Flattez moi encore, c’est mon péché mignon.
Ce tome comprend une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Cerise pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Ostende ? la reine des plages… la plage des rois ! Il est constitué de plusieurs parties intitulées : Ostende 1905 (Une maison en ville, Monument royal, Léopold II-sur-Mer, Traces royales, Autres projets côtiers), L’ambitieuse baronne de Vaughan (Amour et ambition, Un roi généreux, La fin du règne, Le roi est mort, vive le roi !), Les deux fils cachés du roi, Ensor ?, Une vie à l’ostendaise.
En mer du Nord, en 1905, non loin de la côte d’Ostende, un pêcheur rame vigoureusement et il rejoint deux hommes qui l’attendent avec de l’eau à mi-cuisse. Ils récupèrent la caisse pleine de poissons. Le même soir, dans une chambre luxueuse du Royal Palace à Ostende, monsieur Mansur, l’émissaire du Shah de Perse, se tient debout en robe de chambre, alors qu’une belle jeune femme nue est dans son lit, en train de fumer une cigarette. Il lui indique qu’il fait couler leur bain, avec l’huile de rose de son pays. Il se déclare très impressionnée par la volupté de la professionnelle, puis il se défait de sa robe et l’invite à le rejoindre prestement dans le bain car il n’a pas l’habitude d’attendre, certaines têtes ont été tranchées pour moins que cela à Ispahan. Il rentre dans la baignoire, et un coup est frappé à la porte. La dame se lève pour aller ouvrir.
Le lendemain, le jour se lève sur le chalet royal d’Ostende. Gustaaf est en train d’épousseter les bustes quand il est interpellé par monsieur Armand, l’informant qu’il y a de l’agitation à la guérite, qu’il aille voir ce qui s’y passe. L’employé fait tout le chemin jusqu’aux grilles : là le garde l’informe que des individus ont déversé une caisse de poissons devant l’entrée, avec des tracts. Le commissaire Henrikus Ansor est arrivé sur place et il commente : Pas n’importe quels poissons… des maquereaux. Il ramasse un tract et le lit : De quoi déguster pour la mère maquerelle du Roi, Blanche la poissonnière. Ansor et Gustaff sont rejoint par monsieur Armand, une discussion s’engage, en particulier le statut réel de cette Blanche Delacroix. Puis le policier Anthème van Meerbe arrive et informe le commissaire qu’il doit se rendre au Royal Palace tout de suite. Ansor s’exécute. Ouvert depuis 1899 et propriété de la Compagnie Internationale des Grands Hôtels, le Royal Palace accueille une clientèle des plus huppées. Ansor se présente à l’accueil où il est reçu par monsieur Leblanc, le directeur. Ce dernier le mène jusqu’à la chambre de l’émissaire en lui faisant des recommandations : il compte sur la discrétion du fonctionnaire police, il en va du prestige de son établissement, ils ne veulent pas de scandale. Arrivé devant la baignoire du crime où se trouve encore le cadavre, il ajoute : Pour la réputation de l’hôtel, c’est terrible, que vont penser les clients ? Ansor rétorque qu’il dirait que c’est encore pire pour le monsieur dans la baignoire.
En 2018, le scénariste a réalisé le premier album de la série ayant pour héroïne Kathleen van Overstraeten : Sourire 58 avec Baudoin Deville et Bérengere Marquebreucq, qui rencontre un grand succès. Cela lui permet de réaliser un premier tome avec un autre personnage principal, tout en mettant en valeur des éléments culturels belges, à une autre époque, au tout début du vingtième siècle, avec un autre dessinateur. Le lecteur fait ainsi connaissance avec le commissaire Hendrikus Ansor, pas Ensor comme le peintre. Il s’agit d’un détective belge, ce qui peut évoquer un autre détective de la même nationalité, d’autant plus que le mystère se résout lors d’une discussion en face à face explicitant ce qui s’est passé : Hercule Poirot, sauf qu’ici le personnage principal fait partie de la police. Le dessinateur lui donne une allure très formelle, avec son canotier, son costume trois pièces, sa cravate, sa montre à gousset. Le lecteur devine qu’il est un peu empâté, et d’ailleurs le récit établit qu’il aime bien la chair, qu’il a un bon coup de fourchette. En outre, il n’est pas célibataire : son enquête l’amène à rencontrer son fils Théo en train de coller des affiches, plus tard il rentre chez lui et le lecteur fait connaissance avec Joséphine Ansor son épouse. Il sera également question de Nelle, sa fille illégitime. Enfin, le lecteur le suit dans son enquête et il peut le voir donner des ordres à ses subalternes et rendre compte à Léopold II.
S’il est familier de la série mettant en scène Kathleen, le lecteur note tout de suite la différence visuelle. Le dessinateur a choisi une approche moins réaliste, pour des représentations plus simplifiées dans les contours, plus ligne claire d’une certaine manière. Ainsi les visages sont dessinés de manière plus directe. Par exemple, celui du roi peut présenter juste deux courts segments horizontaux ou discrètement inclinés pour les yeux, deux arcs pour les sourcils, et une barbe blanche délimitée par un trait de contour, sans aucun trait pour évoquer les poils dans la zone blanc immaculé. Autre exemple, la bouche d’Ansor se trouve souvent entièrement masquée par la moustache. Ou encore les coiffures élaborées de ces dames, bourgeoises comme cocottes, donnant la sensation d’une masse rigidifiée et compacte. D’une certaine manière, ces caractéristiques de représentation font penser à une lecture tout public, de sept à soixante-dix-sept ans. Dans la même approche, les éléments de décors, meubles, accessoires, façades sont détourés par des traits nets et solides. Le lecteur sent la forte influence du style propre à Hergé, avec toutefois une propension à mettre plus de détails dans les cases, ce qui les rend un peu plus encombrées par comparaison avec leur illustre modèle. D’un autre côté, ces choix de composition servent parfaitement les intentions du scénariste, en particulier pour ce concerne les marques de belgitude.
Le titre annonce que la ville d’Ostende constitue un personnage à part entière, et à une époque bien précise : 1905. En effet, la balade vaut le détour, et les promenades tiennent leurs promesses. Dès la planche deux, une magnifique vue du chalet royal d’Ostende, dans une case de la largeur de la page, qui en occupe les deux tiers de la hauteur. Dans la page en vis-à-vis, une petite case montre la grille du chalet avec le bâtiment à quelques centaines de mètres en arrière-plan. En planche cinq, à nouveau une case de la largeur de la page et de la moitié de la hauteur, avec une vue extérieure générale du Royal Palace. Dans les planches huit à dix, une petite balade à pied dans les rues de la ville permet d’observer les façades des maisons. Page suivante, la représentation du pont reliant la propriété royale à la villa Van Den Borght à Laeken. Puis le lecteur peut se repaître du bâtiment de la gare d’Ostende, puis celui du casino Kursaal. D’autres rues d’Ostende, le champ de courses hippiques, la jetée de nuit, les dunes, etc. Le dessinateur apporte le même soin à représenter les intérieurs de ces lieux, avec les aménagements, les mobiliers, la décoration, etc. En fait, l’apparence tout public des dessins peut fausser la première impression du lecteur, lui laissant penser à une reconstitution historique allégée, voire convenue, alors qu’elle s’avère très solide et très riche, à chaque page. Cette consistance des lieux et des environnements rejaillit sur les personnages qui en deviennent également complexes et adultes dans leurs comportements et dans leurs prises de position… tout en conservant une forme de légèreté… Cela peut s’avérer assez surprenant. Par exemple, quand Ansor se trouve face au roi, cela relève à la fois de la farce comique (le pauvre commissaire dépassé par les événements), et en même temps du drame (le professionnalisme du policier foulé au pied par les exigences léonines du roi).
Comme pour la série Kathleen, le scénariste raconte une histoire policière au premier degré, une enquête sur un meurtre, se déroulant dans un milieu social, culturel et historique précis, pour en révéler certaines facettes, c’est-à-dire un polar en bonne et due forme. Le commissaire recherche des indices, procède à des interrogatoires, envoie ses inspecteurs sur le terrain, patauge, se trompe, analyse les informations avec sa connaissance de cette époque. Le scénariste participe lui aussi à la reconstitution historique, en plus de celle visuelle consistante et solidement documentée du dessinateur. À l’évidence, le récit respecte l’histoire personnelle de Léopold II (1835-1909), sa relation avec Blanche Delacroix (1883-1948), le décès du prince Léopold, le développement d’Ostende comme station balnéaire, et aussi la visite de Mozaffareddine Chah (1853-1907), le résident James Ensor (1860-1949, artiste peintre, graveur et anarchiste belge). Plus que respecter le contexte historique, l’intrigue en découle, y est indissolublement liée, serait fondamentalement différente si elle se déroulait ailleurs ou à une autre époque. Le récit relie également des particularités comme les spécialités de cette ville balnéaire (en particulier le goût d’Ansor pour les crevettes), et la collection de masques de James Ensor par rapport à Ansor, car il estime que son travail consiste bien à démasquer les individus.
Dans un premier temps, le lecteur comprend bien l’opportunité pour le scénariste de proposer une nouvelle série se déroulant en Belgique avec un nouveau personnage pour mettre en valeur les artefacts historiques de la belgitude du début du vingtième siècle. Il peut entretenir quelques réserves sur les caractéristiques graphiques tout public du dessinateur. Très vite, il ressent la richesse des dessins, la solidité remarquable de la reconstitution visuelle. Puis celle tout aussi consistante de l’évocation de Léopold II et de son amante, de l’urbanisme d’Ostende et de son artiste résident James Ensor. L’intrigue policière suit une trame classique et tout aussi solide, avec des révélations finales évoquant le mode opératoire de Hercule Poirot. Classique et éprouvé, nourri par les lieux et le contexte historique et culturel.





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