L’art, comme toujours dans ce type de vente, ne sera même plus la question.
Ce tome contient une histoire complète retraçant la découverte et la vente de la peinture à l’huile Salvator Mundi, attribuée à Léonard de Vinci, ou à l’un de ses élèves. L’édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Vitkine & Sébastien Borgeaud pour le scénario, et Éric Liberge pour les dessins et la couleur. Il comporte quatre-vingt-dix planches de bande dessinée. Il se conclut par un texte d’une page établissant l’état actuel du statut de l’œuvre et de son auteur.
Dans la campagne italienne, pendant la renaissance, un homme conduit sa carriole bâchée. Parmi les objets qu’il transporte, se trouve un tableau représentant un Christ faisant un signe de la main droite. Dans sa main gauche, il tient un globe, évoquant le globe terrestre. En 2017, à New York, dans les locaux de Christie’s, une équipe s’affaire pour sortir un tableau d’une caisse hautement sécurisée. Ils terminent leur intervention en accrochant le Salvator Mundi au mur. La statue de la Liberté contemple New York à ses pieds. Le monde de l’art est en émoi : selon les experts, Salvator Mundi serait une œuvre de Léonard de Vinci, pendant sa période milanaise. Christie’s parle de plus grande découverte du 21e siècle. Pourquoi est-ce un chef-d’œuvre ? Parce que c’est Léonard de Vinci représentant le Christ. Il n’existe qu’une vingtaine de tableaux de Vinci dans le monde. Celui-ci est probablement le dernier que l‘on attribue au maître. Des visiteurs se pressent pour l’admirer, une caméra filme leur réaction sur leur visage. Quelque temps plus tard, Jussi Pylkannen, le commissaire-priseur, annonce le début de la vente aux enchères du tableau. Le prix monte, avec en particulier les offres faites par Loïc Gouzier, l’organisateur de la vente, qui représente un acheteur avec qui il communique par téléphone. L’œuvre finit par être attribuée, au grand soulagement de Robert Simon, marchand d’art et découvreur du tableau.
Les chaînes d’information annoncent la nouvelle : Et maintenant, une œuvre d’art qui entre dans l’histoire. C’est une peinture à l’huile du maître Léonard de Vinci vendue aujourd’hui chez Christie’s à New York… pour la somme astronomique des 450 millions de dollars ! On l’appelle le Mona Lisa masculin, les saint Graal des chefs-d’œuvre de la peinture. Seulement une vingtaine de tableaux de maître de la renaissance sont connus des experts. On s’attendait à ce que celui-ci parte pour 100 millions de dollars, mais les cinq acheteurs dont quatre au téléphone ont suffoqué la salle avec un incroyable suspense. La peinture représentant le Christ est connue pour être le dernier tableau de Vinci, détenu par un propriétaire privé. 19 minutes après l’ouverture des enchères, le tableau est vendu pour 450 millions de dollars. Le prix le plus élevé à ce jour pour une œuvre d’art. dehors il neige sur Times Square. Quelques années plus tôt, en 2015 à Baton-Rouge, une famille enterre son aîné, et Basil Hendry, le fils du défunt, reçoit Jill Bloom de Christie’s pour faire estimer la collection d’œuvres d’art de son père.
Le sous-titre promet la folle histoire du tableau le plus cher du monde : les auteurs remplissent cette promesse. Ils commencent par mettre en scène le voyage du tableau de l’Italie vers la France, à travers d’un magnifique paysage toscan. Quatre cases dépourvues de texte, sauf pour la mention du lieu et de l’époque, des dessins dans une veine réaliste et descriptive, un effet de couleurs évoquant le sépia. Puis cinq autres pages dépourvues de texte, liant le début du long voyage de l’œuvre à sa mise en place dans les locaux de Christie’s, par l’entremise du globe que le Christ tient dans sa main. Le lecteur peut ainsi apprécier, dans ce tome, dix-neuf pages dépourvues de texte, où la narration est entièrement portée par les dessins, avec éventuellement un bref cartouche pour indiquer la localisation et la date. Les auteurs ont donc fait le choix de raconter cette folle histoire sous la forme d’un récit, mettant en scène les différents intervenants, plutôt que sous la forme d’un reportage journalistique illustré. Ainsi deux séquences sont consacrées à Léonard de Vinci (1452-1519). Puis le lecteur voit intervenir une longue chaîne de professionnels de l’art et les deux principaux acquéreurs : Jussi Pilkkänen, commissaire-priseur, Loïc Gouzer (organisateur de la vente), Robert Simon (marchand d’art, découvreur du tableau), Basil Hendry (fils du défunt propriétaire du tableau), Luke Syson (commissaire de l’exposition à la National Gallery), Artin Kemp (expert en Léonard de Vinci), Warren Adelson (marchand d’art new-yorkais), Dmitri Rybolovlelv (acquéreur du tableau), Yves Bouvier (marchand d’art), Mohammed ben Salmane (acquéreur du tableau), Emmanuel Macron (président de la République française), Jean-Luc Martinez (directeur du musée du Louvre).
L’une des fortes caractéristiques visuelles réside dans le choix esthétique de la mise en couleurs. L’artiste délaisse l’approche réaliste pour des nuances de bleu, de gris, de marron ou de vert, plutôt ternes, avec une grande habileté pour rendre compte des textures dans toute leur diversité. Le paysage toscan est magnifique comme nimbé d’une brume de chaleur, la couleur bleu-gris faisant sentir la sécheresse des herbes sur le côté de la route. En pages quatre et cinq, il représente des parties du tableau, et le lecteur éprouve la sensation que l’artiste a lui-même appliqué la technique du sfumato par endroit. En planche sept, l’effet de reflet sur les très hautes fenêtres de chez Christie’s présente cette caractéristique de déformation du fait de surfaces pas tout à fait planes. En page quinze, Robert Simon marche à Times Square sous une fine neige, une case avec des nuances bleu acier, évoquant le froid et la solitude de l’individu. Plus tard, il échange avec Dianne Modestini, la restauratrice, avec de délicates taches de bleu et de marron pour évoquer le feuillage des arbres de Central Park, transcrivant très bien cette sensation de présence indistincte. Lors de la séquence de nage avec un requin en plein océan, quelques couleurs s’immiscent dans ce rêve pour évoquer les profondeurs abyssales insondables du monde de l’art, ses manipulations cachées. Cette approche conceptuelle de la mise en couleurs fonctionne parfaitement : elle permet d’apporter une personnalité à chaque séquence, et de rappeler à chaque instant au lecteur qu’il s’agit d’une reconstitution avec sa part de spéculation et tout ce qui reste dans l’ombre.
Dès les premières pages, le lecteur ressent la qualité de l’immersion générée par les dessins. L’artiste se montre très investi dans ses représentations, avec un niveau de détails donnant une solidité extraordinaire à tout ce qui est représenté. Les montants en bois de la charrette, l’immeuble abritant Christie’s vu du ciel, les buildings de Times Square, les bouquets de fleurs autour du cercueil de Basil Clovis Hendry (propriétaire du tableau jusqu’à son décès en 2005), les outils de l’atelier de Dianne Modestini où elle restaure l’œuvre, la façade de la National Gallery, la fontaine Bethesda dans Central Park, une vue extérieure à couper le souffle du penthouse newyorkais du milliardaire Rybolovlev, le site archéologique de Madā’īn Ṣāliḥ, le yacht luxueux (et c’est un euphémisme) du prince ben Salmane, la pyramide du Louvre, etc. Alors que de nouveaux personnages interviennent régulièrement, le dessinateur sait leur donner une personnalité visuelle, avec quelques-uns mémorables, que ce soit la concentration de la restauratrice Modestini, l’apparente décontraction de Maxwell Anderson (directeur du musée d’art de Dallas) avec ses pieds chaussés de bottes sur son bureau, ou encore la présence imposante du prince ben Salmane. Ses mises en scène sont adaptées et parlantes pour chaque circonstance : du public au souffle coupé lors de la vente à une balade silencieuse de Simon dans Central Park pour réfléchir à sa stratégie. En planche dix, sans un seul mot, il représente la réaction de dix-sept visiteurs découvrant l’œuvre exposée : émouvant.
Le lecteur découvre avec plaisir une narration très accessible, sans être surchargée de pavés d’informations. La recomposition chronologique fonctionne parfaitement, avec cet homme seul faisant la route vers la France sur sa carriole, le contraste total avec l’urbanisme jusqu’aux cieux de New York. Le lecteur suit sans aucune difficulté le parcours du tableau Salvator Mundi de 2005 à sa vente à un prix record en 2017, et un peu après. Les deux premières scènes mettent en lumière la succession improbable d’événements pour qu’un objet aussi fragile parvienne à l’époque contemporaine, tout en évoquant qu’il ne reste plus qu’entre cinq et vingt pourcents de la peinture originale. D’autres dimensions de la transaction apparaissent progressivement. Alors que Dmitri Rybolovlev est la proie d’un cauchemar où domine la certitude de s’être fait flouer, arnaqué de cinquante millions de dollars, comme un vulgaire débutant, un requin vient lui dire : L’art, comme toujours dans ce type de vente, ne sera même plus la question. Plus tard, le chef d’œuvre est acquis par le prince ben Salmane et les enjeux relèvent alors de la politique internationale, en particulier la possibilité de recevoir la reconnaissance officielle du musée du Louvre. Les auteurs ont dû faire des choix dans la richesse de cette vente, laissant de côté les considérations d’expert pour l’authentification (une très vague allusion par exemple aux nœuds de bois dans le support), ou encore l’affaire Bouvier (les procès intentés par Rybolovlev à Bouvier qui l’a escroqué). L’avant-dernière scène revient à Léonard de Vinci, ouvrant une perspective sur les circonstances de la commande de l’œuvre elle-même, et les enjeux politiques qui existaient déjà à l’époque.
En fonction de sa familiarité avec les bandes dessinées de type documentaire ou reportage, le lecteur peut appréhender et se préparer à trouver de forts volumes d’informations. Ici, les auteurs mettent en œuvre une narration accessible et agréable, tout en intégrant de manière organique de nombreuses informations. Les scénaristes collaborent avec un bédéaste chevronné, faisant preuve d’un investissement remarquable pour donner à voir chaque lieu et chaque situation dans les détails, tout en conservant une lisibilité immédiate. Le lecteur découvre ainsi l’histoire d’une vente incroyable, que ce soit pour les circonstances qui ont permis à ce tableau de resurgir à l’époque contemporaine, les techniques redoutables et imparables qui ont permis d’organiser une telle vente, les enjeux pour les acquéreurs, et certaines pratiques du marché de l’art. Excellent.





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