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jeudi 5 novembre 2026

Professeur Bell T01 Le Mexicain à deux têtes

J’ai peur des magiciens. Avec vous autres, il y a toujours une contrepartie.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1999. Il a été réalisé par Joan Sfar pour le scénario et les dessins, et par Brigitte Findakly pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six planches de bande dessinée.


Dans sa chambre de l’établissement de soins pour femmes anxieuses, au château de Loch Lomond, Celia est en train de lire un extrait du roman Dracula, au fantôme Eliphas. Elle s’exclame qu’elle aurait bien aimé voir cette pièce, quel dommage qu’on ne la laisse pas sortir. Cette histoire de vampires fait frissonner le spectre. Elle se moque gentiment de lui en indiquant qu’elle ignorait que les fantômes avaient peur des vampires. Il nuance : les fantômes en général, il ne sait pas, mais lui il est un trouillard, ça fait huit cents ans qu’il n’a pas quitté ce château. Elle lui fait remarquer qu’elle est là à présent, que le directeur est fou d’elle, et que dès qu’il l’autorisera à sortir, elle l’emmènera. Elle lui propose du café, il préfère du chocolat. Elle l’assure que monsieur Pinon sera un jour disposé à la laisser sortir d’ici, car il ne va tout de même pas l’épouser en camisole.



Depuis la fenêtre de son cabinet, le professeur Joseph Bell observe son client approcher dans la rue. En lui-même, il pense qu’évidemment c’était un monstre, deux têtes ! Mais on a tous ses petites excentricités. Lui, par exemple, ses cheveux étaient devenus blancs en une nuit, après la mort de sa femme. Mais c’est de Pinon dont il s’agit de parler. Il lui semble se souvenir que son client a d’abord assisté à ses cours de chirurgie pendant quelques semaines. Un homme riche, fort accent, excentrique. Bell est tératologue, spécialiste des monstres, ça les attire. Par la suite, Pinon a sollicité un rendez-vous à son cabinet de Melville Street. Bell va lui ouvrir lui-même la porte, car son domestique est souffrant, il introduit son visiteur et le mène jusqu’à son bureau. Pinon se découvre, et Bell comprend pourquoi il ne retire jamais son chapeau pendant les cours. Et avant même que le directeur ne pénètre dans son cabinet, le professeur sait ce qu’il va lui demander. Et il sait qu’il va répondre non. Pinon explique la raison de sa venue : il aime une femme et il n’osera jamais l’épouser avec cette difformité, il faut que le professeur l’opère. Ce dernier répond que l’intervention qu’il demande est beaucoup trop dangereuse, et si cette dame l’aime tant, elle saura sans doute l’accepter tel qu’il est. Le visiteur insiste : il ne croit pas, c’est une personne fragile, il dirige un établissement de soin pour femmes anxieuses. Il évite le terme d’asile car c’est un lieu luxueux où on n’emploie pas cette terminologie. Bell reformule : son interlocuteur est amoureux d’une folle. Quoi qu’il en soit, en tant que médecin, son premier devoir est de ne pas nuire. Il ne faut pas compter sur lui pour l’aider à risquer la vie de son patient pour des raisons esthétiques ou sentimentales. Pinon insiste : il ne peut pas le laisser comme ça, la petite tête le rend fou, elle grimace sans cesse et le réveille en pleine nuit avec ses grincements de dents.


En 1999, Joan Sfar a déjà cinq ans d’expérience dans le métier de bédéaste et a réalisé une quinzaine d’albums seul ou avec un scénariste ou un dessinateur, tels que Petrus Barbygère avec Pierre Dubois, Les Potamoks avec José Luis Munuera, Troll avec Jean-David Morvan et Olivier Boiscommun, Donjon avec Lewis Trondheim, ou encore Merlin avec Munuera. Il se lance donc dans une nouvelle série dont il assure le scénario et les dessins. Ce premier tome s’ouvre avec un bref avant-propos : Joseph Bell était chirurgien, pédiatre et médecin militaire. Arthur Conan Doyle, qui fut son élève, s’inspira de lui pour écrire son Sherlock Holmes. Mais pour d’obscures raisons, le romancier a passé sous silence les aspects les plus noirs de la personnalité de son mentor. Il est temps de rendre publics certains vieux dossiers. En effet, Bell (1837-1911) a bien existé, médecin et professeur de médecine écossais. Toutefois ce premier tome s’ouvre avec une jeune femme en train de lire Dracula (1897) de Bram Stoker (1847-1912) à un fantôme ce qui place d’entrée de jeu cette série dans le domaine du fantastique, ce que confirme cette première histoire. Cela se trouve vite entérinée par la particularité anatomique du Mexicain à deux têtes et des défunts animés comme des marionnettes. Le dessin se place dans un registre descriptif, sans avoir la volonté de faire œuvre de reconstitution historique rigoureuse ou académique, avec des touches de surréalisme pouvant évoquer David B.



L’illustration de couverture apparaît presque comme une gravure du dix-neuvième siècle avec toutes ces textures apportées par les innombrables petits traits noirs, semblant comme griffer chaque surface, deux éléments macabres (la fumée sortant du canon du revolver formant une tête de mort, et le monstre dans le bocal), les nuances verdâtres renforcent la sensation macabre, et le blanc des yeux du personnage attire l’attention sur son visage dur et sec. Les teintes utilisées dans la première planche continuent d’emmener le lecteur dans une ambiance avec des touches d’onirisme : la couleur du drap du fantôme le salon comme noyé dans une teinte marron, le blanc cassé d’une très légère nuance de jaune pour la peau de la jeune femme. Régulièrement, le lecteur va ressentir les sensations provoquées par ces glissements de la mise en couleur vers l’expressionnisme : le vert maladif de la morgue, le gris de la rue quand Bell se fait menacer par un porte-flingue, le mauve à l’intérieur du club du Chapeau, le contraste entre le rouge et le violet quand Bell décoche un coup de poing à Jésus (l’un des fils Pinon), le rouge cramoisi quand Bell confronte Pinon dans l’église, le gris teinté de vert après l’opération, etc. La coloriste sait élégamment produire un effet de décalage d’avec le réel, accompagnant ainsi les événements et les actes relevant de l’étrange et du bizarre.


Dans cet album, la personnalité graphique du bédéaste est encore en cours d’évolution. Il réalise déjà des traits de contour un peu tremblés, tout en donnant régulièrement du poids à une case avec des aplats de noir solide, et en s’appliquant pour des décors consistants. En particulier, il soigne les principaux lieux : l’extérieur et l’intérieur du manoir de l’asile pour femmes, de même pour la maison de ville de Bell. Le lecteur prend le temps d’admirer l’ameublement du premier, les pièces de collection peu communes du second. Il ressent des influences diverses, que ce soit les rues grisâtres et trempées d’Édimbourg, ou le cabinet aux curiosités du professeur. Il accueille comme des moments reposant la traversée de la campagne anglaise : survolée par un lit volant transportant deux passagers, traversée en train, contemplée lors de balades à pied en particulier l’immense domaine autour du manoir. Les personnages présentent une morphologie à peu près normale, à part la deuxième tête de Pinon, la blancheur de la peau de Celia, et le fantôme bien sûr. Le dessinateur les représente avec un mélange de simplification parfois naïve, ou plutôt candide, et de dramatisation par moment. Il fait preuve d’une véritable sensibilité pour le grotesque visuel, entre monstruosité physique et impossibilité onirique : le fantôme et son drap de lit, une deuxième tête collée sur le front, le lit qui vole, Celia qui se sert d’une mitrailleuse dans le cabinet de Bell, des cadavres décharnés qui parlent, etc.



Tout commence donc comme un hommage à Conan Doyle, le surnaturel en plus, comme une volonté de réaliser un personnage moins abouti que son célèbre détective, une sorte de proto Sherlock Holmes. Au vu de la référence avec Dracula (1897), il serait possible d’y voir aussi un chaînon manquant entre ces deux personnages. En découvrant le nom si particulier du fantôme, la curiosité du lecteur se trouve titillée : il peut découvrir l’existence d’un personnage ayant adopté le même prénom : Alphonse-Louis Constant (1810-1875), dit Éliphas Lévi, ecclésiastique français et occultiste. Il sent bien que l’auteur utilise ces éléments pour composer un divertissement, mettre à profit des contes et légendes pour créer un environnement original pour son personnage, avec une dose de fantôme écossais. Il y ajoute un manoir avec une pièce secrète en citant explicitement Barbe Bleue. Tout cela forme un tout étonnement cohérent, rendu plus bizarre par la survenance abrupte d’événements ou de situations que rien n’annonce, comme l’intervention expresse de Bell dans l’église en face de chez lui en pleine nuit, la présence d’une mitrailleuse dans son appartement, etc. Le divertissement fonctionne à plein grâce à l’inventivité du scénariste, aux rebondissements, aux moments de violence physique, et au drame. Lors de sa visite chez le professeur, le Mexicain à deux têtes explique que la deuxième dispose de sa propre volonté, et lui fait faire des choses qu’il réprouve, évoquant une forme de possession. Graduellement une dimension macabre vient s’y ajouter, que ce soit par la mort du frère de Bell et la fausse deuxième tête, ou par l’état des fils de Pinon. Enfin, le point de vue du professeur sur son client va évoluer au cours du récit, menant le récit vers le drame, la fatalité, l’amour malsain.


Une couverture très mystérieuse entre macabre et grotesque. Un hommage très personnel à Sherlock Holmes en imaginant son prédécesseur dans l’histoire littéraire. Des dessins avec une bonne densité descriptive et une mise en couleurs installant une ambiance mystérieuse et délétère. Une intrigue riche en imprévus bizarres et étranges, un drame amoureux. La création d’une mythologie très particulière se nourrissant de contes et légendes divers. Et aussi une belle histoire de fantôme qui n’a pas besoin d’un exorciste, mais d’un psychanalyste, car il se réfugie derrière son statut de spectre pour justifier un comportement obsessionnel.



mardi 5 août 2025

La nuit est belle

Le mélodrame sauve l'innocence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Graham pour le scénario, et par Aurélie Guarino pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt quatorze pages de bande dessinée. Les personnages n’ayant ni prénom, ni nom, ils seront appelés comme sur la couverture : Loser, Danseuse, Pharmacienne, et Oscar Wilde (Ha, oui, lui il est nommé).


Dans les couloirs de l’aéroport de Roissy, Loser pousse tout le monde dans un escalator, puis court comme un dératé dans les longs couloirs, pour enfin arriver devant l’hôtesse d’enregistrement. Elle lui annonce que c’est trop tard, car l’enregistrement est terminé, l’avion va décoller. Une autre jeune femme arrive en courant pour s’enregistrer, et elle reçoit la même réponse. L’hôtesse ajoute : Le prochain vol pour Miami est dans trois heures, c’est le dernier avant demain midi. Il est complet, mais il y aura peut-être une place ou deux, il y a toujours des retardataires qui perdent leur place. Danseuse va s’assoir sur un siège pour attendre, Loser vient s’installer à côté d’elle et essaye d’entamer la conversation. Il pose quelques questions gentiment, elle répond du bout des lèvres, sans donner beaucoup d’informations. Finalement l’heure de l’embarquement arrive, et ils se dirigent vers l’hôtesse. Elle les informe qu’il reste quatre places, une famille. Si elle n’est pas là dans cinq minutes, ils pourront embarquer tous les deux. Les minutes s’égrènent et soudain la famille surgit en courant. Lui et elle sont consternés. Ils se rendent au guichet de la compagnie aérienne pour changer leur billet. Elle s’éloigne pour aller trouver un hôtel dans l’aéroport, pour dormir. Il lui propose de plutôt en profiter pour aller à Paris. Il ajoute qu’il a sa voiture et qu’il est insomniaque, il ne la drague pas.



Loser conduit sa voiture et demande à Danseuse où elle souhaite aller. Elle lui répond : le vingtième arrondissement. Arrivés devant le portail du cimetière du Père Lachaise, elle lui demande de l’aider à l’escalader pour s’y introduire. Ce qu’il fait, et les voilà dans l’enceinte, à déambuler dans les allées à la recherche d’une tombe bien précise. Il en profite pour consulter son portable et il lit à haute voix : L’intrusion dans un cimetière est passible d’une amende de cinquième classe pouvant aller jusqu’à mille cinq cents euros. Pour la profanation d’une tombe, la peine encourue est d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende. Compte-t-elle profaner une tombe ? Elle lui raconte que quand elle avait dix-sept ans, elle venait souvent ici avec sa copine Esther : Oscar Wilde était son héros. C’était à cause d’une lettre envoyée à son amant, Lord Alfred Douglas, qu’Oscar Wilde a été condamné à la prison. Esther voulait venger Oscar, mais aussi faire de ces baisers un symbole de liberté. Elles embrassaient donc la statue Flying Demon Angel en laissant une trace de rouge à lèvres. Elles revenaient souvent embrasser Oscar. Un jour, elles se sont aperçues qu’elles avaient inspiré des gens. Oscar recevait des baisers et des messages. Sa tombe était devenue un repère où l’on venait fêter la liberté d’aimer.


Quatre personnages aussi communs qu’improbables. Tout commence par un retard à l’embarquement, et l’insistance gentille d’un monsieur pour lier connaissance avec celle qui est arrivée en retard comme lui. Voilà deux personnes qui ne se connaissent pas en train de faire une virée dans un Paris nocturne. Arriver en retard à l’enregistrement, espérer qu’il y ait un désistement dans le vol suivant : plausible, voire banal pour certains. Accepter d’aller se promener à Paris de nuit avec un inconnu, plutôt que de dormir (mal) dans un hôtel : inattendu. S’introduire de nuit dans le cimetière du Père Lachaise : cela commence à sortir un peu du réalisme. Rencontre un quasi-fantôme, celui d’un écrivain à la réputation internationale. La danseuse le résume le mieux : Alors on va sur une tombe, une sur soixante-dix mille… Et on choisit la seule qui est hantée ? C’est quand même pas de chance. Par ailleurs ce quasi-fantôme ressemble peu à l’original. Il s’en suit une course-poursuite en voiture dans Paris au cours de laquelle les fuyards réussissent à semer la Police : peu probable. Le lecteur fait le rapprochement avec la mention à répétition (jusqu’à en devenir un gag récurrent) du livre Le fantôme de Canterville (1887). Pas de doute, ce récit s’apparente à un conte, les auteurs font usage de licence poétique. En particulier, la dessinatrice s’amuse bien avec les preuves de l’immortalité de Wilde.



La première scène se déroule par un beau soleil de printemps, peut-être de début d’été, avec des couleurs claires et des couleurs gaies. La mise en couleurs vient discrètement apporter des éléments d’information. Par exemple, l’évolution du camaïeu derrière les vitres de la zone d’attente qui passe du jaune orangé à un violet sombre pour marquer les heures qui passent, de l’après-midi à la nuit tombée. En page huit, elle réalise une mosaïque de rectangles colorés pour évoquer l’impression subliminale des éclairages artificiels et des enseignes. En page neuf, le lecteur admire un magnifique ciel étoilé dans une illustration en pleine page, en se faisant la remarque intérieure qu’il s’agit également pour partie d’une licence poétique dans cette banlieue. En page treize, la couleur prend le pas sur les contours encrés pour un effet de silhouettes ou d’ombres chinoises dans le cimetière. L’artiste met ainsi en œuvre différentes techniques : en page vingt-et-un un entrecroisement de traits au crayon gras pour un effet de plafond rocheux dans les ténèbres, en page vingt-cinq des traces lumineuses de phares de voiture pour rendre compte de la vitesse, en page quarante-neuf un passage par le noir & blanc avec des nuances de gris pour un vieux film, en page soixante-dix une case avec un fond rouge pour rendre compte de la violence, etc. Ainsi discrètement, la narration visuelle devient d’autant plus variée et animée.


Les personnages apparaissent tous sympathiques, même ceux en colère, ou les figurants. Les visages sont représentés avec un degré de simplification. La dessinatrice joue avec leur expressivité en l’augmentant, sans systématisme, plus pour faciliter l’empathie du lecteur. Le lecteur peut porter un jugement de valeur sur le comportement de chacun des quatre personnages, ce qui ne diminue en rien l’empathie qu’il éprouve pour eux. L’artiste sait les rendre sympathiques et uniques : la sollicitude bienveillante de Danseuse, le détachement de Wilde du fait de son grand âge, le caractère un peu fataliste de Loser, la détermination teintée de sarcasme de Pharmacienne. Toujours sur le même plan, Le lecteur éprouve la sensation de suivre une aventure assez posée le temps d’une nuit. En y repensant, il se rend compte des différents lieux visités : un aéroport dans tout ce qu’il a de lieu de passage, le cimetière du Père Lachaise dont le tombeau de Wilde, un café parisien, un pont au-dessus de la Seine, une pharmacie, un grand café avec un grand espace karaoké, le parvis du palais Garnier place de l’Opéra, une grande librairie spacieuse, etc. Le lecteur apprécie le sens du détail de l’artiste, par exemple : les silhouettes de mannequin et leurs robes dans une boutique de l’aéroport, la guirlande de petits fanions dans le bar, le magnifique dallage de la pharmacie, la superbe porte en chêne d’un immeuble haussmannien, le jeu de lumières du karaoké, les graffitis sur les vitres de protection de la tombe de Wilde, etc.



Le lecteur se sent tout acquis à la situation problématique des personnages. Il en découvre rapidement un peu plus sur Danseuse : son attachement au tombeau de l’écrivain. Il faut attendre plus longtemps pour en savoir plus sur Loser. Le ressort de l’intrigue est explicité à la fin du premier tiers de l’ouvrage. Ce qui déclenche les actions des personnages pour y remédier de plus ou moins bonne grâce. Le lecteur se rend compte qu’il apprécie de simplement passer du temps avec eux, sans trop se préoccuper d’une trame générale, sans même s’inquiéter de savoir s’ils seront à temps à l’aéroport le lendemain pour leur avion. Cela tient pour partie à la sympathie générée par les personnages, et pour partie à la forme de conte. Pour échapper à la police, Loser doit abandonner sa voiture, qui fera certainement l’objet d’une contravention, au minimum, cela ne préoccupe aucun personnage. Ils dont dû y abandonner leurs valises avec leurs effets personnels, aucune arrière-pensée non plus. Dans le cimetière, Loser se fait une méchante blessure : une branche ou une racine acérée qui se plante dans son mollet droit. Un simple bandage et une désinfection plus tard, et tout est oublié.


Pour autant, la lecture comporte plusieurs autres centres d’intérêt, autre que l’intrigue proprement dite. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de se demander, voire de de souhaiter qu’il se développe une relation affective entre Danseuse et Loser. Il sourit en voyant la forme de rébellion de Pharmacienne contre sa condition, car les auteurs n’hésitent pas à l’armer de cocktails Molotov faits maison, et même d’une grenade ! Il y a également le cas de ce quasi-fantôme. Le lecteur comprend que la mention répétée du Fantôme de Canterville agit à la fois comme un hommage, et comme une indication sur l’influence de cette histoire. Cela amène Oscar à évoquer l’exercice de son art d’écrivain, et à rappeler qu’il a écrit d’autres choses, par exemple Le portrait de Dorian Gray (1890). Plus loin, le libraire complète sa bibliographie : Wilde a écrit des pièces de théâtre, des contes, de la poésie, des lettres. Beaucoup de lettres… Il a beaucoup aimé Salomé. C’est une pièce formidable. Mais Son livre préféré de Wilde, c’est De profundis. Une longue lettre adressée à son amant, lord Alfred Douglas. Le lecteur peut ressentir que c’est un écrivain qui a compté aussi pour les présents auteurs. Au fur et à mesure émerge une autre thématique, celle de l’insatisfaction, de la répétition des schémas, de la vie qui semble comme bloquée dans une phase inextricable. La bande dessinée établit ce constat pour les différents personnages, sans proposer de solution miracle ou d’action magique (bien qu’il s’agisse d’un conte), mettant en lumière les effets de cette simple prise de conscience, à la fois de prise de recul sur sa vie, à la fois d’analyse de ce qui est en jeu.


Une petite virée nocturne dans Paris, à quatre, avec un quasi-fantôme (et pas n’importe lequel), une super danseuse, une pharmacienne phénomène, un vrai faux loser ? Une narration visuelle douce et vive, discrètement variée et riche, un vrai plaisir de lecture. Des personnages sympathiques avec leurs défauts, et une narration s’apparentant par certains aspects à un conte. Une prise de conscience nécessaire sur une forme de décalage entre ce que l’on vit et ce que l’on souhaite. Attentionné.



samedi 9 juin 2018

Les petites distances

Le parfum imaginaire des fleurs artificielles


Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. Le scénario a été écrit par Véro Cazot, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Camille Benyamina. Cazot est également la scénariste de l'excellente BD Betty Boob, dessins de Julie Rocheleau. Cette histoire comporte 146 pages de bandes dessinées. Elle est découpée en 4 chapitres : (1) le parfum imaginaire des fleurs artificielles, (2) à la croisée des ondes, (3) la théorie des cordes sensibles, (4) la fin des illusions.

Max est en train de ramener une plante en pot artificielle chez lui, à pied. Alors qu'il traverse une rue, il se retrouve repoussé par le flot de piétons venant en sens inverse, au point de se retrouver à son trottoir de départ, tellement personne ne prête attention à lui. Il rentre chez lui et découvre sa copine Ana au lit en train de se faire déshabiller par un autre homme. Ce dernier s'étonne, sans être plus gêné que ça ; Ana se rend compte qu'elle avait oublié l'existence de Max, alors que ça fait 4 ans qu'ils sont ensemble. Léo (diminutif de Léonie) est en train de prendre un verre de Sancerre au comptoir, un peu ennuyée. Elle répond à un autre client qu'elle n'arrive pas à retrouver son appartement. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à son adresse. Elle lui propose de monter avec lui et ils font l'amour. Au matin, elle joue les amnésiques effarouchées pour que le coup d'un soir déguerpisse au plus vite. Sa copine Jasmine (psychologue) arrive pour lui rendre visite et comprend immédiatement le subterfuge de Léo. Cette dernière prépare des repas fait maison, qu'elle livre à des clients.


Le même jour, Max se rend en consultation chez Jasmine, souffrant d'être insignifiant aux yeux des autres, au point que sa présence soit inconsistante, et que les autres ne le voient littéralement pas. Après quoi, il retourne dans l'appartement d'Ana, récupère ses affaires, et s'en va passer une nuit à l'hôtel. À chaque fois qu'elle rentre chez elle, Léo tient sa bombe lacrymogène à la main afin de se défendre contre les spectres présents dans son appartement. Elle récite une prière en forme de mantra avant de s'endormir, mais elle cauchemarde en pensant aux spectres imaginaires. Le lendemain, Max prend une autre colocation, avec un dénommé Nabil, dans le même immeuble que celui de Jasmine et Léo. Il sort prendre l'air sur le balcon et aperçoit Jasmine sur le balcon voisin. Il la salue, mais elle ne le voit pas, et salue Nabil qui se tient derrière lui. Max insiste ; elle finit par le remarquer mais ne le reconnaît pas alors qu'il est son patient. Alors que Max ramène ses affaires dans l'immeuble (y compris sa plante artificielle en pot), il croise Léo qui lui dit que sa plante sent bon. Ils font connaissance, et Max lui tend la main pour une poignée de main, mais elle a un geste de recul en constatant qu'il lui manque 2 phalanges à l'index de la main droite.

Après l'extraordinaire BD Betty Boobs, le lecteur guette la production suivante de ses auteures. Il découvre l'épais roman graphique de Véro Cazot, s'étant associée à une autre artiste dont les brèves notes en fin de volume indiquent qu'elle est tombée en amour pour le scénario. La scénariste a développé une histoire d'amour faite de petits rien sur une longue pagination, avec l'intervention d'un élément surnaturel : l'existence corporelle de Max s'éloigne de la réalité physique de l'humanité. Concrètement, il devient une sorte de fantôme, vivant dans un monde fantomatique qui est le reflet du monde réel, qui s'y superpose, mais il n'est plus perceptible que sous forme de discrètes sensations, et que par un nombre très restreint d'individus, essentiellement Léo. Sur la base de ce postulat, cette histoire d'amour revêt une forme des plus étranges, mais aussi inédite, dans laquelle Max peut observer tous les faits et gestes de Léo dans son intimité, alors qu'elle ne ressent que vaguement une poignée d'effets de sa présence. Camille Benyamina représente alors Max de la même manière que les autres personnages, mais avec des traits de contour moins appuyés, ou des couleurs translucides, laissant apparaître une partie de ce qui se trouve derrière lui, décors ou personnages.


Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le concept de la nature fantomatique de Max, et les auteures facilitent ce glissement vers la dématérialisation en tirant avantage de la pagination, montrant que le passage vers l'intangibilité s'effectue progressivement. Le lecteur et le personnage (Max) s'habituent ainsi en douceur à cet état sortant de l'ordinaire. Les dessins et le comportement de Max montrent un individu gentil, attentionné, ne cherchant pas à se mettre en avant, éprouvant de l'empathie pour les autres, apportant une forme de soutien ou de réconfort discret, sans chercher de récompense, sans attendre de remerciement. D'une certaine manière son comportement le rend aussi falot qu'attendrissant. Sa banalité le rend littéralement transparent aux yeux des autres, alors même que sa présence produit un effet réconfortant. Le lecteur ressent toute la qualité de l'écriture et de la narration des auteures en prenant conscience que Max n'est pas fade ou inexistant. Bien au contraire, il s'attache tout de suite à cet individu discret et prévenant, gentil et attentionné, tout en conservant un caractère qui n'est ni celui d'un sycophante, ni celui d'un individu qui n'existerait qu'à travers les autres. Plus Max devient inexistant aux yeux des autres, plus il prend de la consistance pour le lecteur.

Dans le même temps, le lecteur s'attache immédiatement à Léo, jeune femme pleine d'entrain, semblant facile à vivre souvent d'humeur enjouée, décidée et sachant ce qu'elle veut, sociable. Camille Benyamina la représente avec une silhouette élancée, dans des postures naturalistes, sans velléité de la transformer en modèle de beauté, en mannequin de présentation de vêtements de mode ou de produits de beauté. Elle présente une forte identité visuelle du fait de sa chevelure rousse un peu sauvage (ce n'est pas non plus une publicité ambulante pour shampoing), et des taches de rousseur sur son visage. Du fait de la pagination et des situations évoquées, le lecteur pénètre dans son intimité, que ce soit pour des moments solitaires comme le rituel du coucher, ou pour des interactions sociales, avec une belle crise de fou-rire qui amène immédiatement un sourire sur le visage du lecteur. L'artiste sait capter les gestes machinaux et les postures féminines, sensibilité visible dans les petits détails, comme la manière de retirer son débardeur en page 43. Il pénètre également dans son intimité physique que ce soit lors de sa toilette ou des ébats sexuels. À chaque page, il ressent une sensibilité féminine qui s'exprime, à l'opposé d'une mise en scène dans la performance physique, mais aussi sans sensiblerie, un équilibre délicat et épatant.


Au travers des scènes de la vie de tous les jours, le lecteur découvre en Léo, une jeune femme charmante, irrésistible même, car ses faits et gestes sont présentés comme naturels, comme allant de soi, les auteures lui laissant la possibilité de justifier un comportement sortant de l'ordinaire (sa simulation d'amnésie) en parlant à un autre personnage. Elle emporte l'amitié du lecteur par son refus de se résigner à la solitude, de subir les fantômes de ses angoisses, de faire au mieux avec ce qu'elle a (le choix de concubin), et son goût pour le sancerre et le chablis. En vis-à-vis d'elle, les différences de caractère d'avec Max ressortent avec force. Son langage corporel et ses postures font apparaître un individu plus effacé et plus prévenant. Utilisant toujours la copieuse pagination du récit, Véro Cazot préfère montrer l'état de Max plutôt que de l'expliquer. Le lecteur cartésien peut être un peu rebuté par ce procédé, mais il se rend compte que son attachement pour le personnage va grandissant et qu'il consent bien volontiers le petit supplément de suspension d'incrédulité nécessaire pour rester dans l'histoire. Or Max ne reste pas juste condamné à l'état de voyeur passif. Il bénéficie même d'une séquence constituant une variation sur le thème de l'origine secrète.

Alors qu'il s'est confortablement installé dans la relation univoque entre Léo et Max, le lecteur a la surprise d'accompagner Max rendant visite à ses parents. Il est encore plus surpris de constater qu'il a aussi disparu pour eux, littéralement remplacé par un chien. Les dessins montrent des adultes d'une cinquantaine ou peut-être soixantaine d'années, sereins et confortablement installés dans leur vie, apaisés et entièrement satisfaits du plaisir que leur apporte leur chien. La séquence est d'autant plus déchirante que Max ne se résigne pas à la situation, mais l'accepte comme une forme de fatalité contre laquelle il n'est pas utile de lutter. Il analyse son histoire personnelle plutôt que de subir et de se lamenter. Son inexistence atteint un summum : ce n'est pas simplement qu'il ne représente rien pour tous ceux qu'ils croisent, c'est aussi qu'il n'a plus d'importance pour ses parents, qu'il n'en a jamais eu. Il s'agit d'une séquence d'une rare cruauté, rendue plus insupportable par sa douceur et son naturel. Le lecteur découvre par la suite que ce comportement découle d'une circonstance liée à l'histoire personnelle de Max, relatée pages 106 & 128, susceptible d'induire un tel refoulement. Cet effacement total de l'existence de Max est de nature à fendre le cœur de n'importe quel lecteur, et pour autant le récit ne verse pas dans le misérabilisme. Le comportement de Max relève plus de l'acceptation que de la résignation dans la mesure où il se rend compte que son état spectral lui permet de se livrer à des activités interdites aux gens en chair et en os. C'est ainsi qu'il prend un bain de soleil version naturiste (page 71) au milieu de des autres usagers du parc public, pour un dessin en pleine page des plus libérateurs.


Ce n'est pas la seule scène de nudité, car la sexualité et elle occupent une place importante dans le récit, apparaissant dans une quinzaine de pages, soit environ 10% du récit. À chaque fois, il s'agit d'un comportement naturel s'intégrant de manière organique dans le récit. Les dessins de Camille Benyamina ne peuvent pas être qualifiés de pornographiques, même lors de la représentation de l'acte sexuel, mais plutôt de sensuels, y compris lorsqu'il y a nudité frontale, voir pénétration lors de la page 81, entièrement dévolue à des accouplements entre adultes consentants. L'artiste ne se concentre pas sur les détails (pas de représentation des tétons, uniquement des auréoles), et ne place pas ses personnages dans des postures pornographiques ou de magazine de charme. La relation sexuelle est dépeinte comme une chose allant de soi, débarrassée de toute névrose ou de rapport de domination. Cela n'empêche pas les auteures de placer le lecteur dans une position de voyeur passif pour des scènes de positions banales, de masturbation, de triolisme, et même de lecture de manga pornographique.

L'activité sexuelle fait donc partie de la vie des personnages, sans fausse pudeur, mais sans que cela n'en devienne leur activité essentielle. Non seulement le lecteur se retrouve en position de voyeur, mais Max également car il a choisi de s'installer dans l'appartement de Léo, en tant que fantôme invisible. Il partage donc tous les moments de son intimité. Cazot & Benyamina utilisent le dispositif surnaturel du fantôme amoureux pour mettre en lumière des facettes de la relation amoureuse. Max a décidé de vivre avec Léo, même si celle-ci ignore tout de sa présence. Il a ainsi l'occasion extraordinaire de vivre avec elle à chaque instant de sa vie. Dans un premier temps, le lecteur constate que cette relation déséquilibrée ne profite qu'à Léo : Max se montre attentionné envers Léo en essayant de la rasséréner, alors que Léo ignore jusqu'à son existence. Le langage corporel de Léo évolue, indiquant qu'elle a regagné confiance en elle, qu'elle n'est plus minée par les fantômes du soir, les doutes et les angoisses qui l'assaillent. Max se détend également dans cette quasi absence de d'interaction avec le monde physique, acceptant l'état qui est le sien quasiment depuis sa naissance (il paraît que sa mère avait oublié qu'elle était enceinte jusqu'à ce qu'elle accouche). Le lecteur peut voir cette détente dans son comportement moins inquiet.


Bien évidemment la tentation est forte pour le lecteur de se lancer dans des considérations psychanalytiques. Max consulte Jasmine une psychothérapeute. Il est question de traumatisme d'enfance, entre la mort de la petite voisine de Max, et les douches de Léo dans l'enfance, ou encore de Max étant enfant de personne (page 105). À plusieurs reprises, des remarques anodines font émerger des névroses légères : Léo se rendant compte qu'elle n'arrive pas à supporter la vue d'un doigt auquel il manque des phalanges, un homme obnubilé par le risque d'un poil de nez qui dépasse, une problématique de mauvaise odeur corporelle. Dans ces occasions, le lecteur apprécie à sa juste valeur l'osmose entre scénariste et dessinatrice, comme si le récit était raconté par une unique personne. Mais le lecteur peut aussi se passionner pour la dynamique de la relation qui se développe entre Léo et Max. Leur qualité de vie se trouve dégradée, celle de l'un comme celle de l'autre quand ils ne partagent pas leur vie. Il se développe ainsi une forme de codépendance pour pouvoir accéder au bonheur. L'un agit comme un exhausteur de goût pour l'autre, et dans l'autre sens l'autre fait littéralement exister le premier. À plusieurs reprises, le lecteur ressent la forte impression que c'est le vécu de la scénariste qui fait exister ces sentiments, comme si certains passages relevaient d'une autofiction honnête et sans fard.

Le lecteur referme le tome, totalement sous le charme d'une relation à laquelle il a presque participé de l'intérieur. La pagination laisse le temps aux personnages d'exister, et aux auteures de faire exister des moments fugaces, des sensations ténues qui sont l'essence même de la relation entre Léo et Max, qui lui donnent son unicité et sa qualité. Alors même qu'il s'agit d'une comédie sentimentale des plus intimes, le surnaturel est utilisé avec ingéniosité pour montrer le caractère et les difficultés psychologiques des 2 personnages principaux. Pourtant le récit reste léger d'un bout à l'autre, à la fois grâce aux dessins d'un grand naturel et d'une grande justesse pour le jeu des acteurs, à la fois grâce à l'écriture discrètement sophistiquée de Véro Cazot. S'il y est sensible, le lecteur apprécie la finesse d'observation qui s'exprime dans certaines phrases, ainsi que la saveur cocasse de certaines métaphores comme celle de la douche froide que subit Max, ou de son attachement à une plante en plastique, aussi factice que sa vie sociale.