Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.
La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.
Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.
Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.
Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.
Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.
En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.
Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.





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