Rien de bon ne se construit sur la peur !
Ce tome est de nature majoritairement biographique, portant sur trois scientifiques du vingtième siècle et un militaire de carrière, avec le point de vue de son scénariste. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cent soixante-seize pages de bande dessinée. Il se termine par une postface de dix pages, un texte rédigé par le scénariste en février 2015, agrémenté d’une ou deux illustrations par page. Ces deux auteurs ont à nouveau collaboré pour une autre bande dessinée : Ballade pour un bébé robot parue en 2018.
Les deux auteurs sont assis autour d’une table dans une cuisine, peut-être celle de la maison du bédéaste. Ce dernier présente une photographie à son invité, celle d’une classe en école élémentaire, où il s’est dessiné un bonnet d’âne sur la tête, il était nul en classe et surtout en maths. Cédric suppose qu’il n’était pas nul en dessin. Edmond répond qu’en dessin, il se débrouillait, mais de là à imaginer que Cédric, grand mathématicien médiatisé, viendrait lui proposer de faire un livre avec lui. La mère de Baudoin aurait été fière, elle lui aurait cuisiné des raviolis pour le remercier. Son hôte lui suggère d’arrêter de raconter des bêtises, et de lui montrer son village, et la rivière, celle qu’Edmond décrit dans ses œuvres comme sa source vitale. Ils vont se promener sur la place de Villars-sur-Var, celle de Couma Acò, de Piero. Cédric porte un costume trois-pièces, Lavallière, son araignée au revers de sa veste. Une vieille dame se lève du banc de pierre et vient à sa rencontre, elle lui fait observer qu’il a les lacets défaits. Edmond l’emmène voir l’Espignole.
De retour chez le bédéaste, le mathématicien lui déclare qu’il doit lui raconter l’histoire de Turing. Les êtres humains chassent, dansent et parlent depuis plus d’un million d’années, peut-être. Mais l’entraide et la violence ont façonné les sociétés humaines avant même qu’il y ait des mots pour les dire. Avec les siècles et les millénaires, les sociétés devinrent de plus en plus vastes, de plus en plus construites ; l’entraide et la violence toujours mieux organisées. Les dimensions individuelles et collectives comptaient de plus en plus. L’idée née dans un cerveau était démultipliée et réalisée par toute une communauté. Des habitudes se prenaient, des conventions s’installaient, des cultures se créaient, influencées par les environnements et les accidents de l’histoire. Construite à tâtons, la science, œuvre collective de longue haleine, a fait des miracles, révélé des lois du monde invisible et permis de les exploiter. Peu à peu, les armées se sont organisées, de plus en plus sophistiquées, au service d’identités culturelles toujours plus précises et uniformisantes. Des millions d’hommes en vinrent à agir à l’unisson ou à s’opposer. C’est beau de construire une culture, il est important d’avoir une armée pour la défendre. Mais tout principe, quel qu’il soit, devient horrible quand on le pousse à bout. C’est ainsi qu’en 1945 après J.-C., l’histoire de l’humanité atteignit son paroxysme d’inhumanité, avec la découverte de crimes de guerre inimaginables – les camps de la mort allemands, les expériences de l’unité japonaise 731, les atrocités de la NKVD russe, les tortures réalisées à l’échelle industrielle sur les captifs – et l’utilisation d’armes inouïes – deux bombes atomiques.
Hé ben ça alors : qui aurait pu prédire la rencontre entre ce normalien spécialiste de l’analyse mathématique (lauréat de la médaille Fields en 2010, ayant travaillé dans les domaines de de la physique statistique, de l'optimisation et de la géométrie riemannienne) et de ce bédéaste humaniste prolifique. Familier de l’un ou de l’autre, le lecteur détecte immédiatement ce que l’un et l’autre apportent : une compréhension scientifique des travaux des trois savants évoqués, une narration visuelle courageuse et expressive. Cette collaboration se remarque jusque dans l’usage des virgules dans les phylactères, très précis, très différent de celui de Baudoin qui n’en fait pas grand usage quand il écrit seul. Dans la postface, le scientifique explique qu’il a initié le projet et contacté le bédéaste. Il évoque les bandes dessinées de Calvo, Tezuka, Spiegelman, Roca, Tardi… qui ont raconté la seconde guerre mondiale. Il s’était fait la remarque que peu de BD la racontent du point de vue de ceux dont dépendent la technologie et les outils de la guerre, ceux qui réfléchissent à théoriser les nouvelles procédures, les nouveaux codes, les nouveaux instruments. Il estime que leur regard est précieux parce que : Ces personnes sont en situation de responsabilité mais disposant aussi d’un certain recul par rapport aux événements. Et aussi parce que : les états d’hommes de ces êtres humains racontent une histoire universelle et toujours très actuelle, celle du savant, du chercheur, du réformateur en temps de crise. Où est son devoir ? Son identité ? Sa responsabilité ? Son souhait ?
De fait en entamant le récit, le lecteur constate bien que Baudoin est aux commandes de la narration visuelle, avec son mode de dessin si personnel, majoritairement avec des traits réalisés au pinceau, parfois des passages à l’encre, une capacité d’intégrer dans un registre expressif des éléments impressionnistes ou expressionnistes, des métaphores visuelles, et dans ce cas précis énormément d’informations visuelles concrètes. Il sent également que le récit est dirigé par le mathématicien, au travers de quatre biographies abordées dans le contexte de la seconde guerre mondiale, et sous l’angle de l’apport de chacune de ces quatre figures historiques à la guerre. En effet l’apport de Villani est déterminant pour les notions scientifiques. En particulier quand Heisenberg réfléchit assis à son bureau avec des feuilles et un crayon, à la manière dont les alliés ont pu concevoir une bombe atomique. Ou quand Turing évoque le problème de la décision (Entscheidungsproblem) énoncé par David Hilbert (1862-1943), puis les prolongements qu’il donne aux travaux de Kurt Gödel (1906-1978), ou encore ses travaux à Bletchley Park. Puis les explications de Leo Szilad sur sa découverte de la réaction en chaîne, et ensuite les étapes de réalisation de la première bombe atomique. En outre, dans la postface, le scénariste indique qu’il a effectué de solides recherches pour écrire ce récit.
D’un autre côté, le récit commence avec deux pages mettant en scène les auteurs. Cette introduction pourrait trouver sa place dans la majeure partie des œuvres du bédéaste : un hommage à sa région natale, avec des paysages naturels, et bien sûr des arbres. Dans le même temps, les dessins humanisent les auteurs, et attirent l’attention du lecteur sur le point de vue du récit, c’est-à-dire précisément l’identité desdits auteurs. Lors du passage d’un personnage historique à l’autre, le lecteur va ainsi retrouver les deux hommes en train de discuter, ainsi que quelques échanges dans chacun des quatre chapitres biographiques. À ces occasions, le lecteur retrouve la capacité quasi surnaturelle, née de plusieurs décennies de pratique, de l’artiste à réaliser des représentations d’êtres humains, pouvant paraître approximatives ou esquissées en surface, dégageant une sensation de vie et de personnalité incroyable. Cette force d’expression se retrouve également dans les représentations des quatre hommes célèbres, l’artiste leur apportant un souffle de vie, qui rend compte de leur vie intérieure, quand bien même le déroulement de la scène montre un individu statique discourant pour lui-même, c’est-à-dire énonçant ses réflexions ou ses mémoires.
Du fait de la nature biographique de l’ouvrage, le dessinateur se retrouve à réaliser des reconstitutions historiques, à la fois par les tenues vestimentaires, les lieux célèbres, ou encore les situations qui ont donné lieu à des photographies ou des films qui sont passés dans la mémoire collective. À nouveau, Baudoin se plie à cette exigence, avec rigueur, et le souci de l’authenticité. Il en fait de même lorsqu’il s’agit de mettre en image des processus industriels (différentes étapes de la fabrication de la bombe, des appareils scientifiques, de laboratoire, des équations mathématiques ou de physiques). Passant du chapitre consacré à Heisenberg, à celui consacré à Turing, le lecteur constate également que l’artiste a conçu un rendu visuel différent pour chacun des quatre rêveurs lunaires. Il s’en rend compte dès le deuxième, détectant des influences pouvant évoquer les comics, en particulier Jack Kirby (1917-1994) et Steve Ditko (1927-2018). Le passage au troisième scientifique saute également aux yeux puisque le dessinateur passe du pinceau à la plume. S’il y est sensible, le lecteur voit que le dessinateur met à profit les possibilités illimités de la bande dessinée pour nourrir la narration visuelle : de l’art pariétal au schéma technique, de la représentation la plus précise à l’impressionnisme, des rapprochements visuels (les rayures du pyjama de Turing devenant les zébrures de zèbres), d’une présentation des dix commandements de Szilad sur des tablettes d’argiles (évoquant les tables de la loi) à des segments terminés par un petit cercle pour évoquer schématiquement les réseaux sur les circuits imprimés, ou encore des facsimilés de notes manuscrites, ou des courriers officiels tapés à la machine à écrire.
Dans la postface, le scénariste explicite sa démarche, les raisons qui l’ont fait choisir ces scientifiques, la réalité des transformations du monde que leurs découvertes ont générées, etc. Le lecteur retrouve de manière sous-jacente ces intentions dans le cours des biographies. Les auteurs prennent soin de rappeler régulièrement qui parle, c’est-à-dire eux-mêmes, afin que le lecteur garde à l’esprit que ces morceaux de biographie sont racontés avec un point de vue, le leur. La narration de l’ouvrage présente une réelle densité d’informations et de questionnements. Les auteurs abordent leur sujet par plusieurs facettes : des éléments de contexte historique, des éléments biographiques, des éléments scientifiques, des éléments politiques, et des éléments intimes. Chacun des quatre hommes célèbres parlent avec le recul des années écoulées, et le regard qu’ils peuvent porter sur le passé, avec la connaissance de ce qui est advenu après leurs découvertes ou leurs actions. Il n’y a donc pas de fausse modestie pour leurs accomplissements, pour les recherches en physique quantique et en physique nucléaire du prix Nobel Werner Heisenberg (1901-1976), pour le rôle majeur en cryptanalyse à Bletchley Park de Alan Turing (1912-1954), pour la conceptualisation de la réaction en chaîne et la participation au projet Manhattan de Leo Szilard (1898-1964), et pour le succès de la stratégie lors de la bataille d’Angleterre de Hugh Dowding (1882-1970). Chacun raconte sa perception et sa compréhension de son travail dans les bouleversements historiques des projets ou des actions auxquels ils ont participé. Le lecteur découvre également des pans de leur vie personnelle, que ce soit la sensation d’inefficacité et de catastrophe évitée pour Heisenberg (la prise de retard du programme de bombe nucléaire allemand), la criminalisation de la sexualité de Turing qui a toujours gardé le secret sur Enigma, la vie de Juif errant de Szilard, l’absence de reconnaissance par l’armée et de l’État pour Dowding.
La biographie partielle de Heisenberg, Turing, Szilard et Dowding, c’est déjà prometteur. L’alliance d’un mathématicien médaillé Fields et d’un bédéaste à la sensibilité humaniste unique, c’est encore plus. La lecture se présente tout d’abord comme un format évoquant un texte prêt à l’emploi illustré au mieux. Puis elle révèle toute sa richesse, aussi bien visuelle que sensible, et thématique, aussi bien scientifique qu’intime, ainsi sa création collaborative entre les deux auteurs. Les ressemblances et les différences du parcours de chacun de ces individus remarquables se répondent d’un chapitre à l’autre, avec le recul apporté par leur positionnement vers la fin de leur vie, l’ampleur des événements historiques au cours desquels leurs actions ont été déterminantes, le positionnement personnel à cette époque, et la perspective que donnent les années écoulées depuis. Extraordinaire.





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