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mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.



jeudi 11 juin 2026

Marshal Bass T12 Crépuscule

On fait ce qu’on doit faire, pas ce qu’on veut faire !


Ce tome est le dernier de la série ; il fait suite à Marshal Bass T11: Putain de fric (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins, et Anubis pour les couleurs sous supervision de Kordey. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée La collaboration suivante de ces deux créateurs : Frankenwood (2026).


En avril 1879, dans l’arrière-cour d’une maison, un chien allongé sous un branchage, avec les mouches. En août 1880, un riche propriétaire allongé mort dans une hacienda, la bave aux lèvres, sous le regard de son majordome. En janvier 1881, dans un camp de soldats de l’Union, des soldats donnent un coup pied dans les tabourets sur lesquels les trois pendus prenaient appui, à genoux sur le sol, une femme est en pleurs, les mains attachées dans le dos. Quelque part en Louisiane en juin 1881, après la tombée de la nuit, River Bass, accompagné par Beef, se présente à l‘entrée d’une zone de divertissement pour adultes à ciel ouvert. Rondo, la personne à l’extrémité du ponton l’informe qu’il doit laisser son flingue, pas d’armes de poing non plus, et pas d’Afro-américains fauteurs de troubles. Bass s’emporte et lui explique qu’il est un marshal adjoint des États-Unis. Un homme bien habillé à côté de l’accès le reconnaît comme étant Le River Bass. Rondo se tourne vers Fred White qui explique que c’est le plus célèbre noir de l’histoire. C’est grâce à lui qu’il va devenir shérif à Olive Grove le mois prochain, parce qu’il a ouvert la voie aux gens comme eux. Rondo finit par accepter de laisser passer Bass, mais il doit quand même laisser son arme à l’entrée. Le marshal accepte, tout en conservant son barillet avec les balles. Beef franchit à son tour l’entrée et il est accueilli par une belle jeune femme qui lui annonce que tous les verres sont à cinq cents, les danses aussi. Il répond qu’il n’a qu’une pièce de vingt-cinq cents ; elle constate : trois verres et deux danses, ou deux verres et trois danses.



De son côté, Fred White entame la conversation avec River Bass : il souhaite savoir ce qui l’amène ici. Il répond qu’il cherche un trompettiste du nom de Jack le borgne, est-ce que White le connaît ? Son interlocuteur répond que tout le monde le connaît : le meilleur trompettiste de tout le delta ! Il se demande si Bass va l’arrêter, pour lui les musiciens sont toujours plus près du diable que des anges. Bass a repéré une chope de bière sur une table, il la prend et il la descend d’un trait. Son propriétaire s’adresse à lui avec véhémence, énervé que quelqu’un ait bu sa bière, Fred White s’interpose pour le calmer et lui paye une autre consommation. Beef danse avec Sally, très content. River trouve enfin Jack le trompettiste et l’interpelle par son vrai nom : David. Celui-ci, accompagnée de deux charmantes donzelles, reconnaît immédiatement son père. Bass intime à son fils de retourner auprès de sa mère. Et il faut qu’il dise à Jacob et Josh de revenir aussi. Ensuite, lui, River, pourra chercher une solution pour ramener aussi les filles et…


Quelle tristesse… Ces deux créateurs n’ont pas le droit de faire ça ! Comment peuvent-ils mettre un terme à une série aussi extraordinaire, qui prend tant aux tripes ? À qui peuvent-ils faire croire qu’ils vont pouvoir honorer leur personnage et le reste de la distribution en seulement une cinquantaine de pages ? Et puis c’est quoi ce début ? Trois cases de la largeur de la page avec des mentions de date, des situations éloignées de plusieurs mois, des lieux ou des individus que le lecteur n’est pas bien sûr de reconnaître. Il y aura plusieurs pages de cette nature à intervalle régulier dans ce tome baladant le lecteur : février 1883, août 1884, septembre 1886, mars 1888, janvier 1890, septembre 1891, décembre 1892, mars 1895, mai 1896, juin 1997, décembre 1900, mai 1903, janvier 1910, et autant de lieux différents. Après tout, ce dispositif finira bien par faire sens, déjà pour ces vignettes soigneusement présentées dans un ordre chronologique, et puis… quand même… mais oui… il est possible d’identifier certains personnages. Certaines situations fonctionnent également comme un écho : une pendaison comme celle de River en ouverture de la série, un passage en prison comme pour River dans le tome quatre, une scène dans une maison close… Bon sang ! Ces personnages en page trente-et-un au visage si reconnaissable. Ah ouais, d’accord… À chaque fois, l’illustration correspondante emporte le lecteur dans un endroit spécifique, une ambiance particulière, une situation racontant une histoire à elle toute seule, toute la force narrative d’un conteur visuel hors pair. Un tour de force graphique en une unique case, une unique image emmenant le lecteur dans un récit potentiel.



Soit, les auteurs réussissent la clôture de leur série avec élégance et sophistication en évoquant la trentaine d’années à venir. En prime ils citent des événements marquants des tomes précédents, avec une habileté telle qu’ils reviennent immédiatement en mémoire au lecteur, sans qu’il n’ait besoin d’aller farfouiller dans sa bibliothèque pour relire les passages concernés. C’est vrai aussi que l’artiste continue à réaliser des planches aussi riches que lisibles, aussi descriptives que construites. Donc : River Bass va prendre du bon temps sur une île accessible par un pont de bois, à laquelle sont amarrés deux bateaux avec roue à aubes, des barques, il y a des chevaux qui attendent sagement le retour de leurs propriétaires, deux carioles encore attelées sous la garde de deux individus armés d’un fusil, des tentes et des barnums, deux dizaines de clients, des feux pour un peu de lumière, les arbres, les deux bras de rivière… et tout cela dans une seule case ! Un peu plus tard, il y a cette étonnante construction, une sorte de bâtisse éphémère en foin, haute d’un ou deux étages, un hôtel de fortune pour des vagabonds, et en une case le lecteur l’a immédiatement vue et en a compris le principe et l’intérêt. Il tourne la page et il découvre les individus sans le sou en train d’y dormir. Un endroit assurément insolite, peu probable et pourtant rendu totalement évident.


L’artiste soigne également les détails qu’il s’agisse des décors ou des accessoires. Les auteurs organisent le face-à-face attendu entre grand-père Tom et River (y avait intérêt !) : évidemment il ne se déroule pas comme attendu, et le lecteur se régale à regarder les cages, les bocaux et leurs contenus, les paniers tressés, les cordages, les étagères… et il se rend compte que le dessinateur a pris grand soin que chaque plan soit raccord en termes de localisation spatiale de chaque élément dans les différents points de vue. Comme tout bon western qui se respecte, il comprend une scène de duel où la tension maintient le lecteur sur le rebord de son siège. À nouveau, le dessinateur rend plausible une situation complexe dont la théâtralité artificielle aurait sauté aux yeux si la réalisation avait été de qualité moindre. Chacun de la quinzaine de personnages se comporte de manière plausible y compris en groupe, leurs déplacements se faisant avec le plus grand naturel, pour qu’ils puissent être visibles, jouer leur rôle chacun leur tour et laisser la place centrale à l’affrontement. Du grand art ! L’œil du lecteur est entraîné de l’un à l’autre, individuellement ou en groupe, avec une sortie de scène qu’il n’est pas près d’oublier, grâce à Bathsheba plus maîtresse que jamais. Mais… La fin du tome approche et le lecteur se rend compte que l’une des caractéristiques de la série manque à l’appel, que l’horizon d’attente reste à combler, et… Voilà !!! Le dessin en double page, toujours un moment mémorable à couper le souffle. Le contrat est rempli : le lecteur sourit d’aise, accuse le coup de la force de l’illustration, et se trouve comme figé entre l’envie de faire durer le plaisir pour la savourer plus longtemps, et de tourner vite la page parce que… Quelle est l’issue de ce duel ? Au fond de lui-même, il sait que les auteurs l’ont parfaitement manipulé en instillant un doute insupportable dès la couverture avec ce couvre-chef perforé dans la poussière, et deux douilles vides.



Le scénario brille par son intelligence, avec la même élégance que les dessins. Ce dernier tome, même s’il fait l’impasse sur bien d’autres aventures que le lecteur se serait fait une joie de découvrir, mène à bien l’histoire de River Bass, sur une ligne directrice restée discrète et imperceptible. Oui, River Bass revoit grand-père Tom et ses relations avec les membres de sa famille arrivent à un point satisfaisant. Oui, le scénariste s’amuse à utiliser des une ou deux grosses ficelles, de manière totalement ouverte, comme la résurrection d’un personnage essentiel dans la série, tout comme le dessinateur se fait un vrai plaisir à montrer ce duel final. Oui, River Bass doit encore payer le prix de vouloir faire les choses à sa façon. Il faut toujours que tout soit fait à sa façon, comme lui fait observer son épouse Bathsheba. Oui, le personnage principal continue de porter un jugement sur ceux auxquels il se trouve confronté. D’ailleurs l’un d’eux lui fait observer que : C’est si facile de penser que les autres sont pourris, n’est-ce pas ? Comme dans les tomes précédents, il est question de compromission, de culpabilité, de libre arbitre, de responsabilité, de justice. Un personnage pose la question explicitement : Et si aucun homme en position de pouvoir n’était capable de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Le lecteur se rend compte que cette question est présente dans chacun des tomes de la série, le fil conducteur sous-jacent. Sans retenue aucune, les auteurs assument de répondre à cette question, avec des valeurs morales ! En effet, River Bass aurait dû être le plus corruptible de tous.


Déjà fini ?!? Seulement douze tomes !?! Mais il restait encore tellement d’histoires à raconter. Le lecteur en sort avec sa conviction personnelle : série conclue trop vite, ou douzaine parfaite, le choix lui est laissé. Il entame cet ultime tome un peu chagrin à l’idée que c’est le dernier. Au bout de trois pages, il est à nouveau en immersion totale dans le récit, se laissant manipuler par les auteurs avec délice que ce soit pour la narration visuelle toujours aussi riche et prenante, ou pour le scénario qui le mènera inéluctablement à ce chapeau troué. Un tour de force, tout en élégance, une histoire inoubliable, une série à inscrire au panthéon des westerns, et de la bande dessinée. River Bass n’aura pas souffert pour rien.



mercredi 3 décembre 2025

Fuck ze tourists !

Le tourisme de masse vaincra !


Cet ouvrage est une anthologie de gags sur le thème du tourisme destructeur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou pour le scénario, Éric Maltaite pour les dessins, la colorisation ayant été réalisée par Philippe Ory & Hosmane Benahmed. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée. Ces créateurs ont également réalisé le diptyque Hollywoodland (2022 & 2023), ainsi que  L’instant d’après (2020).


Venise : un couple de touristes tire leur valise à roulettes, perdus dans les ruelles, à la recherche du port où est amarré leur paquebot M.S.T. (Marine Solidaire Tantrique). Le mari se plaint du poids de sa valise, et son épouse explique qu’elle contient le gorgonzola qu’elle a acheté pour remercier la voisine d’avoir nourri leurs perruches et fouiné partout dans la maison. Soudain le monsieur repère une gondole abandonnée, et ils montent dedans, le mari se chargeant de manier la rame. Il demande à son épouse de chercher le grand canal sur Gougle Maps, c’est leur A7 à eux. Elle ne parvient pas à lire la réponse qui affiche Canale grand di Venezia. Elle opte pour taper leur adresse en France, pour rejoindre leur pavillon en gondole. Ils sont interceptés par un commando du groupe terroriste FZT.



Au Machu Picchu, deux lamas regardent la foule de touristes, tout en se faisant photographier. L’un demande à l’autre, ce qu’il y a de plus bête qu’un touriste. Réponse 2.789 touristes. Il développe son propos critique : Mais regarde-moi ces trépanés du cervelet. Franchement ! Grimper à 2.340 mètres au-dessus du niveau de la mer pour tomber aussi bas ! Y a que des ruines, ici ! Des ruines qui visitent d’autres ruines. Une civilisation perdue qui visite une autre civilisation perdue. C’est bon, ils ont leurs selfies pouraves avec le site du Machu-Picchu en arrière-plan, et eux – comme il se doit – au premier plan. Ils peuvent barrer Machu-Picchu de leur To do list. Et remonter dans leur avion low-cost, pour retrouver leur vie Lacoste dans leur pays : en Egoland. Non sans avoir au préalable acheté à l’aéroport une peluche de condor Made in China pour leur gamine qui en leur absence a nourri les plantes et arrosé le chat.


Route d’accès à la station de ski Val d’Hiver, un groupe des trois amies monte vers la station en voiture, tout en commençant à regretter de ne pas avoir mis de chaînes. Elles doivent s’arrêter devant un barrage de police. Elles sortent de voiture, et une policière leur explique qu’il a plu à monsieur Fusk de privatiser Val d’Hiver pour son bon plaisir et celui de sa 11e épouse. Il a privatisé toute la station, pour un budget correspondant à l’équivalent du P.I.B. du Mali… sauf qu’il n’y a pas une montagne digne de ce nom au Mali. Les trois copines demandent s’il a également privatisé le téléphérique de la Grande Chartreuse, le spa du Magic Hotel, la terrasse du restaurant panoramique du Mont Beige. La réponse est sans équivoque, tout est privatisé, et une flottille de drones a été déployée pour repérer les immigrants clandestins.



Une bande dessinée éditée par Fluide Glacial, un titre sciemment provocateur (dont les initiales forment l’acronyme FZT, le nom du groupe terroriste anti-touristes), une illustration clairement critique de cette race de décérébrés, avec la représentation de ce couple apparaissant au mieux comme des imbéciles heureux qu’il convient d’exterminer. Les auteurs s’inscrivent avec énergie dans le registre comique associé à cet éditeur et au mensuel afférent, y faisant même une référence explicite. Un touriste explique qu’à Auschwitz-Birkenau, il faut payer un supplément pour entrer dans les chambres à gaz depuis qu’un vandale a tagué : Fluide Glacial umour et bandessinées disponible en kiosque tous les mois. S’il est un habitué de la sensibilité humaniste du scénariste, le lecteur peut s’attendre à un choc en découvrant un humour réellement mordant. En phase avec cette démarche, l’artiste ne ménage pas l’apparence visuelle des différents touristes : gras du bide, habillés de manière voyante et vulgaire, ou au contraire aguichante pour un selfie, avec souvent des expressions de visages trahissant un QI bas du front, leur condescendance pleine de morgue, leur entrain pour consommer des paysages et des lieux avec une appétence proche de la dévoration, et une suffisance sans limite. Chaque lecteur se retrouve à se reconnaître dans un comportement ou un autre. Accablant.


Dans le même temps, les auteurs font preuve d’une forme d’empathie envers ces touristes au comportement crétin et destructeur, irresponsable. D’accord, le couple de quadragénaires ou quinquagénaires à Venise se sent supérieur avec une légitimité à être traité prioritairement sur les autochtones : leur condition de touriste implique que leur environnement existe pour satisfaire leurs exigences d’exotisme, et doit se conformer à leurs attentes. Toutefois, ils apparaissent sympathiques, constructifs dans leurs actions pour pouvoir jouir de leur voyage, totalement vulnérables quand ils se retrouvent dans la situation dépeinte sur la couverture. La deuxième histoire est racontée du point de vue de deux lamas, qui suscitent également la sympathie du lecteur, mais c’est un peu différent, pas vraiment des touristes. Dans la troisième histoire, les trois jeunes femmes sont fort sympathiques, cherchant juste à skier, profondément et sincèrement choquées qu’un seul individu puisse privatiser une grande station de ski. Impossible d’éprouver de la sympathie pour le troupeau de touristes venus assister au débarquement de migrants dans une embarcation de fortune. En revanche, impossible de se retenir d’en éprouver une pointe pour ce couple souhaitant photographier le dernier rhinocéros vivant au monde, pour le collectionneur de guides du Routard, pour la ribambelle de gugusses souhaitant réaliser un selfie souvenir qui en mettra plein la vue à leurs amis, avec eux au premier plan, et le site remarquable en arrière-plan… et pourtant leur comportement est insupportable, tout en étant simplement humain.



L’illustration de couverture rend évident le talent de l’artiste pour croquer des individus normaux, avec une touche caricaturale, que ce soit la bouille ronde et bonhomme de monsieur, ou le double menton et les bijoux massifs et en toc de madame. Ce dosage entre détails réalistes et exagération rend chaque personnage très vivant, que ce soit les acharnés de la photographie ou du selfie, le mari fier de sa moustache et de son chapeau safari, Chantal qui fait penser à Mademoiselle Jeanne, le petit groupe de Belges joueurs de pétanque, la jolie guide blonde touristique maniant le pistolet à bord du bus de touristes, les vieilles dames âgées touristes aussi avides que les autres, la quinquagénaire plantureuse qui pose ses seins dénudés sur la table pour faire admirer les tatouages qui les ornent, le couple homosexuel passant en revue les options de destination dans une agence de voyage (sans S), etc. Le lecteur constate rapidement que le dessinateur réalise des planches avec un fort niveaux de détails, donnant à voir chaque lieu avec des éléments visuels consistants, attestant d’un vrai travail de recherche de référence, de repérage. Il est possible de voir les gondoles et les canaux de la cité des doges, et aussi les quais, les façades, le type de lampadaires, etc. L’histoire sur la station de ski permet d’admirer l’implantation des chalets et des installations sur la montagne, un téléphérique, le spa en plein air d’un hôtel, etc. La visite de Barcelone montre la Sagrada Familia, le Mercat, la façade du grand théâtre du Liceu, le quartier gothique, la plage. L’avant-dernière histoire offrent de magnifiques cases de balades dans la campagne française. Etc.


La verve comique des deux auteurs repose sur une attaque virulente du tourisme de masse et de ses ravages. Ils réagissent en créant des situations aussi énormes que ce phénomène, allant jusqu’à l’absurde. Le lecteur apprécie qu’ils se lâchent ainsi : un groupe terroriste dézinguant les touristes pour préserver leur environnement quotidien de cette horde d’envahisseurs sans cesse renouvelée, la privatisation d’une station de ski de grande envergure, le débarquement de migrants transformé en spectacle pour touristes, la réplique grandeur nature visitable de la statue de la Liberté pour ne pas abîmer l’originale, les quatre-vingt-trois ans de liste d’attente avant de pouvoir visiter le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, l’île paradisiaque s’enfonçant dans les eaux sous le poids des touristes, etc. Avec une tonalité misanthrope dirigée contre cette engeance que sont les touristes en groupe, également avec une belle inventivité. Le scénariste se moque de marques bien connues au travers de détournement comme Diatribadvisor, Gougle Maps, MST (Marine Solidaire Tantrique), Cretinstagram. Il évoque des personnalités comme Elon Musk, Liliane Bettencourt, Philippe Gloaguen. Ces aventures reposent sur des phénomènes concrets, aussi bien par la fausse dérision (l’interdiction de l’usage des pailles) que par la réalité des ravages du surtourisme, la privatisation par les indécemment riches, l’immigration avec des embarcations du fortune sur la mer Méditerranée, la vague d’extinction des espèces animales, la montée des eaux, la marchandisation universelle… jusqu’à la disparition, ou plutôt l’extermination de la notion de bien commun. Rien ne peut s’opposer à la marchandisation des lieux et des populations, cette pratique abêtifie ceux qui la pratiquent en masse, s’abattant tel un fléau sur leur destination, tel un ogre dont rien ne peut arrêter la dévoration… quitte à ce qu’il périsse lui-même dans ses actions vaines pour rassasier sa faim inextinguible.


Un vrai plaisir de retrouver l’humour mordant et critique de ce duo d’auteurs s’exerçant contre le touriste en groupe, la chute en flèche de son Q.I., sa conviction que tout lui est dû et tout lui est permis, et que sa destination n’existe que pour le satisfaire. Le dessinateur réalise des planches à l’équilibre parfait entre solides descriptions et exagération comique. Le scénariste pousse le curseur de l’exagération à la dimension de l’horreur du surtourisme, alors même que son humanisme lui fait conserver une sympathie pour ces êtres humains, tout en brossant le portrait d’une pratique destructrice dans un monde déjà livré aux démons du capitalisme, du manque de culture, et de l’indifférence à la souffrance humaine. Salvateur.



lundi 19 août 2024

Marshal Bass T11: Putain de fric


Que les larmes d’un homme peuvent couler des années après sa mort ?


Ce tome fait suite à Marshal Bass T10 Hell Paso (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les liens qui unissent les différents personnages. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma


La petite ville de Dryheave, en Arizona, en 1878, River Bass est en train de couper du bois dans la courette devant chez lui, avec une force qui confine presque à la rage. Turtle, une connaissance, vient à passer par là et lui demande s’il s’est reconverti en bûcheron. Le marshal le reçoit froidement, mais le chasseur de primes lui explique qu’il est venu pour les rendre riches. Bathsheba, l’épouse de River, observe la scène depuis la fenêtre de la cuisine. Elle indique au révérend Dollar qui est attablé dans la cuisine, que son mari est en train de discuter avec un homme blanc. Elle va aller le chercher. L’homme d’église répond qu’il n’est pas pressé et qu’il ne faudrait pas que ça dérange le mari. Se tournant vers Judith, une des filles du couple, il lui demande de lui servir une autre part de tarte à la rhubarbe. Bathsheba sort et demande ce que voulait Turtle : River répond laconiquement qu’il voulait lui parler. Une discussion acrimonieuse s’engage : elle lui reproche d’être de mauvaise humeur depuis que le général est mort noyé. Il rétorque que le révérend est prêt à payer une misère et que lui s’apprête à accomplir une mission pour cinq milles dollars. Elle lui crache que personne en ce bas monde ne donnerait autant d’argent à un Afro-américain.



River Bass a fini de se rhabiller et de seller son cheval, qu’il enfourche, et il part. Bathsheba prend petit Joe dans ses bras, demande à Ruth d’aller chercher Delilah, puis de se rendre dans la salle à manger. Avec ses trois filles et son jeune fils, elle indique au révérend que son mari a été appelé ailleurs et elle lui demande de leur parler de ce travail. Il explique : Une de ses connaissances, Ezra Whitney, un noir travailleur et pieux, a eu la chance de trouver du pétrole sur ses terres. Le pétrole l’a rendu riche, mais l’a aussi tenu éloigné de sa famille. Sa femme est décédée récemment et sa fille qu’il n’a pas revue depuis sa naissance, s’est fait kidnapper en venant ici. Ezra est à la recherche de quelqu’un pour apporter la rançon, et il est prêt à payer cinq cents dollars pour ça. Bathsheba répond qu’elle s’en occupe avec ses enfants. Le révérend accepte car, après tout, les femmes ne sont-elles pas les créatures les plus effrayants de la Bible ! Il ajoute qu’il reprendrait bien une tasse de ce délicieux café, avec deux sucres. En allant faire des emplettes pour le voyage, River Bass croise son beau-père qui s’enquiert de ses projets.


Un nouvel album dans cette série : le lecteur anticipe le plaisir à retrouver ce personnage quelque peu mutique, son épouse pas toujours commode, et une nouvelle mission le confrontant aux turpitudes de la condition humaine. Le titre indique le thème de l’histoire : générer des rentrées d’argent. Le lecteur en déduit que l’épicerie de Bathsheba ne doit pas être florissante, et que la rémunération de marshal laisse à désirer. En quelques pages, le lecteur retrouve toutes les saveurs qui font le goût de cette série. River Bass d’une humeur sombre, Bathsheba débordée par ses responsabilités familiales. Et les personnages secondaires : Turtle dont le plan pour s’enrichir rapidement ne peut être que pourri, le révérend Dollar avec des phrases mielleuses pour mieux se faire offrir de petites faveurs, le grand-père vivant de petits chantages aux dépens de tous ceux à qui il adresse la parole. Sans oublier les coups de pas de chance : Turtle et Bass croisant malencontreusement Tully qui identifie immédiatement le marshal alors que celui-ci a besoin de rester le plus discret possible. La première page rappelle également le haut niveau de qualité de la narration graphique : une myriade de détails avec une lisibilité exceptionnelle grâce à la mise en couleurs du coloriste original de la série. Une mise en situation de western dans ce qu’il a de plus prosaïque : couper du bois, les coqs et les poules dans la bassecour, les toilettes au fond du jardin, la petite clôture de bois, etc.



Le lecteur sensible à la qualité de la reconstitution historique est aux anges. De case en case, ses yeux observent les détails : le poulailler avec les fientes sur le toit, la halle du marché avec ses grosses poutres, les poteaux télégraphiques en ville, le réservoir d’eau accompagné par une éolienne, les paniers tressés en osier, le trépied pour suspendre une marmite au-dessus d’un feu de camp, la nature de la végétation dans un paysage naturel, le harnachement des chevaux, le magnifique tapis dans le hall d’entrée de la demeure des Defoe, la faune discrète dans les paysages, etc. Il regarde également les tenues vestimentaires des unes et des autres, leur étoffe, leur qualité en fonction d’une scène en ville ou d’une chevauchée dans des espaces naturels. L’artiste en donne pour son argent au lecteur en représentant les arrière-plans dans plus de 95% des cases : plus qu’un investissement sans faille, c’est une véritable profession de foi de l’artiste. Cette manière de procéder apporte une densité narrative et une qualité d’immersion sans pareille. En fonction de sa sensibilité, le lecteur le relève plutôt dans une situation ou une autre : Bathsheba regardant à travers la fenêtre et le lecteur voyant avec elle, Josh et Jacob rendant compte à leur grand-père en pleine rue alors que celui interpelle des passants pour un bonjour lourd de sous-entendus menaçants, le camp nocturne des kidnappeurs avec Bass et Turtle passant en arrière-plan en page treize répondant au même cadrage matinal en page vingt-quatre alors que les deux hommes prennent congé, la magnifique arrivée de Turtle et Bass devant la demeure des Defoe en période automnale en page trente-et-un, l’épatante mise en scène pour l’intervention du grand-père afin de dépouiller sa fille permettant de suivre les mouvements de chacun, et bien sûr… Bien sûr, le lecteur attend également avec impatience l’illustration en double page qui est une des marques de fabriques de la série. Il ne peut pas prévoir quel moment les auteurs auront ainsi choisi de mettre en valeur. Il la découvre en page trente-six et trente-sept, une élévation au-dessus du manoir familial des Defoe, un moment automnal qui nécessite un petit temps pour en découvrir le point focal. Un instant magique.


La sophistication de la narration provient également de la coordination extraordinaire entre scénariste et dessinateur. Elle se voit dans la qualité de la direction d’acteurs de ce dernier, ainsi que dans le choix de ce qui est montré, dans l’attention portée aux personnages en second plan ou en arrière-plan. Dans la deuxième case de la première page, le petit Joe, même pas un an, est installé dans un porte bébé tressé, accroché à une poutre, regardant son père débiter des buches dans la bassecour. Très intrigué par le spectacle, il ne prononce qu’un seul mot : Boom ! Il s’agit simplement d’un bébé qui regarde son père sans pouvoir comprendre ce qu’il se passe. Page six, sa mère vient le prendre dans ses bras, et l‘emmène à la salle à manger pour discuter avec le révérend de la mission à venir. Page quarante-quatre, petit Joe se retrouve dans le même porte-bébé, accroché à un arbre, alors qu’un affrontement se déroule sous ses yeux : il prononce à nouveau le mot Boom par deux fois. Puis encore un fois deux pages après, alors que sa mère tire un coup de fusil à bout portant dans le visage d’un agresseur pour l’exécuter alors qu’il est agenouillé à terre. Ce ne sont que quelques moments fugaces sans incidence sur le déroulement du récit : c’est toute la personnalité de la narration des auteurs. La réalité de la violence dans ce qu’elle a de plus banale, l’exemple donné aux plus jeunes dès leurs tendres années, le modèle à partir duquel ils se construisent, mis en scène sciemment, en cohérence avec le ton de tous les tomes.



De manière consciente ou inconsciente, le lecteur absorbe ces éléments qui relèvent du point de vue des auteurs. Ils viennent participer au sens du récit. Alors que la famille Bass dispose d’un toit à eux et nourrissent leur famille, les époux souhaitent l’un comme l’autre trouver d’autres sources de rentrées d’argent, chacun à leur manière. Elle est prête à prendre ce qui vient, lui en a eu sa dose de travailler pour les autres, ne gagnant que des sommes dérisoires, des formes d’aumône, et non de juste rétribution pour le travail accompli. Sans s’en parler, l’un comme l’autre accepte une mission hasardeuse avec des résultats et des conséquences catastrophiques. Bathsheba Bass voit sa famille mise en danger, littéralement s’entretuer, et lui voit une fois encore une mort dépourvue de sens et une personne ayant sombré dans la folie. L’un et l’autre sont rattrapés par le principe de réalité. Comme pour chaque tome, le lecteur traverse un polar sous forme de western, révélateur de l’époque sur le plan social, que ce soit le racisme ouvert ou systémique s’exerçant contre les Afro-Américains, ou la destruction des individus, dans leur chair et dans leur âme, engendrée par l’appât du gain. En trame de fonds, se posent les questions du bonheur, de la volonté de dépasser sa condition sociale, de l‘insatisfaction de l’être humain, de la communication entre époux pour construire un avenir commun, de l’exemple donné aux enfants, d’un membre de la famille au comportement toxique, etc. La personnalité du grand-père est révélée dans toute sa noirceur égocentrique avec des conséquences horribles pour ses proches.


Il suffit d’une page pour que reviennent en mémoire du lecteur toutes les qualités de cette série. La mise en couleurs d’une incroyable qualité, à la fois organique et naturelle, à la fois en complément des dessins et en augmentation de leur lisibilité. La narration visuelle d’une rare richesse en termes de consistance, de direction d’acteurs, de reconstitution historique, de volonté de montrer et avant tout de raconter. River Bass part pour un coup juteux impliquant la famille Defoe et menant à la résolution de cette intrigue secondaire, pendant que son épouse se lance elle aussi dans une mission liée à une rançon : la déveine est au rendez-vous comme de bien entendu, encore aggravée par les penchants mesquins et égoïstes des uns et des autres, du grand-père aux enfants eux-mêmes.



mardi 19 juillet 2022

Réalités obliques - Tome 3 - Rencontres obliques

Au début… au début tout était normal.


Ce tome fait suite à Réalités obliques - Tome 2 - Mondes obliques (2016) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, car il s'agit de tomes autonomes. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il est également le créateur, et dessinateur et, depuis le tome 21, le scénariste de la série Mélusine avec François Gilson pour les tomes 1 à 20. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en 1 tome, comme Les étiquettes (2014). Ce tome est une anthologie d'histoires courtes en noir & blanc. Elles se présentent toutes sous le même format : une page sur fond noir avec le titre et un liseré blanc oblique sur la partie droite, suivie par une page noire. Viennent alors les 4 pages de bandes dessinées, chacune comprenant 4 cases carrées de la même taille. L'ouvrage lui-même est de format carré, avec une couverture rigide. Ce tome comprend 25 histoires de 4 pages, et en ouverture 1 histoire d'une page.


Dans un petit bateau de pêche, deux marins sont secoués dans de hautes vagues d'une tempête : pas une seule terre émergée en vue, ça fait plus d'un mois qu'il pleut, un déluge, comme dans la Bible. – Un voile sur les vivants : elle s'appelle Louise et elle est confortablement assise dans un fauteuil de l'avion de ligne qui vient de décoller. La première fois qu'elle a remarqué son don, c'était avec sa grand-mère sur son lit de mort. Elle était encore une enfant, et on lui avait dit que sa grand-mère allait mourir, que c'était inéluctable. Mais il y a avait autre chose : dans son regard, un voile qui la coupait du monde comme si elle déjà partie. Louise a alors su ce qu'on voit dans les yeux de ceux qui vont mourir. – La danseuse : alors qu'elle s'entraîne avec des mouvements dans une salle de danse, cette jeune femme se dit qu'elle aime danser, qu'elle aime son corps, le sentir bouger, occuper l'espace autour de lui, vibrer, ondoyer, onduler, de plus en plus vite, sentir ses membres se détacher d'elle…



Y grec : un homme est allongé dans le noir. Il éprouve une sensation atroce, plus bas dans son corps. Il ne voit rien, mais la douleur est trop importante, avec l'impression d'être vidé, étripé. – Une victime de plus : un homme est assis sur un banc et il regarde les jeunes femmes passer en pensant à a prochaine victime. Mais laquelle choisir ? Il lui faut rester prudent. Ne pas se précipiter, sélectionner avec soin. Mais c'est si difficile. Il arrive à peine à se contenir. Il a tellement envie de meurtres et il y a tant de proies. - La fin : un homme est assis dans l'herbe, adossé à un arbre, en train de regarder sa fille marcher avec application. Il y a quelques semaines encore, elle ne marchait pas, et voilà. Il se demande à quoi ressemblera sa vie dans vingt ou trente ans.


S’il a lu les deux premiers tomes de la série, le lecteur sait ce qu’il est venu chercher : un exercice de style, des histoires à chute, une vision pessimiste et négative du monde, des gens et de la vie en général. Il retrouve tout ça, sans sensation de répétition le cadre formel très contraignant. Le créateur respecte scrupuleusement le format qu’il s’est imposé. Comme dans les deux précédents tomes, seule la première histoire y déroge : en une seule page, composée de quatre cases de la même taille. Un gag reposant sur la surprise de la dernière case, et une déduction laissée au lecteur. Le contraste entre noir & blanc est total, avec des masses noires, des masses blanches, et des traits secs apparaissant soit noir sur fond blanc, soit blanc sur fond noir, venant comme griffer l’aplat, ce qui évite que l’œil du lecteur voie immédiatement la forme à repérer dans la dernière case. En quatre phylactères et trois cases, l’auteur a posé la situation et la résolution est purement visuelle, sans texte, charge au lecteur de formuler dans son esprit ce à quoi les deux marins sont confrontés dans cette mer démontée. Une maîtrise de la concision, du découpage et la mise en scène, une leçon de narration.



Au fil de ces vingt-cinq histoires, le lecteur pense à nouveau aux Idées noires d’André Franquin, à la fois pour ce choix du noir & blanc, à la fois pour la vision pessimiste du monde et de l’existence. Il représente des individus assez fades, afin de faciliter la projection du lecteur, des hommes et des femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, au physique banal, parfois similaires entre deux histoires, même s’il n’y a aucune forme de continuité. Il esquisse les tenues vestimentaires s’attachant à leur allure générale, sans rentrer dans les détails, pantalon, chemise ou chemisier, et parfois un imperméable pour son allure esthétique. De temps à autre, un vêtement ou un accessoire un peu particulier apparaît : un béret de marin, une barrette, une jupe, un juste-au-corps de danseuse, des lunettes qui cachent le regard, un habit de bonne sœur, une tenue d’employé d’établissement de restauration rapide, un parapluie, des talons haut, un tatouage, une combinaison d’astronaute, une tenue de clown. Avec un peu de recul, le lecteur s’aperçoit qu’il y a plus de variété qu’il ne pensait, et qu’à chaque fois l’artiste sait trouver les traits nécessaires et justes pour évoquer ces éléments sans avoir besoin d’en représenter la texture ou la forme exacte.


Les histoires apparaissent plus distinctement variées aux yeux du lecteur grâce à la mise en scène. Alors que la structure figée et la forme de minimalisme visuelle peut laisser supposer une uniformité visuelle, il n’en est rien. Chaque histoire est bien distincte : l’environnement dans laquelle elle se déroule, la situation initiale. Tout l’art de Clarke est de savoir construire une mise en scène spécifique à chaque histoire, lui donnant une apparence particulière, la distinguant des autres. Une mer démontée, un voyage en avion, un cours de danse, un banc dans une rue, un grand parc, un établissement de restauration rapide, un champ, les bas-côtés d’une nationale la nuit, un lit la nuit, une navette spatiale, le garage d’un pavillon, un paquebot en train de couler, et de nombreuses pièces noires sans signes distinctifs. Même dans ce dernier cas, la mise en scène des personnages, et la direction d’acteur évitent toute sensation de redondance ou d’inconsistance. À chaque histoire, le lecteur ressent la sensation de plonger dans une nouvelle situation, d’observer de nouvelles personnes, avec une curiosité renouvelée, et un sentiment d’inquiétude palpable dès la première case, car il sait que l’échec ou la malchance sont au bout de la nouvelle.



Pour ce troisième tome, l’auteur a collaboré avec d’autres scénaristes, chacun écrivant une histoire : Andreas, Raoul Cauvin, Aimée de Jongh, Dugomier, Foerster, Joseph Safieddine, Kid Toussaint, Vehlman, Zidrou. Soit neuf histoires, ce qui en fait seize écrites par Clarke. Si, dans la table des matières, il n’était pas fait mention de leur nom accolé à la nouvelle qu’ils ont écrite, le lecteur ne subodorerait pas que l’auteur ne les a pas toutes écrites. Comme dans les tomes précédents, la fatalité s’abat sur les personnages : la mort bien sûr, l’impossibilité d’être à la hauteur de ses rêves, la pulsion de tuer, la part de ténèbres en chacun de nous, le passage inexorable du temps, l’incommunicabilité, l’intranquillité, l’innocence trompée, l’incompréhension de la réalité générée par sa perception avec des sens finis, l’égoïsme naturel de l’être humain, les plans bien préparés qui se heurtent aux impondérables, la survenance d’événements arbitraires sur lequel l’individu n’a aucune prise. Il ne s’agit pas d’un humour noir gentil. Au début, le lecteur peut avoir l’impression que l’auteur se conforme plus à l’exercice de style pour lui-même, qu’il ne creuse pas la douleur d’exister. Quelle que soit sa sensibilité, le lecteur finit par tomber sur une nouvelle qui lui parle plus, parce qu’il a déjà fait l’expérience de ce type de vulnérabilité, de se retrouver sans défense, sans moyen d’action, de subir. Le mal-être ressenti par un personnage ou un autre fait mal. Comment rester insensible devant cet homme qui peste contre une panne qui l’empêche d’accomplir ce qu’il souhaite ? Comment accuser le coup quand le lecteur comprend que son but est de se suicider et que cette panne l’empêche de le faire ? Quel désespoir que de vouloir en finir avec la vie, et de ne même pas en être capable… Et ce couple qui se défait juste parce que la femme et l’homme n’ont plus le même rythme. Ou encore cet homme sachant que sa mort entraînera sa disparation à jamais et qui ne peut rien y changer.


Troisième tome de cet exercice de style : chaque histoire en noir & blanc, en quatre pages, contenant chacune quatre cases de la même taille. Aucune sensation de redite : chaque histoire développe une situation différente, une souffrance particulière, soit banale, soit teintée de fantastique. Une narration visuelle focalisée sur l’essentiel, au point d’en devenir évident, la justesse d’une sensibilité à la pénibilité de la condition humaine.