L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas !
Ce tome met en scène plusieurs témoignages évoquant des relations amoureuses en Israël et en Palestine. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Salomé Parent-Rachdi pour le scénario, par Zac Deloupy pour les dessins et les couleurs, avec l’aide pour ces dernières de Makma. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte d’une page comme préface, intitulé : Transgresser le conflit, rédigée par Vincent Lemire, historien, auteur de Histoire de Jérusalem (2022), avec Christophe Gaultier. Il promet qu’en refermant ce livre, on aura gagné en intelligence, en empathie et en nuance, et compris que le sexe et l’amour ne se laissent pas facilement enfermer dans les barbelés du conflit ou dans les carcans de la tradition religieuse. Il se termine avec un épilogue de deux pages. Les auteurs ont demandé aux personnages qui le souhaitaient de leur raconter comment ils ont vécu les atrocités commises le sept octobre 2023 par le Hamas, mais aussi les déplacements de population, les bombardements et les actions meurtrières commencées juste après dans la bande de Gaza. Parce que la tristesse ou le désespoir étaient parfois trop grands, tous n’ont pas voulu leur répondre.
Le 7 octobre, le destin d’Israël et de la Palestine bascule dans une nouvelle ère sanglante. Il est 6h30 ce matin-là lorsque des milliers de combattants du Hamas ouvrent 29 brèches dans les barrières censément ultrasécurisées qui les séparent d’Israël. Pendant plusieurs heures, les membres du mouvement islamiste tuent près de mille deux cents personnes et en kidnappent deux cent cinquante autres, de tous âges et de tous sexes. Pour les Juifs du monde entier, cette journée est un nouveau Pogrom. En représailles, l’aviation israélienne bombarde l’enclave dès le soir même, et le 27 octobre, une opération terrestre commence. Ce récit a été réalisé avant ces événements. Beaucoup d’endroits représentés ont été détruits depuis.
Lana, trente-quatre ans, résidant à Tel-Aviv. À vingt-neuf ans, sa meilleure amie – qui est juive – l’a inscrite sur un site de rencontre… sans préciser qu’elle était arabe. En Israël, il y a des Juifs qui viennent du monde entier, donc ce n’est pas du tout bizarre de dire d’où l’on vient. Les Palestiniens d’Israël, ou les Arabes d’Israël, représentent environ 20% de la population israélienne. Ils vivent majoritairement dans le nord du pays et à Jaffa, au sud de Tel-Aviv. Tout le monde précise ses origines. C’est comme ça. Les gens sont obsédés par ça. Le jeu, c’est que la copine gérait tout pour Lana. Elle fixait un lieu et une heure de rendez-vous, et Lana n’avait plus qu’à s’asseoir en face de la personne. Elle est blonde aux yeux bleus. Les mecs essaient tous de deviner d’où elle vient. Elle parle parfaitement hébreu, mais on lui dit qu’elle a un accent. C’est là qu’elle a commencé à dissimuler son identité : à chaque rendez-vous, elle essayait de tenir le plus longtemps possible. Ça fonctionnait très bien. Elle a fait ça parce qu’elle en avait marre du racisme ambient.
Le récit s’ouvre avec la mise en scène des deux auteurs, lui à sa table à dessin, elle se rendant aux bureaux de l’éditeur. Ils évoquent le fait que leur ouvrage témoigne d’un monde différent, avant le sept octobre 2023, un monde pour partie détruit, littéralement pour ce qui est de certains endroits représentés. En conversant par téléphone, ils conviennent que leur prise de position a été de faire cette bande dessinée, qu’elle peut faire du bien, et que malgré l’horreur des derniers mois les gens vont continuer à s’aimer et à vivre des histoires. Après cette introduction de trois pages, vient une carte posée sur une table permettant de situer Gaza, Israël et la Cisjordanie, ainsi que les villes où se déroulent les rencontres : Tel-Aviv-Jaffa, Ramallah, Naplouse, Jérusalem, Gaza. Le récit de Lana, trente-quatre ans, commence : elle raconte son histoire à la scénariste, toutes les deux assises sur le sable de la plage, puis ensuite au cours d’une conversation vidéo par ordinateur. La narration se présente sous forme de dessins de nature réaliste, avec un degré de simplification pour les personnages. Le lecteur peut d’abord voir les deux jeunes femmes au milieu des gens sur la plage, puis la mise en situation de Lana alors qu’elle raconte son histoire, d’abord en rendez-vous dans un café, puis dans la chambre de son appartement. Elle raconte ses rendez-vous, ses partis pris, une relation. La relation sexuelle est évoquée, comme un élément parmi d’autres, sans représentation voyeuriste.
Dès la première page, le lecteur se retrouve en peine immersion devant une bouche de métro parisien où Salomé s’apprête à descendre. Cela se fait sans esbroufe, juste une reproduction de ce lieu avec une église dont aperçoit la partie supérieure derrière le mur, la plaque Métro au-dessus du panneau avec le plan, le vendeur de boissons chaudes, les vêtements du quotidien pour une journée hivernale, et le détail concret qui dénote un sens de l’observation et une attention à l’aménagement de l’espace public, par exemple la bande podotactile avant les escaliers pour avertir les malvoyants. Le lecteur a inconsciemment assimilé qu’il peut se fier à la justesse de la représentation des lieux. Plus encore, chaque endroit est habité, traversé, utilisé par les personnages qu’il s’agisse de ceux rencontrés ou des anonymes dans les rues ou les cafés. En fonction de la sa familiarité avec les villes israéliennes ou palestiniennes, cela joue de manière différente sur le lecteur : il peut reconnaître certains endroits, comme il peut découvrir la réalité moderne de ces pays. Une plage en front de mer devant des immeubles de grande hauteur à Tel-Aviv, un quartier animé à Jaffa, une autoroute menant à Jérusalem, un quartier de cafés de cette même ville, Har Naf son quartier le plus anglo-saxon, Méa Shéarim le plus emblématique des quartiers ultraorthodoxes de Jérusalem, Qualndia le checkpoint entre cette ville et Ramallah, des rues de cette ville, des rues de Naplouse, le checkpoint d’Erez pour entrer à Gaza et plusieurs quartiers de cette ville. Puis retour à Jérusalem, dans le quartier chrétien de la vieille ville, encore Tel-Aviv et Jaffa. À l’époque de la réalisation de cette BD, ces lieux regorgent d’une vie civile, très similaire à celle occidentale.
Au fil des rencontres, le lecteur fait la connaissance avec des personnes soit juives, soit musulmanes, soit athées, toutes différentes les unes des autres, dans des situations de vie particulières, ce que le dessinateur montre à chaque fois, que ce soit par leur morphologie, ou par leur appartement, leur intérieur. Ainsi le lecteur peut voir Lana avec son amant dans la chambre à coucher le temps de trois cases, la docteure Simha dans son cabinet de consultation, Avi à une terrasse de café et aussi au Mikveh (le bain traditionnel qui sert aux ablutions dans le judaïsme) puis conduisant un scooter pour traverser Méa Shéraim, Fathiya rendant visite à son mari en prison, Rami conduisant son taxi à Gaza, Jean-Marc dans sa cuisine préparant sa challah (pain de Shabbat), Zoya Cherkassky en train de peindre dans son atelier à Tel-Aviv, Samira Saraya et ses prises de bec avec sa copine, etc. À chaque fois, il éprouve l’impression d’un naturalisme organique, sans artifice romantique ou dramatique. S’il y est sensible, il constate également que l’artiste singularise parfois un anonyme en le représentant de manière plus colorée que les autres, par exemple avec des traits de contour rouge ou des couleurs plus vives dans la forme détourée, une sorte de portrait mettant en valeur une personne pour son apparence ou pour le caractère qui s’en dégage, comme si l’œil du lecteur était attiré par cette personne, par son allure.
Une introduction de trois pages dans laquelle les auteurs se mettent en scène, puis une suite de quatorze rencontres, où Salomé est représentée écoutant ses interlocuteurs. Ainsi, le lecteur garde à l’esprit le point de vue depuis lequel ces propos sont relatés : celui de la scénariste, avec sa propre histoire personnelle et ses propres opinions. À chaque fois, la séquence s’ouvre avec le prénom, et parfois le nom, de l’interlocuteur ou du couple, son âge, et la ville dans laquelle se déroule la rencontre. À quelques reprises, les auteurs évoquent le trajet à accomplir en une ou deux pages, en particulier lorsqu’il s’agit de franchir la frontière. La situation de chaque personne est clairement établie, chacune étant différente par son histoire personnelle, par sa nationalité et sa culture, par son lieu de résidence, par son orientation sexuelle, et évidemment par son rapport à la religion, ou plutôt aux religions. Ainsi Lana est âgée de trente-quatre ans, palestinienne, et elle se rend à des rendez-vous organisés par une copine. Puis vient un couple : Lucy Aharish (trente-neuf ans) journaliste arabe et Tsahi Halevi (quarante-cinq ans) acteur juif. Par la suite, Salomé rencontre Avi (vingt-huit ans) homosexuel dont les parents sont des ultraorthodoxes américains ayant immigré en Israël, Fathiya (trente-neuf ans) musulmane dont le mari est détenu en prison pour avoir organisé plusieurs attentats-suicides en Israël pendant la seconde intifada. Ou encore Jean-Marc (quarante-neuf ans) né en Suisse, juif, vivant à Jérusalem en relation avec Einat (quarante-deux ans) laïque pour un projet de coparentalité. Les auteurs savent rendre compte de la diversité des situations, de la singularité de chacune, rendre chaque interlocuteur vivant et présent, humain et sympathique… ainsi que de la présence et de l’incidence des religions, des communautés, des familles, des interdits explicites et implicites, des attentes des parents, de l’opinion publique… Tanya Habjouqa l’exprime à propos des territoires occupés : L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas ! Les gens n’ont pas la place de s’exprimer. Le plus terrible, c’est pour les jeunes. Le lecteur éprouve la sensation qu’au vu nombre de contraintes pesant sur chaque personne, cette évolution s’applique à tous. Dans plusieurs histoires, les conflits armées font également sentir leur poids. Le mari de Fathiya en prison, et la méthode rocambolesque pour concevoir un enfant impliquant un paquet de gaufrettes. Rami tombant amoureux (quarante-deux ans, vivant à Gaza) tombant progressivement amoureux de Sabah qu’il a rencontrée alors que la maison de sa famille venait d’être détruite.
Un titre composite, annonçant un reportage en Israël et Palestine. Un dispositif qui s’avère très riche : quatorze rencontres avec des personnes d’horizon très différents, évoquant leurs amours et les contraintes sociales globales et particulières pesant dessus, ces amours comprenant des relations sexuelles (celles-ci ne faisant pas l’objet de développement, ni visuel ni pendant l’interview). La narration visuelle s’avère d’une rare justesse et richesse, que ce soit pour la description des lieux ou des occupations variées. Les auteurs ont l’art et la manière de présenter le parcours de vie et les aspirations de chacun avec naturel et empathie. Chaque histoire met en évidence une ou plusieurs facettes des obstacles à surmonter, sociétaux, religieux, administratifs, moraux, avec tact et respect. Au-delà de la situation en terre promise, le lecteur en vient à considérer les contraintes existant dans son propre milieu.





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