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mardi 19 juillet 2022

Réalités obliques - Tome 3 - Rencontres obliques

Au début… au début tout était normal.


Ce tome fait suite à Réalités obliques - Tome 2 - Mondes obliques (2016) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, car il s'agit de tomes autonomes. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il est également le créateur, et dessinateur et, depuis le tome 21, le scénariste de la série Mélusine avec François Gilson pour les tomes 1 à 20. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en 1 tome, comme Les étiquettes (2014). Ce tome est une anthologie d'histoires courtes en noir & blanc. Elles se présentent toutes sous le même format : une page sur fond noir avec le titre et un liseré blanc oblique sur la partie droite, suivie par une page noire. Viennent alors les 4 pages de bandes dessinées, chacune comprenant 4 cases carrées de la même taille. L'ouvrage lui-même est de format carré, avec une couverture rigide. Ce tome comprend 25 histoires de 4 pages, et en ouverture 1 histoire d'une page.


Dans un petit bateau de pêche, deux marins sont secoués dans de hautes vagues d'une tempête : pas une seule terre émergée en vue, ça fait plus d'un mois qu'il pleut, un déluge, comme dans la Bible. – Un voile sur les vivants : elle s'appelle Louise et elle est confortablement assise dans un fauteuil de l'avion de ligne qui vient de décoller. La première fois qu'elle a remarqué son don, c'était avec sa grand-mère sur son lit de mort. Elle était encore une enfant, et on lui avait dit que sa grand-mère allait mourir, que c'était inéluctable. Mais il y a avait autre chose : dans son regard, un voile qui la coupait du monde comme si elle déjà partie. Louise a alors su ce qu'on voit dans les yeux de ceux qui vont mourir. – La danseuse : alors qu'elle s'entraîne avec des mouvements dans une salle de danse, cette jeune femme se dit qu'elle aime danser, qu'elle aime son corps, le sentir bouger, occuper l'espace autour de lui, vibrer, ondoyer, onduler, de plus en plus vite, sentir ses membres se détacher d'elle…



Y grec : un homme est allongé dans le noir. Il éprouve une sensation atroce, plus bas dans son corps. Il ne voit rien, mais la douleur est trop importante, avec l'impression d'être vidé, étripé. – Une victime de plus : un homme est assis sur un banc et il regarde les jeunes femmes passer en pensant à a prochaine victime. Mais laquelle choisir ? Il lui faut rester prudent. Ne pas se précipiter, sélectionner avec soin. Mais c'est si difficile. Il arrive à peine à se contenir. Il a tellement envie de meurtres et il y a tant de proies. - La fin : un homme est assis dans l'herbe, adossé à un arbre, en train de regarder sa fille marcher avec application. Il y a quelques semaines encore, elle ne marchait pas, et voilà. Il se demande à quoi ressemblera sa vie dans vingt ou trente ans.


S’il a lu les deux premiers tomes de la série, le lecteur sait ce qu’il est venu chercher : un exercice de style, des histoires à chute, une vision pessimiste et négative du monde, des gens et de la vie en général. Il retrouve tout ça, sans sensation de répétition le cadre formel très contraignant. Le créateur respecte scrupuleusement le format qu’il s’est imposé. Comme dans les deux précédents tomes, seule la première histoire y déroge : en une seule page, composée de quatre cases de la même taille. Un gag reposant sur la surprise de la dernière case, et une déduction laissée au lecteur. Le contraste entre noir & blanc est total, avec des masses noires, des masses blanches, et des traits secs apparaissant soit noir sur fond blanc, soit blanc sur fond noir, venant comme griffer l’aplat, ce qui évite que l’œil du lecteur voie immédiatement la forme à repérer dans la dernière case. En quatre phylactères et trois cases, l’auteur a posé la situation et la résolution est purement visuelle, sans texte, charge au lecteur de formuler dans son esprit ce à quoi les deux marins sont confrontés dans cette mer démontée. Une maîtrise de la concision, du découpage et la mise en scène, une leçon de narration.



Au fil de ces vingt-cinq histoires, le lecteur pense à nouveau aux Idées noires d’André Franquin, à la fois pour ce choix du noir & blanc, à la fois pour la vision pessimiste du monde et de l’existence. Il représente des individus assez fades, afin de faciliter la projection du lecteur, des hommes et des femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, au physique banal, parfois similaires entre deux histoires, même s’il n’y a aucune forme de continuité. Il esquisse les tenues vestimentaires s’attachant à leur allure générale, sans rentrer dans les détails, pantalon, chemise ou chemisier, et parfois un imperméable pour son allure esthétique. De temps à autre, un vêtement ou un accessoire un peu particulier apparaît : un béret de marin, une barrette, une jupe, un juste-au-corps de danseuse, des lunettes qui cachent le regard, un habit de bonne sœur, une tenue d’employé d’établissement de restauration rapide, un parapluie, des talons haut, un tatouage, une combinaison d’astronaute, une tenue de clown. Avec un peu de recul, le lecteur s’aperçoit qu’il y a plus de variété qu’il ne pensait, et qu’à chaque fois l’artiste sait trouver les traits nécessaires et justes pour évoquer ces éléments sans avoir besoin d’en représenter la texture ou la forme exacte.


Les histoires apparaissent plus distinctement variées aux yeux du lecteur grâce à la mise en scène. Alors que la structure figée et la forme de minimalisme visuelle peut laisser supposer une uniformité visuelle, il n’en est rien. Chaque histoire est bien distincte : l’environnement dans laquelle elle se déroule, la situation initiale. Tout l’art de Clarke est de savoir construire une mise en scène spécifique à chaque histoire, lui donnant une apparence particulière, la distinguant des autres. Une mer démontée, un voyage en avion, un cours de danse, un banc dans une rue, un grand parc, un établissement de restauration rapide, un champ, les bas-côtés d’une nationale la nuit, un lit la nuit, une navette spatiale, le garage d’un pavillon, un paquebot en train de couler, et de nombreuses pièces noires sans signes distinctifs. Même dans ce dernier cas, la mise en scène des personnages, et la direction d’acteur évitent toute sensation de redondance ou d’inconsistance. À chaque histoire, le lecteur ressent la sensation de plonger dans une nouvelle situation, d’observer de nouvelles personnes, avec une curiosité renouvelée, et un sentiment d’inquiétude palpable dès la première case, car il sait que l’échec ou la malchance sont au bout de la nouvelle.



Pour ce troisième tome, l’auteur a collaboré avec d’autres scénaristes, chacun écrivant une histoire : Andreas, Raoul Cauvin, Aimée de Jongh, Dugomier, Foerster, Joseph Safieddine, Kid Toussaint, Vehlman, Zidrou. Soit neuf histoires, ce qui en fait seize écrites par Clarke. Si, dans la table des matières, il n’était pas fait mention de leur nom accolé à la nouvelle qu’ils ont écrite, le lecteur ne subodorerait pas que l’auteur ne les a pas toutes écrites. Comme dans les tomes précédents, la fatalité s’abat sur les personnages : la mort bien sûr, l’impossibilité d’être à la hauteur de ses rêves, la pulsion de tuer, la part de ténèbres en chacun de nous, le passage inexorable du temps, l’incommunicabilité, l’intranquillité, l’innocence trompée, l’incompréhension de la réalité générée par sa perception avec des sens finis, l’égoïsme naturel de l’être humain, les plans bien préparés qui se heurtent aux impondérables, la survenance d’événements arbitraires sur lequel l’individu n’a aucune prise. Il ne s’agit pas d’un humour noir gentil. Au début, le lecteur peut avoir l’impression que l’auteur se conforme plus à l’exercice de style pour lui-même, qu’il ne creuse pas la douleur d’exister. Quelle que soit sa sensibilité, le lecteur finit par tomber sur une nouvelle qui lui parle plus, parce qu’il a déjà fait l’expérience de ce type de vulnérabilité, de se retrouver sans défense, sans moyen d’action, de subir. Le mal-être ressenti par un personnage ou un autre fait mal. Comment rester insensible devant cet homme qui peste contre une panne qui l’empêche d’accomplir ce qu’il souhaite ? Comment accuser le coup quand le lecteur comprend que son but est de se suicider et que cette panne l’empêche de le faire ? Quel désespoir que de vouloir en finir avec la vie, et de ne même pas en être capable… Et ce couple qui se défait juste parce que la femme et l’homme n’ont plus le même rythme. Ou encore cet homme sachant que sa mort entraînera sa disparation à jamais et qui ne peut rien y changer.


Troisième tome de cet exercice de style : chaque histoire en noir & blanc, en quatre pages, contenant chacune quatre cases de la même taille. Aucune sensation de redite : chaque histoire développe une situation différente, une souffrance particulière, soit banale, soit teintée de fantastique. Une narration visuelle focalisée sur l’essentiel, au point d’en devenir évident, la justesse d’une sensibilité à la pénibilité de la condition humaine.



jeudi 7 juillet 2022

Les Six Fonctions du langage

Dis-moi un truc gentil.


Ce tome est un recueil de dix-sept histoires racontées sous la forme de roman-photo. C’est l’œuvre de Clémentine Mélois, qui a repris des romans-photos qu’elle a détournés. La première édition de cet ouvrage date de 2021. La typographie originale Fotonovzela a été réalisée par Thierry Fetiveau. L’autrice avait illustré un ouvrage de vulgarisation sur le roman-photo, écrit par Jan Baetens : La petite Bédéthèque des Savoirs - Tome 26 - Le Roman-photo. Un genre entre hier et demain. paru en 2018.


Les six fonctions du langage, romance : par une belle journée, un jeune homme compte fleurette à une jolie brune en lui demandant si on lui a déjà parlé des fonctions du langage selon le linguiste russo-américain Roman Jakobson. Il entreprend alors de lui énoncer ces six fonctions, puis lui susurre des mots compliqués pour lui montrer l’étendue de son champ lexical, ce qui la met dans tous ses états. Un cœur plein de désespoir, drame : Jean-Louis rend visite à Bien-Aimé en Christ et il lui expose son infortune, que ses jours sont comptés, et qu’il a décidé de faire de son ami, son légataire universel pour un montant de six cent cinquante mille euros. Voilà Dédé, amitié : Dédé, un vieil homme barbu et dégarni arrive chez un couple pour le réveillon de Noël, un autre couple invité étant déjà présent. Il entreprend de leur raconter ce qui est arrivé à sa Citroën qui était en rade la semaine dernière, plus de jus. L’anéantisseur ultime, controverse : Le Priol vient trouver son chef à son bureau pour lui dire qu’il faut revenir sur ce qui a été décidé à la réunion de cadrage du 12, car il a un document qui prouve qu’ils se sont trompés sur toute la ligne.



Voili voilou, médecine : un médecin s’enquiert auprès de l’infirmière Nadine de la patiente qu’il doit aller visiter ce jour. Elle lui explique que cette femme est en genre mode craquage complet. Il se rend dans la chambre, et un infirmier lui indique que la femme fait une grosse crise de nerf. Il demande à l’infirmier ce qui s’est passé lors de la dernière crise de nerf. La croûte au couteau, création : un couple admire un tableau dans une galerie, monsieur estimant qu’il s’agit d’un moineau géant en train de décéder, madame pensant plus à une sorte de canard. L’artiste s’approche et leur propose de passer à son atelier : ils n’ont rien compris à son œuvre, mais il leur expliquera. Le meuble en kit, romance : un couple en maillot de bain, seuls sur la plage et monsieur susurre une litanie poétique amoureuse à l’oreille de sa belle qui lui répond de manière inattendue. El Magnifico, prouesse : à table au restaurant, un beau jeune homme demande à son interlocuteur en tenue de catche mexicain s’il prendre du dessert, car lui n’a pas encore décidé. Le pays des bisous, entreprise : un nouvel embauché arrive pour commencer son travail. Il est reçu par celui en charge de l’accueil des nouveaux et qui se présente. Il s’appelle Fifi, le lutin farceur, et il va tout lui expliquer. Ils vont commencer par un petit tour des infrastructures. Etc.


Au cas où la couverture ne constitue pas un indice assez clair, la quatrième de couverture en rajoute une couche : des mots, de l’action, de la lascivité, du suspense, tellement réaliste qu’on peut presque toucher les larmes. Avec trois citations pour compléter. Roman Jakobson (1896-1982) : Clémentine Mélois n’a absolument rien compris à mon œuvre. Ludwig Wittgenstein (1889-1951) : un livre inutile qui n’a pas sa place dans nos bibliothèques. Michèle Mélois : moi, j’ai bien aimé. Cet ouvrage est donc placé sous le signe de l’absurde, avec une composante philosophique. Le lecteur découvre des histoires courtes de quatre à huit pages, sous la forme de roman-photo. Les tenues vestimentaires évoquent la fin des années 1960, et il constate des retouches de couleurs sur les décors, parfois sur les vêtements, ainsi que des couleurs un peu baveuses et mal reproduites, et parfois des solutions de continuité dans les habits d’un personnage d’une case à l’autre, l’un d’eux en faisant même la remarque. Il s’agit donc d’une réappropriation de romans-photos dont les textes ont été refaits, les séquences peut-être partiellement remontées pour certaines, et racontant une autre histoire que l’originale, un détournement de nature humoristique. L’autrice joue sur le décalage entre ce que racontent les images, oscillant entre relation amoureuse et drame, avec des exceptions comme la présence du catcheur mexicain ou la séquence dans un tribunal, et ce que disent les personnages. Le premier sketch évoque les six fonctions du langage correspondant au contexte, à l’émetteur, au récepteur, au canal, au message et au code, et l’autrice joue avec ces six fonctions pour créer ces décalages.



L’utilisation de romans-photos datés introduit également un décalage, très perturbant. D’un côté, il est évident que ces photographies correspondent à plusieurs décennies dans le passé : tenues vestimentaires, coiffures. La piètre qualité de la reproduction des couleurs (peut-être même dégradées à dessein) ajoute à l’obsolescence des images. Il n’y a trace nulle part d’un outil informatique ou d’un téléphone portable. Les postures sont posées, mais sans paraître artificielles ou outrées. Il y a une prépondérance de plans taille, plans poitrine et gros plans, permettant de s’économiser sur les décors en arrière-plan. Il y a donc quelques plans non-raccords pour les costumes, et un ou deux pour les décors. L’acteur en costume de catcheur mexicain semble avoir été découpé dans un autre roman-photo et collé par-dessus la silhouette vraisemblablement d’une actrice. C’est une certitude quand il chevauche un fromage de chèvre. De temps à autre, le lecteur éprouve l’impression que l’autrice a peut-être également recolorié quelques fonds pour un arrière-plan plus uniforme. D’un autre côté, le lecteur regarde des photographies, avec de vrais êtres humains, ce qui apporte une sensation irrépressible de réel. Ce sont des personnes qui se trouvent devant lui et il cherche à déchiffrer l’expression de leur visage, à lire dans leur posture, dans la manière dont ils se tiennent face à leur interlocuteur, dans la manière dont ils réagissent. Lui-même réagit par automatisme, sans pouvoir s’en empêcher.


Pris entre l’aspect suranné de la narration visuelle et la réalité de ces femmes et de ces hommes qu’il a devant lui, le lecteur les perçoit comme des acteurs interprétant une pièce avec maladresse, tout en y mettant de la conviction : le décalage est déjà présent et produit déjà son effet. Voilà un homme et une femme dans l’intimité, en pleine conversation, certainement romantique, mais aussi pressante du côté du mâle, et pas entièrement convaincu du côté de la femme qui lui demande de l’impressionner. Il se lance alors dans une suite de mots compliqués : hypocoristique, ischio-jambier, irénique, marmoréen, polysyndète, pédiluve, ergastule, adamantin, rhombododécaèdre, zététique, brachydactyle, idéogénie, acheiropoïète. L’autrice fait preuve d’une inventivité. Après avoir cité la théorie de Roman Jakobson, elle fait intervenir Roland Barthes (1915-1980) dans le treizième récit : Pas de gestes brusques, action. Il propose à son interlocuteur de parler du concept dichotomique de Langue/Parole : si la langue est l’instance qui nous constitue comme sujet, la parole n’est-elle pas le relais fatal de tout ordre signifiant ? Là encore, il ne s’agit pas juste de prendre un nom comme référence et de faire semblant, mais bien d’évoquer rapidement ses théories, puisqu’il passe ensuite à la crise du Signe, et mentionne le philosophe germano-américain Rudolf Carnap, l’épistémologue anglais Bertrand Russell, et le philosophe autrico-britannique Ludwig Wittgenstein. Elle n’hésite pas à mettre ses propres récits en abîme avec le dernier, où le personnage principal appelle Iris pour lui demander son aide car il vient de recevoir un coup de fil de l’éditrice qui trouve qu’il n’y a pas assez d’action dans ce livre.



L’humour est présent dans chaque récit : il provient du décalage entre acteurs et texte, mais aussi de la logique même du récit, souvent sur la base d’un humour absurde. Le premier séducteur échoue dans son entreprise avec sa compagne parce qu’il a le malheur de prononcer le mot Boulgour, un faux pas inexcusable dans la suite de mots compliqués. Dans la seconde histoire, le lecteur constate que l’interlocuteur répond de manière machinale à l’homme qui lui explique qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre, que sa femme est décédée d’un accident de travail, et qu’il lui lègue une importante somme d’argent. En fait l’autre n’a rien écouté : zéro empathie. Le comique de certaines situations fonctionne sur des personnes qui ne s’écoutent pas, ou qui ne sont pas dans le même registre lexical. D’autres fois, le sujet prend le lecteur par surprise. Il s’attendait à ce que la femme sujette aux crises de nerf ne puisse plus supporter la maltraitance de la langue française. Il n’aurait jamais imaginé qu’un sketch porte sur l’univers partagé Marvel, et deux armes de destruction que sont le gant de l’infini de Thanos, et l’anéantisseur ultime (Ultimate Nullifier) manié par Mister Fantastic. Il n’avait pas prévu que l’autrice puisse réaliser un gag purement visuel, avec El Magnifico chevauchant un Saint Marcelin géant. Il est également pris par surprise, par quelques vrais moments de tendresse, comme cette jeune femme qui demande à son compagnon de lui dire quelque chose de gentil.


A priori, un recueil de romans-photos usagés et détournés, même pour des histoires courtes, n’a pas grand-chose pour faire rêver. Le résultat est irrésistible, à la fois par un humour fonctionnant sur le décalage, pour des situations absurdes et intelligentes, pour des thèmes contemporains. Le lecteur ne s’attendait pas à éprouver une forme de tendresse platonique pour ces êtres humains plus intelligents qu’il ne le supposait, attachés à bien faire, à surmonter l’incommunicabilité générée par le langage.



lundi 1 avril 2019

Réalités obliques T01

Se concentrer pour rester réelle.

Ce tome est le premier d'une série de 3. La première édition date de 2015. Il a été réalisé par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il est également le créateur et l'auteur de la série Mélusine avec François Gilson. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en 1 tome.

Ce tome est une anthologie d'histoires courtes en noir & blanc. Elles se présentent toutes sous le même format : une page sur fond noir avec le titre et un liseré blanc oblique sur la partie droite, suivie par une page noire. Viennent alors les 4 pages de bandes dessinées, chacune comprenant 4 cases carrées de la même taille. L'ouvrage lui-même est format carré, avec une couverture rigide et un marque-page en tissu cousu au livre. Ce tome comprend 25 histoires de 4 pages. Sophie est assise devant sa fenêtre en train de fumer une clope et de songer à sa situation ahurissante : elle ne vit qu'un jour sur deux. Impossible de développer une relation affective dans ces conditions. Muriel pose nue pour un peintre et son esprit vagabonde. Elle se focalise sur une idée : il faut qu'elle se concentre pour rester réelle. Elle en fait part au peintre. Un homme marche dans la rue, avec la conviction d'être toujours en retard, qu'un autre lui-même est déjà passé avant lui et l'a précédé. Quoi qu'il fasse, où qu'il aille, son autre est déjà passé. Un homme se débat dans la mer avec la conviction qu'il va se noyer. Il ne sait plus depuis combien de temps il est là ; il sait que personne ne viendra le chercher.


Deux démineurs sont à l'œuvre sur un engin explosif artisanal dans un immeuble. L'un d'eux regarde son ombre : ça lui fait penser aux individus désintégrés par la bombe atomique ayant explosé à Hiroshima et leurs ombres qui restaient sur les murs, rattachées à rien. Un homme se prépare le matin pour aller au travail. Sa femme lui indique qu'il est en retard. Il passe devant la salle de bain et remarque un motif d'oiseaux sur le miroir. Un homme marche dans la rue en pensant au fait que cela fait 10 jours que le soleil ne s'est pas levé, même les éclairages commencent à faiblir. Au pied d'une pierre tombale dans un cimetière, une main surgit de la terre. Un visage apparaît affleurant le sol, avec un regard paniqué. Un homme progresse au milieu des piétons, songeant au fait que son absence du sens du toucher le coupe du monde. Il souffre du fait que personne ne peut voir, entendre, goûter ou sentir un homme sans contact. Dans une route de forêt, de nuit, un homme conduit sa voiture. Il ne voit la jeune femme dans ses phares qu'au dernier moment. Il la percute de plein fouet.


Dans cette collection d'histoires courtes entre horreur de situation et humour très noir, le lecteur est frappé par les caractéristiques des dessins. Clarke joue sur l'opposition du noir et du blanc, sur le contraste qui se produit, entre des zones de noir et des zones de blancs. Il croque les différents personnages, sans trop s'attacher aux caractéristiques physiques autres que le genre et la coiffure, avec des vêtements impersonnels, des visages banals vite oubliés. Ils ont presque tous la même morphologie normale, sans surcharge pondérale, sans implants mammaires. Quand vraiment le récit le justifie, il peut donner une carrure plus impressionnante à des hommes, lorsqu'ils remplissent les fonctions d'homme de main. Le détourage des individus est réalisé d'un trait fin qui n'est ni lissé, ni arrondi. Cela donne au lecteur d'avoir une impression globale des individus, plutôt qu'une fine description d'un individu en particulier. À plusieurs reprises, il joue sur les ombrages, le personnage donnant l'impression d'être plongé dans une forte pénombre, ou d'être éclairé à contre-jour, comme s'il était déjà à moitié mangé par les ténèbres. Ce dispositif relève d'une forme d'expressionnisme, où le pourcentage de noir dans chaque case peut être assimilé aux forces inquiétantes auxquelles l'individu est soumis, au faible espoir de l'issu de l'histoire.


Dès la première histoire, le lecteur est frappé par la capacité d'évocation des dessins en peu de traits. D'une histoire à l'autre, quelques traits noirs suffisent pour figurer un encadrement de fenêtre, un drap froissé, des vagues, des arbres, une voiture, des herbes hautes, une corde, etc. Clarke a épuré son mode de représentation pour favoriser des formes simplifiées, immédiatement identifiables comme étant la forme générique d'un élément, sans aller jusqu'à l'icône. Cette utilisation du noir & blanc n'est pas celle de Frank Miller poussant l'épure jusqu'à des formes abstraites, mais plutôt celle de Will Eisner dans ses romans graphiques. Cette influence se ressent à la fois dans la façon de représenter les plis dans les étoffes de vêtement, à la fois dans la simplicité apparente du cadrage de chaque case, d'une rare efficacité. Les dessins de Clarke n'atteignent pas l'élégance de ceux d'Eisner, mais la filiation est là, la capacité à donner de la consistance aux personnages, comme aux lieux avec des traits simples et justes est impressionnante. Lors de ces 25 histoires, les visuels transportent réellement le lecteur comme s'il était lui-même immobile en train de regarder les toits de Paris par la fenêtre, en train de se débattre pour essayer de rester la tête hors de l'eau, en train de s'immerger dans le motif du mur de la salle de bain, en train d'avancer dans l'obscurité, en train de frôler des gens sur le trottoir, apercevant soudainement une personne au milieu de la route de nuit, accroché à un harnais en train de faire de la spéléologie, et même ligoté sur une chaise en train de dérouiller sous les coups de deux gros bras qui ne fatiguent pas.


Le lecteur se laisse donc immédiatement séduire par cet exercice de style, à la lisibilité immédiate et rapide. Chaque histoire respecte un format immuable de 4 cases par page (2 rangées de 2) en 4 pages. L'auteur s'est donc imposé ledit format et fait preuve d'inventivité pour narrer des histoires différentes, consistantes pour raconter quelque chose, avec une chute dans la dernière case, une forme de justice poétique, ou de coup de grâce, selon les histoires. Celles-ci se lisent très vite, et le lecteur en ressort avec l'impression qu'il n'y avait pas beaucoup de texte, et même plusieurs histoires sans parole. En fait, il y a effectivement de nombreuses pages muettes, mais une seule histoire totalement dépourvue de mots. Elle reste en mémoire, car le personnage de Dans le champ de blé ressemble comme deux gouttes d'eau à Mélusine. Clarke réussit son pari à raconter des histoires à chaque fois différentes dans ce format très rigide, et à être à chaque fois intelligible, le lecteur comprenant toutes les chutes, sans doute possible.


Au cours de ces 25 histoires, Clarke met en scène à chaque fois un personnage principal qui est souvent masculin : c'est à lui qu'arrive les choses, c'est son histoire. Il peut intervenir d'autres personnages y compris féminins, comme une épouse, une femme servant de modèle à un peintre, une passante, un psychologue, les passagers d'un avion. Dans plusieurs histoires, il n'y a que le personnage principal, et les autres fois les personnages secondaires sont peu nombreux. Cela a pour effet de focaliser la narration sur un unique individu, de donner une vision du monde égocentrée, d'amplifier l'émotion ou le ressenti de ce personnage, de provoquer une forte empathie vis-à-vis de lui. Les chutes des récits alternent entre l'humour noir et l'horreur de la condition humaine. Au travers de ces 25 courts récits, Clarke met en scène l'impression de ne pas exister, la sensation d'être en retard par rapport au reste du monde, la conviction de mourir seul dans l'indifférence du reste du monde, le fait que les événements échappent à notre contrôle, l'incapacité de déchiffrer les signaux envoyés par la réalité, la vanité de lutter contre les ténèbres inéluctables, l'incommunicabilité, l'impossibilité d'éviter les accidents, les phénomènes incompréhensibles, la conviction que notre personnalité ne peut pas être montrée dans sa totalité, etc. Clarke met en scène les angoisses de l'existence, les limites de la condition humaine. Ses personnages se heurtent à la finitude de leur existence, aux caractéristiques intangibles de leur vie. Cependant, le lecteur ne ressort pas désespéré de cet ouvrage, prêt à se passer la corde au cou. Ces saynètes n'ont pas la force et le noirceur des Idées noires de Franquin, parce que le lecteur reste un observateur de ces moments. Le format fixe des histoires génère une prise de recul chez le lecteur qui garde alors à l'esprit qu'il s'agit d'un exercice de style. Cela n'obère en rien la pertinence du propos ou l'empathie, mais le lecteur est clairement placé dans une situation d'observateur, diminuant sa capacité à se projeter dans le personnage du chapitre, de devenir lui.



Avec ce tome, Clarke propose un exercice de style contraint, très réussi, à la fois pour l'étincelle de vie présente dans les dessins, à la fois pour la capacité à capture en 4 pages de 4 cases, une émotion, une angoisse, une résignation à une réalité matérielle ou psychologique sur laquelle l'individu n'a pas de prise. Pour autant, le lecteur reste un peu en retrait de ces constats, pas impliqué à 100%.