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lundi 6 juillet 2026

Tourner la page

À force d’écrire des histoires, on finit par croire qu’on peut écrire la sienne.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zep (Philippe Chappuis) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatorze planches de bande dessinée.


La grande bleue, sous l’eau, avec la lueur du jour au-dessus, des pages manuscrites qui glissent doucement vers le fond, un sac qui coule plus rapidement. Voilà son histoire. Il s‘appelle Lambert Delville. Écrivain. On l’appelle aussi Gregor Samsa. Peu importe. Il s’apprête à revenir d’entre les morts… pour juger les vivants. Mais il faut qu’il raconte ça depuis le début. Alors voilà… Les pages continuent de descendre vers les fonds marins, une murène passe au-dessus du sac, des bouts glissent également vers le fond. L’histoire commence ici : la librairie du Square où se tient une séance de dédicace de l’écrivain. Il se tient à la table mise à sa disposition, avec une pile d’exemplaires de son dernier livre à côté de lui, et un stylo pour écrire des dédicaces. Personne ne se présente. Finalement une jeune femme s’adresse à lui : elle lui demande s’il sait où elle peut trouver les romans jeunesse. Il répond qu’il ne travaille pas ici, qu’il est là pour… et il pointe du doigt le panonceau indiquant la séance de dédicace. Elle dit qu’elle est désolée. Un peu plus tard, c’est au tour d’un jeune homme de l’aborder, en lui demandant s’il est l’auteur du Voyage parallèle, car il avait adoré. Delville le remercie et répond qu’il est là pour son nouveau livre : Itinéraires occultes. Le jeune homme en prend un en main, puis le repose, alors que l’écrivain lui explique que c’est un voyage entre le Paris déshumanisé du XXIe siècle et les faubourgs de… Il n’a pas le temps de déterminer sa phrase que le curieux a déjà tourné le dos. Delville consulte son téléphone : 16:12. Un des libraires s’approche pour lui proposer un verre d’eau, supposant que les gens arriveront peut-être après dix-sept heures.



Plus tard, Lambert Delville se trouve aux éditions Figure Libre, face à son éditrice Françoise Mayert, dans son bureau. il se plaint qu’elle ne lui a décroché aucune sélection. Elle lui répond qu’il sait bien que ça ne marche pas comme ça, que son précédent succès, c’était il y a quinze ans avec Voyage parallèle. Elle continue : aujourd’hui, il est trop vieux pour intéresser les critiques, mais pas encore assez pour qu’on le redécouvre. Elle lui propose alors de parler de son nouveau manuscrit. Il répond du tac au tac que le titre claque parfaitement : L’Éclipse. Il avait envie d’un titre en un seul mot, les lecteurs réduisent toujours le titre d’un livre à un seul mot, comme La recherche, Les liaisons, L’écume… Elle lui répond que non, comme dans : Elle n’aime pas son manuscrit, désolée, c’est mauvais, c’est une longue geignardise. Il s’insurge : Une geignardise ! Le héros est victime d’une injustice !!! Il est effacé ! Il est invisibilisé… socialement !! Donc, il n’existe plus ! Elle lui rétorque qu’on s’ennuie à la lecture, qu’il ne parle que de lui de lui, de ses doutes, cent quatre-vingts pages d’amertume. Il pense qu’elle a dû passer à côté du thème principal : c’est un roman sur l’exclusion, la fracture sociale !


Une bande dessinée qui met en scène un écrivain prenant une décision importante en fonction de son histoire personnelle et de sa carrière. Cela donne des histoires fécondes en mise en abîme : un auteur (le bédéaste) qui met en scène un auteur (ici un écrivain) qui réagit à la réception de ses œuvres. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une forme de nombrilisme, ou bien l’application de la maxime qui veut qu’on parle mieux de ce que l’on connaît. Ce genre de récit a donné lieu à d’habiles intrigues comme Page noire (2010) par Denis Lapière & Ralph Meyer, à des jeux de miroir sophistiqués comme La vie secrète des écrivains (2023) par Guillaume Musso & Miles Hyman, ou à des perspectives vertigineuses comme Le mécanisme (2021) par Gabi Beltran & Angel Trigo. Dans le présent récit, l’auteur se montre très prévenant avec le lecteur, racontant un récit au premier degré, facile à suivre, avec une chronologie linéaire à l’exception d’un retour en arrière, un double mystère sur cet écrivain qui se fait passer pour mort et sur la source de ses finances, avec bien sûr une histoire d’amour prometteuse après une rupture humiliante. Le bédéaste utilise les codes du roman policier sur un mode tranquille, avec le climat ensoleillé d’une petite île grecque de la mer Égée avec quatre-vingt résidents à l’année, quelques marins de passage en été, ou des petits contrebandiers.



Le lecteur apprécie de suite la douceur de la mise en couleur : les camaïeux de bleu sous-marins avec quelques teintes de verts et les lueurs du soleil au-dessus de la surface. Puis le récit repart à la situation de départ, cette séquence de dédicace où l’écrivain reste seul à sa table. Les couleurs restent dans des teintes douces et agréables : le bleu clair de l’enseigne de la librairie du Square, le délicat violet qui nimbe les rayonnages de livres, le jaune discrètement orangé de la jeune femme qui se renseigne, le jaune teinté de vert des rayonnages derrière l’éditrice. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit de couleurs estivales, qu’il retrouve quand l’écrivain prend la mer, puis s’installe dans la petite île grecque : le bleu clair de la mer Méditerranée, les beaux cieux bleus avec quelques rares nuages très blancs, le jaune presque blanc du sable, la chemise d’un blanc immaculé de Lambert, etc. Par la force des choses, les séquences traitées avec une autre palette ressortent fortement. Une simple case en jaune, noir et violet lorsque l’écrivain quitte Paris. Des couleurs un peu ternies en l’absence de soleil quand l’éditrice Françoise Mayert évoque la mémoire du créateur défunt. Le brun prend le dessus lors de l’évocation de la relation entre l’auteur et son fan devenu assistant. Des nuances de bleu plus foncées pour les pages relatant le naufrage en mer Égée, des teintes héliotrope et glycine pour un dîner aux chandelles en amoureux, l’arrivée de différentes nuances de rouge quand Lambert est menacé d’une arme à feu. Le rendu à l’aquarelle fait des merveilles pour rendre compte des couleurs changeantes lumineuses, comme des moments plus sombres.


Dans ses romans graphiques, l’auteur de Titeuf s’éloigne des dessins très vivants et exagérés qui ont rendu son personnage si attrayant et populaire. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contours doux, discrètement arrondis de ci de là. L’expressivité des personnages reste dans un registre normal, tout en indiquant bien leur état d’esprit au lecteur : l’ennui de Delville alors qu’il ne se présente aucun lecteur à la séance de dédicace, le calme tout professionnel de son éditrice qui lui dit des critiques qu’il ne veut pas entendre, le comportement empreint de détachement émotionnel de sa compagne lorsqu’elle annonce qu’elle le quitte, la sérénité retrouvée de Lambert coulant des jours paisibles et heureux sur la petite île, la forme d’assurance arrogante de son assistant qui brille enfin dans la lumière, le jeu de la séduction d’Ava, etc. Et puis, c’est un vrai plaisir visuel que de profiter de ces quelques moments en voilier filant tranquillement sur une belle eau bleue, de contempler les vagues s’écoulant paisiblement sur le sable de la plage dans un endroit qui semble silencieux à l’écart de tout, de faire griller un poisson sur un barbecue rudimentaire avec deux copains, de se baigner dans une eau à bonne température, de se prélasser sur son lit bain de soleil en toute quiétude, ou allongé sur le sable de la plage en plaisante compagnie. Le lecteur en vient à donner raison à l’écrivain de profiter, loin de la course au succès faite de vanité et de compromissions morales pas jolies-jolies.



L’auteur joue habilement avec des thèmes dans le vent et sa connaissance du milieu littéraire au sens large. Impossible de retenir un sourire quand son éditrice lui dit franchement que son dernier roman est une longue geignardise, évoquant des remarques sur des mâles blancs cinquantenaires de type Ouin-ouin. Ou de grimacer quand le même écrivain effectue un emprunt à son assistant sans bien sûr lui en accorder le crédit de quelque manière que ce soit. La façon dont son éditrice capitalise de main de maître sur la disparition de son auteur maison relève à la fois d’une efficacité professionnelle remarquable, à la fois d’un opportunisme capitaliste décomplexé et assumé, déconnecté de toute valeur littéraire ou artistique. La notoriété d’opportunité qui vient avec le décès de l’auteur exprime pleinement l’effet de mode généré par un événement tragique, sans rapport avec l’œuvre. Le lecteur peut y voir un commentaire plutôt honnête et adulte sur le pragmatisme d’un milieu professionnel, également capitaliste. Le bédéaste dresse aussi le portrait un individu autocentré dont le caractère a été accentué par une forme de validisme engendré par le succès, et une jalousie amère de voir d‘autres auteurs devenir à la mode, et lui succéder accaparant ainsi l’attention limitée d’un public volage. L’intrigue progresse sûrement et implacablement, répondant à la question de la source des revenus de Lambert Nelville une fois déclaré mort, et celle de la possibilité d’un changement en lui. Il s’avère que le bédéaste reste dans le domaine de raconter une bonne histoire, plutôt que de verser dans la mise en abîme élégante et virtuose.


Un bédéaste qui met en scène un écrivain dont l’heure de gloire est passée… Ça sent la mise en abîme… Avant tout, Zep raconte une vraie histoire, avec un mystère, une imposture, et la possibilité d’une aventure romantique à l’écart d’un monde mêlant compétition, opportunisme, compromissions et faux-semblants, au profit d’une vie simple et paisible sur une île paradisiaque. Le lecteur part bien volontiers s’installer avec Lambert Delville au soleil, en laissant derrière lui la course à la gloriole. La narration visuelle adopte cette douceur de vivre ensoleillée. Le lecteur se demande si tout se paye ou non, si le destin du personnage principal participe plus d’un Voyage parallèle, ou d’une Éclipse, les titres de deux de ses romans, s’il réussira sa Métamorphose (1915) comme Gregor Samsa, dans le livre du même nom de Franz Kafka (1883-1924).



jeudi 2 février 2023

La mer à boire

Je réalise que c’est en arrivant à destination que le véritable voyage commence.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Cette bande dessinée compte un peu plus de quatre-vingts pages avec la particularité qu’elle commence dès la deuxième de couverture et s’achève sur la troisième de couverture. Elle a été réalisée par Blutch (Christian Hincker). Elle a été publiée pour la première fois en 2022, imprimée en Italie, en quadrichromie HUV sur un papier Munken Pure Rough de cent cinquante grammes pour le compte des éditions 2024.


Un train tiré par une locomotive à vapeur traverse une région montagneuse. Dans un wagon, un vieil homme avec une barbe blanche et une veste à d’apparat agite une cloche en annonçant l’arrivée à Bruxelles, pour vingt-quatre heures d’arrêt. Pour les correspondances, il invite les voyageurs à consulter l’affichage sur le quai. Sur sa banquette, avec son stetson sur la tête, B se parle à lui-même : deux jours de chemin de fer pour arriver jusqu’ici, l’essentiel c’est qu’ils y soient. En bordure de ville, un panneau indique : Bienvenue à Bruxelles, son lac, sa plage, ses montagnes, ses promenades, son casino. Sur le quai de la gare, un homme en habit militaire d’apparat, avec un sabre à sa ceinture, inique à B, la direction de l’hôtel Métropole, dans la ville haute. B se met en marche, il remarque un vrai Peau-Rouge assis sur le trottoir en train de fumer un calumet. Comme c’est pittoresque !



B poursuit son chemin en marchant : il a assez perdu de temps et il touche au but de son voyage. Il a égaré sa monture, et sa réserve d’eau est épuisée. Tout en haut d’une colline, il aperçoit l’hôtel Métropole. Il marche à belle allure, le long d’un escalier aux longues marches. Il arrive devant Daniel l’ermite, en bure, allongé à même le sol, sa tête calée contre un rocher. Daniel sa lue B : ce dernier le corrige car il ne s’appelle plus B. Il voyage son un nom d’aventure, son nom est désormais Espoir-du-soir, et c’est le désir qui l’amène sur les pentes de Bruxelles. Daniel l’enjoint de se garder de tout sentimentalisme. Les hommes doivent se garder de toute complaisance. Ventre affamé n’a pas point d’oreille. B devrait prendre l’arme qu’il lui tend. B s’empare de l’arme et dit au revoir à Daniel tout en lui tirant dessus. B a fini de gravir l’escalier, il traverse d’un bon pas, le parking de l’hôtel où sont stationnées de belles limousines noires. D’abord la réception : il avance toujours aussi déterminé, tout en demandant aux gens présents, de s’écarter car il a rendez-vous avec A. Il se présente à l’accueil et demande à parler à A. Le réceptionniste indique qu’il n’y a personne de ce nom. Il ne la reconnaît pas sur le dessin que B en fait. B suggère qu’elle a pu réserver sous un nom d’emprunt, Incartade par exemple. Effectivement, il y a bien une réservation à ce nom, mais la personne n’est pas encore arrivée. B décide d’aller attendre dans le grand salon du bar. Il se rend compte que la conversation de chacune des personnes présentes par petit groupe, évoque A ou le parfum Incartade.


Un long voyage en train de deux jours, une locomotive à vapeur, une ville de Bruxelles avec un lac et des montagnes : pas de doute, il s’agit d’une bande dessinée avec une composante onirique. Les situations et les propos ne sont pas à prendre au pied de la lettre, mais comme les divagations d’un flux de pensée, avec ses associations libres, et parfois comme des métaphores. La couverture est très cryptique. Le titre renvoie à l’expression : ce n'est pas la mer à boire, pour indiquer que l’obstacle dont l’individu se fait une montagne, n’est pas si difficile que ça à surmonter. En fonction de sa manière de lire une image, le lecteur peut d’abord être attiré par le couple s’enlaçant, ou par l’œil au centre de la composition. Un observateur, géant ou n’appartenant pas au même plan d’existence que les personnages, observe le baiser fougueux de deux voyageurs, l’homme ayant déjà dénudé une partie de la poitrine de la femme, leurs bagages se trouvant derrière chacun d’eux. Ils s’étreignent dans une allée assez large, avec une végétation luxuriante en arrière-plan. C’est donc une histoire d’amour, deux amants qui se retrouvent. Il n’y a pas de géant dans l’histoire : l’œil appartient donc à un observateur externe, celui du lecteur qui s’attache aux pas de B (le monsieur) et à ceux de A (la dame). Peut-être peut-on y voir l’œil de l’auteur dont le rôle est à mi-chemin entre l’invention pure et simple de la vie de ces deux personnages, et la transcription de ce qu’ils lui racontent, ayant pris une forme d’existence indépendante.



Le récit commence avec un dessin en pleine page : dans un registre descriptif, avec une palette de couleurs qui met en jeu des nuances de violet, de Parme à Violet d’évêque en passant par Lilas. Ce choix est présent tout du long, jusque dans l’épilogue avec la couleur du teeshirt de A. L’effet s’apparente à un glissement du spectre lumineux naturel vers une sorte de voile, comme si les couleurs étaient légèrement ternies, laissant la sensibilité du lecteur pencher plus du côté du passé ou de l’onirisme. Au cours du récit, B se pose la question de la temporalité suite à une remarque de Chokolé la fée cheyenne : l’année dans laquelle il vit est 2004, mais elle lui dit venir de 2022. L’effet d’irréalité se trouve accentué par l’absence de téléphone portable, des tenues vestimentaires parfois désuètes, que ce soit le contrôleur du train, ou la tenue du groom de l’hôtel évoquant celle de Spirou. D’un autre côté, A & B effectuent un voyage en avion, et la petitesse de la surface couvrante du maillot de bain deux pièces de A laisse penser que le récit se déroule bien à l’époque contemporaine.


Les dessins restent dans un registre descriptif du début à la fin, avec un bon niveau de détails, similaire à celui de l’image de couverture. La narration visuelle présente donc le récit avec la consistance d’une réalité concrète. Le lecteur effectue ses jugements de valeur au fur et à mesure, repérant les éléments qui appartiennent à un registre fantaisiste. Après tout, B peut bien s’être entiché d’un stetson et le porter de manière naturelle. En revanche le costume du contrôleur ferroviaire et celui du garde sur le quai de la gare relèvent soit du costume d’opérette, soir du dix-neuvième siècle. De même, Daniel le sage allongé à même le sol sur le long escalier menant à l’hôtel Métropole ne peut relever que du rêve ou de la métaphore. B capturé par une tribu d’Indiens : le rêve. Puis attaché à un pieu en bois : une évocation de Tintin en Amérique ? Cette page où un moine est en train de se recueillir avec une tonsure et en robe de bure dans la case supérieure, et Blutch lui-même en train de dessiner à sa table de travail dans la case inférieure : le quatrième mur est brisé. Le plus incroyable survient dans les cinq pages suivantes dont quatre dépourvues de mot : A réalise un numéro de funambule sur une corde tendue, attachée d’un côté à un large anneau fixé dans le mur de sa chambre d’hôtel, et de l’autre au sexe turgescent de B ligoté au poteau du campement indien. Pour faire bonne mesure, son numéro d’équilibriste l’amène à passer au-dessus d’une bataille où s’affronte deux armées, l’une défendant une petite maison blanche contre l’autre.



Dès le départ, le lecteur est donc invité à participer à ce jeu d’interprétation. Il pourrait s’en tenir à apprécier l’intrigue au premier degré, mais de nombreux passages ne font alors pas sens, soit par manque de résolution (finalement Daniel ne réapparaît par la suite), soit par leur impossibilité physique. La séance de funambulisme incite le lecteur à y voir une forme de lien entre l’homme et la femme, un chemin risqué sur lequel elle s’avance pour le rejoindre. La corde est tendue grâce à l’érection de l’homme : A parvient à lui grâce au désir de B, établir un lien affectif avec lui, ou renouer ce lien passe par son désir physique, ce qui conduit A à une prise de risque car elle n’est pas sûre que les sentiments soient au bout du désir. Un peu plus tard, les deux amants sont couchés dans le même lit. A dort profondément, B est réveillé. Il la découvre et lui enlève sa culotte. Fixant les deux pieds de la jeune femme, il se parle à lui-même : il s’agit de découvrir ce qui se trame entre ces deux points entre le pied gauche et le pied droit. Toujours à moitié endormie, elle répond : la nouvelle frontière. Douze pages plus loin, B est allongé nu sur son lit et endormi, agité dans son sommeil. C’est au tour de A de le considérer longuement. Puis alors qu’il est allongé nu sur le ventre, sur le canapé, elle est assise affalée derrière lui et, avec ses pieds, elle lui écarte les deux fesses pour considérer son anus et ses bourses. Le lecteur note ce jeu de miroir, et il se met à faire d’autres suppositions, cherchant à identifier d’autres schémas, d’autres connexions, d’autres liens de cause à effet.


Une bande dessinée comme une autre : une histoire racontée avec des dessins disposés en case sur des pages. Une bande dessinée pas comme les autres avec une intrigue qui mêle des éléments réels avec des éléments oniriques, des métaphores psychanalytiques non explicites, laissant le lecteur se faire son interprétation par lui-même. Un mode d’expression poétique, d’associations d’idées visuelles ou thématiques, de visions pragmatiques et parfois impossibles.



jeudi 7 juillet 2022

Les Six Fonctions du langage

Dis-moi un truc gentil.


Ce tome est un recueil de dix-sept histoires racontées sous la forme de roman-photo. C’est l’œuvre de Clémentine Mélois, qui a repris des romans-photos qu’elle a détournés. La première édition de cet ouvrage date de 2021. La typographie originale Fotonovzela a été réalisée par Thierry Fetiveau. L’autrice avait illustré un ouvrage de vulgarisation sur le roman-photo, écrit par Jan Baetens : La petite Bédéthèque des Savoirs - Tome 26 - Le Roman-photo. Un genre entre hier et demain. paru en 2018.


Les six fonctions du langage, romance : par une belle journée, un jeune homme compte fleurette à une jolie brune en lui demandant si on lui a déjà parlé des fonctions du langage selon le linguiste russo-américain Roman Jakobson. Il entreprend alors de lui énoncer ces six fonctions, puis lui susurre des mots compliqués pour lui montrer l’étendue de son champ lexical, ce qui la met dans tous ses états. Un cœur plein de désespoir, drame : Jean-Louis rend visite à Bien-Aimé en Christ et il lui expose son infortune, que ses jours sont comptés, et qu’il a décidé de faire de son ami, son légataire universel pour un montant de six cent cinquante mille euros. Voilà Dédé, amitié : Dédé, un vieil homme barbu et dégarni arrive chez un couple pour le réveillon de Noël, un autre couple invité étant déjà présent. Il entreprend de leur raconter ce qui est arrivé à sa Citroën qui était en rade la semaine dernière, plus de jus. L’anéantisseur ultime, controverse : Le Priol vient trouver son chef à son bureau pour lui dire qu’il faut revenir sur ce qui a été décidé à la réunion de cadrage du 12, car il a un document qui prouve qu’ils se sont trompés sur toute la ligne.



Voili voilou, médecine : un médecin s’enquiert auprès de l’infirmière Nadine de la patiente qu’il doit aller visiter ce jour. Elle lui explique que cette femme est en genre mode craquage complet. Il se rend dans la chambre, et un infirmier lui indique que la femme fait une grosse crise de nerf. Il demande à l’infirmier ce qui s’est passé lors de la dernière crise de nerf. La croûte au couteau, création : un couple admire un tableau dans une galerie, monsieur estimant qu’il s’agit d’un moineau géant en train de décéder, madame pensant plus à une sorte de canard. L’artiste s’approche et leur propose de passer à son atelier : ils n’ont rien compris à son œuvre, mais il leur expliquera. Le meuble en kit, romance : un couple en maillot de bain, seuls sur la plage et monsieur susurre une litanie poétique amoureuse à l’oreille de sa belle qui lui répond de manière inattendue. El Magnifico, prouesse : à table au restaurant, un beau jeune homme demande à son interlocuteur en tenue de catche mexicain s’il prendre du dessert, car lui n’a pas encore décidé. Le pays des bisous, entreprise : un nouvel embauché arrive pour commencer son travail. Il est reçu par celui en charge de l’accueil des nouveaux et qui se présente. Il s’appelle Fifi, le lutin farceur, et il va tout lui expliquer. Ils vont commencer par un petit tour des infrastructures. Etc.


Au cas où la couverture ne constitue pas un indice assez clair, la quatrième de couverture en rajoute une couche : des mots, de l’action, de la lascivité, du suspense, tellement réaliste qu’on peut presque toucher les larmes. Avec trois citations pour compléter. Roman Jakobson (1896-1982) : Clémentine Mélois n’a absolument rien compris à mon œuvre. Ludwig Wittgenstein (1889-1951) : un livre inutile qui n’a pas sa place dans nos bibliothèques. Michèle Mélois : moi, j’ai bien aimé. Cet ouvrage est donc placé sous le signe de l’absurde, avec une composante philosophique. Le lecteur découvre des histoires courtes de quatre à huit pages, sous la forme de roman-photo. Les tenues vestimentaires évoquent la fin des années 1960, et il constate des retouches de couleurs sur les décors, parfois sur les vêtements, ainsi que des couleurs un peu baveuses et mal reproduites, et parfois des solutions de continuité dans les habits d’un personnage d’une case à l’autre, l’un d’eux en faisant même la remarque. Il s’agit donc d’une réappropriation de romans-photos dont les textes ont été refaits, les séquences peut-être partiellement remontées pour certaines, et racontant une autre histoire que l’originale, un détournement de nature humoristique. L’autrice joue sur le décalage entre ce que racontent les images, oscillant entre relation amoureuse et drame, avec des exceptions comme la présence du catcheur mexicain ou la séquence dans un tribunal, et ce que disent les personnages. Le premier sketch évoque les six fonctions du langage correspondant au contexte, à l’émetteur, au récepteur, au canal, au message et au code, et l’autrice joue avec ces six fonctions pour créer ces décalages.



L’utilisation de romans-photos datés introduit également un décalage, très perturbant. D’un côté, il est évident que ces photographies correspondent à plusieurs décennies dans le passé : tenues vestimentaires, coiffures. La piètre qualité de la reproduction des couleurs (peut-être même dégradées à dessein) ajoute à l’obsolescence des images. Il n’y a trace nulle part d’un outil informatique ou d’un téléphone portable. Les postures sont posées, mais sans paraître artificielles ou outrées. Il y a une prépondérance de plans taille, plans poitrine et gros plans, permettant de s’économiser sur les décors en arrière-plan. Il y a donc quelques plans non-raccords pour les costumes, et un ou deux pour les décors. L’acteur en costume de catcheur mexicain semble avoir été découpé dans un autre roman-photo et collé par-dessus la silhouette vraisemblablement d’une actrice. C’est une certitude quand il chevauche un fromage de chèvre. De temps à autre, le lecteur éprouve l’impression que l’autrice a peut-être également recolorié quelques fonds pour un arrière-plan plus uniforme. D’un autre côté, le lecteur regarde des photographies, avec de vrais êtres humains, ce qui apporte une sensation irrépressible de réel. Ce sont des personnes qui se trouvent devant lui et il cherche à déchiffrer l’expression de leur visage, à lire dans leur posture, dans la manière dont ils se tiennent face à leur interlocuteur, dans la manière dont ils réagissent. Lui-même réagit par automatisme, sans pouvoir s’en empêcher.


Pris entre l’aspect suranné de la narration visuelle et la réalité de ces femmes et de ces hommes qu’il a devant lui, le lecteur les perçoit comme des acteurs interprétant une pièce avec maladresse, tout en y mettant de la conviction : le décalage est déjà présent et produit déjà son effet. Voilà un homme et une femme dans l’intimité, en pleine conversation, certainement romantique, mais aussi pressante du côté du mâle, et pas entièrement convaincu du côté de la femme qui lui demande de l’impressionner. Il se lance alors dans une suite de mots compliqués : hypocoristique, ischio-jambier, irénique, marmoréen, polysyndète, pédiluve, ergastule, adamantin, rhombododécaèdre, zététique, brachydactyle, idéogénie, acheiropoïète. L’autrice fait preuve d’une inventivité. Après avoir cité la théorie de Roman Jakobson, elle fait intervenir Roland Barthes (1915-1980) dans le treizième récit : Pas de gestes brusques, action. Il propose à son interlocuteur de parler du concept dichotomique de Langue/Parole : si la langue est l’instance qui nous constitue comme sujet, la parole n’est-elle pas le relais fatal de tout ordre signifiant ? Là encore, il ne s’agit pas juste de prendre un nom comme référence et de faire semblant, mais bien d’évoquer rapidement ses théories, puisqu’il passe ensuite à la crise du Signe, et mentionne le philosophe germano-américain Rudolf Carnap, l’épistémologue anglais Bertrand Russell, et le philosophe autrico-britannique Ludwig Wittgenstein. Elle n’hésite pas à mettre ses propres récits en abîme avec le dernier, où le personnage principal appelle Iris pour lui demander son aide car il vient de recevoir un coup de fil de l’éditrice qui trouve qu’il n’y a pas assez d’action dans ce livre.



L’humour est présent dans chaque récit : il provient du décalage entre acteurs et texte, mais aussi de la logique même du récit, souvent sur la base d’un humour absurde. Le premier séducteur échoue dans son entreprise avec sa compagne parce qu’il a le malheur de prononcer le mot Boulgour, un faux pas inexcusable dans la suite de mots compliqués. Dans la seconde histoire, le lecteur constate que l’interlocuteur répond de manière machinale à l’homme qui lui explique qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre, que sa femme est décédée d’un accident de travail, et qu’il lui lègue une importante somme d’argent. En fait l’autre n’a rien écouté : zéro empathie. Le comique de certaines situations fonctionne sur des personnes qui ne s’écoutent pas, ou qui ne sont pas dans le même registre lexical. D’autres fois, le sujet prend le lecteur par surprise. Il s’attendait à ce que la femme sujette aux crises de nerf ne puisse plus supporter la maltraitance de la langue française. Il n’aurait jamais imaginé qu’un sketch porte sur l’univers partagé Marvel, et deux armes de destruction que sont le gant de l’infini de Thanos, et l’anéantisseur ultime (Ultimate Nullifier) manié par Mister Fantastic. Il n’avait pas prévu que l’autrice puisse réaliser un gag purement visuel, avec El Magnifico chevauchant un Saint Marcelin géant. Il est également pris par surprise, par quelques vrais moments de tendresse, comme cette jeune femme qui demande à son compagnon de lui dire quelque chose de gentil.


A priori, un recueil de romans-photos usagés et détournés, même pour des histoires courtes, n’a pas grand-chose pour faire rêver. Le résultat est irrésistible, à la fois par un humour fonctionnant sur le décalage, pour des situations absurdes et intelligentes, pour des thèmes contemporains. Le lecteur ne s’attendait pas à éprouver une forme de tendresse platonique pour ces êtres humains plus intelligents qu’il ne le supposait, attachés à bien faire, à surmonter l’incommunicabilité générée par le langage.



dimanche 8 août 2021

Tarzan: Seigneur des signes

Ne pas ennuyer.

Ce tome contient un essai complet, indépendant de tout autre, une connaissance très superficielle de Tarzan suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2017. Il s'agit d'une bande dessinée de 74 pages en noir & blanc, entièrement réalisées par LL de Mars.

Une page entourée de feuillage, avec 9 cases carrées bien tracées, chacune rapidement gribouillée pour la noircir, en surimpression une main qui tient un livre ou une bande dessinée ouverte, ainsi que des motifs de feuilles apposés au tampon sur la partie supérieure gauche. En bas le titre : Seigneur des signes. Une page découpée en trois cases de la largeur de la page. En haut un marin de dos qui semble dire quelque chose, mais seule une petite portion de son phylactère est incluse dans la case. Au milieu, deux hommes discutent de dos. En bas, l'eau est troublée par une embarcation. Sur la page de droite : la structure de 9 cases carrées disposées en 3 par 3, avec un texte qui court sous chaque bande. Celles-ci montrent la tête d'un chien, une sorte de pelage, et une roue en bois tombées à l'eau. Le texte évoque le premier et impératif devoir de tout bon narrateur : ne pas ennuyer. La page de gauche suivante comprend 4 cases dont une en insert sur celle inférieure, avec une femme dans un salon, et un navire qui fend l'eau. En vis-à-vis, les 9 cases, avec un angelot, des nuages, des farfadets sur une branche. Le texte continue d'évoquer les choix de l'auteur : une histoire dans un genre vulgaire, une réelle érudition. Par exemple, un personnage secondaire peut évoquer son goût pour Opicinus de Canistris (1296-1353, écrivain et artiste italien), ou pour l'iconographie du Devisement du monde (écrit par Rustichello de Pise, sous la dictée de Marco Polo).

Sur le bateau, un jeune garçon observe les oiseaux. Une bagarre éclate. Un coup de feu part. À droite, un visage prend forme dans les esquisses du dessinateur. Puis il effectue un travail d'étude graphique pour savoir comment une main tient une étoile de ninja. Enfin, il analyse comment placer 5 poissons identiques dans un cercle. Le texte continue de s'interroger sur la manière de s'y prendre de l'adaptateur des aventures de Tarzan : des références culturelles, mais légères pour ne pas indisposer le lecteur qui ne les connaît pas, surtout ne pas assommer le lecteur d'ambitions idéologiques, ne pas l'abreuver de références historiques, d'exemples édifiants, de métaphores appuyées car ce serait de la pire inconvenance. Page de gauche, le coup de feu retentit, une exclamation retentit, un homme pleure. Page de droite, la première bande explique comment fixer deux crochets sur une tige pour y faire passer une cordelette. La bande médiane montre un drapeau à tête de mort sur fond noir, sur lequel est scotché un dessin de tibia, puis un deuxième. Enfin dans la bande du bas, un tibia dressé semble prononcer des propos inintelligibles. Le texte évoque la possibilité d'intégrer de petites pauses pédagogiques, pour constituer un répertoire d'anecdotes prêtes à l'emploi pour discussion entre lecteurs adultes.




Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Le lecteur ne remarque peut-être pas tout de suite le léger décalage du titre : l'inversion de la lettre N et de la lettre G faisant passer Tarzan de seigneur de singes à seigneur des signes. En revanche il se rend compte dès la première page que ça va être plus compliqué que ça. Il y a quelqu'un qui tient un livre ou une bande dessinée entre les mains, même si on ne voit que la droite, et le dessin de l'une des cases sort de la bordure, comme s'il se trouvait sur la page du livre tenu par l'individu qui lit : mise en abîme, le lecteur tenant lui-même la bande dessinée dans laquelle un lecteur invisible tient sa BD avec une case à cheval sur deux plans d'existence narrative. Pour autant, pas sûr que les autres éléments dessinés fassent sens : le motif imprimé de feuilles, ou les 8 cercles en haut à droite de la page. On passe en page 2, numérotée 3, et là 3 cases de la largeur de la page qui raconte peut-être quelque chose, mais pas sûr. En page 4 (numérotée 2, faut pas chercher), le lecteur reconnaît une lampe avec son abat-jour, une coiffure de dame, et un navire. En page 6 (numérotée 4), un enfant et une bagarre qui éclate. En page 8 le coup de feu, en page 10 la bagarre généralisée. Cela s'avère un brin compliqué à suivre car les dessins semblent mal cadrés, ne montrant qu'un détail d'une vision que l'on devine être plus grande. En plus il apparaît des éléments de construction (gommage, hachures, noir non rempli) comme si tout n'était pas fini. Il faut un peu de temps pour que la lumière se fasse : ce sont des éléments iconiques de l'histoire de Tarzan. En fait sur les pages de gauche, l'auteur raconte l'histoire bien connue sous forme de dessins évocateurs, n'explicitant à chaque fois qu'un détail. Le lecteur qui connaît bien le roman retrouve chacune des étapes de la vie de John Clayton III, Lord Greystoke, esquissées et vues par le petit bout de la lorgnette, avec des cases en cours de finition, cadrées sur détail.

Bon, quelques cases des pages de gauche sont parfois indéchiffrables, mais le lecteur retrouve l'histoire de Tarzan, sous réserve qu'il la connaisse déjà. Ça se gâte un peu avec la page de droite. Elles se présentent toutes sous la même forme : 3 bandes comprenant chacune 3 petites cases carrées de dimension identique. Page 1 : 8 cases mal noircies, gribouillées, et une case avec 3 formes géométriques qui sont décalées hors cadre comme si elles se trouvaient sur la page de la BD dans la BD. Les 3 bandes de la page 3 semblent sans rapport avec le moment du roman d'Edgar Rice Burroughs sur la page de gauche. Elles aussi donnent l'impression ne pas être finies, en particulier avec des traits de crayon non effacés, et un bout de scotch transparent. Page 5, ça ne va pas en s'arrangeant : une première bande dont on ne sait pas trop quoi faire, une deuxième avec des nuages et un truc inidentifiable dans la troisième case, une troisième avec une sorte de tige végétale et deux petits personnages surnaturels. Au secours. Tout du long, le lecteur ne peut pas deviner le rapport logique entre la page de gauche et les 9 cases de la page de droite. Il voit passer des éléments aussi hétéroclites qu'un Hira Shuriken, un tibia qui parle, une maison en ruine, un phylactère noirci, des traits non figuratifs, un homme en train de balayer, des panneaux d'interdiction de signalisation routière, un homme qui se fait sauter le caisson en nettoyant son fusil, une photographie d'une poêle à frire avec des œufs sur le plat, une case avec un Schtroumpf, un code barre, etc.




Laissant de côté les cases de la page de droite, le lecteur s'intéresse au texte. Pour la majeure partie des pages de droite, le texte court sous les 3 cases d'une bande plutôt que case par case. L'auteur a laissé les lignes tracées pour écrire droit, comme il a laissé des bouts de ruban adhésif semi transparent sur certaines cases, ou comme on peut voir la main du dessinateur en train de réaliser une case. Ce texte est écrit au conditionnel indiquant une éventualité. Il a pour objet ce qu'aurait fait un potentiel bédéaste pour adapter le roman Tarzan seigneur des singes (1912) d'Edgar Rice Burroughs. L'auteur se montre assez taquin en passant en revue les différentes facettes d'une telle entreprise narrative. Il estime qu'un tel narrateur aurait bien pris garde à ce que les personnages restent les mêmes tout du long du récit, pour être facilement identifiables, et qu'ils parlent tous la même langue, qu'ils soient le plus neutre possible pour que tout le monde puisse s'identifier à eux. Il pointe ainsi du doigt des conventions romanesques bien pratiques. Il faut qu'il garde bien à l'esprit de s'en tenir à l'essentiel : un héros, une arme, une mission, une femme. Il rappelle que l'enjeu pour l'auteur est de se montrer divertissant, et surtout pas de faire réfléchir, encore pire de heurter la sensibilité de ses lecteurs. Il continue avec les trucs et astuces pour donner du goût à l'adaptation : intégrer quelques éléments pédagogiques facilement assimilables, utiliser des signes conventionnels connus de tous qu'ils soient connotatifs, allusifs ou structurels, donner de nouveaux noms à de vieilles choses, écrire un texte descriptif pour ménager le lecteur et rester dans le distractif, mettre en place une distance ironique, utiliser des éléments rassurant renvoyant à des cadres familiers, pour éviter de surprendre le lecteur de manière désagréable, c’est-à-dire en fait briser toute surprise.

En lisant le texte, le lecteur peut commencer à établir des liens logiques avec ce que montrent les 3 cases juste au-dessus. Elles ne sont ni explicatives ni redondantes, elles fonctionnent par association d'idées. En fait LL de Mars fait travailler l'esprit de son lecteur, l'oblige à utiliser ses neurones pour que l'ensemble prenne un sens. D'ailleurs, le lecteur se rend vite compte que le texte constitue une puissante mise en abîme de ce que l'auteur est en train de faire. Il réalise une adaptation de Tarzan, tout en se tenant à l'écart de toutes les recettes narratives toutes faites pour réaliser une adaptation. Il va beaucoup plus loin car, une fois passés les ingrédients d'une recette d'adaptation, il envisage la réception d'une telle œuvre et les potentielles critiques vite écartées comme étant de simples malentendus, ou un mépris congénital pour la bande dessinée en général. Du coup, le texte agit comme une autoanalyse de sa propre démarche, mais aussi comme une critique d'une adaptation postmoderne qui viendrait couronner toutes les autres en piochant dans chacune une analyse systémique de conseils d'écriture prêts à l'emploi, pour aboutir à une œuvre consensuelle, gentille et prévenante. À l'opposé se trouve Tarzan seigneur des signes qui relève à la fois d'une bande dessinée et d'un essai sur la bande dessinée, qui contraint son lecteur à réfléchir sur les liens de causalité, en évoquant tout ce que cette adaptation n'est pas.




Cette adaptation est à la fois une vraie adaptation très personnelle du premier roman consacré à Tarzan, à la fois un exercice de mémoire sur les moments de l'œuvre inscrits dans la mémoire collective, à la fois un essai sur les techniques mécaniques d'adaptation d'une œuvre, à la fois une bande dessinée dépassant toutes ces techniques postmodernes devenues artificielles, à la fois une réflexion par l'exemple, sur les interactions entre images et texte dans une bande dessinée. Il s'agit donc d'un essai en bande dessinée sur la bande dessinée consensuelle, réalisé de main de maître, et s'adressant à un lecteur consentant avec du temps de cerveau disponible, prêt à accepter de ne pas recevoir toutes les réponses clé en main, et de bousculer ses idées reçues plutôt que d'être douillettement conforté dans ses idées reçues avec prévenance.