gardita ne sont pas rivaux, mais complémentaires. Le sang sacré ne doit plus couler : la haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Après les horreurs du tome précédent, entre mutilations, automutilations, meurtres de type exécution sommaire et nécrophilie (Ah oui, quand même), le lecteur se prépare au pire. Ça commence bien avec le roi Alvar toujours aussi condescendant et méprisant du haut de sa virilité assurée par une haute stature, un corps bien découplé et fortement charpenté, et sa position d’autorité absolue en tant que roi. Il commence par rabaisser une personne de petite taille, puis raille la faiblesse de son propre fils devant une demi-douzaine d’adultes, et enfin il se moque des paysans qui ne sont que des poltrons, tout en s’apprêtant tranquillement à verser le sang de ses soldats, sans une arrière-pensée. Le dessinateur exécute une case occupant le quart supérieur d’une double page : une vision panoramique saisissante des deux armées face à face, qui rappelle la bataille ouvrant le premier tome. Il accentue les angles de prise vue pour qu’ils soient plus inclinés, un effet dramatique imparable : ces cases en contreplongée magnifient la force des cavaliers, leur vitesse, leur puissance. Puis vient une case de la largeur de la planche avec les destriers cabrés, les épées entrechoquées, le ciel d’orage en arrière-plan, la poussière soulevée par les sabots, et la formation rocheuse de cristaux géants dans le lointain. Et… Rupture totale alors que les deux grands cardinaux s’avancent et prennent la parole.



La série continue sur sa lancée : le voyage du héros, enfin le personnage principal, qui passe par des épreuves qui le marquent dans sa chair ou dans son âme. Les auteurs inscrivent ce voyage dans les conventions de genre, celles du Médiéval fantastique. L’artiste progresse de tome en tome. Il sait transcrire la dimension spectaculaire avec plausibilité et dramatisation. Les murailles du château d’Alvar s’élèvent haut dans le ciel, massives et indestructibles, dans une contreplongée qui leur fait honneur. À l’intérieur, la hauteur sous plafond atteste de la majesté de la construction, avec le double effet de donner de l’importance aux maîtres des lieux et de relativiser leur importance au vu de la différence d’échelle. Les deux armées en place dans une grande plaine ceinte de montagnes, s’étalant sur deux pages en vis-à-vis en imposent avec le nombre de soldats, leurs armes, leurs oriflammes. Quatre pages plus loin, elles ont installé leurs campements respectifs, une vue du ciel avec les tentes et les torches, un apaisement total. Le lecteur sourit d’aise devant la case occupant les deux tiers d’une planche où un beau jeune homme en pagne, bien découplé suit quatre loups, avec une montagne en arrière-plan : une convention de genre très bien réalisée. Pour la scène finale, l’artiste ne ménage pas sa peine : foule nombreuse, faste de la cérémonie, vue générale de la ville depuis le château qui la domine, pluie de pétales pour accompagner la procession nuptiale, habits d’apparat, multitude innombrable rassemblée autour de la formation de cristaux géants, etc.


Les auteurs comblent l’horizon d’attente du lecteur en termes de visuels grandioses et soignés, donnant une consistance remarquable, tangible et spécifique à ce récit de genre. Le lecteur constate également la qualité de la mise en scène et des prises de vue pour les affrontements physiques. Le duel à cheval entre Alvar et Honim fait sens dans son déroulement, dans l’enchaînement de ses différentes phases, dans la plausibilité de l’intervention des grands cardinaux, dans l’établissement des campements par la suite. Plus loin, le lecteur assiste à l’affrontement entre un loup garou et un loup chef de meute, un combat intense et sauvage de trois pages, dans une lumière bleutée ensorcelante. C’est ensuite autour de Mara de littéralement massacrer et ridiculiser un cinquième maître d’armes, le lecteur souffre pour lui. Le combat nuptial entre le fils d’Arval et la fille de Honim se déroule sans pitié, en cohérence avec ce que le lecteur a pu voir des personnages, une suite de coups chorégraphiés avec une logique spatiale et d’attaques. L’artiste met en œuvre sa sensibilité personnelle pour donner à voir des moments tout aussi inattendus, comme la nuée de canaris autour du prince Vaal.



Le scénariste continue de faire souffrir ses personnages, même si la chair d’Alvar en porte déjà des traumatismes graves aux conséquences définitives. Dans la continuité du tome précédent, tout commence avec une résolution de conflit inattendue : Jodorowsky prend le lecteur à contrepied avec l’intervention du clergé pour éviter les morts. Le lecteur se souvient que Alvar lui-même avait gracié deux meurtriers dans le tome précédent. Il est accordé au prince de développer un talent en cohérence avec le fait qu’il souffre d’une difformité physique qui rend impossible les prouesses au combat. Le roi Honim montre des symptômes de l’âge et de la solitude. Un vieil homme prend à sa charge un jeune homme rejeté par la société et l’éduque avec altruisme (enfin, pour ce que l’on en voit dans ce tome). Ces passages servent également pour augmenter le contraste avec les moments plus horribles. Pour la deuxième fois dans la série, un individu procède à l’ablation de ses testicules, de manière volontaire. La sauvagerie de la princesse Mara porte l’arrogance d’une personne de son rang bénéficiant de privilèges. Le prince Vaal se conduit de manière fourbe et cruelle, à sa façon, comme il a pu voir son père le faire, et comme son père s’est conduit envers lui. La princesse Mara se trouve dans un état psychique tout aussi conflictuel, allant jusqu’à décider que : Celui désire être son époux doit la combattre et s’il vainc son hymen sera sien (un écho d’une déclinaison de Red Sonja, personnage de Robert Erwin Howard, 1906-1936). Cela aboutit à une scène peu féministe.


D’une certaine manière, Alvar s’est un peu amélioré, dans la mesure où il accepte que certaines situations puissent se résoudre autrement que par l’application de la force brutale pour asséner l’arbitraire de sa volonté. Cependant il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir, ne serait-ce que dans la façon dont il traite son fils Vaal, le considérant comme inférieur du fait de sa difformité physique, et le lui disant explicitement. Il faut voir ce roi piquer une colère, épée à la main parce qu’il n’a pas de descendance en mesure de lui succéder, estimer que son trône ne lui sert à rien, et décider sous le coup de la colère et de la frustration que le royaume pourra finir avec lui. Il finit par s’écrouler sur les marches devant son trône, en se lamentant que personne ne l’aime… et humilier Goiria la seule personne qui lui porte une sincère affection. Le tome précédent révélait qu’il est également pris dans les machinations de Batia & Sambra, à base de mensonges pour assouvir leur vengeance depuis l’au-delà. À nouveau, l’âme du lecteur au cœur pur se révulse devant des tromperies aussi infâmes et injustes, même si la victime en est Alvar, lui-même indigne à bien des égards.


Cette série était partie avec un tome assez bateau, dont l’intrigue semblait indigne du scénariste, et les dessins sacrifiant la consistance à l’esbrouffe. Le second tome commençait à dévoiler la profondeur des thèmes mis en scène dans ce récit de genre Médiéval fantastique, avec des planches impressionnantes. Avec ce troisième tome, les auteurs continuent de faire souffrir des individus souvent méprisables, tout en réussissant à générer de l’empathie chez le lecteur, à poursuivre leur tragédie à haute teneur en pathos et destin qui s’acharne, avec une narration visuelle qui emporte tout sur son passage, autant par sa qualité descriptive, que par son élan tragique.



mercredi 10 juin 2026

Sang Royal T02 Crime et châtiment

Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?


Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?



Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.


Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…



Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.


Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.



Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.


Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.



mercredi 27 mai 2026

Sang royal T01 Noces sacrilèges

Le roi ne reconnait aucune autorité !


Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.



Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.


Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.



Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.


En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.



Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.


La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.



jeudi 19 juin 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 4 - Kyle of Klanach

Ils emportent avec eux les mots sacrés le langage des grands anciens !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 3 - Dame Gerfaut (1996). Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Il y a de cela trois jours. Elle est morte sans souffrir… Sioban, fille de Wulff, le loup blanc des Sudenne. Comme le veut la tradition, c’est de nuit que l’on porta son corps vers le bûcher. C’est là que se tient Lady O’Mara, sa mère. C’est à elle que revient l’honneur d’allumer le brasier. Lady O’Mara au visage fermé, qui ne pleure pas. Qui peut deviner aussi ?… Que c’est elle… elle qui a tué sa fille ! C’est sa main qui a tendu le poison. La main d’une mère. Seamus le sait, il était présent ! Tous attendent à présent. Qu’elle jette sa torche, que les flammes du bûcher montent au ciel, jusqu’à dévorer la Lune… Dame Gerfaut et son fils resteront à l’écart. Cette mort, ils ne l’ont pas voulue. Mais ils ne peuvent empêcher la foule de murmurer sur leur passage. Un murmure qui ira s’amplifiant quand… Lady O’Mara abaisse sa torche vers le sol, étouffant les flammes de celle-ci. Le geste est grave ! En refusant d’allumer le bûcher, elle condamne sa fille à rester exposée aux éléments, neige, froid, oiseaux de proie. Mort ignominieuse où l’âme enchainée au corps reste souillée à jamais ! Le voyage vers le pays des dieux est donc refusé à Sioban, fille des Sudenne ! À la grande stupeur de la foule. Comment comprendre ce geste ? Il y a tant d’événements qui ont marqué le mariage de Sioban et du prince Gerfaut !



La cérémonie de mariage entre Sioban et le prince Gerfaut. Le prêtre élève la coupe et prononce les paroles rituelles : Des dieux aux humains, jamais la ligne ne se brisera. L’assemblée répète la phrase. L’officiant continue : Que la fidélité de Sioban soit la fidélité du prince Gerfaut, que la fidélité du prince Gerfaut soit la fidélité de Sioban. Que le sang de l’un devienne le sang de l’autre. Sous le regard satisfait de Dame Gerfaut, Sioban entaille son doigt et laisse quelques gouttes de sang tomber dans la coupe. Dans la pénombre d’un couloir en retrait, Lady O’Mara observe la cérémonie, et elle explique à Seamus que sa propre fille ne l’a pas invitée. C’est au tour du prince Gerfaut de devoir verser quelques gouttes de sang, mais il n’en a pas le courage. Excédée, sa mère s’avance et lui entaille elle-même le doigt, en clamant : Que Sioban et le prince Gerfaut ne forment plus qu’un même sang ! Enfin, la mariée relève son voile et embrasse son époux… pendant que le mélange de sangs fait des bulles.


Dès le premier tome, le lecteur avait pu apprécier le rythme de déroulement de l’intrigue : rapide et sans temps mort. Le scénariste le prend encore de vitesse en annonçant dès la première page la mort du personnage principal qui donne son nom à ce cycle : Sioban. Puis en planche trois, retour en arrière pour reprendre le récit dans le sens chronologique, avec la cérémonie de mariage. Avec cette structure, l’attente du lecteur s’en trouve modifiée : il sait que tout se termine mal, et que le mal va triompher, il reste juste à découvrir comment. Ainsi l’auteur a déplacé le centre d’intérêt de la lecture : il ne s’agit plus de découvrir la fin puisqu’elle est déjà montrée et donc connue. Il sent la modification d’état d’esprit qui se produit en lui : il n’entretient plus aucun espoir, ou illusion, dans une possible rédemption pour Dame Gerfaut, ou même pour son fils. Il se doute bien que d’autres personnages du clan des Sudenne ou parmi leurs alliés devront payer le prix. S’il a consulté la quatrième de couverture et sa présentation des quatre cycles, il se dit que peut-être que le destin de cette famille sera poursuivi dans le cycle quatre intitulé : Les Sudenne. De fait, les auteurs mènent à bien l’enjeu pour Dame Gerfaut de rapprocher à nouveau sa branche de la famille avec celle principale des Sudenne, et ils concluent sur une situation stabilisée constituant un dénouement satisfaisant, tout en laissant la possibilité de nouveaux développements.



Outre l’envie de connaître la fin, le lecteur revient également pour les dessins, certains de découvrir des moments saisissants, avec cette saveur inimitable donnée par la personnalité graphique de Rosiński. Ce dernier ne se fait pas prier, et le scénariste sait créer des moments mettant en valeur les forces visuelles de l’artiste. Par voie de conséquence, certains visuels peuvent se ressentir comme un écho de la série Thorgal : une procession progressant de nuit entre deux rangs bien fournis de sujets, une cérémonie dans la grande salle d’un château éclairée par des torches, un banquet, les murs de pierre et les escaliers froids, la lande, la côte déchiquetée, le cachot, la brume s’établissant sur la lande, etc. Comme dans les précédents tomes, le lecteur apprécie la complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs, Graza étant également la coloriste de la série Thorgal depuis le tome dix-neuf, paru en 1993. Outre les scènes nocturnes, la grisaille suintante des pierres et l’augmentation de la couleur orange dans les moments de tension, il sent sa sensibilité gagner en intensité avec les magnifiques couleurs du feuillage de l’arbre de Vérité ressortant sur la pâle verdure du milieu naturel, la lumière inquiétante des torches dans les souterrains inondés annonçant que les poursuivants se rapprochent, la teinte rosée de la brume flottant sur les landes perdues pour une ambiance onirique de toute beauté.


La narration visuelle de Rosiński emmène le lecteur dans les actions les plus inattendues avec une fluidité et une évidence remarquables : Dame Gerfaut qui prend les choses en main pour faire saigner son incapable de fils (quel regard à la fois méprisant et excédé), le cuisinier maître Lam à la fois fier de sa tourte, à la fois en proie au doute pernicieux sur ce qu’il a fait, l’approche de Blackmore faisant crisser son sabot de bouc sur le sol (sinistre), Dame Gerfaut fouettant son fils à terre pour le punir, l’armée marchant sur la lande avec Varlan à sa tête, les petites bestioles noires (des schlimrocks) s’éparpillant en tous sens (immonde), la séquence d’allégeance de Sioban s’agenouillant à terre (ignoble), la mort d’un personnage transpercé de flèches le clouant littéralement contre une porte en bois (transperçant). Le lecteur retrouve la méchante vraiment méchante : Dame Gerfaut. Le dessinateur s’en donne à cœur joie pour rendre son apparence sinistre et inquiétante, la reine-mère de Blanche Neige en moins théâtral et plus macabre. Son comportement ne comprend rien qui puisse laisser supposer une qualité morale insoupçonnée, mais quand même elle ne méritait pas une telle fin, et le lecteur éprouve une once de culpabilité en la voyant mourir ainsi.



Dans le troisième tome, le scénariste avait mené loin la perversité incarnée dans le projet de Dame Gerfaut pour son fils et pour Sioban. D’un côté, le récit restait dans une dichotomie où le bien est opposé au mal ; d’un autre côté, les personnages s’interrogeaient pour savoir si le mal est cœur de l’amour et réciproquement. Le scénariste semblait impliquer à la fois une forme de pratique incestueuse liant les deux familles dominantes, et un principe de Yin et de Yang, deux catégories complémentaires et opposées. Ce quatrième tome semble suivre une voie toute tracée comme le premier : un dénouement selon un déroulement le plus classique possible où les bons reprennent l’avantage et triomphent totalement des méchants. Un récit simple et efficace, un peu basique.


Pour autant les auteurs intègrent des situations de nature adulte, que ce soit par le rapport entre les êtres humains, ou par la cruauté des événements. Il y a un prix à payer pour les bons : Kyle of Klanach passe par une terrible séance de torture, l’un d’eux trouve une mort sans panache, et un des méchants meurt dans des conditions tout aussi minables. La présence de deux forces complémentaires et opposées continue de se faire sentir, peut-être de manière plus subtile. Le thème de la famille puissante et incestueuse semble s’être effacé, tout du moins jusqu’à ce que Sioban retourne à proximité immédiate des restes de la dépouille de son père Wulff loup blanc. Il se produit alors un phénomène (avec le petit ver rouge) en sens inverse de celui auquel le lecteur avait déjà assisté, matérialisant la forme d’emprise que les enfants subissent de leur père quand bien même celle-ci est bienveillante. En y regardant de plus près, le lecteur rapproche cette influence de celle que le petit frère exerce cette fois-ci sur sa grande sœur Sioban, comme si l’influence s’exerçait du plus jeune vers le plus âgé, inversant le sens habituel, celui qui a causé le plus de malheur dans la famille des Sudenne. Cette influence vient compléter un autre événement troublant : les petites créatures noires emportant avec elles les mots sacrés, le langage des grands anciens. En en étant ainsi dépossédée, Sioban acquiert une plus grande indépendance vis-à-vis de son père et de sa famille, interprétation qui se trouve confortée par les déclarations du cadavre de son père, ce dernier concluant par : Que disparaissent les rancœurs, la haine, la jalousie, que disparaissent les légendes anciennes. Se couper ainsi de ses ascendants avec leur bénédiction permet à la jeune femme de se libérer des répercussions des actions passées des précédentes générations de sa famille, d’envisager un avenir où elle n’est pas condamnée à reproduire les erreurs du passé.


Une fin en bonne et due forme, suivant un déroulement classique, et le bien gagne contre le mal… La narration visuelle s’avère de haute volée, que ce soit pour les ambiances, les moments mémorables, et la manière de raconter qui immerge le lecteur alors convaincu de la plausibilité des événements qui surviennent aussi fantastiques soient-ils. Comme dans les tomes précédents, il prend progressivement conscience d’un autre niveau de lecture, aussi bien le principe de deux forces complémentaires et opposées et la dynamique qui en découle, et des éventualités psychanalytiques. Troublant.



jeudi 5 juin 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 3 - Dame Gerfaut

Que le mal épouse le bien, jusqu’à se confondre…


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues Sioban tome 2 - Blackmore (1994). Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Dans un château réduit à sa plus simple expression, une simple tour sur un minuscule îlot relié à la terre par un pont de pierre, Merry est en train de préparer une volaille alors que Kyle of Klanach est assis au coin du feu de cheminée. Ils évoquent le fait que les wombas ont recommencé leurs massacres. Le maître des lieux décide qu’ils se mettront en chasse le lendemain, et que cette fois les créatures ne lui échapperont pas. Un coup frappé retentit sur la lourde porte en bois, surprenant les deux habitants. Ce sont leurs premiers visiteurs depuis bien longtemps. Merry va ouvrir aux voyageurs, et Kyle accepte de leur offrir l’hospitalité. Bientôt ils sont tous les trois assis à table, pendant que Merry les sert. Seamus et sa jeune maîtresse ont expliqué qu’ils viennent de la cour, et il s’étonne que Kyle n’y soit jamais allé. Le jeune homme explique que sa famille a été bannie, car son père n’a pas voulu rejoindre le Loup Blanc lors de la grande bataille de Nyr Lynch. Ils sont restés en dehors des combats, son père est mort dans cette tour en lâche. Il conclut qu’il ne reste à présent au dernier des Klanach qu’à pourrir sur place, au même endroit.



L’invitée répond que le passé est le passé, aussi le fils n’a peut-être pas à répondre des erreurs du père. Kyle reprend la parole : Le clan des Klanach était lié à celui des O’Mara. Il a pensé parfois à se rendre auprès de Lady O’Mara afin de solliciter sa clémence pour les fautes commises par les siens. Mais on lui a dit qu’elle s’était retirée, qu’elle vivait en recluse au couvent de Droonach. Il se demande si c’est vrai. Seamus explique que Lady O’Mara a voulu laisser sa fille gouverner seule, il pense qu’il s’agit d’une sage décision. L’invitée ajoute que c’est elle qu’il doit rencontrer, elle est persuadée que Lady O’Mara saura l’écouter. Il réfléchit : Sioban, fille des Sudenne, oui, il paraît qu’elle prête grande attention à ses sujets, son cœur est loyal et juste. Soudain un bruit retentit à l’extérieur : un énorme cri lugubre. Kyle explique : Les wombas, des êtres malfaisants, ils pillent, ils tuent, il est inutile de les affronter la nuit, le jour heureusement leur pouvoir décroit. Il continue : Les wombas opèrent au plus profond de la forêt, leur apparence, elle se fond avec ce qui les entoure, la nature, les arbres, l’eau des rivières. Leur âme est comme une racine qui se tord sous terre. La dernière fois, il les a traqués deux jours durant. Jusqu’à ce qu’il reçoive ce coup en plein visage qui lui a fait perdre un œil.


Après les événements décisifs du premier diptyque, le lecteur s’interroge sur la direction que va prendre le second : il découvre que Sioban a commencé à régner. Tout débute doucement et étrangement : une visite en toute discrétion à un vassal d’une famille bannie. Les auteurs rappellent vite au lecteur qu’il s’agit d’une forme de conte : Sioban séjourne chez son hôte, sans que celui-ci ne pense un seul instant à lui demander son nom. Bien évidemment l’artificialité de cette circonstance peu plausible sert à installer une séquence ultérieure au cours de laquelle le chevalier va découvrir la véritable identité de son invitée passée. Cette première séquence frappe également le lecteur par la mise en scène d’une société fonctionnant sur le principe du féodalisme, Sioban et sa mère appartenant à la classe privilégie des nobles, et d’autres à la classe du peuple, c’est-à-dire la majorité de la population, même s’il s’agit majoritairement de soldats et de serviteurs, sans mention des paysans. Il s’en fait la remarque avec ce château des Klanach qui ne semble habité que par le seigneur Kyle, et sa servante Merry. Les Gerfaut, mère et fils, ressortent encore plus comme des privilégiés, du fait de leur rôle de méchants. Côté peuple, le lecteur retrouve maître Lam et ses marmitons, des soldats et des maîtres d’armes.



Il n’est donc pas question de remettre en cause l’ordre établi. La dimension fantastique reste également dans le cadre établi par le premier diptyque : l’existence des bestioles à la fourrure bleue, de race Ouki (dont Zog, le familier de Sioban), d’autres créatures maléfiques (les wombas) aux capacités de transformation étranges qui semblent appartenir au règne animal, deux nouvelles manifestations des morts pouvant interagir de manière très limitée avec le monde des vivants, et une nouvelle manifestation de l’oiseau de ténèbres. Les auteurs se montrent discrètement facétieux en planche trente-deux : dans le jardin d’un couvent, Lady O’Mara et sa fille s’arrêtent devant une grande croix en pierre avec un Christ crucifié, et la mère indique qu’elle a beaucoup souffert comme lui sur sa croix, en désignant Jésus. Sa fille lui demande si elle croit en ce nouveau dieu. Lady O’Mara répond qu’elle croit en la paix qu’il lui a apporté, que les anciens dieux sont restés muets devant son désespoir, et qu’un jour ce dieu restera seul devant les hommes, les autres auront disparu, ils ne seront plus que légendes et contes. Ce à quoi Sioban répond que ce sont ces contes et ces légendes qui ont fait l’Eruin Dulea.


Comme dans les premiers tomes, le lecteur peut constater que le scénariste a écrit une histoire pour mettre en valeur les forces graphiques du dessinateur. Il suffit de la première case de la première planche pour qu’il s’immerge dans ce monde : elle occupe toute la largeur de la page et un tiers de sa hauteur. La coloriste a réalisé un magnifique travail pour rendre compte d’une pluie dense trempant tout, par une ambiance nocturne. Le lecteur aperçoit la tour solitaire et ressent l’humidité jusque dans sa chair, il devine à demi un paysage côtier grâce à ces ombres chinoises que l’artiste a parsemées de fins traits de texture pour la pierre et le feuillage. Ainsi le plaisir visuel fait frétiller l’œil du lecteur régulièrement : la lumière irrégulière des flammes de l’âtre dans la grande salle, les branches noueuses aux formes torturées dans lesquelles se cachent un womba, les trois planches dans lesquelles un navire s’approche des falaises de la côtes et la population de mouettes très dense qui se montrent soudain agressives (digne des Oiseaux d’Hitchcock), les riches tentures dans la salle d’apparat du château des Gerfaut, l’horreur de découvrir un ouki cuisiné au miel en soulevant la cloche d’un plat, le superbe cloitre du couvent de Droonach avec ses pierres humides et sa belle pelouse à l’herbe grasse, le champ du tournoi transformé en pataugeoire de boue sous la violence de la tempête, les magnifiques étendues herbues autour du château des Sudenne, etc.



Dans cette ambiance de contes et légendes, le lecteur se régale de l’apparence de certains personnages. Dans ce registre, la palme revient aux Gerfaut. Il commence par faire connaissance avec le fils alors qu’il débarque sur les côtes de Scarfa : une minuscule plage rocheuse, au pied de falaises verticales, avec cette colonie de mouettes. Il découvre un individu tout de noir vêtu, avec une chevelure folle et noir ténébreux, un regard entre poète maudit et personne vivant plus dans sa tête que dans la réalité, ou encore de noblesse dégénérée. Quelques planches plus loin, il fait connaissance avec Dame Gerfaut dans son château : une longue robe noire bien sûr, avec un haut col évasé et une coiffe tout aussi noire ornée de perles dorées, une version gothique de la Reine-sorcière du long métrage d'animation Blanche-Neige et les Sept Nains (1937). Seamus semble avoir maigri, une mèche blanche étant apparue dans sa chevelure, et son visage s’étant creusé de rides profondes. Les préoccupations semblent s’inscrire sur les visages, ainsi que les émotions et les états d’esprit, les personnages portant ainsi les marques des épreuves subies ou en cours.


Comme dans le premier diptyque, l’intrigue progresse rapidement, dans une direction bien balisée : il est temps pour Sioban d’accepter un prétendant et de se marier. Bien sûr, elle doit choisir entre un jeune noble mis à l’écart, et un autre moins beau et tout habillé de noir, aux intentions néfastes, et présenté comme assouvissant des goûts dépravés (c’est sa propre mère qui le dit). Le mal s’attaque au bien, et ce dernier part avec un handicap : le destin a tendance à s’acharner sur les gentils. Respectant les conventions du genre, les prétendants vont s’affronter dans un tournoi, pour pouvoir gagner le voile de la princesse. La dichotomie basique du premier diptyque est à nouveau à l’œuvre, avec cette même opposition : le mal est au cœur de l’amour, ou l’amour est au cœur du mal. Toutefois, un autre thème continue à prendre de l’ampleur : une forme incestueuse et perverse de relations entre deux familles, dont celle des Sudenne. Le lecteur voit bien la manière dont le scénariste entremêle ces individus dans des liens familiaux malsains. Emprise ? Répétition des schémas familiaux ? Déterminisme sans échappatoire ? Destin plus fort que les sentiments et les émotions ? La dernière page lui glace le sang : Haine et amour sont comme pelures d’oignon qui se détachent mal l’une de l’autre. Il se souvient de la sentence de Dame Gerfaut : Que le mal épouse le bien, jusqu’à se confondre ! Ainsi les auteurs jouent sur le principe établi de dichotomie entre le bien et le mal, en montrant que le premier envahi par le second, la perversion inéluctable de la pureté du bien, exposant la perméabilité entre bien et mal au profit du second, faisant passer le conte dans le registre adulte.


Deuxième phase de l’avènement de Sioban pour régner sur l’Eruin Dulea, dans un récit tracé à l’avance. La narration visuelle de Rosinski s’exprime dans toute sa plénitude, que ce soit pour les paysages et les environnements inoubliables, rehaussés par la mise en couleurs, ou les personnages inquiétants et ténébreux. Sous des dehors classiques, le scénario s’enfonce un peu plus dans des relations perverties, gommant la frontière entre le bien et le mal, les méchants avilissant inexorablement les gentils, ces derniers manquant de force pour maintenir enfouie et refoulée leur part d’ombre. Révélateur.



jeudi 22 mai 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 T02 Blackmore

Le mal est-il au cœur de l’amour ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 1 T01 Sioban (1993). Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Un père se tient avec son fils, devant un arbre de vérité : il lui fait constater qu’il refleurit. C’est incroyable ! Comme si l’arbre voulait leur donner de l’espoir. Un gros bruit sourd se fait entendre : ils se retournent et voient passer les hommes de Bedlam au loin, ceux-ci se dirigent vers le château du mage. Le père explique à son fils que ces hommes restent toujours aussi puissants ! Mais ils ne sont jamais parvenus à arrêter le temps ! Le passé est leur force… Mais les chants de demain seront ceux du peuple !! Et son fils verra les arbres de vérité reprendre vie une peu partout tandis que retentira à nouveau la complainte des landes perdues ! Assis sur son trône dans une grande salle enténébrée de son château, Bedlam réfléchit à haute voix : Le sang de la vérité s’est remis à couler dans les vieilles branches… Il sent un cœur qui bat… qui bat… Et il hait cette vie nouvelle, cette chaleur. Il faut qu’il l’étouffe avant que ne renaissent les complaintes anciennes. Mais qui l‘aidera à briser ce cœur nouveau… Qui ?



Un homme d’arme ose s’avancer devant le mage Bedlam et lui répondre. Il dit qu’ils ne comprennent pas la colère du vénérable mage. Car enfin pourquoi cette inquiétude ? Parce que quelques arbres refleurissent, ils devraient trembler de peur ? Alors que tout le pays est calme, que personne ne se révolte contre le pouvoir du mage ? Sans s’énerver, Bedlam répond que son royaume est d’ombres. Si une veine se met à rougir au milieu des ténèbres, si un souffle fait trembler les vieilles carcasses pourries, alors oui… Lui, Bedlam, tremble de peur car il connaît les légendes anciennes. Le conseiller derrière lui ajoute : Le jour où les arbres de vérité refleuriront, ce qui est mort en ces terres revivra, un chant se lèvera et celui qui l’entendra pourra reprendre la lutte contre l’usurpateur. Le capitaine de l’armée fait son entrée en criant un nom : Sioban ! Il relate qu’elle a tué Scalag en combat singulier, et, par le sang, elle appartient aux Sudenne. Répondant à la question du mage, il confirme qu’il revient du château Blackmore et qu’il a assisté aux noces de Lord Blackmore avec Lady O’Mara, la veuve de leur ancien ennemi Wulff, le Loup Blanc. Il continue en reprochant à Bedlam d’avoir laissé vivre Sioban, tout comme il a laissé leur allié Blackmore épouser Lady O’Mara. Mal lui en a pris : le mage lui demande de mâcher un bourgeon de l’arbre de vérité.


Après un premier tome superbe, le lecteur se doute bien dans quelle direction se dirige l’intrigue : Sioban va prendre la tête des rebelles (Peut-être les chevaliers du Pardon) et va les mener pour faire la guerre à Bedlam et restaurer la domination (forcément bienveillante) de la famille des Sudenne. Selon toute vraisemblance, ce sera l’objet de ce premier cycle. Le scénariste le prend au dépourvu en respectant cette trame, tout en allant beaucoup plus vite que prévu. Ainsi dans ce tome, la complainte des landes perdues se fait entendre, et le lecteur assiste à une bataille rangée de grande envergure, se déroulant sur terre et sur mer. Sioban trouve son armée, et le sort des principaux personnages en est jeté. Retour dans ce récit appartenant au genre Médiéval fantastique. Les éléments de genre sont bien présents : la faune étrange avec ces arbres de vérités, la vie dans un château (médiéval forcément) et la lutte pour régner sur le royaume, des mages (au moins un) dotés de pouvoirs magiques, la lutte du mal contre le bien (ou l’inverse), une créature fantastique (toute mignonne et aux étranges capacités, l’ouki), un sorcier avec un pied de bouc (il s’est un peu laissé emporter), et l’apparition d’une créature démoniaque prête à dévorer tout ce qui respire surtout si c’est doté d’une âme.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les dessins de Rosiński. Il sourit en son for intérieur en voyant que le scénariste lui présente sur un plateau d’argent une séquence dans la brume, atmosphère dans laquelle l’artiste, avec sa coloriste, est passé maître. Ainsi Sioban se retrouve sur une lande (certainement perdue, en tout cas, c’est elle qui le dit) mangée par la brume : l’effet de décor estompé fonctionne à la perfection, et la mise en couleurs devient elle aussi plus terne pour rendre compte d’une luminosité diminuée. D’une manière générale, les paysages naturels apparaissent si réalistes, qu’il vient au lecteur l’envie d’y planifier ses prochaines vacances : la très belle plaine verdoyante où se trouve l’arbre de vérité, et la masse sombre du château fort dans le lointain. Le cours d’eau au beau milieu de la lande avec ses rochers moussus et son eau (qui doit être bien froide quand même). La mer agitée d’une petite houle sur laquelle se déroule la bataille maritime. Les rochers à flanc de falaise sur lesquels viennent s’écraser deux personnages après une chute vertigineuse. Les décors intérieurs sont tout aussi réussis, certains beaucoup moins accueillants : la grande salle enténébrée du château du mage Bedlam, avec en planche neuf une vue générale de ladite forteresse (en forme de crâne, ce qui donne une indication sur la tranche d’âge du lectorat visé). Les cuisines de maître Lam au château Blackmore et les couloirs peut-être un peu humides, la chambre peut-être également un peu humide de Lady O’Mara, les escaliers menant au chemin de ronde, la tente de camp de Bedlam, etc.


La qualité d’une bande dessinée de genre, comme celui-ci de Médiéval fantastique, repose beaucoup sur la capacité du dessinateur à donner à voir les lieux et les caractéristiques, en faisant honneur aux situations imaginées par le scénariste, et apportant de la consistance et de la crédibilité aux éléments relevant de la période médiévale. Rosiński a fait ses preuves sur la série Thorgal, et de fait personnages, lieux et accessoires semblent pouvoir être touchés par le lecteur. Celui-ci peut s’apercevoir qu’il ralentit pour apprécier un détail ou un autre : les braseros dans le grand hall du château de Bedlam, les ustensiles dans la cuisine de maître Lam, un bol et sa cuillère sur une commode dans la chambre de Lady O’Mara, la forme de la dague maniée par Jude pour assassiner Sioban dans son sommeil, la petite larve rouge qui sort du cadavre de Wulff, la forme du cor sonné pour donner l’alerte depuis les créneaux de la forteresse Blackmore, la fontaine dans le jardin de l’île des Guerriers-du-Pardon, etc. Et que dire de la force des scènes spectaculaires, du combat sous l’eau entre Sioban et l’anguille, à la bataille navale, ou la chevauchée des deux armées ennemies l’une vers l’autre : puissant et épique.



Le scénariste déroule donc son intrigue suivant la direction prévisible, à un rythme plus soutenu que prévu, pouvant même s’autoriser des digressions. Ainsi il dispose de la pagination nécessaire pour raconter pendant trois pages la tentative d’empoisonnement menée par maître Lam à l’encontre de Zog l’ouki. Il poursuit également le développement des thèmes présents dans le tome un : le poids du passé (avec de nouvelles révélations sur l’ascendance de personnages principaux) et l’héritage de l’engagement paternel qui s’impose à sa fille Sioban, dictant ainsi ses actions, l’héroïsme de la jeunesse face à la traîtrise des individus plus âgés, l’espoir du retour d’un âge glorieux, et la mort au combat en temps de guerre. Dans ce tome apparaissent d’autres thèmes comme la désobéissance à un ordre jugé contraire à l’intérêt général, l’amour impossible entre deux personnes da classe sociale différente, les faux semblants, et les valeurs morales de justice et d’amour. Il se trouve donc que Sioban joue un rôle majeur et déterminant bien plus rapidement que ce à quoi s’attendait le lecteur, grâce à une forme d’héritage reçu de son père. Elle se retrouve également bien plus vite que prévu en tête à tête avec le mage Bedlam lui-même. Le récit continue d’opposer le Mal (Bedlam et ses hommes) au Bien (la jeune et pure Sioban, sa famille, et son maître d’armes). Son père prévient sa fille qu’il y aura beaucoup de morts, beaucoup de souffrances, beaucoup de sacrifices. Lors du face à face, Blackmore affirme à Sioban que le mal est cœur de l’amour. Ce à quoi la jeune femme rétorque que c’est l’amour qui se trouve au cœur du mal. Le lecteur peut y voir une affirmation pseudo-profonde, un renversement de phrase facile et creux, un jeu sur une dichotomie simpliste. Il peut aussi y voir une conviction profonde de l’un et l’autre interlocuteur, une profession de foi.


La narration visuelle continue d’enchanter le lecteur, de le transporter dans cet environnement médiéval teinté de fantastique, très palpable et tangible, une narration visuelle nourrie, rendant plausible aussi bien les menus détails du quotidien que les événements spectaculaires. Le scénario évolue comme sur des rails, à un rythme plus rapide que prévu. L’affrontement du bien contre le mal commence à se complexifier avec les histoires de famille la question de légitimité devenant de plus en plus fragile, et sujette à interprétation. Troublant.