La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.
Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan Luis Landa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier illustré de notes historiques de huit pages présentant les Armagnacs et les Bourguignons, Charles VII, Pierre de Giac, Charles VI, Isabeau de Bavière, Marie d’Anjou, John Talbot, la bataille de Verneuil, Valentine Visconti, le duc noir (Henry de Blackpool, personnage fictif inspiré de Edward de Woodstock), Jean de Lancaster duc de Bedford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille, et une image de la bataille d’Azincourt.
Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Pauvre pays de France ! Déchiré par les armes anglaises, pris entre Armagnacs et Bourguignons, mécréants, pilleurs et fous de Dieu, peste et famine, mercenaires venus de tous bords. Comment survivre à de telles calamités qui laissent folie régner dans les villes et les campagnes, donjons et châteaux, fermes et villages ? Et dans ce pays dévasté, où tout devenait possible car plus rien ne contenait la fureur des hommes, une silhouette rôdait, qui elle aussi réclamait son dû. Les flammes s’éteignirent, elles s’éteignent toujours. Pour renaître plus fortes, plus meurtrières. Mais cette fois-ci, dans la journée qui suivit, une troupe d’hommes en armes s’arrêta pour fouiller les décombres. Ils étaient de France et cherchaient visiblement quelque chose que leur capitaine Guillaume de Blamont, désespérait de trouver. Ce quelque chose était un homme, un monstre. Mais l’Ogre déjà venait de reprendre sa marche à travers plaines et forêts. Inlassablement, pas à pas, talonné par la faim, le goût des carnages… Évitant les troupes anglaises qui sillonnaient le pays, mettant villages et châteaux à feu et à sang ! L’ogre reprend la piste, ce fil rouge qui ne cesse de danser devant ses yeux jusqu’à ce qu’il trouve ses nouvelles victimes : une enfant et ses parents fermiers.
Dans ses appartements d’un château royal, Guillaume de Blamont discute avec son épouse et lui explique qu’il y a dans les villages de France labourés par le malheur des fillettes qui disparaissent. Et quand on en retrouve certaines, elles ont la langue et le cœur arrachés. Cela fait deux mois qu’ils tentent de retrouver les traces de leur agresseur. Celui qu’on surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Il faut l’arrêter : arrêter une goutte parmi ces milliers de gouttes noires qui ne cessent de tomber sur le pays. Il quitte son épouse et se dirige vers la grande salle de réception où il est reçu par le sénéchal Pontmartin qui le présente au roi. Charles VII paraît distrait. Il semble rencontrer quelques difficultés à se concentrer. Mais il ne faut pas s’y tromper, si l’esprit est encore lent, quelque chose de prépare. Le sénéchal s’adresse au roi pour l’informer que messire de Blamont est prêt à repartir, mais il faut de l’argent car ses hommes n’ont pas été payés depuis deux mois.
C’est du lourd… et du soigné. Format plus grand qu’une bande dessinée francobelge classique, couverture toilée avec des lettres gravées en rouge pour le titre, illustration de couverture démesurée à l’échelle de la première et de la quatrième de couverture, forte pagination, dossier historique, sans parler du scénariste à la réussite éprouvée dans sa série historique Murena débutée en 1997 avec Philippe Delaby (1961-2014), puis Theo Caneshi, et Jérémy Petiqueux, ou plus récemment une évocation de La légende de Salomé (2026) avec Eduard Torrents et Bertrand Denoulet. Le récit commence par une illustration en pleine page avec d’innombrables cavaliers et fantassins s’affrontant brutalement jusqu’à former un véritable monticule d’hommes mortellement enchevêtrés, avec un château ravagé par un incendie en arrière-plan, agrémenté d’un récitatif déplorant le sort de la France. Dès la page suivante, le lecteur observe l’Ogre de dos, ainsi que l’un des principaux personnages, créé pour l’occasion : Guillaume de Blamont, qui fait rechercher le monstre. Puis l’intrigue fait apparaître et se croiser de nombreux personnages historiques : Pierre II de Giac, Agnès de Tourville, Marie d’Anjou, Jeanne de Bourgogne, Isabeau de Bavière, Jean de Lancaster duc de Bedford, John Talbot comte de Shrewsbury et de Waterford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille chambellan de France maitre des eaux et forêts, Catherine d’Alençon. La dernière page du dossier historique recense les ouvrages de référence indispensables, avec leurs auteurs : Jean-Marie Moeglin, Philippe Contamine, Jean Favier, Georges Minois, Bart Van Loo (Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe, 2019), Henri Wallon, et William Shakespeare pour la première partie de Henry VI.
Peut-être un peu intimidé par l’ampleur historique du récit, et prudent quant à une énième interprétation de Jeanne d’Arc (1412-1431), le lecteur s’installe confortablement dans un fauteuil accueillant pour prendre son temps : bonne surprise, une lecture fluide et facile, à l’accessibilité immédiate, sans besoin de fournir des efforts de mémoire ou prendre des notes pour suivre les fils entrelacés des différents personnages. Le scénariste a l’art et la manière de bâtir son récit pierre par pierre, pour en établir les nombreuses ramifications, la profondeur historique, et la situation à ce moment de la Guerre de cent ans (1337-1453). Le lecteur néophyte est aux anges car il éprouve le sentiment de tout comprendre, avec une progression bien mesurée des personnages facilement reconnaissables, un établissement graduel des enjeux, et un esprit d’aventures divertissant. Le lecteur plus aguerri reconnait le déroulement des faits, et apprécie les racines profondes du récit par la justesse des références évocatrices et leur étendue. L’artiste choisi pour ce projet en impose. Il se met au service du récit, et investit son temps et son talent pour chaque planche, dans chaque scène, une narration très solide, à la mesure de l’ampleur de cette évocation historique. Il réalise plusieurs cases et planches aussi denses que l’illustration de couverture : le dessin en pleine page d’ouverture, l’évocation de la bataille d’Azincourt avec la charge insensée, sans discipline, sans stratégie, de toute la noblesse de France, certaine de sa victoire, de sa supériorité sur un ennemi trois fois moins nombreux, et bien sûr la pluie de flèches en guise d’accueil. Ou encore ce à quoi rêve Jeanne : à nouveau un monceau de combattants enchevêtrés.
Planche après planche, le lecteur voit l’implication de l’artiste à chaque instant, dans chaque situation. Après cette illustration en pleine page dantesque, viennent trois cases de la largeur de la page. La première avec l’ogre de dos dont seuls les contours apparaissent clairement dans la lumière du brasier du village incendié en arrière-plan. Puis Guillaume de Blamont de dos sur sa monture avec les ruines fumantes en arrière-plan. Et enfin le même Blamont en contreplongée, avec le magnifique arbre au large tronc puissant en arrière-plan. Le lecteur apprécie le soin de détail apporté dans les armures, les harnachements, les armes… et la mise en couleur. En tant qu’artiste complet, Juan Luis Landa maîtrise la répartition qu’il effectue entre ce qui est représenté avec traits de contour, et ce qui est représenté en couleur directe. Dans la troisième planche, il réalise à l’encre le premier plan, l’Ogre se déplaçant dans la forêt et sautant au-dessus d’un cours d’eau, et en couleur directe l’arrière-plan, les frondaisons et le soleil faisant ressortir les nuances vertes de la végétation, superbe. De temps à autre, le lecteur peut repérer les effets spéciaux propres à l’infographie comme le dégradé pas toujours heureux de la couleur chair sur les visages. La narration visuelle passe d’un registre à l’autre avec une fluidité savoureuse, du drame intime, à la scène de massacre, de l’entretien à haut risque avec le roi, aux manigances suaves d’alcôve, avec régulièrement des éléments visuels qui attirent l’œil. Par exemple : l’Ogre discrètement caché dans le creux d’un tronc entre des racines entrelacées, un arbre rabougri accroché à un flanc rocheux, les déguisements mi-oiseaux mi-singes du roi et de ses compères, une vue de dessus de Bernard de Gaulejac en train de lire des manuscrits en plein pillage d’un château, une vue du ciel de grande ampleur de Paris, un envol de canards sauvages, un hommage au Death Dealer (1973) de Frank Frazetta (1928-2010), etc.
En attendant l’apparition de Jeanne d’Arc, au milieu du tome, les auteurs emmènent le lecteur au côté de l’Ogre et de Guillaume de Blamont. L’incipit du récit explicite la nature de l’ogre : Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Ils placent ces deux personnages à un point névralgique des forces à l’œuvre sur le territoire de la France, avec les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, les différents personnages historiques déjà mentionnés. La trame du récit comprend également des sous-intrigues, en particulier celle liée à la libération du père de Bernard de Gaulejac alors que ce dernier a déjà versé la rançon exigée par les Anglais, et des anecdotes comme celles du roi et cinq de ses compagnons déguisés en créatures mi-oiseaux mi-singes et leurs costumes qui prennent feu, sans oublier le langage corporel singulier de Gilles de Rais. Alors que Jeanne d’Arc fait son apparition, le lecteur peut voir en elle l’antithèse de l’Ogre (Jacques Sondrain). Ce dernier semble servir d’allégorie pour la guerre, en incarnant un innocent façonné par les circonstances, le résultat de l’évolution naturelle et de l’adaptation de l’enfant à un contexte de guerre, de carnages, de morts violentes et arbitraires, du règne de la loi du plus fort. Avec cette idée en tête, le lecteur réfléchit à ce que cela fait de Jeanne : une autre trajectoire d’évolution et d’adaptation ?
Encore une version de Jeanne d’Arc ? Certes, réalisée par un scénariste chevronné ayant maintes fois fait ses preuves dans des séries historiques où il imprime toujours sa marque personnelle, et un dessinateur à l’investissement qui en impose par l’ampleur de son implication, la richesse de ses planches et la variété de ses mises en scène. L’inclusion d’un personnage fictif incarnant l’adaptation de l’individu aux traumatismes de plusieurs décennies de guerre. Une jeune péronnelle mystique représentant une inconnue pour tout le monde. Un vrai souffle épique.































