Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?
Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.
Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?
Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.
Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.
La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.
Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.
Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?
Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire