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jeudi 22 janvier 2026

Le pouvoir des innocents Cycle II Car l'enfer est ici T01 508 statues souriantes

La haine n’est pas le meilleur ciment pour bâtir un monde qui se veut meilleur.


Ce tome est le premier du second cycle d’une série qui en compte trois. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn pour les dessins, avec une mise en couleurs de David Nouhaud. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, cinq tomes parus de 1992 à 2002.


Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997, une cérémonie de recueillement se tient devant leurs tombes. À cette occasion, la maire de New York, Jessica Ruppert, dépose une rose au pied du monument consacré à Consuela Farez, Isaac Romero et Martha Coolidge, puis une autre au pied de la statue de Steven Providence. À l’occasion de ces hommages, Larry Olsen reçoit mademoiselle Twist, infirmière à l’hôpital Bellevue à New York. Il commence par un éditorial introductif : Bien des choses ont été dites sur l’attentat du 4 novembre dernier. Son ampleur inédite ! Son horreur absolue ! La façon méticuleuse dont il a été organisé et mené à bien ! Il continue : Cependant, rares ont été les témoignages sur l’homme que les enquêteurs considèrent toujours comme suspect dans cette affaire. Le présentateur veut parler de l’ancien soldat des Forces spéciales de la Marine américaine : le sergent Joshua Patrick Logan. Il se tourne vers son invitée, lui demande de se présenter, puis il rappelle que, le dix-huit octobre 1997, soit très exactement dix-sept jours avant les événements, elle a vu arriver Logan dans son service. Il lui demande, sans trahir le sacro-saint secret médical, de lui dire dans quel état il était. Elle prend la parole pour répondre : Il était dans un profond état de choc, incapable de la moindre réaction physique ou intellectuelle. Elle continue : Il venait de vivre un événement personnel, particulièrement traumatisant, c’était la mort de son petit garçon.



Au même instant, messieurs Bishop et Lee demandent à l’employé de la réception de l’hôtel, leur clé pour la chambre double qu’ils ont réservée. Alors que le jeune homme cherche la clé, Bishop prend un appareil photographique jetable sur le comptoir et demande à ce qu’il soit rajouté sur sa note. L’entretien télévisé continue : Olsen demande à son invitée ce qu’elle a pensé en apprenant qu’on avait retrouvé les empreintes de Logan sur le lieu de l’attentat du quatre novembre 1997. Elle répond que cela ne l’a pas vraiment surprise, que c’est une évolution assez classique chez une personne en état de choc. Elle développe : Du jour au lendemain, elle peut sortir de sa prostration et reprendre une vie qui semble normale à tout le monde… sauf que son comportement est tout sauf normal, la personne n’agit plus que de façon mécanique, en réponse aux conditionnements sociaux et professionnels qu’elle a reçus. Olsen souhaite savoir si cela veut dire que la personne se met en pilotage automatique, qu’elle agit comme une sorte de robot. Ce à quoi mademoiselle Twist acquiesce.


Indépendamment des aléas d’édition des cycles II & III, le lecteur apprécie de pouvoir découvrir ce qu’il s’est passé après les révélations du dernier tome du premier cycle, les résultats de l’élection du maire de New York, et évidemment ce qu’il va arriver aux personnages encore en vie. Comme dans le premier cycle, tout commence avec Joshua Logan… jute après la commémoration avec la nouvelle maire. Décidément, ce personnage défie ce que le lecteur attend de lui. Une fois de plus, le voilà contrarié dans ses intentions, empêché dans la mise à profit de ses capacités, stoppé net dans tout espoir d’accéder au rôle de héros. Le lecteur ne peut qu’être ému en le retrouvant, impressionné par son courage de se livrer à la police, tout en ressentant une pointe d’irritation en songeant aux conséquences d’un tel acte… Et ça ne rate pas : rien ne se passe comme il l’espérait. Parti pour faire triompher la vérité au péril de sa vie, sacrifiant un bonheur marital inespéré, préparé à payer chèrement ses révélations y compris dans sa chair, il se trouve dépossédé de sa démarche. Les dessins montrent un homme ayant passé la quarantaine, bien conservé, digne en toute circonstance, attentionné avec son épouse. Il apparaît durant seize pages, et régulièrement en noir & blanc avec des nuances de gris, par écran de télévision interposé, sans expression sur le visage. Encore une fois, il semble être ravalé au rôle de figurant dans sa propre vie, de victime impuissante.



Le lecteur remarque que le rendu des dessins et des couleurs a évolué au cours des neuf ans écoulés entre le tome cinq de la saison Un et celui-ci. La mise en couleurs est la première chose qui lui saute aux yeux : les aplats ont été délaissés au profit d’un rendu évoquant la peinture, dans un registre réaliste, avec de discrètes touches expressionnistes. Ainsi dans la séquence d’ouverture, le feuillage des arbres lui-même prend une teinte grisâtre à l’unisson de celle de la pierre des statues commémoratives des cinq cent huit. Par la suite, le lecteur peut relever d’autres effets de couleurs participant à l’installation d’une ambiance : le motif géométrique de carrés sur la moquette du lobby de l’hôtel, le vert eau de la salle de bain, les brillantes tâches de couleurs pour les enseignes lumineuses, l’ambiance entre violet et rose de la boîte de nuit Prince of New York, la teinte grisâtre noyant tout un immense plateau en open-space, le magnifique rose du tablier d’Adam Füreman pour son barbecue contrastant avec le beau vert de la pelouse du pavillon, les couleurs un peu ternies de l’appartement de la très âgée madame Beauvais, la blancheur blafarde de la salle d’urgence et de réanimation de l’hôpital, etc. le lecteur se sent immergé dans un monde dense et intense.


Le lecteur s’adapte rapidement à l’évolution de l’apparence des dessins par rapport au premier cycle. La narration visuelle a conservé ce naturel très fluide : chaque scène apparaît évidente, baignant dans des environnements concrets et crédibles. Le monument hommage aux 508 semble avoir trouvé tout naturellement sa place dans un grand espace vert, peut-être Central Park. Bishop & Lee descendent dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus normal et banal, tout en présentant quelques spécificités comme le motif des moquettes ou les écrans de caméras de contrôle, une chambre on ne peut plus fonctionnelle. Le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour prendre le temps de s’imprégner de la sensation multicolore des enseignes lumineuses. Il apprécie la taille gigantesque de la salle principale de la boîte de nuit, sa hauteur sous plafond, la foule compacte. Il se dit qu’il s'assoirait sur ce banc à l’ombre du feuillage d’un arbre, au côté de Xuan-Mai et de l’avocat maître Cyrus Chapelle. Et pourquoi pas s’inviter au barbecue dans le jardin de ce dernier, ou prendre un petit gâteau avec le thé dans l’appartement newyorkais de madame Beauvais. Autant de plans de prise de vue sonnant juste, mettant en scène des êtres humains normaux. Ce qui fait ressortir avec d’autant plus de force les moments brutaux, ou sortant de la normalité.



L’intrigue semble emmener le lecteur sur un chemin tout tracé : Joshua Logan va rétablir la vérité sur cet attentat, les conséquences irrémédiables s’abattront sur la nouvelle maire, et enfin il sera révélé comme le héros qu’il mérite d’être… Et bien sûr que non. Joshua Logan continue d’être d’empêché, son destin ne devant pas s’accomplir. Ce tome comprend trois chapitres : Vendredi 8 mai 1998 (quatorze pages), Lundi 3 août 1998 (quinze pages), Vendredi 3 septembre 1999 (dix-neuf pages). Le premier se termine avec le retour du personnage clairement moralement corrompu, sans espoir de rédemption, s’en sortant toujours. Le second chapitre introduit donc l’avocat, maître Cyrus Chapelle ainsi que son compagnon Adam Füreman journaliste avec son joli tablier. Les auteurs prennent la peine de les faire exister au-delà d’un simple artifice narratif d’avocat. Dans le troisième chapitre, ils lâchent une révélation sur le passé de Logan, et de manière tout aussi inopinée ils montrent que Frazzy ne s’est pas rangé des voitures agissant toujours comme un prédateur de la pire espèce. Le lecteur sent que ce deuxième cycle sera tout aussi consistant que le premier avec une intrigue différente. Ils continuent de mettre en œuvre des clins d’œil à la culture américaine, comme cet intervieweur avec de belles bretelles, en hommage à Larry King (1933-2021).


Dans le même temps, le traitement du témoignage de Joshua Logan sur la réalité du déroulement des événements de la nuit du quatre novembre 1997 sort des clichés d’une révélation sensationnelle, pour une approche plus réaliste. À l’évidence, le jugement populaire a déjà été rendu sur ce meurtrier de plus cinq cents êtres humains, dont la personnalité favorite des newyorkais : le boxeur Steven Providence. Le lecteur se rappelle que cette série dépasse le simple divertissement, avec une structure sophistiquée et un commentaire sur une ou deux facettes de la société. Ici, la réception des révélations de Logan se heurte à ladite opinion publique, ainsi qu’à leur énormité, au passé dépressif du sujet, et peut-être d’autres choses encore à découvrir dans son histoire personnelle. Or le lecteur a assisté aux événements de l’intérieur et il sait ce qu’il en est de la vérité… À moins bien sûr que les auteurs ne l’aient mené en bateau. D’un autre côté, le doute est bien normal, voire salutaire, pour accueillir de telles déclarations : quelle fiabilité accorder à ce vétéran souffrant de syndrome de stress post traumatique ? Qu’est-ce que son histoire personnelle dit sur ses convictions intimes ? Quelles pourraient être ses motivations ? Et d’ailleurs son épouse elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Du coup, comment vérifier les faits ? Comment reconstruire la succession des événements ? Hé bien tout cela n’a rien d’une évidence, car après tout la tentation de la théorie du complot est toute proche…


Après le résultat des élections à la fin du premier cycle, la suite semblait toute tracée : Jessica Ruppert met sa politique en œuvre et ses convictions à l’épreuve de la réalité, et Joshua Logan se fait oublier dans l’intérêt commun. Le dessinateur a conservé toute la fluidité et le naturel de sa narration visuelle, tout en adoptant un détourage plus sophistiqué et moins appliqué, bénéficiant d’un metteur en couleurs mariant naturalisme et touches discrètes d’expressionnisme. L’intrigue s’étoffe rapidement, rappelant que Joshua Logan est condamné à être une victime de multiples façons, et abordant le questionnement sur les témoignages et la possibilité de rétablir les faits. Un complot advenu aux répercussions implacables.



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