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Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. Le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. Le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1941 (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016).
Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls.
Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. De fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. Le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser.
Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. Le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par l'Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père.
D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. Le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. Du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal.
Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. Le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine.
Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes.
Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. Le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture.
Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. Le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. Le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent.
Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. Le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique.
Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. Le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.
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lundi 14 mai 2018
jeudi 29 mars 2018
Les Voyages d'He Pao, tome 2 : L'Ombre du Ginkgo
Ce tome fait suite à La montagne qui bouge ; c'est le deuxième sur 5 de la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2002, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une suite en 5 tomes dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale, mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm) et sur du papier mat.
He Pao et Petit Li sont presqu'arrivés chez la mère de ce dernier. Mais He Pao doit faire une halte pour une séance de méditation en position du cocon, parce qu'elle recommence à ressentir des troubles du comportement, provoqués par l'art du Moine Fou. Sous une pluie battante, elle se déshabille et s'installe sur une branche d'arbre de ginkgo, en demandant à Petit Li de veiller sur sa tranquillité, car elle ne doit être dérangée sous aucun prétexte. Petit Li s'éloigne de quelques pas pour pêcher un poisson dans le torrent adjacent. Il revient immédiatement pour répondre à l'appel à l'aide d'He Pao car il y a un individu dans cet arbre qui y a établi sa cabane. He Pao et Petit Li l'en délogent pour la nuit, Petit Li n'éprouvant aucun remord à manger ses provisions.
Le lendemain, He Pao et Petit Li découvrent qu'il pleut toujours à verse ce qui a occasionné la montée des eaux et une inondation de toute la région, y compris au pied de leur arbre. Ils ont la surprise de voir arriver l'homme de la veille en barque qui vient chercher ses affaires, et qui propose de les déposer chez Maître Song, là où réside la mère de Petit Li. Maître Song est le seigneur de la région, entretenant sa maisonnée avec 2 épouses : Dame la Deuxième et Dame la Troisième. Haowei (la mère de Petit Li) est au service de la Deuxième. He Pao et Petit Li sont bien reçus et bénéficient de l'hospitalité de Maître Song. Dame la Troisième demande à voir He Pao pour lui confier la mission de retrouver l'inconnu qui les amenés (un tibétain) car elle suppose qu'il séjourne chez le médecin d'un village voisin. He Pao s'y rend en barque à la faveur d'un ravitaillement et découvre que le médecin a été poignardé dans la nuit. Le tibétain n'est plus présent.
Ainsi donc l'une des quêtes d'He Pao trouve son terme. Le lecteur n'y croyait pas tellement, vu que celle pour retrouver le Moine Fou s'était achevée d'une bien étrange manière dans le tome 7 Les tourbillons de fleurs blanches, mais Petit Li retrouve bel et bien son foyer. Le lecteur assiste donc aux retrouvailles, à nouveau assez étranges, sans beaucoup d'effusion sentimentale. L'auteur montre un personnage qui se comporte de manière cohérente avec son histoire personnelle. Petit Li est séparé de ses parents depuis plusieurs années, loin des yeux, loin du cœur, il est normal qu'il ne se montre pas plus ému que ça. De la même manière, sa mère n'en semble pas plus affectée que ça, ayant également dit adieu à son fils depuis de nombreuses années. L'étude du caractère de Petit Li ne s'arrête pas là pour autant. À l'occasion de différentes scènes, le lecteur peut voir se manifester son attachement à He Pao, en particulier sous la forme d'une sollicitude quand elle semble souffrir des conséquences du savoir du Moine Fou. De son côté, He Pao justifie à nouveau son refus de transmettre ce savoir à Petit Li, au vu des conséquences qui continue de se manifester.
Le lecteur observe la manière dont l'auteur représente Petit Li. Il s'agit bien d'un personnage avec une morphologie de jeune adolescent, ne serait-ce que par la taille, mais aussi par sa carrure pas encore complètement développée. Le lecteur peut également constater son jeune âge dans ses postures, soit un peu inconfortables, soit parfois soumises devant un adulte. Il apprécie de le voir assumer ses missions avec sérieux, mais aussi de voir apparaître ses sentiments sur son visage, plus facilement que sur celui d'un adulte, en particulier avec un sourire plus franc. Il voit sa sollicitude inconditionnelle dans la rapidité avec laquelle il se porte au secours d'He Pao au début. Il observe ses sentiments contradictoires quand il vient la rejoindre à la fin du récit, à la fois voulant profiter de sa présence pendant ces instants supplémentaires, à la fois se tenant éloigné car sachant la séparation inéluctable, à l'instar de celle qu'il a déjà vécu avec sa mère.
Dans ce tome, Vink continue d'étoffer le personnage d'He Pao, toujours de manière naturelle et discrète. Il y a donc la sollicitude qu'elle-même porte à Petit Li, son attitude ferme et décidée vis-à-vis de tous ceux qui se montrent nuisibles pour la société, et l'inquiétude sous-jacente quant à sa propre personne. Comme d'habitude, He Pao se retrouve plongée au cœur d'une situation complexe et tendue, conflictuelle et débouchant sur un crime, voire plusieurs. Cette fois-ci, elle apparaît dans 36 planches sur 48, ce qui lui donne plus de place pour exister et pour manifester sa personnalité, par comparaison avec le tome précédent. Vink la représente nue dans plusieurs cases le temps de 3 pages, mais il est visible qu'il recherche un compromis entre des gestes naturels d'une personne à l'aise avec son corps, et des images pas trop révélatrices pour ne pas la réduire à un simple objet du désir. He Pao maîtrise plus l'affichage de ses sentiments que Petit Li et ne les montre que partiellement. De même, sa posture est celle d'une personne disposant d'une assurance certaine, réellement présente à chaque instant, disposant d'un bon niveau de confiance en elle. Le lecteur n'en est que plus troublé quand il constate qu'elle doute d'elle-même, se rappelant la destruction des bouddhas dans le tome précédent.
Comme à son habitude, Vink ne dédaigne aucun des personnages secondaires ou des figurants. Ils disposent tous d'une tenue vestimentaire adaptée à leur rang social et à leur occupation. Beaucoup porte une cape de pluie en paille de riz pour se protéger de la pluie incessante. Le lecteur détaille les riches tenues de Maître Song et des deux Dames de la maisonnée. Il apprécie la sophistication des coiffures de ces dernières. Par comparaison, il voit les vêtements simples des paysans. À plusieurs reprises, il peut apprécier le soin apporté par l'artiste pour tous les personnages : le visage immédiatement reconnaissable du tibétain, des figurants discrets en arrière-plan qui apportent une information visuelle complémentaire (la nourrice en train de donner le sein en page 13), ou un clin d'œil très inattendu à un film d'horreur japonais, avec Xiang, une femme qui porte ses cheveux rabattus sur le devant, cachant complètement son visage. Une fois de plus, le lecteur est décontenancé par le fait que Vink ne donne pas de nom à des personnages secondaires essentiels dans l'intrigue. C'était déjà le cas dans le tome précédent pour le Juge et l'Aubergiste. C'est encore ici le cas pour le tibétain et les deux dames. D'un côté, le lecteur les identifie aisément à chaque apparition, de l'autre il s'interroge sur le sens à donner à cette particularité narrative, voire il cherche encore.
Comme à chaque fois, Vink décrit en creux un autre élément qui en vient à prendre assez de consistance pour être assimilé à un personnage : les lieux où se déroule l'histoire, et les conditions climatiques. Dès la première page, le lecteur peut voir les trombes d'eau s'abattre. Il ne s'agit pas d'un déluge à proprement parler, mais d'un rideau de pluie incessant. Le récit se déroule sur 3 jours et le niveau d'eau n'a de cesse de monter. Vink ne représente pas la région avant la crue, le lecteur ne peut donc pas comparer les 2 états, par contre il voit l'inondation. En fonction des séquences, Vink utilise soit de fins traits blanc pour rendre compte de la chute des gouttes d'eau, soit des couleurs un peu délavées pour rendre compte du flou de l'arrière-plan vu au travers du rideau de pluie. Tout au long du récit, le lecteur peut également contempler les effets de l'inondation : terre recouverte par 40 centimètres d'eau ou plus. Il sait donner à voir la terre que charrie cette eau, complètement saturée en boue. Il montre aussi bien sa stagnation par endroit, que les courants qu'elle crée à d'autres. À chaque fois que des personnages se déplacent en barque, le lecteur promène son regard et aperçoit les maisons à demi-englouties, les troncs d'arbre les pieds dans l'eau et les feuillages trempant dans le fleuve. Dans ce tome, il innove à nouveau dans la représentation de l'élément liquide avec un torrent de boue dans lequel se retrouvent 2 personnages en train de lutter physiquement, totalement convaincant pour le courant, et la texture très particulière de ce fluide.
Les différents lieux se partagent entre le milieu naturel recouvert par l'eau, et les habitations. Il y a bien sûr la belle demeure de Maître Song, avec son beau mur de clôture, ses toits de tuile, son mobilier choisi avec soin, et ses pièces bien aménagées, sans ostentation. S'il le souhaite, le lecteur peut prendre le temps de s'attarder à détailler lesdits aménagements et les ustensiles ou accessoires. Il est amené à pénétrer dans des constructions moins prestigieuses, comme la maison du médecin avec sa pièce unique et un lit, ou la maison d'une famille de serviteurs de Maître Song, également avec sa pièce unique dans laquelle toute la famille dort à même le sol. Le lecteur regarde également avec curiosité le modèle de barque utilisé pour se rendre d'un point à un autre pendant l'inondation, avec un toit sur arceau offrant un abri à la marchandise ou à un passager.
Le lecteur s'immerge avec plaisir dans ces endroits concrets et consistants, tout en prenant le temps de savourer l'intrigue. Vink propose un nouveau polar dans lequel les personnages sont incarnés, et pas de simples dispositifs narratifs sans épaisseur, avec un enjeu pour chacun d'entre eux, tout en reposant sur le contexte social et historique. Alors que le lecteur aurait pu commencer à trouver un peu facile pour l'auteur de toujours mettre en cause les riches et puissants dans leurs malversations, Vink prend ici le contrepied en montrant un seigneur intègre soucieux des paysans. Il dresse un portrait complexe du contexte dans lequel se déroule l'histoire. Maître Song prend sur lui de pallier le délai d'intervention des autorités locales pour réagir à la catastrophe, en organisant une distribution de nourriture aux populations privées de toit et de ressources, tout en veillant à en assurer une gestion responsable. Par quelques répliques brèves, Vink se montre assez facétieux en faisant apparaître comment les tensions entre les 2 épouses influent de manière émotionnelle sur les décisions de Maître Song, établissant que tout ne relève pas d'un processus rationnel. Il ajoute quand même une petite pique contre les autorités en place quand un personnage rappelle que lors de la crue de l'année passée les vivres distribués par les autorités ont été largement détournées par les fonctionnaires et leurs familles et que ce sont les pires de voleurs.
Vink déroule son intrigue criminelle avec son élégance habituelle. Il y a bel et bien un meurtre, doublé du mystère entourant les agissements réels du tibétain, avec en toile de fond le pillage des réserves de nourriture. Le fin mot de l'histoire est bien sûr révélé au fur et à mesure que les pièces du puzzle sont dévoilées. Mais à la fin, le lecteur n'est finalement pas très sûr des motivations du chef des brigands. Par contre, il sourit en son for intérieur en découvrant l'occupation du tibétain, et sa rouerie dans sa manière de présenter les choses, d'autant plus que le lecteur l'a vu à l'œuvre en cours de récit. Vink n'utilise pas une transgression taboue comme pour l'aubergiste dans le tome précédent, mais une activité plus ordinaire, tout aussi transgressive, avec une forme d'imposture qui arrange tout le monde, un grand moment de manipulation qui en dit long sur la crédulité humaine.
Comme dans les tomes précédents, il appartient au lecteur de choisir son rythme de lecture, plutôt rapide s'il s'intéresse essentiellement à l'intrigue, plus lent s'il veut pleinement profiter de la richesse de la narration. Dans ce deuxième mode de lecture, il peut alors savourer des cases remarquables par leur sophistication tout en restant immédiatement lisibles : le rideau de pluie devant un paysage, Petit Li avec de l'eau jusqu'au genou observant le fond de l'eau pour repérer un poisson, le délicat feuillage du ginkgo représenté avec légèreté, la toiture d'un bâtiment avec toutes ses tuiles, la texture des capes de pluie, les paysans pataugeant péniblement dans la boue, la façon élégante et silencieuse qu'ont les barques de glisser sur le fleuve, la coiffure de Dame la Troisième, le saut de carpe d'He Pao bondissant hors de l'eau, la masse de terre et de roches en mouvement lors d'un glissement de terrain, la couche de boue sur les personnages dans le torrent, les sauts de cabri d'He Pao avec une personne sur le dos, etc.
Ce deuxième voyage d'He Pao constitue encore une réussite magnifique et exceptionnelle, que ce soit pour l'épaisseur des personnages, pour la consistance des endroits, pour l'articulation de l'intrigue, pour les thèmes sous-jacents, pour sa beauté plastique. Vink donne également une autre signification au titre, apportant une touche poétique à l'ombre du ginkgo.
Ce tome fait suite à La montagne qui bouge ; c'est le deuxième sur 5 de la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2002, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une suite en 5 tomes dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale, mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm) et sur du papier mat.
He Pao et Petit Li sont presqu'arrivés chez la mère de ce dernier. Mais He Pao doit faire une halte pour une séance de méditation en position du cocon, parce qu'elle recommence à ressentir des troubles du comportement, provoqués par l'art du Moine Fou. Sous une pluie battante, elle se déshabille et s'installe sur une branche d'arbre de ginkgo, en demandant à Petit Li de veiller sur sa tranquillité, car elle ne doit être dérangée sous aucun prétexte. Petit Li s'éloigne de quelques pas pour pêcher un poisson dans le torrent adjacent. Il revient immédiatement pour répondre à l'appel à l'aide d'He Pao car il y a un individu dans cet arbre qui y a établi sa cabane. He Pao et Petit Li l'en délogent pour la nuit, Petit Li n'éprouvant aucun remord à manger ses provisions.
Le lendemain, He Pao et Petit Li découvrent qu'il pleut toujours à verse ce qui a occasionné la montée des eaux et une inondation de toute la région, y compris au pied de leur arbre. Ils ont la surprise de voir arriver l'homme de la veille en barque qui vient chercher ses affaires, et qui propose de les déposer chez Maître Song, là où réside la mère de Petit Li. Maître Song est le seigneur de la région, entretenant sa maisonnée avec 2 épouses : Dame la Deuxième et Dame la Troisième. Haowei (la mère de Petit Li) est au service de la Deuxième. He Pao et Petit Li sont bien reçus et bénéficient de l'hospitalité de Maître Song. Dame la Troisième demande à voir He Pao pour lui confier la mission de retrouver l'inconnu qui les amenés (un tibétain) car elle suppose qu'il séjourne chez le médecin d'un village voisin. He Pao s'y rend en barque à la faveur d'un ravitaillement et découvre que le médecin a été poignardé dans la nuit. Le tibétain n'est plus présent.
Ainsi donc l'une des quêtes d'He Pao trouve son terme. Le lecteur n'y croyait pas tellement, vu que celle pour retrouver le Moine Fou s'était achevée d'une bien étrange manière dans le tome 7 Les tourbillons de fleurs blanches, mais Petit Li retrouve bel et bien son foyer. Le lecteur assiste donc aux retrouvailles, à nouveau assez étranges, sans beaucoup d'effusion sentimentale. L'auteur montre un personnage qui se comporte de manière cohérente avec son histoire personnelle. Petit Li est séparé de ses parents depuis plusieurs années, loin des yeux, loin du cœur, il est normal qu'il ne se montre pas plus ému que ça. De la même manière, sa mère n'en semble pas plus affectée que ça, ayant également dit adieu à son fils depuis de nombreuses années. L'étude du caractère de Petit Li ne s'arrête pas là pour autant. À l'occasion de différentes scènes, le lecteur peut voir se manifester son attachement à He Pao, en particulier sous la forme d'une sollicitude quand elle semble souffrir des conséquences du savoir du Moine Fou. De son côté, He Pao justifie à nouveau son refus de transmettre ce savoir à Petit Li, au vu des conséquences qui continue de se manifester.
Le lecteur observe la manière dont l'auteur représente Petit Li. Il s'agit bien d'un personnage avec une morphologie de jeune adolescent, ne serait-ce que par la taille, mais aussi par sa carrure pas encore complètement développée. Le lecteur peut également constater son jeune âge dans ses postures, soit un peu inconfortables, soit parfois soumises devant un adulte. Il apprécie de le voir assumer ses missions avec sérieux, mais aussi de voir apparaître ses sentiments sur son visage, plus facilement que sur celui d'un adulte, en particulier avec un sourire plus franc. Il voit sa sollicitude inconditionnelle dans la rapidité avec laquelle il se porte au secours d'He Pao au début. Il observe ses sentiments contradictoires quand il vient la rejoindre à la fin du récit, à la fois voulant profiter de sa présence pendant ces instants supplémentaires, à la fois se tenant éloigné car sachant la séparation inéluctable, à l'instar de celle qu'il a déjà vécu avec sa mère.
Dans ce tome, Vink continue d'étoffer le personnage d'He Pao, toujours de manière naturelle et discrète. Il y a donc la sollicitude qu'elle-même porte à Petit Li, son attitude ferme et décidée vis-à-vis de tous ceux qui se montrent nuisibles pour la société, et l'inquiétude sous-jacente quant à sa propre personne. Comme d'habitude, He Pao se retrouve plongée au cœur d'une situation complexe et tendue, conflictuelle et débouchant sur un crime, voire plusieurs. Cette fois-ci, elle apparaît dans 36 planches sur 48, ce qui lui donne plus de place pour exister et pour manifester sa personnalité, par comparaison avec le tome précédent. Vink la représente nue dans plusieurs cases le temps de 3 pages, mais il est visible qu'il recherche un compromis entre des gestes naturels d'une personne à l'aise avec son corps, et des images pas trop révélatrices pour ne pas la réduire à un simple objet du désir. He Pao maîtrise plus l'affichage de ses sentiments que Petit Li et ne les montre que partiellement. De même, sa posture est celle d'une personne disposant d'une assurance certaine, réellement présente à chaque instant, disposant d'un bon niveau de confiance en elle. Le lecteur n'en est que plus troublé quand il constate qu'elle doute d'elle-même, se rappelant la destruction des bouddhas dans le tome précédent.
Comme à son habitude, Vink ne dédaigne aucun des personnages secondaires ou des figurants. Ils disposent tous d'une tenue vestimentaire adaptée à leur rang social et à leur occupation. Beaucoup porte une cape de pluie en paille de riz pour se protéger de la pluie incessante. Le lecteur détaille les riches tenues de Maître Song et des deux Dames de la maisonnée. Il apprécie la sophistication des coiffures de ces dernières. Par comparaison, il voit les vêtements simples des paysans. À plusieurs reprises, il peut apprécier le soin apporté par l'artiste pour tous les personnages : le visage immédiatement reconnaissable du tibétain, des figurants discrets en arrière-plan qui apportent une information visuelle complémentaire (la nourrice en train de donner le sein en page 13), ou un clin d'œil très inattendu à un film d'horreur japonais, avec Xiang, une femme qui porte ses cheveux rabattus sur le devant, cachant complètement son visage. Une fois de plus, le lecteur est décontenancé par le fait que Vink ne donne pas de nom à des personnages secondaires essentiels dans l'intrigue. C'était déjà le cas dans le tome précédent pour le Juge et l'Aubergiste. C'est encore ici le cas pour le tibétain et les deux dames. D'un côté, le lecteur les identifie aisément à chaque apparition, de l'autre il s'interroge sur le sens à donner à cette particularité narrative, voire il cherche encore.
Comme à chaque fois, Vink décrit en creux un autre élément qui en vient à prendre assez de consistance pour être assimilé à un personnage : les lieux où se déroule l'histoire, et les conditions climatiques. Dès la première page, le lecteur peut voir les trombes d'eau s'abattre. Il ne s'agit pas d'un déluge à proprement parler, mais d'un rideau de pluie incessant. Le récit se déroule sur 3 jours et le niveau d'eau n'a de cesse de monter. Vink ne représente pas la région avant la crue, le lecteur ne peut donc pas comparer les 2 états, par contre il voit l'inondation. En fonction des séquences, Vink utilise soit de fins traits blanc pour rendre compte de la chute des gouttes d'eau, soit des couleurs un peu délavées pour rendre compte du flou de l'arrière-plan vu au travers du rideau de pluie. Tout au long du récit, le lecteur peut également contempler les effets de l'inondation : terre recouverte par 40 centimètres d'eau ou plus. Il sait donner à voir la terre que charrie cette eau, complètement saturée en boue. Il montre aussi bien sa stagnation par endroit, que les courants qu'elle crée à d'autres. À chaque fois que des personnages se déplacent en barque, le lecteur promène son regard et aperçoit les maisons à demi-englouties, les troncs d'arbre les pieds dans l'eau et les feuillages trempant dans le fleuve. Dans ce tome, il innove à nouveau dans la représentation de l'élément liquide avec un torrent de boue dans lequel se retrouvent 2 personnages en train de lutter physiquement, totalement convaincant pour le courant, et la texture très particulière de ce fluide.
Les différents lieux se partagent entre le milieu naturel recouvert par l'eau, et les habitations. Il y a bien sûr la belle demeure de Maître Song, avec son beau mur de clôture, ses toits de tuile, son mobilier choisi avec soin, et ses pièces bien aménagées, sans ostentation. S'il le souhaite, le lecteur peut prendre le temps de s'attarder à détailler lesdits aménagements et les ustensiles ou accessoires. Il est amené à pénétrer dans des constructions moins prestigieuses, comme la maison du médecin avec sa pièce unique et un lit, ou la maison d'une famille de serviteurs de Maître Song, également avec sa pièce unique dans laquelle toute la famille dort à même le sol. Le lecteur regarde également avec curiosité le modèle de barque utilisé pour se rendre d'un point à un autre pendant l'inondation, avec un toit sur arceau offrant un abri à la marchandise ou à un passager.
Le lecteur s'immerge avec plaisir dans ces endroits concrets et consistants, tout en prenant le temps de savourer l'intrigue. Vink propose un nouveau polar dans lequel les personnages sont incarnés, et pas de simples dispositifs narratifs sans épaisseur, avec un enjeu pour chacun d'entre eux, tout en reposant sur le contexte social et historique. Alors que le lecteur aurait pu commencer à trouver un peu facile pour l'auteur de toujours mettre en cause les riches et puissants dans leurs malversations, Vink prend ici le contrepied en montrant un seigneur intègre soucieux des paysans. Il dresse un portrait complexe du contexte dans lequel se déroule l'histoire. Maître Song prend sur lui de pallier le délai d'intervention des autorités locales pour réagir à la catastrophe, en organisant une distribution de nourriture aux populations privées de toit et de ressources, tout en veillant à en assurer une gestion responsable. Par quelques répliques brèves, Vink se montre assez facétieux en faisant apparaître comment les tensions entre les 2 épouses influent de manière émotionnelle sur les décisions de Maître Song, établissant que tout ne relève pas d'un processus rationnel. Il ajoute quand même une petite pique contre les autorités en place quand un personnage rappelle que lors de la crue de l'année passée les vivres distribués par les autorités ont été largement détournées par les fonctionnaires et leurs familles et que ce sont les pires de voleurs.
Vink déroule son intrigue criminelle avec son élégance habituelle. Il y a bel et bien un meurtre, doublé du mystère entourant les agissements réels du tibétain, avec en toile de fond le pillage des réserves de nourriture. Le fin mot de l'histoire est bien sûr révélé au fur et à mesure que les pièces du puzzle sont dévoilées. Mais à la fin, le lecteur n'est finalement pas très sûr des motivations du chef des brigands. Par contre, il sourit en son for intérieur en découvrant l'occupation du tibétain, et sa rouerie dans sa manière de présenter les choses, d'autant plus que le lecteur l'a vu à l'œuvre en cours de récit. Vink n'utilise pas une transgression taboue comme pour l'aubergiste dans le tome précédent, mais une activité plus ordinaire, tout aussi transgressive, avec une forme d'imposture qui arrange tout le monde, un grand moment de manipulation qui en dit long sur la crédulité humaine.
Comme dans les tomes précédents, il appartient au lecteur de choisir son rythme de lecture, plutôt rapide s'il s'intéresse essentiellement à l'intrigue, plus lent s'il veut pleinement profiter de la richesse de la narration. Dans ce deuxième mode de lecture, il peut alors savourer des cases remarquables par leur sophistication tout en restant immédiatement lisibles : le rideau de pluie devant un paysage, Petit Li avec de l'eau jusqu'au genou observant le fond de l'eau pour repérer un poisson, le délicat feuillage du ginkgo représenté avec légèreté, la toiture d'un bâtiment avec toutes ses tuiles, la texture des capes de pluie, les paysans pataugeant péniblement dans la boue, la façon élégante et silencieuse qu'ont les barques de glisser sur le fleuve, la coiffure de Dame la Troisième, le saut de carpe d'He Pao bondissant hors de l'eau, la masse de terre et de roches en mouvement lors d'un glissement de terrain, la couche de boue sur les personnages dans le torrent, les sauts de cabri d'He Pao avec une personne sur le dos, etc.
Ce deuxième voyage d'He Pao constitue encore une réussite magnifique et exceptionnelle, que ce soit pour l'épaisseur des personnages, pour la consistance des endroits, pour l'articulation de l'intrigue, pour les thèmes sous-jacents, pour sa beauté plastique. Vink donne également une autre signification au titre, apportant une touche poétique à l'ombre du ginkgo.
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