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mardi 5 mai 2026

Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps.


Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste.


Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes.



Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir.


C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini.


Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc.



En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants.


Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé.


La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.



lundi 14 mai 2018

L'île aux remords

Regarde autrement

Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. Le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. Le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1941 (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016).

Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls.

Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. De fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. Le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser.


Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. Le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par l'Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père.

D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. Le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. Du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal.

Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. Le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine.


Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes.

Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. Le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture.


Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. Le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. Le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent.

Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. Le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique.


Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. Le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.