Le roi ne reconnait aucune autorité !
Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.
Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.
Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.
Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.
Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.
En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.
Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.
La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.





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