Toutes les mouches ont une ombre. – Proverbe espagnol
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, plusieurs enquêtes différentes menées par un détective privé. L’édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Durandur (Michel Durand, également auteur de Les travailleurs de la mer, 2024) pour les dessins. Il comporte quatre-vingt-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction, un texte d’une page, rédigé par le scénariste en septembre 2002. Il évoque un proverbe espagnol : Toutes les mouches ont une ombre. Puis il explique son intention : une série dont l’antihéros concentrerait la bassesse morale du monde. Il indique qu’il a vu en Durandur un dessinateur féroce, le seul qui ait bien voulu se prêter à cette aventure, politiquement incorrecte jusqu’à la moelle, et qui partageait son sens de l’humour. Il termine avec la réaction des libraires remplis d’appréhension devant un tel ouvrage, les faibles ventes, le statut culte auprès des jeunes lecteurs, et l’espoir que cette réédition permettra à cette monstruosité d’être comprise.
Dans le quartier le plus mal famé de New York, les prostituées attendent le client sur le trottoir. L’indic surnommé Face de rat vient solliciter les services de l’une d’elle, en lui proposant cinq dollars alors qu’elle en demande quinze. Il se prend une grande mandale en pleine poire, généreusement assénée par Gilles Hamesh qui rentre dans l’hôtel avec la dame, pour une relation tarifée et agitée. Une fois son affaire faite, il évoque sa vie : il a reçu sur la tronche tout ce qu’on peut recevoir, il a dû tremper ses boules dans pas mal de groupes sanguins, sans faire attention au sexe et à l’âge de la carcasse avec laquelle il avait un rapport. Il a sniffé la puanteur de tas d’hommes et de femmes, et il n’a jamais bronché, parce que son job était d’avoir le pif collé sur toutes ces horreurs qui n’étaient pas belles à voir. Il s’est battu à poing nu. Puis il raconte à la dame une chaude journée au cours de laquelle il a assisté à un meurtre depuis sa fenêtre.
Le dimanche soir, au milieu des immondices, d’énormes poubelles vomissent leurs ordures : morceaux d’hamburgers, vieux journaux, seringues, et toutes sortes de vomis, les travelos sud-américains, ramassent les derniers sous du week-end. Ces petits derrières affamés n’ont même pas un mac pour les soutenir. Il suffit de leur montrer ses fafs de privé, de leur mettre les menottes, et on se fait tailler une pipe royale. Et après avoir fait le travail gratis, ils font encore la bise pour te dire merci. Que c’est bon de se sentir généreux ! C’est ainsi que comblé, Gilles Hamesh quitte la professionnelle au coin de la rue, et qu’il assiste à son accident mortel : un chauffard tournant le coin de la rue à toute berzingue et la faisant littéralement voler à plusieurs mètres, renversant au passage une poubelle. Celle-ci déversant son contenu sur le trottoir : des déchets et le cadavre d’une femme nue. Le privé se précipite et constate qu’il manque au cadavre, un bon morceau de hanche et le mont de Vénus.
À l’occasion de la réédition de 2002, le scénariste le dit fort bien lui-même dans son avant-propos : une œuvre jouissant d’une mauvaise réputation, un exercice dans la bassesse morale du monde, un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument, à plein poumon. Le scénariste ajoute : Hamesh est si profondément plongé dans la réalité négative qu’il mène le lecteur au-delà du cauchemar et, en pissant sur les anges, à un rire salutaire. Il apparaît que l’auteur, déjà connu pour ses exagérations de mauvais goût, a choisi de se rouler dans la fange, d’embrasser ses pires tendances pour contrebalancer ses œuvres tournées vers l’élévation spirituelle : la recherche de la Conscience cosmique dans L’Incal (avec Mœbius), la vérité dans Alef-Thau (avec Arno), l’illumination dans Le Lama Blanc (avec Georges Bess), la rédemption dans Juan Solo (également avec Bess). Il loue le courage du dessinateur d’avoir accepté de collaborer avec lui sur un tel projet. Le lecteur découvre des pages chargées en noir, que ce soit les aplats, ou le lavis de gris, et des traits de contours à l’épaisseur variable. Tout cela concourt à une sensation d’environnement sale, marqué par l’usure, des sensations tactiles désagréables, des zones indistinctes parce que trop crasseuses ou mal éclairées, et lorsque le blanc reprend de l’espace, c’est encore pire parce ce qu’il suggère ou ce qu’il représente.
Comme il a pu le faire pour d’autres de ses créations, le scénariste a conçu celui-ci comme une suite de plusieurs histoires indépendantes, la dernière pouvant se voir comme une forme de conclusion. Ainsi le lecteur découvre cinq récits de pagination différente : douze pages pour la première, puis quinze pour la seconde, puis quatorze pages, vingt-et-une et encore vingt-et-une pour la dernière. Il fait connaissance avec le personnage principal alors qu’il requiert les services d’une prostituée. Gilles Hamesh apparaît comme un individu massivement charpenté, une force de la nature, musculeux, avec une gueule burinée et son galurin quasiment vissé sur la tête, y compris pendant l’acte. Le lecteur le retrouve de temps à autre dans son bureau professionnel, qui semble également lui servir d’appartement : assis sur un fauteuil pivotant, les pieds sur le bureau et le regard mauvais, tous les clichés du genre sont respectés, avec même la clope au bec, et un regard accompagnant une posture très premier degré, très intense. Ce détective privé (de tout) fait preuve d’un solide cynisme sans illusion sur la condition humaine et ses pires travers, dans un décor évoquant les années 1950.
Les autres personnages exhalent tous une forme de bassesse, de vilenie, d’infâmie, de compromission, une allure et des expressions transpirant d’indignité, de lâcheté, de mesquinerie, de pleutrerie, etc. Des êtres humains dans tout ce qu’ils peuvent avoir de méprisables et de fourbe. La première prostituée (oui, il y en a plusieurs) présente un physique bien en chair, et se comporte avec un professionnalisme débarrassé de toute forme de dégoût, ce qui implique un abandon de tout respect de soi, des sentiments négatifs vis-à-vis de soi-même. Le lecteur se met alors à regarder les autres personnages, rôles secondaires ou figurants anonymes à travers ce prisme d’une appréciation de soi dépréciative, la pleine conscience de ses propres défauts, de ses manquements, de ses vices, et du fait de s’y adonner, de l’acceptation de son incapacité à s’améliorer, à s’en émanciper. Une fois ce point de vue ancré dans son esprit, le lecteur ne voit plus que des individus méprisables, faillibles… comme lui-même l’est aussi.
Le scénariste embrasse donc les actions immorales de son personnage principal et des autres, et le dessinateur fait preuve d’une implication remarquable pour transcrire ce positionnement et le dégout qu’il peut susciter. Il représente des lieux sales et déliquescents, des corps gras et répugnants : les rues de New York jonchées de détritus et mal éclairées (où parfois l’influence de Will Eisner, 1917-2005, peut se faire sentir), les fluides corporels visqueux et malodorants, les déjections tartinées à même le corps (atteignant des proportions insoutenables dans la quatrième histoire), les corps mutilés de façon atroce, la chair triste, les manifestations concrètes de la pestilence, l’insalubrité, etc. Le lecteur se sent souillé en regardant les planches, sans aucun répit. Il relève bien de ci de là des éléments comiques ou absurdes, incongrus et peinant à lutter contre l’insalubrité généralisée : Hamesh écrasant sa clope dans sa paume pour l’éteindre, un dentier abandonné sur le trottoir, des odeurs assaillant Hamesh sous forme d’onomatopées passant par sa fenêtre, Hamesh shootant dans une prothèse de jambe en marchant dans la rue, des chaussettes trouées, un rabbin avec une coiffe de type oreilles de Mickey, etc.
Cependant la démarche du scénariste, son intention, s’avère fort ambitieuse et difficile à réaliser. Il souhaite embrasser la bassesse du monde au travers d’un personnage qu’il décrit dans ces termes : un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument à plein poumon. Cela renvoie forcément à un système de valeurs morales, à des qualités morales comme l'amitié, l'amour, la confiance, le courage, l'empathie, l'entraide, l'équité, la famille, la fidélité, l'honnêteté, l'intégrité, la justice, la loyauté, la paix, le partage, la persévérance, le respect, la solidarité, la tolérance, le travail, etc. D’une certaine manière, les travers de Gilles Hamesh se définissent de manière négative par tout ce qu’il ne respecte pas. Or dans chacun de ces cinq récits, il participe au dénouement en châtiant un assassin, en mettant un terme aux agissements d’un cannibale (même s’il lui rend un hommage de la pire des façons), en neutralisant un autre assassin, en stoppant les pratiques toxiques d’un rebouteux exerçant une forme mortelle de chirurgie esthétique, et pour finir en rétablissant l’ordre établi ! Certes son comportement est souvent abject, entre usage de la violence pour imposer sa volonté ou cannibalisme (Ah, oui, quand même !). En outre, les auteurs, surtout le scénariste, mettent en scène des moments scatologiques et l‘onanisme comme récurrents d’un récit à l’autre. Il est possible d’y voir aussi bien des provocations et des transgressions, que du simple mauvais goût faute de réussir à élever le débat, ou à l’entraîner dans les tréfonds de l’immoralité, et de ce que cela veut dire. Certes, mais aussi de vraies transgressions comme la sexualité à voile et à vapeur de ce véritable mâle virile, et son acceptation, voire sa délectation, de se montrer aussi compromis que tous les individus qu’il fréquente ou qu’il traque. Les auteurs vont jusqu’au bout, posant la question : Mais ne reste-t-il rien de sacré ? Et ils y répondent… en restant dans un domaine circonscrit aux valeurs morales judéo-chrétiennes.
Œuvre culte ? Transgression réelle ? Difficile de répondre, car cela dépend beaucoup de la sensibilité de chaque lecteur. En tout cas, le dessinateur ne triche pas : il représente tout, y compris le plus crade et le plus avilissant, le plus abject et le plus répugnant. Le scénariste tient sa promesse d’inverser le dosage habituel de ses histoires, entre les épreuves sur le chemin de l’élévation spirituelle et la compromission morale, faisant la part belle à cette dernière. Les transgressions se heurte toutefois à la conception d’une morale circonscrite à des valeurs judéo-chrétienne un peu étriquées. Provocateur et dérangeant, mais pas trop.





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