J’ai peur des magiciens. Avec vous autres, il y a toujours une contrepartie.
Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1999. Il a été réalisé par Joan Sfar pour le scénario et les dessins, et par Brigitte Findakly pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six planches de bande dessinée.
Dans sa chambre de l’établissement de soins pour femmes anxieuses, au château de Loch Lomond, Celia est en train de lire un extrait du roman Dracula, au fantôme Eliphas. Elle s’exclame qu’elle aurait bien aimé voir cette pièce, quel dommage qu’on ne la laisse pas sortir. Cette histoire de vampires fait frissonner le spectre. Elle se moque gentiment de lui en indiquant qu’elle ignorait que les fantômes avaient peur des vampires. Il nuance : les fantômes en général, il ne sait pas, mais lui il est un trouillard, ça fait huit cents ans qu’il n’a pas quitté ce château. Elle lui fait remarquer qu’elle est là à présent, que le directeur est fou d’elle, et que dès qu’il l’autorisera à sortir, elle l’emmènera. Elle lui propose du café, il préfère du chocolat. Elle l’assure que monsieur Pinon sera un jour disposé à la laisser sortir d’ici, car il ne va tout de même pas l’épouser en camisole.
Depuis la fenêtre de son cabinet, le professeur Joseph Bell observe son client approcher dans la rue. En lui-même, il pense qu’évidemment c’était un monstre, deux têtes ! Mais on a tous ses petites excentricités. Lui, par exemple, ses cheveux étaient devenus blancs en une nuit, après la mort de sa femme. Mais c’est de Pinon dont il s’agit de parler. Il lui semble se souvenir que son client a d’abord assisté à ses cours de chirurgie pendant quelques semaines. Un homme riche, fort accent, excentrique. Bell est tératologue, spécialiste des monstres, ça les attire. Par la suite, Pinon a sollicité un rendez-vous à son cabinet de Melville Street. Bell va lui ouvrir lui-même la porte, car son domestique est souffrant, il introduit son visiteur et le mène jusqu’à son bureau. Pinon se découvre, et Bell comprend pourquoi il ne retire jamais son chapeau pendant les cours. Et avant même que le directeur ne pénètre dans son cabinet, le professeur sait ce qu’il va lui demander. Et il sait qu’il va répondre non. Pinon explique la raison de sa venue : il aime une femme et il n’osera jamais l’épouser avec cette difformité, il faut que le professeur l’opère. Ce dernier répond que l’intervention qu’il demande est beaucoup trop dangereuse, et si cette dame l’aime tant, elle saura sans doute l’accepter tel qu’il est. Le visiteur insiste : il ne croit pas, c’est une personne fragile, il dirige un établissement de soin pour femmes anxieuses. Il évite le terme d’asile car c’est un lieu luxueux où on n’emploie pas cette terminologie. Bell reformule : son interlocuteur est amoureux d’une folle. Quoi qu’il en soit, en tant que médecin, son premier devoir est de ne pas nuire. Il ne faut pas compter sur lui pour l’aider à risquer la vie de son patient pour des raisons esthétiques ou sentimentales. Pinon insiste : il ne peut pas le laisser comme ça, la petite tête le rend fou, elle grimace sans cesse et le réveille en pleine nuit avec ses grincements de dents.
En 1999, Joan Sfar a déjà cinq ans d’expérience dans le métier de bédéaste et a réalisé une quinzaine d’albums seul ou avec un scénariste ou un dessinateur, tels que Petrus Barbygère avec Pierre Dubois, Les Potamoks avec José Luis Munuera, Troll avec Jean-David Morvan et Olivier Boiscommun, Donjon avec Lewis Trondheim, ou encore Merlin avec Munuera. Il se lance donc dans une nouvelle série dont il assure le scénario et les dessins. Ce premier tome s’ouvre avec un bref avant-propos : Joseph Bell était chirurgien, pédiatre et médecin militaire. Arthur Conan Doyle, qui fut son élève, s’inspira de lui pour écrire son Sherlock Holmes. Mais pour d’obscures raisons, le romancier a passé sous silence les aspects les plus noirs de la personnalité de son mentor. Il est temps de rendre publics certains vieux dossiers. En effet, Bell (1837-1911) a bien existé, médecin et professeur de médecine écossais. Toutefois ce premier tome s’ouvre avec une jeune femme en train de lire Dracula (1897) de Bram Stoker (1847-1912) à un fantôme ce qui place d’entrée de jeu cette série dans le domaine du fantastique, ce que confirme cette première histoire. Cela se trouve vite entérinée par la particularité anatomique du Mexicain à deux têtes et des défunts animés comme des marionnettes. Le dessin se place dans un registre descriptif, sans avoir la volonté de faire œuvre de reconstitution historique rigoureuse ou académique, avec des touches de surréalisme pouvant évoquer David B.
L’illustration de couverture apparaît presque comme une gravure du dix-neuvième siècle avec toutes ces textures apportées par les innombrables petits traits noirs, semblant comme griffer chaque surface, deux éléments macabres (la fumée sortant du canon du revolver formant une tête de mort, et le monstre dans le bocal), les nuances verdâtres renforcent la sensation macabre, et le blanc des yeux du personnage attire l’attention sur son visage dur et sec. Les teintes utilisées dans la première planche continuent d’emmener le lecteur dans une ambiance avec des touches d’onirisme : la couleur du drap du fantôme le salon comme noyé dans une teinte marron, le blanc cassé d’une très légère nuance de jaune pour la peau de la jeune femme. Régulièrement, le lecteur va ressentir les sensations provoquées par ces glissements de la mise en couleur vers l’expressionnisme : le vert maladif de la morgue, le gris de la rue quand Bell se fait menacer par un porte-flingue, le mauve à l’intérieur du club du Chapeau, le contraste entre le rouge et le violet quand Bell décoche un coup de poing à Jésus (l’un des fils Pinon), le rouge cramoisi quand Bell confronte Pinon dans l’église, le gris teinté de vert après l’opération, etc. La coloriste sait élégamment produire un effet de décalage d’avec le réel, accompagnant ainsi les événements et les actes relevant de l’étrange et du bizarre.
Dans cet album, la personnalité graphique du bédéaste est encore en cours d’évolution. Il réalise déjà des traits de contour un peu tremblés, tout en donnant régulièrement du poids à une case avec des aplats de noir solide, et en s’appliquant pour des décors consistants. En particulier, il soigne les principaux lieux : l’extérieur et l’intérieur du manoir de l’asile pour femmes, de même pour la maison de ville de Bell. Le lecteur prend le temps d’admirer l’ameublement du premier, les pièces de collection peu communes du second. Il ressent des influences diverses, que ce soit les rues grisâtres et trempées d’Édimbourg, ou le cabinet aux curiosités du professeur. Il accueille comme des moments reposant la traversée de la campagne anglaise : survolée par un lit volant transportant deux passagers, traversée en train, contemplée lors de balades à pied en particulier l’immense domaine autour du manoir. Les personnages présentent une morphologie à peu près normale, à part la deuxième tête de Pinon, la blancheur de la peau de Celia, et le fantôme bien sûr. Le dessinateur les représente avec un mélange de simplification parfois naïve, ou plutôt candide, et de dramatisation par moment. Il fait preuve d’une véritable sensibilité pour le grotesque visuel, entre monstruosité physique et impossibilité onirique : le fantôme et son drap de lit, une deuxième tête collée sur le front, le lit qui vole, Celia qui se sert d’une mitrailleuse dans le cabinet de Bell, des cadavres décharnés qui parlent, etc.
Tout commence donc comme un hommage à Conan Doyle, le surnaturel en plus, comme une volonté de réaliser un personnage moins abouti que son célèbre détective, une sorte de proto Sherlock Holmes. Au vu de la référence avec Dracula (1897), il serait possible d’y voir aussi un chaînon manquant entre ces deux personnages. En découvrant le nom si particulier du fantôme, la curiosité du lecteur se trouve titillée : il peut découvrir l’existence d’un personnage ayant adopté le même prénom : Alphonse-Louis Constant (1810-1875), dit Éliphas Lévi, ecclésiastique français et occultiste. Il sent bien que l’auteur utilise ces éléments pour composer un divertissement, mettre à profit des contes et légendes pour créer un environnement original pour son personnage, avec une dose de fantôme écossais. Il y ajoute un manoir avec une pièce secrète en citant explicitement Barbe Bleue. Tout cela forme un tout étonnement cohérent, rendu plus bizarre par la survenance abrupte d’événements ou de situations que rien n’annonce, comme l’intervention expresse de Bell dans l’église en face de chez lui en pleine nuit, la présence d’une mitrailleuse dans son appartement, etc. Le divertissement fonctionne à plein grâce à l’inventivité du scénariste, aux rebondissements, aux moments de violence physique, et au drame. Lors de sa visite chez le professeur, le Mexicain à deux têtes explique que la deuxième dispose de sa propre volonté, et lui fait faire des choses qu’il réprouve, évoquant une forme de possession. Graduellement une dimension macabre vient s’y ajouter, que ce soit par la mort du frère de Bell et la fausse deuxième tête, ou par l’état des fils de Pinon. Enfin, le point de vue du professeur sur son client va évoluer au cours du récit, menant le récit vers le drame, la fatalité, l’amour malsain.
Une couverture très mystérieuse entre macabre et grotesque. Un hommage très personnel à Sherlock Holmes en imaginant son prédécesseur dans l’histoire littéraire. Des dessins avec une bonne densité descriptive et une mise en couleurs installant une ambiance mystérieuse et délétère. Une intrigue riche en imprévus bizarres et étranges, un drame amoureux. La création d’une mythologie très particulière se nourrissant de contes et légendes divers. Et aussi une belle histoire de fantôme qui n’a pas besoin d’un exorciste, mais d’un psychanalyste, car il se réfugie derrière son statut de spectre pour justifier un comportement obsessionnel.





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