La justice et la vengeance sont des choses différentes, petit…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Pierre Dubois pour le scénario Alain Henriet pour les dessins, et Usagi (Patricia Tilkin) pour la mise en couleurs. Il comprend cent-quarante-deux pages de bande dessinée.
Quand, à travers les vallées perdues, on voit au loin chevaucher deux cavaliers, l’un derrière l’autre, on sait que l’un poursuit l’autre. À moins qu’il ne soit qu’une ombre, un fantôme que le premier veut fuir… Sur un large chemin dans une vallée arborée, un jeune cavalier avance à une allure tranquille. Il passe au milieu d’un troupeau de paisibles vaches Highland. Il finit par entrer dans Sabbath City, une petite ville avec sa rue principale en terre et les bâtiments en bois. Il remarque les trois montures attachées à la barre devant le saloon. Il y attache la sienne et y pénètre. Il se rend au comptoir et demande un whisky qu’il boit tranquillement, tout en examinant le reflet de la salle dans le grand miroir. Il repère un individu bien portant en train de lever son verre et tenant une dame de petite vertu par la taille, il se vante d’être en train de gagner aux cartes, et il offre sa tournée. Clark pose son verre et dirige vers sa table. Il salue Hart en lui demandant s’il triche toujours. Son interlocuteur ne se démonte pas, reste tranquillement assis et lui rappelle les faits : le fait que Clark ait déçu Winter, leur employeur, qu’il a récolté ce qu’il a semé, œil pour œil et dent pour dent, vengeance sur vengeance. Le jeune cowboy répond qu’il y a eu des coups de trop, et que ce n’était plus la guerre ; il veut savoir où se trouve Winter. Hart se lève et propose de conclure la discussion, tout en mettant sa main sur la crosse de son revolver. Soudain Wells, un autre membre de la bande, fait irruption en disant qu’il est temps de partir. Clark abat Hart et tire sur Wells sans le toucher, ce dernier ressortant.
Lorsqu’il se retrouve à l’extérieur, Clark voit la bande s’enfuir en galopant. Une personne leur tire dessus en disant qu’ils ont pillé la banque. Avec fracas, l’attelage de quatre chevaux blancs passe, en tirant la diligence couchée sur le côté. Le shérif arrive à cheval en expliquant qu’il a envoyé Harvey chercher du renfort, et qu’il fait appel aux volontaires : il faut faire vite ou ils les perdront. Mais les fuyards ont mis le feu à une cariole et des caisses en bois, qui forment un barrage au milieu de la grand-rue et l’incendie menace déjà de se propager aux bâtiments : il faut s’en occuper de toute urgence. Clark décide de fausser compagnie à la foule en prenant une ruelle transversale, partant en passant par le cimetière. Il finit par rejoindre la route et il remarque un foulard rouge attaché à un arbre : il comprend que Winter a laissé ce souvenir à son attention. Il avance tranquillement sur le chemin, et se rend compte que les habitants de Sabbath City sont déjà aux trousses des pillards. Il quitte la route principale pour prendre de la hauteur et il comprend que la bande a laissé quelques gars derrière en guet-apens pour couvrir la retraite. Les villageois vont tomber dans le piège.
Un beau jeune homme, Clark, au passé condamnable, s’étant révolté contre Winter un chef d’une bande de pillards, sanguinaire, sans foi ni loi, habile avec une arme à feu, et solitaire dans sa quête de vengeance, le lecteur comprenant que sa famille a été massacrée sur les ordres de Winter. C’est parti pour une histoire de vengeance avec un héros mâle et fringuant, téméraire et plus futé que les autres. Au bout d’un trentaine de pages, il sauve un Amérindien, Shee-Ke-Ah, grièvement blessé, et au bout d’une quarantaine de pages, il est lui-même grièvement blessé. Et recueilli par un groupe de femmes vivant à l’écart dans la vallée des oubliées. Une trame classique avec un personnage principal tenant un premier rôle tout aussi classique. La première planche offre un spectacle très sympathique au lecteur : superbe paysage, avec le relief particulier de cet endroit, une végétation identifiable, une succession de paysages invitant à la promenade, ou à la balade à cheval, ce très beau relief vallonné, le large chemin dans la forêt clairsemée, le troupeau de vaches avec ces longues cornes si caractéristiques, le village de l’Ouest avec ses baraques en bois. Par la suite, les auteurs vont encore offrir de belles promenades au lecteur : le cimetière aux tombes très sommaires, de nouvelles chevauchées dans d’autres paysages naturels, la découverte du village fortifié de la vallée des oubliées, etc.
Certes, il est question de violence, des coups de feu sont échangés, des hommes meurent, des victimes innocentes sont abattues sans état d’âme. D’un autre côté, la narration visuelle apparaît très propre sur elle : traits de contour précis et réguliers, rehaussés par des traits tout aussi propres pour marquer les textures et renforcer le relief à l’intérieur des formes délimitées. L’artiste montre les choses de manière factuelle, sans verser dans l’expressionnisme ou l’impressionnisme, des représentations descriptives minutieuses et détaillées. Le lecteur peut ainsi s’attarder sur la végétation et les plantes, les poches sur la selle du cheval, la forme des bouteilles au comptoir, les différences de morphologie des troncs d’arbre, la variété des robes de ces dames oubliées à l’exception de la salopette pour la jeune adolescente Do, les accessoires et outils visibles au fur et à mesure de la découverte du village fortifié, le bardas du colporteur Scurly et sa toque de fourrure, la nourriture du petit-déjeuner à la table de Ma Joe, l’ameublement sommaire de la chambre d’hôtel à Warlock, etc. Ce rendu graphique donne l’impression que tout est propre, neuf même si parfois rustique, et souvent bien rangé, bien ordonné. Toutefois…
Toutefois, cette bande dessinée raconte et montre des moments durs dont l’apparence propre des dessins n’atténuent pas la brutalité. Certes, en page treize quand Clark abat Hart, il est en état de légitime défense, et la petite touche rouge qui apparaît dans le dos du pillard semble plus une convention visuelle qu’une description factuelle. De même l’incendie en pleine rue impressionne par la hauteur des flammes, sans vraiment dégager une chaleur intense ou donner la sensation d’être menaçant au point de se propager rapidement. Le ressenti du lecteur se trouve modifié en page vingt-deux quand il voit de manière toute aussi factuelle une balle traverser la tempe droite d’un homme et le sang gicler de l’autre côté du visage. L’extraction, sans anesthésie bien sûr, de la balle dans le torse de Shee-Ke-Ah, conscient tout du long, s’avère également visuellement éprouvante. Quand les bushwhackers à cheval tirent calmement sur deux femmes puis un enfant à quelques mètres, leur cruauté et leur manque d’empathie frappent le lecteur de plein fouet : la violence a perdu son caractère aseptisé et propre, pour devenir des actes ignominieux sur des individus sans défense, la manifestation immonde de l’exercice de la force par des individus dépourvus de toute considération pour n’importe quel autre être humain, une abomination abjecte.
Le lecteur prend ainsi conscience de la qualité d’une narration visuelle impeccable. L’artiste dessine avec un souci des éléments concrets, de montrer chaque environnement de manière détaillée, qu’il s’agisse d’un moment bucolique ou poétique, ou d’actes barbares dans une lutte sans merci, ou une action d’extermination. Il n’y a qu’à voir la quarantaine de pillards chargeant à cheval sur le village fortifié de Ladies’ Valley, chacun différent de l’autre, tous positionnés de manière à ce que les autres disposent d’assez de place pour évoluer : une vraie composition prenant en compte les paramètres concrets d’une telle situation. Dans le même ordre d’idée, l’assaut sur Ladies’ Valley se déroule pendant une vingtaine de pages, et la conception du plan de prise de vues intègre la disposition relative de chaque bâtiment, le déplacement de chacun, la progression du groupe, la formation de poches de résistance, les modalités d’attaque en fonction des constructions et de leur fonction. Une séquence qui doit sa qualité narrative aussi bien au scénariste qu’au dessinateur.
Rapidement, le lecteur se rend compte que l’intrigue présente des caractéristiques qui la différencie d’un récit classique d’un héros viril prompt à sauver la veuve et l’orphelin, et à châtier les prédateurs. Clark se révèle incapable de tout arrêter tout seul, voire il sait quand son intervention sera inefficace, et il évite alors de se mettre en danger. Alors qu’il vient de faire la preuve qu’il connaît bien la stratégie habituelle de Winter et de ses bushwhackers, il se fait quand même avoir dans un guet-apens similaire en tout point. Il ne doit son salut qu’à l’intervention des femmes de Ladies’ Valley, entre autres à une adolescente et une squaw âgée. Il découvre même qu’elles tirent à l’arme à feu, aussi bien que lui. Il se fait avoir une autre fois par une femme qui l’a mené par le bout du nez. Il a également beaucoup de choses à apprendre de Scurly, aventurier chevronné. Il se montre impitoyable et agressif, qualités qui lui permettent de survivre et de mener sa vengeance à son terme, et même d’envisager sa poursuite… pas tout à fait le héros au cœur pur et aux valeurs morales irréprochables. Le lecteur familier du scénariste remarque qu’en toile de fonds, il reprend le principe du riche propriétaire terrien (ici il s’appelle Henry Adams Martineau) qui harcèle les petits fermiers, jusqu’à les éliminer si nécessaire pour agrandir son exploitation, intrigue similaire à celle de Texas Jack (2018) avec Dimitri Armand.
Un western dont les dessins clairs et propres donnent l’impression d’une lecture tout public, pour une intrigue linéaire mettant en scène un héros au cœur pur. À la lecture, le récit prend plus de saveurs, apparaît plus adulte, entre ce jeune homme vaillant et intrépide, animé par un solide désir de vengeance, ne devant sa survie qu’à un groupe de femmes et un mentor plus âgé, des dessins qui montrent toute l’horreur des tueries et des exécutions sommaires, contrastant avec la beauté et la richesse des paysages. Une chevauchée mouvementée, conflictuelle, sous l’emprise de la loi du plus fort.





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