Ce voyage au cœur de notre propre abjection est la seule façon d’accepter les autres et finalement d’accepter la vie…
Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Frank Giroud et Denis Lapière pour le scénario, et par Ralph Meyer pour les dessins, qui a également réalisé les couleurs avec Caroline Delabie. Il comprend cent pages de bande dessinée. La réédition de 2012 se termine par un dossier de quatorze pages : six pour la biographie d’Afia dont deux consacrées à la genèse d’une planche (script + crayonnés), cinq pour celle de Kerry, et deux pages avec le script de la planche vingt-et-un et le crayonné correspondant.
Chez l’éditeur de l’écrivain à succès Carson McNeal, la journaliste trentenaire Kerry Stevens est venue interviewer le personnel, dont le comptable Max qui lui remet une copie des premières pages du futur roman dudit auteur : un livre qui s’intitulera Le diable et la poupée. Elle le remercie profusément, et lui-même se déclare ravi qu’une personne leur montre autant de considération. Le directeur éditorial passe dans les couloirs, se montrant sarcastique sur l’importance relative des employés. La journaliste et le comptable arrivent dans le bureau de ce dernier, qui doit la laisser seule quelques minutes pour répondre à la demande sur le dernier relevé Maupin. Elle en profite pour consulter les souches sur son bureau et elle trouve ce qu’elle est venu chercher : le nom et l’adresse de l’intermédiaire avec lequel l’éditeur communique. Le midi, elle déjeune avec sa sœur Alyssa qui lui raconte que la chimiothérapie s’est avérée inefficace sur leur père, et qu’elle pourrait lui rendre visite. Kerry estime que l’idée est vouée à l’échec car son père ne lui a toujours pas pardonné : toute conversation se terminerait comme d’habitude, et elle ne veut pas se disputer avec un homme en train de mourir.
Les deux sœurs quittent le restaurant et se rendent à un autre établissement pour prendre un café en terrasse. Kerry confie à Alyssa qu’elle est en train de se démener pour obtenir une interview d’un écrivain à succès qui n’en donne jamais, qui n’effectue aucune apparition en public, et qui ne se présente jamais à la remise des prix qu’il a raflés. Mieux : aucune photo de lui n’est parue dans la presse. Bref : personne ne sait qui est vraiment Carson McNeal. Elle ajoute qu’elle a réussi à dénicher son adresse ou celle de l’homme chez qui il reçoit son courrier. Ailleurs, dans un village au Liban, une enfant cachée sous une table voit arriver les bottes d’un soldat phalangiste, qui passe entre les cadavres de sa famille. Une balle se loge au beau milieu de son front, et elle s’éveille en hurlant. Romy, sa codétenue, réveillée par les cris, descend du lit superposé et vient la réconforter : c’est juste un des cauchemars d’Afia, mais c’est fini maintenant. Elle lui donne un verre d’eau, et lui rappelle que c’est sa dernière nuit qui s’achève : elle sort aujourd’hui. Romy a donné un numéro à son amie, une société de luxe avec des clients de luxe, mais Afia ne veut plus exercer le métier de prostituée. Elle sort, se heurte à la réalité, va prendre un café au comptoir, s’apprête à appeler le numéro, et est rejointe par l’éducateur pénitentiaire qui lui propose autre chose.
Une couverture qui ne dit pas grand-chose de l’intrigue, un texte en quatrième de couverture tout aussi énigmatique. Le lecteur commence par découvrir la journaliste Kerry Stevens, sa situation, travaillant pour un magazine qui fuit comme la peste tout ce qui se veut branché, la revue misant au contraire sur les valeurs sûres et durables, voire universelles et intemporelles. Elle s’est fâchée avec son père, elle traque un écrivain au succès planétaire : un phénomène d’édition et adapté en treize langues, un écrivain de génie, avec une plume comme on n’en a plus vu depuis Steinbeck, obsédé par le thème du renoncement, voire du reniement de soi. Le dessinateur la représente comme une jeune trentenaire, blonde et vive, perspicace et sportive sans être athlétique, une jeune femme indépendante avec du caractère et de l’initiative. Puis arrivé à la neuvième planche, il fait la connaissance avec un autre personnage principal : Afia Maadour, dont il découvre progressivement l’histoire en alternance avec elle de Kerry, Palestinienne dont la famille a fui les troupes israéliennes pour se réfugier au Liban. La technique de dessin change pour bien distinguer ces deux fils narratifs : le dessinateur passe de contours encrés avec des représentations descriptives et réalistes et une palette bleutée, à des contours moins appuyés, des représentations avec les mêmes caractéristiques, et une palette dans les tons ocre brun.
Avec cette alternance de séquences entre le fil narratif mettant en scène la journaliste Kerry Stevens, et celui mettant en scène Afia Maadour fraîchement sortie de prison, le lecteur comprend que les auteurs vont jouer avec la structure de leur récit, et qu’ils l’invitent à y participer : à chercher les liens entre ces deux personnages et leur histoire, à détecter s’il se déroulent dans la même temporalité… tout en révélant rapidement que l’histoire d’Afia n’est autre que ce que raconte le roman en cours d’écriture de Carson McNeal. Le lecteur s’attache vite à la journaliste qui se montre fort astucieuse pour parvenir à ses fins : rencontrer cet écrivain si mystérieux dont les romans la touchent. Le lecteur lui envie son culot, et un peu sa chance : récupérer l’adresse du contact par la ruse et la duperie, simuler un accident, utiliser ses charmes en tout bien tout honneur, mettre à profit son histoire personnelle (la brouille avec son père) pour faire pleurer dans les chaumières, ou tout du moins émouvoir Lewis Shiffer, le contact de Carson McNeal. En tant que personnage réel (c’est-à-dire dans le cadre de cette histoire), Kerry prend le pas sur Afia qui est présentée comme un personnage de fiction, toujours dans le cadre de cette histoire.
La narration visuelle apparaît immédiatement plaisante, en particulier dans les scènes consacrées à Kerry. Alors que les auteurs jouent la provocation en commençant par trois cases consistant en un travelling arrière à partir du mot Livres imprimés sur une page de l’épreuve du prochain roman de McNeal, jusqu’à voir la majeure partie d’un paragraphe, la suite est présentée avec naturel et simplicité, c’est-à-dire des extraits de texte en lieu et place des dessins attendus. Le groupe de feuillets passe d’une main à un autre, puis est mis dans un dossier qui finit dans le sac de la journaliste, le temps d’apercevoir une partie du titre. Le lecteur ressent l’efficacité de chaque prise de vue, sa clarté, l’unité de page pour également chaque prise de vue, le recours au gros plan sur les visages pour souligner un état d’esprit ou une émotion, sans en abuser, l’investissement de l’artiste pour donner corps aux décors, leur donner de la consistance et de la plausibilité. Il peut se projeter dans les couloirs et les bureaux impersonnels des locaux de la maison d’édition, en terrasse à New York, puis dans les forêts et les rives de l’océan Pacifique à Blue Falls dans l’Oregon, dans ses petits commerces, et dans une cabane en bordure de l’océan, etc. Il note que le dessinateur est attentif aux détails avec un sens du bon dosage dans la densité d’informations visuelles : la maquette du Cutty Sark, les autres maquettes de bateaux et les outils d’assemblage, l’aménagement intérieur du chalet de McNeal, le cric pour changer le pneu de la voiture, etc. Il retrouve ces caractéristiques dans le fil narratif consacré à Afia avec l’impression d’être plus dans les sensations du fait du mode de mise en couleurs, tout en retrouvant ce niveau de détails quand il prête plus attention à la case qu’il regarde.
Au fur et à mesure que les liens entre les deux histoires apparaissent progressivement, le lecteur comprend qu’il s’est peut-être un peu vite emballé lorsqu’il a classé cette histoire dans le genre polar. En fait, la journaliste n’enquête pas dans le monde de l’édition : elle cherche un scoop pour une raison psychologique clairement explicitée. De fait, ce pan du récit s’apparente plus à une forme de poursuite pour démasquer l’écrivain qu’à un polar. La dimension sociale, ou plutôt historique, se trouve plutôt dans l’autre pan de l’histoire avec l’exécution sommaire au Liban, massacre perpétré contre des Palestiniens. Les auteurs font explicitement référence à la guerre du Liban qui oppose les phalanges chrétiennes aux milices palestiniennes et musulmanes, ayant éclaté en 1975. Là encore, ce fond historique sert de fondation à cette partie de l’intrigue, sans déboucher sur une mise en perspective de ce conflit ou une analyse de ses répercussions sociales ou politiques.
Puis le lecteur se remémore les observations initiales de la journaliste sur McNeal : un écrivain de génie, avec une plume comme on n’en a plus vu depuis Steinbeck, et le fait qu’il soit obsédé par le thème du renoncement, voire du reniement de soi. Par la suite, lorsqu’il lui est donné d’échanger avec l’écrivain, elle évoque le fait que le mode de vie d’un auteur influe sur son œuvre, et les influences qu’elle a détectées telles que John Steinbeck (1902-1968), Ernest Hemingway (1899-1961), Robert Louis Stevenson (1850-1894), sur sa fascination par le caractère de ses personnages monstrueux. McLean lui rétorque qu’elle a dû découvrir que les séances de psychanalyse constituent un voyage au cœur sa propre abjection, ce qui est la seule façon de s’accepter, d’accepter les autres et finalement d’accepter la vie. Il s’agit d’une véritable profession de foi pour McLean, et peut-être pour les auteurs eux-mêmes. Le lecteur se dit les scénaristes évoquent peut-être leurs propres convictions. Il repense également à leur choix de construire un récit à partir d’une forme très particulière : l’entrelacement de deux fils narratifs, et aussi des personnages qui en manipulent d’autres, avec une forme de perspicacité et de préscience qui peut nécessiter une augmentation de suspension consentie d’incrédulité chez le lecteur. De ce point de vue, le propos du récit devient un peu plus un commentaire et une mise en pratique de l’art de la narration, cette mise en abîme étant corroborée par le fait que les auteurs mettent en scène un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un dont le métier est également de raconter des histoires.
Une enquête de journaliste bien agréable à lire : une narration visuelle d’une grande qualité, avec un dosage parfait dans ce qui est montré, un art consommé de la prise de vue et de son découpage, de la direction d’acteurs, et une capacité à différencier deux modes de dessins, l’un pour Kerry Stevens, l’autre pour Afia Maadour. Une intrigue qui tient en haleine, à la condition d’accepter d’être dans un récit de genre, ce qui suppose une suspension d’incrédulité consentie pour les conventions dudit genre. En sous-texte, les auteurs évoquent l’art de raconter une histoire, celle-ci ayant été conçue à partir d’une structure spécifique. Satisfaisant.





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