La réponse est assez simple : disons qu’il n’a jamais été très raisonnable.
Ce tome fait suite à Le Petit Théâtre présente - tome 01 : Guerres Napoléoniennes (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait se priver d’une excellente lecture. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour les scénarios et par Prieur & Malgras pour les dessins et les couleurs, avec Marie Fasquelle pour les aplats. Ce tome se compose de huit histoires, six de cinq pages, une de quatre, une de six, chacune accompagnée d’une page de texte placée à la fin détaillant un aspect du récit ou la biographie du personnage évoqué, ainsi que de cinq anecdotes en une page. Celles-ci portent sur la méthode Masséna, Comment récupérer les boulets avec Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), Le tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), Le faux pognon de Napoléon, Les dents du bonheur (Ouvrir les cartouches de poudre avec les dents). Cet album compte quarante-cinq pages de bande dessinée.
Corsaire révolutionnaire. Mars 1800, au large d’Ouessant, une bataille entre deux navires, les Anglais gagnent et font prisonnier Jean-Marie Cochet. Celui-ci se retrouve à fond de cale, avec les fers au pied. Il explique au prisonnier à côté de lui qu’il ne va pas rester longtemps. L’autre lui demande s’il croit vraiment pouvoir empêcher cette frégate de les emmener en Angleterre. Cochet répond qu’il est français, bloquer les transports c’est une seconde nature. – La bataille d’Auerstaedt : la Prusse en octobre 1806, Napoléon contemple son immense armée en ordre de bataille. Il a déplié une carte d’état-major sur une table, et il explique à ses généraux qu’ils approchent de la ville d’Iéna, c’est là qu’ils doivent obtenir la victoire finale qui décidera de cette guerre. Et pour cela il a un plan : ils vont attaquer les Prussiens par le sud, et ils enverront une petite force au nord sur leurs arrières, coincés ils seront forcés de capituler.
La méthode Masséna : en 1796, près de Cairo en Italie, les Autrichiens ont acculé les soldats français, derrière eux se trouve une pente impraticable. Masséna leur indique qu’il va leur montrer un vieux truc de contrebandier : d’abord on s’assoit, on étend ses jambes devant soi, et ensuite on se lance et on dévale sur le popotin. - Un coup de folie : à la maison de santé du docteur Dubuizzon à Paris en 1812, Claude-François de Malet gesticule dans sa chambre en parlant très fort : il exige un peu de respect pour le chef de l’État, il demande que le médecin se mette à genoux devant lui, son nouveau dictateur. Le médecin sort tranquillement dans le couloir et il explique à l’infirmier qui pousse un chariot dans le couloir qu’autrefois ce patient était général, et puis on s’est rendu compte qu’il ne tournait pas rond, alors il a été mis à la retraite. Mais il se trouve que le brave Claude-François prépare bien un coup d’état. Heureusement il peut compter sur sa femme. Il apprend que Napoléon est en campagne en Russie et il décide qu’il va le renverser.
Le lecteur replonge avec impatience dans cette série dérivée de Le petit Théâtre des opérations débuté en 2021, par le même scénariste. Il se demande quelles nouvelles situations on comportements improbables les auteurs auront dénichés après Antoine Charles Louis de Lasalle (1775-1809), Marie-Thérèse Figueur (1774-1861), Dmitry Senyavin (1763-1831), Laurent Augustin Pelletier de Chambure (1789-1832), Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832), sans oublier quelques anecdotes surprenantes comme l’origine de l’expression Saoul comme des Polonais. Cette fois-ci aussi, les auteurs réalisent cinq interludes, chacun d’une page : le premier sur l’astuce de descendre une pente enneigée sur son derrière grâce au général André Massena (1758-1817), récupérer des boulets de canon en montrant son derrière pendant le siège de Saint-Jean-d’Acre en 1799 (merci Daumesnil, encore lui), l’histoire du tambour d’Arcole (André Estienne, 1777-1837), le faux pognon de Napoléon (c’est-à-dire la production de fausse monnaie, des roubles, avant de partir pour sa campagne de Russie en 1812), ou encore l’origine de l’expression Dents du bonheur. En huit ou neuf cases, les dessinateurs effectuent une reconstitution historique solide, à commencer par les uniformes militaires français, italiens, russes, ainsi que les différentes armes, du fusil au canon. Ils réalisent une narration visuelle claire et directe : le lecteur peut voir Masséna descendre cette pente sur les fesses, Daumesnil montrer les siennes (et la réaction de l’ennemi), ou encore la dentition avec sa particularité.
Quelle que soit l’intensité de son intérêt pour les guerres napoléoniennes, le lecteur sait qu’il en aura pour son argent en termes de gymnastique des zygomatiques. Dans un premier temps, les dessins lui apparaissent un peu caricaturaux, ou pas tout à fait assez fin pour une reconstitution historique solide, en revanche le comportement souvent insolent ou immature des personnages ainsi que certaines réparties font mouche dès le début. Impossible de résister à l’anachronisme jouant sur un cliché associé aux Français : Bloquer les transports, c’est une seconde nature. Durant ce premier chapitre, le scénariste va jouer sur la fibre revendicative de nature représentation du personnel : une pétition de demandes formulées par les prisonniers qui se sont organisés, le bas salaire des soldats irlandais exploités par les Anglais, des idées révolutionnaires, le fait d’avoir réussi à prendre le vaisseau juste avec des mots. De case en case, le lecteur se rend compte que l’assurance flegmatique qui se lit sur le visage de Cochet se trouve parfaitement en phase avec ses propos et son attitude. Dans la seconde histoire, un certain Bernadotte finit par voler la vedette à Napoléon et même à Davout, par son jeu d’acteur sciemment exagéré de traître. À nouveau, scénariste et dessinateurs sont en phase pour le ton humoristique. Selon les circonstances, le lecteur se rend compte que son visage arbore un sourire quand il voit Napoléon incrédule en demandant par qui il a failli être renversé (Claude-François de Malet, avec quelques allusions bien senties à des paroles de chanson de Cloclo, 1939-1978), les jeux de mots filés sur les contrôles de gendarmerie, la comparaison de la bataille d’Eylau avec la charge des cavaliers du Rohan, les jets de pomme de Agustina de Aragón (1786-1857), l’énervement de James Wilkes Maurice (1775-1857) commandant son navire de pierre, ou encore le comportement monolithique de l’immense Gaspard Monge (1746-1818).
Bon ben, en fait si, le tandem de dessinateurs effectue une reconstitution historique solide et bien référencée, et pas juste les composantes militaires. En fait, le scénariste promène son lecteur de théâtre d’opération en théâtre d’opération (c’est dans le titre) pas si petits que ça. Et derrière, les artistes doivent se démener : le navire de Lord William Proby voguant sur la mer, les immenses troupes napoléoniennes et prusses en face à Auerstaedt à représenter en ordre de bataille, les rues de Paris alors que De Malet se dirige le siège du pouvoir, des villages espagnols dont celui de Villodrigo (dont le nom de cette bataille figure sur le drapeau de la Gendarmerie nationale française), une charge de six mille cavaliers, le siège de Saragosse le quinze juin 1808, le fort installé sur la frégate de pierre (le rocher du Diamant dans la mer des Caraïbes au sud-ouest de la Martinique, dans le canal de Sainte-Lucie), le début de la campagne d’Égypte, etc. De son côté, en quelques mots, le scénariste sait établir efficacement le contexte historique, la bataille concernée, les personnages historiques et la dynamique de la situation. Le lecteur n’est pas près d’oublier le corsaire Jean-Marie Cochet (1775-1812), la vaillance de Louis Nicolas Davout (1770-1823) (malgré la traîtrise de Jean-Baptiste Bernadotte, 1763-1844, futur roi de Suède et de Norvège), De Malet (1754-1812), Joachim Murat (1767-1815), le colonel Louis Lepic (1765-1827), Maurice ou encore Monge et sa haute stature massive.
Comme dans les autres tomes de la série, les auteurs racontent ces batailles en tenant un équilibre épatant. À l’évidence, ils relatent des hauts faits d’armes, des actions d’éclat en temps de guerre, des ennemis tués et massacrés sans remords ni état d’âme. Avec une unique exception : une mutinerie dont le coût humain n’est pas abordé. Dans ces histoires, ni les dessins ni le texte ne s’attardent ou ne détaillent les morts, le carnage ou la fureur des combattants. Pour autant, le lecteur voit bien des soldats faisant usage de leurs armes, des morts, et quelques cadavres. Les auteurs mettent en scène des individus singuliers au comportement courageux, qui se trouvent en temps de guerre par la force des circonstances, sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ainsi ils mettent en lumière l’intelligence rebelle avec laquelle le corsaire se rend maître d’un navire sur lequel il était prisonnier, la vaillance au combat de Davout (avec Stratégie & Subtilité… Jean Stratégie & Michel Subtilité), la bêtise humaine qui permet à De Malet d’effectuer un coup d’état, au professionnalisme militaire (en particulier celui de la gendarmerie). Les textes viennent compléter les histoires avec des informations historiques supplémentaires, un peu plus de contexte ou ce qu’il est advenu de tel ou tel personnage, sans oublier le destin incroyable de Bernadotte, toujours sur ce même ton si bien dosé, à la fois factuel et narquois.
Hé bien oui, il reste de multiples histoires incroyables se déroulant dans le contexte des guerres napoléoniennes, et les auteurs ont conservé ce ton unique entre respect et persiflage. Scénariste et dessinateurs racontent de concert, en phase aussi bien pour la reconstitution historique que pour l’humour, réussissant aussi bien des moments de dialogues que des batailles rangées de très grande ampleur. Le lecteur se retrouve immergé dans ces récits ébouriffants le sourire aux lèvres, conscient de leur caractère belliqueux, appréciant le savoir-faire des auteurs qui rendent hommage aux hommes sans glorifier la guerre. Courageux.





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