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jeudi 15 janvier 2026

Santiag T04 De l'autre côté du rio

L’oubli, le vrai… Le trou noir qui aspire les autres…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 3 : Rouge… Comme l'éternité (1994) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Au trading Post appelé Yellow Horse, un homme est venu chercher ses photographies qu’il avait données à développer. L’employé lui raconte ce qui lui est arrivé dans le laboratoire : il était occupé à travailler, tout se passait bien, quand il a entendu dans son dos comme un claquement. Il se retourne : des arcs électriques s’élevaient d’un de ses bacs, celui justement où il développait les photographies du client. Il a attendu que ça se tasse un peu et il a récupéré le matériel. Il croyait ne plus rien pouvoir en tirer, et puis il a pu sauver ça, dit-il en tendant le cliché au client. Ce dernier s’en trouve très surpris : il lui jure que lorsqu’il a pris la photographie, personne ne se trouvait assis à cet endroit, ni là, ni ailleurs, le coin était complètement abandonné. Il continue : il était avec sa femme et son fils, il voulait leur montrer la ville fantôme qui se trouve près de l’ancienne route. Ils se sont arrêtés devant un restaurant dont le décor semblait d’époque. Il se souvient d’un détail à présent : à l’intérieur sur une table, il y avait une assiette encore chaude. C’est ça qui l’a intrigué et qui l’a poussé à prendre la photographie : cette assiette surgie de nulle part que n’attendait personne ! Et voilà que maintenant, il se trouve devant un type qui se trouve attablé à cette place, devant cette assiette, c’est complètement dingue !



Quelque part dans une zone désertique, Chet sort sur la véranda de la maison, le pistolet à la main. Il reçoit une balle dans le genou droit, et il s’écroule à terre, Santiag l’a touché. Il se relève tenant son pistolet de la main gauche et tirant plusieurs coups de feu vers l’extérieur. En vain, l’autre semble avoir disparu. En fait, Santiag se trouve déjà derrière lui, son couteau à la main, qu’il applique sur la gorge de Chet. Cela fait beaucoup rire ce dernier, parce qu’il est littéralement déjà mort. Pour autant, son agresseur lui enfonce la lame dans le ventre, le couche à terre, et l’embrasse sur la bouche pour lui aspirer l’âme. Dans un patelin du coin, Aki présente un bout de tissu à des Indiennes vendant des pots de terre cuite aux passants, en vain, elles ne semblent pas la voir. Une autre Indienne, plus âgée s’approche d’elle et lui indique qu’il semble qu’elle soit la seule à s’apercevoir de la présence d’Aki. Cette dernière la prévient que ceux qui la voient sont proches de la mort. La vieille femme rentre dans une bâtisse où un homme allongé est en train de fumer une pipe à opium. Elle lui demande s’il devine une autre présence que la sienne dans cette pièce. Il répond : la mort, il ne la voit pas mais il sent sa présence.


La fin du troisième tome semblait donner une direction claire pour la suite de la série, toutefois le lecteur se méfie, car en voulant anticiper les événements à venir, il avait déjà fait fausse route à deux reprises. D’ailleurs la scène d’introduction, avec le développement de la photographie et la présence qu’elle révèle laisse à penser que l’intrigue va prendre une dimension de chasse à l’homme, pour retrouver Santiag qui a été déclaré mort deux ans auparavant. À nouveau déstabilisé, le lecteur reprend une posture d’attente et d’observation. Ce tome surprend par des nouveautés. La fonction de buveur d’âmes d’un des personnages se trouve confirmée. Deux personnages font leur apparition : Vas Axios, un enquêteur privé immédiatement détestable, et son commanditaire (qui n’est pas nommé dans ce tome), et qui fait preuve d’une violence au sadisme assumé. Il relève au passage une référence à une communauté au nom qui évoque Les enfants de la Salamandre (1988-1990, trois tomes, des mêmes auteurs). Enfin, un personnage se trouve approché par trois Indiens avec parure de plumes, appelés les trois Anciens. Ainsi le récit continue de progresser avec de nouveaux développements, la situation de Santiag évoluant, ce personnage devenant plus central gagnant de l’épaisseur par rapport à son rôle de deus ex machina dans le premier tome, gagnant en personnalité, rencontrant enfin Orlando.


Dans le tome précédent, les auteurs avaient mis en place une progression inéluctable de l’intrigue, en particulier en mettant en lumière la motivation de Santiag, ayant enfin pris l’envergure redevenant un personnage principal. Le récit continue de baigner dans un environnement spécifique : une zone géographique des États-Unis avec un fond de culture amérindienne. Le lecteur retrouve les paysages désertiques, et les petites villes typiques : constructions à un étage, parfois en bois, peaux de bête et animal empaillé dans le trading post, cabane en bois au beau milieu d’une zone désertique, camping-car format américain, carcasse de voiture rouillée au milieu de nulle part, bâtiment communautaire dans la réserve indienne, construction plus soignée abritant la police, bel hôtel construit en dur dans la ville de moyenne importance dont la décoration comporte des motifs géométriques d’influence amérindienne, bar avec une grande salle sans âme dotée d’une table de billard, la bâtisse du Study Hotel déjà bien avancée dans son délabrement, et bien sûr plusieurs zones du désert, avec des formations différentes entre les herbes éparses, une étendue d’eau, une zone montagneuse, etc.



Le lecteur ressent que les auteurs ont trouvé leur rythme et la bonne sensibilité pour raconter leur récit. Ainsi il passe d’une scène de caractère à une autre, avec son ambiance mémorable. S’il peut sourire devant la réaction d’effroi du touriste devant l’homme apparaissant sur la photographie, le lecteur ressent bien tout l’exotisme ou toute la spécificité du lieu : une bâtisse avec un immense volume intérieur et une décoration entre kitch pour touriste et touche véritablement locale. Sur la troisième planche, le lecteur découvre au premier plan la carcasse d’une voiture rouillée devenue partiellement invisible du fait de la végétation avec une mise en couleur remarquable par son rendu naturaliste. Aki s’adressant aux Amérindiens assis à même le sol en bois apparaît complètement irréelle du fait de l’absence de réponse et même de réaction des personnes en face d’elle, et par sa tenue citadine et jeune, totalement incongrue dans cet environnement. La rencontre du policier indien et de l’enquêteur privé dégage une saveur unique du fait du grand salon de l’hôtel, de son ameublement et de son aménagement. La seconde moitié se déroule majoritairement dans le désert, lui aussi rendu de manière concrète et réaliste. Cette approche visuelle et la science de la mise en scène de l’artiste rendent l’attaque des loups à la fois plausible et terrifiante, contenant en elle la possibilité d’une touche surnaturelle. Comme Aki, la lectrice et même le lecteur se sent troublé en regardant Santiag se baignant nu dans un très grand étang, avec à nouveau une mise en couleur naturaliste très réussie. Tous ces éléments concrets et réalistes assurent un ancrage dans le réel et apportent leur matérialité à la dernière scène teintée de fantastique, la rendant ainsi plus tangible, plus naturelle même.


À cette étape du déroulement du récit, l’objectif de Santiag apparaît clairement : faire tout son possible pour rejoindre le monde des vivants. Il s’y sent appelé par sa fille Tossie qui pense encore à lui. Le lecteur peut y voir une motivation psychologique intense qui lui donne une raison de vivre, une métaphore sur le lien entre père et fille, sa force et son caractère naturel et évident. Par comparaison, les motivations d’Orlando et Aki ressortent comme étant égoïstes et totalement intéressées, donc tombant sous le coup d’un jugement moral négatif. En même temps, les situations dépassent une simple dichotomie Bien / Mal. Pour pouvoir atteindre son but, le personnage principal se retrouve contraint d’accepter des compromis : tuer d’autres individus évoluant entre la vie et la mort, assumer la fonction de buveur d’âme pour mettre un terme à ces existences contre nature, user de la force. Ce positionnement moral critiquable se retrouve illustré de manière inopinée par l’état de la nourriture qu’il a laissé dans son assiette au diner : en pleine décomposition, grouillante de vers. Le scénariste continue également de mettre à profit une dimension surnaturelle, comme il le fait souvent dans ses récits, une façon d’évoquer le fait que tout n’est pas palpable, qu’il existe d’autres forces invisibles qui régissent le monde. Santiag a accepté d’endosser la mission de buveur d’âmes : il apporte une fin définitive à des individus devenus toxiques pour la société : leurs crimes et leur dégénérescence morale les ont placés à l’extérieur de la société normale leur conférant une forme d’impunité. En cela, il reprend son rôle de policier assurant le maintien de l’ordre. Cependant lui-même refuse de se conformer à l’ordre naturel des choses : il refuse de mourir et il compte bien réintégrer le monde des vivants, grâce à des moyens surnaturels, acceptant lui aussi l’existence de forces invisibles qui le dépassent.


Le récit atteint son meilleur niveau de qualité dans une fluidité exemplaire. Les différents fils narratifs s’entremêlent pour un polar avec une touche de surnaturel, dans un monde où chaque individu porte sa part d’ombre, de violence, de regrets, ayant conscience de ses limites. La narration visuelle transporte le lecteur dans chaque lieu, criant de réalisme tout en contenant une dimension de mythologie moderne, chaque scène étant mémorable pour sa mise en scène et ses prises de vue, sans avoir à s’appuyer du spectaculaire de type pyrotechnique. Fascinant.



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