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mercredi 7 janvier 2026

Gilles Hamesh, privé (de tout)

Toutes les mouches ont une ombre. – Proverbe espagnol


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, plusieurs enquêtes différentes menées par un détective privé. L’édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Durandur (Michel Durand, également auteur de Les travailleurs de la mer, 2024) pour les dessins. Il comporte quatre-vingt-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction, un texte d’une page, rédigé par le scénariste en septembre 2002. Il évoque un proverbe espagnol : Toutes les mouches ont une ombre. Puis il explique son intention : une série dont l’antihéros concentrerait la bassesse morale du monde. Il indique qu’il a vu en Durandur un dessinateur féroce, le seul qui ait bien voulu se prêter à cette aventure, politiquement incorrecte jusqu’à la moelle, et qui partageait son sens de l’humour. Il termine avec la réaction des libraires remplis d’appréhension devant un tel ouvrage, les faibles ventes, le statut culte auprès des jeunes lecteurs, et l’espoir que cette réédition permettra à cette monstruosité d’être comprise.


Dans le quartier le plus mal famé de New York, les prostituées attendent le client sur le trottoir. L’indic surnommé Face de rat vient solliciter les services de l’une d’elle, en lui proposant cinq dollars alors qu’elle en demande quinze. Il se prend une grande mandale en pleine poire, généreusement assénée par Gilles Hamesh qui rentre dans l’hôtel avec la dame, pour une relation tarifée et agitée. Une fois son affaire faite, il évoque sa vie : il a reçu sur la tronche tout ce qu’on peut recevoir, il a dû tremper ses boules dans pas mal de groupes sanguins, sans faire attention au sexe et à l’âge de la carcasse avec laquelle il avait un rapport. Il a sniffé la puanteur de tas d’hommes et de femmes, et il n’a jamais bronché, parce que son job était d’avoir le pif collé sur toutes ces horreurs qui n’étaient pas belles à voir. Il s’est battu à poing nu. Puis il raconte à la dame une chaude journée au cours de laquelle il a assisté à un meurtre depuis sa fenêtre.



Le dimanche soir, au milieu des immondices, d’énormes poubelles vomissent leurs ordures : morceaux d’hamburgers, vieux journaux, seringues, et toutes sortes de vomis, les travelos sud-américains, ramassent les derniers sous du week-end. Ces petits derrières affamés n’ont même pas un mac pour les soutenir. Il suffit de leur montrer ses fafs de privé, de leur mettre les menottes, et on se fait tailler une pipe royale. Et après avoir fait le travail gratis, ils font encore la bise pour te dire merci. Que c’est bon de se sentir généreux ! C’est ainsi que comblé, Gilles Hamesh quitte la professionnelle au coin de la rue, et qu’il assiste à son accident mortel : un chauffard tournant le coin de la rue à toute berzingue et la faisant littéralement voler à plusieurs mètres, renversant au passage une poubelle. Celle-ci déversant son contenu sur le trottoir : des déchets et le cadavre d’une femme nue. Le privé se précipite et constate qu’il manque au cadavre, un bon morceau de hanche et le mont de Vénus.


À l’occasion de la réédition de 2002, le scénariste le dit fort bien lui-même dans son avant-propos : une œuvre jouissant d’une mauvaise réputation, un exercice dans la bassesse morale du monde, un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument, à plein poumon. Le scénariste ajoute : Hamesh est si profondément plongé dans la réalité négative qu’il mène le lecteur au-delà du cauchemar et, en pissant sur les anges, à un rire salutaire. Il apparaît que l’auteur, déjà connu pour ses exagérations de mauvais goût, a choisi de se rouler dans la fange, d’embrasser ses pires tendances pour contrebalancer ses œuvres tournées vers l’élévation spirituelle : la recherche de la Conscience cosmique dans L’Incal (avec Mœbius), la vérité dans Alef-Thau (avec Arno), l’illumination dans Le Lama Blanc (avec Georges Bess), la rédemption dans Juan Solo (également avec Bess). Il loue le courage du dessinateur d’avoir accepté de collaborer avec lui sur un tel projet. Le lecteur découvre des pages chargées en noir, que ce soit les aplats, ou le lavis de gris, et des traits de contours à l’épaisseur variable. Tout cela concourt à une sensation d’environnement sale, marqué par l’usure, des sensations tactiles désagréables, des zones indistinctes parce que trop crasseuses ou mal éclairées, et lorsque le blanc reprend de l’espace, c’est encore pire parce ce qu’il suggère ou ce qu’il représente.



Comme il a pu le faire pour d’autres de ses créations, le scénariste a conçu celui-ci comme une suite de plusieurs histoires indépendantes, la dernière pouvant se voir comme une forme de conclusion. Ainsi le lecteur découvre cinq récits de pagination différente : douze pages pour la première, puis quinze pour la seconde, puis quatorze pages, vingt-et-une et encore vingt-et-une pour la dernière. Il fait connaissance avec le personnage principal alors qu’il requiert les services d’une prostituée. Gilles Hamesh apparaît comme un individu massivement charpenté, une force de la nature, musculeux, avec une gueule burinée et son galurin quasiment vissé sur la tête, y compris pendant l’acte. Le lecteur le retrouve de temps à autre dans son bureau professionnel, qui semble également lui servir d’appartement : assis sur un fauteuil pivotant, les pieds sur le bureau et le regard mauvais, tous les clichés du genre sont respectés, avec même la clope au bec, et un regard accompagnant une posture très premier degré, très intense. Ce détective privé (de tout) fait preuve d’un solide cynisme sans illusion sur la condition humaine et ses pires travers, dans un décor évoquant les années 1950.


Les autres personnages exhalent tous une forme de bassesse, de vilenie, d’infâmie, de compromission, une allure et des expressions transpirant d’indignité, de lâcheté, de mesquinerie, de pleutrerie, etc. Des êtres humains dans tout ce qu’ils peuvent avoir de méprisables et de fourbe. La première prostituée (oui, il y en a plusieurs) présente un physique bien en chair, et se comporte avec un professionnalisme débarrassé de toute forme de dégoût, ce qui implique un abandon de tout respect de soi, des sentiments négatifs vis-à-vis de soi-même. Le lecteur se met alors à regarder les autres personnages, rôles secondaires ou figurants anonymes à travers ce prisme d’une appréciation de soi dépréciative, la pleine conscience de ses propres défauts, de ses manquements, de ses vices, et du fait de s’y adonner, de l’acceptation de son incapacité à s’améliorer, à s’en émanciper. Une fois ce point de vue ancré dans son esprit, le lecteur ne voit plus que des individus méprisables, faillibles… comme lui-même l’est aussi.



Le scénariste embrasse donc les actions immorales de son personnage principal et des autres, et le dessinateur fait preuve d’une implication remarquable pour transcrire ce positionnement et le dégout qu’il peut susciter. Il représente des lieux sales et déliquescents, des corps gras et répugnants : les rues de New York jonchées de détritus et mal éclairées (où parfois l’influence de Will Eisner, 1917-2005, peut se faire sentir), les fluides corporels visqueux et malodorants, les déjections tartinées à même le corps (atteignant des proportions insoutenables dans la quatrième histoire), les corps mutilés de façon atroce, la chair triste, les manifestations concrètes de la pestilence, l’insalubrité, etc. Le lecteur se sent souillé en regardant les planches, sans aucun répit. Il relève bien de ci de là des éléments comiques ou absurdes, incongrus et peinant à lutter contre l’insalubrité généralisée : Hamesh écrasant sa clope dans sa paume pour l’éteindre, un dentier abandonné sur le trottoir, des odeurs assaillant Hamesh sous forme d’onomatopées passant par sa fenêtre, Hamesh shootant dans une prothèse de jambe en marchant dans la rue, des chaussettes trouées, un rabbin avec une coiffe de type oreilles de Mickey, etc.


Cependant la démarche du scénariste, son intention, s’avère fort ambitieuse et difficile à réaliser. Il souhaite embrasser la bassesse du monde au travers d’un personnage qu’il décrit dans ces termes : un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument à plein poumon. Cela renvoie forcément à un système de valeurs morales, à des qualités morales comme l'amitié, l'amour, la confiance, le courage, l'empathie, l'entraide, l'équité, la famille, la fidélité, l'honnêteté, l'intégrité, la justice, la loyauté, la paix, le partage, la persévérance, le respect, la solidarité, la tolérance, le travail, etc. D’une certaine manière, les travers de Gilles Hamesh se définissent de manière négative par tout ce qu’il ne respecte pas. Or dans chacun de ces cinq récits, il participe au dénouement en châtiant un assassin, en mettant un terme aux agissements d’un cannibale (même s’il lui rend un hommage de la pire des façons), en neutralisant un autre assassin, en stoppant les pratiques toxiques d’un rebouteux exerçant une forme mortelle de chirurgie esthétique, et pour finir en rétablissant l’ordre établi ! Certes son comportement est souvent abject, entre usage de la violence pour imposer sa volonté ou cannibalisme (Ah, oui, quand même !). En outre, les auteurs, surtout le scénariste, mettent en scène des moments scatologiques et l‘onanisme comme récurrents d’un récit à l’autre. Il est possible d’y voir aussi bien des provocations et des transgressions, que du simple mauvais goût faute de réussir à élever le débat, ou à l’entraîner dans les tréfonds de l’immoralité, et de ce que cela veut dire. Certes, mais aussi de vraies transgressions comme la sexualité à voile et à vapeur de ce véritable mâle virile, et son acceptation, voire sa délectation, de se montrer aussi compromis que tous les individus qu’il fréquente ou qu’il traque. Les auteurs vont jusqu’au bout, posant la question : Mais ne reste-t-il rien de sacré ? Et ils y répondent… en restant dans un domaine circonscrit aux valeurs morales judéo-chrétiennes.


Œuvre culte ? Transgression réelle ? Difficile de répondre, car cela dépend beaucoup de la sensibilité de chaque lecteur. En tout cas, le dessinateur ne triche pas : il représente tout, y compris le plus crade et le plus avilissant, le plus abject et le plus répugnant. Le scénariste tient sa promesse d’inverser le dosage habituel de ses histoires, entre les épreuves sur le chemin de l’élévation spirituelle et la compromission morale, faisant la part belle à cette dernière. Les transgressions se heurte toutefois à la conception d’une morale circonscrite à des valeurs judéo-chrétienne un peu étriquées. Provocateur et dérangeant, mais pas trop.



lundi 8 janvier 2024

La vilaine Lulu

Toutes ces aventures ont été tirées de faits réels.


Ce tome regroupe les vingt-quatre historiettes consacrées au personnage de la vilaine Lulu. Cet ouvrage été publié pour la première fois en 1967 chez Claude Tchou, éditeur. La présente édition date de 2010. Ces histoires ont été réalisées par Yves Saint-Laurent (1936-2008), pour le scénario et les dessins, un des plus célèbres grands couturiers français, créateur de collections de haute couture. Chaque récit comporte entre deux et six pages, en bichromie, c’est-à-dire noir & blanc et rouge.


Il était une fois une petite fille. Elle s’appelait la vilaine Lulu. Son papa avait un nom : Yves Saint-Laurent. Il décida de mettre sa vie en images et de la raconter. Voici son histoire, cher public, en espérant qu’elle plaira. Présentation du personnage : les différentes parties dessinées qui composent Lulu, à savoir ses bas noirs, sa culotte blanche, sa jupe rouge, son canotier avec ruban rouge, son teeshirt et son visage souriant. Je m’appelle Lulu, deux pages : la vilaine Lulu se présente, en compagnie de son rat blanc. Elle évoque son gros rat blanc qu’elle appelle sa poupée, son bébé, son gros rat. Elle explique qu’elle aime beaucoup faire de vilains gestes, tout en relevant sa jupe et montrant sa culotte. Sa gouvernante renchérit que tout est prétexte pour elle à faire de vilains gestes. Lulu ne peut pas la supporter car elle l’irrite beaucoup. La gouvernante est grande et maigre et c’est elle qui emmène Lulu au jardin. Les deux expressions favorites de la fillette sont Schmuck et Pluck. Elle dort avec son gros rat blanc dans un linge brodé à son chiffre, c’est très chic. Sa bonne lui porte son petit déjeuner au lit. Puis Lulu fait quelques mouvements d’assouplissement et des vilains gestes. Elle fume dans son fauteuil. Elle lit Play Girl et elle apprend des choses.



Lulu à l’école, deux pages : la vilaine Lulu s’en va à l’école et elle est furieuse. Elle grommelle sur le chemin. La perspective de l’école ne la réjouit en rien. La maîtresse la salue lors de son arrivée dans la cour, mais Lulu ne répond pas à son salut. Elle s’assoit à sa table et s’exclame : Quel ennui ! Elle refuse de travailler, jette ses livres à terre, chantonne pendant les cours (Un jour mon prince viendra, un jour il me dira mon gros rat), se révèle de plus en plus odieuse. La maîtresse n’en peut plus. La vilaine Lulu s’avance menaçante, la traite de fille publique ribaude. Les enfants, gênés dans leur travail, hurlent. La vilaine Lulu déchire leurs livres et leurs cahiers. Elle sort le gros rat blanc de son cartable, et celui-ci mord une fillette. Panique chez les enfants, et la maîtresse, fille de gendarme, considère qu’elle est déshonorée. Enfin, c’est l’heure de la récréation et tout le monde sort s’amuser gentiment. Un jeudi de la vilaine Lulu, quatre pages : Les Tuileries, beau jardin de Paris, rempli de joyeuses bandes enfantines et d’heureuses mamans. C’est le printemps : sereine la vilaine Lulu va au jardin avec sa gouvernante. Elle cueille les fleurs des plates-bandes, piétine les bordures, saute à la corde allègrement, participe à une ronde d’enfants, rôde autour des mamans, entraîne ses petites amies et les excite contre un pauvre bébé.


Un tour par une encyclopédie en ligne permet d’apprendre que l’ouvrage a été écrit et dessiné dans les années 1950. Yves Saint-Laurent travaillait alors chez Christian Dior. Il racontait qu’ils étaient jeunes, qu’ils s’amusaient beaucoup. Souvent, après six heures, un collaborateur de Dior (Jean-Pierre Frère) se déguisait. Un soir, il avait remonté ses pantalons jusqu’aux genoux. Le couturier se souvient, il portait de longues chaussettes noires. Dans la cabine des mannequins, il avait trouvé un jupon de tulle rouge et un chapeau de gondolier. Tout petit, presque inquiétant avec son air têtu et rusé, le collaborateur l’avait impressionné et Saint-Laurent lui avait dit : Tu es la vilaine Lulu. L’article continue en expliquant que l’ouvrage met en scène masturbation, tortures, pédophilie, meurtres et dépression latente, et a fait scandale à l’époque. Dix ans plus tard, Françoise Sagan a convaincu son auteur de publier les aventures de la vilaine Lulu en album. Le lecteur s’interroge sur ce qu’il va découvrir. En l’occurrence, il lit des aventures courtes, entre deux et six pages, de ce qui semble être une petite fille turbulente et provocatrice à l’âge incertain, avec une narration visuelle composée de représentations très simplifiés, le plus souvent disposés en bande de la largeur des pages en vis-à-vis, une forme parfois infantile, parfois esthétique, avec un texte régulièrement redondant, indiquant ce que représente l’image.



Ainsi le lecteur voit Lulu se livrer à de nombreuses activités : Lulu à l’école, un jeudi de la vilaine Lulu au jardin des Tuileries, Lulu admire sa propre personne, Lulu exerce le métier de masseuse pour enfants, Lulu développe une relation amoureuse avec un sapeur-pompier, Lulu interprète Le lac des cygnes sur scène, Lulu profite de la plage à Deauville, Lulu vend des poulaines dans un restaurant à thème médiéval, une Lulu-manie se propage dans la population, Lulu devient infirmière, Lulu passe par une phase de déprime sévère, Lulu choisit une robe de couturier pour participer à la présentation des ravissantes débutantes au palais de Chaillot, Lulu joue au bazar de la charité avec des copines, Lulu se met à la colle avec un individu responsable d’un réseau de commerce de traite de blanches mineures, Lulu part en colonie de vacances, Lulu devient une artiste moderne conceptuelle à succès, Lulu passe un nouvel après-midi au jardin des Tuileries, Lulu distribue des œufs de Pâques pourris, Lulu se met en ménage avec un sexagénaire riche. En effet, le lecteur ne peut que constater que cette jeune fille n’est pas recommandable, ni un modèle à suivre. Elle va jusqu’à incendier une cabane de jardin dans laquelle elle a enfermé des copines, les laissant périr dans les flammes, à en conduire sciemment une autre au suicide, et à participer dans le trafic de jeunes filles blanches mineures vers un pays du Moyen-Orient, en toute connaissance de cause, sans aucun remord, par pur caprice, ou pour sa satisfaction personnelle.


Le lecteur lit une histoire par une histoire, pas très sûr de disposer des références culturelles contextuelles de l’époque. Il rétablit sans peine que le jeudi de l’époque correspond au mercredi des enfants d’aujourd’hui. En revanche, le dessin en double page, intitulé Bonjour glou glou, est qualifié d’hommage à un auteur que Saint-Laurent aime tendrement et qu’il admire, sans qu’il soit possible de l’identifier uniquement par ces mots. Deux gags tournent autour des poulaines (une chaussure de forme allongée avec une pointe, portée au moyen-âge) : faut-il y voir une allusion à une mode passagère des années 1950 ? Il n’est pas très sûr non plus de l’âge qu’il doit accorder à cette vilaine Lulu. Au départ, il s’agit sans aucun doute possible d’une petite fille pré-pubère, à la silhouette disgracieuse ou peut-être encore enfantine, que sa tenue favorite contribue à enlaidir : les bas noirs, le large jupon rouge, le canotier déplacé. Elle montre régulièrement ses fesses, voire son pubis glabre. Elle joue au parc avec des petites filles. Étrangement ses parents n’apparaissent dans aucune histoire. Dans Un beau métier, son apparence reste inchangée, mais les mères de famille se comportent avec elle comme s’il s’agissait d’une adulte exerçant le métier de masseuse. Dans Bonne histoire de poulaines, elle est propriétaire d’un restaurant qu’elle dirige en salle. Dans Du Schmuck et du Pluck, elle est philosophe existentialiste à succès. Mais dans la dernière histoire, cette petite fille pré-pubère se laisse entretenir à dessein par un vieux riche, et dort dans son lit.



La couverture promet un mélange de dessins enfantins, en particulier la représentation de la vilaine Lulu, et de conception de page artistique. En effet, la majeure partie des personnages sont représentés à base de détourage par un trait encré d’épaisseur régulière, assez fin, des formes simplifiées relevant d’une vision enfantine. Dans le même temps, cela n’empêche pas certaines cases et certaines histoires de présenter une forte densité d’informations visuelles. Au cours de l’histoire sur la traite des fillettes, l’artiste commence par un dessin en double page, la vision en légère élévation d’une rue avec des maisons de ville à un ou deux étages, et une trentaine de personnages se désolant de la disparation de leur enfant. Puis viennent une partie de poker entre Lulu et Monsieur Totor, ce dernier assis dans un fauteuil entouré de greluches, son voilier à quai, le recrutement des fillettes attirées par des sucres d’orge tendus par Lulu, un voyage à fond de cale, un repas copieux à l’arrivée, la teinte de leurs cheveux en rouge, la projection d’un film sur leur futur papa et son harem, l’arrivée dans un désert de pacotille avec des chameaux et des tenues légères pour les filles. Le lecteur prête une attention particulière aux tenues vestimentaires : elles sont variées tout en étant également représentées de manière simpliste. Il reconnaît une robe à lamé, une robe à plaquette métallique de Dior. Il prend le temps d’admirer la centaine de variations de costumes de Lulu sur les deux premières et deux dernières pages, avec même une Lulu Batman.


L’inventivité du créateur ressort aussi régulièrement dans la mise en page. Il se départit régulièrement du découpage en quatre bandes de cases, de la largeur de deux pages, pour des constructions plus aventureuses. Dans les pages quatre et cinq, Lulu est représentée sept fois, avec un vêtement supplémentaire, de gauche à droite dans une sorte de danse. Il y a onze dessins en double page, avec une composition sophistiquée, assurant une lecture guidée et facile. Plusieurs histoires sont racontées sous la forme de dessins mis côte à côte sans bordure de case, avec jusqu’à une cinquantaine de dessins de Lulu. L’artiste fait usage de perspectives forcées, de cases en forme de cœur, de représentations tirant vers une forme iconique, de représentations naïves, de juxtaposition pour des éléments existant dans le même moment, de successions de cases pour décomposer une action, de cases sans arrière-plan, de décors sophistiqués en fonction de la séquence. Sous des dehors souvent frustes, il met à profit les possibilités variées de composition pour une narration visuelle.


Le lecteur ressort un peu déconcerté de ces vingt-quatre courtes histoires d’une fillette malpolie, se comportant parfois comme une adulte. Il comprend que la morale ait réprouvé un tel personnage enfantin immoral à une époque où la bande dessinée était destinée à la jeunesse. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins le mode de représentation appartenant à l’enfance, et les histoires se terminant souvent par une pirouette parce que l’auteur est arrivé à la dernière case de la page. D’un autre côté, il peut être sensible à l’irrévérence et la provocation de ces aventures, encore politiquement incorrectes aujourd’hui, désacralisant l’enfance, mettant en scène des abominations. Un défouloir pervers contre l’image idéalisée de l’enfance.