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mardi 20 octobre 2026

Rêver la rivière

La danse, comme un espoir.


Ce tome contient une histoire complète, qui gagne en saveur quand le lecteur est un peu familier des auteurs, et a connaissance de leur relation. Son édition originale date de 2026. Il prend la forme d’un dialogue entre Aude Mermilliod et Edmond Baudoin qui réalisent le scénario, les dessins et les couleurs, chacun à leur tour, ou ensemble sur les mêmes pages. Il compte cent-quatre-vingt-douze planches de bande dessinée.


Aude raconte : C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire. Ou plutôt, Edmond et Aude, ils essayent de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. Dans quelques pages, Edmond va raconter qu’ils sont lui et elle dans un train, et qu’il lui y montre les débuts de ce même livre. C’est encore l’une de ses salades niçoises dont il a le secret. Ce livre ne démarre pas dans un train. Il démarre dans l’humus. Celui abritait les graines d’où naissaient autrefois les forêts primaires. Il démarre alors dans le frémissement des feuilles de l’arbre – qu’elle espère encore debout – d’où proviendra le papier sur lequel sera imprimé le livre. Il démarre dans les ombres, et finira peut-être comme Edmond l’avait prédit un jour : Faire des livres, c’est primordial pour que l’humanité future comprenne celle du passé. Mais s’il faut faire du feu, ils pourront brûler ses livres, ça lui va aussi. Ce livre démarre dans l’eau qui perle sur les parois de la caverne qui a abrité le premier rire humain. Il démarre peut-être dans un cri : Celui du bébé qui naît, de la mère qui fait naître. Ce livre les a attendus Edmond et elle. En voilà les premiers sons.



Toujours dans le train, c’est au tour d’Edmond de s’exprimer : une fois de plus un train, une fois de plus des dédicaces. C’est le bonheur des salins, des festivals, se retrouver. Aude lui demande sur quoi il travaille actuellement. Il lui répond que s’il lui dit qu’il est question des femmes et des hommes, ça ne va pas l’étonner. Il continue : elle sait qu’il bricole dans l’empirisme, jamais de plan. Pour l’instant, il lui semble que c’est un livre qui cherche à se faire. Il a du petit bois et quelques bûches. C’est comme quand on allume un feu dans une cheminée. Souvent il faut plusieurs allumettes. Rajouter du papier, tout recommencer avant que ça démarre. Ensuite au contraire on doit faire attention de ne pas mettre le feu à la maison. Elle lui demande s’il peut lui montrer ce qu’il a fait. Il répond par l’affirmative : une planche pleine de couleurs, il est assis sur un banc, et il regarde les enfants jouer autour de la fontaine de la place du village. Une femme âgée vient s’assoir à ses côtés pour papoter, lui demander comme il va, où est sa vérité. Il lui répond qu’elle est belle, que sa vérité à lui se contredit tout le temps, sauf en ce qui concerne la beauté des femmes. Elle regarde également les enfants jouer, elle les connaît, sauf le petit blond, elle peut lui dire le nom de leurs parents. Elle s’étonne qu’il soit sans ses pinceaux et son carnet de dessin. Il explique qu’actuellement ce qui se passe dans le monde le perturbe, Trump, Musk, Poutine, Netanyahou, c’est l’horreur, comment faire avec ça ? Il continue : la montée des eaux, le virus aviaire, la disparition des insectes, les terres empoisonnées, l’intelligence artificielle, c’est beaucoup et pas très inspirant. Sauf si on veut écrire sur la misère que cet ensemble va produire. Ce n’est pas son cas.


C’est presque trop beau pour être vrai : une collaboration, en couleurs, entre un maître unique de la bande dessinée, et une bédéaste avec sa propre voix personnelle. C’est presque trop intime, entre le questionnement sur la façon dont se constitue une bande dessinée, et une mise à nue de la relation amoureuse entre les deux auteurs, débutée en 2006, alors qu’Aude avait vingt-quatre ans, et Edmond quarante de plus, la volonté de se confronter à des interrogations difficiles et essentielles, qui remettent en question la dynamique de leur relation, avec un regard de quinze ans plus tard et le recul qui vient avec. C’est également un dialogue visuel : s’il est familier de ces deux créateurs, le lecteur recherche la patte de l’un dans un trait, dans un contour, dans l’approche de la mise en couleurs, pas toujours sûr de lui. Il peut identifier les traits de pinceau si bruts à l’apparence d’esquisse de Baudoin, ainsi que les dessins plus agréables à l’œil, aux contours plus lissés et aux couleurs plus riches de Mermilliod. Il identifie également qui parle avec facilité : les grosses lettres en capitale du premier, l’écriture en minuscule plus petite et d’une certaine manière plus policée de l’autre.



Un long dialogue entre deux bédéastes, un début à la fois concret et métaphorique : un voyage en train pour se rendre à un festival BD, un voyage à deux, et elle déclenche brutalement le signal d’alarme, ils sortent tous les deux à l’extérieur en pleine nature. Ils vont prendre des chemins de traverse, le paysage va se déformer au gré de leur réflexion pour prendre devenir impressionniste, expressionniste, métaphorique, accompagnant leur flux de pensées, les fluctuations de leur état d’esprit. À ce titre la dizaine de pages d’ouverture révèle une composition élégante et sophistiquée, de réponses et d’intrication, avec une métaphore qui se dévoile progressivement. Alors qu’Aude donne le contexte de ce projet de BD, le lecteur découvre d’abord une page majoritairement blanche, avec un paysage montagneux en rouge et vert pales qui occupe le cinquième du bas de la page. Il y voit la notion du banc de la page, vierge qui va accueillir les dessins, la création. Puis quatre pages sont consacrées à une biche, un cerf et d’autres biches, certainement à proximité du passage de la voie ferrée, empruntée par le train des auteurs, la couleur rouge semblant annoncer une mort violente proche. C’est au tour de Baudoin de dessiner des planches : le cerf et les biches deviennent bleus, mais le rouge est rappelé dans une peinture rupestre de deux cerfs, l’artiste évoquant visuellement le caractère intemporel du dessin au travers de l’art pariétal. En tournant la page, le lecteur voit ce que les dessins l’avaient fait anticiper : un chasseur ayant un cerf en mire. Une ouverture magistrale : alors que les cartouches de texte et les dialogues semblent nombrilistes sur la BD en train de se faire, le dialogue se noue dans les dessins, annonçant à la fois la cruauté de l’homme, mais peut-être aussi la volonté des auteurs de traquer leurs pensées sauvages et de les confronter.


Aidé par les caractéristiques des dessins et par la calligraphie d’écriture, le lecteur reconnaît inconsciemment qui parle, sans plus d’effort à faire, il remarque qu’Aude se représente sous des contours doux, sans âge bien marqué, même si elle le donne dans les dialogues. Elle explique en cours de récit qu’elle a longtemps réfléchi à la manière de se dessiner pour éviter toute forme d’appropriation par le regard masculin. Alors qu’Edmond l’a habillée d’une jupe rouge et d’un haut assorti, elle reprend la même tenue quand vient son tour de dessiner, et s’interroge sur ces fringues bizarres dont il l’a affublée, et elle se change. Tout du long de ses planches, elle fait preuve d’une inventivité et d’une liberté remarquable : qu’elle arrête la balle du chasseur dans un plan fixe avec des cases de la largeur de la page, qu’elle se représente dans plusieurs moments d’un mouvement au sein d’une même case, qu’elle descende de la bande supérieure pour passer dans la bande juste en dessous afin de rejoindre une jeune mère à Gaza, qu’elle se représente en train de danser sur une page sans bordure. S’il est habitué de son œuvre, le lecteur en attend tout autant, et même plus de Baudoin, et il comble ses attentes. Afin d’assurer une continuité visuelle avec les planches de la co-autrice, il met ses planches en couleurs, avec une sensibilité plus impressionniste que celle d’Aude. Il met lui aussi à profit la grande liberté graphique de ce médium : magnifiques portraits d’arbres (une de ses marques de fabrique) déformant également un tronc jusqu’à l’abstraction (page quarante-trois), des paysages enchanteurs en pleine planche, un passage à la plume en noir & blanc, les extraordinaires vues de la rivière l’Espignole et de ses berges, un très beau motif de tapis (repris plusieurs dizaines de pages plus loin par Aude), une page de danse donnant son interprétation de celle d’Aude. Un enchantement visuel de tous les instants, un dialogue visuel sensible et intelligent.



Dans le début de ce dialogue, Edmond déclare que : Être vrai, c’est une affaire personnelle. Dans un passage, Aude indique que : Depuis le début de ce livre, elle a honte et elle a peur. […] Elle a mal au ventre quand elle pense à la sortie de ce livre, à ce qu’on va dire d’elle, de ses contradictions. Elle le voit, ce journalise, qui va être tenté de la réduire à cette relation sexuelle. D’un côté, le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un ouvrage réfléchi, d’une exposition de soi mise en scène, analysée avec le recul des années passées ; de l’autre il est profondément touché par l’honnêteté qui s’en dégage, la démarche volontaire d’aborder des sujets dérangeants, inconfortables. Ainsi elle va examiner le comportement de son coauteur quand il a accepté une relation sexuelle avec elle avec une différence d’âge de quarante ans, sans éluder son comportement à elle. De son côté, il va revenir sur son admiration pour Henry Grouès (1912-2007) quand il a réalisé la bande dessinée biographique L'abbé Pierre, un homme engagé (1994), et son propre comportement à lui quand elle est venue le trouver. Aude évoque également l’importance de plusieurs autrices : Mona Chollet avec Sorcières: La puissance invaincue des femmes (2018), Estelle Zhong Mengual avec Apprendre à voir (2021), Natacha Appanah avec La nuit au cœur (2025). Certaines œuvres de Baudoin sont évoquées de manière explicite ou implicite : L’Espignole (2006), Les essuie-glaces (2006), Les fleurs de cimetière (2021). Aude parle de la réception d’une de ses bandes dessinées précédentes : Éclore (2024), ainsi que du mode de composition littéraire de son coauteur : comme une Salade Niçoise (1999). Leur franchise et leur honnêteté a pour effet d’impliquer le lecteur aussi bien dans les sujets très personnels comme la gestation de la présente bande dessinée, l’évolution de leur relation amoureuse, que des sujets comme la colère de l’autrice contre les effets concrets du patriarcat, le choix très solitaire d’avorter, l’impossibilité pour lui de jamais connaître et expérimenter le fait d’être mère, dépassant ainsi un dispositif de thérapie personnelle, ou de thérapie de couple, pour sonder en profondeur une relation amoureuse peut-être viciée dans son origine, leur rapport au monde, leurs aspirations, leurs valeurs morales respectives, une co-construction complexe intergénérationnelle, une humanité profonde exhalée dans chaque page.


Une œuvre qui pourrait sembler nombriliste de prime abord, entre le décorticage d’une relation amoureuse, et la gestation de la présente bande dessinée. Une volonté d’être vrai dans un dialogue entre deux créateurs, réalisant des pages formidables, se répondant l’un l’autre, dans une coordination visuelle discrète et élégante. Une narration visuelle d’une grande liberté tirant profit d’un savoir-faire sophistiqué, une liberté de chaque planche, glissant d’un registre à un autre avec une fluidité extraordinaire. Des questionnements effectués avec une franchise totale, magnifiée par une composition habile. Une plongée en humanité touchante et belle.



lundi 12 octobre 2026

Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine

L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas !


Ce tome met en scène plusieurs témoignages évoquant des relations amoureuses en Israël et en Palestine. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Salomé Parent-Rachdi pour le scénario, par Zac Deloupy pour les dessins et les couleurs, avec l’aide pour ces dernières de Makma. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte d’une page comme préface, intitulé : Transgresser le conflit, rédigée par Vincent Lemire, historien, auteur de Histoire de Jérusalem (2022), avec Christophe Gaultier. Il promet qu’en refermant ce livre, on aura gagné en intelligence, en empathie et en nuance, et compris que le sexe et l’amour ne se laissent pas facilement enfermer dans les barbelés du conflit ou dans les carcans de la tradition religieuse. Il se termine avec un épilogue de deux pages. Les auteurs ont demandé aux personnages qui le souhaitaient de leur raconter comment ils ont vécu les atrocités commises le sept octobre 2023 par le Hamas, mais aussi les déplacements de population, les bombardements et les actions meurtrières commencées juste après dans la bande de Gaza. Parce que la tristesse ou le désespoir étaient parfois trop grands, tous n’ont pas voulu leur répondre.


Le 7 octobre, le destin d’Israël et de la Palestine bascule dans une nouvelle ère sanglante. Il est 6h30 ce matin-là lorsque des milliers de combattants du Hamas ouvrent 29 brèches dans les barrières censément ultrasécurisées qui les séparent d’Israël. Pendant plusieurs heures, les membres du mouvement islamiste tuent près de mille deux cents personnes et en kidnappent deux cent cinquante autres, de tous âges et de tous sexes. Pour les Juifs du monde entier, cette journée est un nouveau Pogrom. En représailles, l’aviation israélienne bombarde l’enclave dès le soir même, et le 27 octobre, une opération terrestre commence. Ce récit a été réalisé avant ces événements. Beaucoup d’endroits représentés ont été détruits depuis.



Lana, trente-quatre ans, résidant à Tel-Aviv. À vingt-neuf ans, sa meilleure amie – qui est juive – l’a inscrite sur un site de rencontre… sans préciser qu’elle était arabe. En Israël, il y a des Juifs qui viennent du monde entier, donc ce n’est pas du tout bizarre de dire d’où l’on vient. Les Palestiniens d’Israël, ou les Arabes d’Israël, représentent environ 20% de la population israélienne. Ils vivent majoritairement dans le nord du pays et à Jaffa, au sud de Tel-Aviv. Tout le monde précise ses origines. C’est comme ça. Les gens sont obsédés par ça. Le jeu, c’est que la copine gérait tout pour Lana. Elle fixait un lieu et une heure de rendez-vous, et Lana n’avait plus qu’à s’asseoir en face de la personne. Elle est blonde aux yeux bleus. Les mecs essaient tous de deviner d’où elle vient. Elle parle parfaitement hébreu, mais on lui dit qu’elle a un accent. C’est là qu’elle a commencé à dissimuler son identité : à chaque rendez-vous, elle essayait de tenir le plus longtemps possible. Ça fonctionnait très bien. Elle a fait ça parce qu’elle en avait marre du racisme ambient.


Le récit s’ouvre avec la mise en scène des deux auteurs, lui à sa table à dessin, elle se rendant aux bureaux de l’éditeur. Ils évoquent le fait que leur ouvrage témoigne d’un monde différent, avant le sept octobre 2023, un monde pour partie détruit, littéralement pour ce qui est de certains endroits représentés. En conversant par téléphone, ils conviennent que leur prise de position a été de faire cette bande dessinée, qu’elle peut faire du bien, et que malgré l’horreur des derniers mois les gens vont continuer à s’aimer et à vivre des histoires. Après cette introduction de trois pages, vient une carte posée sur une table permettant de situer Gaza, Israël et la Cisjordanie, ainsi que les villes où se déroulent les rencontres : Tel-Aviv-Jaffa, Ramallah, Naplouse, Jérusalem, Gaza. Le récit de Lana, trente-quatre ans, commence : elle raconte son histoire à la scénariste, toutes les deux assises sur le sable de la plage, puis ensuite au cours d’une conversation vidéo par ordinateur. La narration se présente sous forme de dessins de nature réaliste, avec un degré de simplification pour les personnages. Le lecteur peut d’abord voir les deux jeunes femmes au milieu des gens sur la plage, puis la mise en situation de Lana alors qu’elle raconte son histoire, d’abord en rendez-vous dans un café, puis dans la chambre de son appartement. Elle raconte ses rendez-vous, ses partis pris, une relation. La relation sexuelle est évoquée, comme un élément parmi d’autres, sans représentation voyeuriste.



Dès la première page, le lecteur se retrouve en peine immersion devant une bouche de métro parisien où Salomé s’apprête à descendre. Cela se fait sans esbroufe, juste une reproduction de ce lieu avec une église dont aperçoit la partie supérieure derrière le mur, la plaque Métro au-dessus du panneau avec le plan, le vendeur de boissons chaudes, les vêtements du quotidien pour une journée hivernale, et le détail concret qui dénote un sens de l’observation et une attention à l’aménagement de l’espace public, par exemple la bande podotactile avant les escaliers pour avertir les malvoyants. Le lecteur a inconsciemment assimilé qu’il peut se fier à la justesse de la représentation des lieux. Plus encore, chaque endroit est habité, traversé, utilisé par les personnages qu’il s’agisse de ceux rencontrés ou des anonymes dans les rues ou les cafés. En fonction de la sa familiarité avec les villes israéliennes ou palestiniennes, cela joue de manière différente sur le lecteur : il peut reconnaître certains endroits, comme il peut découvrir la réalité moderne de ces pays. Une plage en front de mer devant des immeubles de grande hauteur à Tel-Aviv, un quartier animé à Jaffa, une autoroute menant à Jérusalem, un quartier de cafés de cette même ville, Har Naf son quartier le plus anglo-saxon, Méa Shéarim le plus emblématique des quartiers ultraorthodoxes de Jérusalem, Qualndia le checkpoint entre cette ville et Ramallah, des rues de cette ville, des rues de Naplouse, le checkpoint d’Erez pour entrer à Gaza et plusieurs quartiers de cette ville. Puis retour à Jérusalem, dans le quartier chrétien de la vieille ville, encore Tel-Aviv et Jaffa. À l’époque de la réalisation de cette BD, ces lieux regorgent d’une vie civile, très similaire à celle occidentale.


Au fil des rencontres, le lecteur fait la connaissance avec des personnes soit juives, soit musulmanes, soit athées, toutes différentes les unes des autres, dans des situations de vie particulières, ce que le dessinateur montre à chaque fois, que ce soit par leur morphologie, ou par leur appartement, leur intérieur. Ainsi le lecteur peut voir Lana avec son amant dans la chambre à coucher le temps de trois cases, la docteure Simha dans son cabinet de consultation, Avi à une terrasse de café et aussi au Mikveh (le bain traditionnel qui sert aux ablutions dans le judaïsme) puis conduisant un scooter pour traverser Méa Shéraim, Fathiya rendant visite à son mari en prison, Rami conduisant son taxi à Gaza, Jean-Marc dans sa cuisine préparant sa challah (pain de Shabbat), Zoya Cherkassky en train de peindre dans son atelier à Tel-Aviv, Samira Saraya et ses prises de bec avec sa copine, etc. À chaque fois, il éprouve l’impression d’un naturalisme organique, sans artifice romantique ou dramatique. S’il y est sensible, il constate également que l’artiste singularise parfois un anonyme en le représentant de manière plus colorée que les autres, par exemple avec des traits de contour rouge ou des couleurs plus vives dans la forme détourée, une sorte de portrait mettant en valeur une personne pour son apparence ou pour le caractère qui s’en dégage, comme si l’œil du lecteur était attiré par cette personne, par son allure.



Une introduction de trois pages dans laquelle les auteurs se mettent en scène, puis une suite de quatorze rencontres, où Salomé est représentée écoutant ses interlocuteurs. Ainsi, le lecteur garde à l’esprit le point de vue depuis lequel ces propos sont relatés : celui de la scénariste, avec sa propre histoire personnelle et ses propres opinions. À chaque fois, la séquence s’ouvre avec le prénom, et parfois le nom, de l’interlocuteur ou du couple, son âge, et la ville dans laquelle se déroule la rencontre. À quelques reprises, les auteurs évoquent le trajet à accomplir en une ou deux pages, en particulier lorsqu’il s’agit de franchir la frontière. La situation de chaque personne est clairement établie, chacune étant différente par son histoire personnelle, par sa nationalité et sa culture, par son lieu de résidence, par son orientation sexuelle, et évidemment par son rapport à la religion, ou plutôt aux religions. Ainsi Lana est âgée de trente-quatre ans, palestinienne, et elle se rend à des rendez-vous organisés par une copine. Puis vient un couple : Lucy Aharish (trente-neuf ans) journaliste arabe et Tsahi Halevi (quarante-cinq ans) acteur juif. Par la suite, Salomé rencontre Avi (vingt-huit ans) homosexuel dont les parents sont des ultraorthodoxes américains ayant immigré en Israël, Fathiya (trente-neuf ans) musulmane dont le mari est détenu en prison pour avoir organisé plusieurs attentats-suicides en Israël pendant la seconde intifada. Ou encore Jean-Marc (quarante-neuf ans) né en Suisse, juif, vivant à Jérusalem en relation avec Einat (quarante-deux ans) laïque pour un projet de coparentalité. Les auteurs savent rendre compte de la diversité des situations, de la singularité de chacune, rendre chaque interlocuteur vivant et présent, humain et sympathique… ainsi que de la présence et de l’incidence des religions, des communautés, des familles, des interdits explicites et implicites, des attentes des parents, de l’opinion publique… Tanya Habjouqa l’exprime à propos des territoires occupés : L’espace pour casser les codes, les règles, n’existe pas ! Les gens n’ont pas la place de s’exprimer. Le plus terrible, c’est pour les jeunes. Le lecteur éprouve la sensation qu’au vu nombre de contraintes pesant sur chaque personne, cette évolution s’applique à tous. Dans plusieurs histoires, les conflits armées font également sentir leur poids. Le mari de Fathiya en prison, et la méthode rocambolesque pour concevoir un enfant impliquant un paquet de gaufrettes. Rami tombant amoureux (quarante-deux ans, vivant à Gaza) tombant progressivement amoureux de Sabah qu’il a rencontrée alors que la maison de sa famille venait d’être détruite.


Un titre composite, annonçant un reportage en Israël et Palestine. Un dispositif qui s’avère très riche : quatorze rencontres avec des personnes d’horizon très différents, évoquant leurs amours et les contraintes sociales globales et particulières pesant dessus, ces amours comprenant des relations sexuelles (celles-ci ne faisant pas l’objet de développement, ni visuel ni pendant l’interview). La narration visuelle s’avère d’une rare justesse et richesse, que ce soit pour la description des lieux ou des occupations variées. Les auteurs ont l’art et la manière de présenter le parcours de vie et les aspirations de chacun avec naturel et empathie. Chaque histoire met en évidence une ou plusieurs facettes des obstacles à surmonter, sociétaux, religieux, administratifs, moraux, avec tact et respect. Au-delà de la situation en terre promise, le lecteur en vient à considérer les contraintes existant dans son propre milieu.



mercredi 23 septembre 2026

La vraie vie

Certains mensonges sont plus justes que bien des vérités.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Cadène pour le récit, et par Grégory Mardon pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente planches de bande dessinée. La dernière page explique qu’un certain nombre de marques sont reproduites dans cet ouvrage, des marques déposées ou enregistrées, à l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI), et cette vingtaine de marques sont citées dans leur ordre d’apparition dans le récit, de Twitter à Deezer, en passant par Mediapart, Chatroulette, France Inter ou Counter-strike.


La nuit, le réveil du téléphone se déclenche dans un appartement où les vêtements ont été laissés en désordre. Jean Libonnet, la trentaine dans un an, se lève, et pousse délicatement la souris de son ordinateur pour que l’écran se rallume. Plusieurs fenêtres s’ouvrent : Sarkozy en plein discours, la liste des actualités les plus consultées, la photographie d’une belle jeune femme aguicheuse en bikini, les derniers posts sur Twitter, un morceau de The Kills, l’évolution de la production de pétrole dans plusieurs états américains. Après avoir absorbé ces informations, Jean se gratte les fesses, puis va prendre sa douche, prend son petit-déjeuner en lisant le journal, s’habille, et répond à son téléphone, pour dire qu’il descend tout de suite. Dehors, son collègue Didier l’attend dans l’utilitaire de service de la commune. Jean monte à l’intérieur, propose d’augmenter un peu le chauffage, et le conducteur l’informe qu’aujourd’hui ils démontent le marché traditionnel et préparent la semaine du goût et des saveurs. Il ajoute qu’il aurait dû venir hier soir, Pierre a mis le bazar, c’était dingue. Jean répond à sa question en lui expliquant qu’il a surfé, maté une série et dodo, il était crevé. Didier remarque que son Internet, c’est pire qu’une meuf.



Arrivés sur place, Didier et Jean se mettent au boulot pour démonter les chalets, avec les quatre autres déjà sur place. Pendant une pause, Jean consulte Twitter, et explique à un collègue que c’est pas compliqué, c’est juste qu’on suit des gens qui disent des trucs, donc c’est beaucoup d’informations ou de réflexions sur l’actualité. L’autre reconnaît qu’il ne voit pas trop, et il parie que ça sera passé de mode, il ne voit pas comment il arrive à suivre. Rentré chez lui à la fin de la journée, Jean passer à nouveau sa soirée devant son ordinateur, à mater des films adultes, à consulter les informations, à scroller sur Twitter, à mater deux séries. Puis il consulte les sites de Mediapart, de Reporterre, de Reddit, et il va tenter deux ou trois chats qui se terminent en queue de poisson, jusqu’à discuter avec un Américain se trouvant à côté de Jackson Lake dans Wyoming. Le lendemain matin, il est réveillé par une autre chanson, et il rejoint son collègue dans l’utilitaire. Une autre journée avec des missions banales et satisfaisantes. Le soir, Jean et Didier vont descendre quelques verres au café de la Place tenu par Jeanne. Carine y assure le service, aidant ses parents en salle. Elle leur explique qu’elle va bosser à la mairie comme eux, sauf qu’elle sera dans un bureau.


Un titre déconcertant de sincérité, et en même temps une promesse qui n’engage que le lecteur, et celui-ci sait pertinemment qu’il va lire une fiction, pas un reportage à vif sur la vraie vie. En effet, ça commence avec la vie banale, ou tout du moins quotidienne de ce fonctionnaire, agent de service d’une mairie de province qui effectue des tâches essentiellement ouvrières, participant à la vie de la commune. C’est aussi sa vie privée, devant l’écran de son ordinateur le soir, mangeant seul, allant boire un coup de temps en temps avec les collègues, téléphonant de temps à autres à sa mère. Les dessins retranscrivent parfaitement cette vie si vraie, sans panache, sans spectaculaire, ancrée dans un réel concret et banal, avec une forme de simplification par rapport à une représentation détaillée de type photoréaliste, montrant les gestes de la vie quotidienne, les émotions mesurées, le plaisir d’être avec un collègue qu’on apprécie, la curiosité, et parfois la fascination face au monde virtuel qui s’affiche à l’écran. Le lecteur jette un coup d’œil à la date de parution de l’album : 2016. Internet était bien installé et accessible, le téléphone portable s’était largement diffusé, sans être encore totalement hégémonique, pas encore un instrument de chaque instant. Et visiblement l’universalité des réseaux sociaux n’était pas encore advenue.



Le premier contact visuel, l’image de couverture, peut s’avérer déconcertant : une scène de nuit, la couleur de feu très rouge passant ainsi dans un registre expressionniste, la silhouette aux détails gommés de la jeune femme en arrière-plan, et le tout premier plan occupé par le téléphone portable dans une posture qui indique qu’il s’agit de la prise d’une photographie. Tout du long du récit, le dessinateur est confronté à la question de mettre en scène les échanges dématérialisés, une gageure que d’essayer de rendre des pages de dessins aussi intéressantes que des pages d’écran. Bon, petit avantage, il s’agit de l’expérience en ligne de 2016, mais quand même. Dès les planches deux et trois, l’artiste propose une mise en page intéressante et qui fonctionne : la superposition partielle de différents écrans, ce qui produit un effet de simultanéité, évoquant le flux sans fin d’Internet, ainsi que sa diversité, entre les fils d’actualités, les images à la sensibilité ouvertement érotique ou de manière subliminale, une conversation en ligne sur un réseau social, un graphique d’informations techniques. Plus tard, il s’agit de vidéo à caractère pornographique à volonté, des jeux vidéo, un jeu en ligne (Counter-strike), des séries télé à ne plus savoir qu’en faire, des photographies anonymes sans contexte, etc. Le lecteur contemporain peut ressentir une forme de trop peu devant ces possibilités, tout en retrouvant cette sensation sans équivalent de potentiel infini, de formes variées, et en même temps d’interactions canalisées, et même répétitive. Il peut également éprouver la sensation ludique d’identifier les références, aux hommes politiques, à Alain Finkielkraut, à l’émission Humeur vagabonde dont Benoît Peeters est l’invité.


Quel plaisir de retrouver les cases de cet artiste : elles sont immédiatement accessibles, d’une lisibilité évidente, avec un équilibre organique entre ce qui est représenté et ce qui est sous-entendu, le naturel des personnages, même quand il utilise des conventions graphiques. La ville de province dans laquelle se déroule l’histoire n’est pas nommée, son anonymat participant à inscrire la vie des personnages dans une forme de banalité et de normalité. Le lecteur regarde les rues, les maisons de deux ou trois étages, les rues au tracé parfois biscornu, le mobilier urbain dépourvu de caractéristique remarquable, le bâtiment de la mairie très classique, le café de la Place (un nom tout aussi impersonnel), il y voit une ville de France basique, ce qui ne l’empêche pas d’être agréable. Petite particularité : elle semble être située à quelques dizaines de kilomètres d’une côte maritime. Les moments du quotidien apparaissent tout aussi organiques et normaux, que ce soit une pause entre collègues, la préparation d’un repas, un petit-déjeuner pris en solitaire, etc. Dans le même temps, le lecteur ressent que le dessinateur porte un regard amical sur ses personnages, dépourvu de jugement. Les émotions affleurent sur leur visage, dans un geste un peu appuyé. Même quand les yeux de Carine se remplissent littéralement de larmes, le lecteur y voit l’expression d’un sentiment profond, sans s’appesantir sur la convention graphique utilisée. Si sa sensibilité le porte par-là, il voit bien que la narration visuelle recèle de nombreuses richesses graphiques : la représentation géométrique des tétrominos dans une case, l’éclairage exclusivement jaune des silhouettes fumant à l’extérieur, éclairées par la lumière du café, des pages muettes, la grille en trois cases par trois bandes pour certaines planches, deux cases avec une case vierge et blanche en occupant les deux tiers, des vues subjectives pendant les parties de jeu vidéo, et bien sûr cette séquence rougeoyante au bord de la plage.



La narration visuelle coule tellement de source, que le lecteur en oublierait presque que le récit a été réalisé par deux créateurs. Le scénariste a choisi un titre à la promesse irrésistible : donner à voir la vraie vie. Au départ, l’intrigue laisse à penser qu’il s’agit d’une forme d’oxymore : l’alliance de la vraie vie, celle banale de tous les jours, et de la vie dématérialisée, celle qui permet d’établir des contacts plus profonds avec des êtres humains partout sur la planète sans jamais les rencontrer, sans jamais savoir qui ils sont. D’ailleurs, Jean passe tellement de temps fasciné et absorbé par ces contacts dématérialisés qu’il ne dort plus assez, qu’il en devient tout le temps fatigué. Les auteurs savent évoquer tout naturellement le caractère monotone de son environnement de la vie physique, dans lequel il n’y a presque jamais de nouvelles têtes. Un changement significatif finit par survenir avec le retour de Caroline, une jeune femme dans la ville et qui va travailler à la mairie, et la relation qui se développe entre elle et Jean. Mais voilà qu’elle souhaite en savoir plus sur sa vie virtuelle, la relation avec qui il joue à Counter-strike, et ce mystérieux correspondant américain habitant dans le Wyoming. Cela donne l’occasion au personnage principal et donc aux auteurs de faire observer que Caroline ayant grandi dans un bar, elle est bien placée pour savoir que l’humanité n’a pas attendu Internet pour commenter des insanités, et aussi que pour lui il n’y a pas de solution de continuité entre sa vie matérielle et sa vie numérique. Puis survient un deuxième changement majeur. Loin de générer un hiatus, il fournit une nouvelle perspective sur cette vraie vie, à la fois comme un événement banal et tragique de la vraie vie, à la fois par ses répercussions sur les amis du monde virtuel, et les conséquences bien concrètes dudit événement sur ces êtres humains qu’il n’a jamais rencontrés.


La vraie vie : un titre contenant une promesse irrésistible, un ouvrage qui donne accès à cette vraie vie. Une narration visuelle qui tient cette promesse à chaque page, avec un naturel et une discrète élégance attestant de la profonde empathie de l’artiste pour les personnages. Un employé municipal menant une vie normale et sans ambition, entre quotidien banal et surf sur Internet et les réseaux sociaux. En effet, une plongée dans la vraie vie y compris dans sa dimension dématérialisée (en 2016) et la possibilité de connexions humaines réelles. Émouvant.



mercredi 29 juillet 2026

Couples

Instants universels et fugaces


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1965. Il a été réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il comprend quarante-trois planches gravées sur bois, chacune disposée sur la page de droite de l’ouvrage, à raison d’une par page. L’ouvrage de cet auteur passé à la postérité est 25 images de la passion d'un homme paru en 1918.


Deux jeunes enfants dormant le même lit, assez large ; sur le bord du lit s’étend l’ombre d’un couple dont les formes semblent indiquer qu’il s’agit d’adultes. Deux jeunes enfants dans le plus simple appareil, en train de jouer sur la plage, dans les flaques, avec un seau à côté, et le soleil qui se couche. Les enfants ont un peu grandi, ils sont en train de se laver dans une grande bassine, disposée au milieu de la grande pièce à vivre d’un appartement. Ils ont encore un peu grandi, ils se promènent dans un chemin au milieu des hautes herbes, par une belle journée d’été, lui en culottes courtes, elle dans une robe au motif printanier. Visiblement à la même saison, fin du printemps ou début de l’été, ils sont assis côte à côte tous les deux dans l’herbe, le garçon tient un grand livre, et ils lisent ensemble. L’automne est arrivé, il est maintenant en pantalon avec des bottes et elle porte une robe noire plus stricte, ils se tiennent devant la devanture d’une fleuriste, et le garçon s’interroge. La nuit est tombée, ils sont dehors sur le trottoir, prêts à s’empoigner alors qu’un ballon est immobile dans le caniveau et en arrière-plan un couple passe sans leur prêter attention.


La rentrée des classes a eu lieu, ils sont chacun assis à un pupitre. La fille apparaît studieuse, captivée par ce qui se passe au tableau, lui a le regard tourné vers elle oublieux de la leçon. Le temps des vacances est arrivé, ils sont entrés dans l’adolescence. Ils sont en train de se promener sac au dos, lui avec un bâton de marche, avançant d’un bon pas sur un chemin de montagne. La fin de l’adolescence ou le début de l’âge adulte, ils sont de retour dans la ville, elle s’accroche à lui alors qu’il conduit une moto à vive allure de nuit. Ils sont maintenant adultes l’un et l’autre, la nuit est tombée, il se tient adossé à une rambarde, les bras quand écartés, elle se colle à lui s’apprêtant à enlacer son cou avec deux bras. Le lieu n’est pas apparent, ils dansent une valse ou un tango, comme enveloppés par la musique sous forme de volutes rondes et ondulantes. L’automne semble toucher à sa fin, deux grands oiseaux traversent le ciel peut-être dans leur migration. Les hauts bâtiments de la ville se dessinent en arrière-plan, et ils s’enlacent sur un banc dans un espace vert, deux oiseaux picorant à leurs pieds. Ils marchent côte à côte dans le plus simple appareil, se tenant par la taille dans un geste affectueux, peut-être tendre, dépourvu de désir d’ordre sexuel. Les voilà en train de rentrer chez eux : toujours se tenant par la taille, ils montent l’escalier de l’immeuble, qui semble interminable.



C’est assez étrange : la couverture porte la mention Roman graphique, et pourtant l’auteur a déclaré qu’il considère cet ouvrage et d’autres également comme une suite de gravures, reliées sous la forme d'ouvrages, et pas comme romans. D’un autre côté, s’il a déjà lu d’autres œuvres de Masereel, le lecteur a déjà fait l’expérience de ses récits sous une forme identique, c’est-à-dire une suite de gravures sur bois, dépourvus de tout texte, induisant son implication active, son esprit établissant par réflexe un lien de cause à effet d’une planche à l’autre. Mécanisme qui fonctionne parfaitement, par exemple, dans son ouvrage le plus connu : 25 images de la passion d’un homme. Dans un autre ordre d’idées, cela peut également évoquer Une semaine de bonté (1935) de Max Ernst (1891-1976) qui pousse ce dispositif narratif jusqu’à sa limite, faisant apparaître que le cerveau du lecteur fonctionne par automatisme identifiant des liens de cause à effet là où il n’y en a pas, sans qu’il ne puisse maîtriser ce mécanisme psychologique. Du coup, le lecteur ne sait plus trop sur quel pied danser, mais un homme avertit en vaut deux. Le titre indique clairement qu’un thème court tout du long de ces images : celui du couple… Tout en introduisant un doute, car le mot est au pluriel, peut-être qu’il s’agit de plusieurs couples. Oui mais il saute aux yeux du lecteur qu’il y a une progression chronologique : l’ordre des planches fait que le lecteur voit des couples, à chaque fois un homme et une femme, qui sont plus âgés d’une planche à l’autre.


La première illustration semble bien proposer le début d’une relation de couple, en l’occurrence deux jeunes enfants dormant dans le même lit, sereins dans leur repos, un dessin fait de gros traits noirs. Peut-être familier de Masereel, le lecteur se souvient qu’il s’agit d’un artiste consacré. La consultation d’une encyclopédie en ligne permet d’en apprendre plus : professeur à Sarrebruck de 1947 à 1951, exposition en 1948, créations de décors et de costumes pour des pièces de théâtre, prix d'art graphique à la biennale de Venise en 1951, travail et exposition en commun avec Pablo Picasso entre 1952 et 1954, nommé membre de l'Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. En outre, cette histoire sans parole a été réalisée sur des blocs de bois, par xylographie. Par contraste avec les ouvrages publiés par l’éditeur Martin de Halleux, celui-ci ne dispose d’aucune préface ou postface, ou texte de commentaire. Cette première illustration comporte également l’ombre portée de ce que le lecteur suppose être deux adultes, peut-être les parents, ou bien les mêmes individus que les enfants, une fois devenus adultes. La deuxième image se situe dans le même registre graphique : des gros traits comme faits au pinceau, une représentation aux contours grossiers, un environnement plutôt esquissé.


Par comparaison avec d’autres œuvres de l’auteur, le lecteur peut avoir l’impression que certaines illustrations comprennent moins d’informations visuelles, que l’artiste se concentre sur une vision globale, en laissant beaucoup de place au noir, ce qui donne une sensation de solidité et aussi de mauvais présage, de situation immuable et de devenir implacable. Ce mode de dessin semble également fondre les personnages dans leur environnement, les en rendre indissociables, comme s’ils étaient faits de la même matière. Alors que la fille et le garçon se tiennent la main en marchant sur un chemin de campagne, ils donnent l’impression d’être constitués des herbes sauvages, de la terre du chemin, et même des vibrations de l’air. Ce dispositif navigue entre impressionnisme et expressionnisme. Pour ce deuxième effet, le lecteur est saisi par le couple dansant comme baigné par les tourbillons de la musique. Ou encore une succession de quatre images où ils sont nus l’un et l’autre, l’homme sous la forme d’une silhouette noire, et la femme d’une silhouette blanche, comme la complémentarité du yin et du yang, une complémentarité ainsi que la présence d’éléments de l’un dans l’autre. Dans d’autres images, l’artiste sait rendre compte du concret de l’environnement dans lequel le couple évolue : la salle de classe, les gradins d’un cirque, les lumières de la ville, un banc dans un parc urbain, etc.


Totalement sous l’emprise de l’impulsion de la reconnaissance des schémas, le lecteur établit par automatisme des connexions d’une image à l’autre, à plusieurs images d’intervalle. Il se fixe sur la notion de couple, et se dit que le début correspond à une sœur et un frère. Tout commence avec l’innocence des jeunes années, et l’évidence de faire des découvertes ensemble : le repos nocturne, les jeux de plage, les promenades, la lecture, etc. Puis petit à petit, les personnalités se construisent et les différences apparaissent, pouvant se manifester en une rivalité lors d’un jeu de ballon, ou dans la prédisposition pour les études dans une salle de classe…À moins que l’image dans la salle de classe ne marque le tournant d’un récit : il ne s’agirait plus alors de la sœur, mais d’une autre jeune fille. Ce nouveau couple ferait alors l’objet du reste du récit, en particulier les quatorze planches suivantes de la séduction à la première relation sexuelle. Avec cette idée en tête, la suite fait sens. Le lecteur retrouve des thèmes familiers de l’auteur : la précarité économique, la poésie urbaine où les relations affectives transforment un milieu agressif et inhospitalier en un environnement propice à la fête et aux extravagances. Un doute saisit le lecteur : s’agit-il toujours du même couple ? En effet il a assisté à une séparation à l’occasion du départ d’un train. Ou bien la narration est-elle passée au devenir de la sœur ? Il tourne la page et il découvre un numéro de trapézistes, un homme et une femme, lui sous la forme d’une silhouette noire, elle d’une silhouette blanche, ce qui le renvoie plusieurs pages en arrière. Une manifestation ouvrière dans les rues, un thème récurrent dans l’œuvre de l’auteur. Et puis la période du troisième et du quatrième âges. Le lecteur perd un peu le fil dans une éventuel continuité du couple, s’il s’agit toujours des mêmes personnes, ou de recompositions… Les émotions persistent quant à une forme ou une autre de couple, de compagnonnage sur le chemin de la vie, de partage de moments…


Une expérience de lecture originale : le titre donne le fil directeur, celui du couple formé par un homme et une femme, pas forcément dans sa dimension maritale, et une indication, il s’agit d’un roman graphique. Ainsi aiguillé, le lecteur découvre une progression chronologique où différentes incarnations d’un couple montrent des personnages progressant en âge dans la vie, traversant des situations qui parlent à tout être humain qu’il les ait vécues ou non. Les illustrations montrent une réalité brute, dans laquelle chaque élément est réduit à l’essentiel, chaque image apparaissant comme une évidence, comme la quintessence d’un moment ou d’une situation. L’effet chronologique depuis la tendre enfance jusqu’à la mort met en perspective ces moments à deux, leur caractère assuré, et aussi leur progression. Le lecteur en ressort avec la sensation d’avoir accompagné des êtres humains le long de leur vie, sous l’angle de la relation de couple, entre des amis, des amants, des membres de la famille. Rassérénant.


mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mercredi 17 juin 2026

Le mystère de la femme du tableau

Je suis un peintre amateur. Je ne signe jamais mes tableaux.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bruno Heitz pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée.


Un joli cadre bucolique avec une rivière, un pont à arche qui passe au-dessus, trois arbres à la forme allongée se détachant au somment d’un petit vallon, deux nuages discrets dans le ciel bleu, et un paysage vallonné. Sur une belle et douce partie enherbée, un peintre du dimanche a posé son chevalet. Il a déposé une toile dessus. Il est en train d’achever sa peinture du paysage, avec sa palette, son pinceau, une valise contenant ses tubes de peinture, tranquille et solitaire. Cet artiste ne peint que le dimanche. Un autre dimanche, il a pris place sur un trottoir de sa ville, il a posé son chevalet. Tranquille et solitaire, il peint la maison qui se trouve de l’autre côté de la rue, toujours habillé de la même manière : un pantalon bleu un peu large, une chemise blanche, un gilet noir sans manche fermé, et un canotier de paille sans ruban. Il travaille au pinceau. Un autre dimanche, il se place devant l’église, à nouveau pas un seul passant dans la rue. Il porte à nouveau la même tenue vestimentaire. Il peint donc aussi des chapelles, des coins de rues. Avec sa toile sous le bras, il mentionne qu’il est un peintre amateur, il ne signe jamais ses tableaux.


De retour chez lui, le peintre du dimanche, toujours avec son chapeau sur la tête, se tient dans sa cuisine. Il a tourné la chaise de manière que le dossier se trouve contre la table. Il s’en est servi comme d’un marchepied pour monter sur la table, avec un de ses tableaux dans les mains. Il s’apprête à l‘accrocher au mur. Sur celui-ci, se trouvent déjà de nombreux tableaux : le pont enjambant la rivière, la façade avant de la chapelle, et une tour. Le soir, allongé dans son lit, en pyjama, avec son chapeau de paille accroché à l’une des boules du lit, il regarde autour de lui : pas par la fenêtre, mais les différents tableaux. Tous les murs de sa chambre sont occupés par ses œuvres. Alors il en met dans le salon, la cuisine : toujours des tableaux de paysage, une maison au bout d’un chemin, un peuplier, une rue de la ville. Puis il investit la salle de bain, les toilettes : un autre tableau du pont, un autre peuplier, le clocher de l’église, une maison au bord du chemin. Tout l’argent de sa petite retraite passe en toiles, en tubes de peinture et en pinceaux. Il se rend dans un magasin spécialisé en fournitures d’art, et il choisit ses matériels avec soin. Il exige la qualité, même s’il n’est qu’un amateur. Toujours dans la même tenue, il ouvre son courrier un jour, et il découvre qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Dans ce courrier, son propriétaire lui demande de quitter les lieux. Il décide alors de rendre ses peintures à leurs modèles. De nuit, il s’en va déposer ses tableaux, là où il les avait peints. Il sort avec deux toiles sous le bras. Il laisse la peinture grand arbre au pied du grand arbre, celle de l’église sous le portail, etc.



Une gentille histoire tout public, une bande dessinée à destination de la jeunesse. Deux phrases maximum par page, une ou deux cases par planche, des dessins très simples à la lecture, avec parfois uniquement un personnage en plan taille sur un fond blanc. Des phrases très courtes, faciles à lire et à assimiler. Le bédéaste prend grand soin de choisir les éléments visuels qu’il représente. Il réalise des traits de contour souple avec des arrondis, pour des formes agréables à l’œil. Dans ses choix, il fait apparaître un monde désuet et calme. Les personnages utilisent des appareils téléphoniques avec cadran et un combiné raccordé avec un cordon en spirale. L’uniforme du policier semble d’un autre âge, le peintre est embarqué dans une voiture dont la carrosserie est très arrondie dépourvue de feu à éclat. Le peintre utilise des outils également basiques, avec des toiles accrochées sur leur cadre par des clous. Le mobilier du peintre est en bois avec des formes basiques. Le bureau de l’enquêteur de police ne comporte évidemment pas d’ordinateur, juste un tampon, une tasse à café et une lampe de bureau. Le gardien de prison en porte les clés à son trousseau accroché à la ceinture. Les journalistes utilisent un matériel du siècle dernier : magnétophone à bande, appareil photographique à soufflet, lourde caméra sur trépied. Le voyage d’agrément s’effectue sur un gros paquebot à trois cheminées qui fument, avec sur son pont un transat aux montants de bois, et une antique passerelle avec un cordage de chaque côté pour que les passagers puissent débarquer.


La narration adopte un ton très C’est comme ça ! Les événements surviennent les uns après les autres, dans la logique de l’histoire, sans explication, avec une liberté relevant de la licence artistique. Le lecteur adulte peut s’interroger sur ce que le peintre du dimanche fait pendant les six autres jours de la semaine, il n’en est jamais fait mention. Rapidement dans le récit, il reçoit un courrier lui annonçant qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Il est indiqué que son propriétaire lui demande de quitter les lieux, et… Et la temporalité du récit, ou plutôt la manière dont le temps s’écoule d’une séquence à l’autre devient un peu flou, ou plutôt élastique, voire masqué : le peintre du dimanche finit par être arrêté par la police, sans que la question de son logis ne soit mentionnée entretemps. Dans le même ordre d’idée, une indication mentionne que l’argent de la petite retraite du peintre passe en toiles, en tubes et en pinceaux. Pour autant, la manière dont il est représenté dans les cases manque de marques de l’âge comme des rides ou des cheveux gris. Quand une femme s’intéresse à lui, elle-même semble avoir trente ou quarante ans au maximum. Outre les marques d’un passé du siècle dernier et vraisemblablement composite, le dessinateur met également en œuvre des raccourcis visuels entre enfance et poésie : la chapelle sans aucun bâtiment autour comme posée sur de l’asphalte ou un matériau indistinct, la fenêtre d’une prison d’une très grande taille avec uniquement deux barreaux et sans panneaux vitrés, un homme caché derrière un tronc d’arbre au diamètre trop petit pour masquer son corps, un quai de débarquement vide de tout autre navire, etc.



Le lecteur adulte se laisse happer par cette narration visuelle naïve, sensible à quelques éléments graphiques saillants. Il y a bien sûr l’absence de toute personne quand le peintre du dimanche travaille sur sa toile, normal en pleine campagne, déconcertant en pleine ville, même si ces séances se déroulent le dimanche. En fonction de sa sensibilité, il peut l’interpréter comme une façon de mettre en évidence la concentration du peintre sur son activité ce qui le rend oublieux de son environnement, qu’il s’agisse de badauds ou des immeubles environnants. Cette absence de de tiers fait plus sens lorsque le peintre dépose ses tableaux de nuit. Du coup, la planche treize vient rompre la solitude de la vie intérieure du peintre puisqu’on y découvre un prêtre en soutane et une dame en jupe tenant chacun un de ses tableaux. De manière tout aussi visuelle, la rupture dans le récit survient avec un tableau d’un paysage urbain, une maison, dans lequel figure une femme à demi cachée par un volet, c’est-à-dire une présence humaine. Les éléments symboliques visuels continuent : le salon du peintre où ne subsistent que des rectangles plus clairs là où autrefois il y avait des tableaux accrochés au mur. Puis dans une double page, une femme au téléphone représentée de plain-pied sur fond blanc à gauche répond au peintre du dimanche représenté sur la page de droite, également de plain-pied sur fond blanc.


Le lecteur sent bien également que les dessins comprennent d’autres informations que ce qui est représenté au premier degré, ou les moments symboliques. Un doute s’immisce en lui avec la perspective étrange de la chambre lorsque le peintre est allongé et qu’il contemple ses tableaux. Il a la confirmation de son intuition quelques pages plus tard quand il voit le peintre et la dame trinquer lors d’un déjeuner sur l’herbe, ou que le peintre réalise plus tard un tableau dans lequel elle se tient dans un champ de coquelicots. L’auteur s’amuse avec des clins d’œil avec des tableaux célèbres, La chambre de Van Gogh à Arles (1888), ou Le déjeuner sur l'herbe (1863), d’Édouard Manet. Il est alors possible de reprendre le fil psychologique de ce peintre qui semble vivre seul dans sa tête, au point que ses paysages et ses séances de peinture soient dépourvus de tout autre être humain. Sa vie prend un chemin bien différent quand l’argent vient à manquer. Il a consacré tous ses revenus à sa passion et il en a oublié les contingences de la vie matérielle. À partir de ce moment-là, ses tableaux sont lâchés dans la nature, ou plutôt exposés au public. Ce qu’ils expriment se trouve interprété par d’autres êtres humains qui y projettent leur propre subjectivité, sans que l’artiste ne puisse plus y exercer de contrôle. Deuxième rupture : le rare tableau (peut-être le seul, sûrement) où apparaît un être humain fait qu’il se retrouve accusé de meurtre. Le fait de refuser de signer ses œuvres s’avère une preuve de culpabilité supplémentaire. Ce n’est qu’une fois débarrassé ou privé de tous ses tableaux, qu’il y a assez de place dans sa vie pour une relation avec la dame. À partir de là, il peut entamer une nouvelle phase dans sa vie… et retrouver sa passion. Libre au lecteur d’en penser ce qu’il veut, et d’en tirer les conclusions qui lui conviennent.


Des dessins tout public, une histoire simple et linéaire d’un peintre du dimanche qui finit accusé d’un crime et étant privé de la pratique de son art, avec des solutions de continuité narrative parce que C’est comme ça. Pour un lecteur adulte, une fable à la dimension psychologique, recelant des métaphores et quelques symboles, parlant de la solitude de la pratique de l’art, et du fait que ce n’est pas une fatalité.



mardi 5 mai 2026

Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps.


Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste.


Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes.



Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir.


C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini.


Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc.



En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants.


Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé.


La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.